LIVRE TROISIÈME — GUERRE DES GAULES D’APRÈS LES COMMENTAIRES
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— I — Révolte de Les armes romaines avaient depuis six années soumis tour à
tour les principaux États de Les principaux chefs s’assemblent dans des lieux écartés, s’excitent mutuellement par le récit de leurs griefs, par le souvenir de la mort d’Accon, promettent de grandes récompenses à ceux qui, an péril de leur vie, commenceront la guerre, mais décident qu’avant tout il faut rendre impossible le retour de César à son armée, projet d’une exécution d’autant plus facile que les légions n’oseraient pas quitter leurs quartiers d’hiver en l’absence de leur général, et que le général lui-même ne pourrait les rejoindre sans une escorte suffisante. Les Carnutes s’offrent les premiers à prendre les armes ; la nécessité d’agir en secret ne leur permettant pas d’échanger des otages, ils exigent comme garantie un serment d’alliance. Ce serment est prêté par tous sur les enseignes réunies, et l’époque du soulèvement fixée. Le jour venu, les Carnutes, sous les ordres de deux hommes
déterminés, Cotuatus et Conetodunnus, courent à Genabum (Gien),
pillent et massacrent les commerçants romains, entre autres le chevalier C.
Fusius Cita, chargé par César des approvisionnements. Cette nouvelle parvint
à chaque État de Vercingétorix, jeune Arverne jouissant d’une grande
influence dans son pays[2], et dont le père,
Celtillus, un moment chef de toute Il en envoya une partie chez les Rutènes, sous les ordres
du Cadurque Lucterius, homme plein d’audace, et, pour entraîner les Bituriges
dans le mouvement, il envahit leur territoire. En agissant ainsi, il menaçait
— II — César entre en campagne César apprit ces événements eu Italie, et, rassuré sur les
troubles de Rome, apaisés par la fermeté de Pompée, il partit pour Tandis que César se trouvait en présence de si grandes
difficultés, Lucterius[4], envoyé par Vercingétorix
chez les Rutènes, les engage dans l’alliance des Arvernes, s’avance vers les
Nitiobriges et les Gabales, dont il reçoit des otages, et, à la tête d’une
armée nombreuse, menace Ce premier danger écarté, il importait d’empêcher Vercingétorix
de soulever d’autres peuples, enclins peut-être à suivre l’exemple des Bituriges.
Ln envahissant le pays des Arvernes, César pouvait espérer attirer le chef
gaulois dans son propre pays et l’éloigner ainsi des contrées où hivernaient
les légions. Il se rendit donc chez les Helviens, où il rejoignit les troupes
qui venaient de s’y concentrer. Les montagnes des Cévennes, qui séparaient ce
peuple des Arvernes, étaient couvertes de six pieds de neige ; les soldats, à
force de travail, ouvrirent un passage. En s’avançant par Aps et
Saint-Cirgues, entre les sources de Promptement informé de cette marche, Vercingétorix, à la prière des Arvernes, qui imploraient son secours, abandonna le pays,des Bituriges. César l’avait prévu ; aussi ne reste-t-il que deux jours chez les Arvernes, et, s’éloignant sous le prétexte d’augmenter ses forces, il laisse le commandement au jeune Brutus, auquel il enjoint de pousser des reconnaissances le plus loin possible, et annonce son retour au bout de trois jours. Ayant, par cette diversion, attiré Vercingétorix vers le sud, il se rend en toute hâte à Vienne, y arrive à l’improviste, prend la cavalerie nouvellement levée qu’il y avait envoyée, marche jour et nuit, traverse le pays des Éduens, et se dirige vers les Lingons, où deux légions étaient en quartiers d’hiver. Par cette célérité extrême il veut prévenir tout mauvais dessein de la part des Éduens. A peine parvenu chez les Limons, il envoie ses ordres aux autres légions, dont cieux se trouvaient sur les frontières des Trévires et six chez les Sénonais, puis, concentre toute l’armée à Agedincum (Sens) avant que sa marche soit connue des Arvernes. Dès que Vercingétorix fut informé de ce mouvement, il retourna avec son armée chez les Bituriges, et de là il partit pour faire le siège de Gorgobina (Saint-Parize-le-Châtel), oppidum des Boïens, établis, après la défaite des Helvètes, près du confluent de l’Allier et de la Loire[6]. — III — Prises de Vellaunodunum, de Genabum et de Noviodunum Quoique César eût réussi à réunir ses troupes et à se
mettre à leur tête, il lui était encore difficile de s’arrêter à un parti.
