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CHAPITRE XI. — Examen de la
Genèse en particulier.
POUR rendre à Moïse ce qui peut lui appartenir dans cette
composition, il faut la diviser en deux parties ; l’une, la partie religieuse
et législative, contenant les ordonnances de rites et de cérémonies, les
préceptes, commandements et prohibitions qui constituent. la loi de Moïse, et
que l’on trouve répandus dans l’Exode, le Lévitique, les Nombres
et le Deutéronome ; l’autre, la partie purement historique et chronologique
qui expose les faits, leur série, la manière dont ils sont arrivés ; et
celle-là dont le début est au Ier chapitre de l’Exode, est le travail du
grand-prêtre Helqiah, qui en a fait la rédaction d’après les écrits et
monuments anciens dont il a pu disposer. Le livre de la Genèse se trouve
ici dans un cas particulier ; car, bien qu’il soit un livre historique, on ne
saurait le considérer comme appartenant aux Juifs, ni comme un livre
national, puisque son sujet comprend un espace de temps où ce peuple n’existait
pas ; où il n’avait point d’archives, et ne pouvait rien conserver.... Or, si
depuis Moïse, dans toute la période des juges, les Juifs en corps de nation n’ont
point eu ou n’ont point su conserver d’annales ; si avant Moïse, le temps de
leur séjour en Égypte, dans un état de servitude qui exclut tout autre soin,
est resté dans une profonde obscurité faute de monuments, comment se
pourrait-il qu’ils eussent conservé des annales Intérieures, surtout des
annales aussi détaillées que celles dès anecdotes de la vie : de Joseph, de
son père Jacob et d’Abraham leur souche commune ? Et quand ce point serait
accordé, alors qu’Abraham, de leur aveu, naquit Chaldéen, tout ce qui précède
cet homme, vrai ou fictif, n’est-il pas un récit chaldéen, uniquement fondé
sur les traditions et les monuments des Chaldéens ? La Genèse, du moins au-dessus
d’Abraham, n’est donc pas une histoire juive, mais un monument que les Juifs
ont emprunté d’un peuple étranger, qu’ils ont reconnu pour leur aïeul.....
Or, comment a pu se faire une telle naturalisation, surtout lorsqu’un article
de ce livre paraît contraire à la loi de Moïse ? Voilà un problème absolument
inexplicable dans le système des opinions reçues, mais il s’explique
naturellement dans le nôtre.
Le grand-prêtre Helqiah ayant conçu le projet de ranimer
la ferveur des Juifs, de retremper leur esprit national, en ressuscitant la loi
de Moïse, dut croire que son dessein, ne serait pas assez rempli ; s’il ne publiait
que le code des rites et ordonnances des 4 livres. C’était la
mode alors d’avoir des cosmogonies, et d’expliquer l’origine de toutes choses
; celle des nations et celle du monde ; chaque peuple avait son livre sacré ;
commençant par une cosmogonie : les Grecs avaient la Cosmogonie d’Hésiode
; les Perses, celle de Zoroastre ; les Phéniciens, celle de Sanchoniaton ;
les Indiens avaient les Vedas et les Pouranas ; les Égyptiens avaient les 5 livres d’Hermès,
portés solennellement dans la procession d’Isis, que décrit Clément d’Alexandrie.
Helqiah voulant donner aux Juifs un livre qui leur servît d’étendard, et,
pour ainsi dire, de cocarde nationale, trouva nécessaire d’y joindre une cosmogonie.
L’inventer de son chef eût compromis tout l’ouvrage ; son peuple d’origine
chaldéenne, avait conservé plusieurs traditions maternelles ; Helqiah, qui comme
Jérémie, son agent, penchait politiquement pour la Chaldée de préférence à
l’Égypte, adopta avec quelques modifications la cosmogonie babylonienne ;
voilà la source vraie et radicale de la ressemblance extrême que l’historien
juif, Josèphe, et les anciens chrétiens ont remarquée entre les 11 premiers,
chapitres de la Genèse
et les antiquités chaldaïques de Bérose, sans que ces auteurs aient élevé le
moindre soupçon de plagiat. Le droit d’aînesse des Chaldéens et l’antiquité
de leurs monuments étaient alors trop notoires pour que personne imaginât qu’un
peuple aussi puissant, aussi fier de ses arts et de ses sciences que les
Babyloniens, eût emprunté les traditions mythologiques d’une petite tribu qu’il
regardait comme schismatique et rebelle, et qu’il avait rendue son esclave.
Aujourd’hui que par la bizarrerie des révolutions humaines, toute la gloire
de Babylone a disparu comme un songe, et que Jérusalem couverte de ruines, de
chaînes et de mépris, voit l’univers soumis à ses opinions, il est devenu
facile de récuser des témoins qui n’ont plus de représentants, de réfuter des
écrits dont il ne reste plus que des morceaux incohérents : cependant, si l’on
recueille et confronte ces morceaux, on y trouve encore de quoi persuader
tout esprit impartial de l’identité des cosmogonies juive et chaldéenne ; et
de faire sentir que le système faussement attribué à Moïse, a été un système
commun à beaucoup de peuples de l’ancien Orient, et dont on retrouve des
traces jusqu’au Thibet et dans l’Inde.... Nous ne prétendons point
approfondir ce sujet, qui serait la matière d’un gros volume ; mais par
quelques exemples nous voulons prouver jusqu’à quel point une analyse exacte
pourrait porter l’évidence.... Citons d’abord le témoignage de l’historien
Josèphe, qui, vu son caractère, est du plus grand poids dans cette question.

CHAPITRE XII. — Du Déluge.
D’ABORD, dans la défense du peuple juif contre les
attaques d’Apion[1],
recueillant les témoignages répandus dans les écrits de diverses nations, maintenant, dit-il, j’interpellerai
les monuments des Chaldéens, et mon témoin sera Bérose, né lui-même Chaldéen,
homme connu de tous les Grecs qui cultivent les lettres, à cause des écrits
qu’il a publiés en grec, sur l’astronomie et la philosophie des Chaldéens.
Bérose donc, compulsant et copiant les plus anciennes histoires, présente les
mêmes récits que Moïse, sur le déluge, sur la destruction des hommes par les eaux,
et sur l’arche dans laquelle Noux[2] [Noé ] fut sauvé et qui s’arrêta sur les montagnes d’Arménie ;
ensuite, exposant la série généalogique des descendants de Noux, il fixe le
temps où vécut chacun d’eux, et il arrive jusqu’à Nabopolassar,
etc.
Ainsi l’histoire de Noé, du déluge et de l’arche, est une
histoire purement chaldéenne, c’est-à-dire que les chapitres 6, 7, 8, 9, 10
et 11, sont tirés des légendes sacrées des prêtres de cette nation, à une
époque infiniment reculée. Il est très fâcheux que le livre de Bérose ne nous
soit point parvenu ; mais la piété des premiers chrétiens le regardant comme
dangereux[3], paraît l’avoir
supprimé de bonne heure. Josèphe en cite un texte positif sur le fait du
déluge, dans ses Antiquités Judaïques, livre 1er, chap. 6.
