Recherches nouvelles sur l’histoire ancienne

 

 

CHAPITRE XI. — Examen de la Genèse en particulier.

POUR rendre à Moïse ce qui peut lui appartenir dans cette composition, il faut la diviser en deux parties ; l’une, la partie religieuse et législative, contenant les ordonnances de rites et de cérémonies, les préceptes, commandements et prohibitions qui constituent. la loi de Moïse, et que l’on trouve répandus dans l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome ; l’autre, la partie purement historique et chronologique qui expose les faits, leur série, la manière dont ils sont arrivés ; et celle-là dont le début est au Ier chapitre de l’Exode, est le travail du grand-prêtre Helqiah, qui en a fait la rédaction d’après les écrits et monuments anciens dont il a pu disposer. Le livre de la Genèse se trouve ici dans un cas particulier ; car, bien qu’il soit un livre historique, on ne saurait le considérer comme appartenant aux Juifs, ni comme un livre national, puisque son sujet comprend un espace de temps où ce peuple n’existait pas ; où il n’avait point d’archives, et ne pouvait rien conserver.... Or, si depuis Moïse, dans toute la période des juges, les Juifs en corps de nation n’ont point eu ou n’ont point su conserver d’annales ; si avant Moïse, le temps de leur séjour en Égypte, dans un état de servitude qui exclut tout autre soin, est resté dans une profonde obscurité faute de monuments, comment se pourrait-il qu’ils eussent conservé des annales Intérieures, surtout des annales aussi détaillées que celles dès anecdotes de la vie : de Joseph, de son père Jacob et d’Abraham leur souche commune ? Et quand ce point serait accordé, alors qu’Abraham, de leur aveu, naquit Chaldéen, tout ce qui précède cet homme, vrai ou fictif, n’est-il pas un récit chaldéen, uniquement fondé sur les traditions et les monuments des Chaldéens ? La Genèse, du moins au-dessus d’Abraham, n’est donc pas une histoire juive, mais un monument que les Juifs ont emprunté d’un peuple étranger, qu’ils ont reconnu pour leur aïeul..... Or, comment a pu se faire une telle naturalisation, surtout lorsqu’un article de ce livre paraît contraire à la loi de Moïse ? Voilà un problème absolument inexplicable dans le système des opinions reçues, mais il s’explique naturellement dans le nôtre.

Le grand-prêtre Helqiah ayant conçu le projet de ranimer la ferveur des Juifs, de retremper leur esprit national, en ressuscitant la loi de Moïse, dut croire que son dessein, ne serait pas assez rempli ; s’il ne publiait que le code des rites et ordonnances des 4 livres. C’était la mode alors d’avoir des cosmogonies, et d’expliquer l’origine de toutes choses ; celle des nations et celle du monde ; chaque peuple avait son livre sacré ; commençant par une cosmogonie : les Grecs avaient la Cosmogonie d’Hésiode ; les Perses, celle de Zoroastre ; les Phéniciens, celle de Sanchoniaton ; les Indiens avaient les Vedas et les Pouranas ; les Égyptiens avaient les 5 livres d’Hermès, portés solennellement dans la procession d’Isis, que décrit Clément d’Alexandrie. Helqiah voulant donner aux Juifs un livre qui leur servît d’étendard, et, pour ainsi dire, de cocarde nationale, trouva nécessaire d’y joindre une cosmogonie. L’inventer de son chef eût compromis tout l’ouvrage ; son peuple d’origine chaldéenne, avait conservé plusieurs traditions maternelles ; Helqiah, qui comme Jérémie, son agent, penchait politiquement pour la Chaldée de préférence à l’Égypte, adopta avec quelques modifications la cosmogonie babylonienne ; voilà la source vraie et radicale de la ressemblance extrême que l’historien juif, Josèphe, et les anciens chrétiens ont remarquée entre les 11 premiers, chapitres de la Genèse et les antiquités chaldaïques de Bérose, sans que ces auteurs aient élevé le moindre soupçon de plagiat. Le droit d’aînesse des Chaldéens et l’antiquité de leurs monuments étaient alors trop notoires pour que personne imaginât qu’un peuple aussi puissant, aussi fier de ses arts et de ses sciences que les Babyloniens, eût emprunté les traditions mythologiques d’une petite tribu qu’il regardait comme schismatique et rebelle, et qu’il avait rendue son esclave. Aujourd’hui que par la bizarrerie des révolutions humaines, toute la gloire de Babylone a disparu comme un songe, et que Jérusalem couverte de ruines, de chaînes et de mépris, voit l’univers soumis à ses opinions, il est devenu facile de récuser des témoins qui n’ont plus de représentants, de réfuter des écrits dont il ne reste plus que des morceaux incohérents : cependant, si l’on recueille et confronte ces morceaux, on y trouve encore de quoi persuader tout esprit impartial de l’identité des cosmogonies juive et chaldéenne ; et de faire sentir que le système faussement attribué à Moïse, a été un système commun à beaucoup de peuples de l’ancien Orient, et dont on retrouve des traces jusqu’au Thibet et dans l’Inde.... Nous ne prétendons point approfondir ce sujet, qui serait la matière d’un gros volume ; mais par quelques exemples nous voulons prouver jusqu’à quel point une analyse exacte pourrait porter l’évidence.... Citons d’abord le témoignage de l’historien Josèphe, qui, vu son caractère, est du plus grand poids dans cette question.

 

 

CHAPITRE XII. — Du Déluge.

D’ABORD, dans la défense du peuple juif contre les attaques d’Apion[1], recueillant les témoignages répandus dans les écrits de diverses nations, maintenant, dit-il, j’interpellerai les monuments des Chaldéens, et mon témoin sera Bérose, né lui-même Chaldéen, homme connu de tous les Grecs qui cultivent les lettres, à cause des écrits qu’il a publiés en grec, sur l’astronomie et la philosophie des Chaldéens. Bérose donc, compulsant et copiant les plus anciennes histoires, présente les mêmes récits que Moïse, sur le déluge, sur la destruction des hommes par les eaux, et sur l’arche dans laquelle Noux[2] [Noé ] fut sauvé et qui s’arrêta sur les montagnes d’Arménie ; ensuite, exposant la série généalogique des descendants de Noux, il fixe le temps où vécut chacun d’eux, et il arrive jusqu’à Nabopolassar, etc.

Ainsi l’histoire de Noé, du déluge et de l’arche, est une histoire purement chaldéenne, c’est-à-dire que les chapitres 6, 7, 8, 9, 10 et 11, sont tirés des légendes sacrées des prêtres de cette nation, à une époque infiniment reculée. Il est très fâcheux que le livre de Bérose ne nous soit point parvenu ; mais la piété des premiers chrétiens le regardant comme dangereux[3], paraît l’avoir supprimé de bonne heure. Josèphe en cite un texte positif sur le fait du déluge, dans ses Antiquités Judaïques, livre 1er, chap. 6.

