(An 313)Nous avons quitté ce Forum célèbre où brillèrent tant d’orateurs éloquents, ce sénat que Cynéas avait pris pour une assemblée de rois, et où l’on admirait tant de vertus, ce Capitole où triomphèrent tant de héros ; et nous revenons avec Constantin vers cet Orient voluptueux où l’homme, bercé par la mollesse, enivré parles plaisirs, partit toujours destiné à s’engourdir au sein du repos, et à s’endormir dans l’esclavage. Nous allons écrire l’histoire de la vieillesse de cet empire, dont la force colossale avait si longtemps fatigué la terre : l’histoire de cette vieillesse est triste, mais elle conserve cependant quelques traits qui rappellent son antique grandeur ; si elle n’élève plus l’esprit, elle l’intéresse encore ; on y voit peu de ces actions héroïques qui excitent l’admiration, mais elle offre aux rois, et aux peuples d’utiles leçons et de salutaires exemples : on y trouvera le courage plus occupé à se de défendre qu’à conquérir, la politique s’y montre plus timide, l’intrigue y succède à l’audace, la trahison aux révoltes ; on assassine au lieu de vaincre. Des conjurations fréquentes détrônent encore quelques princes, mais elles ne produisent plus de révolutions que dans le palais ; elles sont presque indifférentes aux peuples, qui ne font que changer, non de sort, mais de maîtres. Depuis le partage de l’empire, comme le dit Montesquieu, l’ambition des généraux étant plus contenue, la vie des empereurs fut plus assurée ; ils purent mourir dans leur lit ce qui parut avoir un peu adouci leurs mœurs. Ils ne versèrent plus le sang avec tant de férocité ; mais, comme il fallait que ce pouvoir immense débordât quelque part, on vit un autre genre de tyrannie, mais plus sourde. Ce ne furent plus des massacres, mais des jugements iniques, des formes de justice qui semblaient n’éloigner la mort que pour flétrir la vie. La cour fut gouvernée et gouverna par plus d’artifice, par des arts plus exquis, avec un plus grand silence ; enfin, au lieu de cette hardiesse à concevoir une mauvaise action et de cette impétuosité à la commettre, on ne vit plus régner que les vices des âmes faibles et des crimes réfléchis. Depuis Auguste, les empereurs les plus ambitieux avaient respecté les formes républicaines, et les plus mauvais princes, se montrant encore citoyens, se faisaient populaires pour se rendre absolus. Ces maîtres du monde ne commandaient à la terre qu’au nom du peuple romain ; le sénat légalisait leurs ordres, les pontifes sanctifiaient leurs entreprises, les plus puissants et les plus illustres personnages de Rome décoraient leurs trônes, entouraient leurs personnes et soutenaient leur gloire par l’éclat de leurs triomphes. Peu de princes, même les plus lâches, se seraient crus dignes de conserver le nom et la puissance d’imperator, s’ils n’avaient parcouru fréquemment les camps nombreux qui garnissaient les frontières de l’empire ; ils quittaient souvent la toge, et se montraient à la tête de ces invincibles légions qui faisaient respecter encore les Romains, à l’époque où la chute de leurs vertus et de leur liberté ne leur laissait plus d’autres titres à l’estime que le courage. Sous le règne de Constantin les traces de l’antique système s’effacèrent ; il ne se soumit aux anciennes coutumes, que jusqu’au moment où il n’eut plus de rivaux. Soigneux de détruire tout vestige de liberté, il fit même disparaître de ses enseignes les lettres initiales des noms du sénat et du peuple romain ; prenant pour prétexte la nécessité de les remplacer sur le labarum par celles du nom de Jésus-Christ. Le peuple fut privé de tout droit d’élire, et le sénat de toute part réelle à la législation. L’empereur craignait la puissance des grands, et voulait cependant ménager leur vanité : il créa une foule de titres sans fonctions, ne confia l’autorité qu’à des officiers choisis par lui, et dont l’existence dépendait de sa faveur. La nation ne fut plus rien, le prince fut tout ; la cour remplaça la patrie, et la monarchie n’étant plus légale devint patrimoniale. Les princes aveuglés par l’amour du pouvoir craignent toute limite à leur autorité ; ils oublient que les institutions qui règlent et arrêtent leur marche peuvent seules lui donner quelque sûreté, et qu’en ne voulant pas de barrière contre l’abus de la puissance ils, la privent des seuls remparts qui, dans les jours de péril, peuvent la défendre. Constantin ne s’aperçut point des dangers du despotisme qu’il fondait. Prince belliqueux, couronné par la victoire, chéri des soldats compagnons de ses triomphes, il se vit respecté des peuples qu’il avait délivrés d’une foule de tyrans : son habile et heureuse activité empêchait tout péril de naître, et rien ne lui résista que le clergé qu’il avait affranchi, élevé et enrichi. Tout despotisme est brillant lorsqu’il est décoré par la gloire, s’il donne même un bonheur apparent et passager quand il est exercé par un prince habile et juste. La force de Constantin assurait à l’empire un profond repos ; l’équité qui dicta la plus grande partie de ses lois faisait jouir ses sujets d’une sécurité depuis longtemps inconnue. Ce ne fut qu’après sa mort que tous les vices de ce gouvernement sans contrepoids et de cette monarchie sans base éclatèrent dans toute leur difformité, et amenèrent en peu de temps la chute de l’empire qui devint la proie des barbares. Dès que l’âme active de Constantin cessa d’animer les membres épars de cet empire colossal, ses faibles successeurs, semblables aux despotes efféminés de l’Asie, ne montrèrent plus rien de romain. Une lâche oisiveté les enchaîna au milieu d’une cour corrompue ; ils s’enfermèrent dans leurs palais ; toute leur puissance passa entre les mains des eunuques, des affranchis et d’une foule d’insolents domestiques. Les plus grands personnages, les magistrats les plus respectables, les plus braves guerriers, comme le remarque un historien moderne, M. Le Beau, se trouvèrent ainsi à la discrétion de cette foule de courtisans sans expérience et sans mérite, qui ne peuvent servir l’état, ni souffrir qu’on le serve avec gloire. Invisibles pour la nation, au fond d’un palais impénétrable à la vérité, environnés de prêtres que l’ambition éloignait de leurs devoirs, et qui ne s’occupaient que du soin d’associer leurs maîtres à leurs honteuses querelles, à leurs puériles disputes, et souvent à leurs funestes erreurs, ces empereurs dégradés ne virent, ne pensèrent et ne régnèrent plus que par leurs favoris. Depuis longtemps l’Italie, possédée par les conquérants du
