HISTOIRE DU BAS EMPIRE (période antique)

 

CONSTANCE, EMPEREUR ; GALLUS, CÉSAR ; JULIEN, CÉSAR

 

 

(An 351)

L’EMPEREUR, animé du désir d’accélérer la chute totale du polythéisme, éprouva de la part des peuples une résistance opiniâtre : il prohiba vainement les sacrifices dans, les campagnes, et se vit obligé, en défendant les solennités publiques, de tolérer le culte secret. Les chrétiens ne pouvaient supporter la vue des temples, mais leur existence était liée à tant de glorieux souvenirs, qu’on crut devoir publier une loi pour en empêcher la dégradation.

L’ordre du prince avait fait enlever l’autel de la Victoire, placé par Auguste dans la salle du sénat. Depuis il y fut rétabli, et les Romains défendirent plus longtemps cette divinité, que toutes les autres.

L’impossibilité de détruire si promptement d’antiques coutumes, força Constance à conserver aux pontifes leurs titres et une partie de leurs privilèges ; mais le clergé chrétien croissait toujours en richesses et en autorité. L’empereur lui prodigua des exemptions avec plus de piété que de prudence ; il déclara, dans le préambule d’une de ses lois, que le ministère des autels était plus utile à l’état que les services militaires et civils et même que les travaux consacrés à la culture des champs. Les princes alors paraissaient oublier la terre pour le ciel, tandis que la plupart des prêtres, parlant au nom du ciel, s’occupaient activement à étendre leur empire sur la terre.

Le clergé se recrutait sans cesse, et l’armée diminuait chaque jour en nombre et en forces ; une foule de vétérans furent licenciés.

L’année 353, Constance épousa Eusébie, fille d’un consulaire. Cette princesse était spirituelle, ambitieuse, adroite ; Julien, qui lui dut sa fortune, fit son panégyrique. Depuis ce mariage, les femmes, que les antiques mœurs éloignaient des affaires, gouvernèrent le palais, et par là l’empire.

Les deux frères d’Eusébie, Hypace et Eusèbe ; furent tout puissants à la cour : par leur crédit, l’arianisme devint dominant. Un concile presque tout composé d’évêques de cette secte se rassembla dans Milan. Ce fut à cette époque qu’on vit éclater pour la première fois cet orgueil si contraire à l’esprit du christianisme, et qui fit tant de maux à l’église. La plupart des prélats du concile crurent devoir rendre hommage à l’impératrice. Léonce, évêque de Tripoli, avant de consentir à s’y soumettre, osa exiger qu’elle vînt au-devant de lui pour recevoir sa bénédiction et qu’elle se tint debout pendant qu’il serait assis, jusqu’au moment où il lui permettrait de s’asseoir.

L’empereur, pour affermir son pouvoir dans les Gaules, y demeura six mois. Au lieu de rétablir le calme par une clémence, que conseille toujours une sage politique, il persécuta les partisans de Magnence, prêta l’oreille aux délateurs, devint sanguinaire et marcha sur les traces des tyrans.

Dès qu’on fait un pas dans cette route, on ne peut s’y arrêter ; chaque rigueur produit de nouveaux mécontentements, et chaque acte de cruauté, en nécessite d’autres. On redoute ceux qu’on opprime ; le zèle ne se prouve que par l’espionnage, et le soupçon tient lieu de crime.

Titien et Paul, les plus coupables de tous ceux qui avaient servi les fureurs de Magnence, furent seuls épargnés. Le dernier s’était rendu célèbre parmi les plus fameux délateurs ; son adresse pour découvrir les complots les plus cachés, et pour envelopper ses victimes dans les filets tissus, par ses intrigues, lui fit donner le surnom de la Chaîne. Ce détestable talent lui valut la faveur de l’empereur et la haine de l’empire.

