Troisième partie
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LE DERNIER coup était porté, et César travailla à ce but pacifique avec autant d’activité
que d’adresse. D’abord il fit de sa conquête une seconde province, distincte
de On a dit que César avait conquis César attachait d’autant plus de prix à l’affection de la
nouvelle province, que les sentiments de l’ancienne lui étaient fort
suspects. On sait avec quelle rapidité César [49 av. J.-C.] se
rendit maître de Rome : Pompée, le sénat, tous ses ennemis s’enfuirent sans
oser l’attendre et se dispersèrent en Espagne’, en Grèce, en Afrique. La
présence des bandes transalpines sous ses enseignes contribuait fortement à
cette terreur que sa marche répandit par toute l’Italie. Ce n’était pas sans
indignation ni colère que les Romains, même partisans de sa cause, voyaient
des cavaliers trévires dévaster les campagnes du Tibre et du Nar [Lucien,
Pharsale, I], et les aigles romaines humiliées, fugitives
devant des légionnaires enfants de l’Aquitaine ou de César n’avait point promis aux Transalpins le pillage de Rome, mais il avait doublé la solde de son armée et il manquait d’argent : le fruit de dix ans de rapines avait été consommé en partie dans des largesses corruptrices et de honteux marchés, le reste avait fourni à l’équipement des auxiliaires. Dans son embarras il jeta les yeux sur les deniers publics. Le lecteur n’a point oublié ce trésor fondé jadis par Camillus, et réservé exclusivement aux frais des guerres gauloises [V. part. I, c. 3]. Depuis tant de siècles l’inviolabilité religieuse qui le couvrit à son origine, n’avait pas reçu une seule atteinte ; Rome ; au milieu des plus extrêmes besoins, quand Pyrrhus et Annibal étaient sous ses murs, quand la guerre sociale l’épuisait, n’avait point osé y porter la main ; les factions mêmes, dans les nécessités de la défense ou le délire du triomphe, l’avaient respecté ; il était resté sacré pour Marius et Sylla, il ne le fut pas pour César. A peine arrivé dans Rome, le proconsul monta au Capitole, suivi d’une troupe de soldats, entra dans le temple de Saturne dont le trésor public faisait partie, et, trouvant la porte fermée, ordonna qu’on la rompît à coups de hache. En ce moment, accourut indigné le tribun du peuple L.
Metellus, il venait s’opposer à la profanation ; il se précipita au-devant
des coups, menaçant César, et le conjurant de ne point attirer sur la
république la peine de son sacrilège. La république
n’a rien à craindre, lui répondit ironiquement le proconsul ; je l’ai déliée de ses serments, en soumettant Cependant, César se unit en route pour l’Espagne, où les
Pompéiens avaient réuni de grandes forces. Entré dans Ces protestations pacifiques étaient peu sincères et ne
trompèrent point César ; car il savait que Pompée, en quittant Rome, avait
fait partir en avant, comme ses émissaires, de jeunes nobles massaliotes,
pour exhorter leurs compatriotes à ne pas oublier sa constante amitié ; il
savait aussi que l’assemblée des Six-Cents avait appelé dans la ville de
nombreuses recrues de montagnards albikes, ramassé du blé des pays voisins, établi
des fabriques d’armes, réparé les murs, les portes et les navires [César,
B. C., 1, 34]. En effet, pendant les conférences du proconsul
avec les magistrats massaliotes, un des lieutenants de Pompée, Domitius, que
le sénat avait, quelques mois auparavant, nommé gouverneur de Pendant ces préparatifs de César, Massalie poussait les siens avec non moins de vigueur ; elle tira encore, des montagnes des Albikes, de nouvelles bandes qui furent introduites par mer dans ses murs ; et des émissaires parcourant, l’or à la main, les territoires des Allobroges et des Volkes, excitèrent ces peuples à la guerre. Dix-sept galères, dont onze pontées, composèrent l’escadre massaliote ; on y joignit nombre de bâtiments légers montés par des archers ou par les montagnards stipendiaires ; Domitius se réserva quelques vaisseaux qu’il chargea des pâtres et des esclaves qu’il avait amenés avec lui ; et les forces navales sortirent du port. Brutus avait pris position devant l’île située vis-à-vis ; il appareilla en vue de l’ennemi, et l’action fut bientôt engagée [César, B. C., 1, 56-57]. La flotte romaine était fort inférieure à celle de Massalie, par le nombre des navires ; mais César y avait placé l’élite des légionnaires et des centurions