De ce déluge, dit-il, et de l’arche font mention tous les historiens asiatiques ; Bérose, entre autres, en parle ainsi : On prétend qu’une partie de cette arche subsiste encore sur les monts Korduens (Kurdestan) en Arménie ; et quelles dévots en retirent des morceaux de bitume, et vont les distribuant au peuple, qui s’en sert comme d’amulettes contre les maléfices. Josèphe continue.... Hiérôme, l’Égyptien, qui a écrit sur les antiquités phéniciennes, en parle aussi de même, que Mnaseas et plusieurs autres. Nicolas de Damas lui-même, dans son livré 96e, dit :

Au-dessus de Miniade, en Arménie, est une haute montagne appelée Baris ; où l’on raconte que beaucoup de personnes se sauvèrent au temps du déluge, qu’un homme, monté sur un vaisseau, prit terre au sommet, et que longtemps les débris de ce vaisseau y ont subsisté. Cet homme pourrait être celui dont parle Moïse, le législateur des Juifs.

On voit que Josèphe est loin d’inculper Bérose et les autres historiens, d’un plagiat envers Moïse, qu’il croit auteur de la Genèse ; qu’au contraire il invoque les monuments chaldéens, phéniciens, arméniens, comme témoins premiers et originaux, dont la Genèse n’est qu’une émanation ou un pair.

Quant au détail du déluge, nous les trouvons, 1° dans un fragment d’Alexandre Polyhistor, savant compilateur du temps de Sylla, dont le Syncelle nous a transmis plusieurs passages précieux : 2° dans un fragment d’Abydène, autre compilateur qu’Eusèbe nous représente comme ayant consulté les monuments des Mèdes et des Assyriens[4] ; ce qui explique pourquoi il diffère quelquefois de Bérose, dont le Syncelle l’appelle le copiste, avec Alexandre Polyhistor[5]. Ce que la Genèse raconte de Nouh ou Noé, ces auteurs le racontent de Xisuthrus, avec des variantes qui prouvent la diversité des monuments antiques, d’où émanaient ces récits. Un tableau comparé des textes sera plus éloquent que tous les raisonnements.

Monuments chaldéens, copiés par Alexandre Polyhistor, en son second livre[6].

Xisuthrus fut le 10e roi (comme Noé fut le 10e patriarche) : sous lui arriva le déluge.... Kronos (Saturne) lui ayant apparu en songe, l’avertit que le 15 du mois Dœsius, les hommes périraient par un déluge : en conséquence il lui ordonna de prendre les écrits qui traitaient du commencement, du milieu, et de la fin de toutes choses ; de les enfouir en terre dans la ville du soleil, appelée Sisparis ; de se construire un navire, d’y embarquer ses parents, ses amis, et de s’abandonner à la mer. Xisuthrus obéit ; il prépare toutes les provisions, rassemble les animaux quadrupèdes et volatiles ; puis il demande où il doit naviguer ; vers les Dieux, dit Saturne, et il souhaite aux hommes toutes sortes de bénédictions. Xisuthrus fabriqua donc un navire long de cinq stades et large de deux ; il y fit entrer sa femme, ses enfants, ses amis et tout ce qu’il avait préparé. Le déluge vint, et bientôt ayant cessé, Xisuthrus lâcha quelques oiseaux qui, faute de trouver où se reposer, revinrent au vaisseau : quelques jours après il les envoya encore à la découverte ; cette fois les oiseaux revinrent ayant de la boue aux pieds ; lâchés une troisième fois, ils ne revinrent plus : Xisuthrus concevant que la terre se dégageait, fit une ouverture à son vaisseau, et comme il se vit près d’une montagne, il y descendit avec sa femme, sa fille et le pilote ; il adora la terre, éleva un autel, fit un sacrifice, puis il disparut, et ne fut plus vu sur la terre avec les trois personnes sorties avec lui.... Ceux qui étaient restés dans le vaisseau ne les voyant pas revenir, les appelèrent à grands cris : une voix leur répondit en leur recommandant la piété, etc., et en ajoutant qu’ils devaient retourner à Babylone, selon l’ordre du destin, retirer de terre les lettres enfouies à Sisparis, pour les communiquer aux « hommes ; que’ du reste le lieu où ils se trouvaient était l’Arménie. Ayant ouï ces paroles, ils s’assemblèrent de toutes parts, et se rendirent à Babylone. Les débris de leur vaisseau, poussés en Arménie, sont restés jusqu’à ce jour sur les monts Korkoura ; et les dévots en prennent de petits morceaux pour leur servir de talismans contre les maléfices. Les lettres ayant été retirées de terre à Sisparis, les hommes bâtirent des villes, élevèrent des temples, et réparèrent Babylone elle-même.

Récit du livre hébreu, la Genèse.

Et les dieux (Elahim) dit à Noh : Fais-toi un vaisseau, divisé en cellules et enduit de bitume : sa longueur sera de 300 coudées, sa largeur de 50, sa hauteur de 30. Il aura une fenêtre d’une coudée carrée. Je vais amener un déluge d’eau sur la terre ; tu entreras dans l’arche, toi, tes fils, ta femme et les femmes de tes fils ; et tu feras entrer un couple de tout ce qui a vie sur la terre, oiseaux, quadrupèdes, reptiles : tu feras aussi des provisions de vivres pour toi et pour eux. Noh fit tout ce que Dieu (Elahim) lui avait ordonné : et Dieu (Iahouh) dit encore : Prends sept couples des animaux purs, et deux seulement des impurs ; sept couples aussi des volatiles.... Dans sept jours je ferai pleuvoir sur terre pendant 40 jours et 40 nuits : et Noh fit ce qu’avait prescrit (Iahouh) ; il entra dans l’arche âgé de 600 ans ; et après sept jours, dans le second mois, le 17 du mois, toutes les sources de l’Océan débordèrent, et les cataractes des cieux furent ouvertes ; et Noh entra dans le vaisseau avec sa famille et tous les animaux ; et la pluie dura 40 jours et 40 nuits ; et les eaux élevèrent le vaisseau au-dessus de la terre ; et le vaisseau flotta sur les eaux ; et elles couvrirent toutes les montagnes qui sont sous les cieux, à 15 coudées de hauteur ; et tout être vivant fut détruit ; et les eaux crurent pendant 50 jours ; et Dieu (Elahim) se ressouvint de Noh ; il fit souffler un vent ; les eaux se reposèrent ; les fontaines de l’Océan et les cataractes du ciel se fermèrent, et la pluie cessa ; et les eaux s’arrêtèrent au bout de 150 jours, et le 7e mois, au 17e jour, l’arche se reposa sur le mont Ararat en Arménie, et les eaux allèrent et vinrent diminuant jusqu’au 10e mois ; et le 10e mois au 1er jour, on vit les cimes des montagnes ; 40 jours après (le 10e du 11e mois), Noh ouvrit la fenêtre du vaisseau, et lâcha le corbeau, qui alla volant jusqu’à ce que les eaux se retirassent ; et Noh lâcha la colombe qui, ne trouvant point où reposer le pied (les cimes étaient pourtant découvertes), revint au vaisseau, et après 7 jours (le 17 du 11e mois), Noh la renvoya encore, et elle revint le soir portant au bec une feuille d’olivier ; et 7 jours après (le 24 du 11e mois), il la lâcha encore, elle ne revint plus. L’an 601 de Noh, le 1er du mois, 7 jours après le dernier départ de la colombe, la terre fut sèche, et Noh leva le couvercle du vaisseau, et il vit la terre sèche, et le 27e du second mois, la terre fut sèche ; et Dieu (Elahim) lui dit de sortir avec toute sa famille et tous les animaux ; et Noh dressa un autel et y sacrifia des oiseaux et des animaux purs ; et (Iahouh) Dieu en respira l’odeur avec plaisir, et dit : Je n’amènerai plus de déluge ; et il donna des bénédictions et des préceptes à Noh : ne pas manger le sang des animaux (précepte de Moïse : l’âme est dans le sang) ; de ne pas verser le sang des hommes, etc. ; et il fit alliance avec les hommes ; et pour signe de cette alliance, je placerai, dit-il, un arc dans les nues (l’arc-en -ciel), et en le voyant, je me souviendrai de mon alliance avec tout être vivant sur la terre, et je ne les détruirai plus.... ; et Noh en sortant du vaisseau avait trois enfants, et il se livra à la culture de la terre et il planta la vigne, etc.