Le peuple romain, dégradé, subissait en gémissant le joug de cette tyrannie ; l’excès de l’injustice n’excita que des murmures, et l’on ne vit de sédition que dans quelques moments de disette. La superstition se défendait mieux que la liberté. Orfitus, gendre de Symmaque et soutien zélé du paganisme, étant préfet de Rome, osa réparer et rouvrir un temple d’Apollon.

Presque toujours la force des états diminue à mesure que celle du pouvoir arbitraire augmente. La faiblesse de l’empire excitait l’audace de ses ennemis ; la Gaule se vit envahie et pillée par les Francs et par les Germains. Les Juifs tentant un dernier effort pour briser leur joug, se révoltèrent, élurent un roi nommé Patrice, attaquèrent les Samaritains et massacrèrent plusieurs cohortes romaines.

Quelques légions envoyées contre eux dispersèrent leurs troupes et les taillèrent en pièces. Les Isaures et les Perses dévastaient l’Asie ; leurs brigandages furent réprimés par les efforts de Gallus qui chassa aussi de la Mésopotamie les Sarrasins, tribu arabe. Ce peuple nomade et guerrier, vivant de la chasse et du lait des troupeaux, commençait alors à faire craindre ses armes dans l’Orient, et à étendre sa renommée.

Ordinairement les princes formés dans leur jeunesse à l’école du malheur deviennent sur le trône les modèles des rois. Vespasien, Trajan, Claude II, Probus, Tacite, gouvernèrent l’empire comme ils avaient désiré, étant particuliers, qu’on les gouvernât ; mais Gallus, échappé au massacre de sa famille, et opprimé dans ses premières années, fut plus aigri qu’instruit par le malheur, et se montra tyran dès qu’il fut César.

Les flatteurs le pervertirent ; Constantine, sa femme, fille de Constantin et veuve d’un roi, vindicative, cupide, implacable, inspirait la haine par ses cruautés et le mépris par ses bassesses. Elle vendait la faveur et les rigueurs de son époux. Cette furie, séduite par l’offre d’un collier magnifique, fit périr Clématius, gouverneur de la Palestine. Sa belle-mère, nouvelle Phèdre, l’accusait d’inceste parce qu’il avait refusé de satisfaire son amour criminel : le malheureux fut condamné sans être entendu. Les tribunaux obéissaient à la crainte : sous les rois tyrans, les juges sont esclaves.

Gallus et ses favoris se travestissaient souvent, se glissaient dans la foule pour épier les pensées, pour encourager l’indiscrétion, pour trouver des coupables, et forgeaient ainsi des conjurations pour les punir.

Le comte Thalasse, préfet du prétoire d’Orient, osait seul braver Gallus, s’opposer à ses injustices, et faire connaître à l’empereur les malheurs de l’Asie., qu’il attribuait surtout au funeste descendant de Constantine et aux conseils perfides d’un prêtre arien nommé Aëtius, qu’on surnommait l’Athée.

Sous le consulat de Constance et de Gallus[1], la nécessité de repousser l’invasion des Allemands décida l’empereur à rassembler près de Châlons-sur-Saône une nombreuse armée dont la force contraignit les barbares à s’éloigner. Il les suivit jusqu’aux rives du Rhin. On s’attendait que, profitant de leur frayeur, il relèverait la gloire de Rome, vengerait la Gaule et répandrait la terreur dans la Germanie ; mais, dans ce temps, une politique imprudente avait introduit beaucoup de barbares dans les légions ; plusieurs même occupaient dans le palais des charges importantes. Latin était alors comte des domestiques ; Agillon, Studillon, commandaient des corps de la garde. Ces officiers, profitant de leur crédit, favorisèrent auprès de l’empereur la députation que les Allemands effrayés lui envoyèrent pour demander la paix.

Leur succès ne semblait cependant pas facile ; l’armée impatiente, demandait, à grands cris, le combat. Constance, cédant au conseil de ses favoris, rassemble ses légions et les harangue : Les  rois et les peuples, leur dit-il, s’abaissent devant votre renommée ; ils vous demandent la  paix, vous dicterez ma réponse ; mais si vous écoutez mon avis, vous accueillerez des ennemis redoutables qui veulent devenir des alliés fidèles, des auxiliaires utiles ; et vous préférerez les avantages certains d’une noble modération  aux fruits périlleux d’une victoire douteuse et  sanglante.

