PTOLÉMÉE LAGUS ou SOTER.(An du monde 3681. — Avant Jésus-Christ 323.)
Ce qui est certain, c’est qu’Alexandre l’aima comme un frère. Il l’éleva aux premiers grades militaires, le combla de faveurs, et lui confia le gouvernement important de l’Égypte. Aimé par les troupes et par le peuple, il s’empara facilement du trône, et s’y maintint glorieusement. Les historiens s’accordent pour donner à ce prince un éloge bien rare, en disant qu’il n’entreprit jamais une guerre sans nécessité, et qu’il la termina toujours avec succès. Les rois égyptiens avaient élevé des monuments ses somptueux ; Ptolémée n’en fit que d’utiles : il avança le canal qui joignait le Nil à la mer Rouge, il agrandit et embellit tellement Alexandrie, il y attira tant de population et de richesses, qu’on l’appela la ville des villes et la reine de l’Orient. Ce fut lui qui fit construire le phare ; c’était une tour de marbre blanc, sur laquelle on allumait des feux pour guider les marins dans l’obscurité de la nuit. Le roi avait ordonné de graver sur la tour cette inscription : Le roi Ptolémée aux dieux sauveurs, pour le bien de ceux qui vont sur mer. Mais l’architecte, voulant perpétuer son nom n’appliqua ces mots que sur un enduit, et lorsque cet enduit tomba, on n’y vit plus que ces paroles : Sostrate le Cnidien aux dieux sauveurs, pour le bien de ceux qui vont sur mer. Ptolémée forma la fameuse bibliothèque d’Alexandrie. Il y rassembla quatre cent mille volumes, qu’il confia à l’inspection de plusieurs savants, nourris aux dépens du gouvernement, et logés dans un magnifique palais où les amis des lettres de tous les pays trouvaient, dans tous les temps, société, amusement et instruction. Cette bibliothèque, qu’on appelait la mère ; avait une succursale qui contenait trois cent mille volumes, et qu’on appelait la fille. La première périt par accident, et la seconde, selon l’opinion la plus commune, par le fanatisme des Mahométans. Ptolémée institua aussi un ordre militaire en l’honneur d’Alexandre. Ainsi on peut le regarder comme le premier fondateur des sociétés de savants et des ordres militaires. Ce prince défendit son trône contre Perdiccas qui prétendait à la succession d’Alexandre, et le défit dans une grande bataille où Perdiccas fut tué. Un autre général macédonien, Démétrius Poliorcètes, voulait ravir la liberté aux Rhodiens : Ptolémée les garantit de ses fureurs ; et les habitants de Rhodes l’en récompensèrent en lui donnant le titre de Soter ou Sauveur, que ses sujets et la postérité lui conservèrent. Il se faisait craindre par sa vaillance, respecter par son habileté, adorer par sa bonté. Les gens du peuple l’abordaient facilement : Ce sont, disait-il, mes amis, ils m’apprennent les vérités que mes courtisans me cachent. Pendant son règne, qui dura cinquante ans, l’Égypte changea totalement de face. La religion reprit sa dignité, les lois retrouvèrent leur force ; l’armée fut soumise à la discipline ; le peuple jouit de la paix et de la liberté ; les canaux débarrassés des débris qui les obstruaient, fertilisèrent les campagnes ; les villes sortirent de leurs ruines, et l’élégance grecque orna la solidité de l’architecture égyptienne. Ptolémée ouvrit de nouveaux ports sur la mer Rouge ; il
rendit plus surs et plus commodes ceux de Avant de mourir[1], Ptolémée Soter associa au trône son second fils, nommé Ptolémée Philadelphe. Les vices de Céraunus, qui était l’aîné, lui avaient fait perdre la bienveillance de son père. Céraunus se réfugia en Macédoine, auprès du roi Séleucus, son beau-frère. Il en fut accueilli, et l’assassina. Après ce meurtre, voulant s’emparer du trône, il épousa la reine Arsinoé sa sœur ; et, le jour même du mariage, il égorgea ses enfants entre ses bras. Le peuple indigné se souleva et tua le meurtrier. Arsinoé, devenue veuve pour la seconde fois, vint retrouver en Égypte son frère Philadelphe, l’épousa et conserva toujours un empire absolu sur son esprit. Philadelphe, imitant la sagesse de son père, modéra les impôts, se montra économe sans avarice, généreux sans prodigalité. Toujours armé pour se défendre et non pour attaquer, il fut respecté par les étrangers, dont il était le conciliateur et l’arbitre. Il étendit la navigation, et fit fleurir le commerce. Tandis que les vices et la tyrannie des autres successeurs d’Alexandre remplissaient l’Europe et l’Asie de guerres, de massacres et de désordres«, la douceur du règne de Ptolémée attirait de toutes parts en Égypte les étrangers qui venaient y chercher là paix et la liberté. Philadelphe augmenta la bibliothèque d’Alexandrie ; il rendit
