§ I. NOBLESSE IMPÉRIALE.Auguste inaugura l’Empire en établissant un ordre hiérarchique de l’état social et de la vie publique, lequel fut ponctuellement observé par- lui-même et par ses successeurs, autant qu’il est permis de l’espérer d’un gouvernement absolu. Le sénat, qui cessait en réalité d’être un pouvoir politique et n’en était plus que la forme et l’ombre, lut constitué en corps de noblesse. Les chevaliers, perdant leurs privilèges de fermiers généraux et de juges au criminel, et renfermés dans les attributions de la justice civile[1], reçurent une organisation nouvelle comme second ordre de l’État. Les fonctions publiques devinrent des titres et des degrés de noblesse, et toutes les promotions furent dans la main de l’empereur, soit par nomination directe, soit par désignation de candidats dans les élections laissées au sénat[2], soit par simple influence ; on n’aurait pas osé choisir un sujet qui ne fût pas agréable au prince. Auguste, conservateur hypocrite des institutions antiques, éleva au rang de patriciens des plébéiens notables, pour suppléer à l’extinction des grandes familles qui avaient péri dans les proscriptions et les guerres civiles[3]. Il y avait encore des sacerdoces qui né pouvaient être exercés que par des patriciens. Claude[4], et, après lui, Vespasien[5] et Trajan[6], réparèrent de même l’action destructive du temps et des tyrans sur les maisons patriciennes. Quelquefois les empereurs faisaient, en vertu de leur pouvoir de censeur, des promotions individuelles[7] ; eux-mêmes acquéraient le patriciat en même temps que l’empire[8]. Les élus trouvaient dans cet anoblissement une immense satisfaction de vanité qui les attachait au prince et ne l’offusquait pas, tandis que les anciennes illustrations lui étaient toujours suspectes ; elles imposaient au peuple, elles avaient les sympathies du sénat[9]. LE
SÉNAT.
C’est par le sénat que commença la réforme générale. Il fallait le refondre et l’épurer pour lui rendre un peu de consistance et de dignité, surtout après les guerres civiles. C’est ce que voulurent constamment les empereurs, même les plus despotiques, ceux du moins qui n’étaient pas insensés. Le despotisme sent toujours le besoin d’un simulacre de légalité. Les Gaulois de César, les satellites d’Antoine, avaient forcé l’entrée du sénat[10]. Le flot des séditions populaires l’avait envahi à plusieurs reprises et y avait déposé son limon et son écume. Comme héritier des censeurs, il appartenait à Auguste de dresser la liste du sénat, sur laquelle plus de mille noms s’étaient inscrits sans règle et sans droit. Il fallait réduire beaucoup ce nombre, et cependant ajouter à la liste des noms qui y manquaient encore. Les éliminations se firent, après avertissement, par démissions volontaires pour la plupart. On put compter ceux qui attendirent qu’on leur fît justice[11]. Cette restauration du sénat fut un des actes par lesquels Auguste acquit le plus de respect et de popularité, un des mieux entendus dans l’intérêt de sa puissance et de sa sécurité. Il laissait au sénat l’apparence d’une participation à la souveraineté dans le gouvernement des provinces et dans le choix des magistrats ; l’apparence du droit de conférer la puissance impériale[12] ; l’apparente du pouvoir législatif par les sénatus-consultes ; l’apparence de l’administration de la haute justice dans les procès criminels ; il n’y manquait que l’indépendance[13]. Si ce corps n’avait pas eu pour lui sa gloire passée et son antiquité vénérable, il tombait clans la plus profonde nullité. Mais le sénat avait toujours une autorité historique ; c’était encore un grand nom, stat magni nominis umbra. Auguste en fit, pour lui-même et pour ses successeurs, une machine de pouvoir absolu, d’une docilité à toute épreuve, d’une souplesse infatigable. Dans la suite, il n’y eut point d’injustice énorme, point de cruauté sanguinaire, dont le sénat ne se prêtât à couvrir l’odieux, ou de sa complicité ou de son initiative, et jamais, dans ces temps malheureux, au témoignage de Tacite, les actions de grâces aux dieux ne faillirent à signaler les proscriptions et les meurtres commandés par le prince[14]. Aussi les empereurs, même les plus mauvais, se plaisaient à relever ou soutenir la considération du sénat par l’adjonction ou par le maintien de quelques citoyens honorables ou de quelques descendants de familles illustres, en procurant par leurs libéralités aux uns le cens nécessaire pour être admis, aux autres les moyens de prévenir leur déchéance[15]. Tandis que le sénat s’humiliait, se déshonorait au besoin, les sénateurs faisaient grande figure dans le monde. Ils avaient leur ressort privilégié de justice au tribunal de leurs pairs[16], quand il ne prenait pas envie aux empereurs de les faire égorger ou de les exiler[17] ; ils avaient leur place à part dans les spectacles, au premier rang devant tous les spectateurs ; les citoyens devaient leur céder le pas en toute rencontre ; leur dignité s’annonçait par le laticlave et par la couleur noire et la hauteur de leur chaussure[18]. qui enveloppait toute la jambe. Les noms de sénat et de noblesse devinrent synonymes[19]. Les sénateurs, ainsi que les magistrats de premier ordre, consuls, préteurs, tribuns du peuple, édiles, questeurs, auxquels leurs magistratures donnaient l’entrée au sénat, et les gouverneurs de provinces