monde, enrichie des dépouilles de La translation du siège de l’empire à Constantinople, achevant d’écraser l’Italie, lui enleva le reste de sa population, de ses richesses, et l’ouvrit enfin sans défense aux sauvages enfants du Nord, qui triomphèrent sans peine de ces faibles descendants des vainqueurs de la terre, et plongèrent, pendant quelques siècles, le monde civilisé dans les ténèbres de la barbarie. C’est le récit de cette sanglante et terrible révolution
que nous allons commencer. Il nous conduira promptement à l’époque où, dans
le Nord et dans l’Occident, s’élevèrent, au milieu des débris de l’empire,
ces nouvelles monarchies qui, après une longue nuit, sortirent enfin de ce
chaos, fortes, brillantes et firent reparaître dans En Orient nous suivrons plus longtemps les faibles successeurs de Constantin, mais sans nous appesantir sur les tristes et honteux détails de cette suite monotone de tyrannies sans grandeur, de révolutions sans intérêt public, de crimes sans éclat : nous esquisserons rapidement les règnes de ces princes, dont la plupart ne parurent sur le trône que comme des ombres, et qui traînèrent plutôt qu’ils ne portèrent le sceptre des Césars ; jusqu’au moment où les soldats fanatique de Mahomet, les surprenant au milieu des disputes de leurs sectes et des jeux de leurs cirques, arrachèrent de leurs fronts les débris d’une couronne qu’ils ne pouvaient plus soutenir. Constantin, fondateur de ce nouvel empire parut dans les premières années de son règne plus occupé du soin de relever les anciennes institutions que d’en créer de nouvelles. Libérateur de Rome, ses premiers actes eurent pour objet la réparation des maux produits par la tyrannie et des désordres qu’entraînent les guerres civiles. Triomphant sous les enseignes d’un culte nouveau, il ne fit d’abord qu’affranchir et protéger une religion jusque-là proscrite. Ménageant le polythéisme, il le laissa quelque temps en possession de ses droits antiques et de ses honneurs. Après avoir ramené la justice dans l’empire, il voulut y faire régner la tolérance ; par cette sage politique il rétablit la paix intérieure et mérita cette affection sincère que les partis vaincus accordent si rarement aux vainqueurs. Ce fut alors, dans l’année 316, qu’on lui éleva un arc de
triomphe sur lequel on lisait cette inscription dictée par la reconnaissance
et non par la flatterie : Le sénat et le peuple
romain ont consacré cet arc de triomphe à Constantin, qui, a l’inspiration de
L’empereur répondit modestement à cet hommage, en attribuant ses succès à Dieu seul. Il fit placer, au bas de la longue croix que portait sa statue, cette autre inscription : C’est par ce signe salutaire, vrai symbole de force et de courage, que j’ai délivré votre ville, et que j’ai rétabli le sénat et le peuple romain dans leur ancienne splendeur. En même temps que par cette déclaration solennelle il montrait sa prédilection pour le christianisme, il résistait au zèle ardent des chrétiens qui l’entouraient, et leur interdisait toute réaction contre leurs persécuteurs : par un édit, publié à Milan, il garantit à tous les citoyens de l’empire la libre profession de leurs différentes religions ; enfin, pour prouver combien il craignait de marcher sur les traces des tyrans, il rendit une loi pour condamner à la torture tout délateur qui aurait accusé sans preuves un citoyen du crime de lèse-majesté. Si ce prince eût persisté dans ces nobles sentiments ; il aurait égalé en sagesse Marc-Aurèle et Trajan, qu’il surpassait peut-être en gloire militaire ; mais l’ivresse du pouvoir et l’ambition des prêtres qui l’entouraient lui firent bientôt abandonner cette sage politique. Les chrétiens, à peine délivrés de la persécution, se divisèrent en sectes ; l’empereur aurait dû ne se servir de son autorité que pour leur défendre tout acte contraire à la tranquillité publique ; il fallait éviter, en se mêlant à ces querelles d’opinions, de leur donner une funeste importance ; et sans doute, s’il n’eût point envisagé ces dissensions comme politiques, les disputes métaphysiques des chrétiens n’auraient point eu plus d’influence sur le sort des peuples, que les controverses des différentes écoles de philosophie, qui depuis si longtemps avaient partagé les esprits sans troubler la terre. Mais dès que le pouvoir de l’empereur intervint dans les affaires religieuses, elles se transformèrent en affaires d’état. L’esprit d’opposition et de liberté qui était sorti du sénat entra dans les conciles ; l’audace qui avait quitté la tribune reparut dans la chaire : les consciences résistèrent à l’autorité ; les prêtres prétendirent commander aux âmes, comme les princes aux corps, et le monde s’accoutuma à reconnaître deux puissances : l’une spirituelle, l’autre temporelle, dont les passions ne laissèrent jamais marquer les limites avec précision. Quelques princes, jaloux de leur pouvoir et mal entourés, opposèrent souvent l’hérésie aux dogmes reçus par l’église, et proscrivirent ceux qu’ils ne pouvaient convaincre. D’autres, faibles, timorés, dominés par des prêtres