HISTOIRE DE LA GRÈCE

 

TROISIÈME ÂGE DE LA GRÈCE

 

 

CONQUÊTES D’ALEXANDRE LE GRAND

(An du monde 3668. - Avant Jésus-Christ 336)

ALEXANDRE, le plus fameux et le plus extraordinaire des héros qui aient brillé sur la terre, et doué par la nature des plus rares qualités, en reçut en même temps le germe des vices les plus dangereux. Son tempérament fougueux le disposait à la violence ; l’élévation de son âme le portait aux sentiments généreux. Philippe lui légua son ambition sans bornes ; Aristote imprima dans son cœur le principe de plusieurs vertus.

Ses traits étaient réguliers, son teint frais et vermeil, son nez aquilin, ses yeux grands et pleins de feu, ses cheveux blonds et bouclés, sa tête haute, mais un peu penchée vers l’épaule gauche. Il avait la taille moyenne, fine et dégagée, le corps bien proportionné, et fortifié par des exercices continuels. On vantait sa légèreté à la course, et l’élégance de sa parure.

Il joignait à un esprit très vif du désir insatiable de s’instruire ; il aimait et protégeait les sciences et les arts. Sa conversation était agréable et piquante, son amitié constante. Tout était grand, dans ses sentiments comme dans ses pensées.

Le célèbre Aristote s’exprimait ainsi dans une de ses lettres, après la mort de son royal élève : Alexandre de Macédoine ne manquait ni d’habileté dans le conseil, ni de valeur sur le champ de bataille, ni de grâce dans ses bienfaits. Il manifesta quelquefois sa cruauté par des supplices, quoiqu’il se montrât souvent clément pour ceux qui l’avaient offensé. Personne ne fut plus intrépide dans les combats, plus libéral  dans les récompenses. Son discernement brillait dans les affaires épineuses, et son courage augmentait en proportion du péril.       

Cet éloge mérite d’autant plus de croyance qu’Alexandre, à la fin de sa vie, s’était brouillé avec ce philosophe, que la calomnie rangea au nombre des complices de sa mort.

Alexandre fit connaître dès sa plus tendre jeunesse la fierté de son caractère et l’ardeur de son ambition. On lui préposait d’aller disputer le prix aux jeux Olympiques ; il répondit : J’irais si je devais y trouver des rois  pour rivaux.

Lorsque le roi Philippe faisait là conquête de quelques villes, loin de s’en réjouir, il disait : Hélas, mes amis ! mon père ne nous laissera rien à faire.

Aristote lui avait appris les mathématiques, la philosophie, l’histoire, la logique : il devait à ses leçons une éloquence convenable à un prince, un style plus grave que fleuri, et plus rempli de pensées que de mots. Aussi, voulant exprimer sa reconnaissance pour son instituteur, il répétait souvent qu’il devait à Philippe de vivre, et à Aristote de bien vivre.

Son admiration pour Homère allait jusqu’à l’enthousiasme ; il le préférait à Hésiode. Celui-ci, disait-il, est le poète des bergers, et l’autre celui des rois.

Après la bataille d’Arbelles, il enferma l’Iliade dans la cassette d’or de Darius, et il fit faire de ce poème une édition qui s’appelait l’édition de la cassette.

Les grands talents donnaient des droits certains à son amitié. Son peintre favori, le fameux Apelle, devint amoureux de la belle Campaspe, dont le roi lui-même était fort épris. Alexandre découvrit leur intelligence secrète, triompha de sa colère, leur pardonna et les unit.

Lorsqu’il sortait à peine de l’enfance, le roi Philippe reçut en Macédoine des ambassadeurs du roi de Perse. Alexandre, au-dessus de son âge, ne les questionna point sur les jardins suspendus de Babylone, sur la richesse des palais de Suze : il écouta avec indifférence ce qu’on disait du magnifique platane et de la vigne d’or, chargés d’émeraudes et de rubis, sous lesquels le roi de Perse donnait ses audiences ; mais il leur demanda quels chemins conduisaient dans la Haute-Asie, quelle était la population des Perses, la force et la tactique de leurs armées, la conduite du roi à l’égard de ses sujets. Aussi l’un des ambassadeurs s’écria : Ce  jeune prince est grand ; le nôtre est riche.

On avait amené en Macédoine un superbe cheval de Thessalie, qu’on nommait Bucéphale, parce que sa tête offrait la forme de celle d’un bœuf. Les plus hardis écuyers voulurent en vain monter ce coursier fougueux ; il les renversa tous. Le jeune prince, voyant qu’on voulait s’en défaire, dit vivement : Quel excellent cheval ils perdent là  par leur maladresse et leur timidité ! Philippe, pour corriger l’orgueil de son fils, lui permit de le monter. L’intrépide Alexandre, après avoir évité de l’exposer comme les autres au soleil, et de l’effrayer par l’ombre de son corps, le flatta quelque temps, s’élança sur lui avec agilité, résista fermement à ses bonds impétueux et le dompta si complètement, que depuis ce temps Bucéphale, qui écartait tout autre écuyer, se laissait conduire docilement par lui, et fléchissait les genoux pour le recevoir sur son dos. Bucéphale sauva la vie d’Alexandre dans les Indes, en le dégageant d’une mêlée où sa témérité l’avait précipité. Ce combat fut le terme des travaux et de la vie de ce coursier fameux, et le roi donna son nom à une ville qu’il fit bâtir sur les bords de l’Hydaspe.

