HISTOIRE DES MACCHABÉES

 

 

SECONDE PARTIE — RETOUR DE LA CAPTIVITÉ. CONSTRUCTION DU DEUXIÈME TEMPLE. RUINE DES ACHÉMÉNIDES. CONQUÊTE D’ALEXANDRE LE GRAND. DOMINATION DES LAGIDES ET DES SÉLEUCIDES

 

 

Dans la première année du règne de Cyrus, année qui correspondait à la soixante-dixième comptée à partir du jour où commença la translation du peuple juif en Babylonie, Jéhovah eut pitié de la malheureuse race à laquelle il avait envoyé tant de douleurs et de calamités. Le prophète Jérémie, avant la ruine de Jérusalem, avait prédit qu’après avoir été les esclaves de Nabuchodonosor et de sa postérité, pendant soixante-dix années, les Juifs seraient ramenés dans leur patrie par l’ordre du Tout-Puissant, qu’ils réédifieraient le temple et qu’ils jouiraient de la même félicité qu’autrefois. Toutes ces promesses furent réalisées. L’esprit de Dieu en effet s’empara du cœur de Cyrus, et le força de publier dans l’Asie entière un décret dont voici la teneur : Le roi Cyrus dit : Maintenant que le plus grand des dieux m’a donné l’empire du monde, je crois que ce Dieu est celui qu’adore la nation des Israélites. Ce Dieu en effet, par ses prophéties, a fait connaître mon nom à l’avance et il a prédit que ce serait moi qui rétablirais le temple de Jérusalem, dans le pays des Juifs[1].

Ce décret, évidemment arrangé par Josèphe, n’est pas semblable à celui dont le texte nous a été conservé par le livre d’Esdras ; nous ne pouvons donc nous dispenser de reproduire ce dernier[2].

Ainsi, dit Coresch, roi des Perses ; Jéhovah, Dieu du ciel, m’a donné tous les royaumes de la terre, et il m’a ordonné de lui bâtir un temple à Jérusalem, en Jéhouda. Celui d’entre vous qui est de son peuple, que son Dieu soit avec lui, et qu’il monte à Jérusalem qui est en Jéhouda, et qu’il bâtisse le temple de Jéhovah, Dieu d’Israël ; c’est le Dieu de Jérusalem. Et quiconque restera dans tout endroit qu’il habite, que les gens de son endroit le soutiennent avec de l’argent, de l’or, des richesses et du bétail, en outre du don volontaire pour le temple d’Élohim, qui est à Jérusalem.

Il semble que le dernier paragraphe concerne les indigents qui, faute de moyens pécuniaires pour rentrer en Judée, seraient forcés de rester en Babylonie. Il est fort curieux de retrouver dans le préambule des deux versions distinctes que nous venons de reproduire, presque tous les éléments du protocole habituel des décrets promulgués par les souverains Achéménides. Seulement la mention d’Ormuzd, le Dieu de ces princes, a été laissée de côté, aussi bien dans le texte de Josèphe que dans celui d’Esdras.

Maintenant reprenons le récit de Josèphe : Cyrus avait appris tout cela en lisant le livre des prophéties qu’Isaïe avait rédigées 210 ans auparavant. Celui-ci en effet annonçait que Dieu avait dit : Je veux que Cyrus, que j’ai fait roi de nombreuses et grandes nations, renvoie mon peuple dans son pays, et reconstruise mon temple. Cela fut prédit par Isaïe 140 ans avant la destruction du temple[3].

Cyrus, à la lecture de ce passage, fut saisi d’étonnement, en même temps que du désir d’accomplir ce qui était écrit. Il fit donc venir devant lui les plus illustres des Juifs qui se trouvaient à Babylone, et leur annonça qu’il leur accordait l’autorisation de retourner dans leur patrie et d’y relever les ruines de Jérusalem et du temple ; qu’il les y aiderait de tout son pouvoir, et qu’en conséquence il manderait aux généraux et aux satrapes établis dans le voisinage de la Judée, d’avoir à leur fournir l’or et l’argent nécessaires pour la construction du temple, et de plus, les animaux indispensables pour les sacrifices[4].

Aussitôt que cette permission si ardemment désirée leur fut accordée, les principaux personnages des deux tribus de Juda et de Benjamin, avec les lévites et les prêtres, se mirent en route pour Jérusalem ; mais beaucoup de leurs compagnons restèrent à Babylone, parce qu’ils ne voulaient pas abandonner leurs propriétés.

Lorsque les émigrants furent arrivés, tous les amis du roi contribuèrent à l’envi, celui-ci avec de l’or, celui-là avec de l’argent, à la reconstruction du temple. D’autres lui offrirent des troupeaux et des chevaux en grand nombre, si bien que les sacrifices accoutumés recommencèrent comme si Jérusalem était redevenue florissante, comme si l’antique solennité du culte était remise en vigueur.

Cyrus fit plus encore et restitua aux Juifs les vases sacrés que Nabuchodonosor avait emportés à Babylone, après le pillage du temple. Ce fut Mithridate, son trésorier, qu’il chargea du soin de les reporter à Jérusalem, mais avec ordre de les remettre à la garde d’Abassar, chez qui ils devaient rester en dépôt, jusqu’au jour où le temple serait relevé, pour être rendus aux prêtres et aux chefs du peuple, ce jour-là seulement[5].

Sisinès et Sarabasanès[6] étaient les satrapes chargés de l’administration de la Syrie. Le roi Cyrus leur adressa la dépêche suivante :

Cyrus, roi, à Sisinès et à Sarabasanès, salut ! J’ai permis aux Juifs qui habitent mes états de rentrer, s’ils en avaient le désir, dans leur pays, de relever leur ville et de reconstruire à Jérusalem un temple sur l’emplacement de l’ancien. J’y ai envoyé mon trésorier Mithridate, et Zorobabel, prince des Juifs, avec mission d’établir les fondations du temple et d’élever celui-ci, en lui donnant 60 coudées de hauteur et de largeur. Ils y construiront trois maisons en pierre polie, et une en bois du pays ; ils y construiront en outre l’autel sur lequel ils sacrifient à leur Dieu. J’entends que toute la dépense reste à ma charge. J’ai mis entre les mains de Mithridate, mon trésorier, et de Zorobabel, prince de Juifs, tous les vases sacrés que, le roi Nabuchodonosor avait enlevés à l’ancien temple de leur Dieu. Voici le nombre de ces vases[7].

Rafraîchissoirs

d'or

50

id.

d'argent

300

Bassins

d'or

40

id.

d'argent

500

Sceaux

d'or

50

id.

d'argent

500

Vases à libation

d'or

30

id.

d'argent

300

Bouteilles

d'or

30

id.

d'argent

2400

Grands vases

 

1000[8]

Je leur rends tous les privilèges dont jouissaient leurs pères : c’est-à-dire, en bestiaux, vin et huile, une valeur de 205.500 drachmes, et 20.500 artabes[9] de farine de froment. J’ordonne que tout cela soit pris sur les revenus de la Samarie. Les prêtres immoleront ces victimes à Jérusalem, suivant les rites de Moïse, et pendant les cérémonies sacrées, ils prieront pour le Roi et pour sa famille, et demanderont à Dieu que le royaume des Perses n’ait pas de fin. Quiconque n’obéira pas à ces ordres, ou négligera de les exécuter, périra sur la croix, et ses biens seront confisqués au profit du trésor royal.

Le nombre total des Juifs qui rentrèrent de la captivité Jérusalem est de 42.462[10].

Les Juifs emmenés par Chechbasar se mirent immédiatement à l’œuvre. Les fondations du nouveau-temple une fois jetées, la construction de l’édifice fut poussée avec toute l’activité possible. Malheureusement les nations voisines des Juifs étaient loin de voir d’un bon œil des travaux qui annonçaient pour ainsi dire la résurrection, au milieu d’elles, d’un peuple actif et redoutable. Les Cuthéens surtout, que le roi Salmanasar avait établis en Sa-marie, à la place des tribus enlevées de vive force, les Cuthéens sortis de la Perse et de la Médie, avaient hérité de la haine que les sujets des rois d’Israël avaient vouée à ceux des rois de Juda ; aussi ne négligèrent-ils aucune intrigue pour entraver l’œuvre de reconstruction à laquelle on se livrait avec ardeur à Jérusalem. Ils adressèrent aux satrapes du roi et aux chefs qui présidaient aux travaux, mémoire sur mémoire, afin d’obtenir que la ville rivale ne fût pas relevée de ses ruines, et que le temple ne fût pas rebâti. Ces hauts personnages qui étaient largement entachés de la vénalité orientale, se laissèrent aisément corrompre par l’or des Cuthéens, et se chargèrent d’empêcher les Juifs de continuer leur double entreprise avec le zèle qu’ils avaient montré tout d’abord. Des obstacles de toute nature, et impossibles à prévoir, vinrent chaque jour entraver les travaux qui ne marchèrent plus qu’avec une extrême lenteur, lorsqu’ils ne furent pas complètement arrêtés. Cyrus, tout occupé de guerres lointaines, ignorait ce qui se passait à Jérusalem, et ayant dirigé une expédition contre les Massagètes, il y perdit la vie (en 529 av. J.-C.).