ambitieux, cédèrent à la tiare une partie des prérogatives de leur couronne. Le désir d’une vaine gloire, la soif des richesses, l’espoir de la puissance répandirent dans l’église les germes de la corruption ; cette religion morale qui proscrivait toutes les passions, qui enseignait toutes les vertus, qui faisait un mérite de la pauvreté, un devoir de l’humilité et qui ordonnait à tous ses ministres de prêcher aux hommes l’union, l’égalité, l’amour et l’oubli des injures, offrit à la terre le tableau scandaleux des dissensions les plus opiniâtres, de l’ambition la plus effrénée, des querelles les plus indécentes et des vengeances les plus cruelles. Au nom de celui qui avait déclaré que son royaume n’était pas de ce monde, on se disputa honteusement les honneurs, les richesses, la domination ; au nom du Dieu qui pardonne, on se lança réciproquement les foudres célestes ; au nom du Dieu de paix, la terre fut ensanglantée. Toutes les pages de cette histoire, et, pendant plusieurs siècles, celles de l’histoire moderne, ne seront que trop remplies des désordres, des crimes qui furent le résultat de ces funestes égarements : en les décrivant avec fidélité, il est juste, il est essentiel d’éviter toujours une faute non moins commune, celle de confondre une religion simple, morale, tolérante, pacifique, avec les passions, les excès de ses ministres. L’histoire n’est plus impartiale et ne conserve plus son noble caractère, lorsque, trop irritée des abus, elle accuse les principes ; c’est tromper les hommes : au lieu de les éclairer, que d’attribuer à la philosophie les erreurs des sophistes, à la liberté les crimes de l’anarchie, à la religion les faiblesses et les vices qu’elle condamne. L’Afrique fut le premier théâtre de ces discordes. Cécilien, évêque de Carthage, fut accusé par d’avoir usurpé l’épiscopat et de s’être trouvé au nombre des traditeurs, c’est-à-dire, de ces chrétiens qui, par faiblesse dans le temps de la persécution, avaient découvert et sacrifié aux magistrats les livres saints, Cette querelle divisa l’église ; soixante-dix évêques d’Afrique déclarèrent Cécilien innocent et légalement ordonné ; le parti des donatistes, ardent et nombreux, ne voulut point reconnaître cette décision. L’empereur, dans le dessein de terminer ce schisme, convoqua en 314, dans la ville d’Arles, un concile : le pape Sylvestre y envoya deux légats : cette assemblée fit encore un décret favorable aux évêques Félix et Cécilien ; elle rendit compte au pape de ses décisions et de ses motifs. Les évêques qui composaient ce concile ne donnaient alors au successeur de saint Pierre’ que le titre de très cher frère ; ils l’invitèrent à publier leur décret et à le communiquer aux autres églises. L’année suivante d’autres troubles éclatèrent en Palestine : les Juifs, irrités contre les chrétiens, exercèrent sur eux des violences. Constantin réprima ces excès, déclara libre tout esclave chrétien appartenant à un Juif, défendit aux Israélites d’en acheter, et les menaça de la confiscation de leurs biens et de la perte de la vie, s’ils forçaient un chrétien à se faire circoncire. En même temps il abolit dans tout l’empire le supplice de la croix. Les donatistes, toujours opiniâtres dans leur résistance, appelèrent à l’empereur du jugement du concile ; ce prince refusa d’abord de juger cette querelle religieuse qu’il ne croyait pas de sa compétence ; mais depuis changeant d’opinion, il fit ordonner à Cécilien, par le proconsul d’Afrique, de se rendre à Rome et de comparaître devant lui : cet évêque n’obéit pas ; l’empereur, quelque temps après, se trouvant à Milan, jugea seul cette cause, et rendit un décret qui déclarait Cécilien innocent et ses adversaires calomniateurs. Cet acte d’autorité, dans une affairé qui n’intéressait que la conscience, fut approuvé dans la suite par l’un des plus fermes soutiens de la religion, saint Augustin, qui parut n’y voir que le désir de rétablir la paix de l’église. Mais on ne tarda pas à éprouver l’inconvénient inévitable qui devait résulter de l’importance que donnait à ces misérables querelles l’influence du pouvoir souverain : les donatistes ne respectèrent pas plus l’autorité de l’empereur que celle du concile ; la confiscation de leurs biens ne put vaincre leur opiniâtreté, ils méprisèrent l’excommunication lancée contre eux, et ce schisme dégénéra en hérésie. Une secte beaucoup plus dangereuse se porta en Afrique aux plus grands excès. Les circoncellions, paysans fanatiques, interprétant au gré de leurs passions les préceptes de l’Évangile, voulurent établir violemment sur la terre cette égalité absolue qui n’existe pour les hommes qu’après la mort : prenant le titre de protecteurs des opprimés, ils brisaient les chaînes des esclaves, leur donnaient les propriétés de leurs maîtres, affranchissaient les débiteurs de leurs engagements, massacraient leurs créanciers, prenaient audacieusement la défense des donatistes, et immolaient les catholiques à leur vengeance. Sous prétexte que Jésus-Christ avait défendu à saint Pierre l’usage du glaive, ils ne s’armaient que de branches d’arbres, qu’ils appelaient bâton d’Israël, et s’en servaient pour assommer leurs ennemis. Leur cri de guerre était louange à Dieu ; leurs généraux portaient le titre de chefs des saints. Loin de craindre l’autorité des magistrats et la rigueur des lois, on voyait plusieurs de ces furieux, égarés par le fanatisme, se donner volontairement la mort dans l’espoir d’obtenir la palme du martyre. Ils annonçaient d’avance cette résolution insensée, s’engraissaient comme les victimes destinées aux sacrifices, et se jetaient ensuite au milieu des flammes, ou se précipitaient du haut d’un rocher dans la mer. Tant que l’ardeur des différentes sectes se consumait en vaines disputes, on se bornait à des excommunications ; une tolérance générale était peut-être le remède le plus utile que la raison pût dicter à l’autorité ; mais lorsque les sectaires joignaient l’action à la parole et se permettaient de violer les lois de l’état, de troubler la tranquillité publique et d’attaquer la vie ou la propriété de leurs concitoyens, il devenait juste et indispensable alors que la puissance temporelle déployât sa force contre eux : l’empereur chargea les comtes Ursace et Taurin de punir leur audace ; on fut obligé de les combattre, et on ne put étouffer cette révolte que par le massacre d’un grand nombre de ces fanatiques. L’esprit de vertige des Juifs semblait alors s’être