prétoriennes, prirent la qualification officielle de très glorieux, vir clarissimus, qui dut précéder, ou suivre, ou remplacer leur nom propre ou le titre de leur dignité, lorsqu’on parlait d’eux ou qu’on leur adressait la parole, dans la vie publique, ou même dans le commerce de la société. On voit chez un contemporain d’Adrien, dans des récits d’audience du tribunal ou d’entretiens familiers, cette marque de respect et de déférence communément employée[20]. Déjà Pline, dans le sénat de Trajan, interpellait ainsi les consuls : Je crains, dis-je, clarissimes consuls[21], etc. Il raconte encore que, lorsqu’il se porta accusateur d’un meurtrier d’Helvidius Priscus, dans un moment où les murmures de l’assemblée couvraient la voix de Veiento, qui parlait comme défenseur, le tribun Murena maintint à celui-ci la parole en disant : Je vous autorise à continuer, clarissime Veiento, comme pour rappeler aux sénateurs que l’orateur ainsi que l’accusé étaient leurs collègues, et pour leur reprocher l’oubli des égards dus à un tel caractère[22]. Le langage des légistes[23] et le style des inscriptions[24] démontrent que ce titre honorifique était devenu un attribut essentiel des personnages de rang sénatorial. Cette noblesse ne fut pas seulement personnelle ; elle se communiquait aux femmes, aux enfants[25] ; elle se transmit même aux descendants plus éloignés, pourvu que l’héritier ne dérogeât point par forfaiture ou l’héritière par mésalliance[26]. Et telle était la vertu de cette grandeur héréditaire, que les enfants d’un sénateur dégradé ne perdaient point leur rang ni leurs honneurs[27], et le fils de maison sénatoriale, qui passait par adoption dans une famille inférieure, gardait les prérogatives de son origine[28]. Si l’éclat des grands noms avait ses périls sous les tyrans, on ne peut nier que la naissance ne fût un important avantage dans les temps ordinaires. Juvénal[29] avait beau déclamer avec les philosophes[30] contre les vanités de l’orgueil nobiliaire, le préjugé n’était que trop fondé sur des exemples vivants et sur la vulgaire réalité. Pline exprimait plus éloquemment que moralement l’opinion commune, lorsqu’il s’écriait (Panég., 58) : Pour le fils d’un consulaire et d’un homme décoré du triomphe, être nommé consul pour la troisième fois est-ce monter ? Cela ne lui est-il pas dû ? Cela ne lui est-il pas acquis d’avance par l’illustration de ses aïeux ? Et plus loin, il loue Trajan (Panég., 59), non pas seulement d’avoir conféré à de jeunes hommes les honneurs que méritait leur naissance, mais de les leur avoir offerts avant qu’ils les eussent mérités. Les sénateurs ne jouissaient pas des brillants bénéfices
de leur état sans lei payer de quelques restrictions à leur liberté. Depuis
Auguste, il leur fut interdit de voyager hors de l’Italie sans un congé du
prince[31]. De ces
restrictions quelques-unes semblaient calculées dans l’intérêt de leur
dignité. Ni leurs enfants, ni eux-mêmes ne pouvaient contracter mariage avec
des personnes affranchies[32]. Adrien leur
défendit d’affermer les impôts soit en leur nom, soit par association[33]. Auguste leur
avait permis de se faire entrepreneurs seulement pour la fourniture des
chevaux du cirque et pour l’entretien du temple de Mars[34]. Cela touchait
aux plaisirs du peuple et au culte de la famille Julia[35]. Il y eut, dans
les temps postérieurs, une autre interdiction qui aurait révolté la fierté
des sénateurs de Entre autres distinctions qui donnaient une éminente supériorité aux hommes de l’ordre sénatorial sur ceux de l’ordre équestre, le cérémonial de la cour en établissait une bien marquée chez les empereurs polis et affables, tels que Trajan. Dans les réceptions, ils baisaient les sénateurs, osculabantur[38] ; ils saluaient seulement les principaux chevaliers ; Trajan faisait cependant à ces derniers l’honneur de nommer chacun par son nom, sans le secours du nomenclateur[39]. L’ORDRE
EQUESTRE.
Les chevaliers de l’Empire étaient-ils de la noblesse ? On
serait tenté de dire non, en lisant ces paroles de Tacite, qui semblent la
séparer d’eux pour la renfermer dans le sénat : La
noblesse sans courage et sans nul souvenir de la guerre, les chevaliers
étrangers au métier des armes[40]. Et cependant il
parait être d’un avis différent, lorsqu’il dit que la charge de procurateur
de César était une noblesse équestre[41]. Cela peut
s’expliquer. Tacite vivait dans les anciennes idées de Dans la vie politique et dans l’opinion, il n’en était pas de même qu’au théâtre. Les scandales de la fortune rejetaient même beaucoup de gens dans l’erreur contraire des préjugés de la naissance. Nous avons vu Ovide se vanter, déjà sous le règne d’Auguste, de ne devoir qu’à ses aïeux, et non à lui-même, son titre de chevalier[47]. On faisait remarquer, dans une épitaphe, à la gloire du mort, qu’il était né chevalier[48]. Quant aux honneurs, toute main ornée de l’anneau d’or n’avait pas droit ou chance d’y atteindre ; il y avait une grande différence entre les parvenus de finance ou de vils métiers-, et les jeunes aspirants aux dignités ou les hommes d’âge mûr tenant à de grandes maisons et contents de la haute position que leur faisaient leur opulence et leur crédit, égaux en considération aux sénateurs, sans rechercher les honneurs qui conduisaient au sénat, mais comptés toujours après lui, auprès de lui[49]. LES
DÉCURIES JUDICIAIRES.
