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OCTAVE, Antoine et Lépide avaient cessé d’être ennemis : forcés par un intérêt commun de se réunir pour abattre Pompée dans l’Occident, Cassius et Brutus dans l’Orient, et le parti nombreux qui favorisait les conjurés à Rome et dans toute l’Italie, ils se rendirent de concert sur les rives du Panaro, près de Modène, suivis chacun de cinq légions. Ils choisirent pour le lieu de leur conférence une petite île située au milieu de ce fleuve. Lepidus y entra le premier pour s’assurer qu’on n’avait point de piège à y craindre : Sur le signal qu’il fit aux deux autres généraux de s’avancer, ils laissèrent chacun trois cents hommes à la tête des ponts, et entrèrent dans l’île. Leur conférence se tint dans un lieu nu et découvert. Octave, comme consul, les présidait ; leur délibération dura deux jours. On y décida qu’Octave donnerait sa démission du consulat, et que, pour faire cesser toutes les calamités de la guerre civile, le gouvernement de la république serait confié à un triumvirat composé de Lepidus, d’Antoine et d’Octave, que les triumvirs nommeraient à toutes les magistratures pour cinq ans, et qu’ils se partageraient les gouvernements des provinces. Antoine eut celui de toute On décida qu’Antoine et Octave seraient chargés de diriger la guerre contre Brutus et Cassius ; que Lepidus, revêtu du consulat, resterait à Rome pour y maintenir l’ordre, et gouvernerait l’Espagne par ses lieutenants. Les triumvirs partagèrent aussi entre eux les légions ils en eurent chacun vingt sous leurs ordres. Comme ils voulaient exciter le zèle de l’armée, ils lui abandonnèrent tout le territoire et toutes les propriétés de dix-huit grandes villes, telles que Capoue, Reggium, Benevente, etc., dont les habitants se virent ainsi dépouillés de leurs biens. Ils convinrent enfin, sous prétexte de se délivrer de tout danger intérieur pendant qu’ils porteraient la guerre au dehors, d’exterminer leurs ennemis par une proscription. Le premier motif qui porta les triumvirs à ordonner le
massacre de tant de citoyens fut le besoin d’argent. Cassius et Brutus
levaient avec facilité dans l’Orient d’immenses contributions qui assuraient
la solde et la subsistance de leurs nombreuses armées. Les triumvirs, au
contraire, manquaient de tous les moyens nécessaires à l’entretien de leurs
troupes. L’Italie était épuisée par la guerre civile ; De plus, ces mêmes triumvirs n’avaient sous leurs yeux que trop d’exemples récents propres à enflammer leurs passions. Le cruel Sylla s’était vu tranquille possesseur du pouvoir suprême ; et profitant de la terreur qui survivait à sa puissance, il avait fini paisiblement ses jours en simple citoyen, au milieu des familles consternées de ses victimes. La douceur de Pompée encourageant au contraire l’audace de ses ennemis, il s’était vu lâchement servi et cruellement immolé. Enfin, tout à l’heure, on venait de voir tomber César sous le poignard de conjurés qui devaient la vie à sa clémence. Octave, Antoine et Lépide, moins grands, plus haïs et plus ambitieux que Sylla, résolurent de l’imiter. Dans les premiers moments ils n’ordonnèrent la mort, que de dix sept proscrits, désignés par leur haine, et redoutables par leur influence. La vengeance partagea entre eux leurs victimes, comme ils s’étaient partagé les légions et les provinces de l’empire. Ils se firent mutuellement l’affreux sacrifice des sentiments les plus chers et des devoirs les plus sacrés. Antoine livra au fer de ses collègues son oncle Lucius ; Lepidus, son propre frère ; Octave, son tuteur Torranius, et Cicéron, dont il défendit quelque temps la vie, moins sans doute par reconnaissance que par la crainte d’imprimer à sa mémoire une tache éternelle. Cet illustre orateur fut immolé à la haine implacable d’Antoine, Les agents des triumvirs portèrent sur-le-champ à Rome l’ordre fatal qui tranchait les jours de ces premiers proscrits : les uns furent saisis et frappés dans les bras de leurs femmes et de leurs enfants ; d’autres dans les temples, dans les rues et sur les places publiques ; quelques-uns au milieu de la joie tranquille des festins ; plusieurs, tels que le tribun du peuple Salvius, au moment où ils remplissaient les fonctions de leurs charges. Ces exécutions sanglantes répandent dans la ville un effroi d’autant plus grand qu’on ignorait encore jusqu’où s’étendait la proscription. Chacun tremblait pour lui-même ; le tumulte devient universel ; les plus timides se cachent dans les lieux les plus retirés ; les plus prudents s’éloignent, les plus hardis songent à se défendre : d’autres, dans leur désespoir, se disposent à incendier les édifices publics et leurs propres maisons. Dans cette ville immense, au milieu des ombres de la nuit, la mort semblé planer sur toutes les têtes ; chaque citoyen, en rencontrant un homme, le prend pour un bourreau. Le consul Pédius parcourait les rues de Rome, précédé de hérauts ; il parvint enfin à calmer cette agitation, en promettant qu’au lever du jour toutes les inquiétudes seraient dissipées. Il publia en effet le lendemain la liste des dix-sept victimes dévouées à la mort ; et comme les triumvirs ne l’avaient point mis dans leur fatal secret, il garantit à tous les autres citoyens une entière sécurité ; Pédius était tellement excédé de ses efforts pour apaiser le soulèvement du peuple, qu’il en mourut dans la journée. Les triumvirs rentrèrent peu de temps après