HISTOIRE DE JULES CÉSAR

LIVRE TROISIÈME — GUERRE DES GAULES D’APRÈS LES COMMENTAIRES

CHAPITRE DIXIÈME — RÉVOLTE DE LA GAULE. PRISES DE VELLAUNODUNUM, GENABUM ET NOVIODUNUM. SIÈGES D’AVARICUM ET DE GERGOVIA. CAMPAGNE DE LABIENUS CONTRE LES PARISIENS. INVESTISSEMENT D’ALÉSIA.

AN DE ROME 702 - Livre VII des Commentaires

 

 

— I — Révolte de la Gaule

Les armes romaines avaient depuis six années soumis tour à tour les principaux États de la Gaule. La Belgique, l’Aquitaine, les pays maritimes, avaient été le théâtre de luttes acharnées. Les habitants de l’île de Bretagne, comme les Germains, étaient devenus prudents après les échecs subis. César venait de tirer une éclatante vengeance des Éburons révoltés, il crut pouvoir sans crainte quitter son armée et se rendre en Italie pour y tenir les assemblées. Pendant son séjour dans cette partie de son commandement, eut lieu le meurtre de P. Clodius (le 13 des calendes de février, 30 décembre 701), qui excita une grande agitation et donna lieu au sénatus-consulte ordonnant à toute la jeunesse d’Italie de prêter le serment militaire ; César en profita pour lever aussi des troupes dans la Province. Bientôt le bruit de ce qui se passait à Rome, parvenu au delà des Alpes, ranima les ressentiments et les espérances des Gaulois ; ils pensèrent que les troubles intérieurs retiendraient César en Italie et feraient naître l’occasion favorable pour une insurrection nouvelle.

Les principaux chefs s’assemblent dans des lieux écartés, s’excitent mutuellement par le récit de leurs griefs, par le souvenir de la mort d’Accon, promettent de grandes récompenses à ceux qui, an péril de leur vie, commenceront la guerre, mais décident qu’avant tout il faut rendre impossible le retour de César à son armée, projet d’une exécution d’autant plus facile que les légions n’oseraient pas quitter leurs quartiers d’hiver en l’absence de leur général, et que le général lui-même ne pourrait les rejoindre sans une escorte suffisante.

Les Carnutes s’offrent les premiers à prendre les armes ; la nécessité d’agir en secret ne leur permettant pas d’échanger des otages, ils exigent comme garantie un serment d’alliance. Ce serment est prêté par tous sur les enseignes réunies, et l’époque du soulèvement fixée.

Le jour venu, les Carnutes, sous les ordres de deux hommes déterminés, Cotuatus et Conetodunnus, courent à Genabum (Gien), pillent et massacrent les commerçants romains, entre autres le chevalier C. Fusius Cita, chargé par César des approvisionnements. Cette nouvelle parvint à chaque État de la Gaule avec une extrême célérité, suivant la coutume des Gaulois de se communiquer les événements remarquables par des cris transmis de proche en proche à travers les campagnes[1]. Ainsi ce qui s’était passé à Genabum au lever du soleil fit connu des Arvernes avant la fin de la première veille (vers huit heures du soir), à une distance de cent soixante milles.

Vercingétorix, jeune Arverne jouissant d’une grande influence dans son pays[2], et dont le père, Celtillus, un moment chef de toute la Gaule, avait été mis à mort par ses compatriotes pour avoir aspiré à la royauté, réunit ses clients et. excite leur ardeur. Chassé de Gergovia par ceux qui ne voulaient pas tenter la fortune avec lui, il soulève les campagnes, et, à l’aide d’une troupe nombreuse, il reprend la ville, et se fait proclamer roi. Bientôt il entraîne dans son parti les Sénonais, les Parisiens, les Pictons, les Cadurques, les Turons, les Aulerques, les Lémovices armoricains, les Andes et les autres peuples qui bordent l’Océan. Le commandement lui est déféré d’un consentement unanime. II exige de ces peuples des otages, ordonne une prompte levée de soldats, fixe la quantité d’hommes et d’armes que chaque pays doit fournir dans un temps donné ; il s’occupe surtout de la cavalerie. Actif, entreprenant, sévère et inflexible jusqu’à la cruauté, il livre aux tortures les plus atroces ceux qui hésitent, et par ces moyens de terreur forme rapidement une armée.