De ce déluge,
dit-il, et de l’arche font mention tous les
historiens asiatiques ; Bérose, entre autres, en parle ainsi : On prétend qu’une
partie de cette arche subsiste encore sur les monts Korduens (Kurdestan) en Arménie ; et quelles dévots en retirent des morceaux
de bitume, et vont les distribuant au peuple, qui s’en sert comme d’amulettes
contre les maléfices. Josèphe continue.... Hiérôme, l’Égyptien, qui a écrit sur les antiquités phéniciennes,
en parle aussi de même, que Mnaseas et plusieurs autres. Nicolas de Damas
lui-même, dans son livré 96e, dit :
Au-dessus de Miniade, en Arménie,
est une haute montagne appelée Baris ; où l’on raconte que beaucoup de
personnes se sauvèrent au temps du déluge, qu’un homme, monté sur un
vaisseau, prit terre au sommet, et que longtemps les débris de ce vaisseau y
ont subsisté. Cet homme pourrait être celui dont parle Moïse, le législateur
des Juifs.
On voit que Josèphe est loin d’inculper Bérose et les
autres historiens, d’un plagiat envers Moïse, qu’il croit auteur de la Genèse ; qu’au contraire
il invoque les monuments chaldéens, phéniciens, arméniens, comme témoins
premiers et originaux, dont la
Genèse n’est qu’une émanation ou un pair.
Quant au détail du déluge, nous les trouvons, 1° dans un
fragment d’Alexandre Polyhistor, savant compilateur du temps de Sylla, dont
le Syncelle nous a transmis plusieurs passages précieux : 2° dans un fragment
d’Abydène, autre compilateur qu’Eusèbe nous représente comme ayant consulté
les monuments des Mèdes et des Assyriens[4] ; ce qui explique
pourquoi il diffère quelquefois de Bérose, dont le Syncelle l’appelle le copiste,
avec Alexandre Polyhistor[5]. Ce que la Genèse raconte de Nouh
ou Noé, ces auteurs le racontent de Xisuthrus, avec des
variantes qui prouvent la diversité des monuments antiques, d’où émanaient
ces récits. Un tableau comparé des textes sera plus éloquent que tous les
raisonnements.
Monuments chaldéens, copiés par Alexandre Polyhistor, en son second livre[6].
Xisuthrus fut le 10e
roi (comme
Noé fut le 10e patriarche) :
sous lui arriva le déluge.... Kronos (Saturne) lui ayant apparu en songe, l’avertit que le 15 du mois
Dœsius, les hommes périraient par un déluge : en conséquence il lui ordonna
de prendre les écrits qui traitaient du commencement, du milieu, et de la fin
de toutes choses ; de les enfouir en terre dans la ville du soleil, appelée
Sisparis ; de se construire un navire, d’y embarquer ses parents, ses amis,
et de s’abandonner à la mer. Xisuthrus obéit ; il prépare toutes les provisions,
rassemble les animaux quadrupèdes et volatiles ; puis il demande où il doit
naviguer ; vers les Dieux, dit Saturne, et il souhaite aux hommes toutes
sortes de bénédictions. Xisuthrus fabriqua donc un navire long de cinq stades
et large de deux ; il y fit entrer sa femme, ses enfants, ses amis et tout ce
qu’il avait préparé. Le déluge vint, et bientôt ayant cessé, Xisuthrus lâcha
quelques oiseaux qui, faute de trouver où se reposer, revinrent au vaisseau :
quelques jours après il les envoya encore à la découverte ; cette fois les
oiseaux revinrent ayant de la boue aux pieds ; lâchés une troisième fois, ils
ne revinrent plus : Xisuthrus concevant que la terre se dégageait, fit une
ouverture à son vaisseau, et comme il se vit près d’une montagne, il y
descendit avec sa femme, sa fille et le pilote ; il adora la terre, éleva un
autel, fit un sacrifice, puis il disparut, et ne fut plus vu sur la terre
avec les trois personnes sorties avec lui.... Ceux qui étaient restés dans le
vaisseau ne les voyant pas revenir, les appelèrent à grands cris : une voix
leur répondit en leur recommandant la piété, etc., et en ajoutant qu’ils
devaient retourner à Babylone, selon l’ordre du destin, retirer de terre les
lettres enfouies à Sisparis, pour les communiquer aux « hommes ; que’ du
reste le lieu où ils se trouvaient était l’Arménie. Ayant ouï ces paroles,
ils s’assemblèrent de toutes parts, et se rendirent à Babylone. Les débris de
leur vaisseau, poussés en Arménie, sont restés jusqu’à ce jour sur les monts
Korkoura ; et les dévots en prennent de petits morceaux pour leur servir de
talismans contre les maléfices. Les lettres ayant été retirées de terre à
Sisparis, les hommes bâtirent des villes, élevèrent des temples, et
réparèrent Babylone elle-même.
Récit du livre hébreu, la
Genèse.
Et les dieux (Elahim) dit à Noh
: Fais-toi un vaisseau, divisé en cellules et enduit de bitume : sa longueur
sera de 300 coudées, sa largeur de 50, sa hauteur de 30. Il aura une fenêtre
d’une coudée carrée. Je vais amener un déluge d’eau sur la terre ; tu
entreras dans l’arche, toi, tes fils, ta femme et les femmes de tes fils ; et
tu feras entrer un couple de tout ce qui a vie sur la terre, oiseaux,
quadrupèdes, reptiles : tu feras aussi des provisions de vivres pour toi et
pour eux. Noh fit tout ce que Dieu (Elahim) lui
avait ordonné : et Dieu (Iahouh) dit encore : Prends sept
couples des animaux purs, et deux seulement des impurs ; sept couples aussi
des volatiles.... Dans sept jours je
ferai pleuvoir sur terre pendant 40 jours et 40 nuits : et Noh fit ce qu’avait
prescrit (Iahouh) ; il entra dans l’arche âgé de 600 ans ; et après sept
jours, dans le second mois, le 17 du mois, toutes les sources de l’Océan
débordèrent, et les cataractes des cieux furent ouvertes ; et Noh entra dans
le vaisseau avec sa famille et tous les animaux ; et la pluie dura 40 jours
et 40 nuits ; et les eaux élevèrent le vaisseau au-dessus de la terre ; et le
vaisseau flotta sur les eaux ; et elles couvrirent toutes les montagnes qui
sont sous les cieux, à 15 coudées de hauteur ; et tout être vivant fut
détruit ; et les eaux crurent pendant 50 jours ; et Dieu (Elahim) se ressouvint de Noh ; il fit souffler un vent ; les eaux
se reposèrent ; les fontaines de l’Océan et les cataractes du ciel se
fermèrent, et la pluie cessa ; et les eaux s’arrêtèrent au bout de 150 jours,
et le 7e mois, au 17e jour, l’arche se reposa sur le
mont Ararat en Arménie, et les eaux allèrent et vinrent diminuant jusqu’au 10e
mois ; et le 10e mois au 1er jour, on vit les cimes des
montagnes ; 40 jours après (le 10e du 11e mois), Noh ouvrit la fenêtre du vaisseau, et lâcha le corbeau,
qui alla volant jusqu’à ce que les eaux se retirassent ; et Noh lâcha la
colombe qui, ne trouvant point où reposer le pied (les cimes étaient pourtant
découvertes), revint au vaisseau, et après
7 jours (le
17 du 11e mois), Noh la renvoya
encore, et elle revint le soir portant au bec une feuille d’olivier ; et 7
jours après (le
24 du 11e mois), il la lâcha
encore, elle ne revint plus. L’an 601 de Noh, le 1er du mois, 7
jours après le dernier départ de la colombe, la terre fut sèche, et Noh leva
le couvercle du vaisseau, et il vit la terre sèche, et le 27e du
second mois, la terre fut sèche ; et Dieu (Elahim)
lui dit de sortir avec toute sa famille et tous les animaux ; et Noh dressa
un autel et y sacrifia des oiseaux et des animaux purs ; et (Iahouh) Dieu en respira l’odeur avec plaisir, et dit : Je n’amènerai
plus de déluge ; et il donna des bénédictions et des préceptes à Noh : ne pas
manger le sang des animaux (précepte de Moïse : l’âme
est dans le sang) ; de ne pas
verser le sang des hommes, etc. ; et il fit alliance avec les hommes ; et
pour signe de cette alliance, je placerai, dit-il, un arc dans les nues (l’arc-en -ciel), et en le voyant, je me souviendrai de mon alliance avec
tout être vivant sur la terre, et je ne les détruirai plus.... ; et Noh en
sortant du vaisseau avait trois enfants, et il se livra à la culture de la
terre et il planta la vigne, etc.