S’il entrait en campagne de trop bonne heure, l’armée pouvait manquer de
vivres par la difficulté des transports. Si, au contraire, pendant le reste
de l’hiver[7],
son armée, immobile, laissait Vercingétorix s’emparer de Gorgobina, place
tributaire des Éduens, cet exemple pouvait décourager ses alliés et entraîner
la défection de toute La ville de Noviodunum (Sancerre), appartenant à ce dernier peuple, était sur la route de César ; il entreprit de l’assiéger. Déjà les habitants s’empressaient de faire leur soumission, et une partie des otages avait été livrée ; lorsque partit au loin la cavalerie de Vercingétorix, qui, prévenu de l’approche des Romains, avait levé le siège de Gorgobina let marché à leur rencontre. A cette vue, les assiégés de Noviodunum reprennent courage, saisissent leurs armes, ferment les portes et bordent la muraille. La cavalerie romaine fut envoyée aussitôt au-devant de l’ennemi ; ébranlée au premier choc, elle commençait à céder ; mais bientôt, soutenue par environ quatre cents cavaliers germains, à la solde de César depuis le commencement de la campagne, elle mit les Gaulois en pleine déroute. Cette défaite ayant de nouveau jeté la terreur dans la ville, les habitants livrèrent les instigateurs du soulèvement, et se rendirent. De là César se dirigea, par le territoire fertile des Bituriges, vers Avaricum (Bourges), le plus grand et le plus fort oppidum de ce peuple. La prise de cette place devait, pensait-il, le rendre maître de tout le pays[10]. — IV — Siège d’Avaricum Vercingétorix, après tant de revers essuyés successivement à Vellaunodunum, à Genabum, à Noviodunum, convoque un conseil, où il démontre la nécessité d’adopter un nouveau genre de guerre. Avant tout il faut, selon lui, profiter de la saison et de la nombreuse cavalerie gauloise pour intercepter aux Romains les vivres et les fourrages, sacrifier les intérêts particuliers au salut commun, incendier les habitations, les bourgs et les oppidums qu’on ne pourrait pas défendre, enfin porter la dévastation depuis le territoire des Boïens jusqu’aux lieux où l’ennemi peut étendre ses incursions. Si c’est là un sacrifice extrême, il n’est rien en comparaison de la mort et de l’esclavage. Cet avis unanimement approuvé, les Bituriges livrèrent aux
flammes en un seul jour plus de vingt villes ; les pays voisins imitèrent
leur exemple. L’espoir d’une victoire prochaine fit supporter avec
résignation ce douloureux spectacle. On délibéra si Avaricum ne subirait pas
le même sort, les Bituriges supplièrent d’épargner l’une des plus belles
villes de Avaricum était situé, comme l’est aujourd’hui Bourges, à
l’extrémité d’un terrain qu’entourent, au nord et à l’ouest, plusieurs cours
d’eau marécageux : l’Yèvre, l’Yévrette et l’Auron. La ville gauloise, ornée
de places publiques et renfermant quarante mille âmes, surpassait sans doute
en étendue l’enceinte gallo-romaine. L’aspect des lieux n’est certainement
plus le même : les marais ont été desséchés, les cours d’eau régularisés ;
les ruines accumulées depuis tant de siècles ont élevé le sol sur plusieurs
points. Au sud de Bourges, et à une distance de César établit son camp en arrière de cette langue de
terre, au sud et à Pendant l’exécution de ces travaux, des messagers dévoués instruisaient à chaque instant Vercingétorix de ce qui se passait dans Avaricum, et y reportaient ses ordres. Les assiégeants étaient épiés quand ils allaient au fourrage, et, malgré leur précaution de choisir chaque jour des heures et des chemins différents, ils ne pouvaient s’écarter à quelque distance du camp sans être attaqués. Les Romains ne cessaient de demander des vivres aux Éduens et aux Boïens ; mais les premiers montraient peu d’empressement à en envoyer, et les seconds, pauvres et faibles, avaient épuisé leurs ressources ; les incendies, d’ailleurs, venaient de dévaster le pays. Quoique, pendant plusieurs jours, les troupes, privées de blé, ne vécussent que de bétail amené de loin, elles ne laissèrent échapper aucune plainte indigne du nom romain et des précédentes victoires. Lorsque, visitant les travaux, César s’adressait tour à tour à chacune des légions et proposait aux soldats de lever le siège si les privations leur semblaient trop rigoureuses, ils lui demandaient unanimement de persévérer ; ils avaient appris, disaient-ils, depuis tant d’années qu’ils servaient sous ses ordres, à n’essuyer rien d’humiliant et à ne laisser rien d’inachevé. Cette protestation, ils la renouvelèrent aux centurions et aux tribuns. Les tours s’approchaient des murailles, lorsque des prisonniers informèrent César que Vercingétorix, faute de fourrages, avait quitté son camp, y laissant le gros de son armée, et s’était avancé plus près d’Avaricum avec sa cavalerie et son infanterie légère, dans l’intention de dresser tale embuscade à l’endroit où il pensait que les Romains iraient le lendemain au fourrage[14]. Sur cet avis, César, voulant profiter de l’absence de Vercingétorix, partit en silence au milieu de la nuit, et arriva le matin près du camp des ennemis. Dès qu’ils eurent connaissance de sa marche, ils cachèrent leurs bagages et leurs chariots dans les forêts, et rangèrent leurs troupes sur une hauteur découverte. César ordonna aussitôt à ses soldats de déposer leurs fardeaux sur un même point, et de tenir leurs armes prêtes pour le combat. La colline occupée par les Gaulois s’élevait en pente douce au-dessus d’un marais qui, l’entourant presque de tous côtés, en renflait l’accès difficile, bien qu’il n’eût que cinquante pieds de large. Ils avaient rompu les ponts, et, pleins de confiance dans leur position, rangés par peuplades, gardant tous les gués et tous les passages, ils étaient prêts à fondre star les Romains, si ceux-ci tentaient de franchir cet obstacle. A voir les deux armées en présence, et si rapprochées l’une de l’autre, on les aurait crues, par leur attitude, animées du même courage et offrant le combat dans des conditions égales ; mais en considérant la force défensive de la position des Gaulois, il était facile de se convaincre que la contenance de ces derniers n’était qu’ostentation. Les Romains, indignés d’être bravés ainsi, demandaient à en venir aux mains ; César leur représenta que la victoire coûterait la vie à trop de braves, et que plus ils étaient résolus à tout oser pour sa gloire, plus il serait coupable de les sacrifier. Ces. paroles calmèrent leur impatience, et le jour même il les ramena aux travaux du siège. Vercingétorix, de retour à son armée, fut accusé de trahison,