Ce qu’Auguste avait fait pour le sénat, il le fit pour l’ordre équestre ; il lui donna une organisation définitive, des attributions déterminées, une fonction régulière dans l’activité sociale, une place convenablement marquée clans la hiérarchie de l’État. L’exercice de la juridiction ordinaire fut son partage, les grands procès, les procès politiques étant réservés au sénat. Aux trois décuries judiciaires déjà existantes Auguste en ajouta une quatrième, un peu inférieure par le cens (200.000 sesterces au lieu de 400.000), pour les moindres procès[50]. Chaque décurie se composa de mille chevaliers, ou, pour parler plus exactement, selon la remarque de Pline, de mille juges[51] ; car le nom de chevalier n’appartenait encore, à la rigueur, selon lui, qu’à ceux qui étaient enrôlés dans les six compagnies honorées du cheval d’ordonnance, et qui passaient la montre annuelle (transvectio). Mais cette assertion pèche par une forme trop absolue. Beaucoup de juges, si nous l’en croyons, portaient. encore l’anneau de fer[52]. Beaucoup d’autres usurpaient l’anneau d’or. Après bien des réclamations et des plaintes l’usage fut régularisé et sanctionné par un sénatus-consulte, la neuvième année du règne de Tibère. On ne permit de porter l’anneau d’or qu’à ceux dont l’aïeul et le père avaient possédé le cens de 400.000 sesterces et avaient siégé sur les quatorze premiers gradins du théâtre en vertu de la loi Roscia[53], sévérité bien souvent éludée, ordre impuissant par la difficulté de constater les contraventions et par le crédit des contrevenants. Du reste, les successeurs d’Auguste gardèrent l’institution telle qu’il l’avait faite, si ce n’est que Caligula seulement créa une cinquième décurie judiciaire[54] ; ils imitèrent encore son exemple en donnant le titre de chevalier romain aux citoyens notables des municipes de province[55]. LES
CHEVALIERS EQUO PUBLICO.
Sous le nom commun de l’ordre équestre, il y eut trois classes de chevaliers très distinctes, dont les historiens ont bien marqué les différences : au-dessus de tous les autres, les six compagnies du cheval d’ordonnance (turmœ)[56], leurs sévirs en tête[57] ; on n’y entrait, on n’y était maintenu que par décision impériale[58] ; les empereurs avaient en cela succédé à l’office des censeurs, et ils s’y faisaient remplacer par une commission composée de trois membres[59]. Les jeunes gens favorisés pour leur naissance ou pour fa. gloire de leurs pères figuraient dans les escadrons, à côté des décorés pour leur propre vertu[60]. Aussi les recueils d’inscriptions funéraires nous montrent des chevaliers de ces mêmes compagnies morts à seize ans, à cinq ans[61]. On voyait alors des sénateurs de quatre ans[62]. Les fils de sénateurs et les membres des grandes familles équestres, restés en dehors des six escadrons, faisaient une seconde classe de chevaliers ; ce que Dion a expliqué catégoriquement dans un récit des funérailles de Drusus. Il dit que le corps de Drusus fut porté par les chevaliers, tant ceux du corps régulier de cavalerie que ceux des maisons de sénateurs[63]. Cette seconde classe s’augmentait des hommes éminents par leur naissance, leurs talents, leur grande position dans le monde, sans avoir exercé de magistratures sénatoriales, illustres, splendidi equites. Enfin la foule de ceux qui n’avaient à faire leurs preuves de noblesse qu’au bureau du cens, et dont l’ambition se bornait à être mis à part de la plèbe par l’habit et l’anneau et par les préséances au théâtre et au cirque[64], composaient la troisième et dernière classe ; c’était la troupe la plus nombreuse assurément. Les chevaliers avaient été, dans le principe, une élite de citoyens destinés au service de la cavalerie en considération de leur fortune et de leur âge, la jeunesse équestre. Depuis la révolution des Gracques, ils formèrent un parti uni parla solidarité dés intérêts, à titre de juges et de publicains. Les empereurs en firent définitivement un corps constitué, le premier degré de l’aristocratie impériale, une noblesse d’expectative et, comme disait Alexandre Sévère, la pépinière du sénat[65]. Il existait un ordre de magistratures inférieures qu’on appelait le vigintivirat[66], savoir : les triumvirs capitaux[67], les triumvirs monétaires, les quatuorvirs de la voirie urbaine, les décemvirs de la justice civile[68]. Par l’ordonnance, d’Auguste, ces magistrats durent toujours et nécessairement être choisis parmi les chevaliers[69], et le vigintivirat fut l’école par laquelle passaient les prétendants aux charges et dignités qui menaient au sénat : la questure, l’édilité, la préture[70]. Cet ordre d’initiation et de promotion était si bien établi, que Tibère, par une hypocrisie dont personne n’était dupe, lorsqu’il voulut faire nommer son petit-neveu Drusus questeur avant le temps, demanda pour lui au sénat la dispense du vigintivirat[71]. Auguste ménagea encore aux fils de sénateurs ou de chevaliers une autre initiation aux emplois publics par les commandements militaires dans les postes de second ordre, savoir : le tribunat de légion, les préfectures de cavalerie[72] ; et, pour multiplier les emplois, il fit deux commandants par escadron. Claude enchérit encore sur les dispositions d’Auguste en faveur des jeunes- nobles, et