Nous ne transcrivons point le récit d’Abydène qu’Eusèbe a
conservé dans sa Préparation évangélique (liv. IX, chap. 12), parce qu’il est infiniment
abrégé, et qu’il ne diffère que dans deux circonstances. Dans son récit tiré
des monuments mèdes et assyriens, Xisuthrus lâche les oiseaux 3 jours après
que la tempête se fut calmée ; ils reviennent 2 fois, ayant de la boue aux
ailes et non aux pieds ; à la troisième fois ils ne reviennent plus.
Ces textes seraient la matière d’un volume de commentaires
: bornons-nous aux remarques les plus nécessaires pour tout homme sensé : lès
deux récits sont un tissu d’impossibilités physiques et morales ; mais ici le
simple bon sens ne suffit pas ; il faut être initié à la doctrine
astrologique des anciens, pour deviner ce genre de logogriphe, et pour savoir
qu’en général tous les déluges mentionnés par les Juifs, les
Chaldéens, les Grecs, les Indiens, comme ayant détruit le monde sous Ogygès, Inachus,
Deucalion, Xisuthrus, Saravriata, sont un seul et même événement
physico-astronomique qui se répète encore tous les ans, et dont le principal
merveilleux consiste dans le langage métaphorique qui servit à l’exprimer.
Dans ce langage, le grand cercle des cieux s’appelait mundus, dont l’analogue mondala signifie encore cercle en
sanscrit : l’orbis des
Latins en est le synonyme. La révolution de ce cercle par le soleil,
composant l’année de 12 mois fut appelée orbis,
le monde, le cercle céleste. Par conséquent, à chaque 12 mois,
le monde finissait, et le monde recommençait ; le monde était détruit, et le
monde se renouvelait. L’époque de cet événement remarquable variait selon les
peuples et selon leur usage de commencer l’année à l’un des solstices ou des
équinoxes : en Égypte, c’était au solstice d’été. A cette époque, le Nil
donnait les premiers symptômes de son débordement, et dans 40 jours, les eaux
couvraient toute la terre d’Égypte à 15 coudées de hauteur. C’était et
c’est encore un océan, un déluge. C’était un déluge destructeur
dans les premiers temps, avant que la population civilisée et nombreuse eût
desséché les marais, creusé des canaux, élevé des digues, et avant que l’expérience
eût appris l’époque du débordement. Il fut important de la connaître, de la
prévoir : l’on remarqua les étoiles qui alors paraissaient le soir et le
matin à l’horizon : Un groupe de celles qui coïncidaient fut appelé le navire
ou la barque, pour indiquer qu’il fallait se tenir prêt à s’embarquer
; un autre groupe fut appelée le chien, qui avertit ; un troisième
avait le nom de corbeau ; un quatrième, de colombe[7] ; un cinquième s’appelait
le laboureur, le vigneron[8] ; non loin de lui
était la femme (la vierge céleste)
: tous ces personnages qui figurent dans le déluge de Noh et de Xisuthrus
sont encore dans la sphère céleste ; c’était un vrai tableau de calendrier
dont nos deux textes cités ne sont que la description plus ou moins fidèle.
Au moment du solstice et au début de l’inondation, la planète de Kronos ou Saturne, qui avait son domicile dans le cancer, ou plutôt le génie ailé, gouverneur de cette
planète, était censé avertir l’homme ou le laboureur de s’embarquer. Il
avertissait pendant la nuit, parce que c’était le soir ou la nuit que l’astre
était consulté. Le calendrier des Égyptiens et leur science astrologique
ayant pénétré dans la Grèce
encore sauvage, ces tableaux non appropriés au pays y furent mal. compris, et
ils y devinrent les fables mythologiques de Deucalion, d’Ogygès et d’Inachus,
dont le nom est Noh même, écrit en
grec Noch et Nach. La Chaldée
avait aussi son déluge, par les débordements du Tigre et de l’Euphrate, au
moment où le soleil fond les neiges des monts Arméniens. Mais ce déluge avait
un caractère malfaisant, par la rapidité et l’incertitude de son arrivée. Ce
pays, d’une fertilité extrême, par conséquent peuplé de toute antiquité, dut
avoir son calendrier propre ainsi que ses légendes : cependant les historiens
nous assurent que les rites de l’Égypte y furent introduits avec une colonie
de prêtres, peut-être par le moyen de Sésostris qui, vers l’an 1350, traversa
ces régions en conquérant ; peut-être par la voie des Ninivites ou, plus
anciennement, ce put être déjà une cause de variantes dans les légendes
chaldéennes. Les déluges du Nil et de l’Euphrate n’arrivaient pas aux mêmes
époques ; une autre cause fut la précession des équinoxes qui, tous, les 71
ans, change d’un degré la position du soleil dans les signes. Enfin les
physiciens ayant étendu leurs connaissances géographiques, et ayant constaté
que l’hémisphère du nord était comme noyé de pluies dans l’intervalle
hybernal des cieux équinoxes, il en résulta que l’idée et le nom de déluge furent appliqués au semestre d’hiver,
tandis que le nom d’incendie fut
donné au semestre d’été, ainsi que nous l’apprend Aristote. De là l’expression
amphibologique que le monde éprouvait des révolutions alternatives d’incendie
et de déluge ; de là aussi une nouvelle source de variantes adoptées par l’écrivain
juif, lorsqu’il fait durer la pluie 150 jours (près de 6 mois), après avoir dit qu’elle n’en
dura que 40 ; il n’est donc pas étonnant qu’il y ait des discordances entre
les divers compilateurs des monuments, puisqu’il a dû s’en introduire très
anciennement entre les monuments eux-mêmes et entre les calendriers tant
indigènes qu’étrangers.
La différence la plus remarquable entre le récit chaldéen
et le récit hébreu, est que le premier conserve le caractère
astrologico-mythologique, tandis que le second est tourné dans un sens et
vers un but moral. En effet selon l’hébreu, dont nous n’avons donné qu’un
extrait, puisque le texte contient plus de 100 versets, le genre humain s’étant
perverti, et des géants, nés des anges de Dieu et des filles des hommes, exerçant toutes
sortes de violences, Dieu se repent d’avoir créé l’espèce ; il se parle, il
délibère, il se fixe au parti violent d’exterminer tout ce qui a vie. Cependant
il aperçoit un homme juste, il en a pitié ; il veut le sauver : il lui fait
part de son dessein, il lui annonce le déluge, lui prescrit de bâtir un
navire, etc. Quand le déluge a tout détruit, l’homme fait un sacrifice d’animaux purs (selon la loi de Moïse)
; Dieu en est si touché, qu’il promet de ne plus faire de déluge ; il donne
des bénédictions, des préceptes, un abrégé de loi ; il fait alliance avec
tous les êtres vivants ; et pour signe de cette alliance, il invente l’arc-en-ciel
qui se montrera en temps de pluie, etc. ; tout cela chargé de redites avec
quelques contradictions. Par exemple, la
pluie dura 40 jours.... ; les eaux crûrent 150 jours, un vent souffla, et
la pluie cessa. Le premier jour du dixième mois, l’on
vit les cimes des monts ; 40 jours après, la colombe ne trouve pas où poser le
pied, etc.
