§ I — PATRICIAT - NOBLESSE SÉNATORIALE.On ne peut comprendre la suite de ces changements dans les conditions de la noblesse romaine que si l’on connaît les éléments dont se forma le peuple romain, et de quelle manière ils s’agrégèrent ensemble. Il faut donc retracer d’abord un crayon de la constitution première, sans franchir fa limite des temps historiques et sans se perdre dans le champ des conjectures. L’école allemande, après la critiqué française[1], a porté hardiment la lumière sur plusieurs points obscurs de ces antiquités. Je ne prétends rien ajouter aux autorités qu’elle a produites ; je ne voudrais pas non plus adopter toujours les interprétations qu’elle en donne ; ne serait-ce qu’en voyant les désaccords des plus savants entre eux[2]. Rome, avant d’être la ville des sept collines, voyait, sur les hauteurs qui l’environnaient, des peuplades turbulentes comme elle, qu’elle inquiétait autant qu’elle en était menacée. Elle commença par l’asile du mont Palatin, asile moins infâme que ne le disait Juvénal[3]. Romulus, ou l’état social qu’il représente, n’était pas encore si éloigné des temps où Nestor, en accueillant le fils d’Ulysse dans une bienveillante hospitalité, pouvait lui demander, sans craindre de l’offenser, s’il n’était pas un de ces écumeurs de mer qui vivaient de butin[4]. Et Virgile se tenait plus que Juvénal dans le vrai, quand il représentait ses héros du Latium se faisant gloire de courir sans cesse en guerre pour s’enrichir de dépouilles[5]. Sans doute les compagnons de Romulus ne composaient pas un peuple très civilisé. Ce n’était pas non plus une bande de voleurs, impur et misérable rebut de villes policées. La discorde et la violence régnaient parmi ces rudes habitants des montagnes, et bien des fugitifs abandonnaient la terre natale pour se soustraire à l’oppression ou à la vengeance. Romulus leur ouvrit un refuge sans leur trop demander compte de ce qu’ils avaient fait chez eux, estimant plutôt ce qu’ils pourraient faire pour lui et pour les siens. Plus d’un se présentait avec une troupe nombreuse ; il n’en était que mieux reçu. L’esprit d’organisation aidant, ce ramas d’aventuriers et de bannis devint la tige de la plus grande nation du monde. A la suite des premiers fondateurs et des tribus sabines, les colonies issues des pays circonvoisins, Albains, Latins, Toscans, vinrent, soit par des immigrations volontaires, soit par des transplantations forcées, soit par une occupation de consentement mutuel ou de conquête, couvrir de leurs habitations l’Aventin, le Cœlius et les autres collines, et former ; sous quelques chefs de l’aristocratie, cette partie de la population romaine subordonnée et passive, côlons sur le domaine d’autrui, artisans, marchands, laboureurs, journaliers pour toutes sortes de services, auxiliaires irréguliers dans les besoins de la guerre, corvéables dans la paix, tous associés sous le nom commun de Rome, tous exclus des droits civiques comme plébéiens, jusqu’au temps du roi Servius Tullius. On distingue ainsi trois époques principales des premières origines : l’époque romuléenne, tribu des Ramnes ; l’époque sabine, tribu des Tities ; enfin l’époque étrusque, tribu des Luceres, que des savants dateraient de l’incorporation des Albains et du règne de Tullus Hostilius, issu d’une colonie de Toscans ; mais qu’une opinion plus générale rapporte au roi Tarquin l’Ancien, le Lucumon d’Étrurie, et au compagnon de Cœlé Vibenna, ce Mastarna que Claude identifiait avec Servius Tullius[6]. Il est difficile, en effet, de penser que la constitution de Romulus s’établit- systématiquement tout d’abord et se perfectionna ensuite sous les autres rois législateurs, aussi régulièrement que Cicéron, Tite-Live et Denys d’Halicarnasse le racontent[7] ; il ne serait pas non plus sans témérité de vouloir deviner, avec trop de certitude, les époques et les anodes de sa formation. Il faut donc, l’accepter telle qu’ils l’exposent, comme ébauche historique, et en faire notre point de départ. Le peuple romain fût divisé en trois tribus, les tribus en curies, celles-ci en décuries. A la tête de chacune de ces divisions et subdivisions était un tribun, un curion, un décurion, ayant chacun dans son district l’intendance du culte, de la police et du service militaire. Un conseil d’État dé cent sénateurs, choisis parmi les plus distingués et les plus opulents, entoura le roi, tempéra le gouvernement, maintint l’ordre social pendant les interrègnes jusqu’à l’élection d’un nouveau roi. Après l’adjonction des Sabins, le nombre des sénateurs fût porté à deux cents ; il s’accrut d’une troisième centaine sous le premier Tarquin par une promotion de familles plébéiennes, c’est-à-dire de populations adventices. Les chefs de ces familles prirent la qualification de pères de seconde origine, patres minorum gentium ; les sénateurs de Romulus et de Tatius avec leurs descendants étaient les pères de première origine, patres majorum gentium. C’est une erreur de Tite-Live de dire que les premiers sénateurs reçurent le nom de pères à cause dé leur âge et de leurs fonctions tutélaires à l’égard Au peuple, et que leurs fils et les hommes nés de leur sang furent, appelés en conséquence patriciens, patricii[8]. Ce titre de patres n’appartenait pas exclusivement aux sénateurs. On voit souvent, dans l’histoire, des patres agir d’accord avec le sénat, ou quelquefois s’en séparer. On voit même dans les patres deux groupes différents, les jeunes et les vieux, juniores, seniores patrum[9]. Tant que la noblesse de caste subsista, et que les traces en demeurèrent dans le langage, ce nom de patres désigna la caste noble tout entière par opposition à la plèbe. Considérés en corps, les citoyens chefs de gentes, ou pouvant le devenir, ou devenir chefs d’une branche de gens (familia), étaient appelés patres ; chacun