Nous ne transcrivons point le récit d’Abydène qu’Eusèbe a conservé dans sa Préparation évangélique (liv. IX, chap. 12), parce qu’il est infiniment abrégé, et qu’il ne diffère que dans deux circonstances. Dans son récit tiré des monuments mèdes et assyriens, Xisuthrus lâche les oiseaux 3 jours après que la tempête se fut calmée ; ils reviennent 2 fois, ayant de la boue aux ailes et non aux pieds ; à la troisième fois ils ne reviennent plus.

Ces textes seraient la matière d’un volume de commentaires : bornons-nous aux remarques les plus nécessaires pour tout homme sensé : lès deux récits sont un tissu d’impossibilités physiques et morales ; mais ici le simple bon sens ne suffit pas ; il faut être initié à la doctrine astrologique des anciens, pour deviner ce genre de logogriphe, et pour savoir qu’en général tous les déluges mentionnés par les Juifs, les Chaldéens, les Grecs, les Indiens, comme ayant détruit le monde sous Ogygès, Inachus, Deucalion, Xisuthrus, Saravriata, sont un seul et même événement physico-astronomique qui se répète encore tous les ans, et dont le principal merveilleux consiste dans le langage métaphorique qui servit à l’exprimer. Dans ce langage, le grand cercle des cieux s’appelait mundus, dont l’analogue mondala signifie encore cercle en sanscrit : l’orbis des Latins en est le synonyme. La révolution de ce cercle par le soleil, composant l’année de 12 mois fut appelée orbis, le monde, le cercle céleste. Par conséquent, à chaque 12 mois, le monde finissait, et le monde recommençait ; le monde était détruit, et le monde se renouvelait. L’époque de cet événement remarquable variait selon les peuples et selon leur usage de commencer l’année à l’un des solstices ou des équinoxes : en Égypte, c’était au solstice d’été. A cette époque, le Nil donnait les premiers symptômes de son débordement, et dans 40 jours, les eaux couvraient toute la terre d’Égypte à 15 coudées de hauteur. C’était et c’est encore un océan, un déluge. C’était un déluge destructeur dans les premiers temps, avant que la population civilisée et nombreuse eût desséché les marais, creusé des canaux, élevé des digues, et avant que l’expérience eût appris l’époque du débordement. Il fut important de la connaître, de la prévoir : l’on remarqua les étoiles qui alors paraissaient le soir et le matin à l’horizon : Un groupe de celles qui coïncidaient fut appelé le navire ou la barque, pour indiquer qu’il fallait se tenir prêt à s’embarquer ; un autre groupe fut appelée le chien, qui avertit ; un troisième avait le nom de corbeau ; un quatrième, de colombe[7] ; un cinquième s’appelait le laboureur, le vigneron[8] ; non loin de lui était la femme (la vierge céleste) : tous ces personnages qui figurent dans le déluge de Noh et de Xisuthrus sont encore dans la sphère céleste ; c’était un vrai tableau de calendrier dont nos deux textes cités ne sont que la description plus ou moins fidèle. Au moment du solstice et au début de l’inondation, la planète de Kronos ou Saturne, qui avait son domicile dans le cancer, ou plutôt le génie ailé, gouverneur de cette planète, était censé avertir l’homme ou le laboureur de s’embarquer. Il avertissait pendant la nuit, parce que c’était le soir ou la nuit que l’astre était consulté. Le calendrier des Égyptiens et leur science astrologique ayant pénétré dans la Grèce encore sauvage, ces tableaux non appropriés au pays y furent mal. compris, et ils y devinrent les fables mythologiques de Deucalion, d’Ogygès et d’Inachus, dont le nom est Noh même, écrit en grec Noch et Nach. La Chaldée avait aussi son déluge, par les débordements du Tigre et de l’Euphrate, au moment où le soleil fond les neiges des monts Arméniens. Mais ce déluge avait un caractère malfaisant, par la rapidité et l’incertitude de son arrivée. Ce pays, d’une fertilité extrême, par conséquent peuplé de toute antiquité, dut avoir son calendrier propre ainsi que ses légendes : cependant les historiens nous assurent que les rites de l’Égypte y furent introduits avec une colonie de prêtres, peut-être par le moyen de Sésostris qui, vers l’an 1350, traversa ces régions en conquérant ; peut-être par la voie des Ninivites ou, plus anciennement, ce put être déjà une cause de variantes dans les légendes chaldéennes. Les déluges du Nil et de l’Euphrate n’arrivaient pas aux mêmes époques ; une autre cause fut la précession des équinoxes qui, tous, les 71 ans, change d’un degré la position du soleil dans les signes. Enfin les physiciens ayant étendu leurs connaissances géographiques, et ayant constaté que l’hémisphère du nord était comme noyé de pluies dans l’intervalle hybernal des cieux équinoxes, il en résulta que l’idée et le nom de déluge furent appliqués au semestre d’hiver, tandis que le nom d’incendie fut donné au semestre d’été, ainsi que nous l’apprend Aristote. De là l’expression amphibologique que le monde éprouvait des révolutions alternatives d’incendie et de déluge ; de là aussi une nouvelle source de variantes adoptées par l’écrivain juif, lorsqu’il fait durer la pluie 150 jours (près de 6 mois), après avoir dit qu’elle n’en dura que 40 ; il n’est donc pas étonnant qu’il y ait des discordances entre les divers compilateurs des monuments, puisqu’il a dû s’en introduire très anciennement entre les monuments eux-mêmes et entre les calendriers tant indigènes qu’étrangers.

La différence la plus remarquable entre le récit chaldéen et le récit hébreu, est que le premier conserve le caractère astrologico-mythologique, tandis que le second est tourné dans un sens et vers un but moral. En effet selon l’hébreu, dont nous n’avons donné qu’un extrait, puisque le texte contient plus de 100 versets, le genre humain s’étant perverti, et des géants, nés des anges de Dieu et des filles des hommes, exerçant toutes sortes de violences, Dieu se repent d’avoir créé l’espèce ; il se parle, il délibère, il se fixe au parti violent d’exterminer tout ce qui a vie. Cependant il aperçoit un homme juste, il en a pitié ; il veut le sauver : il lui fait part de son dessein, il lui annonce le déluge, lui prescrit de bâtir un navire, etc. Quand le déluge a tout détruit, l’homme fait un sacrifice d’animaux purs (selon la loi de Moïse) ; Dieu en est si touché, qu’il promet de ne plus faire de déluge ; il donne des bénédictions, des préceptes, un abrégé de loi ; il fait alliance avec tous les êtres vivants ; et pour signe de cette alliance, il invente l’arc-en-ciel qui se montrera en temps de pluie, etc. ; tout cela chargé de redites avec quelques contradictions. Par exemple, la pluie dura 40 jours.... ; les eaux crûrent 150 jours, un vent souffla, et la pluie cessa. Le premier jour du dixième mois, l’on vit les cimes des monts ; 40 jours après, la colombe ne trouve pas où poser le pied, etc.