Tout ce récit n’est-il pas un drame moral, une leçon de conduite
que donne au peuple un législateur religieux, un prêtre ? Sous ce rapport, on
pourrait l’attribuer à Moïse ; mais le nom pluriel Elahim, les dieux, très
mal traduit au singulier, Dieu, ne saurait se concilier avec l’unité dont
Moïse fait la base de sa théologie. Le Dieu de Moïse est Iahouh : on ne voit
jamais que ce nom dans ses lois et dans les écrits de ses purs sectateurs,
tels que Jérémie. Pourquoi l’expression Elahim, les dieux, se trouve-t-elle
si souvent et presque uniquement dans la Genèse ? Par la raison que le monument est
chaldéen, et parce que dans le système chaldéen comme dans la plupart des
théologies asiatiques, ce n’est pas un Dieu seul qui créait, c’étaient les
dieux, ses ministres, ses anges, et spécialement les décans et les génies des
12 mois qui créèrent chacun une partie du monde (le cercle de l’année). Le grand-prêtre
Helqiah empruntant cette cosmogonie, n’a osé y changer une expression
fondamentale qui peut-être avait cours chez les Hébreux, depuis leurs
relations avec les Syriens ; il est même possible qu’il n’ait rien ajouté de
son chef à ce texte, quoique les animaux purs (selon la loi), et le nombre 7, indiquent
une main juive, avec d’autant plus de raison, que le nom de Iahouh y est
joint.
Longtemps avant Helquiah ; la Grèce avait l’apologue de Ioupiter irrité contre les géants et contre la
génération coupable, lui annonçant la fin du monde, submergeant la terre de
torrents qui se précipitent des cataractes du ciel, etc. (Voyez Nonnus, Dionysiaq.,
lib. VI, vers. 230.)
Tout le système du Tartare et de l’Élysée tenait à cette
théologie d’origine égyptienne et d’antiquité assez reculée, puisqu’elle
était la base des mystères et des initiations : ce fut dans ces mystères que
la science astrologique prit un caractère moral qui altéra de jour en jour le
sens physique de ses tableaux hiéroglyphiques, etc.
Selon l’hébreu, après le déluge, Noh cultive la terre
; plante la vigne ; en cela, il est Osiris et Bacchus qui tous
deux sont le soleil dans la constellation Arcturus ou le Bouvier qui, après
la retraite du Nil, annonçait au plat pays le temps de semer ; et sur les
coteaux du Fayoum, le temps de vendanger.
Ici les fragments de Bérose et de ses copistes ont une lacune
qui correspond au chapitre X de la
Genèse, où l’auteur juif décrit le partage de la
terre entre les trois prétendus enfants de Noh, et donne la nomenclature de
leurs prétendus enfants, selon leurs langues et nations : nous disons prétendus,
parce que toute cette apparente généalogie est une véritable description
géographique des pays et des peuples connus des Juifs à cette époque ;
description dans laquelle chaque nation est désignée, tantôt par un nom
collectif, selon le génie de la langue, tantôt par un nom pluriel ; et cela,
dans un ordre méthodique de localités contiguës et d’affinités de langage.
Imaginer que les noms pluriels de Medi, les Mèdes, Saphirouim,
les Saspires, Rodanim, les Rhodiens, Amrim, les Amorrhéens, Aradim,
les Aradiens, Masrim, les Égyptiens, Phélastim, les Philistins,
etc., etc., soient des noms d’individus, et imaginer que ces individus
fussent la troisième ou quatrième génération de trois familles qui seules sur
le globe s’en seraient fait le partage, est un excès de crédulité et d’aveuglement
qui passe toutes bornes ; mais ce sujet nous écarterait trop : nous le traiterons
dans un article particulier.

CHAPITRE XIII. — De la tour de Babel ou pyramide de Bel à Babylone.
VIENNENT ensuite dans le chapitre XI, la séparation des
familles, l’entreprise de la tour de Babylone et la confusion des langues.
Nous trouvons l’équivalent de ce récit dans un fragment de Polyhistor. (Voyez le Syncelle,
p. 44, et Eusèbe, Prœpar. evang., lib. IX, c. XIV) : la Sibylle porte ce texte :
Lorsque les hommes parlaient (encore) une seule langue, ils bâtirent une tour très élevée, comme
pour monter au ciel, mais les dieux (Elahim)
envoyèrent des tempêtes qui la renversèrent, et ils donnèrent à chaque (homme) un langage : de là est venu le nom de Babylone à cette
cité. Après le déluge, existèrent Titan et Prométhée, etc.
Ici, dit le Syncelle, Polyhistor oublie que selon ses
auteurs, existait depuis des milliers d’années cette ville de Babylone, dont
le nom n’est donné qu’à cette époque. Le même Syncelle poursuit son récit par
ce fragment d’Abydène, qui porte, p. 44 : Il
y en a qui disent que les premiers hommes nés de la terre, se fiant en leur
force et en leur taille énorme, méprisèrent les dieux, dont ils voulurent
devenir les supérieurs ; que dans ce dessein, ils bâtirent une tour très
haute, mais que les vents, venant au secours des dieux, renversèrent l’édifice
sur ses auteurs ; et les décombres prirent le nom de Babylone : jusqu’alors
le langage des hommes avait été un et semblable, mais de ce moment il devint
multiple et divers ; ensuite survinrent des dissensions et des guerres entre
Titan et Saturne, etc.
En nous offrant plusieurs versions, ces fragments nous
montrent qu’il existait diverses sources dont le récit juif n’était qu’une
émanation, sans être le type primitif, comme on le voudrait établir.
Quelle fut cette sibylle citée par Polyhistor ? On ne nous
le dit point ; ruais nous pensons la retrouver dans Moïse de Chorène, dont les
premiers chapitres se lient à notre sujet, de manière à prouver l’authenticité
et l’identité des sources communes. Cet écrivain, qui date du cinquième
siècle avant J.-C., établit d’abord comme faits notoires : Que les anciens Asiatiques, et spécialement les Chaldéens
et les Perses ; eurent une foule de livres historiques ; que ces livres
furent partie extraits, partie traduits en langue grecque, surtout depuis que
les Ptolémées eurent établi la bibliothèque d’Alexandrie, et encouragé les littérateurs
par leurs libéralités ; de manière que la langue grecque devint le dépôt et
la mère de toutes les sciences. Ne vous étonnez donc pas,
continue-t-il, si pour mon histoire d’Arménie, je
ne vous cite que des auteurs grecs, puisqu’une grande partie des livres
originaux a péri (par l’effet même
des traductions). Quant à nos antiquités,
les compilateurs ne sont pas d’accord sur tous les points entre eux, et ils
diffèrent de la Genèse
sur quelques autres : cependant Bérose et Abydène, d’accord avec Moïse,
comptent dix générations avant le déluge ; mais selon eux, ce sont des princes,
et des noms barbares avec une immense série d’années, qui diffèrent non
seulement des nôtres (qui ont 4
saisons), et des années divines, mais
encore de celles des Égyptiens, etc. Abydène
et Bérose comptent aussi 3 chefs illustres avant la tour de Babel ; ils exposent
fidèlement (c’est-à-dire
comme la Genèse) la navigation de Xisuthrus en Arménie ; mais ils mentent,
quant aux noms, (c’est-à-dire qu’ils diffèrent de la Genèse).... Je préfère donc de commencer mon récit d’après ma
véridique et chérie, sibylle bérosienne, qui dit : Avant la tour et avant que
le langage des hommes fût devenu divers, après la navigation de Xisuthrus en
Arménie, Zérouan, Titan et Yapétosthe gouvernaient la terre : s’étant partagé
le monde, Zérouan, enflammé d’orgueil, voulut dominer les deux autres : Titan
et Yapétosthe lui résistèrent, et lui firent la guerre, parce qu’il voulait
établir ses fils rois de tout. Titan dans ce conflit s’empara d’une certaine
portion de l’héritage de Zérouan : leur sœur Astlik, en se mettant entre eux,
apaisa le tumulte par ses douceurs. Il fut convenu que Zérouan resterait chef
; mais ils firent serment de tuer tout enfant mâle de Zérouan, et ils
préposèrent de forts Titans à l’accouchement de ses femmes.... Ils en tuèrent
deux ; mais Astlik conseilla aux femmes d’engager quelques Titans à conserver
les autres, et de les porter à l’orient, au mont Ditzencets ou Jet des Dieux,
qui est l’Olympe.
