HISTOIRE DE LA GRÈCE

 

DEUXIÈME ÂGE DE LA GRÈCE

 

 

(An du monde 2820. — Avant Jésus-Christ 1184)

APRÈS avoir fait connaître les temps fabuleux et héroïques de la Grèce, temps qui ont été plutôt chantés qu’écrits, et sur lesquels la poésie nous a transmis plus de lumières que la philosophie et l’histoire, le fil des événements semble tout à coup interrompu : la civilisation des Grecs s’avance dans le silence et dans l’obscurité ; nous n’avons que des relations incertaines sur tous les événements dont la Grèce fut le théâtre pendant quatre cents ans.

Un petit nombre de noms célèbres, de faits marquants, échappés à l’oubli et transmis par les écrivains de l’antiquité, nous apprennent seulement que les Héraclides, quatre-vingts ans après la guerre de Troie, chassèrent les Pélopides de la presqu’île, et forcèrent les Ioniens et les Achéens à s’exiler et à passer en Asie, où ils fondèrent de nombreuses colonies.

Toutes les villes, tous les peuples de la Grèce étaient gouvernés dans ce premier âge par des rois : on voit qu’Agamemnon commanda ceux de son temps. Quatre siècles après l’esprit républicain se répandit par toute la Grèce ; le gouvernement monarchique ne se maintint que dans la Macédoine ; l’âme de la liberté devint la première des passions. La vengeance des rois avait causé la ruine de Troie ; l’amour de l’indépendance fit sentir à chaque ville sa force, à chaque homme sa dignité ; on discuta les lois auxquelles on voulait se soumettre ; on consulta les sages de tous les pays. La lumière, dissipant les ténèbres, remplit la Grèce de législateurs, de philosophes, de poètes et d’orateurs.

Le désir de commander reste le même parmi les hommes, et ne fait que changer de forme, suivant les différentes espèces de gouvernement. Chez les Grecs sauvages il fallait être le plus fort pour dominer ; c’était le temps d’Hercule, de Thésée et de Philoctète, etc. Sous la domination des rois, la bravoure qui les défendait, la flatterie qui caressait leurs passions, étaient les seuls moyens d’arriver à la puissance : mais pour parvenir au gouvernement d’un peuple libre, pour primer parmi ses égaux, il faut avoir la science qui éclaire, l’éloquence qui persuade, le talent qui séduit et entraîne, ou l’héroïsme qui éblouit.

Aussi l’on vit bientôt cette petite contrée, que connaissaient à peine l’Afrique et l’Asie, peuplée de talents supérieurs, de génies transcendants, de guerriers célèbres, répandre le plus vif éclat dans le monde. Tous ses rois ligués avaient été dix ans devant les remparts d’une seule ville : ses peuples, devenus libres, furent promptement en état de résister à toutes les forces de l’Asie, de dominer toutes les mers, et de porter leurs armes en Sicile, en Afrique et jusqu’aux bornes de l’Inde.

Il aurait été aussi curieux qu’important de suivre avec détail les causes de cette grande révolution qui changea la face de la Grèce et les degrés par lesquels on parvint à l’opérer ; mais comme elle commença peu de temps après la prise de Troie, à cette époque obscure du passage de la fable à l’histoire, les anciens ne nous ont transmis à cet égard que des notions vagues.

Ce qu’on sait positivement c’est que dans l’origine, les Grecs, ainsi que l’observe Platon, s’étaient tous soumis au gouvernement monarchique, le plus ancien, le plus universellement répandu, le plus propre à entretenir la paix, et dont l’autorité paternelle avait donné l’idée et le modèle.