Il en envoya une partie chez les Rutènes, sous les ordres du Cadurque Lucterius, homme plein d’audace, et, pour entraîner les Bituriges dans le mouvement, il envahit leur territoire. En agissant ainsi, il menaçait la Province et garantissait ses derrières pendant qu’il se portait vers le nord, où était concentrée l’occupation romaine. A son approche, les Bituriges sollicitèrent le secours des Éduens, leurs alliés. Ces derniers, de l’avis des lieutenants de César restés à l’armée, leur envoyèrent un corps de cavalerie et d’infanterie pour les soutenir contre Vercingétorix ; mais, arrivées à la Loire, qui séparait les territoires des deux peuples, ces troupes auxiliaires s’arrêtèrent quelques jours, puis revinrent sans avoir osé passer le fleuve, se disant trahies par les Bituriges. Aussitôt après leur départ, ceux-ci se réunirent aux Arvernes[3].

— II — César entre en campagne

César apprit ces événements eu Italie, et, rassuré sur les troubles de Rome, apaisés par la fermeté de Pompée, il partit pour la Gaule transalpine. Arrivé de l’autre côté des Alpes (peut-être sur les bords du Rhône), il fut frappé des difficultés qu’il y avait pour lui à rejoindre l’armée. S’il faisait venir les légions dans la Province romaine, elles seraient, pendant le trajet, forcées de combattre sans lui ; si, au contraire, il voulait aller les retrouver, il était obligé de traverser des populations auxquelles, malgré leur tranquillité apparente, il aurait été imprudent de confier sa personne.

Tandis que César se trouvait en présence de si grandes difficultés, Lucterius[4], envoyé par Vercingétorix chez les Rutènes, les engage dans l’alliance des Arvernes, s’avance vers les Nitiobriges et les Gabales, dont il reçoit des otages, et, à la tête d’une armée nombreuse, menace la Province du côté de Narbonne. Ces faits décidèrent alors César à partir pour cette ville. Son arrivée calma les craintes. Il plaça des garnisons chez les peuples voisins de l’ennemi, les Rutènes de la rive gauche du Tarn (Ruteni provinciales), les Volces-Arécomices, les Tolosates, et près de Narbonne. Il ordonna en même temps à une partie des troupes de la Province, et aux renforts qu’il avait amenés d’Italie, de se réunir sur le territoire des Helviens, limitrophe de celui des Arvernes[5]. Intimidé par ces dispositions, Lucterius n’osa pas s’engager au milieu de ces garnisons et s’éloigna.

Ce premier danger écarté, il importait d’empêcher Vercingétorix de soulever d’autres peuples, enclins peut-être à suivre l’exemple des Bituriges. Ln envahissant le pays des Arvernes, César pouvait espérer attirer le chef gaulois dans son propre pays et l’éloigner ainsi des contrées où hivernaient les légions. Il se rendit donc chez les Helviens, où il rejoignit les troupes qui venaient de s’y concentrer. Les montagnes des Cévennes, qui séparaient ce peuple des Arvernes, étaient couvertes de six pieds de neige ; les soldats, à force de travail, ouvrirent un passage. En s’avançant par Aps et Saint-Cirgues, entre les sources de la Loire et de l’Allier, César déboucha sur le Puy et Brioude. Les Arvernes dans cette saison, la plus rigoureuse de l’année, se croyaient défendus par les Cévennes comme par un mur infranchissable : il tomba sur eux à l’improviste, et, pour répandre davantage la terreur, il fit battre au loin le pays par la cavalerie.

Promptement informé de cette marche, Vercingétorix, à la prière des Arvernes, qui imploraient son secours, abandonna le pays,des Bituriges. César l’avait prévu ; aussi ne reste-t-il que deux jours chez les Arvernes, et, s’éloignant sous le prétexte d’augmenter ses forces, il laisse le commandement au jeune Brutus, auquel il enjoint de pousser des reconnaissances le plus loin possible, et annonce son retour au bout de trois jours. Ayant, par cette diversion, attiré Vercingétorix vers le sud, il se rend en toute hâte à Vienne, y arrive à l’improviste, prend la cavalerie nouvellement levée qu’il y avait envoyée, marche jour et nuit, traverse le pays des Éduens, et se dirige vers les Lingons, où deux légions étaient en quartiers d’hiver. Par cette célérité extrême il veut prévenir tout mauvais dessein de la part des Éduens. A peine parvenu chez les Limons, il envoie ses ordres aux autres légions, dont cieux se trouvaient sur les frontières des Trévires et six chez les Sénonais, puis, concentre toute l’armée à Agedincum (Sens) avant que sa marche soit connue des Arvernes. Dès que Vercingétorix fut informé de ce mouvement, il retourna avec son armée chez les Bituriges, et de là il partit pour faire le siège de Gorgobina (Saint-Parize-le-Châtel), oppidum des Boïens, établis, après la défaite des Helvètes, près du confluent de l’Allier et de la Loire[6].