L’armée accepta la paix : tel était, alors le déplorable sort de l’empire ; le sénat n’était pas consulté par les empereurs que dominaient les prêtres, et, que gouvernaient les étrangers ; ils opprimaient les peuples, ne respectaient que les conciles et n’obéissaient qu’aux soldats.

Après avoir signé ce traité honteux, Constance revint à Milan où il apprit les excès de Gallus et les désordres de l’Orient. Le jeune prince reçut ordre de se rendre en Italie ; il désobéit, et donna pour prétexte de son refus le danger auquel ses provinces seraient, exposées pendant, son absence. Constantine l’excitait à se rendre indépendant ; l’empereur, décidé à le perdre, lui retira peu à peu les troupes sur lesquelles il comptait le plus, et lui envoya, comme préfet du prétoire, Domitien, chargé de surveiller sa conduite.

Cet officier s’acquitta de sa commission avec hauteur ; Montius, trésorier de l’Orient, secondait ses efforts ; n’obéissait qu’à lui et privait le jeune prince du seul nerf de toute puissance, l’argent. Gallus, n’écoutant alors que la violence de son caractère, fit soulever contre les envoyés de l’empereur les soldats de sa garde et le peuple, qui les massacrèrent ; se livrant ensuite sans frein à ses ressentiments, il poursuivit sans pitié tous ceux que les délateurs lui faisaient regarder comme suspects.

La cupidité de ses favoris remplissait les prisons de victimes ; les arrêts des juges n’étaient que des proscriptions dictées par les accusateurs : le brave et vertueux Ursicin, général de la cavalerie d’Orient, se vit forcé, sous peine de perdre la vie, à présider ces infâmes tribunaux. Constantine, cachée derrière un rideau, assistait aux jugements pour en accélérer la rigueur, pour en écarter la pitié.

L’Orient gémissait, courbé sous cette violente tyrannie ; la terreur glaçait toutes les âmes, les victimes périssaient sans oser se plaindre ; le désespoir même était muet. Un seul homme, l’orateur Eusèbe, digne de l’école de Zénon, illustra sa mort par son courage, fit entendre à ses bourreaux la voix depuis longtemps inconnue, de la liberté ; l’éloquence de la vertu ; et périt en Romain.

Ursicin, indigné de ces iniquités en informa l’empereur : Constance, couvrant alors son ressentiment du voile de l’amitié, pressa Gallus venir en Italie, sous le prétexte de lui en donner le commandement, tandis qu’il irait délivrer la Gaule d’une nouvelle invasion.

Gallus, séduit par l’appât brillant qui cachait ses desseins homicides, et résistant aux craintes et aux avis de sa femme, se mit en marche avec un cortège peu nombreux. Constantine le précéda et mourut en route : les tourments de sa conscience et la connaissance qu’elle avait du caractère de l’empereur son frère furent les causes de sa maladie et de sa mont.

Plus Gallus avançait dans son voyage et plus son esprit flottait entre la crainte et l’espérance. Stadillon vient au-devant de lui, le trompe par d’astucieuses promesses, flatte son ambition par l’espoir de faveurs chimériques et de lauriers imaginaires. Cependant quelques légions, mécontentes de la sévérité de Constance, se décident à offrir leurs secours à Gallus, s’il consent à rester en Thrace, et à les attendre. On découvre leur dessein et on empêche leurs députés de parvenir jusqu’à lui. Il continue sa marche ; chaque jour, sous le prétexte de lui rendre hommage, les courtisans et les émissaires de l’empereur se multiplient autour de lui ; enfin lorsqu’il arrive à Pestau dans la Norique, tout déguisement cessé ; Barbation et Apodème paraissent à la tête d’un corps de troupes, pénètrent en armes dans le palais, dépouillent le prince de la pourpre, le font monter sur un chariot et le conduisent à Flanone en Istrie.