individuellement se nommait patricien, et cette qualification s’appliquait à toute personne et à toute chose appartenant à la caste noble, homo patritius, patrituis sanguis, patritiœ diynitates[10]. Le nom de père, en général, était un signe de dignité et clé puissance dont on honorait les dieux et les hommes, la marque de l’autorité[11]. En effet, dans cet âge antique, les États se formaient et s’augmentaient, non par des agrégations d’individus, mais par des fédérations de familles, ou plutôt de tribus. Les gentes romaines ressemblaient beaucoup aux clans d’Écosse, aux tribus arabes. Elles ne se composaient pas seulement de la progéniture directe d’un premier auteur et des familles qui en étaient issues, comme les rameaux divers d’un même tronc ; mais autour d’elles, et sous leur dépendance, vivaient des troupes, de serviteurs, soit captifs de guerre ou engendrés de captifs et nés dans la maison, soit engagés volontairement sous la loi d’une réciprocité de protection et de services. De l’esclavage sortaient des clients, des membres de la gens, dont ils portaient le nom générique joint à leur nom individuel[12]. Le roi Servius Tullius, au dire de Cicéron, avait eu pour mère une femme esclave, de Tarquinies, et pour père un client de Tarquin l’Ancien, puis avait été élevé dans la demeure de ce prince, auprès de sa personne, et servant à sa table[13], comme un varlet du moyen âge. Pline fait allusion à ces habitudes domestiques quand il regrette la simplicité des ancêtres, chez lesquels, au lieu de ces multitudes d’esclaves étrangers qui peuplaient, de son temps, les palais des riches, on ne comptait dans chaque maison qu’un seul domestique, du nom de Lucipor ou Marcipor, né près du foyer de son maître et dans la famille[14]. Alors l’état de citoyen indépendant et isolé, sans patron comme sans client, n’était pas moins rare que le franc-alleu au Xe et au XIe siècle. Il n’y avait rien qui ressemblât à la plèbe des Gracques. Les devoirs mutuels de clientèle et de patronage, tels que Denys d’Halicarnasse les a décrits[15], étaient saintement et rigoureusement observés ; c’était la base de la vie civile. Les concessions de terres attachaient encore par un autre
genre d’obligation le client au patron. Les historiens rapportent un exemple
remarquable d’e cette espèce d’association. Sous le règne de Romulus, ou
plutôt dans les commencements de Il n’y avait point de délibération ni de réunion politique sans une cérémonie religieuse et sans auguration ; il n’y avait point d’acte important de la vie civile, point de contrat solennel sans consécration religieuse. C’étaient les rois et, après eux, les patriciens, consuls, préteurs, rois des sacrifices, qui avaient l’intendance et d’exercice du culte national, sacra publica ; c’étaient les chefs de famille qui présidaient au service divin propre à chacune d’elles, sacra gentilitia ; chacune avait sa divinité, son rituel[18]. Toute autre main qu’une main patricienne aurait profané les autels et les auspices, ceux de l’État, ceux de la maison. On n’imaginait pas que les pouvoirs politiques pussent échoir à d’autres qu’à des patriciens. Cependant de grandes récompenses méritées par de grandes actions à la guerre, des biens acquis par le savoir-faire et la patience, faisaient sortir peu à pets de la fouie un certain nombre de clients et leur donnaient une consistance personnelle ; témoin la nombreuse recrue de notables plébéiens que les deux premiers consuls élevèrent au rang de sénateurs et au patriciat pour remplir les vides que le règne de Tarquin le Superbe avait faits dans le sénat[19]. Combien s’était-il écoulé d’années pour que l’opinion acceptât une telle nouveauté ? Les auteurs grecs et latins disent moins de deux siècles. Ce serait peu. Auparavant on aimait mieux naturaliser des étrangers, des vaincus, parmi les patriciens, comme le roi Tullus fit les Albains, comme Tarquin l’Ancien ses compagnons d’Étrurie[20], que de souffrir la contagion des parvenus de la plèbe[21]. Mais les esprits et les choses mûrirent pour une grande révolution ; elle s’opéra par la constitution de Servius Tullius. Ce ne fut pas encore l’émancipation, mais la naissance du peuple. Du moment que Servius appelait individuellement aux comices les citoyens rangés dans leurs classes et leurs centuries, selon la fortune, non plus seulement selon l’origine, le plébéien fut et surtout put devenir quelque chose. Le mouvement d’ascension de la classe plébéienne était décidé, autorisé ; insurmontable. L’aristocratie de l’illustration, accessible à tous, était dès lors en germe ; mais avec elle en même temps le pouvoir de l’argent, la passion des richesses. Presque aussitôt après l’expulsion des Tarquins commença la guerre des maisons patriciennes et du peuple ; d’un côté, des efforts opiniâtres, désespérés, pour défendre ses prérogatives ; de l’autre, une ardeur infatigable autant qu’intrépide à conquérir la plénitude des droits de la cité. Tite-Live, à défaut d’annales plus authentiques, nous donnera la chronologie de ces conquêtes. L’an 261 de Rome, la révolte du peuple et sa retraite sur le mont Sacré, qui se terminent par le traité de paix avec le sénat, au. prix de la création des tribuns, un pouvoir politique tiré de la foule de ceux qui jusque-là n’avaient été rien, Uri pouvoir reconnu sacré, inviolable, par ceux qui avaient été maîtres de tout. En 303, un code de lois écrites, notoires, au lieu d’une juridiction dont les patriciens avaient seuls le secret et les règles avec l’exercice. C’était une immense amélioration dans le sort des citoyens, mais où l’on sentait encore l’orgueil injurieux et la violence tyrannique du patricien. Les décemvirs étaient tous patriciens, propriétaires opulents, privilégiés jaloux. Ainsi le dégât ou le vol d’une moisson pendant la nuit entraînait la peine de mort (Table VIII) ; l’insolvabilité du débiteur, l’esclavage (Table III). Les unions par mariage étaient interdites entre les patriciens et les plébéiens (Table XI). L’auteur de chants satiriques mourait sous le bâton (Table VII). Mais les plébéiens n’en poussèrent pas moins vigoureusement leurs avantages. En 305, les comices des tribus font des ordonnances, plebiscita, qui n’obligent d’abord que les plébéiens, mais qui acquerront, en 468, force de loi sur tous les citoyens de tout ordre. En attendant, ils emportent le jus connubii avec les patriciens, en 312 ; ils entrent indirectement, par compromis, en partage de la puissance consulaire, sous le titre de tribuns des soldats, l’an 309, et, l’an 388, ils emportent enfin le consulat de pleine possession ; puis, la dictature en 397, la censure en 403, la préture en 417, les fonctions d’augures et de prêtres en 454, la dignité de grand pontife en 504. L’ordre plébéien avait alors dépassé le niveau de
l’égalité, car la loi exigeait qu’au moins un des deux consuls, un des deux
censeurs, fût tiré de cet ordre ; la même assurance ne fut pas réservée en
faveur du patriciat[22], et, de plus, il
se trouvait nécessairement exclu de la puissance tribunitienne. Dans
l’ivresse de leurs succès, les plébéiens allèrent jusqu’à insulter le sénat par
la bassesse de leur choix. Il fallait à la multitude un vrai plébéien[23] : ils placèrent
à côté de Paul-Émile le boucher Varron. La peine de la faute ne se fit pas
longtemps attendre, non plus que l’occasion pour le sénat de se venger
dignement. Il alla au-devant du fugitif de Cannes, et remercia le consul de
n’avoir pas désespéré du salut de Alors la transformation de la noblesse était accomplie. Que restait-il aux patriciens qui leur appartint en propre et sans partage ? Le droit purement nominal de conférer par une loi curiate le commandement militaire, imperium, ou de confirmer le pouvoir politique, potestas, aux magistrats élus par les centuries[25]. Il leur restait encore les honneurs du sacerdoce de Jupiter, flamen dialis, du collège des Saliens, et des auspices à prendre pour l’inauguration des comices[26]. Les gentes n’étaient plus des puissances, mais seulement des noms historiques. Elles pouvaient fournir aussi matière à des questions de droit civil dans les héritages, elles ne comptaient plus dans les affaires du droit public. Beaucoup avaient disparu par extinction ; d’autres, devenues pauvres ou demeurant volontairement éloignées des magistratures, se perdaient dans l’obscurité, ignorées, oubliées, ignobiles, jusqu’à ce qu’elles fussent ramenées à la lumière par les talents et la valeur d’un homme de leur sang. Cicéron se permettait de rire des vanités dédaigneuses et des prétentions surannées de certains personnages, estimables d’ailleurs, mais entichés de préjugés ridicules, comme ce Sulpicius, qui s’indignait d’avoir été vaincu, dans sa compétition au consulat, par un plébéien, L. Murena, lui fils d’antiques patriciens. Si vous déclarez, lui disait-il[27], qu’il n’y a que les patriciens qui soient bien nés, il nous faudra encore une fois nous révolter et conduire le peuple sur le mont Aventin. Mais, s’il existe d’honorables et grandes familles plébéiennes, si le bisaïeul de Murena et son aïeul ont exercé la préture, si son père a triomphé glorieusement comme préteur, ne vous étonnez pas qu’ils lui aient ouvert l’accès au consulat... Votre noblesse est des plus belles, Servius Sulpicius, mais elle est plus connue des historiens et des savants qu’elle ne brille aux yeux du peuple et des citoyens qui votent aux comices. Votre père était de l’ordre équestre, votre aïeul ne s’est fait connaître par aucune distinction. Aussi je me félicite de vous compter parmi les nôtres (les chevaliers), parce que vos vertus et vos talents vous ont rendu, vous, fils de simple chevalier, digne des plus grands honneurs. Cicéron disait encore à un de ces patriciens arriérés : Tout le monde ne peut pas être né patricien ; et, s’il faut tout vous dire, on ne s’en soucie guère. Aucun de vos rivaux ne voit en cela un avantage pour vous sur eux[28]. A côté des familles patriciennes, souvent au-dessus d’elles, s’étaient élevées, dans l’ordre plébéien, des familles prétoriennes, consulaires, triomphales ; on se vantait, on se prévalait de ses ancêtres sans distinction de races. Les images des Decius, des Sempronius, des Metellus, des Marcellus, protégeaient les descendants de ces grands hommes, aussi bien que celles des Émiles, des Cornéliens, des Servilius, pouvaient recommander à la faveur publique leurs héritiers. Il n’y avait d’éminent, de puissant par privilège de naissance, que des notoriétés de plus ou moins vieille date[29]. La noblesse formait un parti, non plus une caste, mais un parti aussi jaloux de ses prérogatives, aussi méprisant du populaire, aussi intolérant à l’encontre des ambitions d’hommes nouveaux, que l’avaient pu être en leur temps les plus fiers rejetons du sénat de Romulus et des Tarquins[30]. Déjà, dans le VIe siècle, deux plébéiens de grand nom, deux tribuns,
Sempronius Gracchus et Sempronius Rutilus, regardant comme un affront qu’on
préférât aux nobles, dans l’élection des censeurs, Acilius Glabrion, qui
n’avait point d’ancêtres à citer, mais seulement des victoires, lui intentèrent
une. accusation injuste[31]. Et l’honnête
Metellus, autre plébéien illustre, moins violent, non moins superbe, lorsque
Marius, déjà en renom dans l’armée et jusque dans Rome, lui demandait un
congé pour aller briguer le consulat, ne conseillait-il pas d’un air de pitié
à ce soldat de fortune d’attendre que le fils de son général, un tout jeune
enfant, eût été consul[32], et de ne pas
s’exposer à la honte d’un refus légitime ? On le voit, ce n’étaient pas les
plébéiens anoblis qui se montraient les moins durs aux plébéiens sans aïeux.