Avant de monter sur le trône, Alexandre avait prouvé au roi Philippe son héroïque vaillance en lui sauvant la vie en Illyrie. Il ne lui fit pas moins évidemment connaître l’indomptable violence de son caractère, lorsqu’aux noces de Cléopâtre il viola le respect qu’il devait à son monarque, à son père.

Insatiable de toute espèce de gloire, il aurait voulu être le plus savant des hommes comme le plus grand des rois ; aussi reprocha-t-il à Aristote d’avoir publié, pendant son absence, un traité de métaphysique dont il désirait avoir seul la possession, et il lui écrivit : Il faut que vous sachiez  que j’aimerais beaucoup mieux surpasser les autres hommes par la science des choses sublimes, que par l’étendue de mon pouvoir.

Son père, digne de l’apprécier, prévit le premier ses grandes destinées ; et lorsqu’il l’eut vu dompter Bucéphale et prouvé tant d’audace dans un âge si tendre, il lui dit : Mon fils cherche un autre royaume plus digne de toi ; la Macédoine ne te suffit pas.

Cependant lorsque tant d’indices plus sûrs que les oracles, annoncèrent un maître à la Grèce, un conquérant à l’Asie, un héros au monde, on ne s’occupait en Perse, dans le Péloponnèse, dans la Béotie, dans l’Attique et chez les barbares de la Thrace et de l’Illyrie, qu’à secouer un joug qu’on croyait déjà brisé par la mort de Philippe.

Les factieux renouaient leurs intrigues à la cour de Macédoine. Olympias croyait régner ; les grands voulaient partager l’empire ; les Illyriens prenaient les armes, et les orateurs de la Grèce, déclamant contre la tyrannie, injuriant l’ombre de ce même Philippe qu’ils avaient naguère entouré d’hommages, méprisaient la jeunesse d’Alexandre qui n’avait alors que vingt ans ; et personne ne se doutait que ce prince, qu’ils regardaient encore comme un enfant, dût se montrer si rapidement pour eux le plus redoutable des hommes.

Loin de paraître étonné des obstacles qui embarrassaient sa marche, et des périls qui entouraient son trône, il fit sentir promptement son autorité à sa cour, sa bienfaisance à ses peuples, et sa vigueur à ses ennemis. Il punit les assassins de son père, déchargea les Macédoniens des impôts excessifs qui pesaient sur eux, et leur fit par là supporter plus facilement les levées militaires dont il avait besoin. Il distribua des récompenses aux compagnons de gloire du feu roi ; et, par un habile mélange de douceur et de fermeté, il se concilia l’affection de ses sujets. Mais en même temps il ternit cette aurore de gloire, en laissant Olympias exercer une cruelle vengeance sur Cléopâtre et sur son fils, ainsi qu’en ordonnant le supplice d’Attale, général expérimenté, dont il avait eu autrefois à se plaindre, et qu’il soupçonnait d’intelligence avec ses ennemis. Cependant Attale, pour regagner la confiance du roi, lui avait livré les lettres de Démosthène, qui voulait l’engager dans le parti du roi de Perse.

Après avoir rétabli en peu de temps dans son royaume l’ordre public et consolidé son autorité, Alexandre s’occupa de calmer la fermentation de la Grèce. Les Acarnaniens les Ambraciotes, les Thébains et les Arcadiens, qui avaient chassé les garnisons macédoniennes de leur pays, venaient de déclarer qu’on ne devait pas reconnaître Alexandre pour général des Grecs. Les Argiens, les Eléens, les Lacédémoniens proclamaient leur indépendance : Athènes fomentait tous ces mouvements. Les peuples plus voisins de la Macédoine se préparaient à rendre la défection générale, tandis que les barbares du septentrion menaçaient la Macédoine de leurs armes.

Alexandre employa, pour dissiper ces troubles, l’audace et l’adresse : il effraya quelques-uns de ses ennemis par des menaces, et gagna les autres par des promesses. Les Thessaliens le reconnurent les premiers pour leur chef ; les amphictyons, rassemblés, lui donnèrent le commandement général dont ils avaient revêtu son père.

Autorisé par ce décret, il se présenta inopinément aux portes de Thèbes, qui cessa pour le moment de lui opposer aucune résistance. Les Athéniens, déconcertés par sa rapidité, lui envoyèrent des députés pour apaiser son courroux. Démosthène, était du nombre de ces envoyés : on prétend qu’il n’osa pas se présenter devant le roi : probablement il ne le voulut pas ; cette démarche lui paraissait trop humiliante pour son caractère et pour sa patrie : Eschine lui reprocha peu de temps après d’avoir trahi les intérêts des Grecs en faveur des Perses, leurs éternels ennemis ; mais il se justifia victorieusement.

Alexandre, après avoir comprimé par sa présence la coalition qu’on voulait former contre lui, retourna en Macédoine, et marcha contre les barbares. Les Gètes, méprisant sa jeunesse, s’étaient révoltés : il les battit et ravagea leur pays. Le passage du mont Hémus, qu’il franchit malgré la difficulté des lieux et le nombre des ennemis, fit connaître avec éclat son audace et sa fortune.