Là, il est interrogé par l’eunuque Eusèbe et par Mellobaude, capitaine des gardes ; et, lâche autant qu’il s’était montré cruel, il attribua tous les excès commis à Antioche aux conseils de sa femme : sa pusillanimité l’avilit sans le sauver. Sérénien, fidèle exécuteur des ordres de Constance, lui fit trancher la tête. Il périt à l’âge de vingt-neuf ans.

Sa mort remplit de joie la cour de Milan, mais ne rétablit pas le calme en Asie. La tyrannie n’y fit que changer de victimes. Les délateurs, toujours odieux et toujours impunis, accusèrent et traînèrent devant les tribunaux, tous ceux que la reconnaissance, l’intérêt ou la crainte avaient attachés à Gallus. Ursicin, dont le seul crime était de montrer quelques vertus dans un temps de corruption, et de faire briller un mérite éclatant dans un siècle de décadence, fut condamné à mort ; mais, au moment de frapper, Constance, arrêté par la crainte de se priver d’un tel appui, annula l’arrêt et lui fit grâce.

A la même époque, Julien, accusé d’être venu sans ordres à Nicomédie pour voir son frère, subit un interrogatoire. Ce prince courageux, évitant également de se flétrir en chargeant la mémoire de Gallus, et de braver l’empereur en le justifiant, refusa de répondre, et ni les menaces ni les promesses ne purent lui faire rompre ce sage et courageux silence.

Antioche continua de se voir le théâtre de l’injustice et de la tyrannie la plus cruelle ; ceux de ses habitants qui avaient massacré les envoyés de l’empereur furent absous parce qu’ils étaient riches ; on offrit à leur place, pour victimes au courroux de Constance, un grand nombre d’innocents. Dans cette ville infortunée, une plainte, un murmure, une parole échappée dans l’ivresse, un songe raconté imprudemment, coûtait la liberté ou la vie.

Les paix honteuses ne sont jamais longues : en 355, les Allemands prirent les armes ; les troupes de Constance entrèrent en Rhétie : l’avant-garde, sous le commandement d’Arbétion, s’étant imprudemment avancée, se vit enveloppée près du lac de Constance, prit la fuite et perdit dix tribuns avec un grand nombre de soldats.

Les barbares, s’approchant du camp, insultaient l’empereur, qui n’osait combattre : plusieurs tribuns, indignés de leur audace, sortent sans ordre à la tête des plus braves soldats, fondent sur l’ennemi et l’enfoncent. Le reste de l’armée les suit, disperse les barbares, les taille en pièces, fait triompher l’empereur malgré lui et termine ainsi la guerre.

Peu de temps après, Sylvain, général de l’infanterie, que la bataille de Murse avait rendu fameux, et qui était devenu la terreur des Francs, dont il tirait son origine, fut envoyé en Gaule pour les combattre. Il dut ce poste important à la jalousie d’Arbétion qui ne l’élevait que pour le perdre.

Dyname, secrétaire des écuries, émissaire de son rival, feignit de s’attacher à lui et en obtint des lettres de recommandation pour plusieurs personnages importants de la cour : on effaça toutes les lignes de ces lettres, en ne laissant que la signature, et on leur substitua des phrases qui devaient faire paraître Sylvain coupable ; tous ceux auxquels ces écrits étaient adressés furent arrêtés.

Malaric, Franc de naissance et commandant la garde étrangère, se montra hautement indigné d’une si vile fourberie, répondit de l’innocence de Sylvain, fit sentir le danger d’offenser un général aussi habile à la guerre qu’étranger aux intrigues, et qui ne souffrirait point patiemment un tel affront ; enfin il demanda qu’on l’appelât pour se justifier, et offrit de rester en prison à sa place jusqu’au moment où Mellobaude l’aurait amené.

Malgré ses instances, voulant tuer Sylvain, on envoya en Gaule, Apodème, accoutumé à servir la tyrannie et à persécuter la vertu.