pour avoir rapproché son camp de celui des Romains, emmené toute la
cavalerie, laissé son infanterie sans chef et facilité, par son départ, la
venue soudaine et si bien calculée de l’ennemi. Tous
ces incidents, disait-on, ne pouvaient
être l’effet du hasard : évidemment Vercingétorix aimait mieux devoir
l’empire de Les Gaulois, doués du génie de l’imitation, luttaient par tous les moyens possibles contre la rare persévérance des soldats romains. Ils détournaient les béliers à tête aiguë (falces) avec des lacets, et, une fois accrochés, ils les tiraient à eux au moyen de machines[15]. Habitués au travail des mines de fer et à la construction des galeries souterraines, ils contre-minaient habilement la terrasse, et garnissaient aussi leurs murailles de tours à plusieurs étages recouvertes en cuir. Jour et nuit ils faisaient des sorties, et mettaient le feu aux ouvrages des assiégeants. A mesure que l’accroissement journalier de la terrasse exhaussait le niveau des tours, les assiégés élevaient les leurs à la même hauteur au moyen d’échafaudages ; ils arrêtaient le progrès des galeries souterraines, empêchaient de les pousser jusqu’aux murailles en tâchant de les effondrer avec des pieux pointus durcis au feu (apertos cuniculos prœusta ae præacuta materia … morabantur)[16], et en jetant de la poix fondue et des blocs de pierre. Voici comment les Gaulois construisaient leurs murailles des poutres étaient posées horizontalement sur le sol dans irae direction perpendiculaire au tracé de l’enceinte[17], à cieux pieds d’intervalle l’une de l’autre ; elles étaient reliées, élit côté de la ville, par des traverses ayant habituellement quarante pieds de long, fortement fixées au sol, le tout recouvert de beaucoup de terre, excepté sur la partie extérieure, où les intervalles étaient garnis de gros quartiers de rochers, qui formaient titi revêtement. Cette première couche bien établie et bien compacte, on la surmontait d’une seconde absolument pareille, en ayant soin que les boutres ne fiassent pas exactement au-dessus les unes des autres, mais correspondissent aux intervalles garnis de pierres, dans lesquelles elles étaient comme enchâssées. On continuait ainsi l’ouvrage jusqu’à ce que le mur eût atteint la hauteur voulue. Ces couches successives, où les poutres et les pierres alternaient régulièrement, offraient, par leur variété même, un aspect assez agréable à l’œil. Cette construction avait de grands avantages pour la défense des places : la pierre la préservait du feu, et le bois, du bélier ; maintenues par les traverses, les poutres ne pouvaient être ni arrachées ni enfoncées. Malgré l’opiniâtreté de la défense, malgré le froid et les
pluies continuelles, les soldats romains surmontèrent tous les obstacles, et
élevèrent en vingt-cinq jours une terrasse de Le jour commençait et l’on combattait encore sur tous les points
; les assiégés avaient d’autant plus l’espoir de vaincre, que les mantelets
protégeant les approches des tours étaient brûlés (deustos pluteos
turrium)[18], et qu’ainsi les
Romains, forcés de marcher à découvert, pouvaient difficilement arriver
jusqu’aux ouvrages incendiés. Persuadés que le salut de Après tant d’efforts infructueux, les Gaulois résolurent le lendemain d’obéir à l’ordre de Vercingétorix et d’évacuer la place. Son camp n’étant pas éloigné, ils espéraient, à la faveur de la nuit, s’échapper sans grandes pertes, comptant sur un marais continu pour protéger leur retraite. Mais les femmes, désespérées, s’efforcent de les retenir, et, voyant leurs supplications impuissantes, tant la crainte étouffe la pitié, elles avertissent par des cris les Romains et obligent ainsi les Gaulois à renoncer à la fuite projetée. Le lendemain César fit avancer une tour et poursuivre les travaux avec vigueur ; une pluie abondante et la négligence des ennemis à garder la muraille l’engagèrent à tenter un assaut. Il ordonna alors de ralentir le travail sans l’interrompre complètement, afin de ne pas éveiller les soupçons, rassembla ses légions en armes, à l’abri derrière les galeries couvertes (vineas), et leur annonça qu’elles allaient recueillir le fruit de tant de fatigues. Il promit des récompenses aux premiers qui escaladeraient l’enceinte, et donna le signal. Les Romains s’élancèrent aussitôt de toutes parts, et couronnèrent la muraille. Les ennemis, épouvantés de cette attaque imprévue et précipités du haut des murs et des tours, se réfugièrent sur les places publiques, se formèrent en coins, afin de présenter une résistance de tous côtés ; ruais, lorsqu’ils virent que les Romains se gardaient bien de descendre dans la ville, et en faisaient le tour sur les remparts, ils craignirent d’être enfermés, jetèrent leurs armes et s’enfuirent vers l’autre extrémité de l’oppidum (où sont aujourd’hui les faubourgs Taillegrain et Saint-Privé). La plupart furent tués près des portes, dont ils encombraient l’étroite issue, les autres hors de la ville par la cavalerie. Nul parmi les soldats romains ne songeait au pillage. Irrités par le souvenir du massacre de Genabum et par les fatigues du siège, ils n’épargnèrent ni vieillards, ni femmes, ni enfants. Sur environ quarante mille combattants, à peine huit cents fuyards purent rejoindre Vercingétorix. Celui-ci, dans la crainte que leur présence, s’ils arrivaient en masse, n’excitât une sédition, avait envoyé au loin, vers le milieu de la nuit, à leur rencontre, des hommes dévoués et les principaux chefs, pour les répartir par fractions dans le campement affecté à chaque peuplade. Le jour suivant Vercingétorix chercha, dans une assemblée