Cambyse son fils lui succéda ; à peine était-il sur le trône, qu’il reçut une supplique qui lui était adressée par les Syriens, par les Phéniciens, les Ammonites, les Moabites et les Samaritains ; elle était ainsi conçue : Seigneur, tes serviteurs, Rathymos l’historiographe, Sémélias le grammate, et tous les membres du conseil de Syrie et de Phénicie, exposent ceci : Il est nécessaire, ô Roi, que tu saches que les Juifs déportés autrefois à Babylone, sont rentrés dans notre pays, y rebâtissent leur ville rebelle et méchante, en restaurent les portes et les murailles, et y construisent un temple. Sache bien que s’ils en viennent à bout, ils ne te paieront plus de tribut, n’exécuteront plus tes ordres et seront plus près d’ordonner que d’obéir. En conséquence, pendant qu’ils sont en train de travailler à leur temple, il nous semble bon de te prévenir, ô Roi, et de ne rien négliger pour que tu consultes les archives de tes ancêtres. Tu. y trouveras en effet la preuve, que les Juifs ont toujours été des rebelles, et des ennemis du trône, aussi bien que leur ville qui, pour cette raison, a mérité d’être dévastée. Il nous a paru que c’était notre devoir de t’instruire de ce que peut-être tu ignores : c’est que si cette ville se relève et se fortifie, la route vers la Phénicie et la Syrie te sera désormais fermée[11].

A la lecture de cette dénonciation, Cambyse, qui était d’un naturel emporté, se montra fort irrité, et répondit aussitôt en ces termes : Le roi Cambyse à Rathymos l’historiographe, à Besamos et à Sémélias le grammate, et à tous leurs compagnons, et aux habitants de la Samarie et de la Phénicie, fait savoir ceci : Après lecture de la lettre que vous m’avez adressée, j’ai donné l’ordre de consulter les archives de mes ancêtres. Il y a été trouvé que cette ville a été perpétuellement l’ennemie des rois, et que sa population n’a cessé d’être la cause de séditions et de guerres. Nous avons reconnu que leurs rois avaient été puissants et violents, et avaient levé des impôts sur la Syrie et la Phénicie ; c’est pourquoi j’ai ordonné que les Juifs fussent empêchés de reconstruire leur ville, afin que leur perversité envers les rois ne devienne pas plus grande qu’elle n’a été jusqu’ici[12].

Aussitôt qu’ils eurent en mains la dépêche royale, Rathymos et Sémélias le grammate, et tous leurs collègues, montèrent à chevalet se rendirent en toute hâte à Jérusalem, avec une grande troupe d’hommes armes ; là ils forcèrent les Juifs de suspendre les travaux de réédification de la ville et du temple. Pendant neuf années consécutives, tout fut arrêté ; et l’œuvre resta interrompue jusqu’à la 20 année du règne de Darius, roi des Perses, année dans laquelle Zorobabel vint à Jérusalem. Cambyse en effet resta six ans sur le trône, et après avoir conquis l’Égypte, il vint, au retour de cette expédition, mourir à Damas[13].

Nous venons de raconter en gros, d’après Josèphe, les événements accomplis depuis la 1re année du règne de Cyrus, jusqu’à la 2e de Darius, fils d’Hystaspe. Nous espérons qu’il ne paraîtra pas dénué d’intérêt de reprendre maintenant à l’aide du livre d’Esdras et de celui de Néhémie, le récit de ce qui s’est passé à Jérusalem, depuis la fin da la captivité des 70 ans, et lors de la réédification du temple (529 av. J.-C.). D’ailleurs c’est l’histoire de la nation juive, et non celle des monarques perses, que nous entendons écrire, et à ce titre nous ne saurions nous dispenser de revenir en arrière, et de donner les détails importants que nous avons le bonheur, de posséder, grâce aux écrivains sacrés.

Nous avons vu que le chiffre des exilés revenus en Judée était de 42.360, en outre de 7.337 serviteurs des deux sexes ; une troupe de chanteurs et de chanteuses, composée de 200 personnes, les accompagnait. Ce qui est piquant, c’est de pouvoir fournir le nombre des bêtes de somme de toute espèce, ramenées, par cet immense convoi d’hommes. Ils n’avaient que 736 chevaux, 245 mulets, 435 chameaux et 6.720 ânes[14].

On voit donc que le plus grand nombre des voyageurs marchait à pied, et que, dès lors, il leur a bien fallu deux ou trois mois pour venir de Babylone à Jérusalem. Aussitôt arrivés, le zèle religieux des émigrants se manifesta par les dons volontaires qu’ils offrirent à l’envi pour subvenir aux frais de la reconstruction du temple et au rétablissement du culte. Le trésor public perçut en or 6.100 dariques, en argent 500 mines, et cent robes sacerdotales[15].

Toutefois le premier soin des exilés une fois rentrés en Judée, fut de reprendre possession de leurs anciennes propriétés et chacun, à quelque classe qu’il appartînt, s’en fut habiter la ville dont il était originaire[16].

Le septième mois après le retour (521 av. J.-C.), le peuple entier se réunit à Jérusalem, pour assister à la consécration du nouvel autel des holocaustes, et célébrer la fête des tabernacles.

Le grand prêtre Josaddok, dont Nabuchodonosor avait respecté les jours, après le meurtre de Sareyah son père, ne vivait plus, et c’était Josuë, son fils, qui était rentré à Jérusalem à la tête des exilés, pour reprendre les fonctions de Souverain Pontife, qui lui appartenaient par droit de naissance. Ce Josuë, aidé de ses frères les Cohénim, et de Zorobabel, fils de Schaltiel, avec ses frères, avait relevé l’autel, suivant tontes les prescriptions de Moïse, et à partir de la fête des tabernacles qui tombait le 1er jour du 7e mois après le retour, les sacrifices quotidiens furent rétablis pour continuer sans interruption.

Le nouveau temple n’était pas encore fondé[17] ; mais l’on s’en occupa activement à partir de ce moment, grâce à l’insistance des prophètes Haggée et Zacharie. Des tailleurs de pierre et des charpentiers furent rassemblés, et reçurent une solde en argent. Des Sidoniens et des Tyriens furent engagés aussi, moyennant un salaire en vivres, pour aller chercher au Liban des bois de cèdre, qu’ils devaient amener dans le port de Japho (Jaffa), suivant la teneur de l’édit concédé par Cyrus[18].

Six mois plus tard, Zorobabel et le grand prêtre Josuë, fils de Josaddok, confiaient aux lévites âgés de 20 ans et au-dessus, l’œuvre de reconstruction du temple, à laquelle ils pouvaient seuls prendre âne part effective. Le travail commença et lorsque les fondations furent posées, les cohenim revêtes de leurs ornements sacerdotaux, se réunirent avec leurs trompettes, aux lévites fils d’Assaph, portant leurs cymbales, pour célébrer les louanges de Jéhovah, comme on l’avait fait du temps du roi David. Tous entonnèrent les hymnes d’actions de grâces, auxquelles le peuple répondit par ses acclamations d’allégresse, parce que le temple de Jéhovah était enfin fondé.

Mais tous étaient loin de prendre part à cette joie bruyante ; parmi les prêtres, les lévites et les chefs de famille, il y avait des vieillards, qui avaient vu de leurs yeux l’ancien temple, et qui gémissaient en le comparant, dans leur souvenir ; au temple si pauvre qu’il leur était permis de rebâtir. Heureusement les cris de joie du peuple couvrirent les gémissements intempestifs de ceux qui s’affligeaient.

