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LES troubles de la république étaient apaisés ; mais le remède violent que Sylla avait employé pour les guérir jetait Rome dans la consternation, et son immobilité différait peu de la mort. Les exécutions sanglantes de Marius, de Cinna, de Carbon, de Sylla et de leurs lieutenants, frappaient encore les esprits d’effroi. L’invasion de Brennus et celle d’Annibal avaient coûté moins de larmes et de sang à l’Italie. Les vainqueurs tremblaient comme les vaincus. On se rappelait que Sertorius, ne trouvant pas de moyens pour comprimer les six mille soldats qui avaient fait entrer Marius triomphant dans la ville, lui, persuada de les cerner, et de les tuer à coups de flèches. On frémissait en pensant à ces jours affreux où l’on voyait des fils, outrageant les noms les plus saints, dénoncer leurs pères ; des femmes impudiques livrer leurs époux aux bourreaux, et solliciter le vil salaire de leurs crimes. Dans ce temps de délire et d’horreur, où la nature égarée ne reconnaissait ses liens qu’après les avoir brisés, on vit un frère, ayant combattu et immolé son frère, se tuer sur son corps après l’avoir reconnu. Le sénat ne devait-il pas être encore glacé de crainte à la vue du dictateur, lorsqu’il se souvenait qu’un jour un bruit horrible troublant ses délibérations, Sylla dit froidement : Que ces cris ne vous inquiètent pas, pères conscrits ; ce sont quelques misérables que je fais châtier. Et ces affreux gémissements étaient ceux de huit mille prisonniers égorgés par ses ordres. Le peuple pouvait-il compter sur la force des lois contre un homme qui, ayant fait massacrer arbitrairement un sénateur candidat au consulat, un de ses propres généraux, vainqueur de Préneste, s’était contenté de répondre pour toute justification : Je l’ai tué, parce qu’il m’a résisté. Enfin pouvait-on conserver l’espoir de trouver un asile au pied des autels, lorsque le sang du pontife Mérula fumait encore dans le temple même de Jupiter, où son siège demeura vacant pendant soixante-dix-sept années. Rome entière portait le deuil de quatre-vingt-dix sénateurs, de quinze consulaires, de deux mille six cents chevaliers, et ces dernières proscriptions paraissaient d’autant plus effrayantes que, loin d’être l’effet d’une effervescence momentanée, elles signalaient le triomphe et les vengeances du parti des grands sur celui du peuple. La fureur populaire, violente comme un orage, n’en a que la durée. La multitude, n’étant point organisée, ne peut former ni suivre aucun plan. Les excès commis par l’aristocratie sont moins féroces, mais plus prolongés. Elle proscrit, non par masse, mais par listes. Revêtue de formes plus légales, couverte du masque de l’honneur et de la justice, et se servant du mépris comme d’une arme empoisonnée, elle s’efforce de diffamer ceux qu’elle condamne et de flétrir ceux qu’elle tué. L’esprit de corps qui l’anime la rend constante dans ses haines, et veut conserver le mal qu’elle a fait. Le parti populaire ne se venge que sur les corps ; le parti des grands attaque l’honneur ainsi que la vie. Cette tactique, qui fait quelque temps sa force, cause ensuite infailliblement sa ruine, car elle inspire de justes et de profonds ressentiments ; et comme, après le triomphe, les grands substituent l’esprit de faction à l’esprit national, ils se déchirent bientôt entre eux en se disputant l’autorité, et se voient forcés, pour se détruire, d’avoir recours à ce peuple même qu’ils ont méprisé et opprimé. Ce qui est remarquable dans les vengeances de Sylla, c’est qu’on les vit empreintes du double caractère des deux partis qui divisaient depuis si longtemps la république : elles furent féroces comme celles de la multitude, longues comme celles de l’aristocratie ; et jamais on ne ternit de plus belles actions par de plus lâches cruautés. Cependant tels étaient la lassitude des Romains et le besoin général de l’ordre et du repos, que Sylla, lorsqu’il eut mis, enfin un terme à ses rigueurs, parut conserver la confiance du sénat, le respect du peuple et la faveur de l’armée. Quand les mœurs, plus fortes que les lois, commencent à se corrompre, le peuple ne peut espérer de repos que dans la monarchie : un troisième pouvoir, s’élevant au-dessus des deux autres, et limité par eux, peut les contenir et préserver le pays des maux qu’entraînent l’orgueil aristocratique et la licence populaire ; mais si les mœurs sont entièrement détruites, si l’esprit national est totalement éteint, la dissolution est inévitable, et la nation tombe sous le joug du despotisme d’un ambitieux ou dans les chaînes de l’étranger. On peut guérir la fièvre politique ; mais contre la gangrène morale il n’existe aucun remède. Le caractère de Sylla offre un mélange inconcevable de qualités et de vices, de grandeur et de petitesse. Peu d’hommes de génie l’égalèrent en audace, peu