répandu dans toutes les parties du monde ; il y portait la discorde, et le
fanatisme qui avait fait de Eusèbe, toujours exagéré dans les éloges qu’il prodigue au
protecteur des chrétiens, prétendait que Constantin avait subjugué toute Depuis la chute de la liberté, on trouve beaucoup d’incertitudes dans l’histoire : tel est l’effet du despotisme, les nations se montrent indifférentes, même à la gloire des armes. Elle devient un patrimoine particulier, presque étranger à la chose publique, ce n’est plus alors l’histoire de l’état, c’est celle d’un prince qu’on écrit, et les événements ne nous sont transmis que par des apologies ou par des satires. En même temps que l’empereur combattait pour se défendre contre les anciens ennemis de Rome, il s’occupait du soin d’assurer à ses enfants la possession de son trône, et donnait à ses trois fils le titre de César. Il leur composa une maison et leur attacha une garde. Trop habile pour ne pas sentir qu’une puissance absolue, établie si nouvellement par la fortune devait être défendue par le courage il s’occupa soigneusement de l’éducation de ces jeunes princes, les forma lui-même aux exercices, à la tempérance, les accoutuma à faire de longues marches, à supporter le poids des armes, à braver l’intempérie des saisons, et chargea les plus habiles maîtres d’éclairer leur esprit. Comme il croyait, d’après l’exemple de son père, que l’affection des peuples est la base la plus solide de la puissance des souverains, il s’efforça de graver dans le cœur de ses fils cette maxime : La justice doit être la règle du prince, et la clémence son sentiment. La nature et la fortune trompèrent la prévoyance de Constantin ; ses fils héritèrent de ses défauts et non de ses vertus. Le seul de ses enfants qui aurait pu réaliser ses espérances, Crispus, élevé par Lactance, marchait sur les traces de son père et voyait comme lui ses armes couronnées par la victoire ; mais il périt bientôt victime de la jalousie de sa belle-mère et de l’aveugle impétuosité de l’auteur de ses jours. Son instituteur Lactance fut un des célèbres écrivains de ce temps. Son style était éloquent et pur ; on l’appelait le Cicéron chrétien. Il s’illustra dans son apologie du christianisme, et montra plus de force encore dans ses attaques contre le polythéisme. En 320 l’empereur nomma consul son troisième fils encore enfant ; il ne lui permit que de signer des lettres de grâce, sans doute pour le faire jouir du plus heureux droit de la puissance. Deux ans après, Constantin, rappelé dans les camps par une invasion des barbares, traversa le Danube, battit les Sarmates, et tua de sa main leur roi Rasimonde. On établit à Rome, en faveur de cette victoire, les jeux Sarmatiques. Les travaux militaires n’empêchaient point ce prince actif de se livrer à ceux de la législation. Il ordonna dans tout l’empire de consacrer le dimanche à la prière et au repos. L’augmentation continuelle des taxes produisait son effet ordinaire ; elle dégoûtait les hommes d’une vie infortunée ; étouffant tous les sentiments de la nature, elle rendait les mariages plus rares, et portait les époux malheureux aux actions les plus coupables : ils exposaient la nuit, dans les rues et sur les grands chemins, leurs enfants qu’ils ne pouvaient nourrir. L’empereur publia des édits sévères contre ce crime ; mais, en même temps, comme il ne pouvait contraindre à se marier ceux qui gardaient le célibat par principes religieux ou par misère, il abolit la loi Poppéa dont les dispositions punissaient par des amendes tout citoyen âgé de vingt cinq ans et non marié. Un de ses édits menaça de peines sévères les aruspices et tous ceux qui, par des opérations magiques ou par des philtres, profitaient de la crédulité des hommes, en leur promettant de servir leur haine ou leur amour. Transigeant cependant encore à cette époque avec la superstition du polythéisme, il toléra les charlatanismes idolâtres qui n’avaient pour but que de guérir les maladies et d’écarter les orages. Une autre loi, annulant toutes les confiscations ordonnées par Dioclétien et par Galère, rendit aux églises leurs biens et leur donna ceux des martyrs morts sans héritiers. Il publia contre le rapt un édit, trop sévère, qui ne distinguait pas la séduction de la violence. Presque toutes les villes des provinces étaient alors administrées par une sorte de sénat dont les membres s’appelaient décurions, et les chefs duumvirs : on les choisissait parmi les membres des familles les plus distinguées, et la plupart des citoyens évitaient ou quittaient ces fonctions gratuites et onéreuses, parce qu’elles les assujettissaient à des contributions plus fortes que celles qu’on exigeait des autres habitants. Constantin, pour maintenir une institution utile, soumit à des peines pécuniaires tout citoyen élu qui refuserait ces charges ou les abandonnerait. Par le même édit il appliqua au profit de ces administrateurs les terres des citoyens qui mourraient sans héritiers. Ainsi, dans la décadence de l’empire, tout esprit public se trouvant éteint, il fallait que le pouvoir absolu contraignît les citoyens à exercer les publiques charges