HISTOIRE DES GAULOIS

Troisième partie

CHAPITRE PREMIER.

 

 

LE DERNIER coup était porté, et la Gaule irrévocablement sous le joug ; mais dès lors le conquérant ne parut plus occupé qu’à fermer promptement les blessures faites par ses victoires. Le dernier hiver qu’il passa de ce côté des Alpes, il l’employa tout entier à parcourir, l’une après l’autre, les cités gauloises, surtout les cités de la Belgique [B. G., 8, 49], plus remuantes, plus hostiles, et plus cruellement traitées que le reste de la Gaule, pendant cette longue et sanglante lutte. A la veille de quitter le pays et son commandement légal, il ne voulait point que rien pût le forcer à y continuer la guerre ; il craignait aussi que s’il en restait quelque étincelle lorsqu’il retirerait ses légions, l’incendie ne devînt général [Ibid.].

César travailla à ce but pacifique avec autant d’activité que d’adresse. D’abord il fit de sa conquête une seconde province, distincte de la Narbonnaise, et désignée sous le nom de Gaule chevelue[1]. Autant l’ancienne, dans ses premières années, avait éprouvé de duretés et de violences, autant l’organisation de la nouvelle fut équitable et douce. Point de ces confiscations, point de ces proscriptions qui avaient signalé les triomphes des Sextius et des Domitius, et plus tard la fatale présence de Pompée ; aucune colonie même militaire ne fut établie ; les peuples conservèrent leurs terres, leurs villes, la forme essentielle de leur gouvernement. Seulement un impôt de quarante millions de sesterces leur fut imposé, somme peut-être assez forte si l’on considère l’état d’appauvrissement ou de si longs désastres avaient réduit la Gaule, mais modique eu égard aux richesses ordinaires de ce vaste pays ; et pour ménager l’orgueil d’une nation belliqueuse, ce tribut lui fut présenté sous la dénomination moins humiliante de solde militaire[2]. Le proconsul exempta même de toute charge quelconque certaines cités et certaines villes [Suétone, César, 25] ; il en reçut d’autres sous son patronage, et agréa qu’elles prissent son nom. Quant aux hommes influents, aux familles nobles et riches, il les caressait, les comblait de titres et d’honneurs [B. G., 8, 49], leur faisait espérer le droit de cité romaine et de plus hautes faveurs encore si la fortune lui permettait un jour d’en disposer à sols gré. Il évitait avec un soin extrême tout ce qui pouvait blesser des hommes irritables et fiers ; il ne toucha point à leurs monuments nationaux : il respecta ceux même qui rappelaient ses revers. Les Arvernes avaient déposé dans un de leurs temples l’épée que César avait perdue dans sa grande bataille en Séquanie contre Vercingétorix ; il la reconnut un jour, et se mit à rire ; et comme ses officiers voulaient l’enlever : Laissez-la ; dit-il, elle est sacrée [Plutarque, César]. Par ces ménagements habiles, il associa sa province à ses vues personnelles d’ambition, et se créa dans ses ennemis de la veille des instruments intéressés, pour l’oppression de sa patrie ; car il ne demandait pas uniquement aux Gaulois tranquillité et obéissance, il prétendait encore à leur affection, à leur coopération dans la grande lutte qu’il préparait : leur bonheur futur était à ce prix.

On a dit que César avait conquis la Gaule avec le fer des Romains, et Rome avec l’or des Gaulois ; mais le fer des Gaulois joua aussi dans cette dernière conquête un rôle, et un rôle important. Le proconsul organisa de ses deniers une légion composée uniquement de vétérans transalpins qui s’étaient distingués durant la guerre de l’indépendance ; il l’assimila aux autres légions de son armée pour l’équipement, la solde et les prérogatives militaires [Suétone, César, 24] ; une seule chose pouvait rappeler son origine, c’était la forme des casques, sur le cimier desquels était représentée, les ailes étendues, une alouette, symbole de la vigilance. César, pour cette raison, la nommait légion de l’Alouette[3]. Ce ne fut pas tout : il enrôla, à titres d’auxiliaires et d’alliés, des corps choisis dans les différentes armes où la Gaule excellait ; de l’infanterie pesante de la Belgique, de l’infanterie légère de l’Aquitaine et de l’Arvernie, des archers Rutènes[4] ; et les ailes de ses légions se composèrent presque uniquement de cavalerie tirée de l’une et de l’autre province transalpine[5]. En attirant de son côté l’élite des troupes gauloises, César les enlevait d’abord à ses rivaux, ensuite à leur propre patrie, où elles auraient pu susciter des troubles ; il se procurait à la fois des soldats et des otages ; il épuisait la Gaule pour la contenir. Cet affaiblissement, ces promesses, ces faveurs enchaînèrent la Transalpine à l’obéissance ; de nouvelles irruptions des Germains achevèrent d’absorber son énergie et les restes de sa vigueur ; et elle ne profita point des chances de délivrance que venaient lui offrir, comme à souhait, les guerres civiles de Rome.

César attachait d’autant plus de prix à l’affection de la nouvelle province, que les sentiments de l’ancienne lui étaient fort suspects. La Narbonnaise devait être pompéienne : tant de colonies militaires tirées des armées de Pompée, tant de colonies civiles enrichies par les confiscations de Pompée, tant de familles indigènes honorées par Pompée du titre de cité romaine et comblées de ses dons, y formaient nécessairement pour ce général un parti puissant. Massalie, dont la décision mettait un poids immense dans les destinées de la province, liée par la reconnaissance à la personne de Pompée, soutenait d’ailleurs par principes politiques la cause de l’aristocratie. César avait essayé d’attirer à lui cette ville importante, en imitant envers elle la générosité de son rival : il lui avait accordé dans la Gaule chevelue de grands avantages qui ne nous sont pas bien connus, mais qui consistaient, suivant toute apparence, en péages et en immunités de commerce [César, B. C., 1, 35] ; Massalie ne se laissa point séduire par ces faveurs ; tout en acceptant de César ; elle resta fidèle à Pompée. A ces causes antérieures au gouvernement du proconsul se joignait sa conduite présente à l’égard du pays soumis par ses armes. Ce n’était pas sans un secret sentiment de jalousie que l’ancienne province voyait les ménagements, la prédilection du conquérant pour sa conquête, et l’importance qu’il promettait de lui donner un jour ; les provinciaux des bords du Rhône murmuraient, avec quelque raison ; de ce que des ennemis à peine domptés supportaient moins de charges et jouissaient d’autant de privilèges qu’eux, vieux sujets de la république, obéissant à ses lois depuis près d’un siècle. Telle se trouvait la disposition des esprits dans les deux Gaules, au moment où l’ambitieux proconsul, levant les enseignes de la guerre civile, descendit des Alpes, et passa le Rubicon.