qui d’eux-mêmes s’étaient offerts à ce service, et chaque vaisseau contenait une abondante provision de grappins, de harpons en fer, de javelots et de traits de toute espèce. On combattit de part et d’autre avec courage et acharnement. Les Albikes ne le cédaient nullement aux légionnaires romains pour la bravoure. Ces durs et sauvages montagnards, vieillis dans la guerre, avaient l’esprit exalté par les promesses brillantes des Massaliotes ; et les esclaves de Domitius, gens féroces, animés par l’espérance de la liberté, tâchaient de la mériter en combattant sous les veux de leur maître. Les Massaliotes eux-mêmes, marins habiles, savaient, par l’art de leurs pilotes et la légèreté de leurs vaisseaux, éviter le choc des galères romaines, et braver les tentatives d’abordage ; s’étendant par leurs ailes, autant que possible, ils enveloppaient l’ennemi, se réunissaient plusieurs bâtiments contre un seul, ou essayaient, en le rasant bord à bord, de briser les rangs de ses rames : étaient-ils contraints d’en venir à l’abordage, la force et la valeur des Albikes remplaçaient la science et les habiles évolutions des pilotes grecs. Moins exercés à manier la rame et le gouvernail, sous ce rapport les Romains avaient le dessous ; leurs hommes connaissaient à peine les termes de la manoeuvre, et leurs bâtiments, construits avec des bois verts, gênaient par leur poids et la lenteur de leurs mouvements ; mais dès qu’on pouvait en venir aux mains, la tactique romaine retrouvait ses avantages. Un de leurs vaisseaux ne craignait pas d’avoir affaire à deux vaisseaux ennemis à la fois, et de les combattre bord à bord. Après les avoir saisis et fixés avec des grappins, les légionnaires s’élançaient sur le pont, tuaient les Albikes et les pâtres, et coulaient bas les navires. Plusieurs furent enlevés avec leurs équipages, le reste fut repoussé dans le port ; les Massaliotes perdirent en tout neuf galères[8]. Animé par ce succès de la flotte, Trebonius, résolut d’attaquer
par le continent avec terrasses, tours et mantelets, sur deux points : le
premier, vers le port et l’arsenal ; le second, à l’ouest vers le lieu où les
routes d’Espagne et des Gaules aboutissaient à Mais, depuis longtemps, la ville était pourvue d’une si grande quantité de munitions et de machines de guerre si puissantes, qu’aucun ouvrage en osier ne put leur résister et protéger les approches. Des solives de douze pieds de longueur, et armées de pointes de fer, lancées par des balistes de la plus forte dimension, traversaient quatre rangs de claies et allaient encore s’enfoncer en terre [César, B. C., 2, 2]. Les Romains furent donc obligés de construire une galerie couverte avec des poutres d’un pied d’épaisseur, et fixées l’une à côté de l’autre : c’est par là que se fit de main en main le transport des matériaux. Cependant l’étendue des ouvrages, la hauteur du mur et des tours, la quantité des machines mises en oeuvre par les assiégés, retardaient singulièrement les travaux. Souvent aussi les Albikes faisaient des sorties pour incendier les terrasses et les tours en construction ; mais les assiégeants les rejetaient dans la ville, après leur avoir fait éprouver de grandes pertes. Massalie était pour Pompée une possession tellement importante, qu’il s’empressa d’y envoyer dix-sept grands vaisseaux de sa flotte, sous la conduite de L. Nasidius, un de ses lieutenants : l’escadre vint mouiller au port de Tauroentum, Brutus, pour l’observer, accourut dans les eaux des Stéchades. Depuis le dernier combat naval, les Massaliotes avaient travaillé au rétablissement de leur marine ; ils avaient retiré de leurs arsenaux le même nombre de vieilles galères, les avaient remises en état, armées et équipées avec grand soin, car ils ne manquaient ni de rameurs ni de pilotes ; ils y avaient ajouté des barques de pêcheurs, doublées et garnies de claies à l’épreuve des traits, et les ‘avaient remplies d’archers et de machines de guerre. C’était un dernier effort qu’ils tentaient ; toute la jeunesse, tous les hommes d’un âge mur s’armèrent et s’embarquèrent : il ne resta dans la ville que les vieillards infirmes et les femmes. L’escadre massaliote mit à la voile par un vent favorable et lit sa jonction avec Nasidius dans le port de Tauroentum sans que la flotte de César pût y apporter obstacle. Alors de côté et d’autre on se prépara à combattre ; les