Les voisins de la Judée, ces ennemis nés du Judaïsme, ne pouvaient voir sans envie la renaissance de Jérusalem. Entraver à tout prix le nouvel essor de la nation revenue de l’exil, fut aussitôt le but qu’ils se proposèrent. Chose étrange ! il paraît certain que la reconstruction du temple fut surtout ce qui excita la jalousie. Les adversaires de Juda et de Benjamin, dit le livre d’Esdras[19], ayant appris que les fils de l’exil bâtissaient un temple à Jéhovah Dieu d’Israël, vinrent trouver Zorobabel et les chefs de famille et leur dirent : Nous bâtirons avec vous ; car autant que vous, nous voulons honorer votre Dieu, puisque c’est à lui que nous offrons des sacrifices, depuis le temps d’Asarhaddon, roi d’Assyrie, qui nous amena ici. Zorobabel, le grand prêtre Josuë et les chefs de famille les éconduisirent en leur répondant : Ce n’est pas votre affaire de bâtir avec nous le temple de notre Dieu ; nous seuls nous construirons le temple de Jéhovah, Dieu d’Israël. C’est l’ordre que nous avons reçu de Cyrus, roi de Perse.

Cette tentative ouverte ayant échoué, les intrigues secrètes recommencèrent. Tout en essayant de l’intimidation, on eut recours aux dénonciations que l’on obtenait à prix d’or des administrateurs du pays. De Cyrus à Darius cette persécution avait été continuelle. Les premiers délateurs soudoyés des Cuthéens, car c’est bien de ceux-ci que partait le coup, furent Baslam, Mithradate et Thobel, qui envoyèrent au roi Artaxerxés[20] (lisez : Cambyse, 529 av. J.-C.) une lettre conçue en écriture et en langue araméennes. Puis ce fut le tour de Réhoum l’historiographe, (Bâal-Thâam), et de Chamsi le grammate, parlant au nom de la nation Cuthéenne transplantée de Médie en Samarie[21].

Leur dépêche a été reproduite plus haut, à propos du récit de Josèphe qui l’a transcrite presque textuellement, en nous en faisant connaître les fâcheuses conséquences. Le récit du livre d’Esdras ne différant en rien d’essentiel de celui de l’historien des Juifs, il serait superflu de le donner de nouveau et nous nous bornerons à en présenter ici la conclusion (IV. v. 24). Alors l’ouvrage du temple de Dieu fut interrompu, jusqu’à la 20 année du règne de Darius, roi de Perse.

Ce fut à cette époque que Tatnaï[22] gouverneur, pour le roi de Perse, de tout le pays au delà de l’Euphrate, et par conséquent de la Judée, accompagné de Chetar-Boznaï, et de quelques autres grands officiers, se rendit à Jérusalem. Probablement les Juifs avaient tenu médiocrement compte de l’interdiction royale, et ils avaient continué l’œuvre de la reconstruction de leurs remparts et de leur temple, mais petitement et sans bruit, avec l’espérance que leur travail passerait inaperçu.

L’arrivée de Tatnaï fut un coup de foudre. — Qui vous adonné l’autorisation de bâtir ce temple et ces murailles, leur dit-il ? — Quel est le nom des hommes qui font faire ces constructions ? Nous ne savons par quels moyens les Juifs réussirent à obtenir que leur œuvre fût continuée, en attendant la décision du roi toujours est-il que les travaux ne furent pas interrompus ; jusqu’à l’arrivée du décret demandé[23].

Probablement la chose se passa comme elle se passe d’ordinaire en Orient. Tatnaï se laissa gagner à prix d’argent, et ferma les yeux, tout en adressant au souverain le rapport dont la teneur suit :

A Darius, le Roi, paix parfaite ! On fait savoir au Roi que nous sommes allés au pays de Juda, au temple du Grand Dieu. Il est construit de lourdes pierres ; le bois est placé dans les murailles, ce travail marche rapidement et réussit en leurs mains. Nous avons interrogé les anciens et nous leur avons dit : Qui vous a donné l’ordre de bâtir ce temple, et de relever ces murailles ? Nous leur avons aussi demandé leurs noms, pour t’en faire part, afin que nous eussions par écrit les noms des hommes qui sont à leur tête. Voici la réponse qu’il nous ont faite, disant : Nous sommes les serviteurs du Dieu du ciel et de la terre, et nous rebâtissons un temple qui avait été bâti il y a bien des années, et qu’un grand roi d’Israël avait élevé et achevé. Toutefois depuis que nos pères ont irrité le Dieu du ciel, il les a livrés en la main de Nabuchodonosor, roi de Babylone ; le Chaldéen, qui a détruit ce temple et exilé le peuple à Babylone. Mais dans la 1er année de Cyrus, roi de Babylone, le roi Cyrus donna l’ordre de rebâtir ce temple de Dieu. Le roi Cyrus retira du palais de Babylone les vases d’or et d’argent du temple de Dieu, et les remit à celui qui se nomme Chechbasar et qu’il a institué gouverneur (ces vases Nabuchodonosor les avait pris au temple de Jérusalem et les avait » apportés au temple de Babylone). Il lui avait dit : Prends ces vases, va, porte-les au temple de Jérusalem ; le temple de Dieu sera rebâti à sa place. Là-dessus Chechbasar vint et posa les fondations du temple de Jérusalem. Depuis lors jusqu’à présent on le bâtit, mais il n’est pas encore achevé. Plaise au Roi qu’on recherche dans les archives royales, là-bas à Babylone, s’il existe l’ordre donné par le roi Cyrus de rebâtir le temple de Dieu à Jérusalem, et que le roi nous fasse connaître sur cela sa volonté[24].

La réponse de Darius ne se fit pas attendre. Par son ordre les archives royales furent consultées, et l’on retrouva à Akhméta, en Médie (Ecbatane, sans doute) un rouleau qui portait le titre de note et contenait ce qui suit :

Dans la 1er année du roi Cyrus, le roi Cyrus a ordonné, au sujet du temple de Dieu, à Jérusalem : Le temple de Dieu sera rebâti, comme lieu de sacrifice, les fondations en seront solides. La hauteur sera de 60 coudées. Il y aura trois salles de lourdes pierres et une de bois, et les dépenses seront supportées par la maison du. Roi. Et les vases d’or et d’argent du temple de Dieu, que Nabuchodonosor a tirés du temple de Jérusalem et transportés à Babylone, seront rendus et replacés au temple de Jérusalem, remis à leur place, et déposés dans le temple de Dieu[25].

Après la transcription de cette note importante, la dépêche de Darius continuait de la manière suivante :

Ainsi donc, vous, Tatnaï, gouverneur du pays au delà du fleuve, Chetar-Boznaï, et vos compagnons, tenez-vous à l’écart ; laissez continuer l’œuvre du temple de Dieu ; que les chefs et les anciens des Juifs, bâtissent ce temple de Dieu à sa place. Voici ce que j’ordonne, touchant la conduite que vous avez à tenir à l’égard des anciens des Juifs, pour la construction de ce temple de Dieu. Les frais leur seront promptement remis sur les revenus royaux d’au delà du fleuve, pour qu’ils n’éprouvent aucun retard. Tout ce dont ils auront besoin, comme jeunes taureaux, béliers et moutons, pour les holocaustes offerts au Dieu du ciel, comme froment, sel, vin et » huile, suivant les prescriptions des prêtres de Jérusalem, leur sera livré, jour par jour, sans faute, afin qu’ils offrent des sacrifices agréables au Dieu du ciel, et qu’ils prient pour la vie du Roi et de ses fils. J’ordonne que quiconque altèrera cet édit, une pièce de bois sera retirée de sa maison et dressée. Il y sera attaché et sa maison sera réduite en cendres, pour ce crime. Que le Dieu qui y a fait résider son nom, renverse tout Roi et tout peuple qui étendra la main pour changer, pour détruire ce temple de Dieu, à Jérusalem. Moi, Darius, j’ai donné un ordre ; qu’il soit promptement exécuté[26].

Tatnaï et Chetar-Boznaï s’empressèrent d’obéir ; à partir de ce moment tout marcha à souhait, et le 3 du mois d’Adar de l’an VI de Darius, le temple. de Jérusalem fut achevé (545 av. J.-C.). L’inauguration fut faite avec une grande solennité : cent taureaux, deux cents béliers, quatre cents moutons et douze boucs, comme victimes expiatoires, y furent immolés[27].

Ce fut beaucoup plus tard, dans la VIIe année du règne d’Artakhsaschtah (c’est certainement d’Artaxerxés II, Mnémon, qu’il s’agit et non de Xerxès, comme le prétend Josèphe), Esdras vint en Judée à la tête d’une troupe nombreuse de Juifs qui regagnaient joyeusement leur patrie. Ils mirent quatre mois à par-courir la longue et pénible route de Babylone à Jérusalem ; car partis le 1er du 1er mois de l’an VII d’Artakhsaschtah, ils n’arrivèrent que le 1er du 5e mois au but de leur voyage[28].