dans Rome à la tête de leurs cohortes prétoriennes ; ils y furent reçus successivement, et chacun de leurs triomphes dura trois jours. Le tribun du peuple Publius Titius proposa solennellement et fit décréter une loi qui établit pour cinq ans le triumvirat confié à Lepidus, à Antoine et à Octave, avec une autorité égale à celle des consuls. Les jours suivants on plaça sous les yeux du peuple, dans différents quartiers de la ville, de nouvelles tables de proscriptions. La première contenait cent cinquante noms. La cupidité, la peur, la haine et la vengeance, ces quatre funestes éléments des fureurs de la tyrannie, étendirent successivement ces tables sanglantes qui comprirent enfin dans leurs funèbres registres trois cents sénateurs et plus de deux mille citoyens. Toutes les têtes dévouées à la mort étaient mises à prix. Chacun vendait sa conscience, l’homme libre pour de l’or, l’esclave pour de l’argent et pour la liberté. On ne touchait cet affreux salaire qu’en présentant la tête du proscrit. La mort punissait la vertu qui voulait dérober une victime aux tyrans, et les ordres les plus sévères ordonnaient à tout citoyen d’ouvrir ses foyers, jusque-là toujours inviolables, aux recherches des bourreaux. Ainsi le crime ne rencontrait point d’obstacle, et l’innocence ne trouvait point de refuge. Les usurpateurs puissants et sanguinaires, couronnés par la fortune, encensés par la flatterie de leurs contemporains ; n’ont pour juges que la postérité, et la vertu qu’ils foulent aux pieds ne peut être vengée que par l’histoire. C’est son burin seul qui grave sur leurs fronts les traits ineffaçables de la haine et du mépris. Il nous a conservé le préambule des tables de proscriptions, que nous transcrivons textuellement, et qu’on avait ainsi rédigées : Marcus Lepidus ; Marcus Antonius, Octavius César, élus par le peuple pour rétablir l’harmonie et ramener le bon ordre dans la république, proclament ce qui suit : Si les méchants, par un effet de leur déloyauté naturelle, ne s’efforçaient point à exciter la commisération quand elle leur est nécessaire, et si, ne devenant point ensuite ennemis de leurs bienfaiteurs, ils ne conspiraient pas contre ceux qui les avaient sauvés, Caïus César ne se serait point vu assassiné par les ingrats que la guerre lui avait livrés ; et qu’il avait comblés d’amitié, de richesses et de dignités, après leur avoir sauvé la vie. Nous-mêmes, enfin, nous ne nous verrions pas forcés de sévir avec tant de rigueur contre les mêmes hommes, qui, non contents de nous accabler d’outrages, nous ont déclarés ennemis de la patrie. L’expérience nous a convaincus qu’on ne peut désarmer par la clémence ceux qui ont conspiré notre perte, et dont les mains fument encore du sang de César ; et lorsque nous prévenons nos ennemis pour ne point nous exposer à devenir leurs victimes on ne peut nous accuser d’injustice, de cruauté, ni d’excès dans nos vengeances. On doit se rappeler les maux que nous avons soufferts et ceux qu’éprouva César. Ses captifs, les hommes qu’il avait garantis de la mort, et que son testament appelait même à sa succession, l’ont percé en plein sénat de vingt-trois coups de poignard, en présence des dieux, quoiqu’il fût revêtu de la principale magistrature, quoiqu’il, fût investi du suprême pontificat. Ils ont étendu à leurs pieds ce grand homme qui avait soumis au peuple romain les nations les plus formidables, franchi les Colonnes d’Hercule, traversé des mers que n’avaient point encore bravées les navigateurs, et découvert des régions jusqu’alors inconnues aux Romains. Après cet attentat, les autres citoyens qu’une juste sévérité nous force à punir, loin de remplir leurs devoirs, et de livrer ces assassins à la rigueur des lois, leur ont confié des magistratures et des provinces, qui leur donnent le pouvoir de s’emparer des trésors de la république, de lever des troupes contre nous, et d’appeler aux armes des peuples barbares, implacables ennemis de Rome. On les a vus soulever par la terreur, contre la république, des nattions alliées, et porter le fer et la flamme dans les villes qui ont voulu nous rester fidèles. Déjà notre vengeance a fait justice de quelques-uns de ces misérables ; bientôt, avec l’assistance des dieux, leurs complices subiront le même sort. Nous venons d’exécuter ce noble dessein dans l’Espagne, dans les Gaules, et en Italie ; il ne nous reste plus qu’a combattre quelques meurtriers de César qui se trouvent encore armés au-delà des mers : mais lorsque nous nous disposons, citoyens, à entreprendre pour vous cette guerre étrangère, il serait également contraire aux intérêts de la république et à votre sûreté, comme à la notre, de laisser en liberté derrière nous le reste de nos communs ennemis, trop disposés à profiter de notre absence et des chances, diverses de la guerre. L’expédition dont nous nous sommes chargés est urgente : nous avons pensé qu’au lieu de compromettre la patrie par une funeste lenteur, nous devions nous hâter d’exterminer les hommes qui, les premiers, ont voulu nous flétrir du nom d’ennemis de la patrie, nous et les armées qui servaient sous nos ordres. De quel immense nombre de citoyens, leurs barbares décrets avaient prononcé la ruine, sans craindre le courroux des dieux ni celui des hommes ? Notre vengeance ne sera pas aussi cruelle que leur furie, nous ne l’étendrons pas sur une aussi grande multitude de victimes ; nous n’immolerons point tous ceux qui se