On sait avec quelle rapidité César [49 av. J.-C.] se rendit maître de Rome : Pompée, le sénat, tous ses ennemis s’enfuirent sans oser l’attendre et se dispersèrent en Espagne’, en Grèce, en Afrique. La présence des bandes transalpines sous ses enseignes contribuait fortement à cette terreur que sa marche répandit par toute l’Italie. Ce n’était pas sans indignation ni colère que les Romains, même partisans de sa cause, voyaient des cavaliers trévires dévaster les campagnes du Tibre et du Nar [Lucien, Pharsale, I], et les aigles romaines humiliées, fugitives devant des légionnaires enfants de l’Aquitaine ou de la Séquanie. Les bruits les plus sinistres couraient de bouche en bouche ; on exagérait le nombre de ces auxiliaires barbares et encore, disait-on, ce n’est que l’avant-garde d’un effroyable déluge. Dix ans de séjour parmi des peuples féroces ont rendu César non moins féroce qu’eux [Ibid.]. Il a déchaîné du haut des Alpes la furie gauloise [Ibid., II] ; il a soulevé cette race tout entière ; des bords de l’Océan et du Rhin, elle accourt sur ses pas, car il lui a promis le pillage de Rome [Ibid., I]. Les hommes de l’Alouette surtout inspiraient l’épouvante et la haine [Cicéron, Philippiques], soit que le général les chargeât de ses exécutions les plus rigoureuses, soit que parfois, se souvenant de leur origine, ils portassent dans cette querelle étrangère quelque chose de plus acharné encore et de plus violent que la passion des guerres civiles.

César n’avait point promis aux Transalpins le pillage de Rome, mais il avait doublé la solde de son armée et il manquait d’argent : le fruit de dix ans de rapines avait été consommé en partie dans des largesses corruptrices et de honteux marchés, le reste avait fourni à l’équipement des auxiliaires. Dans son embarras il jeta les yeux sur les deniers publics. Le lecteur n’a point oublié ce trésor fondé jadis par Camillus, et réservé exclusivement aux frais des guerres gauloises [V. part. I, c. 3]. Depuis tant de siècles l’inviolabilité religieuse qui le couvrit à son origine, n’avait pas reçu une seule atteinte ; Rome ; au milieu des plus extrêmes besoins, quand Pyrrhus et Annibal étaient sous ses murs, quand la guerre sociale l’épuisait, n’avait point osé y porter la main ; les factions mêmes, dans les nécessités de la défense ou le délire du triomphe, l’avaient respecté ; il était resté sacré pour Marius et Sylla, il ne le fut pas pour César. A peine arrivé dans Rome, le proconsul monta au Capitole, suivi d’une troupe de soldats, entra dans le temple de Saturne dont le trésor public faisait partie, et, trouvant la porte fermée, ordonna qu’on la rompît à coups de hache.

En ce moment, accourut indigné le tribun du peuple L. Metellus, il venait s’opposer à la profanation ; il se précipita au-devant des coups, menaçant César, et le conjurant de ne point attirer sur la république la peine de son sacrilège. La république n’a rien à craindre, lui répondit ironiquement le proconsul ; je l’ai déliée de ses serments, en soumettant la Gaule ; il n’y a plus de Gaulois ! [Appien, Bell. civil., II] Et comme le tribun insistait, il le fit jeter dehors par ses soldats. Alors la porte tomba en débris sous le tranchant des haches, l’or et l’argent furent enlevés et distribués aux troupes[6]. Les Transalpins en eurent leur part ; et ces sommes amassées avec tant de scrupule et d’épargne, pour résister aux tumultes gaulois, furent ainsi prodiguées en solde et gratification, à des Gaulois, pour la ruine de la liberté romaine.

Cependant, César se unit en route pour l’Espagne, où les Pompéiens avaient réuni de grandes forces. Entré dans la Narbonnaise par les Alpes maritimes, il ne rencontra aucune opposition jusqu’à Massalie ; mais à son approche, cette ville ferma ses portes. César aussitôt demanda une conférence, et le conseil des Quinze se rendit près de lui dans son camp. Le proconsul accueillit bien les magistrats massaliotes, et son discours affecta plus de bienveillance que de colère ; il les exhorta à ne pas commencer la guerre les premiers. Votre devoir, comme votre intérêt, leur dit-il [B. C., 1, 35], est de vous ranger du parti de toute l’Italie, et non pas de servir les passions d’un seul homme. L’Italie et Rome sont pour moi, et avec moi : réfléchissez. Les magistrats, de retour dans la ville, exposèrent à l’assemblée des Six-Cents les demandes du général romain ; et bientôt ils rapportèrent cette réponse : Nous comprenons que les Romains sont divisés en deux partis, et que nous n’avons ni le droit ni les moyens de juger de quel côté est la justice. Les chefs de ces partis opposés sont César et Pompée, tous deux protecteurs et patrons de cette ville : l’un agrandit nos domaines par ses concessions chez les Helves et les Arécomikes, l’autre nous a accordé dans la nouvelle province des avantages non moins précieux. A des bienfaits égaux nous devons une égale reconnaissance. Qu’il nous soit donc permis de garder une entière neutralité ; et de ne recevoir dans nos murs ni Pompée ni César [Ibid.].

Ces protestations pacifiques étaient peu sincères et ne trompèrent point César ; car il savait que Pompée, en quittant Rome, avait fait partir en avant, comme ses émissaires, de jeunes nobles massaliotes, pour exhorter leurs compatriotes à ne pas oublier sa constante amitié ; il savait aussi que l’assemblée des Six-Cents avait appelé dans la ville de nombreuses recrues de montagnards albikes, ramassé du blé des pays voisins, établi des fabriques d’armes, réparé les murs, les portes et les navires [César, B. C., 1, 34]. En effet, pendant les conférences du proconsul avec les magistrats massaliotes, un des lieutenants de Pompée, Domitius, que le sénat avait, quelques mois auparavant, nommé gouverneur de la Gaule en remplacement de César, arrive avec sa flotte ; il est reçu dans le port et en prend le commandement, on lui défère la conduite de la guerre, les vaisseaux sont mis sous ses ordres et vont de tous côtés rassembler et ramener des bâtiments de transport. César, irrité, fit approcher trois légions, construire des tours et des mantelets, et équiper à Arelate douze galères : en trente jours tout fut prêt. Les galères mises à flot et arrivées dans le voisinage de Massalie, il en donna le commandement à D. Brutus, laissa à C. Trebonius la conduite du siège, et partit pour l’Espagne[7].

Pendant ces préparatifs de César, Massalie poussait les siens avec non moins de vigueur ; elle tira encore, des montagnes des Albikes, de nouvelles bandes qui furent introduites par mer dans ses murs ; et des émissaires parcourant, l’or à la main, les territoires des Allobroges et des Volkes, excitèrent ces peuples à la guerre. Dix-sept galères, dont onze pontées, composèrent l’escadre massaliote ; on y joignit nombre de bâtiments légers montés par des archers ou par les montagnards stipendiaires ; Domitius se réserva quelques vaisseaux qu’il chargea des pâtres et des esclaves qu’il avait amenés avec lui ; et les forces navales sortirent du port. Brutus avait pris position devant l’île située vis-à-vis ; il appareilla en vue de l’ennemi, et l’action fut bientôt engagée [César, B. C., 1, 56-57].