Peu à peu les passions des courtisans, la corruption des monarques, leurs injustices, la violence des usurpateurs qui s’emparaient de la puissance, firent dégénérer la monarchie en despotisme. Les premiers rois avaient un pouvoir borné, consultaient leur nation et ne gouvernaient que pour elle : l’habitude et l’ivresse du pouvoir leur persuadèrent que leur volonté devait tenir lieu de loi, et que leurs peuples ne devaient être que les instruments de leurs passions. On peut juger par les crimes dont le palais des Atrides fut le théâtre, des désordres qui régnèrent alors dans toutes les cours de la Grèce.

Un peuple à demi civilisé, conservant la vigueur de la barbarie, ne pouvait supporter tranquillement une telle servitude : l’éloignement des rois grecs pendant dix années avait accoutumé les nations à leur absence ; un désir violent de liberté s’établit partout, excepté dans la Macédoine. Les peuples se donnèrent un gouvernement républicain, mais varié, suivant leur génie et leur caractère.

Il resta cependant toujours quelques partisans du régime monarchique ; de temps en temps on vit des citoyens ambitieux se rendre momentanément maîtres de leur patrie ; quelques guerriers heureux, quelques hommes opulents, méprisant les lois, et n’écoutant que leur ambition, s’élevèrent au pouvoir suprême par trahison ou par violence.

N’ayant pour eux ni le droit de naissance, ni celui d’élection, ils vivaient dans les alarmes ; pour maintenir leur usurpation ils sacrifiaient à leur sûreté tous ceux dont ils redoutaient : le mérite, le rang, l’opulence et le patriotisme. Cette conduite inhumaine, qui finissait presque toujours par les précipiter du trône, fit détester aux Grecs non seulement l’autorité, mais le nom de tyran qui signifiait alors roi.

La haine attachée à cette odieuse dénomination s’est conservée jusqu’à nos jours. On peut encore, je crois, attribuer la révolution arrivée en Grèce à une autre cause : la monarchie convient aux grands états, et la république aux petits ; la Grèce était trop divisée pour conserver longtemps cette foule de princes, dont l’ambition, les dépenses, les caprices et les discordes opprimaient les villes.

Une population nombreuse, qui occupe un territoire étendu, sent la nécessité d’une grande force pour la contenir et la diriger. Elle peut d’ailleurs, sans se ruiner, pourvoir à l’éclat du monarque et de sa famille ; enfin, dans de pareils pays, les intérêts sont trop épars, et toute réunion est trop difficile pour qu’on puisse fréquemment renverser l’autorité établie. Mais dans une cité où tous les citoyens se connaissent, où l’injure faite à l’un est promptement sentie par l’autre, où toutes les dépenses excessives du trône sont un fardeau insupportable pour les sujets ; au milieu d’une population resserrée, qui peut se réunir à toute heure et à tout instant, la tyrannie ne peut durer, et la liberté doit y être plus ardemment désirée, plus facilement établie, et plus courageusement surveillée et défendue.

On ne sait pas précisément quel fut le peuple qui le premier établit en Grèce la liberté sur les ruines de la monarchie. La première république dont l’histoire nous ait fait connaître les institutions est celle de Sparte. Athènes ne reçut les lois de Dracon et de Solon qu’environ deux siècles après la promulgation des ordonnances de Lycurgue à Lacédémone.

Nous n’examinerons avec détail que ces deux législations : elles ont été mieux connues que toutes les autres, et d’ailleurs Athènes et Sparte ont dû à leurs lois un tel éclat et une telle puissance, qu’on peut regarder ces deux peuples comme les pivots, sur lesquels ont tourné toutes les affaires de la Grèce qui ne fut forte que par leur union et déchirée que par leurs querelles.

En écrivant ainsi l’histoire de Sparte et d’Athènes, on fait connaître celle de tous les Grecs, jusqu’au moment où la ville de Thèbes, ensuite les rois de Macédoine, et enfin la ligue des Achéens, rivalisèrent et remplacèrent leur influence.