Cependant une lettre interceptée découvre à Malaric tout le complot ; on examine de nouveau celles qui avaient paru suspectes ; l’artifice est dévoilé, les traces de la première écriture reparaissent, l’innocence de Sylvain est reconnue. Un agent subalterne de cette intrigue, un seul coupable est puni ; Dyname, auteur du crime, obtient le gouvernement de la Toscane.

Pendant ce temps, Sylvain, trop fier pour porter cette injure, et trop hardi pour attendre sa condamnation sans résistance, harangue ses soldats, gagne les officiers, lève l’étendard de la révolte, arrache la pourpre d’un drapeau, s’en enveloppe et se fait proclamer empereur.

Le talent, disgracié dans les temps de calme, est rappelé dans les jours de péril : l’empereur mande Ursicin pour l’opposer aux rebelles : mais Constance, plus accoutumé à triompher par l’artifice que par la force, trompe l’ennemi qu’il veut frapper, feint d’ignorer sa rébellion et lui mande que, content de ses services, il lui destine une charge plus importante, et qu’il nomme Ursicin pour le remplacer.

Ursicin accompagné de dix tribuns et de quelques officiers des gardes, parmi lesquels se trouvait l’historien Ammien Marcellin, arrive à Cologne et trouve le pouvoir de Sylvain trop affermi pour employer contre lui la violence.

Dans ces temps de corruption, peu d’hommes se montraient capables de conserver dans de graves circonstances un noble caractère : Ursicin, dégradant le sien, parut entrer dans les vues de Sylvain, feignit de partager ses ressentiments et gagna sa confiance. Cependant le temps avançait ; il fallait perdre Sylvain ou embrasser sa cause. Quelques officiers corrompus, un corps de Gaulois séduit, se rassemblent au milieu de la nuit, marchent au palais, égorgent la garde et massacrent Sylvain dans une chapelle où il s’était caché.

Ursicin pleura ses succès et sa victime ; il sentit trop tard que la légitimité d’une cause ne peut justifier la lâcheté des moyens qu’on prend pour la servir, et qu’il n’est point de lauriers que ne flétrisse une trahison.

La flatterie prodigua ses louanges à Constance ; mais quel prix peut avoir l’éloge dans une’ cour où le blâme est coupable et le silence dangereux !

On punit les amis de Sylvain ; ses troupes se débandèrent. Ursicin resta dans la Gaule avec le titre de commandant ; mais Constance, qui le craignait, ne lui envoyait point d’armée ; les frontières se trouvant ainsi dénuées de tout moyen de défense, parce que l’empereur redoutait autant ses généraux que ses ennemis, la Gaule se vit inondée d’une foule de Francs, de Saxons, d’Allemands qui franchirent sans obstacles le Rhin et s’emparèrent de quarante-cinq villes.

Dans le même temps, les Sarmates envahissaient la Pannonie ; les Perses ravageaient l’Orient. Constance, effrayé de tant d’attaques, sentait la nécessité de nommer un César, et se décidait cependant avec peine à partager avec lui sa puissance.

Ce fut alors que sa femme Eusébie, triomphant de ses craintes, sut le déterminer à revêtir Julien de la pourpre.

Ce jeune prince, peint si diversement par les deux partis opposés qui divisaient alors l’empire, était l’espoir des païens et la terreur des chrétiens. Les uns l’ont représenté comme un héros les autres comme un monstre ; il joignit de grands défauts à de grandes qualités, et justifia par ses actions une partie des éloges outrés de ses amis et des déclamations violentes de ses ennemis. Sans nous en rapporter aux apologies de Libanius et d’Ammien, ni aux invectives de Grégoire de Naziance, de Bazyle et des historiens chrétiens, on doit juger Julien d’après sa position, sa conduite, ses lois, ses paroles et ses écrits.

Encore au berceau, un hasard heureux l’avait fait échapper, presque seul, au massacre de sa famille. Constance, meurtrier des siens, ne lui avait laissé la vie que pour le tenir en esclavage. Il passa son enfance et sa première jeunesse en captivité.