La flotte romaine était fort inférieure à celle de Massalie, par le nombre des navires ; mais César y avait placé l’élite des légionnaires et des centurions qui d’eux-mêmes s’étaient offerts à ce service, et chaque vaisseau contenait une abondante provision de grappins, de harpons en fer, de javelots et de traits de toute espèce. On combattit de part et d’autre avec courage et acharnement. Les Albikes ne le cédaient nullement aux légionnaires romains pour la bravoure. Ces durs et sauvages montagnards, vieillis dans la guerre, avaient l’esprit exalté par les promesses brillantes des Massaliotes ; et les esclaves de Domitius, gens féroces, animés par l’espérance de la liberté, tâchaient de la mériter en combattant sous les veux de leur maître. Les Massaliotes eux-mêmes, marins habiles, savaient, par l’art de leurs pilotes et la légèreté de leurs vaisseaux, éviter le choc des galères romaines, et braver les tentatives d’abordage ; s’étendant par leurs ailes, autant que possible, ils enveloppaient l’ennemi, se réunissaient plusieurs bâtiments contre un seul, ou essayaient, en le rasant bord à bord, de briser les rangs de ses rames : étaient-ils contraints d’en venir à l’abordage, la force et la valeur des Albikes remplaçaient la science et les habiles évolutions des pilotes grecs. Moins exercés à manier la rame et le gouvernail, sous ce rapport les Romains avaient le dessous ; leurs hommes connaissaient à peine les termes de la manoeuvre, et leurs bâtiments, construits avec des bois verts, gênaient par leur poids et la lenteur de leurs mouvements ; mais dès qu’on pouvait en venir aux mains, la tactique romaine retrouvait ses avantages. Un de leurs vaisseaux ne craignait pas d’avoir affaire à deux vaisseaux ennemis à la fois, et de les combattre bord à bord. Après les avoir saisis et fixés avec des grappins, les légionnaires s’élançaient sur le pont, tuaient les Albikes et les pâtres, et coulaient bas les navires. Plusieurs furent enlevés avec leurs équipages, le reste fut repoussé dans le port ; les Massaliotes perdirent en tout neuf galères[8].

Animé par ce succès de la flotte, Trebonius, résolut d’attaquer par le continent avec terrasses, tours et mantelets, sur deux points : le premier, vers le port et l’arsenal ; le second, à l’ouest vers le lieu où les routes d’Espagne et des Gaules aboutissaient à la Méditerranée. Massalie, comme on l’a vu dans les récits précédents, ceinte de trois côtés par la mer, ne tenait au rivage que par un promontoire étroit que coupaient sur toute sa largeur un mur flanqué de tours et une citadelle [V. part. I, c. 1 ; part. II, c. 2]. Dans la partie voisine de la citadelle l’escarpement naturel du lieu et les travaux faits de main d’homme rendaient toute entreprise longue et difficile. L’exécution de ces travaux exigeant un grand nombre de manouvriers et de bêtes de somme, Trebonius en fit venir de toutes les parties de la Province, et rassembler les matériaux, bois et osiers nécessaires ; ces mesures exécutées, il ordonna la construction d’une terrasse de quatre-vingts pieds de hauteur [César, B. C., 2, 1].

Mais, depuis longtemps, la ville était pourvue d’une si grande quantité de munitions et de machines de guerre si puissantes, qu’aucun ouvrage en osier ne put leur résister et protéger les approches. Des solives de douze pieds de longueur, et armées de pointes de fer, lancées par des balistes de la plus forte dimension, traversaient quatre rangs de claies et allaient encore s’enfoncer en terre [César, B. C., 2, 2]. Les Romains furent donc obligés de construire une galerie couverte avec des poutres d’un pied d’épaisseur, et fixées l’une à côté de l’autre : c’est par là que se fit de main en main le transport des matériaux. Cependant l’étendue des ouvrages, la hauteur du mur et des tours, la quantité des machines mises en oeuvre par les assiégés, retardaient singulièrement les travaux. Souvent aussi les Albikes faisaient des sorties pour incendier les terrasses et les tours en construction ; mais les assiégeants les rejetaient dans la ville, après leur avoir fait éprouver de grandes pertes.

Massalie était pour Pompée une possession tellement importante, qu’il s’empressa d’y envoyer dix-sept grands vaisseaux de sa flotte, sous la conduite de L. Nasidius, un de ses lieutenants : l’escadre vint mouiller au port de Tauroentum, Brutus, pour l’observer, accourut dans les eaux des Stéchades. Depuis le dernier combat naval, les Massaliotes avaient travaillé au rétablissement de leur marine ; ils avaient retiré de leurs arsenaux le même nombre de vieilles galères, les avaient remises en état, armées et équipées avec grand soin, car ils ne manquaient ni de rameurs ni de pilotes ; ils y avaient ajouté des barques de pêcheurs, doublées et garnies de claies à l’épreuve des traits, et les ‘avaient remplies d’archers et de machines de guerre. C’était un dernier effort qu’ils tentaient ; toute la jeunesse, tous les hommes d’un âge mur s’armèrent et s’embarquèrent : il ne resta dans la ville que les vieillards infirmes et les femmes. L’escadre massaliote mit à la voile par un vent favorable et lit sa jonction avec Nasidius dans le port de Tauroentum sans que la flotte de César pût y apporter obstacle. Alors de côté et d’autre on se prépara à combattre ; les Massaliotes les premiers prirent le large et se formèrent en ligne : l’escadre de Massalie tenait l’aile droite, celle de Nasidius l’aile gauche [César, B. C., 2, 4].

Le jour commençait à se lever, dit un poète presque toujours exact comme un historien, mais surtout dans la description qui suit : le soleil naissant projetait sur la vaste mer ses rayons brisés par les ondes ; le ciel était sans nuage ; les vents en silence laissaient régner dans l’air le calme et la sérénité, et l’océan semblait aplanir ses flots pour offrir à la guerre un théâtre immobile. Alors chaque navire quitte sa place, et d’un mouvement égal s’avancent ; d’un côté, ceux de Massalie, de l’autre ceux de Rome. D’abord la rame les ébranle, et bientôt, à coups redoublés, elle les soulève et les fait mouvoir[9].

La flotte des Romains se range en forme de croissant ; aux extrémités se placent les puissantes trirèmes, et les galères surmontées de quatre ou de cinq bancs de rameurs ; les plus faibles garnissent le centre. Au milieu de la flotte et au-dessus d’elle s’élève, comme une tour, la poupe du vaisseau prétorien ; six rangs de rameurs lui font tracer un large et profond sillon, et ses longues rames s’étendent au loin sur la mer.

Dès que les flottes ne sont plus séparées que par l’espace qu’un vaisseau peut parcourir d’un seul coup d’aviron, mille voix remplissent les airs, et l’on n’entend plus, à travers ces clameurs, ni le bruit des raines, ni le son des trompettes. La mer tout à coup blanchit d’écume ; on voit les rameurs balayer les flots et, renversés sur leurs bancs, se frapper le sein du levier qu’ils ramènent. Les proues se heurtent à grand bruit ; les vaisseaux se repoussent l’un l’autre ; mille traits lancés se croisent dans l’air, bientôt la mer en est semée. Déjà les deux flottes se déploient, et les vaisseaux divisés se donnent un champ libre pour le combat. Alors, comme dans l’océan, si le flux et le vent sont opposés, la mer avance et le flot recule ; de même les vaisseaux ennemis sillonnent l’onde en sens contraire ; la masse d’eau que l’an chasse est à l’instant repoussée par l’autre, et balancée entre deux rames ; elle y demeure comme en suspens. Mais les vaisseaux de Massalie étaient plus propres à l’attaque, plus légers à la fuite, plus faciles à ramener par de rapides évolutions, plus dociles à la main du pilote ; ceux des Romains au contraire, par leur pesanteur et leur stabilité, avaient pour eux l’avantage d’un combat de pied ferme, et tel que sur la terre on peut le donner.