sont déclarés nos ennemis, ou qui ont conspiré contre nous ; on ne verra point dans nos tables de proscriptions tous ceux dont la fortune ou les hautes dignités ont pu exciter quelques haines ou quelques rivalités ; nous n’imiterons pas la rigueur de ce magistrat suprême qui, avant nous et comme nous, se vit chargé de rétablir le calme dans la république, et auquel vous décernâtes le nom d’Heureux en considération de ses succès. Nous ne nous vengerons que des plus coupables ; sans cette mesure, que votre propre intérêt exige autant que le nôtre, vous vous verriez bientôt tous en proie aux plus affreuses calamités. Il est également nécessaire d’accorder quelque satisfaction à l’armée, exaspérée de tant d’injures, et proclamée ennemie de la patrie lorsqu’elle combattait pour elle. Nous pourrions sans doute frapper nos criminels ennemis successivement, et sans rendre leur liste publique ; mais il nous a semblé préférable, au lieu de les saisir à l’improviste, de faire inscrire leurs noms sur ces tables de proscriptions, pour éviter toute méprise funeste, et pour empêcher que nos soldats, dépassant les bornes qui leurs sont prescrites, n’immolent ceux que nous voulons sauver. Par cette mesure, nous sommes certains qu’ils n’attaqueront que les coupables dont l’arrêt est prononcé. Fassent donc les dieux que personne ne donne asile aux proscrits, que personne ne les défende et ne se laisse corrompre par eux ! Quiconque sera convaincu d’avoir tenté directement ou indirectement de les sauver sera inscrit sans pitié sur ces tables. Ceux qui leur auront donné la mort et qui nous présenteront leurs têtes recevront de nous, pour chaque victime, l’homme libre, vingt-cinq mille drachmes attiques ; l’esclave, dix mille et la liberté, avec les droits de cité dont jouissait son maître. Ceux qui feront connaître la retraite d’un proscrit obtiendront la même récompensé : au reste les noms des dénonciateurs et de tous ceux qui auront exécuté nos ordres ne seront écrits sur aucun registre, afin qu’ils restent à jamais inconnus. Ce monument de la plus affreuse tyrannie dévoilait les secrets qu’elle s’efforce ordinairement de dérober à tous les regards. Dans tous les temps l’esprit de parti excite les mêmes passions, porte aux mêmes cruautés ; mais il se couvre au moins du voile de la justice, et peu de tyrans eurent l’impudeur de publier ainsi leurs plus honteuses pensées. Dès que les tables de proscriptions furent affichées, on ferma les portes de la ville, et de nombreuses troupes de soldats se répandirent autour des remparts pour ôter toute voie de salut aux proscrits. De ce moment les satellites des triumvirs, se dispersant dans Rome, commencèrent leurs sanglantes exécutions. Un nouveau genre de terreur plana sur la capitale du monde ; ce n’était point cette terreur qu’éprouve une ville assiégée, et qui laisse encore quelque espoir dans le secours des armes et dans la modération du vainqueur. Les victimes livrées au fer des tyrans, plus malheureuses que celles qui sont frappées d’une horrible contagion et qui voient les objets les plus chers fuir leur approche, non seulement ne trouvaient ni consolations, ni retraites, ni défenses, mais elles redoutaient à la fois le poignard de leurs bourreaux, la trahison de leurs esclaves, la cupidité perfide de leurs plus proches parents. Les uns se précipitaient du haut des murs dans le fleuve ; les autres, la torche à la main, périssaient dans leurs maisons enflammées ; ceux-là se jetaient dans les puits, ceux-ci se cachaient dans les égouts, au milieu des immondices. Les personnages les plus distingués, se prosternant en larmes aux pieds de leurs esclaves, empruntaient leur vil costume dans l’espoir d’échapper à la mort : enfin d’autres, plus courageux, ne voulant pas mourir sans vengeance, allaient au-devant des assassins, les attaquaient, et ne tombaient sous leurs coups qu’après en avoir immolé un grand hombre. Ces jours affreux réveillèrent tous les ressentiments et servirent toutes les haines. Chacun dénonçait, assassinait son ennemi, pillait sa maison et s’emparait de ses richesses. La crainte des tyrans forçait l’amitié à la fuite et la nature au silence. L’or corrupteur des triumvirs récompensa des crimes inouïs ; des fils dénaturés, des épouses infâmes, portant à la main la tête de leurs pères et de leurs époux, vinrent audacieusement recevoir le honteux salaire de leurs exécrables forfaits. Mais si le ciel permet que le crime opprime souvent la vertu sur la terre, elle ne peut jamais en être totalement bannie ; et, dans les temps de la corruption la plus déplorable, on voit encore briller quelques-uns de ses nobles rayons. Au milieu de tous ces actes de tyrannie, de trahison, de lâcheté, Rome eut à citer des traits nombreux de courage et de générosité. La mère d’Antoine avait caché quelque temps chez elle son frère Lucius. Les assassins, découvrant son asile, voulaient l’arracher de ses bras ; elle court au Forum et, s’adressant à son fils aîné, assis sur son tribunal avec ses collègues : Triumvir, lui dit-elle, je viens me dénoncer moi-même : j’ai donné asile à Lucius, à votre oncle, à un proscrit. Il restera chez moi jusqu’au moment où vous aurez donné l’ordre de m’égorger en même temps que lui, puisque votre loi applique la même peine aux proscrits et à ceux qui veulent les sauver de la mort. Antoine lui reprocha sa pitié pour son frère, elle ne l’avait point empêché d’approuver le