Tout ce récit n’est-il pas un drame moral, une leçon de conduite que donne au peuple un législateur religieux, un prêtre ? Sous ce rapport, on pourrait l’attribuer à Moïse ; mais le nom pluriel Elahim, les dieux, très mal traduit au singulier, Dieu, ne saurait se concilier avec l’unité dont Moïse fait la base de sa théologie. Le Dieu de Moïse est Iahouh : on ne voit jamais que ce nom dans ses lois et dans les écrits de ses purs sectateurs, tels que Jérémie. Pourquoi l’expression Elahim, les dieux, se trouve-t-elle si souvent et presque uniquement dans la Genèse ? Par la raison que le monument est chaldéen, et parce que dans le système chaldéen comme dans la plupart des théologies asiatiques, ce n’est pas un Dieu seul qui créait, c’étaient les dieux, ses ministres, ses anges, et spécialement les décans et les génies des 12 mois qui créèrent chacun une partie du monde (le cercle de l’année). Le grand-prêtre Helqiah empruntant cette cosmogonie, n’a osé y changer une expression fondamentale qui peut-être avait cours chez les Hébreux, depuis leurs relations avec les Syriens ; il est même possible qu’il n’ait rien ajouté de son chef à ce texte, quoique les animaux purs (selon la loi), et le nombre 7, indiquent une main juive, avec d’autant plus de raison, que le nom de Iahouh y est joint.

Longtemps avant Helquiah ; la Grèce avait l’apologue de Ioupiter irrité contre les géants et contre la génération coupable, lui annonçant la fin du monde, submergeant la terre de torrents qui se précipitent des cataractes du ciel, etc. (Voyez Nonnus, Dionysiaq., lib. VI, vers. 230.)

Tout le système du Tartare et de l’Élysée tenait à cette théologie d’origine égyptienne et d’antiquité assez reculée, puisqu’elle était la base des mystères et des initiations : ce fut dans ces mystères que la science astrologique prit un caractère moral qui altéra de jour en jour le sens physique de ses tableaux hiéroglyphiques, etc.

Selon l’hébreu, après le déluge, Noh cultive la terre ; plante la vigne ; en cela, il est Osiris et Bacchus qui tous deux sont le soleil dans la constellation Arcturus ou le Bouvier qui, après la retraite du Nil, annonçait au plat pays le temps de semer ; et sur les coteaux du Fayoum, le temps de vendanger.

Ici les fragments de Bérose et de ses copistes ont une lacune qui correspond au chapitre X de la Genèse, où l’auteur juif décrit le partage de la terre entre les trois prétendus enfants de Noh, et donne la nomenclature de leurs prétendus enfants, selon leurs langues et nations : nous disons prétendus, parce que toute cette apparente généalogie est une véritable description géographique des pays et des peuples connus des Juifs à cette époque ; description dans laquelle chaque nation est désignée, tantôt par un nom collectif, selon le génie de la langue, tantôt par un nom pluriel ; et cela, dans un ordre méthodique de localités contiguës et d’affinités de langage. Imaginer que les noms pluriels de Medi, les Mèdes, Saphirouim, les Saspires, Rodanim, les Rhodiens, Amrim, les Amorrhéens, Aradim, les Aradiens, Masrim, les Égyptiens, Phélastim, les Philistins, etc., etc., soient des noms d’individus, et imaginer que ces individus fussent la troisième ou quatrième génération de trois familles qui seules sur le globe s’en seraient fait le partage, est un excès de crédulité et d’aveuglement qui passe toutes bornes ; mais ce sujet nous écarterait trop : nous le traiterons dans un article particulier.

 

 

CHAPITRE XIII. — De la tour de Babel ou pyramide de Bel à Babylone.

VIENNENT ensuite dans le chapitre XI, la séparation des familles, l’entreprise de la tour de Babylone et la confusion des langues. Nous trouvons l’équivalent de ce récit dans un fragment de Polyhistor. (Voyez le Syncelle, p. 44, et Eusèbe, Prœpar. evang., lib. IX, c. XIV) : la Sibylle porte ce texte :

Lorsque les hommes parlaient (encore) une seule langue, ils bâtirent une tour très élevée, comme pour monter au ciel, mais les dieux (Elahim) envoyèrent des tempêtes qui la renversèrent, et ils donnèrent à chaque (homme) un langage : de là est venu le nom de Babylone à cette cité. Après le déluge, existèrent Titan et Prométhée, etc.

Ici, dit le Syncelle, Polyhistor oublie que selon ses auteurs, existait depuis des milliers d’années cette ville de Babylone, dont le nom n’est donné qu’à cette époque. Le même Syncelle poursuit son récit par ce fragment d’Abydène, qui porte, p. 44 : Il y en a qui disent que les premiers hommes nés de la terre, se fiant en leur force et en leur taille énorme, méprisèrent les dieux, dont ils voulurent devenir les supérieurs ; que dans ce dessein, ils bâtirent une tour très haute, mais que les vents, venant au secours des dieux, renversèrent l’édifice sur ses auteurs ; et les décombres prirent le nom de Babylone : jusqu’alors le langage des hommes avait été un et semblable, mais de ce moment il devint multiple et divers ; ensuite survinrent des dissensions et des guerres entre Titan et Saturne, etc.

En nous offrant plusieurs versions, ces fragments nous montrent qu’il existait diverses sources dont le récit juif n’était qu’une émanation, sans être le type primitif, comme on le voudrait établir.

Quelle fut cette sibylle citée par Polyhistor ? On ne nous le dit point ; ruais nous pensons la retrouver dans Moïse de Chorène, dont les premiers chapitres se lient à notre sujet, de manière à prouver l’authenticité et l’identité des sources communes. Cet écrivain, qui date du cinquième siècle avant J.-C., établit d’abord comme faits notoires : Que les anciens Asiatiques, et spécialement les Chaldéens et les Perses ; eurent une foule de livres historiques ; que ces livres furent partie extraits, partie traduits en langue grecque, surtout depuis que les Ptolémées eurent établi la bibliothèque d’Alexandrie, et encouragé les littérateurs par leurs libéralités ; de manière que la langue grecque devint le dépôt et la mère de toutes les sciences. Ne vous étonnez donc pas, continue-t-il, si pour mon histoire d’Arménie, je ne vous cite que des auteurs grecs, puisqu’une grande partie des livres originaux a péri (par l’effet même des traductions). Quant à nos antiquités, les compilateurs ne sont pas d’accord sur tous les points entre eux, et ils diffèrent de la Genèse sur quelques autres : cependant Bérose et Abydène, d’accord avec Moïse, comptent dix générations avant le déluge ; mais selon eux, ce sont des princes, et des noms barbares avec une immense série d’années, qui diffèrent non seulement des nôtres (qui ont 4 saisons), et des années divines, mais encore de celles des Égyptiens, etc. Abydène et Bérose comptent aussi 3 chefs illustres avant la tour de Babel ; ils exposent fidèlement (c’est-à-dire comme la Genèse) la navigation de Xisuthrus en Arménie ; mais ils mentent, quant aux noms, (c’est-à-dire qu’ils diffèrent de la Genèse).... Je préfère donc de commencer mon récit d’après ma véridique et chérie, sibylle bérosienne, qui dit : Avant la tour et avant que le langage des hommes fût devenu divers, après la navigation de Xisuthrus en Arménie, Zérouan, Titan et Yapétosthe gouvernaient la terre : s’étant partagé le monde, Zérouan, enflammé d’orgueil, voulut dominer les deux autres : Titan et Yapétosthe lui résistèrent, et lui firent la guerre, parce qu’il voulait établir ses fils rois de tout. Titan dans ce conflit s’empara d’une certaine portion de l’héritage de Zérouan : leur sœur Astlik, en se mettant entre eux, apaisa le tumulte par ses douceurs. Il fut convenu que Zérouan resterait chef ; mais ils firent serment de tuer tout enfant mâle de Zérouan, et ils préposèrent de forts Titans à l’accouchement de ses femmes.... Ils en tuèrent deux ; mais Astlik conseilla aux femmes d’engager quelques Titans à conserver les autres, et de les porter à l’orient, au mont Ditzencets ou Jet des Dieux, qui est l’Olympe.