changea l’ordre des grades et de l’avancement : premier grade, préfet de cohorte, infanterie auxiliaire ; second, préfet de cavalerie ; troisième, tribun de légion ; il créa des officiers surnuméraires, titulaires sans fonctions, bénéficiaires sans services[73]. Voilà ce qu’on appelait les indices équestres[74], l’apprentissage des jeunes chevaliers. Ces deux écoles de la vie publique, l’une civile, le vigintivirat ; l’autre, militaire, les milices équestres, ne s’excluaient pas, au contraire, se combinaient ensemble le plus souvent pour l’éducation des jeunes aspirants[75], les milices après les fonctions civiles. Ce n’est pas à dire qu’il fallût, pour se frayer l’accès des grandes fonctions par lesquelles on acquérait le rang de sénateur, parcourir tous les degrés de l’une ou de l’autre de ces carrières préparatoires, encore moins de toutes les deux. Si l’on juge par les nombreux états de services conservés dans les inscriptions, il suffisait d’un seul grade militaire[76] et d’une seule des magistratures vigintivirales[77]. On avait satisfait aux conditions exigées en passant par le vigintivirat, à quelque titre que ce fût[78]. Les fils de sénateurs qui avaient atteint l’âge de la robe virile furent autorisés par Auguste à porter le laticlave et à suivre comme auditeurs les séances du sénat, pour se former à là connaissance des affaires[79]. On permettait l’usage du laticlave aux jeunes gens de familles équestres anciennes et distinguées ; c’était l’augure de leur future élévation. Ovidé, que sa naissance appelait aux honneurs, et que son père, issu lui-même de chevaliers, voulait pousser dans cette voie, revêtit le laticlave en déposant la prétexte. Mais son obstination à ne faire d’études et à ne prendre parti ni pour les armes ni pour les charges civiles, ne lui permit pas de monter plus haut que le triumvirat, et il se résigna très volontiers, quoique au grand déplaisir de son père, à perdre toute prétention au rang de sénateur, et à rétrécir, comme il dit, son laticlave, demeurant simple chevalier[80]. Beaucoup d’autres professaient une abnégation semblable des hautes ambitions, mais avec moins d’heureuse insouciance et par des inspirations moins poétiques. Les uns, comme ce Julianus, patron d’une colonie romaine, qui semblé n’avoir point dépassé le décemvirat judiciaire[81], ou comme un des amis de Pline le jeune, qui s’était retiré dans sa province[82], voulaient jouir de leur fortune et de leur oisiveté loin de la cour et de la servitude des grandeurs. D’autres préféraient s’attacher à la personne du prince dans des positions secondaires, administrateurs des domaines et des revenus de César[83], secrétaires ou chefs du secrétariat particulier[84], ou procurateurs chefs de provinces[85]. D’autres encore, par une vanité singulière, comme Mella[86], le frère de Sénèque, se plaisaient à égaler les sénateurs en considération et en importance, quelquefois aussi par les insignes, sans sortir de l’ordre équestre. Mécène lui-même avait gouverné Rome et l’empire, en restant simple chevalier. C’étaient les notabilités, les illustrations de l’ordre[87]. Le titre de chevalier romain ne se voit presque jamais écrit dans les légendes lapidaires des magistrats de l’Empire ; il est toujours implicitement indiqué dans le nom d’un des offices du vigintivirat ou d’un des grades militaires, début obligé de tout grand fonctionnaire public. Il n’y a que le titre de commandant d’un des six escadrons, sevir primœ, secundœ turmœ, qui soit mentionné expressément dans la liste des honneurs[88]. Si vous rencontrez, dans une inscription, un nom accompagné de la qualité de chevalier romain, ce sera celui de quelque vétéran récompensé, qui le portait comme une décoration, n’aspirant pas plus haut, et retiré dans le repos de la vie civile[89] ; ce sera encore celui de quelque personnage considérable de cité municipale, heureux d’ajouter à ses dignités locales de décurion, de duumvir juridique, ce titre de chevalier de la cité souveraine[90]. Enfin, il n’est guère énoncé que dans les monuments des hommes qui ne se sont point élevés au delà des milices équestres, ou pour qui c’est l’unique honneur[91]. L’ordre des chevaliers, même dans les six escadrons, n’avait rien de militaire que le costume de cérémonie et les souvenirs de l’ancien temps. Il comptait seulement dans l’état civil, et si peu dans l’armée, qu’un vétéran qui obtenait un congé honorable sortait de la milice en entrant dans les rangs des chevaliers[92]. On a pris soin de noter, dans des inscriptions, qu’un chevalier romain a été fait tout d’abord centurion légionnaire[93], et que d’autres ont passé par l’apprentissage de la milice[94]. Dans les six escadrons était l’élite de la jeunesse romaine, la génération qui s’élevait pour succéder aux magistrats, aux généraux, aux sénateurs ; et les empereurs, à l’exemple d’Auguste, prenant pour eux-mêmes le titre de princes du sénat, donnèrent à leurs héritiers présomptifs celui de princes de la jeunesse[95], c’est-à-dire de l’ordre équestre, éminemment représenté par les six escadrons. Il y eut donc, sous l’Empire, une sorte de noblesse de chevalerie, aristocratique par les privilèges et l’hérédité[96] démocratique par l’immixtion incessante des plébéiens enrichis ; et