décret qui le déclarait lui-même ennemi de la patrie ; cependant, vaincu par la nature, cet homme barbare demanda à ses collègues la grâce de Lucius. La femme d’Acilius, prodiguant toutes ses richesses aux satellites des triumvirs, sauva la vie de son époux, qui s’échappa escorté par les soldats chargés de le poignarder. L’épouse d’Ancius enferma son mari dans une malle, le fit sortir sur le dos d’un portefaix, et l’accompagna dans sa fuite. Un esclave de Panopion, couchant dans le lit de son maître et couvert de ses habits se laissa égorger à sa place. Le fils de Geta, ayant fait courir le bruit de la mort de son père, feignit de brûler ses restes sur un bûcher ; s’étant ensuite déguisé avec lui sous un costume rustique, il gagna les bords de la mer, porta le vieillard sur ses épaules, et mérita la même gloire que le pieux Énée. Quelques proscrits traversèrent l’Italie, travestis en satellites des tyrans, et répandant partout, l’effroi qui les poursuivait. Sextus Pompée couvrait alors les côtes d’une foule de bâtiments légers ; il recueillit sur ses vaisseaux un assez grand nombre de ces malheureux, échappés à la rage des proscripteurs. Cicéron, fuyant loin de Rome, s’était embarqué dans une nacelle ; l’état de souffrance où il se trouvait ne lui permit pas de supporter le mouvement des flots ; il revint à terre, et s’enferma dans une de ses maisons de campagne près de Capoue. Le croassement de plusieurs corbeaux, excités par l’approche des soldats qui le cherchaient, éveilla ses esclaves : ils prirent ce bruit pour un avertissement des dieux, placèrent leur maître dans une litière, et le portèrent au fond d’une forêt, dont l’épaisseur leur laissait l’espoir d’échapper à tous les yeux. Déjà les soldats envoyés à la poursuite de l’illustre proscrit, trompés par le faux bruit de son embarquement, se disposaient à s’éloigner, mais un client de Claudius, mimé par une vieille haine, indiqua au centurion Lénas le sentier que Cicéron avait suivi. Marchant promptement sur ses traces, il ne tarda pas à l’atteindre. Dès que Cicéron le vit approcher, sans proférer une parole il présenta sa tête aux assassins, qui la coupèrent ainsi que sa main, et les portèrent dans Rome à son implacable ennemi. Antoine était sur son tribunal dans le Forum, lorsque Lénas lui présenta les restes sanglants du père de la patrie : Antoine, à leur aspect, laissa éclater une cruelle et indécente joie, décerna une couronne à l’assassin, lui donna deux cent cinquante mille drachmes, et commanda d’attacher à la tribune aux harangues la tête et la main de cet orateur célèbre. Les regrets du peuple firent longtemps accourir près de cette tribune une foule désolée, plus nombreuse que celle qu’attirait autrefois son éloquence. La féroce Fulvie, veuve de Claudius, femme d’Antoine, et digne par ses fureurs de ses deux époux, vint jouir du plaisir barbare de la plus méprisable vengeance, armée d’un poinçon d’or, elle perça cruellement la langue de ce grand homme, dont elle croyait encore entendre tonner la voix dans ses Philippiques. Fulvie, plus avide et plus déhontée que les triumvirs, payait comme eux des assassins, et désignait à la mort ses propres victimes. Elle avait longtemps convoité la riche campagne de Ruffus ; le malheureux fut égorgé ; et lorsqu’on présenta ses restes à Antoine, le triumvir, se souvenant que le nom de Ruffus ne se trouvait pas inscrit sur les tables, dit froidement : Ceci ne me conche pas ; portez cette tête à Fulvie. Tous ces massacres ne remplissaient pas assez promptement le trésor des proscripteurs ; et comme il leur manquait encore vingt millions de drachmes pour les besoins de la guerre, ils en rendirent compte au peuple, et firent publier un décret qui levait un énorme tribut sur quatorze cents femmes, les plus distinguées et les plus riches de Rome. Le même décret les obligeait à déclarer leur fortune, et promettait de fortes récompenses à ceux qui dénonceraient les biens qu’on aurait voulu cacher. Les dames romaines frappées par cette loi, espéraient d’abord émouvoir en leur faveur les femmes et les parentes des triumvirs. La sœur d’Octave et la mère d’Antoine les accueillirent avec douceur, mais sans pouvoir leur prêter un utile appui. Fulvie leur ferma sa porte ignominieusement. Indignées de cet affront, elles se rendent au Forum, traversent la foule ; et s’approchent de la tribune. Hortensia, fille du célèbre orateur Hortensius, s’adressant aux triumvirs, leur dit avec fermeté : Décidées à suivre d’abord une marche convenable à notre sexe, nous avons imploré le secours de vos femmes, mais l’accueil indécent de Fulvie nous force à venir sur la place publique vous demander justice. Déjà vos rigueurs nous ont enlevé nos pères, nos époux, nos frères, sous prétexte qu’ils vous avaient traités en ennemis. Si vous nous privez aujourd’hui de nos biens et de tout moyen d’élever nos enfants, vous nous précipiterez dans un abaissement indigne de nos mœurs et de notre rang. Nous accusez-vous d’avoir agi
hostilement contre vous ainsi que ceux dont nous pleurons la mort ? Alors
inscrivez-nous comme eux sur vos tables de proscriptions ; mais si vous reconnaissez
que des femmes n’ont pu rendre aucun décret contre vous, qu’elles n’ont
ravagé aucune de vos maisons, et qu’elles n’ont point armé de légions pour
vous combattre, pourquoi nous donner part aux châtiments, quand nous n’en avons