Gallus, son frère, élevé quelque temps au rang de César, était mort victime des rigueurs de Constance. Cet empereur ne se bornait pas à se rendre maître absolu de la vie des hommes, il tyrannisait les consciences, il voulait que tous ceux qui subissaient son joug fussent non pas pieux, mais crédules et superstitieux comme lui.

Julien, né avec une imagination vive, un génie ardent, s’était livré dans sa longue retraite à l’étude des lettres, de l’histoire et de la philosophie ; seule distraction des esprits vastes dans l’inaction, seule consolation des grands caractères dans l’infortune. Les études avaient agrandi ses idées et fortifié son caractère. Il y avait puisé une vive admiration pour les grands hommes, pour les mœurs sévères des temps anciens, un grand respect pour la justice, un ardent amour pour la gloire et pour la liberté. Il voyait avec un chagrin profond la décadence de l’empire, l’abaissement du sénat, la servitude du peuple, la cupidité des grands, la bassesse des courtisans, l’insolence des eunuques et des affranchis, les exactions des intendants et des gouverneurs de provinces, le relâchement de 1a discipline et les revers des armées.

Le luxe et la mollesse de la cour lui inspiraient un juste dégoût ; et lorsque l’empire, ouvert de tous côtés aux barbares, semblait être près de sa chute, il ne pouvait comprendre que les empereurs ne s’occupassent que de la convocation des conciles, que de puérils débats sur des questions inintelligibles et des querelles interminables d’un clergé divisé par l’ambition corrompu par la richesse.

La gloire des Romains lui paraissait inséparable de leur ancien culte ; il attribuait leur décadence à l’introduction d’une nouvelle religion qui éloignait l’attention des hommes des intérêts de la terre, rapetissait, selon lui, les esprits, en détruisant de grandes, d’héroïques illusions, faisait considérer la vie comme un passage, le monde comme une Hôtellerie, et remplaçait l’occupation des intérêts publics par celle des intérêts religieux. C’était un citoyen de l’ancienne Rome transporté forcément dans la nouvelle, c’était l’aine de Caton, de Scipion ou de Marc-Aurèle, habitant le corps d’un prince de la cour d’Orient.

Ces sentiments, comprimés par la crainte, devinrent des passions ardentes : la dissimulation à laquelle il se vit forcé, augmenta leur violence ; il oublia qu’on ne peut faire renaître des prestiges dont le charme a disparu, qu’il est impossible de rétablir une religion tombée, et que le génie d’un homme est insuffisant pour faire remonter un fleuve à sa source, pour ramener un vieux peuple de la corruption à la vertu.

Sa fermeté pouvait retarder la chute de l’empire, mais non le régénérer ; il fallait une réforme et non une révolution ; mais Julien était trop passionné pour distinguer les principes des abus ; il confondit, dans sa haine et dans son mépris, le culte moral de l’évangile, l’ambition des prêtres et les folies des sectes ; son aversion pour la religion nouvelle l’éloigna de la tolérance qu’une sage politique devait lui conseiller ; celui qui devait être le chef de l’empire, fut le chef d’un parti : son mépris pour quelques fables et quelques prodiges adoptés par la crédulité du temps le jeta dans les superstitions antiques ; incrédule pour les mystères, il crut aux auspices, aux oracles, à la magie, ne fit rien de stable, parce qu’il voulut tout changer sans prudence, et n’opéra qu’une révolution éphémère qui n’eut que la courte durée de sa vie.

Comme administrateur, comme juge, comme guerrier, Julien, semblable à Trajan, à Marc-Aurèle, fut un grand homme ; mais, comme législateur religieux, le mélange bizarre qu’il voulut faire du culte de l’Être Suprême, de la doctrine de Platon et du polythéisme, le rendit en quelque sorte ridicule ; et la persécution, qu’il fit subir à la nombreuse partie de ses sujets qui étaient chrétiens, fut injuste et lui mérita leur haine, haine violente, outrée, qui, dans son aveuglement, ne voulut reconnaître aucune des grandes qualités de ce prince célèbre.

