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LA justice est si nécessaire aux hommes, qu’ils se croient obligés d’emprunter son voile révéré pour couvrir leurs actions les plus injustes ; et les gouvernements prennent tous son langage dans leurs manifestes, au moment même où l’ambition seule dirige leurs entreprises. Cet Orgetorix, distingué dans son pays par sa naissance et
par sa richesse, devint ainsi la cause de tous les malheurs de sa patrie : aspirant
au pouvoir suprême et secondé par la noblesse, il séduisit une partie du
peuple, en lui persuadant de le suivre et de quitter un sol âpre, montagneux,
étroit, sans cesse exposé aux attaques des Germains, pour chercher dans l’ouest
de Un tel projet devait plaire à des nobles impatients de conquêtes et de pillage, à une multitude avide de nouveautés ; ils chargèrent Orgetorix de parcourir les cités voisines et d’obtenir ou leur appui ou leur neutralité. Orgetorix s’occupa moins dans cette mission de l’intérêt général qui masquait ses desseins, que des moyens propres à faciliter le succès de ses vues, ambitieuses et personnelles. Il trouva chez les Francs-Comtois[1], un certain Casticus dont le père avait autrefois gouverné cette contrée, et chez les Éduens, le jeune Dumnorix, actif, adroit, audacieux et très populaire. Ces deux hommes désiraient comme lui monter au trône, et asservir leurs concitoyens. Orgetorix leur persuada facilement, que réunis, ils
triompheraient de tout obstacle : Si vous m’aidez,
leur disait-il, à m’emparer du sceptre, les
forces de l’Helvétie, jointes aux vôtres, nous rendront en peu de temps les
maîtres de Plus le nombre des hommes, qui entrent dans une conspiration s’accroît, plus il est difficile qu’elle reste longtemps cachée ; tout ce qui ajoute à sa force augmente en même temps son danger. Les Helvétiens découvrent le complot d’Orgetorix ; furieux de cet attentat contre leur liberté, ils l’accusent et lui ordonnent de se justifier. Mais fier de l’appui que lui donnaient dix mille hommes dévoués, Orgetorix refuse de comparaître devant les juges. Les magistrats alors assemblent le peuple ; toute la cité en armes se prépare à la vengeance ; la guerre civile est près d’éclater, lorsqu’on apprend soudain la mort de l’auteur de ces troubles : on crut généralement qu’il avait lui-même tranché ses jours. Ses projets d’émigration lui survécurent, et le peuple helvétien persista si ardemment dans le désir d’abandonner son pays, qu’il brûla douze de ses villes, quatre cents villages, et tout le grain qu’il ne pouvait emporter : chaque citoyen se pourvu de vivres pour trois mois. Plusieurs autres nations, celles de Bâle[2], de Duttingen[3], de Brisgau[4], et les habitants de la Bavière[5] se joignirent à eux, mais tous restèrent quelque temps dans l’incertitude sur la route qu’ils devaient suivre. Deux chemins s’offraient à eux ; l’un, par la Franche-Comté[6], était un défilé entre le mont Jura et le Rhône, passage si étroit et tellement dominé que peu de cohortes ennemis auraient suffit pour arrêter leur marche ; l’autre route plus ouverte traversait la province romaine, et présentait de grandes facilités ; le pont de Genève appartenait, aux Helvétiens ; le Rhône malgré sa rapidité était guéable en plusieurs endroits, enfin en se dirigeant de ce côté, ils espéraient attirer dans leur parti les Savoyards[7], encore mal soumis aux Romains. Déterminés par ces considérations ; ils choisirent ce chemine, convinrent de se rassembler tous sur les bords du Rhône le 28 mars de l’année 58 avant Jésus-Christ. César, après son consulat, avait sollicité et obtenu du sénat
le gouvernement de Lorsque les Helvétiens apprirent qu’ils avaient été ainsi prévenus par César, ils lui députèrent deux hommes considérés parmi eux, Numéius et Véroductius, pour le prier de leur accorder un libre passage sur le territoire de la république ; ils promettaient de ne commettre dans leur marche aucun dégât ni aucune hostilité. Leur unique dessein était de s’établir sur les bords de l’Océan