qu’autrefois leur ambition se disputait avec tant d’ardeur. L’administration publique n’était plus regardée que comme une corvée. Les officiers, brevetés par l’empereur, sollicitèrent et obtinrent l’exemption de ces charges publiques ; chacun fuyait les emplois qui ne le rendaient utile qu’au peuple, et ne cherchait avidement que ceux qui le rapprochaient des princes. Les places de l’état n’étaient plus rien, les places de cour étaient tout. On s’accoutuma promptement à ne regarder les dignités de questeur, de préteur et même de consul, que comme des titres honorifiques ; leurs fonctions réelles ne furent remplies que par les comtes, les généraux, les officiers de la maison de l’empereur. Cependant, comme Constantin, juste par principes autant qu’ambitieux par caractère, fut promptement informé des plaintes qu’excitaient partout l’avidité de ses conseillers et la conduite arbitraire de ses gouverneurs de provinces ; il défendit aux juges et aux magistrats d’exécuter tous décrets, même les siens, s’ils étaient contraires aux lois, et il ordonna de n’avoir dans les jugements aucun égard à la naissance et au rang des accusés. Le crime, disait-il, efface tout privilège et toute dignité. Telle était l’étrange contradiction qu’offraient alors, dans la conduite et dans les lois de l’empereur, l’attrait du pouvoir absolu, l’amour de la justice et les souvenirs de la liberté. Il défendit par un décret aux percepteurs des contributions d’enlever aux agriculteurs leurs bœufs et les instruments du labourage. Jusqu’à cette époque la répartition des impôts avait été réglée par les notables de chaque lieu, et les riches se servaient de leur influence pour faire peser la plus grande partie de ce fardeau sur les pauvres. Constantin, dans l’espoir d’arrêter ces abus, chargea les gouverneurs de provinces seuls de régler cette répartition ; c’était remplacer les inconvénients de l’aristocratie par les dangers plus grands de l’arbitraire. L’empereur, soigneux de récompenser les soldats qui lui avaient donné la victoire et l’empire, leur distribua une grande quantité de terres qui se trouvaient vacantes. Souvent les souverains, jaloux de leur pouvoir, préfèrent
les soldats étrangers aux soldats citoyens. Constantin, plus frappé de l’utilité
qu’il pouvait tirer du courage des Francs et des Goths que des périls futurs auxquels
de tels auxiliaires exposaient
l’empire, prit à son service les plus braves de ces guerriers. Ces
mercenaires ne devinrent dangereux que pour ses successeurs. Ils servirent
Constantin avec zèle : Ébonit, capitaine franc, se distingua par de brillants
exploits dans la première guerre que Constantin entreprit contre Licinius, et
qui lui valut la possession de Quoique l’empereur ne fût pas encore baptisé, et que, par politique, il parut jusqu’à cette époque ménager l’ancienne religion de l’empire, il ne cessait pas un instant, même au bruit des armes, de montrer sa prédilection et son respect pour le culte du Dieu auquel il attribuait ses triomphes. On voyait, au milieu de ses camps, un oratoire, desservi par des prêtres et par des diacres, qu’il appelait les gardes de son âme. Chaque légion avait sa chapelle et ses ministres, et, avant de donner le signal du combat, l’empereur, à la tête de ses guerriers, prosterné aux pieds de la croix, invoquait le Dieu des armées, et lui demandait la victoire. Licinius, son collègue et son rival, se moquait de ces pratiques qu’il appelait superstitieuses, tandis que lui-même, environné d’une foule de pontifes, de devins et d’aruspices, cherchait à lire sa destinée dans les présages et dans les entrailles des victimes. Après la mort de Maxence et de Maximin ; tout l’empire se trouvant partagé entre deux maîtres, Constantin et Licinius, chacun d’eux ne s’occupa plus qu’à perdre son rival pour régner seul. La différence des cultes et des mœurs semblait alors diviser le monde romain en deux peuples, les chrétiens et les idolâtres. Les premiers regardaient Constantin comme leur défenseur, comme leur appui, comme leur chef. Licinius, qui ne s’était prêté jusque-là que par politique au système de tolérance établi par Constantin, changea de façon d’agir dès qu’il eut vaincu Maximin, et se plaçant à la tête du nombreux parti qui restait attaché au polythéisme, aux anciennes lois et aux anciens usages des Romains, il se déclara ennemi des chrétiens. Ce prince espérait écraser facilement par le poids de l’immense population dont il protégeait les mœurs et la croyance, ces chrétiens si récemment tirés de l’esclavage, et à peine rétablis des profondes blessures que leur avait faites une longue persécution. Les deux chefs étaient braves et habités ; Licinius avait pour lui le nombre, la superstition, le respect qu’inspirent les choses antiques et surtout cette opinion, presque généralement établie, que la gloire de Rome était inséparablement liée au culte de ses dieux. A ces vieilles traditions tournées en ridicule par les philosophes, et qui, chez un peuple corrompu, n’étaient plus soutenues par les mœurs, Constantin opposait un parti d’hommes enthousiastes, d’autant plus ardents qu’ils avaient été plus comprimés, et des légions enorgueillies par une longue suite de triomphes, qu’aucun péril n’arrêtait, et qui croyaient, à la vue du labarum, être conduites par Dieu même à la victoire. Des deux parts, en se décidant à commencer la guerre, on chercha des raisons pour justifier l’infraction de la paix. Licinius prétendit que son rival, sous prétexte de marcher contre les Goths, était entré en armes sur son territoire, sans son aveu : Constantin accusa Licinius d’avoir cherché à fomenter dans Rome une révolte contre lui, et d’avoir payé des scélérats pour l’assassiner. Les deux armées, qui devaient décider du sort des deux empires, des deux princes et des deux