la plèbe romaine envoyait aux classes supérieures plus d’affranchis que d’ingénus[97]. L’esclave, par son affranchissement, faisait souche de citoyen à la seconde génération, dé chevalier à la troisième. L’empereur pouvait, mais avec le consentement du patron[98], dans les cas ordinaires, autrement par acte de pouvoir absolu, conférer l’anneau d’or à l’affranchi. L’histoire cite deux exemples éclatants : celui du traître Ménas, qui avait livré la flotte de Sextus Pompée[99] et, comme compensation du premier, celui de Vinius Philopœmen, qui avait caché son patron chez lui pendant les proscriptions[100]. L’armée fournissait aussi son contingent à l’ordre équestre. Des campagnes et des cités municipales, dans toute l’étendue de l’Empire, la conscription militaire[101] amenait aux légions des citoyens obscurs, dont plusieurs obtenaient de l’avancement par leur bonne conduite et leur bravoure. Outre les décorations militaires dont ils étaient honorés par l’empereur[102], ils pouvaient être promus au grade de centurion avec l’anneau d’or[103], ou nommés à des commandements de cohortes et d’escadrons dans les troupes auxiliaires, toutes milices équestres[104]. Le vétéran blanchi sous le casque finissait par où avait commencé, sans instruction spéciale, sans preuve de capacité, le jeune chevalier avantagé de sa naissance et de son privilège héréditaire. Cependant, pour qui estimait l’être plus que le paraître, l’ordre était bien déchu, quoiqu’il semblât ennobli et doté de prérogatives nouvelles. En effet, une ligne de démarcation profondément tracée le séparait du peuple[105]. Il marchait dans les cérémonies, il était compté, dans les périls publics, le second après le sénat[106]. Il avait ses représentants à la cour, ses privilèges d’honneur et de garantie personnelle[107], à la différence de la plèbe, foule sans nom, estimée comme nombre de bouches à nourrir et comme justiciable des tribunaux de police inférieure[108], presque l’égale des esclaves, avec lesquels elle vivait confondue[109]. Les chevaliers formèrent le populus, d’où l’on tirait exclusivement les magistrats du premier degré, vigintivirs, et d’autres encore[110]. La plèbe, composée pour la plupart d’affranchis et de pauvres ingénus, qu’on appelait encore citoyens[111] par abus de mots et comme par dérision, n’avait pas plus de droit que de prétention à l’activité et aux garanties de la vie civile et politique. La noblesse équestre, comme la noblesse sénatoriale, tenait sa supériorité moins de sa propre valeur que de la dépression des autres classes, noblesse sans indépendance et sans autorité, destinée seulement à servir de support au trône, d’instrument docile à l’action du pouvoir, d’exemple d’obéissance au reste des sujets, distinguée surtout par l’exemption des charges humiliantes et des rigueurs de pénalité préventive et afflictive dont la plèbe était passible. § II. — TITRES HONORIFIQUES.Autant la politique des Césars redoutait la gloire des hommes illustres[112], autant elle se plaisait à multiplier les jouissances dé la vanité. A l’imitation de l’ancienne République, la liste des sénateurs se divisait par catégories, suivant l’ordre des magistratures qui les y avaient fait inscrire, ou qu’ils avaient exercées : questoriens, édiliciens, tribunitiens, prétoriens[113], et, en tête de tous les autres, les consulaires. Quoique la liste, après la réforme, fût encore étendue au nombre de six cents[114], on ne pouvait pas créer toujours des sénateurs, et les magistratures annuelles ne suffisaient pas à satisfaire toutes les convoitises ou à récompenser tous les amis en faveur. Les empereurs imaginèrent de faire des émérites sans services, des titulaires de fonctions fictives. Le sénat en avait donné le premier l’exemple en décorant le jeune Octave, qui s’armait contre Antoine, des ornements consulaires[115]. Non content de prodiguer les insignes et les honneurs du consulat et de la préture à des hommes qui n’avaient rien été de tout cela, les empereurs en firent don à quelques-uns même qui n’avaient point la capacité légale, à des affranchis, ministres de leurs plaisirs ou de leurs cruautés[116]. On rencontre chez des écrivains[117] et sur les monuments épigraphiques[118], beaucoup d’exemples moins odieux assurément et plus honnêtes, quelquefois justifiés, de ces distinctions oiseuses, comme ce Julius Mauricus, qui tenait une place éminente parmi les chevaliers, et à qui Vespasien conféra le titre de prétorien, ornement d’un loisir honorable[119]. Mais il y eut un tel abus de ces nominations, que Pertinax décida que les prétoriens par collation ne prendraient rang qu’après les véritables ex-préteurs[120]. Voilà ce que firent les Césars pour leur hiérarchie
nobiliaire avec l’héritage de Outre le titre de clarissime, que nous avons déjà vu[121], on inventa deux titres nouveaux, qui tantôt vinrent s’ajouter au nom du dignitaire, avant le nom de son office, tantôt servirent à qualifier de simples particuliers et à les classer parmi les personnes considérables et privilégiées ; au-dessous dés chevaliers romains, une sorte de noblesse pour la province ; c’étaient les titres de vir perfectissimus et de vir egregius ; le premier supérieur au second[122]. Une loi du Code cite un règlement de Marc-Aurèle concernant les perfectissimes[123], et l’on voit, dans une inscription qui date d’Antonin, un vir perfectissimus commandant de la flotte de Misène[124]. Plus tard, un gouverneur de la province de Numidie[125], trois préfets des gardes nocturnes de Rome, dont un sous Alexandre Sévère, sont honorés de ce titre[126]. Plus on descend dans les temps dé décadence, plus les exemples se multiplient[127]. Les monuments qui reproduisent le titre de vir egregius ne sont pas moins nombreux ; il