Massaliotes les premiers prirent le large et se formèrent en ligne : l’escadre de Massalie tenait l’aile droite, celle de Nasidius l’aile gauche [César, B. C., 2, 4]. Le jour commençait à se lever, dit un poète presque toujours exact comme un historien, mais surtout dans la description qui suit : le soleil naissant projetait sur la vaste mer ses rayons brisés par les ondes ; le ciel était sans nuage ; les vents en silence laissaient régner dans l’air le calme et la sérénité, et l’océan semblait aplanir ses flots pour offrir à la guerre un théâtre immobile. Alors chaque navire quitte sa place, et d’un mouvement égal s’avancent ; d’un côté, ceux de Massalie, de l’autre ceux de Rome. D’abord la rame les ébranle, et bientôt, à coups redoublés, elle les soulève et les fait mouvoir[9]. La flotte des Romains se range en forme de croissant ; aux extrémités se placent les puissantes trirèmes, et les galères surmontées de quatre ou de cinq bancs de rameurs ; les plus faibles garnissent le centre. Au milieu de la flotte et au-dessus d’elle s’élève, comme une tour, la poupe du vaisseau prétorien ; six rangs de rameurs lui font tracer un large et profond sillon, et ses longues rames s’étendent au loin sur la mer. Dès que les flottes ne sont plus séparées que par l’espace qu’un vaisseau peut parcourir d’un seul coup d’aviron, mille voix remplissent les airs, et l’on n’entend plus, à travers ces clameurs, ni le bruit des raines, ni le son des trompettes. La mer tout à coup blanchit d’écume ; on voit les rameurs balayer les flots et, renversés sur leurs bancs, se frapper le sein du levier qu’ils ramènent. Les proues se heurtent à grand bruit ; les vaisseaux se repoussent l’un l’autre ; mille traits lancés se croisent dans l’air, bientôt la mer en est semée. Déjà les deux flottes se déploient, et les vaisseaux divisés se donnent un champ libre pour le combat. Alors, comme dans l’océan, si le flux et le vent sont opposés, la mer avance et le flot recule ; de même les vaisseaux ennemis sillonnent l’onde en sens contraire ; la masse d’eau que l’an chasse est à l’instant repoussée par l’autre, et balancée entre deux rames ; elle y demeure comme en suspens. Mais les vaisseaux de Massalie étaient plus propres à l’attaque, plus légers à la fuite, plus faciles à ramener par de rapides évolutions, plus dociles à la main du pilote ; ceux des Romains au contraire, par leur pesanteur et leur stabilité, avaient pour eux l’avantage d’un combat de pied ferme, et tel que sur la terre on peut le donner. Brutus dit donc à son pilote : — Pourquoi laisser les deux flottes se disperser ainsi sur les eaux ? Est-ce d’adresse que tu veux combattre ? a ramasse nos forces, et que nos vaisseaux présentent le flanc à la proue ennemie. — Le pilote obéit, et le combat change. Dès lors chaque vaisseau qui, de sa proue, heurte le flanc des vaisseaux de Brutus, y reste attaché, vaincu par le choc, et retenu captif par le fer qu’il enfonce. D’autres sont arrêtés par des griffes d’airain ou liés par de longues chaînes ; les rames se tiennent enlacées, et les deux flottes, couvrant la mer, forment un champ de bataille immobile. Ce n’est plus le javelot, ce n’est plus la flèche qu’on lance ; on se joint, on croise les armes, on se bat l’épée à la main[10]. Dans ce conflit, Brutus courut un grand danger. Deux trirèmes massaliotes, ayant remarqué la galère prétorienne, facile à reconnaître à son pavillon, se lancèrent sur elle des deux bords ; mais le pilote de Brutus prévit le coup, et échappa si légèrement et si à propose que les deux navires assaillants se heurtèrent avec violence : l’un brisa son éperon, et fut fracassé ; alors les vaisseaux ennemis, arrivant à force de rames, les attaquèrent, et sur-le-champ les coulèrent bas. Les vaisseaux de Nasidius ne rendirent aucun service, et se retirèrent bientôt du combat : les hommes qui les montaient n’avaient point leur patrie sous les yeux ; et le salut de leur famille ne les forçait pas à affronter la mort ; ils ne perdirent aucun bâtiment. Des galères massaliotes, cinq furent coulées à fond, quatre furent prises ; une se retira avec la flotte de Nasidius, qui sur-le-champ fit voile pour l’Espagne citérieure. Les Massaliotes envoyèrent devant une des galères qui leur restaient, pour porter à leurs frères la désastreuse nouvelle [César, B. C., 2, 5-6]. Du camp de Trebonius, situé sur une