Brutus dit donc à son pilote :Pourquoi laisser les deux flottes se disperser ainsi sur les eaux ? Est-ce d’adresse que tu veux combattre ? a ramasse nos forces, et que nos vaisseaux présentent le flanc à la proue ennemie. — Le pilote obéit, et le combat change. Dès lors chaque vaisseau qui, de sa proue, heurte le flanc des vaisseaux de Brutus, y reste attaché, vaincu par le choc, et retenu captif par le fer qu’il enfonce. D’autres sont arrêtés par des griffes d’airain ou liés par de longues chaînes ; les rames se tiennent enlacées, et les deux flottes, couvrant la mer, forment un champ de bataille immobile. Ce n’est plus le javelot, ce n’est plus la flèche qu’on lance ; on se joint, on croise les armes, on se bat l’épée à la main[10].

Dans ce conflit, Brutus courut un grand danger. Deux trirèmes massaliotes, ayant remarqué la galère prétorienne, facile à reconnaître à son pavillon, se lancèrent sur elle des deux bords ; mais le pilote de Brutus prévit le coup, et échappa si légèrement et si à propose que les deux navires assaillants se heurtèrent avec violence : l’un brisa son éperon, et fut fracassé ; alors les vaisseaux ennemis, arrivant à force de rames, les attaquèrent, et sur-le-champ les coulèrent bas. Les vaisseaux de Nasidius ne rendirent aucun service, et se retirèrent bientôt du combat : les hommes qui les montaient n’avaient point leur patrie sous les yeux ; et le salut de leur famille ne les forçait pas à affronter la mort ; ils ne perdirent aucun bâtiment. Des galères massaliotes, cinq furent coulées à fond, quatre furent prises ; une se retira avec la flotte de Nasidius, qui sur-le-champ fit voile pour l’Espagne citérieure. Les Massaliotes envoyèrent devant une des galères qui leur restaient, pour porter à leurs frères la désastreuse nouvelle [César, B. C., 2, 5-6].

Du camp de Trebonius, situé sur une des hauteurs qui avoisinaient Massalie au couchant, l’œil plongeait au loin dans l’enceinte de cette ville immense, sur ses rues, sur ses places, sous les portiques de ses édifices [César, B. C., 2, 5]. C’est de là que, durant la bataille, l’armée romaine observait les mouvements divers de cette population inquiète ; les filles et les femmes se pressant vers les temples ; baignant de pleurs les statues des dieux ; les vieillards sur les places, tantôt mornes et silencieux, tantôt exaltés par l’enthousiasme et la confiance ; les soldats postés de garde sur les murailles, laissant parfois échapper leurs armes pour lever au ciel des bras suppliants [Ibid.] ; puis, aussitôt que la trirème messagère de malheur fut aperçue du port, les Romains virent toute la foule y courir hors d’haleine, et alors éclater les signes de la plus touchante affliction. C’était, dit l’historien de cette guerre [César, B. C., 2, 7], un deuil aussi profond, c’était une désolation aussi violente que si la ville eût été prise d’assaut et mise au pillage. Cependant les Massaliotes persistèrent dans leur héroïque défense, et continuèrent à gêner du côté de la terre les travaux des assiégeants.

Les Romains, de leur côté, ne montraient pas moins d’opiniâtreté et de bravoure. Trebonius construisit avec un travail immense des machines de toute espèce, livra des assauts, repoussa des sorties, et enfin, après plusieurs mois, vint à bout de faire brèche à la muraille. Une partie d’une tour, sapée par, le pied, tomba, l’autre menaçait ruine ; et les Romains, en achevant de la renverser, se voyaient maîtres de la ville. Dans ce pressant danger, les assiégés eurent recours à la commisération du vainqueur. Ils sortent en foule par la porte voisine, désarmés, vêtus en suppliants, les bras tendus vers l’armée ennemie. A ce spectacle nouveau l’attaque cesse ; les soldats, quittant les machines, accourent de toutes parts pour voir et savoir ce que cela signifiait ; les généraux arrivent bientôt. Alors les Massaliotes se jettent à leurs genoux ; ils les supplient d’attendre l’arrivée de César. Ils considèrent leur ville comme prise, disent-ils, puisque les ouvrages des assiégeants sont achevés et la tour ébranlée dans ses fondements ; ils renoncent donc â toute défense, et le délai qu’ils implorent ne peut avoir aucun inconvénient, César, alors comme maintenant, étant toujours maître de leur sort. Ils représentent que, si leurs murs s’écroulent par le choc des machines, si la brèche s’élargit sous le bélier, c’en est fait d’eux et de leur patrie ; la prudence des chefs sera impuissante pour contenir l’ivresse du soldat : Massalie sera saccagée et effacée du monde.

Ces plaintes exprimées par les orateurs massaliotes avec une irrésistible éloquence, an milieu des sanglots et des larmes d’un peuple entier, émurent de, pitié les chefs romains [César, B. C., 2, 12]. Trebonius ordonna de cesser l’attaque, laissant seulement une garde aux ouvrages : la compassion fit une espèce de trêve. En attendant l’arrivée de César, des deux côtés on cessa de lancer des projectiles, et, regardant le siège comme une affaire terminée, les assiégeants négligèrent tous les moyens de surveillance et de précaution. César d’ailleurs avait expressément recommandé par lettres à Trebonius, de ne pas souffrir que la ville fût prise d’assaut, de peur que, le soldat irrité de cette longue résistance, n’accomplît ses menaces, car il avait juré de la mettre à feu et à sang et de massacrer tout ce qui était en âge de porter les armes. Un tel événement eût terni la gloire du proconsul, qui professait tant d’amour pour les lettres et montrait tant de prétentions à la clémence : puis, une si vieille alliée de Rome méritait bien quelques ménagements. Quoique César portât dans le fond du cœur aux Massaliotes une haine profonde, ses ordres étaient donc sincères ; mais les légions murmuraient ; elles reprochaient amèrement à Trebonius de les frustrer d’une conquête assurée, et de leur ravir le fruit de tant de fatigues [Ibid., 13].

Mais au milieu de la sécurité de cette trêve arriva un événement qui ne fut jamais bien éclairci, et dont les deux partis s’attribuèrent réciproquement tout l’odieux. Soit que les soldats romains eussent les premiers tenté une attaque de nuit [Don Cassius, XLI], soit que l’initiative fût prise par les Massaliotes [César, B. C., 2, 14], ceux-ci sortirent de leurs murailles et mirent le feu aux ouvrages des assiégeants : favorisé par un vent violent, l’incendie enveloppa avec rapidité la terrasse, les mantelets, la tortue, la tour et les batteries ; en un instant tout fut réduit en cendres. Ce succès causa aux assiégés plus de joie que d’utilité réelle. Le soldat romain, animé par la colère, travailla à la reconstruction des ouvrages avec une telle ardeur, qu’en peu de jours tout fut rétabli comme auparavant [Ibid., 14-16]. Cependant la ville était dépeuplée par la famine et par des maladies pestilentielles, fruit du blocus et de la mauvaise nourriture, car, depuis longtemps, on n’y faisait plus usage que de vieux millet et d’orge gâtée, déposés autrefois dans les magasins pour les circonstances urgentes [Ibid., 22].

Sur ces entrefaites, César était de retour à Narbonne, vainqueur de l’Espagne, qu’il avait soumise en quarante jours, et ne tarda pas à paraître sous les murs de Massalie. La ville se remit à son entière discrétion. César lui épargna les horreurs du pillage ; il laissa subsister ses murailles et ses édifices ; il respecta sa liberté et ses lois ; mais il la désarma ; il se fit livrer tous ses vaisseaux et tout l’argent de son trésor ; il la contraignit à recevoir dans ses forts une garnison de deux légions[11]. La catastrophe de Massalie affligea vivement le parti pompéien : pour consoler dans son infortune cette fidèle amie, et lui envoyer encore au-delà des mers une dernière marque d’affection, Pompée et le sénat qui siégeait près de lui, octroyèrent à sa métropole, l’antique Phocée, le titre et les droits de cité libre.