Ils donnaient ainsi un éclatant démenti à la constitution romaine, telle, du
moins, que Fabricius l’exposait au roi Pyrrhus dans le discours que lui prête
Denys d’Halicarnasse[33] : Ma pauvreté ne m’a pas empêché de parvenir aux plus hautes
dignités auxquelles un citoyen puisse aspirer. Les provinces faisaient ou accroissaient la fortune des nobles ; le sénat distribuait les provinces ; les nobles devenaient sénateurs par les fonctions publiques, et ils disposaient des comices électifs par leurs cabales, par leurs clientèles, par leurs auspices. La noblesse se recrutant par les magistratures, les magistratures étant envahies par la noblesse, la liberté ne se défendait, ne se relevait que par les insurrections des opprimés et des déshérités, auxquels ne manquaient pas d’ailleurs les instigations incendiaires des tribuns. A la conspiration des intérêts oligarchiques elle opposait les emportements de la multitude soulevée par les factieux. Tous les historiens l’ont observé, l’ont déclaré : après la ruine de Carthage, la guerre de cent ans commença entre les grands et le peuple, qui ne posèrent les armes que dans l’asservissement de tous sous un maître. La noblesse se concentrait dans le sénat. Par lui, en lui, elle était un corps organisé, puissant, gouvernant. Hors de là, les nobles n’avaient point de privilèges personnels, point d’immunités, point de pouvoir. Quelques distinctions purement honorifiques pour les sénateurs en particulier, telles que décoration du laticlave et préséance dans les théâtres[36]. Du reste, aucune prééminence héréditaire, aucune exception de justice, aucune prérogative d’admissibilité aux honneurs par droit de naissance. Quelques familles, il est vrai, se perpétuaient clans le sénat, mais par les magistratures. curules, par une conséquence de l’élection populaire. Ii y fallait encore la nomination des censeurs, qui, en vertu de leur autorité souveraine, révisaient la liste du sénat tous les cinq ans, lorsque des dissensions civiles ou d’autres événements malheureux ne troublaient pas l’ordre accoutumé. Sans la renouveler en totalité, ils y faisaient tels changements qu’il leur plaisait par élimination et par addition, en prenant les nouveaux pères conscrits parmi les magistrats sortant d’exercice, et de manière à tenir toujours au complet le nombre de trois cents[37]. Nui ne pouvait se flatter d’être nommé à vie. § II. — LES CHEVALIERS.Au-dessous dû sénat s’éleva, dans le VIIe siècle, l’ordre équestre, dressé comme une machine de guerre contre la noblesse par les Gracques. Tiberius conçut le dessein, Caïus l’exécuta en 631. Ne considérant les chevaliers que dans leurs rapports avec la cité, je ne veux point entrer dans les recherches sur leur organisation militaire, soit dès la première origine, soit après les changements et accroissements qu’elle reçut du gouvernement républicain. C’est un sujet traité avec une grande richesse d’érudition et une profonde intelligence par M. Marquardt[38], M. Zumpt[39] et M. Niemeyer[40]. Un Français, M. de Beaufort, les avait précédés dans cette voie par une dissertation pleine de sagacité, mais qui touchait plus à l’existence des chevaliers dans l’État que dans l’armée[41]. Je ne parlerai pas des deux mémoires très connus de Lebeau sur la cavalerie légionnaire, dans lesquels M. de Beaufort revendiquait une partie de son bien, non sans quelque raison[42]. Il me surira de retracer une idée sommaire et un peu conjecturale"des faits de cette antiquité obscure. Les trois tribus des Ramnes, des Tities, des Luceres, avaient leur cavalerie, turmœ equitum, nommée de leurs noms, et pour chacune cent hommes. Le nombre fut, dit-on, doublé par Tullus Hostilius, et doublé encore une fois par Tarquin l’Ancien, qui, voulant créer trois escadrons nouveaux, mais contrarié par l’augure Navius, dut garder les anciens noms, et faire seulement des seconds escadrons de Ramnes, de Tities et de Luceres. Il y en eut donc six, en tout douze cents cavaliers, selon les calculs lé plus généralement adoptés. Un texte de Tite-Live porterait le nombre à dix-huit cents ; mais il faudrait admettre, avec quelques auteurs, un autre ordre de composition de ces corps de cavalerie : trois cents hommes dès l’époque de Romulus, trois cents ajoutés depuis Tatius, trois cents depuis Tullus Hostilius par simple accroissement de l’effectif de chaque escadron ; enfin Tarquin aurait doublé le nombre des escadrons en donnant à chacun le même nombre de cavaliers[43]. On pourrait même, si l’on pressait le sens d’un passage de Cicéron, estimer à deux mille quatre cents hommes la cavalerie romaine depuis Tarquin l’Ancien[44]. Indépendamment de l’embarras de saisir un nombre certain
dans la diversité des récits, j’ai peine à me persuader que l’on ait songé,
dans le premier travail des institutions romaines, à composer cette symétrie
de cadres régimentaires. Je serais plus tenté de croire que la jeunesse
patricienne montait à cheval quand il fallait pour se défendre et plus
souvent pour attaquer, accompagnée de clients dévoués, comme les chevaliers
de Cicéron, sous le personnage du second Africain, fait une
remarque précieuse lorsqu’il dit que Tarquin assigna aux cavaliers, sur les