dans La honte et la défaite du consul Cassius, qui s’était vu contraint récemment par les Helvétiens de passer avec son armée sous le joug, avait inspiré trop de ressentiments et laissé de trop funestes souvenirs pour que César accueillit une telle demande. La plus brave des nations gauloises qui cherchait et voulait conquérir une autre patrie, un peuple debout, trois cent mille voyageurs armés, excitaient trop d’inquiétude et d’embarras pour leur accorder imprudemment l’hospitalité. Cependant César, quoique bien décidé à leur refuser l’entrée de sa province, dissimula ses intentions, et afin de se donner le temps de rassembler les troupes qui devaient le rejoindre, il annonça aux députés que ne pouvant répondre sans consulter le sénat, il les informerait le 13 d’avril suivant de sa résolution définitive. Personne ne sut mieux que ce grand capitaine unir la prudence à l’audace ; il employa ces quinze jours de délai à construire avec une incroyable activité, dans une étendue de dix-neuf mille pas, depuis le lac de Genève jusqu’au mont Jura, un mur de seize pieds de hauteur, bordé d’un fosse très profond et garni de tours défendues par des troupes d’élite. Au jour fixé, lorsque les députés se présentèrent de nouveau, César leur déclara que le peuple romain ne voulait pas qu’aucune troupe étrangère traversât son territoire ; et que, si les Helvétiens le tentaient, il emploierait, la force des armes pour les repousser. Ceux-ci, reconnaissant trop tard qu’on les avait trompés, et qu’il n’était plus possible de franchir une barrière si bien gardée, s’adressèrent encore au gendre d’Orgetorix, à l’Éduen Dumnorix, qui s’était acquis une grande considération parmi les Francs-Comtois ses voisins, par son crédit et par ses promesses. Les députés d’Helvétie obtinrent un libre passage dans On ne connaît pas bien comment Quoi qu’il en soit, dès que César fut informé de la résolution des Helvétiens, il résolut de s’y opposer. C’était dévoiler son ambition, car ce peuple, en se transplantant et en s’éloignant de la province romaine, ne lui donnait aucun droit pour l’attaquer. César prétendit que l’établissement de ces tribus belliqueuses chez les Santons serait dangereux pour leurs nouveaux voisins les Tolosates, colonie romaine. Sur ce seul motif, laissant son lieutenant Labienus garder
ses retranchements, il court chercher cinq légions ; revient avec la rapidité
de l’éclair, combat en chemin les peuples de la Tarentaise[8], de Maurienne[9], et d’Ambrun[10], traverse le
pays des Lyonnais[11], et y reçoit une
députation des Éduens, qui le pressent de les protéger contre les Helvétiens,
dont les bandes indisciplinées, après avoir traversé César ne jugea pas alors convenable d’attendre.101s fissent arrivés en Saintonge pour les attaquer ; mais il pressa sa marche, et les atteignit sur les bords de la Saône[12], que les trois quarts de l’armée helvétienne avaient déjà passée : le quart, qui était resté en deçà du fleuve, surpris, assailli fut taillé en pièces. Par un singulier hasard, qu’on regarda comme un présage favorable pour les Romains, ces Helvétiens détruits dans le premier combat étaient les Tiguriens[13], ceux-là mêmes dont les pères avaient fait passer Cassius sous le joug. César fit croire habilement à ses légions qu’en cette circonstance les dieux signalaient leur faveur pour lui, et vengeaient son injure personnelle, car Pison son aïeul avait péri dans cette déroute avec Cassius dont il était le lieutenant. Non moins téméraire qu’Alexandre qui entreprit la conquête
de l’Asie avec trente mille hommes César commença celle de Le génie de César, sans s’aveugler sur la résistance qu’il éprouverait, mesura froidement les périls qu’il allait courir ; il étudia ses ennemis, leurs institutions, leur caractère, leurs mœurs, fonda son espoir sur leur désunion, sur leur rivalité ; et mérita ainsi sa gloire par son habileté autant que par sa vaillance. On voit avec surprise ce grand capitaine s’élancer au
milieu des Gaules, s’y établir avec une poignée de Romains, y rester isolé,
entouré de tribus nombreuses et guerrières, disséminer encore sans crainte
ses légions dans l’est, le nord, l’ouest et le La connaissance parfaite que César avait acquise de ce
pays peut seule expliquer le mystère de sa fortune et la sagesse de ses témérités.