générale, à ranimer le courage de ses compatriotes en attribuant le succès
des Romains à leur supériorité dans l’art des sièges, inconnu aux Gaulois. Il
leur dit que ce revers ne devait pas les abattre ; que son avis, ils le
savaient bien, n’avait jamais été de défendre Avaricum ; qu’une éclatante
revanche les consolerait bientôt ; que, par ses soins, les pays séparés de la
cause commune allaient entrer dans son alliance, animer La constance de Vercingétorix, après un si grand revers, et la prévoyance dont il avait fait preuve en conseillant, dès le commencement de la guerre, de brûler, et plus tard d’abandonner Avaricum, accrurent encore son influence. Les Gaulois fortifièrent donc, pour la première fois, leur camp, et leur courage se raffermit tellement qu’ils furent prêts à supporter toutes les épreuves. Fidèle à ses engagements, Vercingétorix mit tout en oeuvre
pour gagner à sa cause les autres États de — V — Arrivée de César à Decetia et marche vers l’Auvergne L’hiver allait finir, et la saison invitait à continuer les opérations militaires. Comme César se disposait à marcher vers l’ennemi, soit pour l’attirer hors des marais et des bois, soit pour l’y enfermer, les principes des Éduens vinrent le prier de mettre un terme à des dissensions qui menaçaient de dégénérer chez eux en guerre civile. La situation était des plus graves. En effet, d’après les anciens usages, l’autorité suprême n’était conférée qu’à un magistrat unique nommé pour un an. En ce moment, néanmoins, il s’en présentait deux, qui se disaient l’un et l’autre légalement élus. Le premier était Convictolitavis, jeune homme d’une naissance illustre ; le second, Cotus, issu d’une très ancienne famille, puissant aussi par son crédit personnel, ses alliances, et dont le frère, Valetiacus, avait, l’année précédente, rempli la même charge. Le pays était en armes, le sénat divisé ainsi que le peuple, chacun des prétendants à la tête de ses clients. L’autorité de César pouvait seule empêcher la guerre civile. Le général romain crut essentiel de prévenir les troubles
d’un État important, étroitement lié à Après cette décision, il engagea les Éduens à oublier
leurs querelles, à se vouer tout entiers à la guerre ; De son côté César résolut d’envahir, avec les six autres légions et le reste de la cavalerie, le pays même des Arvernes, foyer de l’insurrection. Il partit de Decetia et se dirigea sur Gergovia, principal oppidum de ce peuple. Après la prise d’Avaricum, Vercingétorix, se doutant des projets ultérieurs de César, s’était rapproché de l’Allier, que les Romains étaient obligés de traverser pour parvenir à Gergovia, et, à la nouvelle de leur marche, il avait fait rompre tous les ponts. César, arrivé sur l’Allier, vers Moulins, en descendit le cours par la rive droite. Vercingétorix s’achemina sur la rive opposée. Les deux armées étaient en vue, les camps presque en face l’un de l’autre, et les éclaireurs gaulois, surveillant la rive gauche, empêchaient les Romains d’établir un pont. La position de ces derniers était difficile, car l’Allier, guéable seulement en automne, pouvait retarder longtemps leur passage[22]. Pour surmonter cet obstacle, César eut recours à un stratagème : il alla camper dans un lieu couvert de bois, vis-à-vis les restes d’un des ponts que Vercingétorix avait fait détruire (probablement à Varennes). Il y demeura caché le lendemain avec deux légions, et fit partir le surplus des troupes, ainsi que les bagages, dans l’ordre accoutumé. Mais, pour présenter à l’ennemi l’apparence de six légions, il avait divisé en six corps les quarante cohortes ou quatre légions envoyées en avant[23]. Elles reçurent l’ordre de marcher aussi longtemps que possible, afin d’attirer Vercingétorix, et, à l’heure où César présuma qu’elles étaient arrivées à leur campement, il fit rétablir le pont sur les anciens pilots, dont la partie inférieure était encore intacte. L’ouvrage bientôt terminé, les deux légions restées avec lui passèrent la rivière, et, après avoir choisi une position favorable, il rappela le gros (le son armée, qui le rejoignit pendant la nuit[24]. Informé de cette manoeuvre, Vercingétorix, craignant d’être amené à combattre malgré lui, prit les devants en toute hâte pour occuper l’oppidum des Arvernes. De l’endroit où il se trouvait, et que nous pensons être Varennes[25], César parvint à Gergovia en cinq étapes ; le jour même de son arrivée, après une légère escarmouche de cavalerie, il reconnut la position de la ville. Comme elle était bâtie sur une très haute montagne d’un difficile accès, il crut impossible de l’enlever de vive force ; il résolut de la bloquer et de n’en commencer l’investissement qu’après avoir assuré les vivres. — VI — Blocus de Gergovia L’oppidum des Arvernes était situé à La montagne de Gergovia se rattache à l’ouest, par un col
étroit de César établit son camp près de l’Auzon, sur les ondulations
de terrain qui s’étendent au nord du village d’Orvet et jusqu’à l’ancien
marais de Sarlièves. Ces ondulations forment un glacis naturel vers la
plaine, qu’elles dominent de Vercingétorix avait rangé les contingents de chaque pays séparément, à de faibles intervalles, sur les versants méridionaux de la montagne de Gergovia et du massif de Risolles qui regardent l’Auzon ; ils couvraient toutes les hauteurs qui se relient à la montagne principale, et présentaient, dans l’espace que l’œil pouvait embrasser, un aspect formidable[28]. Ses camps principaux étaient situés entre l’enceinte de l’oppidum et un mur de grosses pierres, haut de six pieds, qui s’étendait à mi-côte. Chaque jour, au lever du soleil, les chefs composant le