Le dictateur (César venait d’être investi de l’autorité dictatoriale par un décret du peuple) n’avait puni que Massalie ; ses châtiments portèrent, ensuite sur les villes et les peuples de la Narbonnaise qui s’étaient montrés hostiles ou froids â son égard. Les mouvements excités chez les Allobroges et les Arécomikes par les sollicitations et l’argent des Massaliotes, n’avaient eu d’autre résultat que d’inquiéter un peu, les légions ; cependant César traita ces deux peuples avec une sévérité que de véritables révoltes auraient à peine motivée ; il voulut même qu’une inscription, dressée sur une des places de Némausus, perpétuât la mémoire de ce petit triomphe[12]. 11, décréta aussi l’établissement de trois colonies militaires, qui furent installées l’année suivante par Cl. Tiberius Néro [Suétone, Tibère, 4] ; savoir : des vétérans de la dixième légion à Narbonne, qui ajouta à ses anciens noms le surnom de colonie julienne des Décumans[13] ; des vétérans de la sixième, à Arélate[14] ; de la septième, à Biterræ, qui reçut le nom de Julia Biterra[15]. Il fonda aussi sur la côte, non loin d’Antipolis, à l’embouchure de la rivière d’Argent, Forum Julii[16], colonie maritime, qui prit en peu d’années un accroissement immense, et ne fit pas moins de mal aux établissements massaliotes situés à l’est du Rhône, que Narbonne n’en avait fait aux établissements de l’ouest et à la métropole même. En revanche, pour récompenser ses amis, il fit entrer dans le sénat de Rome les notables provinciaux qui s’étaient signalés dans sa cause [Suétone, César, 76]. Telles furent les rigueurs et les faveurs dispensées par César à l’ancienne province. Quant à la nouvelle, sa province de prédilection, elle ne reçut que des marques de bienveillance : le titre et les droits de cité romaine y furent accordés avec une générosité qui pouvait justement exciter l’envie et les murmures des vieux sujets de Rome. De cette époque date le plus grand nombre des familles juliennes et des villes juliennes, c’est-à-dire des familles et des villes dont le dictateur daignait agréer le patronage : Bibracte des Édues fut en tête de ces villes clientes du conquérant, et s’honora du surnom de Julia[17].

Les Gaulois suivirent en foule César dans ses campagnes de Grèce et d’Afrique ; il les appliquait à tous les services militaires indifféremment ; les faisant tantôt cavaliers, tantôt fantassins, tantôt rameurs [Hirtius, B. Afriq., 20-34 et passim.]. L’historien de la guerre d’Afrique raconte ce trait comme incroyable et vrai, que trente cavaliers gaulois dépostèrent deux mille chevaux numides, et les chassèrent jusque sous les murs d’Adrumète [Ibid., 6]. Dans un combat de la même campagne, les cavaliers gaulois de Labienus (car les Pompéiens avaient aussi leurs Gaulois, enrôlés pour la plupart dans la Narbonnaise au commencement de la guerre), abandonnés des Numides, furent presque tous taillés en pièces par ceux de César, qui vit avec peine le champ de bataille jonché de ces beaux et prodigieux corps [Ibid., 40]. César les plaignit, ajoute Hirtius [Ibid.], parce que c’étaient de braves gens qui, étant venus de chez eux presque tous pour le servir, avaient été pris en chemin ou dans les combats, et contraints de passer du côté de ses ennemis peur sauver leur liberté ou leur vie. Quelquefois les Gaulois des deux partis se battaient ensemble moins franchement ; ils commençaient par s’entretenir [Ibid., 20] sur parole, et ces entrevues avaient pour résultat assez ordinaire la désertion d’une bande ou de l’autre : ce ne fut pas César qui eut lieu de s’en plaindre le plus. Ce mouvement qui poussait vers l’Orient la population militaire de l’Occident, jeta sur toute cette côte de la Méditerranée une innombrable quantité d’aventuriers gaulois, qui y restèrent après les guerres civiles, et dont les princes asiatiques et africains soldaient chèrement les services. C’étaient en même temps des troupes d’élite et d’apparat, garde privilégiée des monarques. Juba, au fond de la Mauritanie, entretenait près de sa personne un corps de ces cavaliers transalpins [Ibid., 40]. La belle Cléopâtre d’Égypte en reçut quatre cents d’Antoine, son amant, comme un cadeau magnifique et digne d’une puissante reine [F Josèphe, B. J., 1, 15] : plus tard les Gaulois de Cléopâtre furent passés par Octave à Hérode, roi des Juifs.

Triomphant de tous ses ennemis, César versa à pleines mains les bienfaits sur les Transalpins qui l’avaient si bien secondé. La légion de l’Alouette fut décorée en masse du droit de cité romaine [Suétone, César] ; et les braves de Pharsale et d’Alexandrie affermirent, sur le champ de bataille des comices, la dictature perpétuelle qu’ils venaient d’enlever à la pointe du sabre. Cet acte de reconnaissance du dictateur fut très mal accueilli dans Rome, et les nouveaux citoyens se virent exposés plus d’une fois à des injures publiques, aux plus brutales avanies : Cicéron (après la mort de César, est vrai) se laissa emporter jusqu’à les qualifier, en plein sénat, d’égout de la république, qui servait de réceptacle à tous les crimes [Philpp., 13]. Quoiqu’il en fût, ils remplirent leurs missions de tout genre avec tant de zèle, ils se montrèrent en tout si utiles et si dévoués au pouvoir, qu’Antoine, qui convoitait l’héritage de la dictature, proposa pour eux, dans la suite, une seconde récompense nationale [Cicéron, ibid.].

La vanité du conquérant l’emporta néanmoins sur ce penchant intéressé qu’il montrait envers la Gaule ; il n’eut pas la générosité d’épargner à sa conquête l’humiliation d’un triomphe. Dans une solennité qui dura quatre jours, où le vainqueur de Pompée triompha du monde presque entier, la Gaule et Massalie figurèrent : les prisonniers transalpins tirés des cachots où ils croupissaient depuis six ans, allèrent représenter leur patrie à travers les rues et les carrefours de Rome ; et une image peinte ou sculptée de la ville phocéenne fut traînée, comme une captive, devant le char triomphal[18]. Ce fut au milieu de ces joies de César que l’infortuné, le grand Vercingétorix périt par la hache du bourreau [Dion Cass., 43] précédé et suivi d’une foule de personnages plus récemment célèbres, espagnols, africains, asiatiques, et grecs. Parmi tant de trépas illustres provoqués et causés par les discordes politiques de Rome, la mort du patriote transalpin fut obscure et à peine remarquée. Elle ne produisit guère plus d’émotion au-delà des Alpes, où la préoccupation des intérêts présents affaiblissait les souvenirs, où les compagnons même de Vercingétorix prêtaient leurs bras à César. Ce qui frappa les Romains, ce fut le contraste des faveurs et de l’humiliation presque simultanées dont la Gaule se trouvait l’objet ; ils s’en expliquèrent hautement ; et, pendant la cérémonie, les soldats chantaient derrière le char du dictateur des vers satiriques dont le sens était : César triomphe des Gaulois ; et César les place dans le sénat, où ils ont quitté leurs braies, pour prendre le laticlave [Suétone, César, 80].