Esdras était porteur d’une lettre du roi, autorisant tous les Juifs répandus dans ses États, à rentrer dans leur pays. Cette lettre l’investissait en outre des pouvoirs nécessaires pour instituer des fonctionnaires et des juges chargés d’administrer ses compatriotes ; et elle l’autorisait à se faire remettre à première réquisition, par les receveurs du tribut établis au delà de l’Euphrate, jusqu’à cent kor[29] de froment, cent bath de vin, cent bath d’huile, et du sel à discrétion. Enfin ce même rescrit royal affranchissait tous ceux qui appartenaient au service du temple, tels que prêtres, lévites, chanteurs, portiers, néthinim (serviteurs des lévites) et autres employés du temple, de toute contribution ou redevance quelconque[30].

Le chapitre VIII du livre d’Esdras donne l’énumération des hommes qui l’accompagnèrent, lors de son retour à Jérusalem. Ils étaient au nombre de 1.854. Il est à remarquer qu’il n’entre pas une seule femme dans cette énumération. Le Roi des Perses, les membres de son conseil, et les grands officiers de sa couronne, avaient fait don volontaire au temple de Jéhovah, de métaux et de vases précieux, destinés au culte, et qu’Esdras fut chargé de transporter à Jérusalem. Le même chapitre VIII en évalue le poids de la manière suivante : six cent cinquante kikar d’argent[31], six cents kikar en vases d’argent et cent kikar d’or, vingt coupes d’or de mille dariques, et deux vases d’airain resplendissant, précieux comme l’or.

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, tout ce monde quitta Babylone le 1er du mois de l’an VII d’Artaxerxés II, et vint camper sur les bords du fleuve Ahouah. Quel est ce fleuve ? Nous l’ignorons. Serait-ce là un nom particulier de l’Euphrate ? c’est possible. Quoi qu’il en soit, le fleuve fut franchi, le 12 du premier mois, et le voyage des émigrants ne fut plus interrompu jusqu’à Jérusalem, où ils immolèrent à Dieu, en actions de grâces, douze taureaux, quatre-vingt-seize béliers, soixante-dix-sept moutons et douze boucs, comme victimes expiatoires[32].

Toute l’allégresse que le succès de son voyage causait, à Esdras, fut promptement dissipée ! Pour lui, le zélé observateur de la loi mosaïque, il y avait une triste nouvelle à apprendre et elle lui arriva bientôt. Les chefs de la nation rentrés avant lui en Judée, vinrent le trouver et l’avertirent que ceux qui étaient revenus de la captivité, les prêtres et les lévites, aussi bien que les hommes du peuple, avaient contracté des alliances prohibées avec des femmes des nations païennes du pays, telles que les Kénâanéens, les Hethéens, les Périzéens, les Jébuséens, les Ammonites, les Moabites, les Égyptiens et les Amorites. A cette révélation, Esdras déchira ses vêtements, s’arracha les cheveux et la barbe, et resta comme anéanti, pendant plusieurs heures, sous le poids de tant d’impiété. Au sacrifice du soir, il sortit de sa torpeur, acheva de déchirer ses habits, et fit à haute voix à Jéhovah la confession du crime commis par ses compatriotes[33].

Les assistants se sentirent pris d’émulation et jurèrent de chasser de chez eus leurs femmes et leurs enfants qui n’en pouvaient mais ! Toute la nation fut alors convoquée à Jérusalem, le vingtième jour du neuvième mois (c’est-à-dire quatre mois et deux jours après l’arrivée d’Esdras, ce qui semblerait prouver que cette répudiation en masse ne fut pas consentie avec une très grande facilité). L’Assemblée décida qu’une commission, à la tête de laquelle siégerait Esdras lui-même, serait chargée d’une aussi délicate affaire, et il fallut deux mois entiers à cette commission, pour venir à bout de décider les délinquants à rompre leurs mariages illégaux[34].

Maintenant revenons en arrière et empruntons. à Josèphe quelques détails qui nous prouveront que ses récits, sur l’histoire de ce temps, méritent d’être pris en très sérieuse considération.

Josèphe nous raconte qu’après la mort de Cambyse, les Mages usurpèrent le souverain pouvoir qu’ils conservèrent pendant une année entière ; au bout de ce temps, ils furent renversés, et Darius fils d’Hystaspe, reçut la couronne (521 av. J.-C.) par le vote unanime des sept ordres des Perses, όι λεγόμενοι έπτά οίxοι τών Πέρσών[35].

La célèbre inscription trilingue de Behistoun, acquise à la science depuis un petit nombre d’années, nous a conservé une des plus belles pages de l’histoire d’Orient, à cette époque reculée. C’est Darius fils d’Hystaspe, lui-même, qui semble en avoir été le rédacteur, et les faits qu’elle nous révèle ont eu entre autres précieux résultats celui de montrer une fois de plus qu’Hérodote, que l’on a dédaigneusement affublé du titre de Père de la fable, a des droits incontestables au titre beaucoup plus honorable de Père de l’Histoire.

Il n’était pas possible que cette inscription consacrée tout entière à raconter l’histoire de Darius, ne fît pas mention de l’usurpation passagère des Mages ; aussi y voyons-nous sur, une tablette particulière en bas-relief, le chef des Mages terrassé sous le talon de Darius et accompagné d’une légende ainsi conçue : Celui-ci est Gomatah le Mage qui a menti, disant je suis Smartiyah, Roi....

Ce Gomatah, c’est le faux Smerdis, dont le véritable nom, ainsi que nous venons de le dire, était Smartiyah.

Mais continuons à lire Josèphe. Darius pendant qu’il était encore de condition privée, avait conçu le projet ambitieux de s’emparer du trône des Perses, et il avait fait à Dieu le vœu de restituer au temple de Jérusalem tout ce qui pouvait rester encore. de vases sacrés, provenant du pillage de ce temple, s’il réussissait dans ses desseins. Aussitôt qu’il eut reçu la couronne, Zorobabel qui depuis longtemps était lié d’amitié avec le nouveau Roi, et qui avait été un prince des Juifs rentrés dans leur patrie, Zorobabel s’empressa de partir de Jérusalem, et d’apporter ses félicitations à Darius ; celui-ci sensible à cette preuve d’affection, chargea Zorobabel, avec deux autres personnages, de la garde spéciale de sa personne, et il combla des plus grands honneurs son ami qui, du reste, avait compté sur cette bienveillance du souverain[36].

Ici nous nous dispenserons de copier notre historien, et de lui emprunter la longue narration qu’il fait, à propos de la question proposée par le monarque à ses trois satellites, pendant une nuit d’insomnie, qui suivit un immense festin donné dans la 1er année de son règne à tous ses parents, aux grands personnages de sa cour, aux princes des Mèdes, aux satrapes des Perses, aux Toparques qui gouvernaient en son nom, depuis l’Inde jusqu’à l’Éthiopie, et aux généraux d’armée répandus dans les 927 satrapies de son empire immense. La question était celle-ci : Qui a le plus de puissance du vin, de la royauté, des femmes et de la vérité ? Les prérogatives les plus magnifiques étaient réservées à celui des trois qui résoudrait la question, avec le plus de raison et de sagesse[37].

Le lendemain Darius reçut en audience solennelle les réponses qu’il avait provoquées. Des deux premiers, l’un pencha pour le vin, et le second pour la royauté. Lorsque le tour de Zorobabel fut venu, il commença par exalter la puissance des femmes, pour en venir à mettre bien au-dessus de cette puissance, celle de la vérité[38].

Le succès de Zorobabel. fut complet ; tous les assistants s’écrièrent qu’il avait remporté le prix, et Darius enchanté lui dit de lui demander la grâce qu’il voudrait, en outre de toutes les ré-compenses qu’il avait lui-même spontanément promises. Zorobabel saisit l’occasion avec le plus vif empressement, et rappela au roi le vœu par lequel il s’était lié, lorsqu’il aspirait à la royauté.

Tu as promis de relever Jérusalem, d’y rétablir le temple de Jéhovah, et de restituer à ce temple les vases sacrés que Nabuchodonosor en a enlevés. Accomplis fidèlement ton vœu, voilà la grâce que je te demande, pour user de la faculté que tu as daigné m’accorder[39].

Darius se leva, embrassa Zorobabel et lui accorda sur-le-champ sa requête ; l’ordre fut envoyé à tous les Toparques et à tous les satrapes, de faire escorte à Zorobabel et à ses compagnons qui se rendaient à Jérusalem, pour relever cette ville de ses ruines.