conseil de Vercingétorix se rendaient auprès de lui pour faire leur rapport
ou recevoir ses ordres. Chaque jour aussi, dans de légers engagements[29], il éprouvait le
courage de sa cavalerie, entremêlée d’archers. Les Gaulois occupaient, comme
poste avancé, par une garnison assez faible, Pendant ce temps, l’Éduen Convictolitavis, qui, on l’a vu, devait à César la suprême magistrature, ébranlé par l’argent des Arvernes, résolut d’abandonner le parti des Romains, et entra en relation avec plusieurs jeunes gens, à la tête desquels étaient Litavicus et ses frères, issus d’une illustre famille. Il partage avec eux le prix de sa trahison, les exhorte à se rappeler que, nés libres, ils sont faits pour commander dans leur pays, leur démontre que la tiédeur des Éduens retarde seule l’insurrection générale, qu’ils doivent préférer à tout l’indépendance de leur patrie. Séduits par de pareils discours et par l’appât de l’or, ces jeunes gens ne s’occupent plus que des moyens d’exécuter leur projet ; se défiant néanmoins des dispositions du peuple à se laisser entraîner à la guerre, ils décident que Litavicus prendra le commandement des dix mille hommes qui doivent rejoindre l’armée romaine, et les excitera à la révolte en route, tandis que ses frères se rendront d’avance auprès de César. Litavicus se mit en marche. Arrivé à trente milles de Gergovia (probablement à Serbannes), il arrête ses troupes, les rassemble, et, semant le bruit que César a fait massacrer la noblesse ainsi que les chevaliers éduens qui étaient à sa solde, entre autres, Eporedorix et Viridomare, il leur persuade facilement d’aller se joindre aux Arvernes à Gergovia, au lieu de se rendre au camp des Romains. Niais avant de prendre cette détermination, il livre au pillage un convoi de vivres qui marchait sous sa protection, fait périr dans les supplices les Romains qui le conduisaient ; il envoie ensuite des messagers pour soulever, au moyen de la même imposture, tout le pays des Éduens. Eporedorix et Viridomare, dont il avait faussement annoncé la mort, étaient auprès de César, qui, par faveur spéciale, avait élevé ce dernier d’un rang ; infime à une haute dignité. Eporedorix, informé du dessein de Litavicus, vint au milieu de la nuit en instruire le proconsul, le suppliant de ne pas permettre que la folie de quelques jeunes gens détachât son pays de l’alliance romaine. Il serait trop tard lorsque tant de milliers d’hommes auraient embrassé le parti contraire. D’autant plus affecté de cette nouvelle, qu’il avait toujours favorisé les Éduens, César prend sur-le-champ quatre lugions sans bagages et toute la cavalerie ; il ne se donne pas le temps de rétrécir l’enceinte des deux camps, car tout dépend de la célérité. Son lieutenant, C. Fabius, est laissé pour les garder avec deux légions. Il donne ordre d’arrêter les frères de Litavicus et apprend qu’ils viennent de passer t l’ennemi. Ses soldats, encouragés à supporter les fatigues de la marche, le suivent avec ardeur, et à vingt-cinq milles environ de Gergovia (près de Randan, sur la route que Litavicus devait suivre pour rejoindre Vercingétorix) ils rencontrent les Éduens. La cavalerie, envoyée en avant, a l’ordre de leur barrer le chemin sans se servir de ses armes. Eporedorix et Viridomare, qu’on avait fait passer pour morts, sortent des rangs, parlent à leurs concitoyens et sont reconnus. Dès que l’imposture de Litavicus est découverte, les Éduens jettent leurs armes, implorent leur grâce et l’obtiennent. Litavicus s’enfuit à Gergovia avec ses clients, qui jamais en Gaule n’abandonnaient leurs patrons, même dans la plus mauvaise fortune. César envoya chez les Éduens pour leur représenter combien
il avait été généreux envers des hommes que le droit de la guerre
l’autorisait à mettre à mort, et, après trois heures de repos données, la
nuit, à son armée, il retourna à ses quartiers devant Gergovia. A moitié
chemin, des cavaliers vinrent lui apprendre le danger que courait Fabius. Les
camps avaient été attaqués par des troupes se renouvelant sans cesse. Les
Romains étaient épuisés par un travail incessant, car la grande étendue de
l’enceinte les forçait à rester continuellement sur le vallum. Les flèches et
les traits de toutes sortes lancés par les barbares avaient blessé beaucoup
de monde ; mais, en revanche, les machines avaient été d’un grand secours pour
soutenir la défense. Après la retraite des ennemis, Fabius, s’attendant
à,être encore attaqué le lendemain, s’était empressé de faire obstruer les
portes du grand camp, à l’exception de deux, et d’ajouter tin clayonnage à la
palissade. Sur ces informations, César hâta sa marche, et, secondé par
l’ardeur des soldats, arriva au camp avant le lever du soleil, ayant parcouru
50 milles ou Pendant que ces événements se passaient à Gergovia, les Éduens, trompés à leur tour par la nouvelle qu’avait répandue Litavicus, se jettent sur les citoyens romains, pillent leurs biens, tuent les uns et traînent les autres en prison. Convictolitavis pousse encore à ces violences. Le tribun militaire M. Aristius, en route pour rejoindre sa légion, ainsi que les marchands étrangers qui résidaient dans le pays, sont contraints de sortir de Cabillonum (Chalon-sur-Saône). On leur promet une sauvegarde ; mais, à peine en chemin, ils sont assaillis et dépouillés. Ils se défendent, et leur résistance, qui dure pendant vingt-quatre heures, attire contre eux une plus grande multitude. Cependant, dès que les Éduens apprennent la soumission de leurs troupes, ils mettent tout en œuvre pour obtenir leur pardon ; ils ont recours à Aristius, rejettent sur un petit nombre la cause du désordre, font rechercher, pour les rendre, les biens pillés, confisquent ceux de Litavicus et de ses frères, et envoient des députés à César pour se justifier. Leur but, en agissant ainsi, était d’obtenir la libre disposition de leurs troupes, car la conscience de leur trahison, et la crainte du châtiment les faisaient au même moment conspirer en secret avec les États voisins. Quoique informé de ces menées, César reçut leurs députés