la liberté aux Juifs qui habitaient cette capitale ; il envoya de riches présents
à Jérusalem, et obtint du grand-prêtre Eléazar un exemplaire des livres de
Moïse. C’est à ce monarque que nous devons On vit alors paraître à Alexandrie la première ambassade romaine : Quintus Fabius, Quintus Ogulinus, et Cnéius Fabius Pictor, chargés de cette mission, se firent respecter par leur désintéressement. A la fin d’un festin le roi leur fit distribuer des couronnes d’or : le lendemain on trouva ces couronnes posées sur les statues du monarque, dans les places publiques. Ptolémée exigea qu’ils les reprissent ; mais en arrivant à Rome ils les déposèrent dans le trésor. Ce fut Philadelphe qui termina le canal de Suez, déjà
presque achevé par son père, et qui transportait par le Nil au port
d’Alexandrie les productions de l’Arabie, de l’Inde, de Le roi d’Égypte entretint des flottes considérables dans Les bonnes qualités de Ptolémée furent ternies par des
faiblesses et par un crime. Craignant l’ambition de ses frères, il en fit
périr un ; l’autre se sauva et s’empara de Philadelphe adorait Arsinoé, sa sœur et son épouse. Lorsqu’il la perdit, il voulut suspendre son cercueil par la force de l’aimant, à la voûte d’un temple ; mais sa mort prévint l’exécution de ce projet. La fin de sa vie fut trop adonnée à la mollesse et aux plaisirs. Sa vieillesse fut précoce, et sa douceur le rendit plus célèbre que ses vertus, PTOLÉMÉE ÉVERGÈTE.(An du monde 3754. — Avant Jésus-Christ 246.)
Conquérant de Pendant son expédition en Syrie, sa femme, nommée aussi Bérénice, avait promis aux dieux, s’il triomphait, de leur consacrée sa chevelure qui était d’une grande beauté. Ptolémée revint victorieux ; Bérénice se fit couper les cheveux, et les déposa sur l’autel de Vénus, dans le temple que Philadelphe avait bâti en l’honneur d’Arsinoé. Peu de temps après on s’aperçut de la disparition de ces cheveux ; irrité contre les prêtres qui devaient les conserver, le roi allait ordonner leur supplice. Dans cet instant Conon, habile astronome, se présente et lui dit : Seigneur, levez les yeux ; voyez dans le ciel ces sept étoiles qui sont à la queue du dragon ; c’est la chevelure de Bérénice, que les dieux ont enlevée, et qu’ils ont placée dans les cieux comme une constellation favorable. Le roi trompé par cette ingénieuse flatterie, ou feignant de l’être, ne montra plus de courroux, et ordonna de rendre des hommages solennels à la nouvelle constellation. Callimaque l’a célébrée dans un hymne que Catulle a traduit. En revenant de Syrie, Ptolémée assista, dans le temple de Jérusalem, aux cérémonies des Juifs et offrit un sacrifice au dieu d’Israël. Il fut encore obligé de porter ses armes contré les Syriens. Séleucus avait profité de son absence pour reprendre une partie de ses États. Le roi d’Égypte eut d’abord des succès sur mer et sur terre ; mais comme il apprit, après ses victoires, qu’Antiochus rassemblait des forces considérables pour secourir son fière, il sacrifia son ambition au repos de ses peuples, et conclut avec Séleucus une trêve de dix ans. De retour dans ses États, il ne fit plus qu’une expédition militaire pour s’assurer de la soumission de l’Éthiopie et des habitants des côtes de la mer Rouge. Ce prince consacra le reste de son règne à de grands travaux pour faire fleurir l’agriculture et le commerce, et il se livra particulièrement à l’étude des sciences et des lettres. Il avait fait composer une histoire des rois de Thèbes par Eratosthène son bibliothécaire, ainsi que plusieurs autres ouvrages qui ne sont pas venus jusqu’à nous. Tandis que l’Égypte jouissait d’une paix profonde, l’Asie était troublée par la guerre cruelle que se faisaient Antiochus et Séleucus. Le premier, vaincu par son frère, vint chercher un asile à la cour de Ptolémée ; mais le roi d’Égypte, loin de vouloir le protéger, le retint en prison pendant plusieurs années. Ce prince, parvenu enfin par l’adresse d’une courtisane à briser ses fers, s’échappa et fut tué par des voleurs sur les frontières de l’Égypte. Dans ce même temps Sparte, après avoir tenté un dernier effort sous la conduite du brave Cléomène son roi, pour recouvrer sa gloire et sa liberté, fut conquise par Antigone. Ce prince, en lui accordant la paix, voulut s’arroger là gloire d’être son