d’esprits vulgaires eurent plus de superstition. Un songe effrayait cet ambitieux qui attaquait sans crainte Rome, maîtresse du monde. On le vit longtemps adonné aux lettres, ami des plaisirs, modeste dans ses succès, doux avec ses égaux, soumis à ses chefs, familier avec ses inférieurs ; mais proscrit par Marius, la perte de ses biens, le massacre de ses amis, la passion de la vengeance changèrent tout à coup ses mœurs. Il montra souvent dans Athènes et dans Rome la grossière férocité d’un Cimbre. Conservant cependant encore quelques-unes de ses premières habitudes, quelques vestiges de ses anciennes vertus, il dut paraître aux Romains le plus capricieux des hommes. On le voyait tantôt arrogant jusqu’à l’insolence, tantôt affable jusqu’à la flatterie ; pardonnant quelquefois les délits les plus graves, et punissant par le dernier supplice les fautes les plus légères. Généreux pour Scipion, il lui rend la liberté ; implacable pour le jeune Marius, il l’outrage même après sa mort. Pompée, auquel il refusait le triomphe, brave son pouvoir, et lui dit : Le peuple est plus disposé à adorer le soleil levant que le soleil couchant. Sylla moins irrité qu’étonné de son audace, la laisse impunie, et s’écrie : Eh bien ! que ce jeune homme triomphe donc puisqu’il le veut. Ce même Sylla fit mourir peu de temps après Ophella, parce qu’il briguait le consulat contre son avis. Ce guerrier, si fier avec le sénat, si dur pour le peuple, inaccessible à la pitié comme à la crainte, ne pouvait résister à l’ascendant qu’avait pris sur lui sa femme Métella. Seule elle savait fléchir son orgueil et sa haine. Les Romains ne lui arrachaient quelque grâce ou quelque acte d’humanité qu’en invoquant le nom de Métella. Lorsque, cette épouse si chère fut au moment de mourir, Sylla, cédant à la superstition, et craignant qu’un cadavre ne souillât sa maison, la fit transporter expirante dans un autre logement ; mais, dès qu’elle fut morte, il donna les marques du plus violent désespoir, et lui prodigua les hommages et les regrets de l’amour le plus passionné. Parvenu au pouvoir suprême, Sylla récompensa Valerius Flaccus de sa complaisance servile, en le nommant maître de la cavalerie. Voulant ensuite consoler les Romains de leur dépendance actuelle en leur offrant quelque image de l’ancienne liberté, il fit élire consuls par le peuple Marcus Tullius Décula et Cnéius Cornélius Dolabella. Les lois qu’il publia eurent toutes pour objet le maintien de l’ordre, l’affermissement de l’autorité du sénat et l’abolition des privilèges que le peuple s’était arrogés. Il renouvela la défense de solliciter le consulat avant d’avoir exercé la préture, ordonna qu’après avoir été consul on restât dix ans sans pouvoir solliciter une seconde fois cette dignité. Il compléta les collèges sacerdotaux, fit entrer trois cents chevaliers dans le sénat, enleva aux tribuns les droits qu’ils avaient usurpés, et borna, comme autrefois, leurs fonctions à celles de protecteurs des intérêts du peuple. Exerçant sa puissance dans toute l’étendue de l’empire romain, il exigea un tribut des provinces conquises, des villes, des peuples et des rois alliés. Il donna dans Rome le rang et les droits de citoyen à dix mille affranchis, et étendit dans toutes les villes d’Italie cette mesure qui lui assurait un peuple dévoué. Ces nouveaux citoyens portèrent le nom de Cornéliens. Toutes les terres d’Italie, acquises au fisc par les
proscriptions, furent distribuées aux vieux soldats qui avaient conquis avec lui
l’Asie, Attentif à détruire les restes du parti de Marius partout
où il cherchait à se relever, le dictateur envoya Pompée en Afrique, pour
combattre Domitius Énobarbus, gendre de Cinna, dont les forces s’étaient accrues
par l’alliance de Juba, roi de Numidie. Pompée, en quarante jours détruisit l’armée
de Domitius, battit Juba, et conquit Sylla, exerçant toujours le pouvoir absolu sous des formes républicaines, se fit nommer consul avec Metellus. Méprisant sans pudeur l’opinion publique, on le voyait quelquefois assis sur son tribunal, substituant ses caprices aux lois, accorder les revenus d’une ville et même ceux d’une province à des histrions et à des femmes perdues. Un mauvais poète lui présentant un jour ses ouvrages, il lui fit un présent magnifique, à condition qu’il ne composerait plus de vers. Sous son consulat, Roscius fut cité en jugement par Chrysogonus, qui avait assassiné son père, l’avait fait placer sur la liste des proscrits, et voulait s’emparer de son héritage. Cicéron parut pour la première fois à la tribune, et plaida courageusement la cause de l’héritier du proscrit en présence du proscripteur. Sa brillante éloquence excita l’admiration générale, et
annonça un grand homme aux Romains. Après ce début glorieux, il se rendit à
Athènes pour perfectionner son talent. Apollonius Molon, un des plus grands
orateurs de |