Les gouverneurs de la Syrie et de la Phénicie furent chargés, par dépêches expresses, de faire couper dans le Liban et de transporter à Jérusalem, tout le bois de cèdre nécessaire aux constructions. Tous ceux des captifs désireux de retourner à Jérusalem, furent rendus à la liberté, par un décret spécial, qui les exemptait de toute espèce d’impôts. Les Iduméens, les Samaritains, et les Assyriens reçurent l’ordre de remettre entre les mains des Juifs, toutes les bourgades juives qu’ils détenaient, et, qui plus est, de contribuer, pour une somme de cinquante talents, aux frais de la reconstruction du temple. Les Juifs reçurent en outre la faculté de se-livrer à toutes les prescriptions de la loi relative au culte de leurs pères. Tous les ornements sacerdotaux et tout, le mobilier sacré devaient être confectionnés aux frais du trésor royal, aussi bien que les instruments de musique avec lesquels les lévites célébraient les louanges du Très Haut. Les gardiens de la ville et du temple devaient recevoir des apanages en terres, avec les émoluments nécessaires pour subvenir aux besoins de la vie. Enfin ce qui restait à Babylone de vases sacrés provenant de Jérusalem y fut renvoyé. En un mot Darius acheva l’œuvre de réparation que Cyrus avait commencée, dix-sept ans auparavant[40].

Josèphe donne ensuite quelques détails sur la marche de la colonne des émigrants, voyageant sous la protection d’une escorte envoyée par Darius, et se livrant à l’explosion de sa joie, pendant toute la durée du trajet[41].

Puis viennent des chiffres ayant la prétention de nous faire connaître le nombre des Juifs de la tribu de Juda et de Benjamin qui rentrèrent à Jérusalem et dans le pays avoisinant, sous la conduite de Zorobabel. De ces chiffres évidemment empruntés au livre d’Esdras, quelques-uns ont été copiés très exactement, tandis que d’autres semblent n’avoir pu être écrits que par un insensé ! Heureusement nous pouvons nous en prendre aux copistes et exonérer Josèphe de la responsabilité que feraient peser sur sa véracité ces chiffres fabuleux. Ainsi, par exemple, notre historien veut-il’ donner à ses lecteurs le total des membres âgés de plus de douze ans, des tribus de Juda et de Benjamin, qui rentrèrent cette fois en Judée ? il écrit, sans sourciller, qu’il y en avait 462 myriades, et 8.000, c’est-à-dire 4 millions et 628 mille !!!

Le livre d’Esdras (II, v. 64), ainsi que nous l’avons vu, dit 42.360. Les lévites, dit Josèphe, étaient au nombre de 74 ; le livre d’Esdras (II, v. 40) dit 47 ; ici les unités ont remplacé les dizaines et réciproquement ; la masse des femmes et des enfants, dit Josèphe, comptait 40.742 âmes ; le livre d’Esdras n’en parle pas. Puis venaient des gens se prétendant Israélites, mais qui ne pouvaient, généalogie en main, prouver qu’ils avaient raison. Ils étaient au nombre de 662. Le livre d’Esdras (II, v. 60) en compte 652 ; il n’y a donc qu’une dizaine de différence. Parmi les prêtres, dit Josèphe, il y en eut environ 525 qui furent dépouillés du sacerdoce, parce qu’ils ne purent établir l’origine des femmes qu’ils avaient épousées. Le livre d’Esdras (II, v. 61 et 62) parle de ces prêtres déchus, mais sans en donner le nombre. Les serviteurs qui suivaient la colonne étaient au nombre de 7.337 ; le livre d’Esdras (II, v. 65) donne exactement le même chiffre. Les chanteurs étaient au nombre de 245 ; le livre d’Esdras (II, v. 65) dit 200 seulement, et il est évident que Josèphe, pour trouver son chiffre de 245, a copié, dans le verset suivant, le nombre 245 des mulets de la colonne. Voilà, on en conviendra, une singulière confusion ! Les chameaux étaient au nombre dé 435, et les ânes de 5.525, dit Josèphe. Le livre d’Esdras (II, v. 67), compte bien aussi 435 chameaux mais les ânes sont au nombre de 6.720. On voit donc que tous ces chiffres, à bien peu d’exceptions près, sont en complet désaccord[42].

Josèphe termine en disant que le chef du convoi énuméré plus haut, était Zorobabel, fils de Salathiel, qui appartenait à la tribu de Juda et à la descendance de David, et Jésus fils de Josaddok le souverain pontife. En outre de ces deux grands personnages, le peuple s’était donné pour conducteurs Mardochée et Seribaïos qui apportèrent cent mines d’or et 5.000 mines d’argent.. Arrivés au terme de leur voyage, les enfants d’Israël qui avaient voulu rentrer dans leur patrie, habitèrent, les uns Jérusalem, et les autres, les localités desquelles ils étaient originaires[43].

Dans le livre d’Esdras, c’est Zorobabel, fils de Saâlthiel seul qui est considéré comme le chef de la nation retournant en Judée. Il est bien accompagné de Josuë, fils de Josaddok, d’un Mardochée et d’un Serayah, dont le nom pourrait être regardé comme altéré en Séribaïos[44], si nous ne retrouvions, dans la narration du voyage d’Esdras et des convois de captifs qu’il ramena à Jérusalem, un Sérabiah, parmi les Cohenim auxquels. fut confiée par Esdras la mission de rapporter les vases sacrés à Jérusalem[45].

Quant à la masse de métaux précieux apportés, suivant Josèphe, par Mardochée et Séribaïos, il est évident qu’il en faut retrouver la mention à la fois dans le verset 69 du chapitre II d’Esdras ainsi conçu : Ils donnèrent (quelques-uns des chefs de famille), selon leurs moyens, au trésor, pour l’ouvrage, en or, 61.000 dariques d’or, et en argent, 5.000 mines, et 400 robes sacerdotales ; — puis dans les versets 24 à 27 du chapitre VIII d’Esdras, où il est question des douze cohénim auxquels Esdras confia, après les avoir pesés devant eux, les vases sacrés, et l’or et l’argent, c’est-à-dire le trésor de l’émigration. En effet à la tête de ces douze prêtres nous trouvons Sérabiah qui n’est évidemment que le Séribaïos de Josèphe.

Devons-nous en conclure que pour Josèphe qui était prêtre lui-même, et plus rapproché que nous des événements dont il s’agit, les personnages distincts de Zorobabel et d’Esdras, n’en auraient fait réellement qu’un seul et même ? On serait presque tenté de le croire ; de la sorte le livre d’Esdras contiendrait deux versions du même fait, ce qui rendrait compte, jusqu’à un certain point, des confusions étranges que nous avons été déjà forcé de relever, chemin faisant. Hâtons-nous de dire toutefois qu’après avoir exposé ce qui concerne Zorobabel, Josèphe passe à Esdras dont il écrit également l’histoire. Mais n’anticipons pas et revenons à Zorobabel[46].

Josèphe raconte la reconstruction de l’autel des holocaustes, effectuée par Zorobabel et par le grand prêtre Jésus ou Josuë, fils de Josaddok, et la célébration de la fête des tabernacles ; il ajoute que les sacrifices ordinaires furent rétablis, à partir de la nouvelle lune du 7e mois, et que la reconstruction du temple fut commencée ; il termine en disant : Tout cela qui avait été ordonné par Cyrus, ne s’accomplit enfin que par l’ordre de Darius.

Puis vient la reconstruction du temple, commencée à la nouvelle lune du 21, mois de l’année, qui suivit le retour des Juifs conduits par Zorobabel. Tous les lévites âgés de 20 ans et au-dessus, prenaient part au travail, sous la direction de Jésus, avec ses fils et ses frères, et de Zodmiel, frère de Judas, fils d’Aminadab, avec ses enfants[47].

Tous les détails de l’ouvrage et de la consécration sont identiques avec ceux que nous avons donnés plus haut, en nous servant du livre d’Esdras[48].

Toutefois Josèphe prétend, et cela est de son crû, sans doute, que les gémissements de ceux qui déploraient l’infériorité du nouveau temple, en se rappelant l’éclat du premier, couvrit le bruit des trompettes et les cris de joie du peuple[49].

Ici Josèphe a la malencontreuse idée de faire accourir les Samaritains étonnés du bruit des fanfares, et venant s’enquérir de leur cause. Samarie (Sebastieh) est au nord-ouest de Naplouse, à deux grandes journées de marche de Jérusalem ! Certes il aurait fallu que les Samaritains eussent l’oreille. fine ! La conversation donnée au livre d’Esdras entre Zorobabel et les satrapes (IV, v. 2 et 3) est reproduite par Josèphe ; seulement celui-ci met le nom de Salmanasar à la place de celui d’Asarhaddon, et au lieu de mentionner Cyrus seul, dans la réponse de Zorobabel aux Samaritains, il allègue les ordres de Cyrus et de Darius. En cela notre écrivain avait raison, puisqu’il faisait venir Zorobabel à Jérusalem, dans la deuxième année de Darius seulement, ainsi que cela est réellement arrivé[50].