Pour mieux comprendre ce grand homme, écoutons-le quelques moments parler de Leur humeur belliqueuse est entretenue et endurcie par le voisinage des Germains avec lesquels ils sont en guerre continuelle ; c’est ce qui fait aussi que les Helvétiens surpassent en courage les autres Gaulois, car ils s’exercent sans cesse ou se battent presque tous les jours contre les Germains pour attaquer leurs frontières ou pour défendre leurs propres foyers. Dans Chacun défend avec zèle son
parti ; s’il y manquait, il perdrait tout crédit et tout pouvoir : on retrouve
cet usage dans toute Lorsque les Romains entrèrent dans les Gaules, les Éduens étaient les chefs d’une grande faction ; les Séquaniens se trouvaient à la tête de la seconde : ceux-ci, moins forts parce que l’autorité des Éduens était plus ancienne et soutenue par une plus nombreuse clientèle, cherchèrent à se fortifier en s’alliant aux Germains et à Arioviste ; ils le décidèrent à cette union par de grandes promesses. Plusieurs victoires remportées
par ce prince et la destruction de presque toute le noblesse des Éduens accrurent
tellement l’autorité des Séquaniens, qu’ils virent passer dans leur parti les
principaux alliés de leurs rivaux et contraignirent enfin ceux-ci à livrer
leurs enfants en otage, à céder une portion de leur territoire, et à jurer de
ne rien entreprendre contre L’arrivée de César changea subitement la face des affaires ; les Séquaniens rendirent aux Éduens leurs otages ; leurs anciens alliés revinrent à eux, et ils en acquirent même de nouveaux dès qu’on sut que les Romains traitaient leurs ennemis avec rigueur de leurs amis avec douceur et ménagement. Les Séquaniens perdirent ainsi toute prééminence, dès ce moment les Éduens n’eurent d’autres rivaux que les Rhémois, leurs anciens et irréconciliables ennemis, ceux-ci devenant aussi les alliés des Romains : on recherchait également leur appui, de sorte que tous les peuples gaulois, hors les Belges, se partagèrent entre les deux confédérations des Éduens et des Rhémois, respectant les uns comme anciens, les autres comme nouveaux alliés de Rome. Autun devint ainsi la première, et, Reims la seconde des cités gauloises. Dans toutes les Gaules, il n’existe que deux classes d’hommes honorés ; le reste du peuple vit dans un état peu différent de la servitude ; il n’entre dans aucun conseil, et ne peut agir, après sa propre volonté. La plupart des citoyens, accablés de dettes, chargés d’impôts ou opprimés par des hommes puissants, s’attachent à des nobles qui ont sur eux tous les droits d’un maître sur son esclave. Les deux classes distinguées qui gouvernent ainsi la nation sont les druides et les chevaliers. Les premiers président aux choses divines, dirigent les sacrifices publics et particuliers, et interprètent les dogmes de la religion. Un grand nombre de jeunes gens se rangent sous leur discipline, parce que cet ordre est en grande considération. En effet, il décide toutes les contestations publiques ou privées : si un crime, si un meurtre a été commis, s’il s’élève des querelles sur un héritage ou des limites les druides les jugent ; ils accordent les récompenses, ils infligent les peines, et, tout homme public ou privé qui résiste à leurs décrets est interdit par eux, il ne peut plus assister aux sacrifices ; ce châtiment est de tous le plus grave à leurs yeux : l’interdit se voit rangé au nombre des impies ou des scélérats ; tout le monde l’abandonne, chacun fuit sa conversation ; à son approche, de crainte d’être frappé de contagion, on ne lui rend aucun honneur, et il ne peut jamais espérer aucune justice. Les druides reconnaissent un chef qui exerce sur eux une autorité suprême ; après sa mort, le plus éminent en mérite lui succède ; si plusieurs présentent les mêmes titres, les druides choisissent entre eux, et jamais ils ne violent par la force des armes la liberté de cette élection. A une certaine époque de
l’année, tous les druides se rassemblent sur les frontières du pays
Chartrain, centre de On croit que cette institution