pas pris aux injures ? Nous ne vous envions ni les commandements, ni les magistratures, ni les honneurs que vous vous disputez au prix de tant de sang ; notre fortune, dites-vous vous est nécessaire pour soutenir la guerre. Et dans quel temps la république, qui a toujours eu des ennemis à combattre, a-t-elle soumis les dames romaines aux taxes que vous exigez ? Une fois seulement, il est vrai, nos mères, animées d’un sentiment héroïque, croyant la république exposée aux plus grands périls, et Rome réduite à la dernière extrémité par les Carthaginois, offrirent de contribuer aux besoins publics ; mais cette contribution volontaire ne fut point prise sur leurs terres, sur leurs dots, sur tout ce qui était nécessaire à la subsistance de leurs familles ; elles ne sacrifièrent à la patrie que leur luxe, leurs bijoux, leurs ornements, et n’eurent à redouter ni contrainte, ni violence, ni délations. Aujourd’hui quel est donc le danger qui menace l’empire romain ? Que les Parthes, que les Gaulois paraissent aux pieds de nos murs, »et vous verrez que nous égalons nos mères en vertus ! Mais jamais nous n’offenserons les dieux en contribuant aux frais d’une guerre civile : vous implorez en vain nos secours, lorsque vous allez vous déchirer mutuellement, nous n’en avons offert ni à César ni à Pompée ; Marius n’en exigea pas de nous ; Cinna ne tenta point de nous y contraindre, et Sylla lui-même, le tyran de notre patrie, plus juste que vous qui prétendez rétablir l’ordre et la paix, n’osa point nous imposer de tribut. A ce discours, les triumvirs, frémissant de rage et de colère et craignant ce premier exemple de courage, ordonnèrent aux licteurs d’éloigner ces femmes de la tribune, et de les chasser de la place publique ; mais une grande rumeur s’étant élevée de tous côtés parmi le peuple, les licteurs n’osèrent obéir. Les triumvirs rompirent l’assemblée. Le jour suivant ils révoquèrent en grande partie leur décret, et convertirent l’impôt en emprunt d’une valeur modique, qu’ils exigèrent de quatre cents femmes seulement. Ainsi, dans ces jours de décadence, d’horreurs et de lâcheté, tandis que les maîtres du monde courbaient leurs fronts humiliés sous le joug de trois tyrans, les dames romaines, seules résistant aux triumvirs, osèrent leur faire entendre la voix expirante de la justice et de la liberté. Ces horribles proscriptions répandirent la terreur et la consternation dans toute l’Italie ; mais elles portèrent aussi au plus haut degré la fureur et la soif de la vengeance dans le cœur de tous ceux qui purent échapper aux bourreaux, et trouver le moyen de réunir leurs armes à celles des conjurés. Les Romains qui conservaient encore quelques vertus, quelque amour pour la liberté, accoururent dans les camps de Brutus et de Cassius, dont les armées se joignirent à Smyrne. Ces deux généraux, qui avaient abandonné l’Italie en fugitifs,
sans avoir une ville pour appui, une cohorte pour défense, se trouvaient
alors à la tête de quatre-vingt mille hommes, maîtres de l’Asie et de Avant de s’avancer contre eux, ils se vengèrent des Rhodiens et des Lyciens qui leur avaient refusé des contributions. Rhodes fut soumise et saccagée. Les habitants de cette ville opulente ne conservèrent d’autre bien que la vie. Les Lyciens éprouvèrent encore un sort plus cruel ; enfermés dans Xante, leur capitale, ils ne cédèrent ni aux menaces de Cassius, ni aux prières de Brutus. Combattant jusqu’à l’extrémité, au moment où ils voulaient brûler les tours ennemies qui dominaient leurs remparts, l’incendie se communiqua aux maisons de la ville. Brutus s’efforça vainement d’éteindre les flammes ; les Lyciens, désespérés, leur jetèrent sans cesse de nouveaux aliments, s’y précipitèrent, périrent tous, et ne laissèrent que des cendres aux vainqueurs. Quelques historiens accusent Brutus de ce désastre : sa vie entière dément cette calomnie. Cassius en eût été plus capable : ce républicain ardent farouche, ambitieux, combattait encore plus par haine pour les tyrans que par aversion contre la tyrannie. Les plus grands ennemis de Brutus vantèrent toujours la générosité de ses sentiments, la douceur de ses vertus. Il ne commit qu’un seul crime, dont son amour pour la liberté fut la cause et peut-être l’excuse. Ces deux derniers soutiens de la république se rencontrèrent encore à Sardes ; Brutus adressa de vifs reproches à Cassius sur ses concussions et sur d’autres excès qui pouvaient tacher là noble cause que défendaient leurs armes. La querelle s’échauffant était au moment de dégénérer en rupture ; Favonius, un de leurs amis, calma leur animosité. Après cette conférence, Brutus, retiré le soir dans sa tente, se livrait, suivant sa coutume, à l’étude que n’interrompirent jamais ses occupations publiques ; il lisait à la clarté d’une lampe près de s’éteindre : tout à coup entendant quelque bruit, il lève la tête, et voit sa porte ouverte. Un spectre d’une taille gigantesque, d’un aspect effrayant, se présente à ses regards, et fixe sur lui, un œil menaçant : Es-tu, lui dit intrépidement le Romain, un mortel ou un démon ? Quel est le motif qui t’amène à mes yeux ? — Brutus, répond le fantôme, je suis ton mauvais génie ; tu me reverras à Philippes. — Eh bien ! répliqua Brutus sans s’émouvoir, nous nous reverrons. Le spectre disparut. Brutus appela ses esclaves qui assurèrent n’avoir rien vu ; il continua sa lecture ; le lendemain, encore, frappé de cette apparition, il en fit le récit à Cassius qui attribua cette illusion à la chaleur de son imagination fatiguée par un trop long travail. Brutus le crût comme, lui. Sur ces entrefaites, apprenant qu’Antoine et Octave s’avançaient