Dans le-chapitre suivant, Josèphe raconte les sollicitations haineuses des Cuthéens, l’intervention de Sisinès, satrape de Syrie et de Phénicie, de Sarabasanes, et de quelques autres grands officiers de la couronne des Perses ; la réponse de Zorobabel et du grand prêtre Jésus ou Josuë ; et, chose curieuse, dans cette réponse, les deux chefs juifs rappellent au satrape, que Cyrus a confié à Zorobabel et à Mithridate les vases sacrés enlevés par Nabuchodonosor, afin qu’ils les restituassent au temple qu’ils allaient reconstruire. Cette mention qui a échappé à Josèphe prouve bien, à notre avis, qu’il régnait dans osa pensée une confusion inextricable sur la rentrée des Juifs à Jérusalem, et, que les premiers convois de captifs, auxquels licence fut accordée de rentrer en Judée, furent bien conduits par Chechbasar et par Zorobabel[51].

Puis vient tout au long la mention de la dépêche de Sisinès à Darius, de la recherche de l’ordre de Cyrus, dans les archives royales, de la rencontre à Ecbatane (έν έxβατάνοις) du livre où était inscrit le décret de Cyrus, et de tous les détails que nous avons empruntés au livre d’Esdras[52].

Il n’y manque rien ; pas même le nom des deux prophètes Haggée et Zacharie qui encourageaient les travailleurs, en leur parlant au nom de Jéhovah[53].

Nous avons, vu dans le livre d’Esdras (VI, v. 13) que le temple fut achevé le 3 du mois d’Adar de l’an VI du règne de Darius (515 av. J.-C.). Il eût été extraordinaire que cette date fût fidèlement reproduite ! nous sommes si bien habitués à la médiocrité des chiffres fournis par l’historien Josèphe, que nous devions nous attendre ici à une inexactitude de plus. On va voir que cette attente n’a pas été trompée.

Le nouveau temple, dit Josèphe, a été achevé en sept ans. Dans l’année IX du règne de Darius, le 23 du douzième mois, qui chez nous se nomme Adar, qui est le Dystros des Macédoniens, l’inauguration du nouveau temple fut célébrée solennellement ; cent taureaux, deux cents béliers, quatre cents moutons et douze boucs d’expiation furent immolés en ce jour. A la date près qui est fausse, les autres détails, comme les nombres des victimes offertes en sacrifice, sont exacts.

Lorsque arriva la fête des Azymes au premier mois qui est notre Nisan et correspond au Xanthicus des Macédoniens, la nation accourut de tous les côtés à Jérusalem, et tous célébrèrent la fête, avec leurs femmes et leurs enfants, après s’être purifiés selon les rites du culte -de leurs pères. La victime nommée spécialement la Pâque, fut immolée le 14 du même mois, et pendant sept jours consécutifs, tous se livrèrent à l’allégresse, sans rien épargner, pour que leurs réjouissances fussent somptueuses ; et en offrant à-Dieu des holocaustes en actions de grâces de ce qu’il les avait ramenés dans leur patrie et leur avait rendu le culte sacré de leurs aïeux[54].

Nous avons, à propos de la reconstruction du temple, une remarque très curieuse à faire. Tout le monde connaît la vision d’Ézéchiel, et la description qu’il fait du temple fantastique qui doit remplacer celui que les Babyloniens ont anéanti. Cette vision est datée du commencement de la vingt-cinquième année de l’exil, du 10 du premier mois, et de la quatorzième année, après la ruine de la ville de Jérusalem (cette année est forcément l’an 574 av. J.-C.). Nous y trouvons trois versets qui ont une extrême importance pour la solution d’une question qui a soulevé une longue polémique ; on devine qu’il s’agit des tom-beaux des rois de Juda. Voici ces trois versets :

Ézéchiel, XLIII, v. 7. Il me dit : fils de l’homme, voici le lieu de mon trône, et le lieu pour la plante de mes pieds, où j’habite, au milieu des enfants d’Israël, pour toujours ; et la maison d’Israël ne profanera plus mon saint nom, ni eux, ni leurs rois par leurs fornications, ni leurs hauts lieux, par les cadavres de leurs rois.

8. En ce qu’ils plaçaient leur seuil près de mon seuil, et leurs poteaux (de portes) près de mes poteaux, et il n’y avait qu’un mur entre moi et eux, et ils ont profané mon saint nom, par les abominations qu’ils ont faites, et je les ai condamnés dans ma colère.

9. Maintenant ils éloigneront de moi leurs fornications, et les cadavres de leurs rois, et j’habiterai toujours au milieu d’eux.

N’est-il pas plus que probable que, jusqu’à la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor, les tombeaux de David et de sa dynastie furent sur la montagne sainte ? qu’Ézéchiel, qui prophétisa pendant la captivité, en fit un des plus grands griefs de Jéhovah contre son peuple, et que celui-ci, lorsqu’il revint de Babylone, pour reconstruire son temple auguste, n’eut garde d’oublier le reproche que Dieu lui avait adressé par la bouche d’Ézéchiel ? Dès lors, il n’y a rien non plus que de très vraisemblable à ce que la translation des tombes royales ait été ordonnée et exécutée, bien que pas un mot n’en ait été dit dans les écrits sacrés ou profanes. Mais cela est-il bien étonnant, vu l’extrême pénurie des documents historiques que nous possédons sur ces temps si troublés et si malheureux ? Si une translation des tombeaux ales rois de Juda a été exécutée, certes on a dû les porter le plus loin possible de la montagne du temple. Quel emplacement plus favorable pouvait-on choisir que celui qui est occupé au nord de Jérusalem, et à peu près à 800 mètres des murailles de la ville, par le splendide monument connu sous le nom, de Tombeaux des Rois, Qbour-el-Moloulk, ou Qbour-es-Selathin ? Avec cette hypothèse tout s’explique : le nom et le site du monument, le système de décoration dont il est orné, et le style architectonique qu’il présente, puisqu’il n’aurait pu être commencé au plutôt qu’en 537 av. J.-C., et beaucoup plus probablement en 520 seulement. Quant au silence profond gardé sur cette translation, comme d’un accord unanime, il a pu servir à masquer un fait qu’il était bien difficile de rendre légal, vu le respect profond que la nation entière professait pour les tombeaux en général, vu surtout l’impureté qui frappait de droit, pendant plusieurs jours, quiconque touchait un tombeau, même par mégarde !

Le Talmud nous dit bien que les seuls tombeaux de Jérusalem qui ne furent jamais touchés, sont ceux des rois de Juda et de la prophétesse Houlda. Voici en effet ce que nous lisons à ce su jet dans l’histoire de la Palestine, d’après le Talmud et les autres sources rabbiniques, par M. J. Derembourg (Paris, 1867, pag. 26 et 27) : D’après une autre tradition, Ezra aurait aussi fait emporter hors des murs de Jérusalem, tous les ossements des morts qu’on avait enterrés dans l’intérieur de la ville ; il fit cependant une exception en faveur des tombeaux de la famille royale et de la prophétesse Houlda, et en note : le fait des exhumations ordonnées par Ezra, est raconté dans Tosiphta Négâim, c. VI, et Abot derabbi Nathan, c. XXXV.

Il semble étrange que les savants docteurs qui rédigèrent, sans le coordonner, ce code religieux et civil de la nation judaïque, aient. eu l’idée bizarre de constater par une assertion jetée en passant, le contraire de la vérité ? Ainsi tous les tombeaux anciens, sauf ceux des rois et de la prophétesse Houlda auraient été transportés hors de la ville, par l’ordre d’Esdras. Ceux des rois, qui avaient été plus directement incriminés par Ézéchiel, auraient été laissés en place ? C’est tout simplement invraisemblable. Nous livrons ces considérations à l’appréciation du lecteur.

Mais revenons à l’histoire de Jérusalem. A partir de cette époque, l’ancien royaume de Juda fut constitué en une sorte de république démocratique, mitigée par quelque peu d’autorité réservée à un petit nombre de personnages illustres ; en d’autres termes le pays, devint une république oligarchique, que présidèrent les souverains pontifes ; jusqu’à l’avènement de la famille des Asmonéens.