revenus publics, des sommes pour les frais de première acquisition et pour
l’entretien des chevaux[46]. Scipion ajoute
: Cette disposition s’est maintenue jusqu’à nos
jours. La conséquence qu’on peut tirer avec quelque assurance de
ces paroles est que, vers le commencement du VIIe siècle de Rome, il y avait deux mille
quatre cents cavaliers d’ordonnance, equo publico,
qui recevaient une double indemnité en argent[47]. Il est permis de
douter que, dès le temps des rois, et même dans les commencements de L’État changea de face par l’innovation qui porta le nom du roi Servius Tullius. Tous les citoyens furent inscrits sur les rôles du cens, avec des conditions individuelles et des valeurs très différentes, mais l’existence civile acquise à chacun et dûment constatée. La tribu devint un département régionnaire, où se mêlaient toutes les fortunes ; politiquement, la population se divisa par classes, les classes en centuries, suivant la proportion des biens, sans égard au lieu d’habitation. Dans la première classe de son système politique et militaire à la fois (la convocation des comices par centuries équivalant à un rassemblement de l’armée[48], de même que, chez les Francs, on appelait indifféremment des noms de peuple et, d’armée l’assemblée nationale[49]), Servius Tullius avait placé, en tête des quatre-vingts centuries de fantassins d’élite, douze centuries de cavaliers, choisis, comme ceux-ci, parmi les plus riches et les plus distingués, en même temps les plus braves[50]. Au-dessus de ces douze centuries, il avait conservé les six escadrons de la création royale antérieure ; on les appelait par une dénomination propre et particulière dans les comices, les six suffrages[51]. Il est très vraisemblable que ces six escadrons étaient, dans l’armée, le corps permanent de la cavalerie, les cavaliers enrôlés, jouissant du cheval donné par l’État[52], et que les douze autres centuries équestres, ayant le cens et l’aptitude pour le même service, faisaient en quelque sorte une cavalerie en disponibilité, prête à suppléer ou à compléter les premières, et les suppléant au besoin. On vit, l’an 354 de Rome, les cavaliers disponibles des
douze centuries[53],
dans les périls de La jeunesse patricienne d’abord[57], plus tard les jeunes gens des familles nobles[58], quelle que fût leur origine, durent se tenir en possession, autant qu’ils pouvaient, de ce service privilégié. Je ne puis pas dissimuler qu’ici mon opinion ne s’accorde pas tout à fait avec celle de M. Zumpt et de M. Madvig. Selon eux, les cavaliers d’ordonnance, equo publico, étaient répandus dans les dix-huit centuries pour les comices, et se formaient en escadrons de cavalerie pour l’état militaire[59]. Mais ils n’expliquent pas, dans cette hypothèse, la distinction très marquée par tous les auteurs entre les douze centuries équestres de Servius Tullius et les six escadrons de création antérieure, qui votèrent toujours à part, sex suffragia. Un passage de Tite-Live, cité par M. Zumpt lui-même, constate bien la différence des deux catégories de cavaliers ; il s’agit d’un jugement rendu dans l’assemblée du peuple : on procède au vote. Déjà, dit l’auteur (XLIII, 12), huit des douze centuries de cavaliers s’étaient prononcées pour la condamnation. Donc les six suffrages formaient une section à part dans les assemblées. Autrement, l’auteur semblerait n’en avoir pas tenu compte, ou il faudrait supposer une erreur dans le chiffre douze mis au lieu de dix-huit. Une telle séparation des douze centuries et des six autres, les six suffrages, n’autorise-t-elle pas à conjecturer qu’il y avait entre elles une différence de condition et d’état ? Ln quoi consistera cette différence, sinon dans l’attribution actuelle, pour les uns, et dans la simple expectative, pour les autres, du cheval-, public, l’obligation du cens étant la même pour tous, comme aussi l’aptitude civile ? Un supposant que les centuries plébéiennes de cavaliers ne, continssent pas plus de monde que les escadrons des Ramnes, des Tities, des Luceres (et l’on doit observer que le nombre des citoyens qui entraient dans ces centuries n’était pas limité comme celui des corps militaires, puisqu’on y était admis de droit en vertu de sa fortune, ex censu), elles auraient formé un effectif d’au moins deux mille quatre cents cavaliers, qui, ajoutés aux douze cents des six escadrons, auraient fait au total de trois mille six cents chevaux. C’eût été beaucoup de cavalerie pour les petites armées romaines, en ce temps-là[60], et une grande charge pour le trésor, ou pour les veuves et les mineurs, sur le revenu desquels fut assignée d’abord la dépense. Dans la seconde moitié du vie siècle, Caton se plaignait qu’il y eût deux mille deux cents chevaux fournis par l’État[61], et il voulait qu’on en réduisit le nombre à deux mille. Il y a dans le récit de Tite-Live, cité tout à l’heure, une expression qui a parti singulière, jusque-là que certains éditeurs voulaient la corriger : Equites equis merere cœperunt. Cette phrase, traduite littéralement, produirait pour nous un pléonasme ridicule, et cependant c’est la vraie manière d’exprimer en latin la chose que l’auteur a voulu dire. L’époque de l’établissement de la paye militaire[62] coïncide avec les événements qui motivèrent l’offre généreuse des cavaliers volontaires.