dans Le monde entier attendait avec effroi l’issue de cette scène sanglante qui devait décider de son sort ; et faire triompher le despotisme ou la liberté. L’espérance et la crainte agitaient alternativement les deux armées. Brutus seul, satisfait d’avoir rempli son devoir, paraissait tranquille sur l’événement. Il disait à ses amis : Quel que soit l’arrêt du sort, je ne cours aucun danger ; si je suis vainqueur, je rends à Rome sa liberté ; si mes ennemis l’emportent, la mort me délivrera de l’esclavage. La force des deux partis était à peu près égale ; ils comptaient chacun plus de cent mille combattants. Les triumvirs campaient dans la plaine ; les conjurés occupaient deux collines près de la ville : leur forte position les rendait maîtres de refuser ou de livrer bataille, comme ils le jugeraient convenable. Ils recevaient de l’Orient tous les vivres nécessaires à leur subsistance. L’île de Thasos était leur magasin. L’armée des triumvirs, au contraire, privée de provisions, se trouvait dans un péril d’autant plus éminent, que Pompée, maître de la mer, empêchait l’arrivée de tout secours et de tout renfort : aussi elle souhaitait vivement une action décisive. Cassius, plus expérimenté que son collègue dans l’art de la guerre, voulait différer le combat, et remporter une victoire plus certaine par la disette que par les armes. Brutus, soit qu’il se méfiât de la constance de ses troupes, soit qu’il ne pût contenir leur ardeur, pressa son collègue de combattre : Je suis impatient, dit-il, de terminer les malheurs du genre humain. Son avis l’emporta. Lorsqu’ils eurent réglé toutes leurs dispositions, Cassius dit à Brutus : Que ferez-vous si nous sommes vaincus ? — J’ai blâmé autrefois dans mes écrits, répondit celui-ci, la mort de Caton, et je croyais qu’en tranchant soi-même ses jours on commettait un crime contre les dieux ; mais j’ai changé d’opinion : décidé à mourir pour ma patrie, je pense avoir le droit de choisir le genre de mort qui me semblera préférable ; et si la fortune m’est contraire, je quitterai une vie pénible sur cette terre pour un monde meilleur. — Mon ami, s’écria Cassius en se jetant dans ses bras, que rien ne nous arrête à présent, puisque d’après cette résolution, nous n’avons plus à craindre de vainqueurs. A ces mots, ils donnèrent le signal du combat. Octave, qu’on accusa toujours de manquer de bravoure, était alors retenu loin de son camp par une maladie réelle ou supposée : Antoine, qui commandait seul, attaqua les troupes de Cassius et les fit plier jusqu’à leurs retranchements. Tandis qu’il remportait cet avantage, Brutus se précipita si impétueusement sur l’armée d’Octave qu’il rompit ses rangs, la mit en déroute, et pénétra jusque dans son camp qu’il livra au pillage. De son côté, Antoine, poursuivant ses succès, mit en fuite la cavalerie de Cassius, et força ses lignes. Cassius montrant une valeur digne de son nom et de sa renommée, fit de vains efforts pour rallier les fuyards : arrachant une enseigne à celui qui la portait, il se précipita au milieu des ennemis, et rétablit un moment le combat. Mais que peut le courage d’un seul ? Son armée, saisie de terreur, resta sourde à sa voix, et il se vit obligé de céder au torrent et de fuir avec elle. Malheureusement un épais nuage de poussière lui dérobait la vue de la défaite d’Octave ; croyant Brutus battu comme lui, et leur cause perdue, il entra dans sa tente et se tua. Brutus, revenu à la tête de ses troupes victorieuses, rallia celles de Cassius, leur rendit l’espérance et le courage, et reprit avec elles son ancienne position. Instruit par l’expérience, il voulait, éviter une nouvelle action et affamer l’ennemi ; mais ses soldats, présomptueux depuis leur premiers succès, demandaient à grands cris le combat. Il résista vingt jours à leur impatience ; enfin, ignorant que la flotte des triumvirs venait d’être dispersée par celle de Pompée, et que l’ennemi se trouvait totalement privé de subsistances ; il céda aux instances de son armée, et donna le signal qu’elle désirait. On raconte que la veille de cette fatale journée il crut encore revoir le spectre qui lui était apparu sur la côte d’Asie. Ses légions rompirent d’abord l’infanterie d’Octave, et sa cavalerie en fit un grand carnage ; mais Antoine, ayant pris en flanc les troupes que commandait précédemment Cassius, les enfonça. Leur terreur se communiqua au centre de l’armée ; tout plia, tout se mêla, on ne conserva pas même assez d’ordre pour se retirer en combattant ; la déroute fut complète. Brutus, entouré de ses plus braves officiers, opposa longtemps au vainqueur une résistance opiniâtre et une vaillance inutile. Le fils de Caton et le frère de Cassius périrent à côté de lui. Enfin, ne pouvant combattre seul une armée, il prit aussi la fuite. Les triumvirs avaient ordonné qu’on ne le laissât pas échapper ; leur cavalerie le poursuivait avec ardeur. Lucilius, son ami, voyant un corps de Thraces prêt à le prendre, se décide à le sauver aux dépens de sa propre vie ; il marche au-devant des ennemis, leur crie qu’il est Brutus, et se livre à eux. A ces mots, on l’arrête, et Brutus s’échappe. Antoine, instruit par quelques cavaliers thraces de leurs succès, accourt dans l’intention cruelle d’insulter au malheur de Brutus, et