De Saül, premier roi des Juifs, auquel succéda David, jusqu’à la captivité et à la ruine de Jérusalem, il s’était écoulé 522 ans, 6 mois et 10 jours[55].

Avant la royauté, la nation avait été régie par des juges et des monarques (μόναρχοι), et sous cette autre forme de république, avait passé plus de 500 ans, depuis la mort de Moïse et de Josuë[56].

Les Samaritains étaient loin d’avoir renoncé à leur envie et à leur aversion contre les Juifs ; riches, et forts de leur commune origine avec les Perses, ils essayaient de tous les moyens pour nuire à leurs rivaux détestés. Le décret royal les avait astreints à payer une somme annuelle, pour les sacrifices offerts dans le temple de Jéhovah ; ils s’y refusèrent, et firent si bien que leurs éparques prirent ouvertement leur parti. Les Juifs n’hésitèrent pas, et décidèrent immédiatement d’envoyer à Darius une ambassade, composée de Zorobabel et de quatre autres magistrats de la nation, chargés d’exposer au Roi leurs griefs légitimes contre les Samaritains. Darius les accueillit avec faveur, écouta leurs plaintes et les renvoya dans leur pays, porteurs d’un rescrit adressé aux éparques et au sénat dé la Samarie. Ce rescrit était ainsi conçu : Darius, roi, à Tanganes et Sambabas, éparques des Samaritains, à Sadracas et à Hâbelon, aussi bien qu’à leurs collègues, nos serviteurs en Samarie. Zorobabel, Ananias et Mardochée, envoyés de la nation Juive, vous accusent de les avoir molestés pendant l’édification de leur temple, et de ne leur avoir pas payé la redevance à laquelle je vous ai astreints ; afin de subvenir aux frais du culte. Je veux qu’après lecture de ce rescrit, il soit pris sur le trésor de la Samarie, pour leur être immédiatement remis, tout ce qui, de l’avis de leurs prêtres, sera nécessaire à la célébration du culte ; afin que les sacrifices quotidiens ne soient pas interrompus, et qu’ils ne cessent de prier leur Dieu, pour moi et pour la nation des Perses[57].

Josèphe poursuit ainsi : A la mort de Darius, Xerxès son fils monta sur le trône. Ce prince se montra pendant tout son règne aussi pieux que l’avait été son père. Le grand prêtre était alors Joiakim, fils de Jésus[58].

A Babylone habitait un homme juste et estimé de tous, prêtre du premier rang, et nommé Esdras, qui avait su se concilier l’amitié du roi Xerxès[59]. Il en profita pour obtenir pour lui même et pour ceux de ses coreligionnaires qui voudraient retourner à Jérusalem, la protection efficace du roi des Perses. Nous avons déjà donné les détails de cette nouvelle émigration des Juifs captifs vers leur patrie, d’après l’Écriture ; inutile donc de recommencer le récit, en copiant Josèphe[60].

Un des faits qui concernent Esdras, et dont nous n’avons pas encore parlé, est le suivant que nous trouvons à la fois dans le livre de Néhémie et dans Josèphe.

Lors de la célébration de la fête des Tabernacles, le peuple réuni dans la place qui est devant la porte des eaux, supplia Esdras de lui donner lecture de la loi de Moïse. Cette lecture, commencée à l’aurore, fut continuée jusqu’à midi et les oreilles de tout le peuple étaient attentives aux paroles de la doctrine, dont les lévites, et avec eux Néhémie, donnaient l’explication. Cette explication provoqua, nous ne savons trop pourquoi, un tel attendrissement parmi la foule des auditeurs, que Néhémie dut leur dire que ce n’était pas le cas de gémir, mais bien de se réjouir ; et que c’était un jour de fête qu’il fallait célébrer par de joyeux festins. La recommandation fut accueillie avec empressement, et le lendemain la lecture de la loi fut continuée avec le, même succès. La loi prescrivait de célébrer la fête des Tabernacles, en se construisant des cabanes de branchages d’olivier, de myrte et de palmier. Tout le monde s’empressa d’obéir, et chacun habita, pendant sept jours, le tabernacle verdoyant qu’il s’était préparé. Durant toute cette semaine de réjouissances, la lecture des livres saints fut régulièrement poursuivie.

Esdras réussit de la sorte à amender singulièrement les mœurs de la nation à la tête de laquelle il se trouvait placé. Il avait atteint un grand âge, lorsqu’il s’éteignit, laissant après lui le renom le plus glorieux. Ses funérailles eurent lieu à Jérusalem avec une grande magnificence. A la même époque qu’Esdras mourut le grand prêtre Joiakim, auquel succéda son fils Eliasib[61].

Nous avons maintenant à apprécier la part que prit Néhémie-à la reconstruction de Jérusalem. Néhémie fils de Hakaliah était échanson du roi Artakhchachta (c’est encore Artaxerxés II, Mnémon, qui est désigné ici). Au mois de Kaslew de la 20e année du règne de ce monarque (384 av. J.-C.), pendant qu’il résidait à Suse, Néhémie vit arriver de Judée Hanani, son frère, et quelques autres hommes avec lui. Il s’empressa de s’informer de l’état d’ans lequel les Juifs rentrés se trouvaient à Jérusalem, et il apprit avec douleur qu’ils vivaient dans l’affliction et l’opprobre : que les murailles de la ville étaient toujours en ruine, et que ses portes brûlées lors de la catastrophe qui avait renversé la dynastie de David, n’avaient pas encore été remplacées. Cette triste nouvelle brisa le cœur de Néhémie, qui pendant plusieurs jours ne fit que jeûner et prier, pleurer et se lamenter. Au mois de Nisan suivant, son service l’ayant appelé à la table du Roi, celui-ci, pendant qu’il lui servait du vin, remarqua la douleur empreinte sur son visage, et l’interrogea avec bienveillante sur la cause de son chagrin.

— Comment ne serais-je pas affligé, dit Néhémie, quand la ville où sont les tombeaux de mes pères est dévastée, et a ses portes consumées parle feu ? — Que demandes-tu ? — S’il semble bon au Roi, et si ton serviteur est agréable à tes yeux, envoie-moi en Judée, à la ville où sont les tombeaux de mes pères, pour que je la rebâtisse. — Soit, répondit le roi, combien de temps resteras-tu absent ? — Néhémie fixa l’époque de son retour, et le Roi consentit à son voyage. Il fit plus encore et remit à Néhémie des lettres adressées aux satrapes de l’autre côté du neuve, pour qu’ils eussent à veiller à la sécurité du voyageur, et une autre destinée à Assaph, gardien des forêts royales, qui devait fournir à Néhémie tous les bois de construction dont il aurait besoin. Néhémie, sous, la protection d’une escorte de cavalerie, se mit en route pour Jérusalem, où il arriva sans encombre[62].

La haine des nations voisines n’était qu’assoupie ; la nouvelle de l’arrivée de Néhémie avec les lettres royales l’autorisant à relever les murailles de Jérusalem, la réveilla incontinent. L’homme qui se mit à la tête de la résistance aux ordres royaux, fut un personnage nommé Sanaballète le Khoronéen (il était donc Moabite d’origine, puisque Khoron ou Khoronaïm était une ville du pays de Moab). Il était secondé par un certain Tobiah que Néhémie appelle l’Aabed (le serviteur) Ammonite[63].

Tous les deux voyaient avec un profond dépit la venue d’un homme qui pouvait faire renaître la prospérité des enfants d’Israël[64].

Nous verrons plus tard comment ils s’y prirent pour entraver le zèle de Néhémie.

Celui-ci quine voulait agir qu’avec une extrême prudence, fit d’abord mystère de la mission dont il était chargé, et commença par visiter de nuit, accompagné d’un Arès petit nombre d’hommes, l’enceinte de la malheureuse Jérusalem[65].

Dès qu’il fut bien édifié sur l’étendue de la tâche qu’il s’était, volontairement imposée, Néhémie réunit les prêtres, les grands, les magistrats et le peuple, et il leur apprit enfin ce qu’il était venu faire : — C’est une honte pour nous, que notre ville soit dévastée et ses portes brûlées ! Allons ! rebâtissons les murailles de Jérusalem, et secouons l’opprobre qui pèse sur nous. — Tous s’écrièrent, levons-nous et bâtissons ! Et l’œuvre de réparation fut immédiatement commencée[66].