Le lecteur voit qu’ici nous avons une sibylle, comme dans Polyhistor ; et elle est appelée Bérosienne. Les anciens nous apprennent que Bérose eut une fille dont il soigna beaucoup l’éducation, et qui devint si habile, qu’elle fut comptée au rang des sibylles. N’avons-nous pas lieu de voir ici cette femme savante, surtout quand il s’agit d’antiquités de son pays ? Le fragment cité à une analogie marquée avec le Sem, Cham et Iaphet de la Genèse, et c’est par cette raison que le dévot auteur arménien le préfère aux récits de Bérose et d’Abydène ; mais ce fragment nous reporte, comme les autres, à des traditions mythologiques qu’il nous importe de multiplier pour en éclaircir le. sens. Notre Arménien en rapporte une très ancienne de son pays, qui dit :

Un livre qui n’existe plus, a dit de Xisuthrus et de ses trois fils : Après que Xsisutra eût navigué en Arménie, et pris terre, un de ses fils, nommé Sim, marcha entre le couchant et le septemtrio ; et arrivé à une petite plaine sous un mont très élevé, par le milieu de laquelle les fleuves coulaient vers l’Assyrie, il se fixa deux mois au bord du fleuve, et appela de son nom Sim, la montagne ; de là il revint par le même (chemin), entre orient et midi, au point d’où il était parti ; un de ses enfants cadets, nommé Tarban, se séparant de lui avec 30 fils, 15 filles et leurs maris, se fixa sur la rive du même fleuve.... ; d’où vint à ce lieu le nom de Taron, et à celui qu’il avait quitté, le nom Tseron, à cause de la séparation qui s’y était faite de ses enfants.

Or, les peuples de l’Orient appellent Sim, Zerouan, et ils montrent un pays appelé Zaruandia[9]. Voilà ce que nos anciens Arméniens chantaient dans leurs fêtes ; au son des instruments, ainsi que le rapportent Gorgias, Bananus, David, etc.

Nous touchons ici aux sources où a puisé l’auteur juif. Notre Arménien cite un autre écrit plus intéressant par son origine et ses développements ; c’est le volume que le Syrien Mar I Bas trouva dans la bibliothèque d’Arshak, 80 ans après Alexandre, et qui portait pour titre :

Ce volume a été traduit du chaldéen en grec. Il contient l’histoire vraie des anciens personnages illustres, qu’il dit commencer à Zerouan, Titan et Yapetosth ; et il expose par ordre la série des hommes illustres nés de ces 3 chefs.

Le texte commence : Ils étaient terribles et brillants, ces premiers des dieux, auteurs des plus grands biens, et principes du monde et de la multiplication des hommes.... D’eux vint la race des géants, au corps robuste, aux membres (ou bras) puissants (ou vigoureux), à l’immense stature, qui, pleins d’insolence, conçurent le dessein impie de bâtir une tour. Tandis qu’ils y travaillaient, un vent horrible et divin, excité par la colère des dieux (Elahim), détruisit cette nasse immense, et jeta parmi les hommes des paroles inconnues qui excitèrent (ou causèrent) le tumulte et la confusion : parmi ces hommes, était le Iapétique Haïk, célèbre à vaillant gouverneur (præfectus), très habile à lancer les flèches et à manier l’arc[10]. Ce Haïk, beau, grand, à chevelure brillante, aux bras puissants, à l’œil perçant, plein d’hilarité, se trouvant l’un des géants les plus influents, s’opposa à ceux qui voulurent commander aux autres géants, et à la race des dieux, et il excita du tumulte contre l’impétueux effort de Belus. Le genre humain, dispersé sur la terre, vivait au milieu des géants, qui, mus de fureur, tirèrent leurs sabres les uns contre les autres, et luttèrent pour le commandement. Belus ayant eu des succès, et s’étant rendu maître de presque toute la terre, Haïk ne voulut pas lui obéir, et après avoir vu naître son fils Armenak dans Babylone, il alla vers le pays d’Ararat, placé au nord, avec son fils, ses filles et des braves, au nombre de 300, sans compter des étrangers qui s’y joignirent : il se fixa ou s’assit au pied d’un certain mont très étendu dans la plaine, où habitaient quelques-uns des hommes dispersés. Haïk le soumit et y établit son domicile, etc.

Voilà donc un livre original chaldéen qui, à raison de sa célébrité, excita la curiosité d’Alexandre, et qui, par ce léger fragment, nous prouve 1° l’antiquité réelle des traditions recueillies par Bérose, par Abedène, par la Sibylle ; 2° l’analogie de ces traditions avec celles du livre juif appelé la Genèse. Cette analogie est sensible dans ce qui concerne le, déluge, l’homme sauvé dans un navire ; les trois princes ou chefs du genre humain issu de cet homme ; la séparation de leurs enfants ; l’entreprise de la tour de Babel, la confusion qui en résulte, etc. ; enfin dans ces géants, nés des enfants des dieux (Elahim) et des filles des hommes, géants grands de corps et fameux de nom dans les temps anciens (Genèse, ch. VI, v. 2 à 5) ; ce sont les propres expressions de la Genèse. Leur entreprise de monter aux cieux est la même que celle des géants chantés par les mythologues, grecs, et cette ressemblance vient confirmer l’origine chaldéenne de toutes ces allégories, dont l’explication nous écarterait trop de notre sujet[11]. Nous nous bornerons à remarquer ; que ces mêmes allégories se trouvent dans les récits cosmogoniques, des sectateurs de Budha, réfugiés au Thiliet ; et qui, sous le nom de Samanéens, étaient une secte indienne célèbre et déjà ancienne : au temps d’Alexandre. Leur cosmogonie qui, sous d’autres rapports, ressemble singulièrement à celle de la Genèse, parle comme ce livre, de la corruption des hommes, de la colère de Dieu, des déluges dont il punit le genre humain ; et ils tournent dans un sens moral tout ce que les mythologues grecs présentent sous un aspect astrologique. Or, si l’on considère que les récits des Grecs se rapportent à une époque où la constellation du taureau, ouvrait l’année et la marche clés signes, c’est-à-dire au delà de 4000 ans avant notre ère, tandis que les récits, des Juifs et des Perses indiquent l’agneau ou bélier comme réparateur, l’on pensera que les Grecs ont mieux gardé le type originel, parce qu’ils sont plus anciens que lés antres, et que les autres l’ont altéré, parce qu’ils sont venus plus tard en sorte que le système moral et mystique, dans lequel il faut comprendre l’Élysée, le Tartare, et, toute la doctrine des mystères, n’aurait pas une origine plus reculée que 2500 à 2300 ans avant notre ère, et ce serait de l’Égypte et de la Chaldée que se seraient répandues dans l’Orient et dans l’Occident toutes ces idées, comme s’accordent à le témoigner tous les anciens auteurs grecs et même les arabes, qui ont eu en main d’anciens livres échappés aux ravages des guerres et du temps. Il est remarquable qu’un de ces livres, cité par le Syncelle sous le nom de livre d’Énoch, présente l’histoire des géants, nés des anges et des filles des hommes, presque dans les mêmes termes que les livres de Boudhistes du Thibet, et le livre de la Genèse ; sans doute le livre d’Énoch est apocryphe quant au nom que lui a donné l’auteur anonyme, pour imprimer le respect, mais non quant à sa doctrine qui est chaldéenne et de haute antiquité. Revenons à nos confrontations.