libérateur ; mais il anéantit ses lois. Elles faisaient toute la force de Lacédémone ; et, dès qu’elle les eut perdues, elle cessa bientôt d’exister. Cléomène, battu sans être découragé, s’était réfugié à Alexandrie. Ptolémée l’accueillit d’abord froidement ; mais dès qu’il eut connu l’étendue, de son esprit et la fermeté de sa vertu, il lui accorda son amitié, et résolut de l’aider à relever sa patrie. La mort l’empêcha d’exécuter ce généreux dessein. Il termina sa carrière après avoir régné vingt-cinq ans. On soupçonna son fils d’avoir attenté à ses jours, et les Égyptiens, toujours gravement satiriques, lui donnèrent le surnom de Philopator. Ptolémée Évergète est le dernier des Lagides qui montra des vertus. Son règne, ainsi que ceux de son père et de son aïeul, fut l’âge d’or de l’Égypte. Ce beau pays fertile, peuplé, redoutable par ses richesses et par la vaillance de ses, troupes, était devenu l’asile des lettres, des sciences et des arts, et le centre du commerce de l’Afrique, de l’Asie et de l’Europe :.mais les successeurs de Ptolémée Évergète, par la férocité de leur caractère, par l’ineptie de leur administration et par la corruption de leurs mœurs, amenèrent promptement la décadence et la ruine de ce grand empire qui se fondit dans la monarchie romaine, comme les fleuves de la terre perdent à la fin leur cours, leur nom et leur existence dans les eaux du vaste Océan. PTOLÉMÉE PHILOPATOR.(An du monde 3783. — Avant
Jésus-Christ 201.)
Au bruit des victoires de ses ennemis, Ptolémée sortit enfin de sa mollesse. Il se mit à la tête d’une armée de soixante-dix mille hommes d’infanterie, de vingt mille chevaux et de cent vingt éléphants. Il marcha en Palestine contre Antiochus ; les deux armées se rencontrèrent à Raphia. La nuit qui précéda le combat, Théodote eut la témérité de pénétrer seul dans le camp égyptien, et d’arriver jusqu’à la tente du roi. Il n’y trouva pas ce prince ; mais il y tua son médecin et deux officiers. Le lendemain les deux armées se livrèrent bataille. Antiochus, qui avait d’abord enfoncé l’aile droite de Ptolémée, ne put secourir à temps son centre, enfoncé et battu. Sa défaite fut complète ; il perdit dix mille hommes, et se vit obligé de se retirer à Ptolémaïde. Ce triomphé ne donna point de gloire à Ptolémée : on attribua avec raison ses succès à la reine Arsinoé, sa femme et sa sœur, qui haranguait elle-même les soldats, et combattait à leur tête. Elle était secondée par Nicolas, étolien, général habile, qui avait su longtemps arrêter les progrès d’Antiochus par son courage et pansés manœuvres. Après la victoire de Raphia, Ptolémée tint à Jérusalem. Il y offrit des sacrifices, et voulut, au mépris de la loi de Moïse, entrer dans le saint des saints. La résistance des prêtres et les prières du peuple ne pouvaient réprimer sa curiosité ; mais, au moment où il s’approchait du sanctuaire une terreur panique le saisit et il prit la fuite sans avoir exécuté son entreprise. De retour à Alexandrie, il voulut se venger de cet affront ; il ordonna à tous les Juifs d’Égypte d’adorer les dieux, sous peine d’être marqués avec un fer chaud qui imprimerait sur leur front l’image d’une feuille de lierre, plante consacrée à Bacchus. Tous, à trois cents près, résistèrent préférant le supplice à l’apostasie. Le roi furieux les fit venir à Alexandrie au nombre de quarante mille, et les destinait à être écrasés sous les pieds des éléphants ; mais, troublé par un songe qu’il prit pour un avertissement céleste, il n’acheva point ce massacre. Le roi avait un frère, nommé Magas, dont les vertus
contrastaient avec ses vices. Jaloux de l’amour que lui portait le peuple, il
le fit périr malgré les prières de Cléomène. Cet infortuné roi de Sparte
devint peu de temps après sa victime. Il lui avait refusé des secours et la
permission d’aller combattre avec les Achéens et les Lacédémoniens pour la