En effet cette intrusion des Transalpins dans l’assemblée aristocratique blessait profondément les Pompéiens, les partisans de la vieille constitution romaine, ceux, en un mot, qui tenaient, comme on disait, à la majesté du nom romain. A les entendre tout était perdu, les arts comme la domination de Rome, la parole comme la liberté. Parce que, aux conseils de leurs vainqueurs, quelques citoyens d’un peuple injustement attaqué et plus injustement conquis plaidaient la cause de leurs frères avec un accent peut- être un peu rude, on s’écriait qu’il y avait tumulte gaulois dans l’éloquence ; et Cicéron laissait échapper ces plaintes douloureuses : Adieu l’urbanité ! Adieu la fine et élégante plaisanterie ! la braie transalpine a envahi nos tribunes[19].

Le système de modération appliqué par J. César [41 av. J.-C.] à la province chevelue avait produit en peu d’années des fruits précoces et abondants. Voyez, disait le consul Marc-Antoine dans le panégyrique du dictateur ; voyez cette Gaule, qui naguère nous envoya les Ambrons et les Cimbres, cultivée aujourd’hui comme l’Italie. Des communications nombreuses et sûres sont ouvertes d’une de ses extrémités à l’autre : la navigation est libre et animée, non pas seulement sur le Rhône et la Saône, mais sur la Loire et la Meuse, mais jusque sur l’Océan [Dion Cass., 44]. A la faveur de ce régime doux, où l’action du pouvoir était presque nulle, les améliorations naissaient et prenaient racine d’elles-mêmes, par la seule influence du commerce et la seule nécessité des choses. A vrai dire, il y avait en Gaule absence de gouvernement romain ; le tribut excepté, que compensaient d’ailleurs largement le produit des services militaires et les faveurs soit personnelles soit collectives, tout subsistait clans le même état qu’au temps de l’indépendance, sauf plus de lumières, d’industrie et de tranquillité. Ce fut une situation heureuse pour les nations transalpines, une transition naturelle et facile au nouvel ordre social, à la dépendance politique que la conquête leur avait imposés. Aussi la mort du dictateur les affligea vivement ; et elles se rattachèrent aussitôt à l’homme qui, par son titre de fils adoptif de César, semblait leur promettre la continuation de ses plans et de sa bienveillance. Elles sentaient que le patronage d’une famille valait mieux pour elles que la protection passagère et plus exigeante des partis. Tant que le jeune César fut absorbé par les guerres civiles, il laissa la Gaule jouir de toute la liberté, de tout l’oubli dont elle avait joui sous son père ; mais, après la consolidation de sa puissance, il fallut bien qu’il mît de l’ordre dans cette possession du peuple romain, et qu’il l’organisât sur le même pied que les autres fractions de l’empire.

Ce fut alors que les innombrables difficultés se manifestèrent, et la république romaine s’aperçut que les cités chevelues n’étaient nullement résignées à la dépendance. Le consul M. Agrippa, chargé de cette organisation, ne fut occupé, pendant tout le temps de sa mission, que de répressions violentes et de guerres, du nord au midi. Il porta ses armes dans l’Aquitaine soulevée toute entière[20] ; rappelé bientôt vers le Rhin, il courut le défendre contre les bandes germaniques que les sollicitations des Gaulois, leurs propres querelles et le pillage amenaient sur l’autre rive. Les Ubes avaient déjà traversé, Agrippa leur permit de rester et de s’établir le long du fleuve, partie sur le territoire des Trévires, partie sur celui des Ménapes[21]. Il concéda aux Tungres, autre tribu germanique, ces terres rendues désertes par l’anéantissement des Éburons [Procope, rer. Goth, I], ces ruines ensanglantées, tombeau de tout un peuple. Agrippa fut le fondateur du système continué et développé après lui, qui consistait à peupler la frontière gauloise de Germains chassés par les bouleversements de leur pays, ou faits prisonniers dans les guerres. Rome créait ainsi sur le point le plus vulnérable de sa province une population belliqueuse, ennemie des autres Germains, non moins ennemie de la race gauloise, avec laquelle elle ne se confondait point, et dévouée au gouvernement de qui elle tenait ses foyers. Agrippa retourna à Rome sans avoir rien fondé pour l’organisation provinciale de la Gaule chevelue. De nouvelles guerres élevées entre Octave César et son collègue Antoine détournèrent encore une fois l’attention du jeune triumvir des affaires de la Province. Au bout de huit ans, ayant renouvelé la même tentative, il rencontra la même résistance : l’Aquitaine et la Belgique se soulevèrent, et il fut obligé d’avoir à la fois trois armées de ce côté des Alpes. Mais Nonius Gallus défit les Trévires et les bandes germaines que les Belges s’étaient données pour auxiliaires [Dion Cass., 51] ; C. Carinas étouffa l’insurrection des Morins et réduisit les autres cités de l’ouest [ibid.] ; enfin Messala Corvinus, après une campagne brillante dans l’Aquitaine,, alla jouir comme Agrippa des honneurs du triomphe, et de la pacification de la Gaule[22].

Maître unique de la république romaine, sous le nom d’Auguste, Octave César voulut organiser définitivement la Gaule chevelue ; et la soumettre à ce système d’administration uniforme qu’il voulait faire prévaloir sur toute la surface de son vaste empire. On sait qu’ayant partagé avec le sénat et le peuple le gouvernement des provinces, il s’attribua, comme représentant de la force militaire, celles qui exigeaient l’emploi des armées, soit pour comprimer les agitations intérieures, soit pour repousser les attaques da dehors [Suétone, Auguste, 47] : la Transalpine se trouvait dans cette double circonstance ; elle fut donc soustraite à l’administration civile, et réduite, en qualité de province impériale[23], à un régime purement militaire. Un lieutenant impérial ou césarien commandant les troupes, faisant des lois, imposant des tributs, rendant la justice, sous le seul contrôle de l’autorité impériale, qui le nommait et le révoquait à son gré, et un procurateur, officier fiscal dépendant du lieutenant, composèrent l’administration supérieure des provinces réservées par Auguste[24] : c’était une véritable dictature ; mais une dictature était nécessaire aux opérations que l’empereur projetait dans la Gaule. Afin de lui donner pour le moment un surcroît de force, il se rendit lui-même à Narbonne, où il convoqua, sous sa présidence, l’assemblée générale des cités transalpines.