Après le déluge de Noh ou de Xisuthrus, le partage de la terre entre 3 personnages puissants et brillants, dont Titan est un, ressemble beaucoup à ce que les Grecs nous disent des 3 frères, Jupiter, Pluton et Neptune[12]. La construction de la tour de Babylone semblerait prendre un caractère plus historique, et lorsqu’on se rappelle que pour bâtir cette ville et la pyramide de Bel aux sept étages (comme les sept sphères), Sémiramis employa deux millions d’hommes tirés de tous les peuples de son empire, par conséquent parlant une multitude de dialectes divers, on serait tenté de croire que cette confusion de langage a donné lieu à une tradition ensuite altérée. Mais Sémiramis était trop récente pour être oubliée et méconnue ; l’événement porte un caractère mythologique beaucoup plus ancien : et comme en langage astrologique, le zodiaque s’appelait la grande Tour Burg, en grec, pyrg-os, la partie de cette tour, composée de six signes ou six étages, qui, depuis le solstice d’hiver jusqu’à celui d’été, s’élevait vers le nord où était le mont Olympe (Ararat et Merou), était censée élevée ou bâtie par les géants, c’est-à-dire par les constellations ascendantes de l’horizon au zénith. Il faudrait connaître tous les détails de ces mystères chaldéens, pour expliquer tous ceux du récit.... Il est du moins évident que le repeuplement de la terre en 5 ou 6 générations, est une rêverie au physique comme au moral. Par suite de cette impossibilité, l’on ne peut admettre, à la onzième génération, l’apparition d’Abraham comme homme et comme personnage historique ; et les soupçons s’accroissent lorsqu’on lit ce qu’en rapportent Bérose, Alexandre Polyhistor et Nicolas de Damas.

 

 

CHAPITRE XIV. — Du personnage appelé Abraham.

BÉROSE, dit Josèphe[13], en supprimant le nom d’Abraham, notre ancêtre, l’a cependant indiqué par ces mots :

A la dixième génération après le déluge, exista chez les Chaldéens, un homme juste et grand, qui fut très versé dans la connaissance des choses célestes.

Effectivement, dans la généalogie juive, Abraham se trouve à la dixième génération depuis le déluge, et cela prouve, l’identité continue et l’origine commune des deux récits.

Josèphe ajoute : Hécatée a écrit sur Abraham un volume entier. Nicolas de Damas, au quatrième livre de son recueil d’histoire, dit : Abraham régna à Damas ; c’était un étranger venu du pays des Chaldéens ; au-dessus, de Babylone, à la tête d’une armée[14]. Peu de temps après, il quitta le pays avec tout son monde, et il émigra dans la contrée appelée alors Canaan, aujourd’hui Judée.

D’autre part, Alexandre Polyhistor, citant Eupolème, dit[15] : Qu’Abraham naquit à Camarine, ville de la Babylonie, appelée Ouria, ou ville des Devins ; cet homme surpassait tous les autres en naissance et en habileté. Il inventa l’astrologie et la chaldaïque[16] ; par sa piété il fut agréable à Dieu. Les Arméniens ayant attaqué les Phéniciens, Abraham les chassa (comme le dit la Genèse). Il eut en Égypte de longs entretiens avec les prêtres sur l’astrologie.

Artapan, écrivain persan, cité par Eusèbe (l. 9, chap. 18), parlait également de ce séjour d’Abraham en Égypte, où il enseigna pendant 20 ans l’astrologie ; il ajoutait qu’Abraham se rendit ensuite à Babylone chez les géants, qui furent exterminés par les dieux, à cause de leur impiété.

Enfin Josèphe parle, comme tous ces auteurs, de la grande connaissance qu’Abraham avait des changements qui arrivent dans le ciel ; et de ceux que subissent le soleil et la lune (les éclipses), etc.[17] ; ce qui signifie, en mots décents, qu’Abraham était versé en astrologie.

En examinant ces récits, l’on s’aperçoit que, semblables à ceux sur le déluge, ils viennent d’une source antique où la Genèse a puisé ; mais parce qu’ils ont mieux conservé le caractère mythologique qu’ils avaient originairement, ils suscitent plus de doutes et de soupçons sur l’existence d’Abraham, comme individu humain. En effet, dès lors que le déluge chaldéen n’est qu’une fiction astrologique, que peuvent être les personnages et les générations mis à la suite d’un événement qui n’a pas existé ? Si un déluge détruisait aujourd’hui la race humaine, à l’exception d’une famille de 8 personnes, cette famille, isolée et faible, accablée de tous ses besoins, ne vaquerait qu’aux soins pressants de sa conservation ; et avant 3 générations, sa race serait retombée dans un état sauvage, qui ne permettrait ni écriture, ni conservation de souvenirs anciens. Chez les peuples policés eux-mêmes, personne, sans l’écriture, n’a idée de la 6e génération antérieure ; comment donc la prétendue généalogie d’Abraham eût-elle pu se conserver ; surtout chez les Juifs, qui n’ont conserver aucun monument régulier et suivi, ni de la période des juges ; ni du séjour de leurs ancêtres en Égypte ? cette généalogie ne leur appartient point ; ils l’ont empruntée des Chaldéens ; elle est toute chaldéenne. Or chez les Chaldéens elle est du temps mythologique, comme le déluge et comme les géants avec qui Abraham eut des relations ; c’est pour cette raison que tous les détails ont tant de précision. Dans l’habitude où nous sommes de regarder Abraham comme un homme, il est choquant, au premier aspect de dire que ce personnage est fictif et allégorique, et qu’il n’est que le génie personnifié d’une planète ; cependant tel est le cas d’une foule de prétendus rois, princes et patriarches des anciennes traditions de l’Orient. Qui ne croirait qu’Hermès a été un sage, un philosophe, un astronome éminent chez les Égyptiens ? et néanmoins Hermès analysé, n’est que le génie personnifié, tantôt de l’astre Sirius, tantôt de la planète Mercure. Qui ne croirait que chez les Indiens, les 7 richis ou patriarches ont été de saints pénitents qui ont enseigné aux hommes des pratiques dévotes encore subsistantes ? et cependant les 7 richis ne sont que les génies des 7 étoiles de la constellation de l’ourse, réglant la marche des navigateurs et des laboureurs, qui la contemplent. Du moment que par la métaphore naturelle de leurs langues, les anciens Orientaux eurent personnifié les corps célestes, l’équivoque introduisit un désordre d’idées, qui s’accrut de jour en jour, et par l’ignorance d’un peuple crédule, superstitieux, et par l’usage mystérieux, énigmatique, qu’en firent les initiés à la science, et par la tournure poétique que lui donnèrent des écrivains à imagination. Il ne faudrait donc pas s’étonner si Abraham, roi, patriarche et astrologue chaldéen, analysé dans ses actions et son caractère ; ne fût que le génie d’un astre ou, d’une planète.