de lui donner la mort : mais Lucilius s’avançant avec courage lui dit : Brutus n’est pas dans vos fers, sa vertu est à l’abri d’un tel outrage ; pour conserver son honneur, j’ai sacrifié ma vie ; je vous ai trompé, frappez-moi. Vaincu par un dévouement si rare, Antoine embrassa Lucilius, et s’efforça de conquérir par ses bienfaits un ami si fidèle. Brutus, suivi d’un petit nombre de compagnons, se réfugia la nuit dans une grotte : on lui entendit répéter ces paroles d’Euripide : Malheureuse vertu, j’ai cru longtemps à ton existence ; mais tu n’es qu’une ombre vaine et l’esclave de la fortune ! Étrange aveuglement du malheur ! Il oubliait que cette vertu brille plus dans les revers que dans la prospérité ; qu’elle est immortelle comme notre âme, et qu’éternellement on préférera la mémoire de Brutus vaincu à celle d’Antoine vainqueur. Brutus aurait mieux pensé s’il n’avait pas eu de reproches à se faire ; mais le sang de César pesait sans doute sur son cœur. Aussi ou l’entendit encore, levant les yeux vers le ciel, prononcer cet autre vers du même poète qui dit que le coupable doit recevoir dans cette vie la punition de ses crimes. Brutus avait chargé Statilius de s’informer du sort de plusieurs de ses amis ne le voyant pas revenir, et apprenant que ses ennemis s’approchaient, il pria les officiers qui l’entouraient de trancher ses jours ; et comme ils refusaient de lui rendre ce fatal service, il ordonna à l’un de ses esclaves de le frapper ; alors Straton, qui se trouvait prés de lui, s’écria : Il ne sera pas dit que Brutus, cherchant un ami, n’a pu trouver qu’un esclave ! Détournant sa tête avec horreur, il lui présente la pointe de son épée Brutus se précipite sur le glaive et expire. Ainsi mourir cet homme célèbre qu’on appelle le dernier des Romains. Après la victoire, Antoine et Octave se partagèrent l’empire, et le gouvernement en maîtres souverains. Lepidus n’existait que de nom dans le triumvirat ; il n’avait ni autorité sur l’armée, ni crédit sur le peuple. Le succès n’adoucit point la férocité des vainqueurs. Ils immolèrent à leurs vengeances un grand nombre de victimes. Hortensius, Drusus, Varrus périrent par leurs ordres ; ils condamnèrent un père et un fils à se tuer mutuellement. Un des proscrits ayant demandé pour unique grâce à Octave d’être enterré après sa mort, le barbare lui répondit : Les vautours te serviront de tombeau. On plaça la tête de Brutus aux pieds de la statue de César ; les triumvirs envoyèrent cependant ses cendres à Porcia. Cette intrépide romaine, fille de Caton, épouse de Brutus suivit leur exemple, et se donna la mort en avalant des charbons ardents. Octave revint à Rome en chercha par un règne plus doux à calmer la haine qu’inspiraient ses proscriptions sanglantes. Il relégua Lepidus en Afrique avec quelques légions dont il suspectait la fidélité. Antoine eut l’Orient en partage ; après s’être rendu à Athènes, où les disputes des philosophes et les harangues des orateurs l’arrêtèrent peu, il passa en Asie, et la parcourut, entouré d’un cortège de rois et de princes qui disputaient à l’envi de bassesses pour obtenir ses faveurs. Un grand nombre de princesses venaient aussi essayer sur son cœur le pouvoir de leurs charmes. Plus voluptueux que les satrapes les plus efféminés, aussi arrogant que les plus fiers descendant de Cyrus, il leva des contributions sans mesure, donna, ôta et rendit des couronnes au gré de son caprice. La beauté de Glaphyre valut à Sysène, son époux, le trône de Cappadoce. L’adresse d’Hérode lui fit obtenir celui de Judée. Antoine voulait punir Cléopâtre, et il lui ordonna devenir le trouver à Tarse ; elle y parut, non en suppliante et en accusée, mais en reine qui commande l’obéissance, en divinité qui vient recevoir l’encens des mortels. Son esprit égalait ses charmes ; nulle femme ne la surpassait en magnificence, en adresse, en beauté, en perfidie. Une foule innombrable accourait sur les bords du Cydnus pour admirer la galère brillante d’or et de pourpre qui portait cette reine charmante que chacun prenait pour Vénus. Antoine conçut pour elle une passion, violente qui devint la cause de sa ruine. Le triumvir, suivant comme un captif le char de triomphe de Cléopâtre, l’accompagna en Égypte, et oublia dans le sein de la volupté ses victoires, ses rivaux, Rome et l’empire. Octave ne connaissait qu’une passion, celle du pouvoir. Il devait tout à l’armée, et distribua aux vétérans les terres qu’on leur avait promises. Ainsi leur retour en Italie fut plus funeste à ses habitants que l’invasion des Gaulois. Partout on chassait les citoyens de leurs foyers pour en laisser la possession aux soldats. Les temples et les rues étaient remplis d’une foule d’hommes, de femmes, d’enfants éplorés, demandant à grands cris un asile et du pain. Un seul habitant de Mantoue trouva grâce aux yeux d’Octave ; ce fut le fameux poète Virgile ; il récompensa César de ses bienfaits par dés vers qui lui donnèrent l’immortalité. Telle est la puissance des grands écrivains : Octave ne fit qu’adoucir le sort de Virgile ; Virgile illustra le règne et la mémoire d’Octave. Le seul triste dédommagement que pouvaient espérer les Romains de la perte de leur liberté, c’était un honteux repos ; mais le sort ne leur permit pas encore d’en jouir, et la guerre civile vint de nouveau aggraver leurs calamités. Fulvie, femme d’Antoine, avait en vain tenté de séduire Octave ; il méprisa ses charmes et