Il s’occupa d’abord de la Narbonnaise, qui réclamait bien des réformes. L’esprit de cette province, pendant les guerres civiles, avait été fort hostile à la famille des Césars : sous le père, elle s’était montrée pompéienne ardente ; sous le fils, elle avait continué d’être ennemie ou suspecte. Auguste ne négligea rien pour prévenir les craintes ultérieures, Mur calmer et éteindre les ressentiments ; il y réussit par un mélange de faveurs et de mesures de sûreté sagement combinées. Son premier acte fut de consacrer un temple à la clémence et à la justice de J. César[25] ; voulant par là rappeler à Massalie que le dictateur l’avait jadis épargnée, à la province, que s’il l’avait traitée avec quelque rigueur, les lois et les nécessités de la guerre l’autorisaient à plus encore. Ensuite il fonda, en plusieurs lieux, au nom de son père et au sien, des colonies tirées des armées : Arausio, chez les Cavares, reçut des vétérans de la seconde légion[26] ; Forum Julii, de la huitième[27] ; celle-ci était déjà colonie romaine, l’autre en prit le titre pour la première fois. Des colons, tant militaires que civils, furent distribués aussi à Carpentoracte[28], surnommée Julia, à Cabellio, à Julia Valentia[29], ville de fondation nouvelle, à Némausus, qui joignit à son nom celui d’Augusta[30] ; mais ces colonies, moins favorisées que les précédentes, ne furent admises qu’au droit latin, et portèrent le titre de villes latines. Eaux-Sextiennes, appelée encore Julia Augusta Aquœ[31], jouit du même privilège. Vienne, capitale des Allobroges, fut honorée également du titre et des droits de colonie latine, mais sans recevoir de colons dans ses murailles[32] ; ainsi fut-il, selon toute apparence, d’Augusta, chez les Tricastins[33] ; d’Apta Julia[34], chez la petite tribu des Ligures Vulgences ; d’Alba Augusta[35], chez les Helves, et de quelques autres.

L’empereur n’oublia pas non plus de châtier, indirectement toutefois, Massalie, cette ville étrangère qui avait eu l’imprudence de prendre sans nécessité un parti dans les discordes de Rome, et surtout d’y demeurer fidèle ; il excita sous main ses colonies à l’abandonner. Antipolis, le plus populeux et le plus florissant des établissements massaliotes en Gaule, déclara tout à coup appartenir au peuple romain, comme faisant partie de l’Italie ; prétexte ridicule et grossièrement faux, puisque Antipolis était située sur la rive droite du Var, commune frontière des deux pays. Néanmoins, le sénat romain l’accueillit sérieusement et le reconnut valable après délibération solennelle [Strabon, 4] : Antipolis, à droite du Var, fut donc dès lors ville italienne et colonie latine, tandis que Nicæa, située à gauche et véritablement en Italie, continua de rester ville grecque et colonie massaliote [Strabon, 4 ; Pline, III, 4-5]. Agathê se sépara pareillement de sa métropole ; eue demanda et obtint le titre de ville romaine [Pline, III, 4]. Ce ne fut pas tout : la colonie maritime de Forum Julii, destinée par le dictateur à précipiter la ruine de la puissance massaliote, reçut de son fils d’immenses développements ; Auguste en fit un des grands arsenaux de l’empire [Strabon, 4 ; Pline, III, 4], ce qui exemptait les habitants de tout subside et de tout service autre que le service de mer.

Tout en s’occupant de ces réformes dans la Narbonnaise, Auguste ne perdait point de vue l’objet principal de son voyage : d’après les documents que lui fournit l’assemblée des cités, il arrêta un plan d’organisation générale de la Gaule chevelue, comprenant : 1° la division territoriale, 2° les finances, 3° la force militaire, 4° la législation et la religion.

Le premier soin du législateur devait être d’imprimer à ces petits États, à ces confédérations, à ces races diverses et isolées, une forte unité politique qui rompit les habitudes et l’esprit de l’ancien ordre social ; puis de faire disparaître promptement tout ce qui pouvait perpétuer les traditions nationales, surtout les souvenirs héroïques de la dernière guerre : la division territoriale adoptée par Auguste, toute arbitraire, toute bizarre qu’elle paraisse à la première vue, fut dans le fond merveilleusement combinée pour ce résultat. La juxtaposition successive des races sur le sol de la Gaule l’avait généralement partagé en grandes sections longitudinales, s’étendant du nord au midi : la nouvelle division établit des sections transversales de l’est à l’ouest, en suivant tantôt le cours des fleuves, tantôt des lignes imaginaires. Ces sections ou Provinces, comme on les appela, furent au nombre de trois. La plus méridionale comprit tout le pays situé entre les Pyrénées, le cours entier de la Loire et la frontière sud-ouest de la Narbonnaise, c’est-à-dire le territoire aquitain, plus quatorze cités tant galliques que gallo-kimriques[36] ; elle prit le nom d’Aquitaine. Celle du nord, sous l’ancienne dénomination de Belgique, embrassa, outre le pays belge proprement dit, les peuples situés entre la Marne et la Seine et entre la Saône et le Rhône supérieur, savoir : les Lingons, les Séquanes, les Raurakes et les Helvètes[37]. La section intermédiaire, longue et étroite, bornée à l’est par le moyen Rhône, à l’ouest par l’Océan armoricain, fut appelée province Lugdunaise, du nom de Lugdunum sa capitale[38].

Lugdunum était de fondation romaine très récente ; il ne datait pas seulement de la conquête de la Gaule, mais presque de la domination d’Auguste ; et voici à quelles causes il devait soir origine. De. graves dissensions domestiques s’étant élevées dans l’enceinte des murs de Vienne durant les guerres de César et de Pompée, une partie des habitants avait chassé l’autre [Dion Cass., 46.] : réfugiés sur les bords du Rhône près de son confluent avec la, Saône, les bannis Viennois y vécurent longtemps campés dans des cabanes ou sous des tentes. L’année qui suivit la mort du dictateur, le sénat romain forma le projet de les coloniser et de leur bâtir une demeure ; il chargea de ce soin le gouverneur de la province, Plancus, dont il redoutait et voulait occuper l’esprit turbulent. A l’endroit où la Saône se jette dans le Rhône, sur le penchant d’une colline qui la borde à l’occident, était situé un village ségusien nommé Lugdunum[39] : Plancus s’en empara, le reconstruisit, et en fit une ville où il établit les exilés[40]. Plus tard, Auguste, charmé de la beauté du site, y envoya une colonie militaire[41]. Admirablement placé pour la navigation, Lugdunum s’enrichit, et acquit en peu de temps une assez grande importance commerciale : de plus hautes destinées l’attendaient.

Quoique des villes grandes et illustres existassent dans la section centrale de la Gaule, puisqu’elle renfermait les territoires éduen, sénonais et carnute, l’empereur eu fixa le chef-lieu à Lugdunum ; il fit même de Lugdunum la capitale des trois provinces chevelues[42]. Là fut le siège des gouverneurs ; là fut la résidence impériale pendant les voyages d’Auguste et de sien successeurs de ce côté des Alpés. Un hôtel des monnaies y fut fondé, où des pièces d’or et d’argent étaient frappées pour les besoins de la Gaule [Strabon, 4]. Comme les grandes voies de l’Italie partaient toutes de Rome, de Lugdunum partirent les quatre grandes voies qui devaient couper la Gaule dans quatre directions,des Alpes au Rhin, à l’Océan, aux Pyrénées, et à la frontière narbonnaise [Strabon, 4]. Une colonne milliaire s’éleva pareillement sur le forum de cette Rome transalpine. Le choix d’une telle capitale fut imposé à Auguste par des considérations d’une extrême gravité. D’abord, adossée à l’Italie par les Alpes, elle se trouvait, avec le cœur de l’empire, en communication facile et prompte, sa position la rendant propre d’ailleurs à surveiller en même temps tout le territoire gaulois [ibid.], aussi bien la Narbonnaise que les provinces chevelues ; de plus c’était une ville nouvelle, postérieure à la conquête, ne rappelant d’autres souvenirs que celui des bienfaits de l’empereur. Les Ségusiens, sur le territoire desquels elle était bâtie, dépendaient des Édues à titre de clients, et leurs terres étaient partie intégrante de la cité éduenne ; Auguste les en détacha et les déclara libres [Pline, 4, 18]. Il fit même plus : Lugdunum et sa banlieue furent érigés en petit territoire à part, enclavé dans le territoire ségusien, mais possédant sa juridiction spéciale[43]. Telle fut la capitale imposée aux nations gauloises.