D’abord tout génie d’astre est loi : il gouverne une portion du ciel et de la terre soumise à son influence ; ses images on idoles portent toujours une couronne, emblème de son pouvoir suprême[18] : Abraham, nous dit-on, avait régné à Damas ; son nom y était resté. S’il n’eût été qu’un chef d’armée passager, il n’eût pas laissé une impression si durable. Il était allé en Égypte et y avait enseigné l’astrologie ; il l’avait même inventée, dit Eupolème, ainsi que la chaldaïque.

Un étranger enseigner l’astrologie aux Égyptiens, et cela 16 ou 17 siècles avant notre ère, quand les Égyptiens étaient, depuis tant d’autres siècles, les maîtres et les inventeurs de cette science ! cela est inadmissible et décèle la fable : Abraham a ici les caractères de Thaut ou Hermès, qui inventa l’astrologie et les lettres de l’écriture[19] ; surpassa tous les hommes dans la connaissance des choses célestes et naturelles ; qui fut un sage et un roi, mais qui, dans son type originel, n’est que le génie de l’astre Sothis ou Sirius, qui annonçait l’inondation du Nil, etc.

Abraham, dans le sacrifice homicide de son fils unique, retrace une autre divinité également célèbre par sa science.

Écoutons Sanchoniaton, qui écrivit environ 1300 ans avant notre ère.

Saturne, que les Phéniciens nomment Israël, eut d’une nymphe du pays, un enfant mâle qu’il appela Iêoud, c’est-à-dire un et unique. Une guerre survenue, ayant jeté le pays dans un grand danger, Saturne dressa un autel, y conduisit son fils paré d’habits royaux, et l’immola.

Or Saturne avait été roi en Phénicie, ayant pour secrétaire Thaut ou Hermès, et après sa mort on lui avait consacré l’astre de son nom.

Dira-t-on que Sanchoniaton, qui consulta un prêtre hébreu nommé Ierombal, à défiguré le récit de la Genèse ? Nous disons, au contraire, que les récits de cet écrivain tendent à prouver qu’elle n’existait pas de son temps, vu leur différence absolue. La vérité est que les Phéniciens, périple bien plus ancien que les Hébreux, ont eu leur mythologie propre et particulière, à laquelle ce trait appartient, et qu’ils ne l’ont pas emprunté des Juifs, qu’ils haïssaient : pourquoi donc cette ressemblance ? Parce qu’une tradition semblable existait chez les Chaldéens, peuple d’origine arabique, comme les Cananéens ; mais l’écrivain juif, auteur de la Genèse, a pris à tâche d’effacer tout ce qui retraçait l’idolâtrie, pour donner à son récit le caractère historique et moral convenable à son but.

L’analogie ou plutôt l’identité d’Abraham et de Saturne ne se borne pas à ce trait. Les plus savants auteurs persans, dit le docteur Hyde[20], assurent que dans les anciens livres chaldéens, Abraham porte le nom de Zerouan et Zerban, qui signifie riche en or, gardien de l’or (il est remarquable que la Genèse appelle Abraham, très riche en or et en argent[21] ; elle l’appelle aussi prince très puissant[22], ce qui se retrouve dans les anciens livres où il est appelé roi) ; ces mêmes livres l’appellent encore Zarhoun et Zarman[23], c’est-à-dire vieillard décrépit. Les Perses lui appliquent l’épithète spéciale de grand, et il est de tradition antique que l’on voyait son tombeau à Cutha en Chaldée : Sa réputation ne se bornait pas à la Judée, elle était dans tout l’Orient.

Maintenant rappelons-nous que le nom de Zerouan se trouve dans la Sibylle bérosienne, et dans le fragment de Mar I Bas, cités au 5e siècle de notre ère, par Moïse de Chorène, et copiés par le livre chaldéen traduit par ordre d’Alexandre. Déjà la bonne information des auteurs persans est prouvée : ajoutons qu’une autre sibylle, dans la même circonstance, au lieu de Zerouan, nomme Saturne ; qu’Abydène associe Saturne au lieu de Zerouan à Titan[24] ; l’identité de Saturne, de Zerouan et d’Abraham devient palpable. Les accessoires cités complètent la démonstration : Abraham est nommé Zerouan, Zerban, riche en or. Saturne fut le roi de l’âge d’or : Abraham est nommé Zarhoun et Zarman, vieillard décrépit ; Saturne, dans les légendes grecques, est un vieillard, emblème du temps que sa planète mesure par la marche la plus lente et la carrière la plus longue de toutes les planètes. L’on a donné à ce vieillard le caractère habituel de son âge ; on l’a peint avare, aimant l’or et entassant l’or : on lui a aussi donné la faux, parce qu’il moissonne tous les êtres, et qu’il fait mourir tout ce qu’il fait naître ; c’est sous ce rapport que, de temps immémorial ; les Arabes et les l’erses l’ont appelé l’ange de la mort, Ezrail : or Israël, chez les Phéniciens, était le nom de Saturne, dit Sanchoniaton : l’une des épithètes d’Abraham, en Bérose, est Mégas[25], grand ; son épithète spéciale chez les Perses, est Buzoug, qui signifie aussi grand. Sa femme Sarah portait primitivement le nom d’Ishkah, signifiant belle et beauté : la Genèse en fait la remarque spéciale (chap. 12, v. 14) ; et dans le fragment de Sanchoniaton[26], Saturne épouse la beauté que son père avait envoyée pour le séduire. Enfin le nom primitif d’Abram[27] désigne Saturne ; car il est composé de deux mots, Ab-ram, signifiant père de l’élévation ; et dans l’hébreu, comme dans l’arabe, c’est la manière d’exprimer le superlatif très élevé, très haut, tel qu’est Saturne, la plus élevée, la plus distante des planètes.

Tout s’accorde donc à démontrer qu’Abraham n’a point été un individu historique, mais un être mythologique, célèbre sous divers noms chez les anciens Arabes que nous nommons Phéniciens et Chaldéens, et chez leurs successeurs, les Mèdes et les Perses. Si l’auteur juif de la Genèse en a fait un personnage purement historique, c’est parce que voulant faire remonter l’origine de sa nation jusqu’aux temps les plus reculés, il a, sciemment ou par ignorance, commis une méprise qui se retrouve à d’autres égards chez la plupart des historiens de l’antiquité.