Le lecteur voit qu’ici nous avons une sibylle, comme dans
Polyhistor ; et elle est appelée Bérosienne. Les anciens nous
apprennent que Bérose eut une fille dont il soigna beaucoup l’éducation, et
qui devint si habile, qu’elle fut comptée au rang des sibylles. N’avons-nous
pas lieu de voir ici cette femme savante, surtout quand il s’agit d’antiquités
de son pays ? Le fragment cité à une analogie marquée avec le Sem, Cham
et Iaphet de la Genèse,
et c’est par cette raison que le dévot auteur arménien le préfère aux
récits de Bérose et d’Abydène ; mais ce fragment nous reporte, comme les
autres, à des traditions mythologiques qu’il nous importe de multiplier pour
en éclaircir le. sens. Notre Arménien en rapporte une très ancienne de son
pays, qui dit :
Un livre qui n’existe plus, a dit de Xisuthrus et de ses
trois fils : Après que Xsisutra eût navigué en
Arménie, et pris terre, un de ses fils, nommé Sim, marcha entre le couchant
et le septemtrio ; et arrivé à une petite plaine sous un mont très élevé, par
le milieu de laquelle les fleuves coulaient vers l’Assyrie, il se fixa deux mois
au bord du fleuve, et appela de son nom Sim, la montagne ; de là il revint
par le même (chemin), entre orient et midi,
au point d’où il était parti ; un de ses enfants cadets, nommé Tarban, se
séparant de lui avec 30 fils, 15 filles et leurs maris, se fixa sur la rive
du même fleuve.... ; d’où vint à ce
lieu le nom de Taron, et à celui qu’il avait quitté, le nom Tseron, à cause
de la séparation qui s’y était faite de ses enfants.
Or, les peuples de l’Orient
appellent Sim, Zerouan, et ils montrent un pays appelé Zaruandia[9]. Voilà ce que nos anciens Arméniens chantaient dans leurs
fêtes ; au son des instruments, ainsi que le rapportent Gorgias, Bananus,
David, etc.
Nous touchons ici aux sources où a puisé l’auteur juif.
Notre Arménien cite un autre écrit plus intéressant par son origine et ses
développements ; c’est le volume que le Syrien Mar I Bas trouva dans la bibliothèque d’Arshak,
80 ans après Alexandre, et qui portait pour titre :
Ce volume a été traduit du
chaldéen en grec. Il contient l’histoire vraie des anciens personnages
illustres, qu’il dit commencer à Zerouan, Titan et Yapetosth ; et il expose
par ordre la série des hommes illustres nés de ces 3 chefs.
Le texte commence : Ils
étaient terribles et brillants, ces premiers des dieux, auteurs des plus
grands biens, et principes du monde et de la multiplication des hommes.... D’eux
vint la race des géants, au corps robuste, aux membres (ou bras) puissants (ou vigoureux),
à l’immense stature, qui, pleins d’insolence, conçurent le dessein impie de
bâtir une tour. Tandis qu’ils y travaillaient, un vent horrible et divin, excité
par la colère des dieux (Elahim), détruisit cette nasse immense,
et jeta parmi les hommes des paroles inconnues qui excitèrent (ou causèrent) le tumulte et la confusion : parmi ces hommes, était le Iapétique
Haïk, célèbre à vaillant gouverneur (præfectus), très habile à lancer les flèches et à manier l’arc[10]. Ce Haïk, beau, grand, à chevelure brillante, aux bras
puissants, à l’œil perçant, plein d’hilarité, se trouvant l’un des géants les
plus influents, s’opposa à ceux qui voulurent commander aux autres géants, et
à la race des dieux, et il excita du tumulte contre l’impétueux effort de
Belus. Le genre humain, dispersé sur la terre, vivait au milieu des géants,
qui, mus de fureur, tirèrent leurs sabres les uns contre les autres, et
luttèrent pour le commandement. Belus ayant eu des succès, et s’étant rendu
maître de presque toute la terre, Haïk ne voulut pas lui obéir, et après
avoir vu naître son fils Armenak dans Babylone, il alla vers le pays d’Ararat,
placé au nord, avec son fils, ses filles et des braves, au nombre de 300,
sans compter des étrangers qui s’y joignirent : il se fixa ou s’assit au pied
d’un certain mont très étendu dans la plaine, où habitaient quelques-uns des
hommes dispersés. Haïk le soumit et y établit son domicile, etc.
Voilà donc un livre original chaldéen qui, à raison de sa
célébrité, excita la curiosité d’Alexandre, et qui, par ce léger fragment,
nous prouve 1° l’antiquité réelle des traditions recueillies par Bérose, par
Abedène, par la Sibylle
; 2° l’analogie de ces traditions avec celles du livre juif appelé la Genèse. Cette
analogie est sensible dans ce qui concerne le, déluge, l’homme sauvé dans un
navire ; les trois princes ou chefs du genre humain issu de cet homme ; la
séparation de leurs enfants ; l’entreprise de la tour de Babel, la confusion
qui en résulte, etc. ; enfin dans ces géants, nés des enfants des dieux (Elahim) et des
filles des hommes, géants grands de corps et
fameux de nom dans les temps anciens (Genèse, ch. VI, v. 2 à 5) ; ce sont les
propres expressions de la
Genèse. Leur entreprise de monter aux cieux est la même que
celle des géants chantés par les mythologues, grecs, et cette ressemblance
vient confirmer l’origine chaldéenne de toutes ces allégories, dont l’explication
nous écarterait trop de notre sujet[11]. Nous nous
bornerons à remarquer ; que ces mêmes allégories se trouvent dans les récits
cosmogoniques, des sectateurs de Budha, réfugiés au Thiliet ; et qui,
sous le nom de Samanéens, étaient une secte indienne célèbre et déjà ancienne
: au temps d’Alexandre. Leur cosmogonie qui, sous d’autres rapports,
ressemble singulièrement à celle de la Genèse, parle comme ce livre, de la corruption
des hommes, de la colère de Dieu, des déluges dont il punit le genre humain ;
et ils tournent dans un sens moral tout ce que les mythologues grecs présentent
sous un aspect astrologique. Or, si l’on considère que les récits des Grecs
se rapportent à une époque où la constellation du taureau, ouvrait l’année et
la marche clés signes, c’est-à-dire au delà de 4000 ans avant notre ère, tandis
que les récits, des Juifs et des Perses indiquent l’agneau ou bélier
comme réparateur, l’on pensera que les Grecs ont mieux gardé le type
originel, parce qu’ils sont plus anciens que lés antres, et que les autres l’ont
altéré, parce qu’ils sont venus plus tard en sorte que le système moral et
mystique, dans lequel il faut comprendre l’Élysée, le Tartare, et, toute la
doctrine des mystères, n’aurait pas une origine plus reculée que 2500 à 2300
ans avant notre ère, et ce serait de l’Égypte et de la Chaldée que se seraient
répandues dans l’Orient et dans l’Occident toutes ces idées, comme s’accordent
à le témoigner tous les anciens auteurs grecs et même les arabes, qui ont eu
en main d’anciens livres échappés aux ravages des guerres et du temps. Il est
remarquable qu’un de ces livres, cité par le Syncelle sous le nom de livre d’Énoch,
présente l’histoire des géants, nés des anges et des filles des hommes,
presque dans les mêmes termes que les livres de Boudhistes du Thibet, et le
livre de la Genèse
; sans doute le livre d’Énoch est apocryphe quant au nom que lui a donné l’auteur
anonyme, pour imprimer le respect, mais non quant à sa doctrine qui est
chaldéenne et de haute antiquité. Revenons à nos confrontations.