Restait à déraciner ces idées invétérées de prééminence que l’ordre politique gaulois attachait à certains peuples, à certaines villes ; restait surtout à effacer les souvenirs glorieux, empreints à quelques localités et à quelques noms, par la guerre de l’indépendance ; en un mot restait l’oeuvre importante de dépayser, pour ainsi dire, toutes les traditions. Auguste y travailla non sans succès. On a vu César, immédiatement après la conquête, accorder à plusieurs lieux la faveur de porter son nom ; il avait créé des villes juliennes par un motif tout personnel, dans le but d’acquérir une clientèle nombreuse et des soldats dévoués : son successeur, en créant des villes soit augustales, soit césariennes, fut mu par une pensée plus haute et purement politique. Cette mesure, assez indifférente en apparence, contenait pourtant tout un système d’attaque et de réaction contre le passé. Auguste choisit, pour les dépouiller de leurs vieux noms, celles des villes qui se recommandaient le plus aux respects de la Gaule par la double illustration d’une grande existence avant la conquête et d’un noble rôle pendant la lutte. Quand le rôle avait été trop hostile contre Rome, et rappelait à la nation des souvenirs glorieux, la ville frappée d’une sorte de proscription, privée de ses prérogatives, ruinée dans son commerce, était condamnée à disparaître. Ainsi Gergovie, cette héroïque capitale des Arvernes, sous les murs de laquelle César avait été vaincu, se vit enlever son rang de capitale qui fut transféré à Némétum, bourgade obscure, située à une lieue de là : Némétum ou Augusto-Némétum[44], comme on l’appela dès lors, grandit rapidement et devint une ville considérable ; Gergovie fut abandonnée et oubliée. Un sort pareil frappa Bratuspantium, ancienne capitale des Bellovakes, dont la prééminence avait été transportée à la ville nouvelle de Cœsaromagus[45]. Noviodunum, capitale des Suessions, se déguisa sous le nom d’Augusta [Soissons] ; ce même nom fut imposé à la capitale des Véromandues [Saint-Quentin], à celle des Tricasses[46], à celle des Raurakes [Augst], à celle ales Auskes [Auch] qui dominaient toute l’ancienne Aquitaine, à celle des braves et malheureux Trévires [Trèves] ; le chef-lieu des Turons se transforma en Césarodunum[47], celui des Lémovikes en Augustoritum [Limoges]. Les Édues eux-mêmes virent substituer le nom d’Augustodunum [Autun] à ce nom célèbre de Bibracte qui remplissait les fastes de la Gaule : mais la rivale de Bibracte, Durocortorum des Rèmes, conserva le sien, qui n’était point cher au pays et ne réveillait que l’idée d’un dévouement servile et absolu aux conquérants. D’assez grandes concessions de droits vinrent en même temps pallier ces mesures humiliantes. Les Édues reçurent les privilèges des peuples fédérés et continuèrent à porter le titre honorifique de frères du peuple romain [Tacite, Ann., 11, 25]. Les Rèmes et les Carnutes furent aussi fédérés ; les Arvernes, les Bituriges, les Trévires, les Suessions, libres ou autonomes ; les Auskes jouirent du droit latin ; d’autres privilèges inférieurs furent encore distribués soit aux peuples, soit aux villes ; enfin ce privilège suprême qui les couronnait tous, le droit de cité romaine fut octroyé à des familles et à des individus, avec épargne toutefois [Tacite, Ann., 3, 40]. Ainsi donc fut bouleversée dans ses fondements l’antique société gauloise : les centres d’autorité et d’influence furent changés ou rattachés à des idées d’un autre ordre ; l’institution de la clientèle, source de la puissance des grandes cités, n’exista plus ; le territoire même de ces cités fut souvent morcelé, leurs tribus éparpillées ; plus de barrière entre les confédérations politiques, entre les races, entre les langues diverses ; tout gît confondu pêle-mêle sous le niveau de l’administration romaine.

Auguste appliqua ensuite à la Gaule cette science fiscale portée par les Romains à une si haute perfection, et qui, dans leurs mains, servait de complément à l’épée pour enchaîner les vaincus [Tacite, 4, 64]. Il ordonna un recensement général de la population et des propriétés, base d’une répartition uniforme de l’impôt[48]. Cet impôt dépassa de beaucoup le taux modéré, fixé jadis par César immédiatement après la conquête ; Auguste voulut le mettre en harmonie avec les charges des autres provinces et avec les dépenses de l’empire.

L’organisation militaire du pays appelait aussi son attention. Il établit d’abord sur la rive gauche du Rhin deux camps de quatre légions chacun, destinés à réprimer à la fois les mouvements de la population gauloise et les incursions germaniques [Tacite, Ann., 4, 5]. Donnant en outre une nouvelle extension au système déjà mis en oeuvre par Agrippa, il recommanda de transplanter en Gaule, le long du fleuve, soit de gré, soit de force, le plus de Germains- qu’il se pourrait. On verra plus tard avec quelle rigueur ses ordres furent exécutés[49].

Quant à la population indigène, elle fut presque totalement désarmée dans les provinces du centre et du midi[50]. D’après les moeurs de l’ancienne société, tout Gaulois était soldat, tout Gaulois avait ses armes : Auguste restreignit cette capacité à une milice peu nombreuse qui se bornait à la police des villes et des campagnes. Les cités riches et populeuses furent obligées, il est vrai, d’entretenir chacune soit des cohortes d’infanterie, soit une division de cavalerie équipées et exercées à la romaine[51], mais ces troupes régulières dépendirent uniquement des généraux et des gouverneurs romains ; les cités n’eurent aucun droit sur elles : elles formèrent des corps auxiliaires toujours prêts à marcher contre les troubles du dedans ou du dehors à la première réquisition des lieutenants de l’empereur. On sent combien aisément le séjour des mêmes camps, l’habitude d’une commune discipline, devaient les rapprocher des Romains, et les rendre enfin étrangères à leur patrie.

Ces mesures assuraient aux Romains la possession du territoire, il fallait encore celle des esprits : des améliorations successives la préparèrent avec sagesse. Une école fut fondée dans Augustodinum pour l’enseignement de la langue latine, de la législation et des sciences des Romains [Tacite, Ann., 3, 43]. Massalie seconda par son influence forte et salutaire le développement de l’instruction [Strabon, 4]. Tolose, Arélate, Vienne[52], toutes les villes considérables de la Narbonnaise instituèrent des gymnases où les lettres grecques et latines brillèrent d’un vif éclat, et de ce foyer elles se propagèrent rapidement dans les provinces chevelues. Toute, la jeune noblesse gauloise se précipita avec passion au sein de cette carrière nouvelle, par ambition d’abord et par amour de la nouveauté, puis par sentiment et par plaisir ; les familles opulentes, les villes même firent venir à grands frais, soit de Massalie, soit de Rome, des médecins et des professeurs de philosophie et d’éloquence [Strabon, 4]. Le goût de l’étude dans les classes élevées, celui de l’agriculture[53] dans le peuple, encouragés par le gouvernement, absorbèrent l’activité inquiète du caractère gaulois, et servirent merveilleusement de passage aux institutions de la conquête

Venait enfin la question de l’ordre civil, et de l’ordre religieux, fondement du pre