est attribué à des procurateurs de César, des gouverneurs de province, des
préfets de légion, un préfet des postes dans Ailleurs, un duumvir municipal, qui a été honoré aussi des milices équestres, donne le jour à un fils, qui entre par adoption dans la famille d’un égrége, et devient chevalier romain grâce à la recommandation de cette double fortune[130] ; un autre acquiert le même honneur par ses grades équestres, son père n’était qu’égrége[131]. On vit une innovation non moins remarquable que celle des titres mêmes, et qui signalait encore un progrès de l’oubli des mœurs anciennes et de l’invasion des idées monarchiques ce fut l’extension aux familles des titulaires de tous les titres et honneurs qui y étaient attachés, à leurs femmes, à leurs filles, à leurs descendants de la seconde et de la troisième génération sans distinction de sexe. Il semblerait que Marc-Aurèle ait été l’auteur de cette disposition, ou le premier qui lui ait donné force de loi. Une pierre tumulaire a gardé le souvenir d’une jeune fille de condition équestre[132]. Sur une autre, un enfant de la maison des Boionius, d’où sortit l’empereur Antonin, est nommé puer egregius[133]. Les femmes de maison consulaire ou prétorienne se faisaient reconnaître à leurs décorations[134], et elles avaient des voitures qui leur étaient particulières[135]. Lorsqu’elles convolaient en secondes noces avec un époux de moindre condition, il leur fallait une autorisation spéciale de l’empereur pour conserver leur dignité[136]. Elles supportaient aussi les charges de leur état, et payaient les tributs imposés aux sénateurs sous le nom d’offrandes[137]. Ulpien a posé gravement la question de savoir si un ancien préfet doit avoir le pas sur une femme consulaire ; et, tout bien pesé, tout bien examiné, il se prononce en faveur de l’ex-préfet, par la raison péremptoire de la supériorité du sexe[138]. Il serait difficile de dire précisément et en pleine connaissance quels étaient les privilèges de ces différents ordres de noblesse. Outre celui des formes d’enquête judiciaire et des espèces de pénalité que Marc-Aurèle a consacré dans son décret[139], je vois encore que, pour recevoir le témoignage des personnes égréges sous la foi du serment, il n’était pas permis de les déplacer ; on allait recevoir le serment chez elles[140]. Elles jouissaient aussi probablement de quelques immunités quant aux charges municipales, surtout les charges qu’on appelait sordida munera. Même un affranchi de sénateur, agent d’affaires de son patron, était exempt des devoirs de tutelle, non du reste[141]. § III. AUGUSTALES.Il s’établit, dans les colonies et les cités municipales, et, depuis la constitution de Caracalla, dans toutes les provinces du monde romain, une noblesse provinciale sur le modèle de Rome : d’abord, les décurions, le conseil d’administration, le sénat de chaque municipe[142], composé des propriétaires en état de supporter les honneurs très onéreux et les autres charges des villes et des territoires qui en dépendaient ; puis, entre les décurions et les plébéiens, plebs urbana, un ordre de création toute nouvelle, sorti de la plèbe et même de la servitude, et faisant souche de noblesse future, à savoir, les augustales, espèce de chevalerie des cités de province, incomparablement inférieure à la chevalerie romaine par la date de son origine et par sa condition actuelle, comme la province l’était °par rapport à Rome. Qu’étaient-ce que les Augustales ? Deux savants ont traité cette question, et l’ont résolue contradictoirement sur quelques points particuliers, d’accord en somme sur l’état et la condition générale de l’institution[143]. Il me serait impossible de produire quelque idée neuve après les dissertations dans lesquelles les deux écrivains Ont déployé tant d’érudition avec tant d’habileté. Je veux dire seulement pourquoi je ne me range pas toujours sans réserve à l’opinion de l’un ou de l’autre. L’an 747, Auguste restaura le culte des dieux lares publics à Rome, et renouvela la double fête compitale de printemps et d’été. Cette restauration concourait avec la nouvelle division de la ville de Rome en quartiers, regiones, et en rues et carrefours, vici, compita. Il y eut, dans chaque vicus, quatre directeurs, magistri, choisis parmi les plébéiens de la circonscription, vicinia. Les directeurs furent chargés de présider aux fêtes compitales de leurs arrondissements respectifs, vêtus de la prétexte[144]. Un troisième compagnon fut adjoint aux deux vieilles divinités, ce fut le génie d’Auguste. De même que la souveraineté populaire s’était incarnée en la personne de l’empereur par la puissance tribunitienne, de même le génie de l’empereur, associé aux dieux lares et les effaçant dans cette association, devint le symbole de