Après le déluge de Noh ou de Xisuthrus, le
partage de la terre entre 3 personnages puissants et brillants, dont Titan
est un, ressemble beaucoup à ce que les Grecs nous disent des 3 frères,
Jupiter, Pluton et Neptune[12]. La construction
de la tour de Babylone semblerait prendre un caractère plus historique, et
lorsqu’on se rappelle que pour bâtir cette ville et la pyramide de Bel aux
sept étages (comme
les sept sphères), Sémiramis employa deux millions d’hommes tirés de
tous les peuples de son empire, par conséquent parlant une multitude de
dialectes divers, on serait tenté de croire que cette confusion de langage a
donné lieu à une tradition ensuite altérée. Mais Sémiramis était trop récente
pour être oubliée et méconnue ; l’événement porte un caractère mythologique beaucoup
plus ancien : et comme en langage astrologique, le zodiaque s’appelait la grande
Tour Burg, en grec, pyrg-os, la partie de cette tour, composée
de six signes ou six étages, qui, depuis le solstice d’hiver
jusqu’à celui d’été, s’élevait vers le nord où était le mont Olympe (Ararat et Merou),
était censée élevée ou bâtie par les géants, c’est-à-dire par les
constellations ascendantes de l’horizon au zénith. Il faudrait connaître tous
les détails de ces mystères chaldéens, pour expliquer tous ceux du récit.... Il
est du moins évident que le repeuplement de la terre en 5 ou 6 générations,
est une rêverie au physique comme au moral. Par suite de cette impossibilité,
l’on ne peut admettre, à la onzième génération, l’apparition d’Abraham comme
homme et comme personnage historique ; et les soupçons s’accroissent lorsqu’on
lit ce qu’en rapportent Bérose, Alexandre Polyhistor et Nicolas de Damas.

CHAPITRE XIV. — Du personnage appelé Abraham.
BÉROSE, dit Josèphe[13], en supprimant le nom d’Abraham, notre ancêtre, l’a
cependant indiqué par ces mots :
A la dixième génération après
le déluge, exista chez les Chaldéens, un homme juste et grand, qui fut très
versé dans la connaissance des choses célestes.
Effectivement, dans la généalogie juive, Abraham se trouve
à la dixième génération depuis le déluge, et cela prouve, l’identité continue
et l’origine commune des deux récits.
Josèphe ajoute : Hécatée a écrit
sur Abraham un volume entier. Nicolas de Damas, au quatrième livre de son
recueil d’histoire, dit : Abraham régna à Damas ; c’était un étranger venu du
pays des Chaldéens ; au-dessus, de Babylone, à la tête d’une armée[14]. Peu de temps après, il quitta le pays avec tout son
monde, et il émigra dans la contrée appelée alors Canaan, aujourd’hui Judée.
D’autre part, Alexandre Polyhistor, citant Eupolème, dit[15] : Qu’Abraham naquit à Camarine, ville de la Babylonie, appelée
Ouria, ou ville des Devins ; cet homme surpassait tous les autres en naissance
et en habileté. Il inventa l’astrologie et la chaldaïque[16] ; par sa piété il fut agréable à Dieu. Les Arméniens
ayant attaqué les Phéniciens, Abraham les chassa (comme le dit la Genèse). Il eut en Égypte de longs entretiens avec les prêtres
sur l’astrologie.
Artapan, écrivain persan, cité par Eusèbe (l. 9, chap. 18),
parlait également de ce séjour d’Abraham en Égypte, où il enseigna pendant 20 ans l’astrologie ; il ajoutait qu’Abraham
se rendit ensuite à Babylone chez les géants, qui furent exterminés par les
dieux, à cause de leur impiété.
Enfin Josèphe parle, comme tous ces auteurs, de la grande
connaissance qu’Abraham avait des changements qui
arrivent dans le ciel ; et de ceux que subissent le soleil et la lune
(les éclipses),
etc.[17] ; ce qui
signifie, en mots décents, qu’Abraham était versé en astrologie.
En examinant ces récits, l’on s’aperçoit que, semblables à
ceux sur le déluge, ils viennent d’une source antique où la Genèse a puisé ; mais
parce qu’ils ont mieux conservé le caractère mythologique qu’ils avaient
originairement, ils suscitent plus de doutes et de soupçons sur l’existence d’Abraham,
comme individu humain. En effet, dès lors que le déluge chaldéen n’est qu’une
fiction astrologique, que peuvent être les personnages et les générations mis
à la suite d’un événement qui n’a pas existé ? Si un déluge détruisait
aujourd’hui la race humaine, à l’exception d’une famille de 8 personnes,
cette famille, isolée et faible, accablée de tous ses besoins, ne vaquerait
qu’aux soins pressants de sa conservation ; et avant 3 générations, sa race
serait retombée dans un état sauvage, qui ne permettrait ni écriture, ni conservation
de souvenirs anciens. Chez les peuples policés eux-mêmes, personne, sans l’écriture,
n’a idée de la 6e génération antérieure ; comment donc la
prétendue généalogie d’Abraham eût-elle pu se conserver ; surtout chez les
Juifs, qui n’ont conserver aucun monument régulier et suivi, ni de la période
des juges ; ni du séjour de leurs ancêtres en Égypte ? cette généalogie ne
leur appartient point ; ils l’ont empruntée des Chaldéens ; elle est toute
chaldéenne. Or chez les Chaldéens elle est du temps mythologique, comme le
déluge et comme les géants avec qui Abraham eut des relations ; c’est pour cette
raison que tous les détails ont tant de précision. Dans l’habitude où nous
sommes de regarder Abraham comme un homme,
il est choquant, au premier aspect de dire que ce personnage est fictif et
allégorique, et qu’il n’est que le génie personnifié d’une planète ;
cependant tel est le cas d’une foule de prétendus rois, princes et
patriarches des anciennes traditions de l’Orient. Qui ne croirait qu’Hermès a
été un sage, un philosophe, un astronome éminent chez les Égyptiens ? et
néanmoins Hermès analysé, n’est que le génie personnifié, tantôt de l’astre
Sirius, tantôt de la planète Mercure. Qui ne croirait que chez les Indiens,
les 7 richis ou patriarches ont été de
saints pénitents qui ont enseigné aux hommes des pratiques dévotes encore
subsistantes ? et cependant les 7 richis ne sont que les génies des 7 étoiles
de la constellation de l’ourse, réglant la marche des navigateurs et des
laboureurs, qui la contemplent. Du moment que par la métaphore naturelle de
leurs langues, les anciens Orientaux eurent personnifié les corps célestes, l’équivoque
introduisit un désordre d’idées, qui s’accrut de jour en jour, et par l’ignorance
d’un peuple crédule, superstitieux, et par l’usage mystérieux, énigmatique,
qu’en firent les initiés à la science, et par la tournure poétique que lui
donnèrent des écrivains à imagination. Il ne faudrait donc pas s’étonner si
Abraham, roi, patriarche et astrologue chaldéen, analysé
dans ses actions et son caractère ; ne fût que le génie d’un astre ou, d’une
planète.