avec bienveillance, leur déclara qu’il ne rendait pas la nation responsable
de la faute de quelques-uns, et que ses sentiments pour les Éduens n’étaient
pas changés. Néanmoins, comme il prévoyait une insurrection générale de Au milieu de ces préoccupations, les assiégés lui offrirent
une chance favorable dont il voulut profiter. S’étant rendu au petit camp
pour visiter les travaux, il s’aperçut qu’une colline (faisant partie du massif de Risolles),
dont les masses ennemies dérobaient presque la vue les jours précédents,
était dégarnie de troupes. Étonné de ce changement, il en demanda la cause
aux transfuges qui chaque jour venaient en foule se rendre à lui. Tous s’accordèrent
à dire, comme ses éclaireurs le lui avaient déjà rapporté, que le dos de la
montagne à laquelle appartenait cette colline (croupe des hauteurs de Risolles) était
presque plat, se reliait à la ville et y donnait accès par un col étroit et
boisé. Ce point inquiétait particulièrement l’ennemi ; car si les Romains,
déjà maîtres de D’après ces renseignements, César envoie dans cette direction, vers le milieu de la nuit, plusieurs détachements de cavalerie, avec ordre de battre, à grand bruit, au pied des hauteurs de Risolles, le pays dans tous les sens. Dès le point du jour, il fait sortir du camp principal beaucoup de chevaux et de mulets déchargés de leurs bâts, et les fait monter par des muletiers, qui prennent des casques pour se donner l’apparence de cavaliers. Il leur recommande de contourner les collines, et quelques cavaliers qui leur sont adjoints ont l’ordre de se répandre au loin pour augmenter l’illusion. Enfin ils doivent tous, par un long circuit, tendre vers les lieux indiqués. Ces mouvements étaient aperçus de la ville, d’où la vue plongeait sur le camp, mais à une trop grande distance pour distinguer exactement les objets. César dirige vers le même massif une légion qui, après s’être un peu avancée, s’arrête dans un fond et affecte de se cacher dans les bois (du côté de Chanonat) pour simuler une surprise. Les soupçons des Gaulois redoublent ; ils portent toutes leurs forces sur l’endroit menacé. César, voyant les camps ennemis dégarnis, fait couvrir les insignes militaires (plumet, boucliers, etc.), baisser les étendards et passer ses troupes par petits détachements du grand camp au petit, derrière l’épaulement du double fossé de communication, de manière qu’elles ne puissent être aperçues de l’oppidum[33] ; il instruit de ses intentions les lieutenants placés à la tête des légions, leur recommande de veiller à ce que le soldat ne se laisse pas emporter par l’ardeur du combat ou l’espoir du butin, attire leur attention sur les difficultés du terrain : la célérité, dit-il, peut seule permettre de les surmonter ; enfin il s’agit d’un coup de main et non d’un combat. Ces dispositions prescrites, il donne le signal, et fait en même temps partir les Éduens du grand camp avec ordre de gravir les pentes orientales de la montagne de Gergovia pour opérer une diversion sur la droite. La distance du mur de l’oppidum au pied de la montagne, où
le terrain est presque plat, était de douze cents pas ( César, satisfait de ce succès, ordonna de sonner la retraite, et fit faire halte à la 10e légion, qui l’accompagnait (d’après l’examen du terrain, l’endroit où se trouvait César est le mamelon qui s’élève à l’ouest du village de Merdogne). Mais les soldats des autres légions, séparés de lui par un assez grand ravin, n’entendirent pas la trompette. Quoique les tribuns et les lieutenants s’efforçassent de les retenir, entraînés par l’espoir d’une facile victoire et par le souvenir de leurs succès passés, ils ne crurent rien d’insurmontable à leur courage et s’opiniâtrèrent à la poursuite de l’ennemi jusqu’aux murs et aux portes de l’oppidum. Alors une immense clameur s’élève dans la ville. Les habitants des quartiers les plus reculés la croient envahie et se précipitent hors de l’enceinte. Les mères de famille jettent aux Romains, du haut du rempart, leurs objets précieux, et, le sein nu, les mains tendues et suppliantes, les conjurent de ne pas massacrer les femmes et les enfants, comme à Avaricum. Plusieurs même, se laissant glisser le long du mur, se rendent. aux soldats. L. Fabius, centurion de la 8e légion, excité par les récompenses d’Avaricum, avait juré de monter le premier à l’assaut ; il se fait soulever par trois soldats de son manipule, atteint le haut de la muraille, et, à son tour, les aide à y parvenir l’un après l’autre. Cependant les Gaulois qui, on l’a vu, s’étaient portés à l’ouest de Gergovia pour élever des retranchements, entendent les cris partis de la ville ; des messages répétés leur annoncent la prise de l’oppidum. Aussitôt ils accourent en se faisant précéder de leur cavalerie. A mesure qu’il arrive, chacun se range sous la muraille et se joint aux combattants, dont le nombre grossit à chaque instant, et les mêmes femmes qui tout à l’heure imploraient la pitié des assiégeants, excitent contre eux les défenseurs de Gergovia en étalant leurs cheveux épars à la façon gauloise et en montrant leurs enfants. Le lieu, le nombre, tout rendait la lutte inégale ; les Romains, fatigués de leur course et de la durée du combat, résistaient avec peine à des troupes encore intactes. Cette situation critique inspira des craintes à César ; il ordonna à T. Sextius, laissé à la garde du petit