Aussitôt que Sanaballète le Khoronéen et Tobiah, l’Aabed-Ammonite, auxquels s’était rallié un Cheikh arabe nommé Djesm, l’eurent appris, ils crurent n’avoir besoin que du sarcasme et de l’intimidation pour forcer les Juifs à rentrer dans l’inaction. — Que faites-vous donc, leur dirent-ils ? Vous révoltez-vous contre le Roi ? — Néhémie se chargea de lui répondre et il le fit de la manière suivante. — C’est le Dieu du ciel qui nous protègera nous, ses serviteurs ; nous nous lèverons et nous bâtirons ; quant à vous, vous n’avez rien à voir à ce qui se passe à. Jérusalem[67].

L’étendue des murailles avait été mesurée avec soin ; elle fut partagée en lots, dont la remise en état fut confiée au peuple. Les habitants de Jérusalem étaient répartis par rue, dans les chantiers de travail, et ceux de la campagne, par village[68].

Comme Eliasib, le grand prêtre, aidé de ses frères, fut chargé de remettre en état fa porte des Brebis (aujourd’hui le Bab-Setty-Maryam) et la muraille jusqu’à la tour d’Hananeël, il est indiscutable que les travaux dirigés par Néhémie n’eurent lieu qu’après la mort du grand prêtre Joiakim, père d’Eliasib[69].

On comprend que la fière réponse de Néhémie ait produit un tout autre effet que celui de calmer Sanaballète et ses adhérents. Après le dédain, ce fut le tour de la colère. Devant toutes les troupes réunies à Samarie, Sanaballète s’exprima ainsi : Voyez ce que font ces misérables Juifs ! Leur permettra-t-on de continuer ? Leur laisserons-nous terminer l’œuvre, et rendre leurs sacrifices possibles ? Souffrirons-nous qu’ils tirent de la poussière les pierres de leurs murailles dévastées par le feu ? Tobiah l’Ammonite était présent. — Hé ! qu’ils bâtissent ! s’écria-t-il, le premier chacal qui s’élancera contre leur muraille la renversera !

Toutefois, le travail se poursuivait avec persévérance ; la construction était arrivée à la moitié de sa hauteur ; le peuple alors reprit confiance, et se sentit plus d’ardeur à l’ouvrage[70].

Bientôt cependant Sanaballète et Tobiah réussirent à ameuter contre les Juifs les Arabes, les Ammonites et les Asdodéens ; ils résolurent de venir s’opposer les armes à la main, à la continuation des travaux. Néhémie prit rapidement son parti et s’apprêta à, repousser la force par la force. Des postes d’observation furent disposés, le peuple entier fut maintenu en armes, et pendant que la moitié des hommes valides veillait, prête à combattre, l’autre moitié travaillait, mais l’épée au flanc. Néhémie, accompagné d’un trompette, se portait sans cesse d’un point à l’autre, .après avoir donné à tous pour consigne d’accourir là où la trompette signalerait l’apparition de l’ennemi. Pendant la nuit, on montait la garde sur tous les points de l’enceinte, et durant tout le temps qu’on se sentit menacé à Jérusalem, personne ne quitta ses vêtements, ni le jour, ni la nuit, si ce n’était pour se baigner[71].

Il paraît constant que le mauvais vouloir de ces turbulents voisins se fit jour à plusieurs reprises, et tenta même de recourir à l’assassinat de Néhémie[72].

Plus tard, la disette devint grande, par surcroît de malheur, et une pareille situation souleva des murmures, surtout parmi les femmes et parmi les gens du peuple. Néhémie, indigné de cette tendance au découragement, leur adressa une verte remontrance, et en même temps fit honte aux riches de l’âpreté avec laquelle ils profitaient de la misère publique, pour s’emparer par des prêts d’argent, devenus nécessaires, des biens que les pauvres se voyaient forcés d’aliéner, afin de se procurer de quoi vivre. Rendez à ces malheureux, s’écria-t-il, leurs champs, leurs vignes, leurs oliviers et leurs maisons, et donnez-leur en pur don de l’argent, du blé et de l’huile, ou Dieu vous enverra le châtiment que vous méritez. Ces paroles touchèrent le cœur de ces usuriers avides et il fut fait ainsi que le voulait Néhémie.

Cette circonstance doit se rapporter à une époque éloignée de plusieurs années de celle où les murailles de Jérusalem furent relevées, puisque, dans son discours, Néhémie s’écria : Le roi Artakhchachtha, depuis la 20e jusqu’à la 32e année de son règne, m’a mis à votre tête ; voilà douze ans que je vous gouverne, et pendant ces douze ans, ni moi, ni mes frères nous n’avons touché les appointements de gouverneur[73], tandis que tous les gouverneurs qui m’ont précédé ont lourdement pesé sur le peuple, se faisant donner et leurs vivres en pain et en vin, et une solde de 40 sicles. Pendant toute la durée de la reconstruction de vos murailles, qu’ai-je fait ? Chaque jour j’ai tenu table ouverte et nourri cent cinquante personnes ; chaque jour je leur offrais un bœuf, six beaux moutons, des poules, et tous les dix jours, du vin en abondance, et jamais je n’ai réclamé le revenu de ma charge, parce que le peuple n’était déjà que trop dans la misère ![74]

Les réparations des murailles furent achevées le 25 du mois d’Éloul ; toutes les brèches avaient été fermées, et l’œuvre s’était accomplie en cinquante-deux jours[75].

Lorsque tout fut terminé à souhait, Néhémie décida que les portes de la ville resteraient toujours fermées et verrouillées jusqu’à ce que le soleil fût déjà haut. Le peuple devait à tour de rôle monter la garde, chacun dans son quartier ; malheureusement la ville était grande, tandis que la population était trop faible ; aussi les maisons d’habitation n’étaient-elles pas encore rebâties[76].

Il fallait aviser à modifier ce fâcheux état de choses, et Néhémie y réussit de la manière suivante. Comme les grands demeuraient seuls à Jérusalem, il fut décidé qu’un homme sur dix, parmi les habitants des campagnes, serait désigné par le sort pour venir s’établir dans la ville, en outre de ceux qui s’y rendraient volontairement. Josèphe, de son côté, rappelle ce fait de bonne administration, en disant que Néhémie, lorsqu’il vit la population trop faible, exhorta les prêtres et les lévites répandus dans les bourgades des environs, à les abandonner pour venir habiter la ville, où il leur faisait construire des maisons à ses frais. Les agriculteurs furent en outre astreints à apporter à Jérusalem la dîme de leurs récoltes, afin que les prêtres et les lévites, voyant leur existence assurée, ne songeassent jamais à déserter le service du temple[77].

Lorsque les murailles de Jérusalem furent remises en état de, bonne défense, on en célébra solennellement l’inauguration, et toute la population du pays vint assister à cette fête[78].

Le livre de Néhémie ne parle que d’une journée de réjouissances en cette occasion, tandis que Josèphe en mentionne huit.

Il paraît certain qu’après la reconstruction des murailles de Jérusalem, Néhémie retourna en Mésopotamie, car plus loin[79] il dit : Et pendant tout cela je n’étais point à Jérusalem, car en l’an XXXII d’Artakhchachtha, roi de Babel, je vins à Jérusalem, après avoir obtenu la permission du roi.

Que s’était-il passé pendant l’absence de Néhémie, et même avant qu’il ne quittât la Judée, pour retourner auprès du Roi ? Voyant l’inutilité de leurs protestations et de leur résistance, les ennemis des Juifs avaient fini par renoncer à la violence, et s’étaient rapprochés le plus qu’ils avaient pu d’une race que protégeaient trop manifestement leur dieu et leur souverain. Dés relations suivies et étroites furent établies entre Tobiah l’Ammonite et les grands de Jérusalem ; ainsi cet homme devint le gendre de Chekhaniah-ben-Arakh, et son fils épousa la fille dé Meschoulam-ben-Barakiah[80].

Qu’étaient ces deux personnages ? Le verset 30 du chapitre III de Néhémie nous apprend que Meschoulam-ben-Barakiah était prêtre. Quant à Chekhaniah nous ne savons qu’une chose, c’est qu’il était des fils d’Arakh, une des plus grandes familles de Jérusalem (Esdras II, v. 5 et Néhémie VII, v. 10) ; au chapitre XII de Néhémie. nous trouvons mentionné un prêtre du nom de Chekhaniah ; c’est très probablement notre personnage. Eliasib le grand prêtre lui-même était allié à Tobiah, pour lequel il avait fait"installer un grand appartement dans les dépendances du temple.

Lorsqu’il revint à Jérusalem en 372 av. J.-C., Néhémie fut indigné de cette profanation ; et fit jeter dehors le mobilier de Tobiah[81].

On comprend que ce procédé expéditif dut rallumer les haines. Ce n’est pas là, du reste, le seul sacrilège que’ Néhémie eut à