a pris naissance en Bretagne, depuis elle s’est répandue dans Les druides sons exempts du service militaire ; ils ne combattent point, ne paient point de tribut ; on les dispense de toutes charges : tant d’immunités et de privilèges leur attirent une foule de jeunes gens que les principales familles leur recommandent ; ils y apprennent, dit-on, un grand nombre de vers ; quelques-uns consacrent vingt années à cette étude ; il ne leur est point permis de transcrire ces vers ; quoique les lettres grecques soient en usage chez les Gaulois pour toutes les affaires publiques et privées, cette défense paraît avoir deux motifs : le premier de rendre leurs dogmes plus respectables en ne les divulguant pas ; le second de rendre plus active la mémoire de leurs disciples, car il est reconnu que :la mémoire se relâche lorsqu’elle se fie à l’écriture. Ce qu’ils s’efforcent surtout de persuader à leurs disciples, c’est que les âmes ne périssent point, et qu’après la mort elles passent dans d’autres corps : ils pensent que ce dogme, en faisant mépriser la mort, est le plus puissant aiguillon du courage. Ils leur enseignent ensuite la marche des astres, la forme du monde, l’étendue de la terre, la nature des choses, la puissance, la force et l’immortalité des dieux. L’autre classe prééminente
dans Toute la nation gauloise est fortement attachée à ses croyances religieuses. Dans les maladies, dans les périls, on les voit immoler des hommes pour victimes, et se vouer quelquefois même à la mort ; ils ont recours aux druides pour ces sacrifices ; ils pensent que la vie d’un homme doit seule racheter la vie d’un autre homme, et ils croient qu’on ne peut autrement apaiser le courroux des dieux immortels ; plusieurs de ces sacrifices sont institués publiquement. On en voit qui construisent d’immenses statues d’osier qu’ils remplissent d’hommes vivants ; ils y mettent le feu, et font ainsi expirer ces misérables dans les flammes. Les voleurs, les assassins sont, dans leur opinion, les victimes, les plus agréables aux dieux, mais lorsqu’ils ne trouvent pas assez de coupables, les innocents mêmes sont envoyés au supplice. Mercure est le plus puissant de leurs dieux ; ils en font un grand nombre de statues, et lui attribuent l’invention des arts. C’est le guide de leurs voyageurs, le protecteur de leurs commerçants. Après lui ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve ; leurs opinions sur ces divinités sont les mêmes que celles de toutes les autres nations. Ils croient qu’Apollon chasse les maladies, que Minerve préside aux sciences et aux arts, Mars à la guerre, et que Jupiter gouverne l’empire céleste. Au moment de livrer bataille, ils vouent à Mars une partie de leur butin, et lui sacrifient les animaux dont ils se sont emparés : ce qu’ils réservent pour d’autres sacrifices est mis en dépôt dans des lieux destinés à cet usage. Plusieurs cités en gardent des amas considérables ; le terrain qui les renferme est sacré ; rarement un Gaulois méprise assez la religion pour en détourner ou dérober la moindre partie ; leurs lois punissent ce crime du plus horrible supplice, celui de la croix. Ils se vantent d’être descendus de Pluton ; c’est ce que les druides leur ont persuadé : d’après cette croyance ils mesurent le temps non par le nombre des jours, mais par celui des nuits ; ils commencent par elles leurs mois ; leurs années, de sorte que le jour suive constamment la nuit ; enfin c’est la nuit et non le jour de leur naissance qu’ils célèbrent. Pour tous les autres usages de la vie, ils différent peu des autres peuples ; seulement, ils ne permettent à leurs fils de les voir publiquement que lorsqu’ils sont adultes, où lorsqu’ils peuvent soutenir le poids des armes. Faire paraître en public un enfant en présence de son père serait pour eux une honte. Lorsque la dot d’une femme est estimée, le mari est obligé de lui en donner une égale ; on met les biens en commun et ils demeurent ainsi que les intérêts au survivant. L’époux exerce le pouvoir de vie et de mort sur sa femme et sur ses enfants. Lorsque quelque père de famille d’une naissance illustre meurt, et que sa mort inspire des soupçons contre sa femme, les parents se réunissent ; elle subit la question comme une esclave, et si elle est trouvée coupable, on la livre aux flammes, après lui avoir fait souffrir les plus cruels tourments. Les funérailles des Gaulois sont, relativement à leur civilisation, magnifiques et somptueuses. Tout ce que le défunt