des hauteurs qui avoisinaient Massalie au couchant, l’œil plongeait au loin dans l’enceinte de cette ville immense, sur ses rues, sur ses places, sous les portiques de ses édifices [César, B. C., 2, 5]. C’est de là que, durant la bataille, l’armée romaine observait les mouvements divers de cette population inquiète ; les filles et les femmes se pressant vers les temples ; baignant de pleurs les statues des dieux ; les vieillards sur les places, tantôt mornes et silencieux, tantôt exaltés par l’enthousiasme et la confiance ; les soldats postés de garde sur les murailles, laissant parfois échapper leurs armes pour lever au ciel des bras suppliants [Ibid.] ; puis, aussitôt que la trirème messagère de malheur fut aperçue du port, les Romains virent toute la foule y courir hors d’haleine, et alors éclater les signes de la plus touchante affliction. C’était, dit l’historien de cette guerre [César, B. C., 2, 7], un deuil aussi profond, c’était une désolation aussi violente que si la ville eût été prise d’assaut et mise au pillage. Cependant les Massaliotes persistèrent dans leur héroïque défense, et continuèrent à gêner du côté de la terre les travaux des assiégeants. Les Romains, de leur côté, ne montraient pas moins d’opiniâtreté et de bravoure. Trebonius construisit avec un travail immense des machines de toute espèce, livra des assauts, repoussa des sorties, et enfin, après plusieurs mois, vint à bout de faire brèche à la muraille. Une partie d’une tour, sapée par, le pied, tomba, l’autre menaçait ruine ; et les Romains, en achevant de la renverser, se voyaient maîtres de la ville. Dans ce pressant danger, les assiégés eurent recours à la commisération du vainqueur. Ils sortent en foule par la porte voisine, désarmés, vêtus en suppliants, les bras tendus vers l’armée ennemie. A ce spectacle nouveau l’attaque cesse ; les soldats, quittant les machines, accourent de toutes parts pour voir et savoir ce que cela signifiait ; les généraux arrivent bientôt. Alors les Massaliotes se jettent à leurs genoux ; ils les supplient d’attendre l’arrivée de César. Ils considèrent leur ville comme prise, disent-ils, puisque les ouvrages des assiégeants sont achevés et la tour ébranlée dans ses fondements ; ils renoncent donc â toute défense, et le délai qu’ils implorent ne peut avoir aucun inconvénient, César, alors comme maintenant, étant toujours maître de leur sort. Ils représentent que, si leurs murs s’écroulent par le choc des machines, si la brèche s’élargit sous le bélier, c’en est fait d’eux et de leur patrie ; la prudence des chefs sera impuissante pour contenir l’ivresse du soldat : Massalie sera saccagée et effacée du monde. Ces plaintes exprimées par les orateurs massaliotes avec une irrésistible éloquence, an milieu des sanglots et des larmes d’un peuple entier, émurent de, pitié les chefs romains [César, B. C., 2, 12]. Trebonius ordonna de cesser l’attaque, laissant seulement une garde aux ouvrages : la compassion fit une espèce de trêve. En attendant l’arrivée de César, des deux côtés on cessa de lancer des projectiles, et, regardant le siège comme une affaire terminée, les assiégeants négligèrent tous les moyens de surveillance et de précaution. César d’ailleurs avait expressément recommandé par lettres à Trebonius, de ne pas souffrir que la ville fût prise d’assaut, de peur que, le soldat irrité de cette longue résistance, n’accomplît ses menaces, car il avait juré de la mettre à feu et à sang et de massacrer tout ce qui était en âge de porter les armes. Un tel événement eût terni la gloire du proconsul, qui professait tant d’amour pour les lettres et montrait tant de prétentions à la clémence : puis, une si vieille alliée de Rome méritait bien quelques ménagements. Quoique César portât dans le fond du cœur aux Massaliotes une haine profonde, ses ordres étaient donc sincères ; mais les légions murmuraient ; elles reprochaient amèrement à Trebonius de les frustrer d’une conquête assurée, et de leur ravir le fruit de tant de fatigues [Ibid., 13]. Mais au milieu de la sécurité de cette trêve arriva un événement qui ne fut jamais bien éclairci, et dont les deux partis s’attribuèrent réciproquement tout l’odieux. Soit que les soldats romains eussent les premiers tenté une attaque de nuit [Don Cassius, XLI], soit que l’initiative fût prise par les Massaliotes [César, B. C., 2, 14], ceux-ci