- Auparavant, ceux que le cens rangeait dans les douze centuries n’étaient astreints au service de la cavalerie que quand on leur assignait le cheval public. Autrement ils s’acquittaient de leur dette envers la patrie dans les rangs des fantassins[63]. Une fois que la solde fut établie, les cavaliers qui se montaient eux-mêmes reçurent aussi une solde, le triple de celle de l’infanterie, et tous les autres émoluments dans la même proportion[64]. C’est ainsi que la signification particulière du verbe merere, dans le langage militaire, prit naissance[65] ; on ne l’aurait pas comprise antérieurement, et elle remplaça le verbe militare dans les locutions de ce genre. Maintenant, substituez, dans la phrase de Tite-Live, militare ou tout autre synonyme à merere, elle n’a plus de sens, ou ne signifie qu’une niaiserie. Mais, avec le verbe merere, elle nous apprend que c’est à dater de l’événement dont il est parlé qu’il y eut des cavaliers soldés, c’est-à-dire des citoyens des douze centuries équestres qui servirent à cheval, au lieu de servir, comme autrefois, dans l’infanterie légionnaire, et reçurent une solde[66], à la différence des six, escadrons de cavaliers d’ordonnance, lesquels n’avaient point clé solde, mais étaient pourvus d’un cheval avec une somme pour l’entretien[67]. Je n’aperçois, pas ailleurs de raison suffisante pour justifier la division si tranchée du corps équestre. Dans les douze centuries, patriciens et plébéiens, nobles et non nobles, se mêlaient plus aisément ; on s’y élevait par sa fortune[68], non parle choix et la volonté d’un magistrat et en considération de sa naissance. Le peuple y allait chercher souvent ses tribuns[69], tandis que des patriciens, comme ce Tarquitius, que le dictateur Cincinnatus jugea digne d’être son général de la cavalerie, demeuraient parmi les fantassins, dans les centuries inférieures, faute de biens[70]. Les premiers des citoyens par leur rang dans la cité[71], les premiers des soldats par leur vaillance[72], les cavaliers étaient la fleur de la société romaine, pas toujours l’exemple. La satire comique leur reprochait de déshonorer les filles du peuple, qui auraient pu se marier à de bons bourgeois[73]. Le jeune Ebutius, dont le père avait été cavalier d’ordonnance, fut lui-même exempté de ce service, en récompense de là dénonciation par laquelle il découvrit la conspiration des Bacchanales. Il l’aurait ignorée, s’il n’avait pas vécu dans le commerce et aux dépens d’une courtisane nommée Hispala[74]. Les auteurs latins opposent en général les cavaliers aux gens de pied, comme, chez les modernes, on distinguait autrefois les gens du monde des gens du commun, ou les personnes de condition des classes bourgeoises[75]. On devenait, on pouvait cesser d’être cavalier d’ordonnance par l’ordre des censeurs, et il y avait toute probabilité pour que le fils d’un noble ou d’un chevalier succédât à son père en cas de mort ou de promotion au rang de sénateur, à moins de cause contraire, soit d’inimitié particulière, soit d’incapacité personnelle. Mais le fils d’un cavalier des douze centuries naissait cavalier par droit d’hérédité et par la, vertu de sa condition pécuniaire. Là les censeurs ne jugeaient point, ils n’avaient qu’à enregistrer. L’auteur du Traité des lois[76] décrit ainsi leur office : Les censeurs répartiront les citoyens en raison des fortunes[77], des âges[78], des ordres[79] ; ils feront la répartition de la progéniture des cavaliers et des gens de pied[80]. Dès l’origine de Les sénateurs votaient aux comices dans les dix-huit centuries de cavaliers[84], et il leur fut pertuis, s’ils avaient achevé leurs dix années de service[85], de garder encore le cheval d’ordonnance. On le voit par l’exemple de censeurs et de consulaires, tels que Livius Salinator, Claudius Néron, Scipion l’Asiatique[86]. Plus tard, dans le VIIe siècle, une loi populaire dont les historiens n’ont pas parlé, usais que Cicéron rapporte au temps de Scipion Émilien, interdit aux sénateurs la jouissance de cet avantage[87]. On voulait supprimer le moyen d’influence que pouvaient donner à un certain nombre de sénateurs sur les six suffrages un contact habituel et des liens plus étroits. Cette loi fut une inspiration des Gracques ; sinon leur ouvrage. Elle suivait à peu d’intervalle une réforme de la constitution de Servius Tullius, réforme dont on ne connaît ni les auteurs, ni le détail, ni la date précise, mais qu’on place dans le vie siècle. On sait qu’elle avait augmenté le nombre des centuries, soumis aux chances du sort[88] la désignation de la tribu et de la centurie prérogatives, qui avaient une influence décisive sur les votes, et retiré aux cavaliers le privilège de voter les premiers dans les comices. Les dix-huit centuries équestres devaient être et furent longtemps
en réalité un intermédiaire et un lien entre le sénat et le peuple, entre la
noblesse et les plébéiens, mais plus rapprochées de la noblesse que des
autres classes par leur position, par leurs affinités ; par leurs habitudes
sociales, sans former elles-mêmes une noblesse secondaire, un ordre à part.