paraissait avoir aimé de son vivant est brûlé sur son bûcher ; même les animaux ; et le temps n’est pas éloigné où l’on brûlait, avec lui, ceux de ses esclaves et de ses clients qu’il chérissait le plus. On voit par ce tableau les soins que César s’était donnés pour étudier ses ennemis. Ce n’est que par la connaissance approfondie d’un peuple qu’on trouve le secret de le vaincre, de le soumettre et de le gouverner. Après sa victoire, César jeta un pont sur la Saône[14], et passa en un jour ce fleuve que les Helvétiens n’avaient pu traverser qu’en trois semaines. Poursuivis de près et surpris de sa promptitude, ces peuples lui envoyèrent enfin des députés. Leur chef Divicon, célèbre par la victoire qu’il avait remportée sur Cassius, montra par la fierté de ses paroles que les vaincus n’attribuaient leur défaite qu’au hasard. Si le peuple romain, dit-il, veut conclure la paix avec les Helvétiens, ils consentiront à s’établir et à demeurer dans la partie des Gaules que César désignera. Mais s’il persiste à les combattre, qu’il se souvienne des malheurs récents de l’armée romaine et de l’antique courage des Helvétiens. César ne doit ni les dédaigner, ni attribuer à sa vaillance l’avantage d’un combat imprévu dans lequel leurs troupes, séparées par un fleuve, ne pouvaient se soutenir mutuellement. Nous avons appris de nos dieux à triompher par le courage et non par la ruse. Réfléchissez à votre entreprise, et craignez, en nous combattant, de rendre ces lieux à jamais célèbres par les calamités du peuple romain et par la destruction de son armée. César leur répondit avec hauteur ; leur reprocha les outrages qu’ils avaient faits aux alliés de Rome, et leurs tentatives pour traverser la province romaine. Vous avez, leur dit-il, surpris et non vaincu Cassius ; les dieux retardent quelquefois le châtiment pour le rendre plus certain, ou pour laisser le temps du repentir : je puis oublier vos anciennes injures, mais non les nouvelles ; elles seront punies sévèrement, à moins que vous ne vous hâtiez de les réparer, d’indemniser les Allobroges, les Éduens, ainsi que nos autres alliés, et de me donner des otages pour garants de votre bonne foi. Notre antique coutume, répliqua Divicon, est de recevoir des otages et non d’en donner ; les Romains eux-mêmes en peuvent rendre témoignage. Ces paroles rompirent la conférence. Les Gaulois continuèrent leur marche ; César les poursuivit et sa cavalerie trop ardente fut repoussée avec perte par celle des Helvétiens, que cet avantage enorgueillit. Le général romain ne tarda pas à se convaincre que si la désunion et l’inconstance des Gaulois pouvaient lui donner quelque facilité à vaincre les cités qui se déclaraient contre lui, elles devaient aussi l’empêcher de compter solidement sur l’appui de celles qui embrasseraient sa cause. Après quinze jours de marche, le défaut de vivres l’arrêta ; les Éduens lui en avaient promis ; et cependant ils n’arrivaient pas. Inquiet de ce retard, il rassemble les principaux Éduens qui se trouvaient dans son camp, et demande au premier d’entre eux, Liscus, vergobrète ou principal magistrat d’Autun, ce qui pouvait occasionner l’inexécution de ces promesses : C’est pour vous, dit-il, que j’ai pris les armes ; je combats pour vous venger, vous avez autant d’intérêt que moi à nos succès ; j’avais compté sur votre secours, vous me livrez sans vivres à la merci de nos ennemis. Je vous regardais dans cette guerre comme des alliés ardents et fidèles, mais vous n’en êtes que les témoins indifférents. Liscus, touché de ce reproche, dit alors à César que, bravant le péril certain auquel il s’exposait, il se décidait à lui tout dévoiler. Apprenez, poursuivit-il, que dans ma cité les magistrats ont perdu tout pouvoir : quelques hommes audacieux se sont emparés de la faveur populaire, ils ont persuadé à la multitude qu’on ne devait pas vous envoyer de vivres, et quel si les Éduens perdent l’espoir de la suprématie dans les Gaules, il vaut mieux qu’elle appartienne aux Helvétiens, Gaulois comme eux, qu’à des Romains qui renverseraient notre liberté : ces mêmes factieux correspondent avec l’ennemi, et l’informent de tous vos desseins. J’avoue que jusqu’ici là crainte qu’ils m’inspirent, m’avait imposé silence. Dans une conférence