cultes, se rassemblèrent et se trouvèrent bientôt en présence sur les bords de l’Hèbre. Tous les prêtres, tous les devins de l’Orient promettaient à Licinius un triomphe certain ; l’oracle de Milet se montra moins courtisan. Consulté par ce prince, il lui répondit : Vieillard, tes forces sont épuisées ; ton grand âge t’accable ; il ne t’appartient plus de lutter contre de jeunes guerriers. Ce monarque, au moment de combattre, après avoir sacrifié des victimes, montrant à ses soldats les statues des dieux éclairées par mille flambeaux leur dit : Compagnons, voilà les divinités de nos ancêtres, les objets de notre antique vénération ; notre ennemi est l’ennemi de nos pères, de nos lois, de nos mœurs, de nos dieux ; il adore une divinité inconnue, idéale, ou plutôt on pourrait dire, qu’il n’en reconnaît aucune. Il déshonore ses armes en remplaçant les aigles romaines par un signe consacré au supplice des brigands, par un infâme gibet. Celte bataille va décider de notre sort et de notre religion ; si cette divinité, obscure, ignorée, remporte la victoire sur tant de dieux illustres et puissant, aussi redoutables par leur nombre que par leur majesté, nous serons alors forcés de lui élever des temples sur les débris de ceux que nos pères ont fondés. Mais si, comme nous en avons l’assurance, nos dieux signalent aujourd’hui leur pouvoir en accordant le triomphe à nos armes, nous poursuivrons jusqu’à la mort cette secte infâme dont l’impiété sacrilège méprise les lois et outrage le ciel. Dans cette journée, l’habileté de Constantin trompa la vieille expérience de Licinius. Dérobant sa marche à l’ennemi, il passa le fleuve dans un endroit qui n’était défendu que par un faible poste. La victoire fut le prix de sa tactique savante et de son inconcevable témérité. Ouvrant le passage à ses troupes, à la tête de douze cavaliers, il renversa et détruisit cent cinquante guerriers qui s’opposaient à sa marche. Ce fait, qui semble plus romanesque qu’historique, est attesté par Zozime ; et l’on sait que cet écrivain était l’un des plus grands ennemis et l’un des plus opiniâtres détracteurs de ce prince. Licinius, enfermé dans Byzance s’en échappa précipitamment
lorsqu’il vit sa nombreuse flotte vaincue par celle de son rival que commandait
le jeune Crispus. Il franchit le détroit, rassembla les débris de ses troupes,
et, risquant un dernier effort pour disputer l’empire à son collègue, il lui
livra bataille près de Chrysopolis[1]. Il fit encore
portée à la tête de ses légions les images des dieux de Rome, de Jamais les légions de l’Orient n’avaient combattu avec succès celles de l’Occident. La victoire de Constantin fut complète ; il détruisit presque entièrement l’armée de Licinius qui chercha son salut dans la fuite. Dans ces temps de décadence, il ne paraissait point honteux de survivre à l’honneur et à la liberté ; on ne voyait plus de Caton ni même d’Antoine. Licinius, vaincu, se prosterna devant son seigneur et maître, déposant à ses pieds le diadème, et sollicitant humblement la conservation d’une vie dégradée. Les prières de Constancie, sa femme, sœur de l’empereur, lui firent obtenir la grâce qu’il implorait ; mais la politique l’emporta bientôt sur la clémence et le prince détrôné étant accusé de former quelques intrigues pour recouvrer sa puissance, eut la tête tranchée par les ordres de l’empereur, dont ce meurtre ternit la gloire. Pendant le cours de cette guerre, tous les partisans de l’ancien culte s’étaient formellement déclarés pour la cause de Licinius. Sa chute entraîna celle du polythéisme. Constantin, irrité, ne crut plus nécessaire de montrer les mêmes ménagements pour l’idolâtrie. S’il ne persécuta pas les personnes, il comprima les opinions, et favorisa le zèle ardent des chrétiens, implacables ennemis de ces divinités fabuleuses qui, suivant leur foi, n’étaient que des démons. Dans tous les lieux où Constantin crut que ses ordres n’éprouveraient pas une résistance invincible, il fit renverser les autels, abattre les temples, et surtout ceux consacrés à Bacchus et à l’impudicité. Cette attaque, dirigée contre une religion inséparablement liée aux lois, aux coutumes anciennes, lui fit perdre l’affection des Romains. La capitale du monde, consacrée à Mars, à Jupiter, était elle-même un vaste Panthéon ; l’encens y fumait dans sept cents temples consacrés aux dieux de l’Olympe par la superstition, au fondateur de Rome par la reconnaissance, aux empereurs par la coutume. L’autorité absolue ne pouvait renverser promptement de si fortes et de si antiques barrières ; et, malgré les efforts des maîtres du monde, l’idolâtrie conserva longtemps dans Rome de nombreux partisans et un asile inviolable. Dans tout le reste de l’empire, l’exécution des ordres de
Constantin fut prompte et facile ; il écrivit aux peuples d’Orient, en ces
termes : Ma victoire sur les ennemis de Jésus-Christ,
la chute des persécuteurs des
chrétiens prouvent la puissance du Dieu qui m’a choisi pour établir son culte
dans l’empire ; c’est lui qui m’a conduit des rivages de Il paraît surprenant qu’une révolution, qui blessait les
consciences, qui offensait la superstition, et qui changeait si brusquement
le culte, les mœurs et les lois, n’ait point alors excité de révoltes : on
eût dit que les idolâtres avaient cessé de respecter leurs dieux, et qu’ils
ne croyaient plus à leur puissance depuis qu’ils s’étaient laissé vaincre par
le Dieu de Constantin. Il est vrai que l’empereur employait, pour réussir, la
persuasion autant que la force, et qu’en protégeant les chrétiens il
s’opposait à leurs vengeances. Dans l’un de ses édits, rendant hommage à la
sagesse du Créateur, à la pureté de la morale chrétienne, il compare la
douceur de son père, qui suivait les maximes de l’Évangile, à la cruauté de