Cela dura tant que les cavaliers n’eurent d’autre condition, d’autre
existence que celle qui leur avait été assignée par la constitution de
Servius Tullius, c’est-à-dire jusqu’aux conquêtes de Deux carrières s’ouvrirent désormais devant les familles
équestres : la première, que tout citoyen aspirant à jouer un rôle dans
l’État avait parcourue jusqu’alors, celle de la guerre et de la politique, la
vie active par excellence dans l’opinion générale ; la seconde, qu’on
appelait la vie oisive, oisiveté très occupée et très laborieuse, celle du
négoce et de la finance, qui offrit un appât irrésistible aux Romains, aussi
âpres aux profits d’argent qu’aux conquêtes par l’épée[89]. Les riches,
c’est-à-dire les cavaliers, s’y jetèrent. Le tribut que chacun portait au
questeur en raison du cens était devenu la moindre partie des ressources de Ainsi l’anneau d’or créa, selon l’expression de Pline[98], l’ordre intermédiaire entre les plébéiens et les sénateurs, et à ce signe de la fortune s’attacha le titre qu’avait donné d’abord le cheval de guerre. L’aristocratie de la richesse une fois établie eut aussi ses préjugés de bonne naissance, ses prétentions d’ancienneté, surtout en haine et par mépris des hommes qui avaient soudainement grandi dans les bouleversements des guerres civiles ; et beaucoup de gens partageaient les sentiments d’Ovide, lorsqu’il se vantait d’être un héritier de vieille maison équestre, et non un soldat parvenu[99]. Le service de cavalerie était si peu resté l’attribut essentiel des chevaliers, que César,.ayant reçu un renfort de cavaliers germains excellents, mais mal montés, leur fit donner les chevaux des officiers de légion et ceux des chevaliers[100] ; et, dans sa conférence avec Arioviste, comme il ne se fiait pas aux cavaliers gaulois, il leur emprunta leurs chevaux, qu’il fit monter par des soldats légionnaires[101] ; la légion n’avait plus de cavaliers romains. Cette aristocratie, quoiqu’elle fût peuple elle-même, car tout ce qui n’était pas sénateur ou, famille sénatoriale était peuple, devait néanmoins, nous l’avons déjà dit, faire cause commune avec la noblesse et lui servir d’auxiliaire[102]. Les Gracques, par une habile ruse de guerre, rompirent cette alliance, et tournèrent contre le sénat son armée de réserve ; ils érigèrent l’ordre équestre en pouvoir judiciaire, et, par la division des intérêts, l’armèrent contre le pouvoir politique. Jusqu’à l’an 631, c’était le sénat qui avait donné les
présidents et les juges des tribunaux criminels, toutes les fois que le
peuple romain n’avait pas jugé lui-même en comices de centuries, ou par des
commissions élues. Il y avait eu d’énormes abus, des prévarications
scandaleuses. Lés coupables de concussions, de péculat, de brigues
corruptrices, étaient jugés par leurs pairs, qui pouvaient être à leur tour,
ou avaient été déjà leurs justiciables. Caïus Gracchus ; mettant à exécution
le projet de son frère, fit passer par un plébiscite les jugements du sénat
au peuple, plebi[103] ; non pas à.
tous les plébéiens indistinctement, mais à ceux qui, par leur fortune,
semblaient offrir une garantie suffisante, ayant le cens équestre[104]. Il pouvait
ainsi se flatter d’avoir coupé les nerfs du sénat, sans se faire le bas
flatteur de la multitude. Par là les Gracques avaient réussi à s’attacher une
grande partie de la classe riche et influente. Ils firent comme tous les
hommes de parti, qui sacrifient l’avenir an présent, en ne considérant que le
succès pour eux. J’aime à croire toutefois qu’ils manquèrent de prévoyance
plutôt que de bonnes intentions, et que, emportés par l’ardeur de la lutte et
par l’indignation des injustices commises, ils ne pressentirent pas celles
que leur loi allait faire commettre. A un mal très grand elles en
substituaient un pire ; car elles arrachaient les sujets et les soi-disant
alliés du peuple romain à la tyrannie des préteurs et des proconsuls pour les
jeter en proie à la rapacité des traitants. Désormais les gens de finance,
maîtres du sort des magistrats de Rome et des provinces par les tribunaux
criminels, les forcèrent de payer la rançon de leurs iniquités par toutes
sortes de concessions et de connivences, le tout aux dépens de Tite-Live a, je crois, fait un anachronisme de langage en quelques endroits de ses récits, lorsqu’il nommait l’ordre équestre, dans les temps où cet ordre n’avait pas encore reçu son institution[107]. Mais il me semble que Pline tombe dans une erreur contraire en la retardant jusqu’au règne d’Auguste. Il affirme que, avant ce prince, n’étaient réputés et dits chevaliers que ceux à qui le censeur avait donné le cheval militaire[108]. Le témoignage de Cicéron est formellement opposé à cette opinion. Pour lui, l’ordre équestre, le second ordre de l’État, existe[109]. C’est un ordre duquel on tire les juges[110]. Juge et chevalier ne font qu’un[111], et la marque distinctive du chevalier, c’est l’anneau d’or, bien ou mal acquis, signe légal d’état et de fortune[112]. Longtemps l’anneau d’or fit une guerre acharnée au laticlave. A la fin il s’opéra un rapprochement entre les deux ordres par l’effroi des fureurs démagogiques de Saturninus, de Sulpicius, de Servilius Glaucia, des deux Marius et de Cinna, et de leurs successeurs après Sylla, les Catilina et les Clodius[113]. L’unité des deux classes de l’aristocratie romaine se reforma ainsi contre la multitude, dont elles étaient distinguées et séparées par quelques insignes[114], et, pour tout privilège, par une différence de places au théâtre, l’orchestre aux sénateurs, les quatorze premiers rangs de gradins aux chevaliers. Ces derniers gardèrent sur les sénateurs, même quand ceux-ci recouvrèrent une portion du pouvoir judiciaire[115], un odieux et inconcevable avantagé. Tant qu’ils voulaient rester dans leur condition, et ne point courir la carrière des honneurs qui menaient au sénat, ils échappaient à toute poursuite criminelle, à toute responsabilité légale, quelque part qu’ils eussent prise à des actes de concussion, de péculat, de corruption judiciaire. Pourquoi ? Ils étaient simples citoyens, et non fonctionnaires publics ou sénateurs. Les lois faites contre les magistrats ou ex-magistrats ne les regardaient point. Même juges prévaricateurs, corrompus ou agents de corruption, ils demeuraient impunissables, parce qu’ils avaient siégé comme jurés indépendants, non comme magistrats responsables, par obligation imposée, non par destination volontaire[116]. La coalition nouvelle des nobles et des chevaliers, à laquelle