plus secrète, Liscus confirma les soupçons formés depuis longtemps dans l’esprit de César contre l’Éduen Dumnorix. Il était en effet le chef de la faction liée aux Helvétiens ; cet homme riche et ambitieux, grossissant sa fortune par les formes et par les droits de péages, qu’il levait à bas prix, augmentant son crédit par ses largesses, et soldant un corps nombreux de cavaliers qui l’entourait, avait acquis une grande autorité dans sa ville comme dans les cités voisines ; il avait marié sa mère à un chef distingué des Berruyens ; il s’était lui-même uni par les liens du mariage à une Helvétienne, et manifestait une grande haine pour les Romains, surtout depuis que César soutenait contre lui l’autorité de son frère Divitiac. Les Helvétiens lui faisaient espérer le trône, et il les servait avec ardeur. Enfin César apprit que c’était à la trahison des cavaliers de Dumnorix que les Romains devaient attribuer leur récent échec : instruit de tous ces complots, et contenant son courroux, il en parla à Divitiac, dont l’âme généreuse parvint à le fléchir en faveur de son frère. Cependant, il fit arrêter Dumnorix, lui dit qu’il avait tout découvert et tout pardonné à condition seulement qu’il réparerait ses torts ; la liberté lui fut ensuite rendue ; mais des agents fidèles surveillèrent sa conduite : la modération de César lui rendit l’amitié des Éduens, et l’abondance reparut dans le camp. Bientôt il atteignit les ennemis ; Labienus à leur insu s’était porté derrière une montagne, sur leur flanc. Dès qu’il y fut arrivé, César feignit de se retirer et de se rapprocher d’Autun[15]. Les Helvétiens, attribuant ce mouvement à la crainte, le poursuivent avec plus d’ardeur que d’ordre ; alors les légions s’arrêtent, se rangent en bataille et le signal du combat est donné. César sentait que ce jour allait décider de sa destinée : voulant ôter aux Romains tout espoir de fuite et rendre le péril commun à tous, il ordonne d’éloigner les chevaux, sans excepter même le sien, harangue ses troupes, et commande l’attaque. Les ennemis soutiennent d’abord le choc avec intrépidité ; leurs boucliers sont criblés par les dards des Romains ; ils les jettent et combattent nus ; enfin couverts de blessures ils reculent ; l’armée romaine les suit, mais tout à coup leur corps de réserve, composé de Boïens et de Tulingiens, fond sur les flancs de la ligne romaine et la tourne ; les Helvétiens reprennent courage et renouvellent avec fureur le combat ; il fut longtemps douteux ; les Romains, faisant front partout, partout repoussent les assaillants ; enfin l’ennemi fatigué se retire ; mais sans tourner le dos, et continue à se battre jusqu’au lieu où il avait enfermé ses bagages, derrière les chariots dont il s’était fait un rempart ; là les Helvétiens se défendirent encore longtemps à coups de flèches, de pique et de lance ; enfin on força leur camp. Un fils et une fille d’Orgetorix tombèrent dans les fers ; la plus grande partie des Helvétiens périt ; cent trente mille hommes se sauvèrent dans le pays des Lingons, habitants de Langres. La perte des Romains avait été considérable ; César, occupé à soigner les blessés, à faire enterrer les morts, ne put poursuivre les ennemis ; mais, dans l’espoir de retarder leur marche, il envoya des courriers aux Lingons pour leur défendre de donner des subsistances aux vaincus, sous peine de s’attirer la guerre ; ils obéirent, et les Helvétiens découragés envoyèrent des députés qui demandèrent à genoux la paix. César exigea d’eux qu’ils rendissent les esclaves, déposassent les armes, et donnassent des otages. Six mille Bernois[16], ne voulant pas souscrire à ces conditions, tentèrent seuls de gagner le Rhin ; mais ils furent arrêtés dans leur route et pris : le reste des Helvétiens se soumit aux lois du vainqueur. César leur ordonna de retourner en Helvétie pour la défendre contre les Germains, et de rebâtir leurs villes et leurs bourgades. Les registres trouvés dans leur camp prouvèrent qu’à son départ cette nation était composée de trois cent soixante-huit mille personnes, dont quatre-vingt-douze mille portaient les armes ; après leur désastre cent dix mille seuls revirent leur patrie. Une si éclatante victoire répandit partout la renommée de