Mais, nous dira-t-on, si l’histoire d’Abram-Zérouan n’est réellement qu’une légende astrologique, comme celle d’Osiris, d’Hermès, de Ménou, de Krishna, etc., l’histoire de son fils Isaak, de son petit-fils Jacob, et même des 12 fils de celui-ci, tombera dans la même catégorie ; alors où s’arrêtera la mythologie des Hébreux ? à quelle époque commencera leur histoire véritable, et comment expliquerez-vous la tradition immémoriale d’après laquelle ils se sont appelés enfants de Jacob, d’Israël et d’Abram ?

Ces difficultés puisent leur solution dans la nature même des choses.

D’abord il est dans le génie des langues arabiques, dont l’hébreu est un dialecte, que les habitants d’un pays, les partisans d’un chef, les sectateurs d’une opinion, soient appelés enfants de ce pays, de cette opinion, de ce chef : c’est le style habituel de tous leurs récits, de toutes leurs histoires.

2° Chez les anciens, comme chez les modernes, un usage presque général fut que chaque peuple, chaque tribu, chaque individu eussent un patron ; et ce patron fut le génie d’un astre, d’une constellation on d’une puissance physique quelconque. Tous les clients ou sectateurs de cette divinité tutélaire étaient appelés et se disaient ses enfants ; la Grèce, dans ses origines soi-disant historiques, offre dé nombreux exemples de ce cas.

En troisième lieu, l’origine des anciens peuples est généralement obscure, comme celle de tous les êtres physiques, parce que ce n’est qu’avec le temps que ces êtres ; d’abord petits et faibles, font des progrès et acquièrent un volume ou une action qui les font remarquer. D’après ces principes, combinant lés récits divers sur le0lébreux avec les faits avérés, nous pensons que ce peuplé dérive d’une secte on tribu chaldéenne qui, pour des opinions politiques ou religieuses, émigra de gré ou de force de la Chaldée, et vint, à la manière des Arabes, camper sur la frontière de Syrie, puis sur celle de l’Égypte, où elle trouvait à subsister. Ces étrangers durent être appelés par les Phéniciens, Eberim, c’est-à-dire gens d’au delà, parce qu’ils venaient d’au delà du grand fleuve (l’Euphrate), et encore béni Abram, béni Israël, enfants d’Abram et d’Israël, parce qu’Abram et Israël étaient leurs divinités patronales. Ce que l’Exode raconte de leur servitude sous le roi d’Héliopolis, et de l’oppression des Égyptiens, leurs hôtes, est très vraisemblable : là commence l’histoire ; tout ce qui précède, c’est-à-dire le livre entier de la Genèse, n’est que mythologie et cosmogonie. Les chances de la fortune voulurent qu’un individu de cette race fût élevé par les prêtres égyptiens, fût instruit de leurs sciences, alors si secrètes, et que cet individu fût doué des qualités qui font les hommes supérieurs. Moïse, ou plutôt Moushah, selon la vraie prononciation, conçut le projet d’être roi et législateur, en affranchissant ses compatriotes ; et il l’exécuta avec des moyens appropriés aux circonstances et une force d’esprit vraiment remarquable. Son peuple, ignorant et superstitieux, comme l’ont toujours été et le sont les Arabes errants, croyait à la magie dont est encore infatué tout l’Orient ; Moïse exécuta des prodiges, c’est-à-dire qu’il produisit des phénomènes naturels, dont les prêtres astronomes et physiciens avaient, par de longues études et par d’heureux hasards, découvert les moyens d’exécution.... Quand on lit comment des feux lancés du tabernacle s’attachèrent aux séditieux qui le voulaient lapider au retour des espions, et comment ces feux les dévorèrent, on touche au doigt et à l’œil ce feu grégeois, composé de naphte et de pétrole, qui d’époque en époque s’est remontré dans l’Orient. On pourrait ramener à un état naturel tous les miracles dont Moïse sut grossir les apparences ; mais il faudrait écarter de leur récit les circonstances exagérées et fausses dont lui-même ou les écrivains posthumes ont entouré les faits réels. Ainsi l’on verrait le passage de la mer Rouge fait par les Hébreux à gué et à basse marée, comme il se fait encore ; tandis que les Égyptiens voulant passer au moment du flux, en furent surpris, comme ils le seraient encore, car à peine le connaissent-ils. On verrait le passage du Jourdain, projeté par Moïse, exécuté par Josué, en dérivant cette petite rivière, comme Krœsus dériva l’Halys ; les murailles de Jéricho renversées par une mine pratiquée, et par le feu mis aux étançons dont on les avait étayées ; on verrait Coré, Dathan et Abiron engloutis dans une fosse recouverte, où des combustibles cachés prirent feu par leur chute ; et enfin l’on verrait que cette vois qui parlait dans le propitiatoire[28], et que l’on croyait être la voix de Dieu causant avec le prophète, n’était que la voix du jeune Josué, fils de Noun, qui[29] ne sortait point du tabernacle où il servait Moïse, et qui fut son successeur plus habile et plus heureux que ne fut Ali, le Josué de Mahomet. Mais ce sujet curieux nous écarterait trop de notre sphère ; qu’il nous suffise de dire que Moïse a dû être le véritable créateur du peuple hébreu, l’organisateur d’une multitude confuse et poltronne[30], en un corps régulier de guerriers et de conquérants. Le séjour dans le désert fut employé à cette œuvre difficile. La division en douze corps ou tribus fut très probablement son ouvrage ; mais lors même qu’elle eût existé auparavant, elle ne prouverait point encore la réalité de l’histoire de Jacob et de ses enfants ; d’abord, parce que nous n’avons qu’un seul témoin déposant, l’auteur juif, qui, après toutes les déceptions que nous avons vues sur d’autres articles, ne peut mériter notre confiance ; et ensuite parce que la légende de Jacob porte des détails du genre fabuleux, tels que sa vision des anges montant au ciel avec des échelles, ses conversations avec Dieu, sa lutte contre l’homme divin qui lui paralysa la cuisse, et lui donna le nom d’Israël, tout à fait suspect en cette occasion. Si l’on nous eût transmis sur Jacob des détails vraiment chaldéens, comme sur Abraham, nous y trouverions sûrement la preuve de son caractère mythologique déguisé par le rédacteur juif. Mais revenons aux analogies de la Genèse avec la cosmogonie chaldéenne.

 

 

CHAPITRE XV. — Des personnages antédiluviens.

CES ANALOGIES que nous avons vues se suivre depuis le déluge, se continuent au delà, et remontent jusqu’à l’origine première, dite la création. Les anciens auteurs, chrétiens en ont tous fait la remarque, en se plaignant d’ailleurs de l’altération, c’est-à-dire de la différence des noms et des âges que les livres chaldéens donnent aux personnages antédiluviens appelés par nous patriarches, et rois par les Chaldéens. Le Syncelle[31] nous a rendu le service d’en conserver la liste, copiée d’Alexandre Polyhistor ou d’Abydène, copistes eux-mêmes de Bérose.

Patriarches antédiluviens selon la Genèse

 

Rois chaldéens antédiluviens selon Bérose

Noms

Âges en années

 

Noms

Âges en sares

En années

Adam

930

 

Alor

10

36 000

Seth

912

 

Alaspar

3

10 800

Énos

905

 

Amélon

13

46 800

Kaïnan

910

 

Aménon

12

43 200

Mahlaléel

862

 

Metalar

18