Galère, de Maxence, de Maximin et de Licinius ; et, déclarant que ses
victoires n’ont été que le prix de son zèle pour rétablir le vrai culte de Sans vouloir refuser à ce prince le mérite de cette modération, il est cependant juste d’atténuer les éloges excessifs que la flatterie lui a prodigués. Sa tolérance était un peu forcée ; la majorité à la population de l’empire restait idolâtre ; et il aurait craint, par trop de violences ou trop de précipitation, de compromettre sa puissance. L’autorité du sénat lui avait déjà fait sentir ce danger en maintenant dans Rome ancien culte, au mépris des décrets qui avaient ordonné la clôture des temples et la cessation des sacrifices. Quoiqu’il en soit si l’empereur se fût contenté d’établir et de protéger partout la liberté de conscience, les progrès de la foi chrétienne auraient été plus sages sans être moins rapides ; la religion et l’empire se seraient vus exposés à moins de troubles et de malheurs, si l’empereur avait moins rapproché les prêtres du trône, et s’il n’avait pas offert aux ministres d’un culte ennemi de tout ce qui est mondain l’appât dangereux et presque irrésistible de la faveur, de la fortune et de la puissance : mais, flatté, pressé, entraîné par les évêques qui l’entouraient, ce prince montra bientôt autant de passion pour convertir que pour vaincre ; il aima autant à prêcher qu’à combattre, ses courtisans l’applaudissaient avec enthousiasme, mais ils ne donnaient à leurs vices que le masque de la piété, et leur hypocrisie, couvrant de fausses couleurs une avidité sans frein et des concussions sans bornes, livra l’empire aux plus affreux désordres. Les plaintes qui s’élevaient de toutes parts pénétrèrent enfin dans le palais ; Constantin se montra honteux et indigne de ces excès. S’adressant un jour à l’un de ses favoris, il traça devant lui, sur la terre, avec sa lance, la figure d’un corps humain : Entassez, lui dit-il, à votre gré les richesses de l’empire, possédez même le monde entier, il ne vous restera un jour que cet étroit espace de terre que je viens de mesurer, pourvu même qu’on vous l’accorde. L’événement vérifia ces paroles mémorables car, sous le règne de Constance, ce même courtisan, abusant toujours de son pouvoir fut massacré par le peuple et privé de sépulture. Quoique l’empire éprouvât tous les maux inséparables de la perte de la liberté, et souffrit de tous les abus qui suivent les progrès du pouvoir arbitraire, le souvenir de tant de guerres civiles attachait les peuples au joug du prince qui les avait délivrés de tant de tyrans. Les Romains n’étaient pas heureux, mais ils vivaient tranquilles ; les barbares, tant de fois vaincus, tentaient plus rarement de passer leurs limites, et les éternels ennemis de Rome, les Perses, n’osaient pas encore s’affranchir du traité honteux que leur avaient imposé Galère et Dioclétien. Après la défaite de Licinius, l’empereur, voulant pacifier l’Orient, fit un long séjour à Nicomédie. Ce fut là qu’on lui décerna le titre de Victorieux qu’il voulait et qu’il ne put transmettre à ses enfants, comme il leur transmit son autorité. Il avait formé le dessein de se rendre en Égypte ; une nouvelle alarmante qu’il reçut le força de renoncer à ce voyage. Il apprit qu’une hérésie, qui divisait tous les esprits, venait de faire éclater dans cette contrée le feu de la sédition. Avant de parler des troubles que produisit l’opiniâtreté de cette nouvelle secte, dont l’hérésiarque Arius était le chef, il est nécessaire de retracer en peu de mots l’état où se trouvait alors l’église, et quels avaient été, depuis trois siècles, l’esprit du christianisme, ses progrès et la cause de la haine constante qui s’était vainement opposée à sa propagation. Puisque A l’exception de la secte des rachébites, peu importante et peu connue, il paraît que les Hébreux, jusqu’à l’époque de leur captivité en Syrie, et quelque temps après leur retour en Judée, altérèrent peu la doctrine de Moïse, et que ce ne fut qu’environ trois siècles avant la naissance de Jésus-Christ, qu’il s’établit dans leur croyance un mélange d’opinions philosophiques et religieuses. Sous le règne des premiers Ptolémées, un grand nombre de Juifs, habitant alors Alexandrie, cédèrent au désir de connaître les systèmes de plusieurs philosophes qui cherchaient à concilier les opinions de Platon, de Pythagore, d’Hermès et de Zoroastre. Frappés de la conformité qui paraissait exister entre les idées de Platon et celles de Moïse sur la grandeur et sur la puissance de Dieu, ils se persuadèrent que ce philosophe, ainsi que Pythagore, avaient connu les livres de Moïse, et en avaient tiré ce qu’ils voyaient de sublime dans leurs écrits. Ils adoptèrent donc en partie ce système chimérique de conciliation qu’on nommait le syncrétisme. D’autres Juifs, qui avaient échappé aux malheurs de leur patrie à l’époque de la captivité, s’étant sauvés en Égypte, se retirèrent au milieu des déserts pour éviter la haine qui les poursuivait dans les villes. Là, privés de livres, éloignés de leurs temples, ils s’accoutumèrent à la vie ascétique ; quelques pythagoriciens, persécutés comme eux, cherchèrent un asile dans la même contrée ; la conformité de leur sort rapprocha leurs opinions, et ce mélange produisit les sectes des esséniens et des thérapeutes. Lorsque Ptolémée Philadelphe, dont la vertu tolérante voulait répandre partout le bonheur, sans distinction de parti, de secte et de pays, permit aux Juifs exilés de retourner dans leur patrie, ils propagèrent en Palestine leur nouvelle doctrine. Les esséniens, accoutumés dans leur retraite à une vie contemplative, à la pratique d’une morale austère, ne purent supporter la corruption qui s’était introduite dans Jérusalem et dans les autres villes de Judée ; attachés à leurs principes et à leurs usages, ils vécurent à