César ; les principaux chefs de Après avoir obtenu son approbation, ils se réunirent et firent serment de ne rien laisser transpirer du résultat de leurs délibérations. L’assemblée étant séparée, les mêmes députés revinrent trouver César ; ils le conjurèrent de garder un secret inviolable sur ce qu’ils allaient lui confier. Divitiac portait la parole : Deux
factions rivales, dit-il, celles des
Éduens et des Arverniens, déchiraient Au reste, le sort des
Séquaniens vainqueurs est encore plus triste que celui des Éduens vaincus ;
leur allié Arioviste, roi des Germains, s’est emparé du tiers de leurs
terres : dernièrement encore ils y ont établi une colonie de vingt-quatre
mille barbares. Bientôt tous les Germains passeront le Rhin pour vivre de nos
dépouilles. C’est surtout depuis sa dernière victoire remportée prés d’Amagetobrie,
qu’Arioviste, devenu plus superbe, plus violent, nous contraignit à lui
livrer les enfants des familles les plus distinguées ; le moindre retard dans
l’exécution de sa volonté nous expose aux plus cruels supplices : il est
impossible de supporter plus longtemps la tyrannie de cet homme audacieux,
irascible et barbare. Si César et le peuple romain ne nous secourent, il
faudra que tous les Gaulois, à l’exemple des Helvétiens, abandonnent leurs
champs, et cherchent, loin de Si Arioviste était informé de
notre démarche tous les otages qui sont entre ses mains périraient cruellement.
César peut seul, par la force de son armée, par le bruit de sa récente
victoire, par le respect porté au nom du peuple romain, empêcher qu’une plus
grande multitude de Germains ne passe le Rhin et ne livre toute Les gémissements des assistants, la contenance abattue, la honte et le silence des députés séquaniens confirmèrent les paroles de Divitiac. Le terrible Arioviste semblait être présent à leurs yeux. César les rassura par ses promesses. J’ai, dit-il, autrefois rendu service à ce prince et j’espère qu’en ma
faveur il arrêtera le cours de ses injustices. Un motif plus réel
et plus puissant déterminait César à secourir les Gaulois ; indépendamment
de la honte qu’il aurait éprouvée en laissant opprimer les Éduens, anciens
alliés de Rome, son ambition voyait dans Arioviste un rival redoutable. Le
Rhône seul séparait César envoya des ambassadeurs au roi des Germains pour lui demander une conférence, et le prier d’indiquer à cet effet un lieu également distant de leurs frontières. Arioviste répondit qu’une armée ne pourrait marcher sans dépense et sans embarras ; qu’il ne voyait point de sûreté à s’approcher seul des limites romaines ; que si César voulait lui parler, c’était à lui à venir le chercher ; qu’au reste il ne comprenait pas de quel droit César et les Romains prétendaient s’interposer entre lui et les ennemis qu’il avait vaincus. César prit alors le parti de lui écrire ; il lui rappela son alliance avec les Romains, et lui déclara que pour la conserver il devait rendre aux Éduens et aux Séquaniens leurs otages et leur indépendance, qu’autrement, d’après les ordres du sénat, il saurait défendre ses alliés par les armes. Arioviste répondit avec arrogance, alléguant les droits des vainqueurs sur les vaincus, et l’exemple des Romains qui n’avaient jamais souffert qu’on les empêchât de gouverner librement les pays conquis par eux. Les Éduens, disait-il, subissaient le sort de la guerre ; défaits en plusieurs batailles, ils ne pouvaient conserver la paix qu’en payant le tribut exigé. En cas de refus, l’appui de Rome ne leur serait d’aucun secours. Si vous voulez, César, tenter la fortune des armes contre un roi qu’on n’a jamais attaqué impunément, vous connaîtrez bientôt à vos dépens ce que peut le courage d’un peuple qui depuis quinze ans n’a dormi que sous la tente. Cette réponse et les nouvelles que César reçut de Trèves, dont les habitants se voyaient menacés d’une ruine prochaine par les Suèves, le décidèrent à marcher sans délai contre les Germains. Il voulut, par cette promptitude prévenir l’accroissement -redoutable que l’arrivée des cent cantons suèves aurait donné aux forces d’Arioviste, s’il leur avait laissé le temps de passer le Rhin et de se joindre aux Germains. Apprenant d’ailleurs qu’Arioviste s’avançait du côté de Besançon[17], ville importante par sa situation et par sa