camp, de faire sortir promptement les cohortes et de prendre position au pied de la montagne de Gergovia, sur la droite des Gaulois, afin de soutenir les Romains s’ils étaient repoussés, et d’arrêter la poursuite de l’ennemi. Lui-même, portant la 10e légion un peu en arrière[35] de l’endroit où il l’avait établie, attendit l’issue de l’affaire. Lorsque la lutte était le plus acharnée, parurent tout à coup, sur le flanc droit des Romains, les Éduens qui avaient été envoyés pour opérer une diversion par un autre côté. La ressemblance de leurs armes avec celles des Gaulois causa une vive inquiétude ; et, quoiqu’ils eussent l’épaule droite nue (dextris humeris exsertis), signe ordinaire des troupes alliées, on crut à une ruse de guerre. Au même moment, le centurion L. Fabius et ceux qui l’avaient suivi sont enveloppés et précipités du haut de la muraille. M. Petronius, centurion de la même légion, s’efforce de briser les portes, mais, accablé par le nombre, il se dévoue au salut de ses soldats et se fait tuer pour leur donner le temps de rejoindre leurs enseignes. Pressés de toutes parts, les Romains sont rejetés des hauteurs après avoir perdu quarante-six centurions ; cependant la 10e légion, placée en réserve sur un terrain plus uni, arrête les ennemis trop ardents à la poursuite. Elle est soutenue par les cohortes de la 13e, qui étaient venues occuper un poste dominant (le Puy de Marmant), sous les ordres de T. Sextius. Dès que les Romains eurent gagné la plaine, ils se rallièrent et firent face à l’ennemi. Quant à Vercingétorix, arrivé au pied de la montagne, il n’osa pas s’avancer plus loin et ramena ses troupes dans les retranchements. Cette journée coûta à César près de sept cents hommes[36]. Le lendemain César assembla ses troupes, réprimanda leur témérité et leur soif du pillage ; il leur reprocha « d’avoir voulu juger par elles-mêmes du but à atteindre comme des moyens d’attaque, et de n’avoir écourté ni le signal de la retraite, ni les exhortations des tribuns et des lieutenants ; il fit ressortir tout ce que les accidents de terrain avaient causé de difficultés, enfin il leur rappela sa conduite près d’Avaricum, où, en présence d’un ennemi sans chef et sans cavalerie, il avait renoncé à une victoire certaine plutôt que de s’exposer à une perte, même légère, dans une, position désavantageuse. :butant il admirait leur bravoure, que n’avaient arrêtée ni les retranchements, ni l’escarpement des lieux, ni les murailles, autant il blâmait leur désobéissance et leur présomption de se croire plus habiles que leur général à peser les chances de succès et à pressentir l’issue de l’événement. Il demandait aux soldats la soumission et la discipline, non moins que la fermeté et la bravoure, et, pour relever leur moral, il ajoutait qu’il fallait imputer leur insuccès aux obstacles du terrain bien plus qu’à la valeur de l’ennemi[37]. — VII — Observations Dans le récit qu’on vient de lire, et qui est la reproduction presque littérale des Commentaires. César déguise un échec avec habileté. Évidemment il se flattait de prendre d’assaut Gergovia par un coup de main, avant que les Gaulois, attirés par une fausse attaque à l’ouest de la ville, eussent eu le temps de revenir la défendre. Trompé dans son espoir, il fit sonner la retraite, mais trop tard pour qu’elle pût s’exécuter en bon ordre. César ne paraît pas sincère lorsqu’il déclare avoir atteint sou but au moment de l’arrivée de ses soldats au pied de la muraille. Il n’a pas dû en être ainsi, car à quoi pouvait lui servir la prise des camps presque vides de troupes, si elle ne devait pas avoir pour conséquence la reddition de la ville elle-même ? La déroute, à ce qu’il paraît, fut complète ; selon les uns, César aurait été un instant prisonnier des Gaulois ; selon les autres, il aurait perdu seulement sou épée. Servius rapporte en effet cette anecdote peu compréhensible : lorsque le général romain était emmené par les Gaulois, l’un d’eux se mit à crier César, ce qui signifiait en gaulois laisse-le aller, et ainsi il échappa[38]. Plutarque donne une autre version[39] : Les Arvernes, dit-il, montrent encore une épée suspendue dans un de leurs temples, qu’ils prétendent être une dépouille prise sur César. Il l’y vit lui-même dans la suite et ne fit qu’en rire. Ses amis l’engageaient à la reprendre, mais il ne le voulut pas, prétendant qu’elle était devenue une chose sacrée. Cette tradition prouve qu’il était assez grand pour supporter le souvenir d’une défaite, bien différent en cela de Cicéron, que nous avons vu enlevant furtivement du Capitole la plaque d’airain où était gravée la loi qui l’avait exilé. — VIII — César quitte Gergovia pour rejoindre Labienus César, après l’échec subi devant Gergovia, persista d’autant plus dans ses projets de départ ; mais, ne voulant pas avoir l’air de s’enfuir, il fit sortir ses légions et les rangea en bataille sur un terrain avantageux. Vercingétorix ne se laissa -pas attirer dans la plaine ; la cavalerie seule engagea le combat : il fut favorable aux Romains, qui ensuite rentrèrent au camp. Le lendemain la même épreuve se renouvela avec le même succès. Pensant avoir assez fait pour abattre la jactance des Gaulois comme pour raffermir le courage des siens, César quitta Gergovia et se dirigea vers le pays des Éduens. Ce mouvement de retraite n’attira pas les ennemis à sa poursuite ; il arriva le troisième jour (c’est-à-dire le second jour de marche, à partir de l’assaut de Gergovia) sur les bords de l’Allier, reconstruisit un des ponts, sans doute à Vichy, et s’empressa de passer la rivière, afin de la mettre entre lui et Vercingétorix. Là, Viridomare et Eporedorix lui exposèrent la nécessité
de leur présence chez les Éduens afin de maintenir le pays dans l’obéissance
et d’y devancer Litavicus, parti avec toute la cavalerie pour le soulever.