liberté. Craignant qu’il ne s’échappât, et que, vainqueur de On lui impute aussi la mort de Bérénice, sa mère. Un nommé Sosibe était l’agent de ses fureurs. Cet homme artificieux, ministre sous trois règnes, flattait ses vices, servait ses passions, l’éloignait des affaires, gouvernait seul l’État, et en partageait les richesses avec de vils courtisans. La reine Arsinoé osa faire entendre la vérité et justifier le mécontentement du peuple qui s’était révolté : la mort fut le prix de son courage. Le peuple la vengea, en massacrant son meurtrier. On força le roi à chasser Sosibe et à confier l’administration à Tlépolème, homme intègre, mais sans force et sans capacité. Depuis ce moment, Ptolémée, bourreau de sa famille, méprisé par ses sujets, livra son royaume à des hommes corrompus, à des femmes sans pudeur ; et, après avoir régné dix-sept ans, il mourut dans l’abrutissement et dans la débauche, laissant le trône à un fils d’Arsinoé, âgé de cinq ans. Prétention L’éducation du jeune prince avait été confiée à une maîtresse du roi nommée Agathoclée, à son frère Agathoclès, et à Œnante leur mère. Cette famille ambitieuse cacha quelques jours la mort du roi, et enleva du palais une grande quantité d’or et de bijoux. Agathoclès élevait ses prétentions plus haut. Aspirant à la régence, il prit dans ses bras le jeune prince, et, versant des larmes, il demanda au conseil, aux courtisans, an peuple, leur protection pour cet enfant, que le roi mourant lui avait, disait-il, recommandé. Il assurait que sa vie était menacée, et que Tlépolème voulait s’emparer du trône. Cette fourberie ne trompa personne : le peuple indigné arracha le jeune roi des bras de l’imposteur, le porta dans l’Hippodrome, et le proclama. Agathoclès et ses complices furent amenés devant lui, condamnés en son nom, et exécutés sous ses yeux. La populace traîna leurs cadavres sanglants dans les rues et les déchira en pièces. Leurs parents et leurs amis subirent le même sort. Antiochus, roi de Syrie, et Philippe, roi de Macédoine,
rompant l’alliance qu’ils avaient jurée avec les Égyptiens, voulurent
profiter de la minorité de Ptolémée, pour conquérir ses États et pour les
partager. Les embarras que leur suscitèrent les Romains ne leur permirent pas
de persister longtemps dans cette entreprise. Un général étolien, nommé
Scopas, combattit avec succès les Syriens et les chassa de Les grands d’Égypte, mécontents du peu de capacité de
Tlépolème, et ne pouvant s’accorder sur le choix d’un régent, s’adressèrent à
Rome, qui accorda sa protection au roi d’Égypte, et donna la régence à un
Acarnanien, homme de mérite, nommé Aristomène. Ce nouveau régent rétablit
l’ordre dans le royaume et dans l’armée, développa dans son administration
beaucoup d’habileté et de fermeté, profita de la division qui existait entre les
ennemis de l’Égypte, repoussa leurs efforts, et négocia avec tant d’adresse,
qu’Antiochus, qui avait d’autres guerres sur les bras et qui redoutait les Romains,
donna sa fille Cléopâtre à Ptolémée, et lui céda, en faveur de ce mariage, Ptolémée, n’ayant fait aucune action mémorable, ne dut la
gloire du commencement de son règne et le surnom d’Épiphane qu’on lui donna, qu’aux talents d’Aristomène. Ce
sage ministre entretint aussi des liaisons avec les Achéens qui formaient
alors une ligue puissante dans Le bonheur de l’Égypte cessa avec la majorité de Ptolémée. Ce monarque s’abandonna à tous les vices qui avaient déshonoré son père. Il épuisa son trésor, opprima ses sujets, et commit de tels excès, que le peuple se révolta contre lui. On répandit le bruit qu’il avait été tué dans une émeute.
A cette nouvelle, Antiochus s’arma et marcha promptement pour s’emparer du
trône ; mais, apprenant que le roi, secouru par la fermeté d’Aristomène,
avait comprimé la révolte et puni de mort Scopas, chef de cette conjuration, il
se retira dans ses États, se bornant à s’emparer d’une partie de Ptolémée moins touché des services d’Aristomène qu’importuné par sa vertu, voulut s’affranchir d’une gêne qui lui devenait insupportable ; il le fit empoisonner. Délivré par ce crime de toute contrainte, il se livra aux plus honteux excès. Ses désordres lui avaient enlevé tout moyen de faire la guerre, et cependant il voulait marcher contre Antiochus. Les grands lui demandèrent où il prendrait l’argent nécessaire pour les frais de cette expédition ; il leur répondit : Mes amis sont mon trésor. Cette réponse leur fit craindre qu’il ne les dépouillât de leur fortune, et ils l’empoisonnèrent. Ce monarque avait régné vingt-quatre ans. Il laissa deux fils, Ptolémée Philométor et Ptolémée Physcon, et une fille nommée Cléopâtre, sous la tutelle de Cléopâtre leur mère. La reine Cléopâtre régna sagement et maintint la paix entre son frère Antiochus et son fils Ptolémée ; mais elle ne vécut qu’un an, et le plus jeune de ses fils fut soupçonné d’avoir hâté sa mort. Le peuple furieux voulait l’exterminer ; mais le jeune roi, que sa tendresse pour sa mère avait fait surnommée |