richesse, il marcha jour et nuit, s’empara de cette cité, et y trouva une grande quantité de vivres et de munitions. A moment où ce succès semblait lui en promettre de plus importants, l’inconstante fortune, qui se plait à renverser en un instant les hommes et les états qu’elle a élevés le plus haut, parut abandonner César. Les récits de Gaulois effrayés, les relations exagérées des voyageurs sur le nombre, la force, la taille colossale et l’aspect terrible des Germains répandent dans le camp romain une terreur soudaine ; ces légions, qui ont tant de fois parcouru le monde en vainqueurs et dompté les peuples les plus belliqueux, tremblent au bruit de l’approche des Germains, méconnaissent la voix de leur chef, craignent de combattre, refusent de marcher, et demandent le signal de la retraite avec autant d’emportement qu’ils avaient coutume de provoquer celui des batailles. Tout autre que César eût été perdu ; son éloquence et sa fermeté triomphèrent de la peur e de la révolte ; bravant les rebelles et les menaçant de combattre sans eux les barbares, avec la dixième légion qui seule lui restait fidèle, au lieu de retarder l’ordre du départ, il le hâte ; on l’exécute et la honte fait renaître le courage. Lorsque les deux armées furent à six milles l’une de l’autre, Arioviste proposa une conférence à César ; c’était un piège pour le surprendre ; César le pressentit et se rendit au lieu indiqué sans crainte, mais non sans précautions, Dans ce court entretien, César parla probablement avec peu
de franchise de l’indépendance que le sénat voulait assurer à Soudain, César s’aperçoit que quelques cavaliers germains attaquent son escorté, lui lancent des traits, et cherchent à l’envelopper ; alors, rompant brusquement la conférence, il rejoint avec rapidité son camp. Cependant, soit qu’une apparente, modération lui parût nécessaire pour s’attirer encore plus de respect dans les Gaules soit qu’au moment d’attaquer de tels ennemis, la rébellion récente des légions lui eût laissé quelque méfiance, accueillant une nouvelle demande d’Arioviste, il lui envoya deux députés pour traiter de la paix ; mais ce prince farouche, changeant d’avis par caprice ou pour plaire à la multitude, traita les envoyés romains comme des espions et les jeta dans les fers. Peu de jours après les Romains lui présentèrent le combat ; mais, il le refusa et se tint constamment retranché dans son camp. César, étonné d’une timidité qui répondait mal à tant d’arrogance ne tarda pas à en savoir la cause ; il apprit que les femmes germaines, dont ces peuples regardaient les paroles comme des oracles, avaient déclaré que les Germains seraient vaincus s’ils combattaient avant la nouvelle lune. Le général romain, prompt à sentir le parti qu’il peut tirer de cette superstition, marche sans tarder avec toutes ses forces contre l’ennemi, et le contraint par une brusque attaque à sortir de son camp pour le défendre : ainsi la bataille s’engage. César, à la tête de son aile droite, enfonce d’abord l’aile gauche des Germains, mais après une violente résistance le reste de ses légions plie devant les barbares. Crassus, qui commandait une réserve de cavalerie, s’aperçoit de ce désordre, fond sur le flanc des Germains, et rétablit le combat. De ce moment la victoire ne fut plus douteuse ; les Germains, frappés de terreur, fuient de toutes parts : ils sont poursuivis, massacrés, la plupart périssent sous le fer des Romains, ou dans les flots ; Arioviste ne regagne l’autre rive du Rhin qu’avec peu des siens. Au bruit de sa défaite, les Suèves s’éloignèrent César de
ce fleuve, et César, ayant, en une seule campagne, terminé deux guerres
et vaincu deux peuples, si renommés, établit ses légions en quartier d’hiver dans
Il devait et pouvait compter sur l’affection des Éduens et
des Séquaniens, délivrés par lui du joug intolérable des Germains. Les peuples
voisins de la province romaine s’étaient peu à peu accoutumés au repos, dont un
trop grand amour dispose à la dépendance ; mais dans les autres parties de De toutes parts on leur envoya des députés pour aigrir
leur ressentiment et pour les affermir dans leurs résolutions. César apprit
par les rapports de Labienus, que les peuples de Le moindre retard eût fait soulever les trois quarts de |