D’abord tout génie d’astre est loi : il gouverne une
portion du ciel et de la terre soumise à son influence ; ses images on idoles
portent toujours une couronne, emblème de son pouvoir suprême[18] : Abraham, nous dit-on, avait régné à Damas ; son nom y était resté. S’il
n’eût été qu’un chef d’armée passager, il n’eût pas laissé une impression si
durable. Il était allé en Égypte et y avait enseigné l’astrologie ; il l’avait
même inventée, dit Eupolème, ainsi que la chaldaïque.
Un étranger enseigner l’astrologie aux Égyptiens, et cela
16 ou 17 siècles avant notre ère, quand les Égyptiens étaient, depuis tant d’autres
siècles, les maîtres et les inventeurs de cette science ! cela est
inadmissible et décèle la fable : Abraham a ici les caractères de Thaut
ou Hermès, qui inventa l’astrologie et les lettres de l’écriture[19] ; surpassa tous
les hommes dans la connaissance des choses célestes et naturelles ; qui fut
un sage et un roi, mais qui, dans son type originel, n’est que le génie de l’astre
Sothis ou Sirius, qui annonçait l’inondation du Nil, etc.
Abraham, dans le sacrifice homicide de son fils unique,
retrace une autre divinité également célèbre par sa science.
Écoutons Sanchoniaton, qui écrivit environ 1300 ans avant
notre ère.
Saturne, que les Phéniciens
nomment Israël, eut d’une nymphe du pays, un enfant mâle qu’il appela Iêoud,
c’est-à-dire un et unique. Une guerre survenue, ayant jeté le pays dans un
grand danger, Saturne dressa un autel, y conduisit son fils paré d’habits royaux,
et l’immola.
Or Saturne avait été roi en Phénicie, ayant pour
secrétaire Thaut ou Hermès, et après sa mort on lui avait
consacré l’astre de son nom.
Dira-t-on que Sanchoniaton, qui consulta un prêtre
hébreu nommé Ierombal, à défiguré le récit de la Genèse ? Nous disons, au
contraire, que les récits de cet écrivain tendent à prouver qu’elle n’existait
pas de son temps, vu leur différence absolue. La vérité est que les
Phéniciens, périple bien plus ancien que les Hébreux, ont eu leur mythologie
propre et particulière, à laquelle ce trait appartient, et qu’ils ne l’ont
pas emprunté des Juifs, qu’ils haïssaient : pourquoi donc cette ressemblance
? Parce qu’une tradition semblable existait chez les Chaldéens, peuple d’origine
arabique, comme les Cananéens ; mais l’écrivain juif, auteur de la Genèse, a pris à tâche d’effacer
tout ce qui retraçait l’idolâtrie, pour donner à son récit le caractère
historique et moral convenable à son but.
L’analogie ou plutôt l’identité
d’Abraham et de Saturne ne se borne pas à ce trait. Les plus savants auteurs
persans, dit le docteur Hyde[20], assurent que dans les anciens livres chaldéens, Abraham
porte le nom de Zerouan et Zerban, qui signifie riche en or, gardien de l’or
(il est remarquable
que la Genèse
appelle Abraham, très riche en or et en argent[21] ; elle l’appelle aussi
prince très puissant[22], ce qui se retrouve dans
les anciens livres où il est appelé roi) ;
ces mêmes livres l’appellent encore Zarhoun et Zarman[23], c’est-à-dire vieillard décrépit. Les Perses lui
appliquent l’épithète spéciale de grand, et il est de tradition antique que l’on
voyait son tombeau à Cutha en Chaldée : Sa réputation ne se bornait pas à la Judée, elle était dans
tout l’Orient.
Maintenant rappelons-nous que le nom de Zerouan se trouve
dans la Sibylle
bérosienne, et dans le fragment de Mar I
Bas, cités au 5e siècle de notre ère, par Moïse de Chorène, et
copiés par le livre chaldéen traduit par ordre d’Alexandre. Déjà la bonne
information des auteurs persans est prouvée : ajoutons qu’une autre
sibylle, dans la même circonstance, au lieu de Zerouan, nomme Saturne ; qu’Abydène
associe Saturne au lieu de Zerouan à Titan[24] ; l’identité
de Saturne, de Zerouan et d’Abraham devient palpable. Les accessoires cités
complètent la démonstration : Abraham est nommé Zerouan, Zerban, riche en or.
Saturne fut le roi de l’âge d’or : Abraham est nommé Zarhoun et Zarman,
vieillard décrépit ; Saturne, dans les légendes grecques, est un vieillard,
emblème du temps que sa planète mesure par la marche la plus lente et la
carrière la plus longue de toutes les planètes. L’on a donné à ce vieillard
le caractère habituel de son âge ; on l’a peint avare, aimant l’or et
entassant l’or : on lui a aussi donné la faux, parce qu’il moissonne tous les
êtres, et qu’il fait mourir tout ce qu’il fait naître ; c’est sous ce rapport
que, de temps immémorial ; les Arabes et les l’erses l’ont appelé l’ange de
la mort, Ezrail : or Israël,
chez les Phéniciens, était le nom de Saturne, dit Sanchoniaton : l’une des
épithètes d’Abraham, en Bérose, est Mégas[25], grand ; son
épithète spéciale chez les Perses, est Buzoug,
qui signifie aussi grand. Sa femme Sarah portait primitivement
le nom d’Ishkah, signifiant belle et
beauté : la Genèse
en fait la remarque spéciale (chap. 12, v. 14) ; et dans le fragment de Sanchoniaton[26], Saturne épouse
la beauté que son père avait envoyée pour le séduire. Enfin le nom primitif d’Abram[27] désigne Saturne
; car il est composé de deux mots, Ab-ram,
signifiant père de l’élévation ; et dans l’hébreu, comme dans l’arabe, c’est
la manière d’exprimer le superlatif très élevé, très haut, tel qu’est
Saturne, la plus élevée, la plus distante des planètes.
Tout s’accorde donc à démontrer qu’Abraham n’a point été
un individu historique, mais un être mythologique, célèbre sous divers noms
chez les anciens Arabes que nous nommons Phéniciens et Chaldéens, et chez
leurs successeurs, les Mèdes et les Perses. Si l’auteur juif de la Genèse en a fait un
personnage purement historique, c’est parce que voulant faire remonter l’origine
de sa nation jusqu’aux temps les plus reculés, il a, sciemment ou par
ignorance, commis une méprise qui se retrouve à d’autres égards chez la
plupart des historiens de l’antiquité.