sortirent de leurs murailles et mirent le feu aux ouvrages des assiégeants : favorisé par un vent violent, l’incendie enveloppa avec rapidité la terrasse, les mantelets, la tortue, la tour et les batteries ; en un instant tout fut réduit en cendres. Ce succès causa aux assiégés plus de joie que d’utilité réelle. Le soldat romain, animé par la colère, travailla à la reconstruction des ouvrages avec une telle ardeur, qu’en peu de jours tout fut rétabli comme auparavant [Ibid., 14-16]. Cependant la ville était dépeuplée par la famine et par des maladies pestilentielles, fruit du blocus et de la mauvaise nourriture, car, depuis longtemps, on n’y faisait plus usage que de vieux millet et d’orge gâtée, déposés autrefois dans les magasins pour les circonstances urgentes [Ibid., 22]. Sur ces entrefaites, César était de retour à Narbonne, vainqueur de l’Espagne, qu’il avait soumise en quarante jours, et ne tarda pas à paraître sous les murs de Massalie. La ville se remit à son entière discrétion. César lui épargna les horreurs du pillage ; il laissa subsister ses murailles et ses édifices ; il respecta sa liberté et ses lois ; mais il la désarma ; il se fit livrer tous ses vaisseaux et tout l’argent de son trésor ; il la contraignit à recevoir dans ses forts une garnison de deux légions[11]. La catastrophe de Massalie affligea vivement le parti pompéien : pour consoler dans son infortune cette fidèle amie, et lui envoyer encore au-delà des mers une dernière marque d’affection, Pompée et le sénat qui siégeait près de lui, octroyèrent à sa métropole, l’antique Phocée, le titre et les droits de cité libre. Le dictateur (César venait d’être
investi de l’autorité dictatoriale par un décret du peuple) n’avait
puni que Massalie ; ses châtiments portèrent, ensuite sur les villes et les
peuples de Les Gaulois suivirent en foule César dans ses campagnes de
Grèce et d’Afrique ; il les appliquait à tous les services militaires
indifféremment ; les faisant tantôt cavaliers, tantôt fantassins, tantôt
rameurs [Hirtius, B. Afriq., 20-34 et passim.]. L’historien de
la guerre d’Afrique raconte ce trait comme incroyable et vrai, que trente
cavaliers gaulois dépostèrent deux mille chevaux numides, et les chassèrent
jusque sous les murs d’Adrumète [Ibid., 6]. Dans un combat de la
même campagne, les cavaliers gaulois de Labienus (car les Pompéiens avaient aussi leurs Gaulois,
enrôlés pour la plupart dans Triomphant de tous ses ennemis, César versa à pleines mains les bienfaits sur les Transalpins qui l’avaient si bien secondé. La légion de l’Alouette fut décorée en masse du droit de cité romaine [Suétone, César] ; et les braves de Pharsale et d’Alexandrie affermirent, sur le champ de bataille des comices, la dictature perpétuelle qu’ils venaient d’enlever à la pointe du sabre. Cet acte de reconnaissance du dictateur fut très mal accueilli dans Rome, et les nouveaux citoyens se virent exposés plus d’une fois à des injures publiques, aux plus brutales avanies : Cicéron (après la mort de César, est vrai) se laissa emporter jusqu’à les qualifier, en plein sénat, d’égout de la république, qui servait de réceptacle à tous les crimes [Philpp., 13]. Quoiqu’il en fût, ils remplirent leurs missions de tout genre avec tant de zèle, ils se montrèrent en tout si utiles et si dévoués au pouvoir, qu’Antoine, qui convoitait l’héritage de la dictature, proposa pour eux, dans la suite, une seconde récompense nationale [Cicéron, ibid.]. La vanité du conquérant l’emporta néanmoins sur ce
penchant intéressé qu’il montrait envers En effet cette intrusion des Transalpins dans l’assemblée aristocratique blessait profondément les Pompéiens, les partisans de la vieille constitution romaine, ceux, en un mot, qui tenaient, comme on disait, à la majesté du nom romain. A les entendre tout était perdu, les arts comme la domination de Rome, la parole comme la liberté. Parce que, aux conseils de leurs vainqueurs, quelques citoyens d’un peuple injustement attaqué et plus injustement conquis plaidaient la cause de leurs frères avec un accent peut- être un peu rude, on s’écriait qu’il y avait tumulte gaulois dans l’éloquence ; et Cicéron laissait échapper ces plaintes douloureuses : Adieu l’urbanité ! Adieu la fine et élégante plaisanterie ! la braie transalpine a envahi nos tribunes[19]. Le système de modération appliqué par J. César [41 av.