Nous avons vu qu’après la prise de Troie la maison d’Argos s’était souillée par des forfaits. Agamemnon, revenant à Mycène, trouva son trône et son lit profanés : Égisthe, fils de Thyeste, avait séduit Clytemnestre, et gouvernait l’Argolide. Tous deux assassinèrent Agamemnon et régnèrent à sa place.

Bientôt Oreste, son fils, parut, le vengea et reprit son trône. La mort de Clytemnestre, sa mère, remplit son cœur de remords, ce qui fit dire aux poètes qu’il était poursuivi par les Furies. Ce roi malheureux et coupable avait aussi tué Pyrrhus, fils d’Achille, qui lui avait enlevé Hermione fille d’Hélène.

Quelques auteurs prétendent qu’il mourut dans une course de char, d’autres par la morsure d’un serpent.

Tisamène, son fils, fut renversé du trône par les Héraclides.

Hercule, descendant de Danaüs, étant persécuté par Eurysthée, n’avait pu faire valoir ses droits au trône contre la maison de Pélops. Il les transmit à ses fils qui furent bannis du Péloponnèse, et qui tentèrent plusieurs fois sans succès d’y rentrer. On regarda leurs prétentions comme criminelles tant qu’on respecta le nom de Pélops ; mais les crimes des Atrides ayant excité la haine et le mépris, les Héraclides en profitèrent pour réveiller, en leur faveur, l’attachement des peuples du Péloponnèse.

Leurs chefs étaient trois frères ; Thémène, Cresphonte, Aristodème. Soutenus par les Doriens, ils entrèrent dans la presqu’île : tout le pays se déclara pour eux. Les descendants d’Agamemnon et de Nestor se réfugièrent avec les Achéens et les Ioniens qui voulurent les suivre dans l’Attique, d’où, peu de temps après, ils partirent pour l’Asie.

Les Héraclides, maîtres du Péloponnèse, le partagèrent entre eux : Argos échut à Témène ; la Messénie à Cresphonte : Eurysthène et Proclès, fils d’Aristodème qui était mort pendant cette expédition, régnèrent tous deux à Lacédémone. Depuis ce temps elle eut toujours deux rois.

Les Héraclides devinrent bientôt jaloux de la puissance des Athéniens qui s’augmentait rapidement par le grand nombre de bannis du Péloponnèse, que le roi Codrus protégeait et attirait dans l’Attique ; ils firent donc la guerre au roi d’Athènes, et, quoique vaincus dans un combat, ils demeurèrent maîtres de la Mégaride, où ils bâtirent Mégare.

Ils établirent dans ce pays les Doriens à la place des Ioniens. Ces Doriens, après la mort de Codrus passèrent, les uns en Crète, et les autres dans l’Asie-Mineure. Ainsi, cette révolution, qui détruisit la maison d’Argos, peupla l’Asie-Mineure de Grecs.

Les Achéens y fondèrent Smyrne et onze autres villes ; les Ioniens bâtirent Éphèse, Clazomène et Samos ; les Éoliens plusieurs villes dans l’île de Lesbos ; les Doriens Halicarnasse, Gnide et d’autres villes : ils s’établirent aussi dans les îles de Rhodes et de Cos.

Eurysthène et Proclès eurent pour successeurs leurs enfants, Agis et Soiès. Ce fut sous leur règne, que l’esclavage parut à Sparte. Les habitants de la ville d’Ilos avaient refusé de payer les contributions imposées par Agis. Le roi assiégea leur ville, la prit, et réduisit tous les habitants en servitude : ils furent condamnés aux fonctions les plus pénibles. Dans la suite les Lacédémoniens occupèrent les Ilotes à labourer leurs champs, sans les affranchir de leur esclavage.

Tandis que dans les autres contrées de la Grèce, la tyrannie des princes faisait naître l’amour de la liberté, elle naquit chez les Spartiates de la faiblesse d’un de leurs rois nommé Eurypon : le peuple en abusa ; l’autorité monarchique s’affaiblit, et le désordre la remplaça.