Mais, nous dira-t-on, si l’histoire d’Abram-Zérouan n’est
réellement qu’une légende astrologique, comme celle d’Osiris, d’Hermès, de Ménou,
de Krishna, etc., l’histoire de son fils Isaak, de son petit-fils Jacob, et
même des 12 fils de celui-ci, tombera dans la même catégorie ; alors où s’arrêtera
la mythologie des Hébreux ? à quelle époque commencera leur histoire
véritable, et comment expliquerez-vous la tradition immémoriale d’après
laquelle ils se sont appelés enfants de Jacob, d’Israël et d’Abram ?
Ces difficultés puisent leur solution dans la nature même
des choses.
D’abord il est dans le génie des langues arabiques, dont l’hébreu
est un dialecte, que les habitants d’un pays, les partisans d’un chef, les
sectateurs d’une opinion, soient appelés enfants de ce pays, de cette
opinion, de ce chef : c’est le style habituel de tous leurs récits, de toutes
leurs histoires.
2° Chez les anciens, comme chez les modernes, un usage
presque général fut que chaque peuple, chaque tribu, chaque individu eussent
un patron ; et ce patron fut le génie d’un astre, d’une constellation on d’une
puissance physique quelconque. Tous les clients ou sectateurs de cette
divinité tutélaire étaient appelés et se disaient ses enfants ; la Grèce, dans ses origines
soi-disant historiques, offre dé nombreux exemples de ce cas.
En troisième lieu, l’origine des anciens peuples est généralement
obscure, comme celle de tous les êtres physiques, parce que ce n’est qu’avec
le temps que ces êtres ; d’abord petits et faibles, font des progrès et
acquièrent un volume ou une action qui les font remarquer. D’après ces
principes, combinant lés récits divers sur le0lébreux avec les faits avérés,
nous pensons que ce peuplé dérive d’une secte on tribu chaldéenne qui, pour
des opinions politiques ou religieuses, émigra de gré ou de force de la Chaldée, et vint, à la
manière des Arabes, camper sur la frontière de Syrie, puis sur celle de l’Égypte,
où elle trouvait à subsister. Ces étrangers durent être appelés par les
Phéniciens, Eberim, c’est-à-dire gens d’au delà, parce qu’ils venaient d’au
delà du grand fleuve (l’Euphrate),
et encore béni Abram, béni Israël, enfants d’Abram et d’Israël,
parce qu’Abram et Israël étaient leurs divinités patronales. Ce que l’Exode
raconte de leur servitude sous le roi d’Héliopolis, et de l’oppression des
Égyptiens, leurs hôtes, est très vraisemblable : là commence l’histoire ;
tout ce qui précède, c’est-à-dire le livre entier de la Genèse, n’est que
mythologie et cosmogonie. Les chances de la fortune voulurent qu’un individu
de cette race fût élevé par les prêtres égyptiens, fût instruit de leurs
sciences, alors si secrètes, et que cet individu fût doué des qualités qui
font les hommes supérieurs. Moïse, ou plutôt Moushah, selon la vraie
prononciation, conçut le projet d’être roi et législateur, en affranchissant
ses compatriotes ; et il l’exécuta avec des moyens appropriés aux circonstances
et une force d’esprit vraiment remarquable. Son peuple, ignorant et
superstitieux, comme l’ont toujours été et le sont les Arabes errants, croyait
à la magie dont est encore infatué tout l’Orient ; Moïse exécuta des prodiges,
c’est-à-dire qu’il produisit des phénomènes naturels, dont les prêtres
astronomes et physiciens avaient, par de longues études et par d’heureux
hasards, découvert les moyens d’exécution.... Quand on lit comment des feux
lancés du tabernacle s’attachèrent aux séditieux qui le voulaient lapider au
retour des espions, et comment ces feux les dévorèrent, on touche au doigt et
à l’œil ce feu grégeois, composé de naphte et de pétrole, qui d’époque en
époque s’est remontré dans l’Orient. On pourrait ramener à un état naturel
tous les miracles dont Moïse sut grossir les apparences ; mais il faudrait
écarter de leur récit les circonstances exagérées et fausses dont lui-même ou
les écrivains posthumes ont entouré les faits réels. Ainsi l’on verrait le
passage de la mer Rouge fait par les Hébreux à gué et à basse marée, comme il
se fait encore ; tandis que les Égyptiens voulant passer au moment du flux,
en furent surpris, comme ils le seraient encore, car à peine le
connaissent-ils. On verrait le passage du Jourdain, projeté par Moïse,
exécuté par Josué, en dérivant cette petite rivière, comme Krœsus dériva l’Halys ;
les murailles de Jéricho renversées par une mine pratiquée, et par le feu mis
aux étançons dont on les avait étayées ; on verrait Coré, Dathan et Abiron
engloutis dans une fosse recouverte, où des combustibles cachés prirent feu
par leur chute ; et enfin l’on verrait que cette vois qui parlait dans le
propitiatoire[28],
et que l’on croyait être la voix de Dieu causant avec le prophète, n’était
que la voix du jeune Josué, fils de Noun, qui[29] ne sortait point
du tabernacle où il servait Moïse, et qui fut son successeur plus habile et
plus heureux que ne fut Ali, le Josué de Mahomet. Mais ce sujet curieux nous
écarterait trop de notre sphère ; qu’il nous suffise de dire que Moïse a dû
être le véritable créateur du peuple hébreu, l’organisateur d’une multitude confuse
et poltronne[30],
en un corps régulier de guerriers et de conquérants. Le séjour dans le désert
fut employé à cette œuvre difficile. La division en douze corps ou tribus fut
très probablement son ouvrage ; mais lors même qu’elle eût existé auparavant,
elle ne prouverait point encore la réalité de l’histoire de Jacob et de ses
enfants ; d’abord, parce que nous n’avons qu’un seul témoin déposant, l’auteur
juif, qui, après toutes les déceptions que nous avons vues sur d’autres
articles, ne peut mériter notre confiance ; et ensuite parce que la légende
de Jacob porte des détails du genre fabuleux, tels que sa vision des anges
montant au ciel avec des échelles, ses conversations avec Dieu, sa lutte
contre l’homme divin qui lui paralysa la cuisse, et lui donna le nom d’Israël, tout à fait suspect en cette occasion.
Si l’on nous eût transmis sur Jacob des détails vraiment chaldéens, comme sur
Abraham, nous y trouverions sûrement la preuve de son caractère mythologique
déguisé par le rédacteur juif. Mais revenons aux analogies de la Genèse avec la cosmogonie
chaldéenne.

CHAPITRE XV. — Des personnages antédiluviens.
CES ANALOGIES que nous avons vues se suivre depuis le
déluge, se continuent au delà, et remontent jusqu’à l’origine première, dite
la création. Les anciens auteurs, chrétiens en ont tous fait la remarque,
en se plaignant d’ailleurs de l’altération, c’est-à-dire de la différence des
noms et des âges que les livres chaldéens donnent aux personnages
antédiluviens appelés par nous patriarches,
et rois par les Chaldéens. Le
Syncelle[31]
nous a rendu le service d’en conserver la liste, copiée d’Alexandre
Polyhistor ou d’Abydène, copistes eux-mêmes de Bérose.
|
Patriarches antédiluviens selon la Genèse
|
|
Rois chaldéens antédiluviens selon Bérose
|
|
Noms
|
Âges
en années
|
|
Noms
|
Âges
en sares
|
En
années
|
|
Adam
|
930
|
|
Alor
|
10
|
36
000
|
|
Seth
|
912
|
|
Alaspar
|
3
|
10
800
|
|
Énos
|
905
|
|
Amélon
|
13
|
46
800
|
|
Kaïnan
|
910
|
|
Aménon
|
12
|
43
200
|
|
Mahlaléel
|
862
|
|
Metalar
|
18
|
| |