Malgré les preuves nombreuses de leur perfidie, et la pensée que le départ de
ces deux chefs hâterait la révolte, il ne crut pas devoir les retenir,
voulant éviter jusqu’à l’apparence de la violence ou de la crainte. Il se
borna à leur rappeler les services rendus par lui à leur pays, et l’état de
dépendance et d’abaissement d’où il les avait tirés pour les élever à un haut
degré de puissance et de prospérité, puis il les congédia et ils se rendirent
à Noviodunum (Nevers).
Cette ville des Éduens était située, sur les bords de César fut informé de ces événements pendant sa marche de
l’Allier vers — IX — Expédition de Labienus contre les Parisiens Tandis que le centre de Labienus, arrivé sur le bord opposé, fit avancer des galeries
couvertes et essaya, au moyen de claies et de terre, d’établir un chemin à
travers le marais : mais, rencontrant trop de difficultés, il forma le projet
de surprendre le passage de Déjà le bruit courait que César avait levé le siège de
Gergovia ; déjà se répandait la nouvelle de la défection des Éduens et des
progrès de l’insurrection. Les Gaulois répétaient à l’envi que César, arrêté
dans sa marche par A la nouvelle de tant d’événements contraires, Labienus
sentit toute la difficulté de sa situation. Placé sur la rive droite de Lorsqu’il y fut arrivé, un violent orage lui permit
d’enlever à l’improviste les postes gaulois placés sur toute la rive. Les
légions et la cavalerie eurent bientôt passé Au lever du soleil, les Romains avaient passé le fleuve, et l’armée ennemie parut en bataille. Labienus exhorte ses soldats à se rappeler leur ancienne valeur, tant de glorieux exploits, et à se croire, en allant au combat, sous les yeux de César, qui les a menés si souvent à la victoire ; puis il donne le signal. Dès le premier choc, la 7e légion, placée à l’aile droite, enfonce les ennemis ; mais à l’aile gauche, quoique la 12e légion eût transpercé de ses pilums les premiers rangs, les Gaulois se défendent avec acharnement, et pas un ne songe à fuir. Camulogène, au milieu d’eux, excite leur ardeur. La victoire était encore balancée, lorsque les tribuns de la 7e légion, informés de la position critique de l’aile gauche, portent leurs soldats sur les derrières de l’ennemi, et viennent le prendre en queue. Les barbares sont enveloppés, cependant aucun ne lâche pied ; tous se font tuer, et Camulogène périt avec eux. Les troupes gauloises laissées en face du camp de Labienus étaient accourues dès la première nouvelle du combat, et avaient occupé une colline (probablement celle de Vaugirard) ; mais elles ne soutinrent pas le choc des Romains victorieux, et furent entraînées dans la déroute générale ; tous ceux qui ne purent trouver un asile dans les bois ou sur les hauteurs furent taillés en pièces par la cavalerie. Après cette bataille, Labienus retourna à Agedincum ; de là il se mit en route avec toutes ses troupes pour aller à la rencontre de César[46]. — X — Les Gaulois prennent l’offensive La défection des Éduens donna à la guerre un plus grand
développement. Des députés sont envoyés sur tous les points ; crédit,
autorité, argent, tout est mis en œuvre pour soulever les autres États.
Maîtres des otages que César leur avait confiés, les Éduens menacent de faire
périr ceux qui appartiennent aux nations hésitantes. Une assemblée générale
de Pour parer à ces dangers, vingt-deux cohortes, levées dans
— XI — Jonction de César et de Labienus. Bataille de La marche que suivit César après avoir franchi L’armée romaine se composait de onze légions : la 1ère, prêtée par Pompée, et les 6e, 7e, 8e, 9e, 10e, 11e, 12e, 13e, 14e, 15e[49]. L’effectif de chacune d’elles devait varier de 4 à 5.000 hommes ; car, si nous voyons (liv. V, 49) qu’au retour de Bretagne deux légions ne comptaient ensemble que 7.000 hommes, leur effectif s’accrut bientôt par les renforts considérables arrivés à l’armée des Gaules en 702[50] ; la légion prêtée par Pompée était de 6.000 hommes[51], et la 13e, au moment de la guerre civile, avait dans ses rangs 5.000 soldats[52]. César disposait donc, pendant la campagne qui se termina par la prise d’Alésia, de 50.000 légionnaires, peut-être de 20.000 archers numides ou crétois, et de 5 ou 6.000 hommes de cavalerie, dont 2.000 Germains ; total, environ 15.000 hommes, sans compter les valets, qui étaient toujours très nombreux. La réunion de ses troupes effectuée, César chercha, avant
tout, à se rapprocher de Pendant que les Romains abandonnaient Le jour où Vercingétorix arrivait sur les hauteurs de
Sacquenay[54],
César, comme on l’a vu, campait sur — XII — Blocus d’Alésia Vercingétorix, après la défaite de sa cavalerie, se décida
à la retraite ; emmenant son infanterie, sans rentrer dans ses camps, il se
dirigea aussitôt vers Alésia, oppidum des Mandubiens. Les bagages, retirés
des camps, le suivirent sans retard[57]. César fit
conduire les siens sur une colline voisine, sous la garde de deux légions,
poursuivit l’ennemi tant que le jour le permit, lui tua environ trois mille
hommes de l’arrière-garde, et campa le surlendemain devant Alésia[58]. Après avoir
reconnu la position de |