J.-C.] à la province chevelue avait produit en peu d’années des fruits
précoces et abondants. Voyez, disait le consul
Marc-Antoine dans le panégyrique du dictateur ; voyez
cette Gaule, qui naguère nous envoya les Ambrons et les Cimbres, cultivée
aujourd’hui comme l’Italie. Des communications nombreuses et sûres sont
ouvertes d’une de ses extrémités à l’autre : la navigation est libre et
animée, non pas seulement sur le Rhône et Ce fut alors que les innombrables difficultés se manifestèrent,
et la république romaine s’aperçut que les cités chevelues n’étaient
nullement résignées à la dépendance. Le consul M. Agrippa, chargé de cette
organisation, ne fut occupé, pendant tout le temps de sa mission, que de
répressions violentes et de guerres, du nord au midi. Il porta ses armes dans
l’Aquitaine soulevée toute entière[20] ; rappelé
bientôt vers le Rhin, il courut le défendre contre les bandes germaniques que
les sollicitations des Gaulois, leurs propres querelles et le pillage
amenaient sur l’autre rive. Les Ubes avaient déjà traversé, Agrippa leur
permit de rester et de s’établir le long du fleuve, partie sur le territoire
des Trévires, partie sur celui des Ménapes[21]. Il concéda aux
Tungres, autre tribu germanique, ces terres rendues désertes par l’anéantissement
des Éburons [Procope, rer. Goth, I], ces ruines
ensanglantées, tombeau de tout un peuple. Agrippa fut le fondateur du système
continué et développé après lui, qui consistait à peupler la frontière
gauloise de Germains chassés par les bouleversements de leur pays, ou faits
prisonniers dans les guerres. Rome créait ainsi sur le point le plus
vulnérable de sa province une population belliqueuse, ennemie des autres
Germains, non moins ennemie de la race gauloise, avec laquelle elle ne se
confondait point, et dévouée au gouvernement de qui elle tenait ses foyers.