D’abord Julien, n’osant résister, aux ordres de Constance, les éluda ; et, ne pouvant assister aux leçons du fameux rhéteur païen Libanius, il étudia ses écrits. Relégué à Pergame, il y trouva des astrologues et des hommes adonnés à la magie, tels qu’Édèse, Maxime, Jamblique, qui s’emparèrent de son imagination et fascinèrent assez adroitement ses yeux par leurs prestiges, pour lui faire croire qu’ils le mettaient en relation avec les dieux il en vint au point de se persuader que ces divinités venaient, pendant son sommeil, lui donner des avis salutaires ; il croyait distinguer clairement à la voix si c’était Jupiter, Minerve, Apollon, Diane, ou le génie de Rome qui  lui parlait.

Constance, informé de son penchant pour l’idolâtrie, chargea un évêque arien, Aétius, de surveiller sa conduite. Julien sût tromper, par une dissimulation inouïe à son âge, mais trop commune sous le despotisme, la vigilance de ce prêtre, aussi ardent sectaire que subtil orateur. Affectant un grand zèle pour la religion dont il méditait la ruine, il prit l’habit de moine, et remplit dans l’église les fonctions de lecteur. Le danger de sa position n’excuse point un si bas artifice.      

Après la fin tragique de Gallus, on le retint sept mois captif dans un château ; le grand chambellan Eusèbe pressait constamment l’empereur d’ordonner sa mort ; il était, disait-il, trop imprudent de laisser vivre un prince qui tôt ou tard voudrait venger sa famille : l’impératrice Eusébie, qui s’intéressait à son sort, le sauva et obtint qu’on le laissât aller en Grèce pour achever ses études : on ne pouvait choisir un exil plus doux, un séjour plus agréable pour Julien : la Grèce était la patrie des poètes qu’il aimait, des philosophés qu’il admirait, et des dieux qu’il adorait secrètement. Sa mémoire prodigieuse, son application soutenue, la vivacité de son esprit et l’étendue de ses connaissances étonnèrent les sophistes et les orateurs d’Athènes : saint Grégoire et saint Bazyle suivaient alors, comme lui, les écoles de cette ville célèbre. Julien, forcé de cacher ses véritables sentiments, étudiait, ainsi qu’eux, avec une ardeur apparente, les livres saints ; et ces évêques lui reprochèrent dans la suite cette politique artificieuse, mais forcée, comme une odieuse hypocrisie.

Si l’on en croit saint Grégoire, Julien avait les yeux vifs, les sourcils arqués, la bouche grande, la lèvre inférieure rabattue, le col gros et courbés les épaules larges, le corps bien proportionné, les cheveux bouclés, la barbe hérissée et pointue ; sa taille était petite, sa physionomie maligne et railleuse, son regard incertain, sa démarche un peu chancelante ; il parlait vite et aimait à faire beaucoup de questions qui se succédaient rapidement.

Malgré ses démonstrations de piété, les païens, charmés de son esprit, faisaient des vœux pour qu’il devînt leur maître ; et saint Grégoire, pénétrant ses véritables opinions sous le voile religieux qui les couvrait, écrivait à ses amis : Ce prince sera l’ennemi de la religion, c’est un monstre que l’empire nourrit dans son sein. Fasse le ciel que je sois un faux prophète.

Les historiens chrétiens donnent beaucoup de détails sur, les artifices qu’on employa pour enflammer son imagination, pour fasciner ses yeux, pour lui faire croire qu’il était en commerce, avec les dieux. Ils rapportent qu’un jour, comme il se trouvait au milieu des démons, il fit le signe de la croix, et tout disparut. Ces récits ressemblent aux fables, mais Julien était superstitieux ; ce philosophe austère était un païen dévot, et la superstition rend tout vraisemblable. Il se fit initier aux mystères d’Éleusis qui depuis subsistèrent encore quarante années, jusqu’à l’époque de l’invasion d’Alaric.