venait se rallier tout ce qui s’appelait les honnêtes gens, boni homines, c’est-à-dire les gens ayant quelque
bien à conserver en paix, gens sur lesquels. Cicéron ne comptait guère quand
il s’agissait de sacrifice et de courage[117], cette
coalition, appuyée encore de la partie du peuple qui vivait d’industries
utiles et qui redoutait les troubles et les chômages[118], prolongea de
quelques années l’agonie de § III. — LE PEUPLE.Ils disaient que c’était le triomphe du peuple sur l’aristocratie ; qu’ils avaient vaincu par lui et pour lui. Il cessa en effet d’avoir à combattre les nobles. Il n’eut plus qu’à vivre et obéir. Son histoire durant toute Depuis que le peuple eut acquis le tribunat, il ne s’arrêta plus dans sa lutte avec les patriciens qu’il n’eût emporté toutes les prérogatives politiques, et que, non content du partage égal ; il ne se fût mis, à certains égards, dans une position supérieure : deux plébéiens pouvaient tenir à la fois le consulat ; il n’y avait place que pour un seul patricien. Le tribunat était interdit aux patriciens, à moins de renoncer à leur titre originaire et de se faire adopter dans une famille plébéienne, comme Clodius. Les plébiscites firent loi pour tous les citoyens de tout état, sans que le sénat y eût pris part. Enfin, sous la conduite de ses tribuns, la multitude troublait les comices de centuries, où faisait prévaloir les comices de tribus. A la fin elle arrachait par tumulte et par violence tout ce qu’elle ne pouvait obtenir par les formes légales. Mais, dans un torrent qui renverse tous les obstacles sur son passage, pour combien compte chacune des gouttes d’eau dont il s’est formé ? Pour combien pouvait compter le prolétaire dans les assemblées, lorsque chacune des quatre-vingt-seize centuries composant les cinq dernières classes renfermait plus de têtes que les quatre-vingt-dix autres toutes ensemble de la première classe[121] ? Même au-dessus de ces prolétaires, de ces capite censi, qui ne faisaient enregistrer dans les rôles du cens que leur personne, n’ayant nul bien à déclarer, les plébéiens de la quatrième, de la cinquième classe, que devenaient-ils, rentrés dans la vie privée, dans leurs foyers, s’ils en avaient ? L’homme ne valait, à Rome, que selon son avoir. Qui ne possédait rien n’était rien[122]. On estimait comme ne présentant aucune garantie tout citoyen qui n’avait d’autre fortune que son travail. ; il n’était point reçu comme soldat, avant Marius[123]. Il faut entendre de quel ton dédaigneux le poète comique, tout en plaisantant, traite les gens du peuple et en fait la différence avec les riches[124]. C’était la moindre de leurs disgrâces. Tarquin les avait désolés jadis en les contraignant de porter et de tailler les pierres de ses cloaques et de ses temples[125]. Il y eut des consuls et des préteurs qui essayèrent de suivre cette tradition, et d’employer leurs soldats comme manœuvres dans leurs domaines[126], ou de faire ramer, sous la menace du fouet, des citoyens romains, auxquels ce titre, dans leur indigence, ne servait de rien[127]. Punis très durement comme soldats pour des batailles perdues qui n’empêchaient pas leurs officiers de solliciter des tribunats et des prétures[128], molestés, insultés souvent par les riches dans le commerce ordinaire de la vie ou dans des rencontres fortuites[129], sans pouvoir obtenir justice[130], saisis par leurs créanciers et réduits en servitude provisoire pour insolvabilité de dettes ou d’amendes[131], chassés de leurs domiciles et de leurs champs par l’invasion de voisins puissants[132], battus de verges arbitrairement par certains préteurs en dépit des lois Porcia[133], ils vivaient d’une vie de privations et d’angoisses, les plus honnêtes et les moins nombreux, sans révolte et sans crime, sinon sans envie et sans haine ; les autres, la multitude des gens sans feu ni lieu, se mettaient. sous la protection et à la solde des factieux dans les élections orageuses et dans les émeutes[134], ou vendaient leurs faux témoignages aux plaideurs[135], et ne reculaient devant aucune mauvaise industrie, égaiement redoutés et méprisables. Il ne restait plus dans cette lie du peuple de Romulus, comme Cicéron les appelle[136], que bien peu de sang romain. Depuis longtemps les anciennes familles qui peuplèrent l’Aventin et qui suivirent les tribuns sur le mont Sacré s’étaient éteintes par la guerre, par l’indigence, par les accidents ordinaires de l’humanité. Elles avaient été remplacées par des étrangers de toutes nations, que la conquête et la traite amenaient incessamment à Rome les fers aux pieds par milliers, dont la plupart, soit au prix de leur pécule[137], soit en récompense de bons ou blâmables services[138], devenaient citoyens par la baguette du préteur[139] ; ils étaient en si grand nombre, qui, répandus parmi les tribus indistinctement, ils altéraient les votes. Il fallut, à plusieurs reprises, les renfermer dans les quatre tribus urbaines[140]. Combien de fois n’a-t-on pas cité ces paroles du second Africain, assailli par les vociférations de la populace en fureur : Silence, vous pour qui l’Italie n’est point une mère naturelle ! Puis, les cris redoublant : Pensent-ils m’intimider parce qu’ils ont les mains libres, eux que j’ai amenés ici enchaînés ?[141] Le peuple romain de race pure n’existait plus. Par une conséquence nécessaire, les légions n’étaient plus romaines que de nom, et elles allaient tout ranger, nobles et plébéiens, sous la puissance d’un maître. |