Agrippa retourna à Rome sans avoir rien fondé pour l’organisation provinciale
de Maître unique de la république romaine, sous le nom d’Auguste,
Octave César voulut organiser définitivement Il s’occupa d’abord de L’empereur n’oublia pas non plus de châtier, indirectement toutefois, Massalie, cette ville étrangère qui avait eu l’imprudence de prendre sans nécessité un parti dans les discordes de Rome, et surtout d’y demeurer fidèle ; il excita sous main ses colonies à l’abandonner. Antipolis, le plus populeux et le plus florissant des établissements massaliotes en Gaule, déclara tout à coup appartenir au peuple romain, comme faisant partie de l’Italie ; prétexte ridicule et grossièrement faux, puisque Antipolis était située sur la rive droite du Var, commune frontière des deux pays. Néanmoins, le sénat romain l’accueillit sérieusement et le reconnut valable après délibération solennelle [Strabon, 4] : Antipolis, à droite du Var, fut donc dès lors ville italienne et colonie latine, tandis que Nicæa, située à gauche et véritablement en Italie, continua de rester ville grecque et colonie massaliote [Strabon, 4 ; Pline, III, 4-5]. Agathê se sépara pareillement de sa métropole ; eue demanda et obtint le titre de ville romaine [Pline, III, 4]. Ce ne fut pas tout : la colonie maritime de Forum Julii, destinée par le dictateur à précipiter la ruine de la puissance massaliote, reçut de son fils d’immenses développements ; Auguste en fit un des grands arsenaux de l’empire [Strabon, 4 ; Pline, III, 4], ce qui exemptait les habitants de tout subside et de tout service autre que le service de mer. Tout en s’occupant de ces réformes dans Le premier soin du législateur devait être d’imprimer à
ces petits États, à ces confédérations, à ces races diverses et isolées, une
forte unité politique qui rompit les habitudes et l’esprit de l’ancien ordre
social ; puis de faire disparaître promptement tout ce qui pouvait perpétuer
les traditions nationales, surtout les souvenirs héroïques de la dernière
guerre : la division territoriale adoptée par Auguste, toute arbitraire,
toute bizarre qu’elle paraisse à la première vue, fut dans le fond
merveilleusement combinée pour ce résultat. La juxtaposition successive des
races sur le sol de Lugdunum était de fondation romaine très récente ; il ne
datait pas seulement de la conquête de Quoique des villes grandes et illustres existassent dans
la section centrale de Restait à déraciner ces idées invétérées de prééminence
que l’ordre politique gaulois attachait à certains peuples, à certaines
villes ; restait surtout à effacer les souvenirs glorieux, empreints à
quelques localités et à quelques noms, par la guerre de l’indépendance ; en
un mot restait l’oeuvre importante de dépayser, pour ainsi dire, toutes les
traditions. Auguste y travailla non sans succès. On a vu César, immédiatement
après la conquête, accorder à plusieurs lieux la faveur de porter son nom ; il
avait créé des villes juliennes par un motif tout personnel, dans le but d’acquérir
une clientèle nombreuse et des soldats dévoués : son successeur, en créant
des villes soit augustales, soit césariennes, fut mu par une
pensée plus haute et purement politique. Cette mesure, assez indifférente en
apparence, contenait pourtant tout un système d’attaque et de réaction contre
le passé. Auguste choisit, pour les dépouiller de leurs vieux noms, celles
des villes qui se recommandaient le plus aux respects de Auguste appliqua ensuite à L’organisation militaire du pays appelait aussi son attention. Il établit d’abord sur la rive gauche du Rhin deux camps de quatre légions chacun, destinés à réprimer à la fois les mouvements de la population gauloise et les incursions germaniques [Tacite, Ann., 4, 5]. Donnant en outre une nouvelle extension au système déjà mis en oeuvre par Agrippa, il recommanda de transplanter en Gaule, le long du fleuve, soit de gré, soit de force, le plus de Germains- qu’il se pourrait. On verra plus tard avec quelle rigueur ses ordres furent exécutés[49]. Quant à la population indigène, elle fut presque totalement désarmée dans les provinces du centre et du midi[50]. D’après les moeurs de l’ancienne société, tout Gaulois était soldat, tout Gaulois avait ses armes : Auguste restreignit cette capacité à une milice peu nombreuse qui se bornait à la police des villes et des campagnes. Les cités riches et populeuses furent obligées, il est vrai, d’entretenir chacune soit des cohortes d’infanterie, soit une division de cavalerie équipées et exercées à la romaine[51], mais ces troupes régulières dépendirent uniquement des généraux et des gouverneurs romains ; les cités n’eurent aucun droit sur elles : elles formèrent des corps auxiliaires toujours prêts à marcher contre les troubles du dedans ou du dehors à la première réquisition des lieutenants de l’empereur. On sent combien aisément le séjour des mêmes camps, l’habitude d’une commune discipline, devaient les rapprocher des Romains, et les rendre enfin étrangères à leur patrie. Ces mesures assuraient aux Romains la possession du territoire,
il fallait encore celle des esprits : des améliorations successives la
préparèrent avec sagesse. Une école fut fondée dans Augustodinum pour l’enseignement
de la langue latine, de la législation et des sciences des Romains [Tacite,
Ann., 3, 43]. Massalie seconda par son influence forte et
salutaire le développement de l’instruction [Strabon, 4]. Tolose,
Arélate, Vienne[52],
toutes les villes considérables de Venait enfin la question de l’ordre civil, et de l’ordre religieux, fondement du pre |