Julien était âgé de vingt-quatre ans lorsque Constance lui envoya l’ordre de se rendre à Milan pour le revêtir de la pourpre. Il reçut cet ordre comme un arrêt, préférant alors les plaisirs de l’étude aux illusions de la puissance. Il regrettait sincèrement la cour tranquille d’orateurs et de philosophes qui l’entouraient, les ombrages paisibles des jardins de l’Académie ; et, saisi de crainte en pensant qu’il allait se renfermer dans le palais du meurtrier de sa famille, avant de partir, il courut au temple de Minerve, se prosterna aux pieds de ses autels et la conjura de veiller sur ses jours.

Dans le même temps d’autres craintes et d’autres agitations troublaient l’esprit de Constance : sollicité en faveur du prince par l’impératrice, alarmé par les représentations du perfide Eusèbe, son grand chambellan, ennemi implacable de Julien, il hésitait encore s’il devait le perdre ou le couronner : enfin Eusébie le décida en lui disant : Les affaires intérieures de l’empire exigent tous  vos soins ; les Sarmates et les Goths qui ont franchi le Danube, les Perses qui envahissent l’Orient, vont occuper tous vos efforts ; seul, vous  ne pouvez suffire à tout ; la Gaule est près de  vous échapper, les Francs et les Germains s’en emparent ; envoyez Julien contre eux ; s’il en triomphe, vous aurez l’honneur de sa victoire ;  s’il succombe, vous serez délivré d’un ennemi.

Lorsqu’on sut le prince arrivé dans un faubourg de Milan, l’empereur déclara publiquement la résolution qu’il avait prise de l’élever au rang de César : Cette nouvelle excita la surprise et les murmures des eunuques, et des affranchis ; ils étaient effrayés de l’élévation d’un prince habile, et qui les méprisait. Ayant reçu l’ordre de venir au palais pour s’y établir, il s’y rendit après avoir consulté les dieux. Il y porta la tristesse d’un homme qu’on mène à l’échafaud.

Lorsqu’on lui coupa la barbe et qu’on le dépouilla du manteau de philosophe, si déplacé dans un tel lieu, pour le couvrir du vêtement guerrier des Césars, son embarras, son silence, ses yeux baissés, son air morne et pensif, le rendirent l’objet des sarcasmes de la foule corrompue, des ducs, des comtes, des chambellans et des domestiques du palais. Comme ce prince était plus frappé des malheurs attachés à la puissance suprême que de son éclat, il supplia l’empereur de le délivrer de ce fardeau et de lui permettre de vivre au milieu de ses livres chéris, dans une retraite qu’il préférait alors sincèrement au tourbillon du monde.

Constance lui dit qu’avant de prendre définitivement un parti si peu convenable à sa naissance, il devait en parler à Eusébie. Cette princesse conjura Julien de renoncer à cette philosophie farouche qui l’empêchait de remplir les devoirs que prescrit la vraie sagesse ; elle lui fit comprendre qu’il y avait plus de faiblesse à fuir les écueils qu’à les surmonter, que ses études seraient sans fruit s’il les bornait à ces vaines spéculations et qu’appelé à travailler au salut de l’empire il ne pouvait, sans se flétrir ; refuser ce glorieux fardeau. Le prince se rendit à ses instances.

Dans ce temps où le pouvoir absolu s’était élevé sur la ruine de toutes les institutions, on ne demandait plus, pour nommer un prince, le consentement du peuple et du sénat ; mais on consultait encore l’armée, et l’empire était une république militaire. Constance, environné des grands, des généraux, des principaux officiers, et en présence de la garde et des légions, annonça que, si les troupes approuvaient son choix, il nommait Julien César : tous les soldats exprimèrent leur consentement en frappant leurs genoux avec leurs boucliers.

Prince, dit l’empereur, recevez la pourpre de vos pères ; partagez ma puissance et mes périls ; chassez les barbares de