Son successeur, le roi Eunome, laissa en mourant deux fils qu’il avait eus de différents lits ; l’un s’appelait Polydecte, l’autre fut le célèbre Lycurgue. Polydecte mourut sans enfants ; mais sa femme était enceinte. Lycurgue déclara que la royauté appartiendrait à l’enfant qui devait naître, si c’était un fils ; il ne voulut gouverner le royaume qu’en qualité de tuteur.

Cependant la reine lui fit dire, secrètement, que, s’il voulait lui promettre de l’épouser quand il serait roi, elle ferait périr son fruit. Cette odieuse proposition, fit frémir Lycurgue ; mais il dissimula l’horreur qu’elle lui causait, différa de répondre, et gagna si bien le temps, par ses artifices, qu’il la trompa jusqu’au terme de sa grossesse.       

Quand l’enfant fut né on l’apporta promptement à Lycurgue, ainsi qu’il l’avait ordonné : il le déclara publiquement roi, le nomma Charilaüs, le fit nourrir avec soin, et confia son éducation à des hommes qui pouvaient répondre de sa sûreté.

Cependant le plus grand désordre régnait dans l’état ; l’autorité des rois était de jour en jour plus méprisée, et le frein des lois ne pouvait plus réprimer la turbulence du peuple. Loin de rendre justice à la vertu de Lycurgue, la multitude, égarée par la reine qui le haïssait, l’accusa de tramer une conspiration.      

Il en méditait en effet une bien glorieuse ; la régénération des lois et la réforme des mœurs.

Plein de cette grande idée, et voulant acquérir les lumières qui lui manquaient pour exécuter ce vaste dessein, il s’éloigna de Sparte et voyagea en Crète et en Égypte, afin d’étudier la législation des deux pays les plus célèbres alors par la sagesse de leurs lois.

Il parcourut aussi l’Asie où il rassembla les ouvrages d’Homère, alors dispersés par fragments, et chantés dans les villes d’Ionie par quelques musiciens qu’on appelait Rhapsodes.

Après avoir examiné les règlements et les coutumes de tant de contrées diverses, il créa un système de gouvernement si extraordinaire et si impraticable en apparence qu’on croirait qu’il n’a jamais pu subsister, si son existence pendant sept siècles n’était pas attestée par tous les auteurs de l’antiquité.

On ne peut concevoir comment un homme seul parvint établir sans violence, au milieu d’un peuple où la licence régnait, une législation austère qui révoltait les esprits, détruisait les propriétés, abaissait l’orgueil, comprimait les rois, condamnait les plaisirs, et enchaînait toutes les passions, hors celles de la gloire et de la liberté.

Tandis que Lycurgue parcourait la terre en méditant ses lois, le peuple de Sparte se souleva et massacra le jeune roi Charilaüs. La ville, éprouvant tous les maux de l’anarchie, sentit la nécessité d’un gouvernement ; on envoya des députés à Lycurgue pour hâter son retour. Il revint ; mais il connaissait son siècle et savait qu’il était nécessaire de donner à l’autorité des lois l’appui de celle des dieux. Il partit donc pour Delphes, consulta Apollon, et reçut cet oracle célèbre qui l’appelait : Ami des dieux, et dieu plutôt qu’homme.

L’oracle déclarait de plus qu’Apollon avait exaucé ses prières, et que la république qu’il allait établir serait la plus sage, la plus glorieuse et la plus florissante qui eût jamais existé.

Revenu à Lacédémone, il communiqua son plan aux principales personnes de la ville ; et, lorsqu’il se fut assuré de leur consentement, il parut dans la place publique, accompagné de gens armés, pour intimider ceux qui voudraient s’opposer à son entreprise. Là, en présence du peuple, il lut, proclama ses lois et en ordonna l’exécution. Nous allons entrer dans quelques détails, pour faire connaître cette étonnante législation.

 

LÉGISLATIO