la protection céleste du foyer romain ; on les nomma collectivement les lares Augustes, lares Augusti[145]. Assurément il n’y avait pas besoin d’un ordre exprès du prince, ou d’un décret du sénat pour que cette religion se propageât dans l’Italie et jusque dans les provinces. Les habitudes de l’idolâtrie, l’entraînement des exemples de la capitale, l’émulation de la flatterie, suffisaient pour cela. En adorant les dieux lares de Rome confondus avec le génie du prince, père de la patrie[146] ; on faisait acte d’adhésion ou mieux d’identification à l’Etat romain, à l’Empire. Il fallait pour ce culte nouveau un nouveau ministère, un ministère issu du peuple, comme la magistrature à laquelle l’office correspondant était dévolu dans la capitale[147]. On créa un nom dans lequel la politique prédominait sur la piété ; les prêtres des lares Augusti furent nommés augustales ; la curie municipale les élut entre les riches plébéiens, ingénus ou affranchis, comme faisait le sénat de Rome qui nommait les vicorum magistri, ou du moins ratifiait leur élection[148]. M. Egger a victorieusement démontré le mal fondé de la critique de son contradicteur, qui lui reprochait comme une erreur d’avoir rattaché l’origine des augustales à la réforme de l’an 747. L’analogie est frappante entre les deux cultes de Rome et des provinces. L’erreur est certainement du côté du savant qui affirme qu’il n’y eut point d’augustales avant la mort d’Auguste, dans les municipes, et qu’on ne s’avisa de les instituer qu’à l’instar des sodales augustales, de la création de Tibère, en l’honneur, non seulement d’Auguste divinisé, mais de la famille Julia[149]. Qui n’aperçoit au premier coup d’œil les nombreuses et profondes différences qui séparent les deux cultes ? Différences de temps, d’objet, d’exécution. L’un date de 747[150], l’autre de 768 ; l’un s’adresse à des dieux de la patrie, sacrum publicum, l’autre à des dieux d’une famille, gentilitium ; l’un a pour ministres des gens du peuple, l’autre les plus illustres citoyens de Rome, et, à leur tête, les neveux, le fils de l’empereur, l’empereur lui-même. Évidemment c’est M. Egger qui a raison. Cependant, lorsque, sur la foi de deux scholiastes d’Horace[151], qui attribuent à un acte dictatorial d’Auguste la formation d’un sacerdoce augustal polir les dieux pénates à Rome, dont Suétone ni Dion Cassius ne parlent point, notre savant confrère identifie les vicorum magistri de ces deux historiens avec les augustales des scholiastes ; et lorsque, pressant de plus en plus l’assimilation, il conclut que les augustales des municipes étaient aussi de petits magistrats urbains, de même que les petits magistrats des rues de Rome auraient été aussi des augustales, je ne peux le suivre jusqu’à l’extrémité de cette déduction. Laissons le cumul des fonctions civiles et religieuses, sans double titre, aux magistrats inférieurs de Rome, et ne donnons pas aux augustales des municipes des attributions civiles qu’aucun témoignage historique ne leur donne. Dans les honneurs recherchés ou subis par les décurions, on distingue les services administratifs et les sacerdoces, qui venaient pour chacun successivement, et non simultanément[152] ; il en fut de même pour les augustales, et je crois que les deux scholiastes à une grande distance de temps, et peut-être insuffisamment instruits, en recherchant une assimilation de titres, sont tombés dans une confusion d’idées. L’augustalité était un honneur, mais aussi une charge[153]. Il fallait pourvoir, ou tout au moins contribuer avec le trésor municipal, aux fêtes et aux jeux annuels des lares de l’Empire. Ce fut de tout temps une coutume romaine d’annexer aux dignités une obligation onéreuse[154], particulièrement celle d’amuser le peuple, dans les siècles de liberté, pour se concilier ses suffrages ; sous l’Empire, pour plaire au maître, qui voulait absolument que le peuple fût amusé. Les municipes se conformèrent à l’usage. Quelquefois un décret de la curie, en nommant un aulustalis, lui accordait en même temps l’immunité[155]. La curie témoignait sa reconnaissance de quelque grand service ou voulait en acheter un par cette rare exception. M. Zumpt, dans sa préoccupation de l’identité d’origine des sodales augustales de Rome avec les augustales des provinces, ne veut voir en ces derniers qu’un collège sacerdotal semblable aux collèges des pontifes, des augures, des prêtres arvales. C’était, à vrai dire, un ordre de la cité, placé toujours invariablement entre les décurions, c’est-à-dire le sénat, et le peuple, plebs, populus[156], de même que les chevaliers à Rome. Encore un trait de ressemblance avec les chevaliers : les augustales en exercice pour l’année étaient nommés seviri, ainsi que les chefs des escadrons de chevaliers honorés du cheval d’ordonnance. Probablement les sévirs présidaient aux jeux augustaux, assis sur le double siège, bisellium[157] ; ils devaient jouir de cette distinction dans les autres spectacles et dans les autres assemblées où ils pouvaient figurer. Peut-être aussi le corps des augustales avait-il ses places séparées du peuple, à l’instar de l’ordre équestre. Tout ceci n’est que conjecture. Il est vrai que l’on rencontre, dans quelques inscriptions, le nom de collège appliqué aux