ses vices. Furieuse de se voir rebutée par lui, et d’être en même temps abandonnée par son mari pour une Africaine, elle sema la dissension entre les triumvirs, dans l’espoir que cette querelle réveillerait Antoine de sa langueur et le forcerait à s’éloigner de Cléopâtre. Lucius, son beau-frère, la servit dans ce projet ; réclamant, pour l’armée d’Antoine, une part dans les terres qu’Octave avait distribuées à la sienne, il refusa tout moyen de conciliation, forma six légions qu’il remplit de citoyens qu’on avait dépouillés de leur fortune et déclare la guerre. Octave le battit, le resserra dans Pérouse, l’assiégea, le contraignit à se rendre, et lui accorda la vie. Honteuse et désespérée, Fulvie abandonna l’Italie. Lorsque Antoine apprit la défaite de son frère, il s’embarqua pour combattre Octave, et rencontra dans Athènes Fulvie, l’infâme Fulvie, auteur de ces nouveaux troubles ; il l’accabla de mépris, et la laissa mourante, non de remords, mais de rage. Antoine, s’étant alors réconcilié avec Sextus Pompée, débarqua à Brindes : ses légions étaient nombreuses, mais composées de novelles troupes. Octave conduisait contre lui des vétérans accoutumés à la victoire ; mais ces vieux guerriers paraissaient combattre avec répugnance contre leur ancien général. Au moment de livrer bataille, les deux triumvirs se rapprochèrent par l’entremise de Mécène de Pollion et de Nerva ; et le mariage d’Antoine et d’Octavie, sœur du jeune César, fut le gage de leur réconciliation. Ils partagèrent de nouveau l’empire entre eux : Octave garda l’Occident ; Antoine l’Orient ; Lepidus, l’Afrique. Après cet accord, Octave marcha contre Pompée, qui était descendu en Italie : Mécène tenta vainement de prévenir cette nouvelle effusion de sang romain, il demanda la paix, et proposa le mariage de Scribonia, parente de Pompée, avec Octave. Pompée consentit à cette union ; mais il refusa la paix ; et, après avoir remporté quelques avantages, resserra Octave dans une position défavorable, où il courait le risque de perdre l’empire et la vie. Antoine vint au secours d’Octave, le dégagea et fit un grand carnage des ennemis[1]. Après ce succès, on en revint aux négociations, et les
triumvirs conclurent la paix avec Pompée, qui obtint pour son partage Ce traité fut signé dans une conférence qui eut lieu entre les triumvirs et Sextus, sur la flotte de Pompée. Pendant le repas qui suivit la conférence, Ménas, affranchi de Pompée, vint secrètement lui proposer de lever l’ancre, de tuer ses convives, et de se rendre ainsi maître de l’univers. Tu devais le faire sans me le dire, répondit Pompée ; mais puisque tu m’en parles, je m’y oppose et ne veux point être parjure. Antoine demeura quelque temps à Rome ; et comme il perdait habituellement au jeu contre Octave, un astrologue égyptien, chargé probablement des instructions de Cléopâtre, lui prédit que son rival aurait sur lui un éternel ascendant, s’il ne prenait pas le parti de s’en éloigner. L’ambition est souvent aussi crédule et aussi superstitieuse que l’amour ; on dirait que les hommes veulent toujours associer les dieux à leurs passions. Antoine sortit de Rome, et, passa l’hiver à Athènes. Les Athéniens depuis longtemps n’employaient leur éloquence qu’à décorer leurs bassesses et à rendre leurs flatteries plus pompeuses. Comparant Antoine à Bacchus, ils lui dirent dans leurs harangues qu’il méritait d’être l’époux de Minerve, leur protectrice. Antoine, moins politique ou moins crédule qu’Alexandre, les punit amèrement de ce lâche hommage ; il accepta le mariage proposé, et leur fit payer mille talents pour la dot de la déesse. Pendant son séjour dans Antoine, jaloux de la gloire de son lieutenant sentit se réveiller dans son âme la passion des armes. Il courut à la tête de son armée en Asie, espérant surpasser les succès de Ventidius ; l’événement trompa son attente. Méprisant les avis de ses alliés, et n’écoutant que son ardeur, il s’engagea aussi témérairement que Crassus dans les plaines brûlantes du pays des Parthes. Enveloppé comme lui, il se vit au moment d’éprouver le même sort ; mais il répara l’imprudence de son attaque pas l’habileté de sa retraite. Prouvant par sa vigueur et par son courage qu’il était digne de commander aux Romains, il donna aux soldats l’exemple d’une constance héroïque qui leur fit supporter avec fermeté la chaleur, la fatigue, les besoins et le danger ; il soutint avec intrépidité quatorze combats ; et, après une marche aussi longue que périlleuse, il ramena en Syrie la moitié de son armée, assiégea la capitale du roi de Commagène qui avait donné des secours aux Parthes, et le contraignit à lui payer un tribut. Cependant Octave, qui ne respectait pas plus alors les mœurs que les lois, répudia Scribonia sa femme, le jour même où elle était accouchée de Julie. Entraîné par un amour coupable pour Livie, il força Tiberius Néron, son mari, à la lui céder, quoiqu’elle fût alors grosse de six mois. Pour le malheur du monde, Livie avait donné le jour à Tibère. Il régnait dans ce temps à Rome un tel désordre, que les triumvirs nommèrent jusqu’à soixante-sept préteurs, et qu’il fallut un décret du sénat pour empêcher l’un d’entre eux de paraître en public dans l’arène au rang des gladiateurs ; Le divorce de Scribonia excitait le ressentiment de Pompée
: Ménas, qui n’avait pu le déterminer à une trahison, le trahit lui-même,
donna soixante de ses vaisseaux à Octave, et lui livra |