part dans les campagnes, loin des cités : la plus grande union régnait entre eux, et tous se secouraient mutuellement. Tournés vers l’Orient, ils priaient Dieu avant le lever du soleil, se livraient ensuite au travail ; à la cinquième heure du jour, ils se baignaient, et faisaient après, en commun, un repas frugal, pendant lequel régnait un profond silence. Leurs mets étaient bénis par un prêtre. En sortant de table, ils rendaient grâces à Dieu, retournaient au travail, et le soir, se réunissant pour souper, observaient les mêmes usages, et gardaient le même silence. On les voyait toujours vêtus de blanc, leurs biens étaient en communauté, Suivant les principes de Pythagore, personne n’était admis parmi eux qu’après trois ans de noviciat, pendant lesquels on éprouvait leur discrétion, leur zèle et leurs vertus. Un serment rigoureusement exigé, leur faisait prendre l’engagement de ne point nuire à autrui, d’observer ponctuellement la règle de la communauté, de fuir les méchants, d’obéir aux lois, d’être fidèles au gouvernement, de ne point altérer la doctrine, et de perdre la vie plutôt que de révéler aux profanes le secret de leur religion. Cette secte austère, et d’autant plus fanatique qu’elle se croyait plus sainte, opposa dans la suite aux Romains une résistance invincible ; les plus cruels supplices ne purent obtenir d’eux aucune action, aucune parole contraire à leur croyance. Ils se persuadaient que tout dans le monde était enchaîné et réglé d’avance par le destin ; que l’âme, immortelle de sa nature, emprisonnée dans le corps, en sortait, au moment de la mort, pour recevoir, si elle avait été vertueuse, de grandes récompenses dans un lieu où régnait un printemps éternel, ou pour être tourmentée dans de sombres souterrains, si elle s’était laissé entraîner par le vice. Les thérapeutes, plus exaltés encore dans leur croyance,
se consacraient à une vie entièrement contemplative, abandonnaient leurs
familles, renonçaient à tous les biens, à tous les liens terrestres, et, se
détachant de la matière, élançaient ardemment leur âme vers Ces nouvelles doctrines ne prirent point de crédit sur la plus grande partie du peuple, qui, sous le nom de saducéens, restait attachée aux anciennes opinions, ne comprenait que ce qui frappait les sens, et ne croyait pas à l’immortalité de l’âme. Ceux d’entre les Juifs qui, sans adopter la morale pure des esséniens, admettaient le système immatériel de cette philosophie mystérieuse, s’appelèrent pharisiens. Au défaut de vertus, ils surchargeaient le culte de règles puériles, de longues prières, de pratiques superstitieuses, et voilaient, sous l’apparence d’une fausse piété, leur désir insatiable de pouvoir et de richesses. Dominant la multitude par leur indulgence pour les désordres, par leur gravité extérieure, par leurs austérités apparentes, ils s’emparèrent d’une grande autorité, ébranlèrent souvent celle des rois : tyrans lorsqu’ils exerçaient la puissance, factieux lorsque le gouvernement l’emportait, ils furent une des principales causes des troubles et des guerres civiles qui déchirèrent leur patrie. Les caraïtes, moins nombreux parce qu’ils étaient plus raisonnables, tenaient un juste milieu entre ces partis exagérés : au reste, malgré l’inimitié qui régnait entre les esséniens, les saducéens, les pharisiens, ils se regardèrent toujours comme de la même communion et ne s’accusèrent jamais d’hérésie, croyant, apparemment, comme le dit Condillac, que les questions de la liberté, de l’immortalité de l’âme et de l’existence des esprits n’étaient que des choses problématiques, sur lesquelles on pouvait différer d’avis sans violer la loi de Moïse. Ce fut dans ce pays, divisé d’opinions, au milieu de ces questions de secte, que la lumière de l’Évangile parut. Jésus-Christ l’apporta, ses apôtres et ses disciples la propagèrent ; les premiers chrétiens furent des Juifs convertis ; mais dès leur premier pas, malgré les dispositions de ce peuple à croire aux prophètes et aux miracles, ils durent rencontrer et rencontrèrent en effet de nombreux obstacles. La doctrine de Jésus-Christ irritait les pharisiens, parce qu’elle condamnait l’hypocrisie, l’ambition, la cupidité et plaçait la foi et l’exercice des vertus au-dessus des vaines cérémonies et des pratiques superstitieuses. Moins contraire au système des esséniens, elle irritait cependant leur amour-propre en blessant leurs prétentions à la supériorité qu’ils croyaient avoir par leur austérité sur toutes les écoles philosophiques et sur toutes les sectes religieuses. Les saducéens et la masse du peuple hébreux, plus attachés à la lettre qu’à l’esprit de la loi et des prophéties, attendaient pour sauveur un prince de la maison de David, fort par les armes, brillant de majesté, éclatant par sa puissance, et qui étendît leur gloire mondaine et leur domination terrestre. Ne croyant pas à l’immortalité de l’âme, ils regardaient comme chimérique un royaume spirituel, un bonheur, qui ne commençait que dans une autre vie, et ne pouvaient reconnaître comme le Messie un homme obscur, un prophète pauvre qui n’avait d’autres armes que la parole, d’autre puissance que la vertu, n’ordonnait que des privations, et ne promettait que des biens célestes. D’ailleurs, quoique Jésus-Christ et ses disciples se
montrassent exacts à fréquenter le temple, à célébrer Telles furent les causes qui portèrent la plus grande
partie des Juifs à rejeter la nouvelle loi, et qui excitèrent leur haine
opiniâtre contre les chrétiens. Malgré ces difficultés, la doctrine de
l’Évangile, prêchée en Palestine, s’étendit par le zèle des apôtres d’abord à
Damas, à Antioche, et bientôt à Ephèse et à Smyrne. Elle pénétra dans toutes
les villes d’Asie, traversa la mer, parcourut l’Archipel, s’introduisit au milieu
des temples antiques de |