augustales, comme où voit, chez les historiens, le collège des préteurs, des tribuns[158] ; une inscription nomme bien un collège de chevaliers[159] ; mais la dénomination officielle, constante, du corps des augustales est ordo, l’ordre qui vient à la suite des décurions et en tête des plébéiens[160]. De l’erreur sur la nature de l’augustalité, est résultée une seconde erreur, comme conséquence. Les augustales étant an collège de prêtres, selon M. Zumpt, et tout sacerdoce étant perpétuel, il en conclut que les augustales ne pouvaient pas être sujets à réélection, et que, toutes les fois qu’on lit sur les marbres augustalis II (iterurn), sevir II, il y aura eu erreur du lapicide ou du copiste, ou supposition mensongère dans le titre. Mais, avant d’accuser de fausseté les témoignages épigraphiques, il faudrait que l’identité de l’augustalité municipale avec les sodalitia religieux fût prouvée, et je crois que la démonstration du contraire s’est faite tout à l’heure. Les exemples de réélections ne sont pas fréquents dans les monuments[161] ; ils n’ont pas dît l’être non plus dans l’histoire. Le corps était obligé solidairement à des dépenses considérables. Il lui importait que le nombre de ses membres s’augmentât le plus possible, pour diminuer la part du fardeau incombant à chacun ; et la prudence des décurions avait sans douté égard. à cet intérêt dans la désignation annuelle des augustales, pour la dépense des jeux ; et ceux qu’ils appelaient une seconde fois aux honneurs de l’augustalité faisaient sans doute des exceptions rares, mais qu’on ne doit pas regarder comme impossibles : M. Zumpt a observé avec beaucoup de justesse que, si, parmi les noms des augustales mentionnés dans les inscriptions, les affranchis sont beaucoup plus nombreux que les ingénus, c’est que tous les citoyens de naissance et en même temps capables de suffire aux charges curiales étaient revendiqués par les décurions, qui s’empressaient de se les associer, tandis- que l’affranchi était exclu du décurionat, et que son fils seulement avait droit d’y être agrégé, ayant acquis l’ingénuité. Aussi est-il dit expressément dans une inscription que L. Junius, de Pouzzoles, a été nommé, par décret des décurions, dans le municipe de Suelis, sevir augustalis premier et perpétuel, honoré de tous les honneurs que les affranchis peuvent obtenir[162]. Dioclétien sanctionnait indirectement cette règle d’exclusion par le rescrit suivant : L’usage de l’anneau d’or accordé par la faveur du prince procure aux décorés l’image de la liberté, mais non l’état d’ingénu[163]. Il n’était pas très rare que, pour pousser aux dernières limites les témoignages d’affection et d’estime, la curie municipale décernât un affranchi, avec l’augustalité, les insignes du décurionat[164], la représentation au lieu de la réalité impossible. Les municipes avaient imité en cela les complaisances de la métropole pour les vanités ambitieuses ; ils prodiguaient les titres et décorations de dignités[165], de même qu’elle faisait des consulaires ; des prétoriens, des triomphateurs, qui n’avaient jamais été ni consuls, ni préteurs, ni guerriers[166]. Cependant ces noms, ces ornements, n’étaient pas tout à fait des jouets inutiles et vides ; ils avaient une valeur. Les décorés des insignes du décurionat étaient sans doute rangés, comme les décurions, mais bien au-dessous, dans la classe des honnêtes gens[167], séparée de la basse classe, des petites gens, du peuple en un mot, par certaines prérogatives[168]. Aucun texte formel, soit des codes, soit du Digeste, ne vient autoriser cette conjecture en particulier pour les augustales. Il n’y est pas parlé d’eux une seule fois. Croira-t-on que ni les jurisconsultes ni les empereurs, d’Auguste à Dioclétien, n’eussent jamais nommé, dans une seule de leurs sentences et de leurs lois, cet ordre qui tenait une si grande place dans le municipe, comme le prouvent une multitude d’inscriptions ? Le silence du corps du droit romain, tel que les commissaires de Justinien l’ont fait, peut facilement s’expliquer. Depuis la translation de l’empire à Constantinople et le triomphe du christianisme dans l’empire, Rome cessa d’être la capitale du monde, le centre et le foyer de la patrie commune, même de l’Occident ; le siége du gouvernement fut tantôt à Milan, tantôt à Ravenne. De plus, les dieux lares étaient des idoles proscrites. Les augustales durent tomber et disparaître avec elles. Les rédacteurs du Digeste et des codes, arrangeant les textes pour les besoins du temps, en effacèrent ces souvenirs, éliminés désormais du domaine dû droit comme de la religion dé l’État, et renfermés dans les monuments de l’histoire. § IV —DISTINCTIONS DES CLASSES SUPÉRIEURES DANS LES PROVINCES.il y eut, dans la condition de tous ces nobles des provinces, de singuliers contrastes : comme sujets, on ne peut pas dire citoyens de l’empire, une liberté précaire et trop souvent rançonnée ; comme membres de républiques locales, des privilèges injurieux et insolents. Leur prééminence se manifestait par l’humiliation de ce qui restait au-dessous d’eux : la hiérarchie de la servitude. Dans une assemblée de créanciers, s’il y avait partage de voix, le juge donnait un vote prépondérant à celui qui était supérieur en dignité |