— III — Prises de Vellaunodunum, de Genabum et de Noviodunum

Quoique César eût réussi à réunir ses troupes et à se mettre à leur tête, il lui était encore difficile de s’arrêter à un parti. S’il entrait en campagne de trop bonne heure, l’armée pouvait manquer de vivres par la difficulté des transports. Si, au contraire, pendant le reste de l’hiver[7], son armée, immobile, laissait Vercingétorix s’emparer de Gorgobina, place tributaire des Éduens, cet exemple pouvait décourager ses alliés et entraîner la défection de toute la Gaule. Plutôt que de subir un pareil affront, il aima mieux braver tous les obstacles. Il engagea donc les Éduens à lui fournir des vivres, fit avertir les Boïens de sa prochaine arrivée, leur recommanda de rester fidèles et de résister énergiquement ; puis, laissant à Agedincum deux légions et les bagages de toute l’armée, il se dirigea avec les huit autres vers le territoire des Boïens. Le surlendemain[8] il arriva à Vellaunodunum (Triguères), ville des Sénonais, et se prépara à en faire le siège, pour assurer ses derrières et ses approvisionnements. La contrevallation fut achevée en cieux jours. Le troisième, la place proposa de se rendre : sa capitulation ne fut admise qu’à condition de livrer les armes, les bêtes de somme et six cents otages. César laissa C. Trebonius, son lieutenant, pour faire exécuter la convention, et marcha en toute hâte sur Genabum (Gien), ville des Carnutes[9]. Il y arriva en deux jours et assez tôt pour surprendre les habitants, qui, dans la pensée que le siège de Vellaunodunum durerait plus longtemps, n’avaient pas encore rassemblé assez de troupes pour la défense de la place. L’armée romaine s’établit devant l’oppidum ; mais l’approche de la nuit la força de remettre l’attaque au lendemain. Cependant, comme Genabum avait sur la Loire un pont attenant à la ville, César fit veiller deux logions sous les armes, dans la crainte de voir les assiégés s’échapper pendant la nuit. En effet, vers minuit, ils sortirent en silence et commencèrent à passer le fleuve. Averti par ses éclaireurs, César mit le feu aux portes, introduisit les légions tenues en réserve et s’empara de la place. Les fuyards, pressés aux issues de la ville et à l’entrée du pont, trop étroites, tombèrent presque tous au pouvoir des Romains. Genabum fut pillé et brûlé, le butin abandonné aux soldats. Ensuite l’armée passa la Loire, arriva sur le territoire des Bituriges et continua sa marche.

La ville de Noviodunum (Sancerre), appartenant à ce dernier peuple, était sur la route de César ; il entreprit de l’assiéger. Déjà les habitants s’empressaient de faire leur soumission, et une partie des otages avait été livrée ; lorsque partit au loin la cavalerie de Vercingétorix, qui, prévenu de l’approche des Romains, avait levé le siège de Gorgobina let marché à leur rencontre. A cette vue, les assiégés de Noviodunum reprennent courage, saisissent leurs armes, ferment les portes et bordent la muraille. La cavalerie romaine fut envoyée aussitôt au-devant de l’ennemi ; ébranlée au premier choc, elle commençait à céder ; mais bientôt, soutenue par environ quatre cents cavaliers germains, à la solde de César depuis le commencement de la campagne, elle mit les Gaulois en pleine déroute. Cette défaite ayant de nouveau jeté la terreur dans la ville, les habitants livrèrent les instigateurs du soulèvement, et se rendirent. De là César se dirigea, par le territoire fertile des Bituriges, vers Avaricum (Bourges), le plus grand et le plus fort oppidum de ce peuple. La prise de cette place devait, pensait-il, le rendre maître de tout le pays[10].

— IV — Siège d’Avaricum

Vercingétorix, après tant de revers essuyés successivement à Vellaunodunum, à Genabum, à Noviodunum, convoque un conseil, où il démontre la nécessité d’adopter un nouveau genre de guerre. Avant tout il faut, selon lui, profiter de la saison et de la nombreuse cavalerie gauloise pour intercepter aux Romains les vivres et les fourrages, sacrifier les intérêts particuliers au salut commun, incendier les habitations, les bourgs et les oppidums qu’on ne pourrait pas défendre, enfin porter la dévastation depuis le territoire des Boïens jusqu’aux lieux où l’ennemi peut étendre ses incursions. Si c’est là un sacrifice extrême, il n’est rien en comparaison de la mort et de l’esclavage.

Cet avis unanimement approuvé, les Bituriges livrèrent aux flammes en un seul jour plus de vingt villes ; les pays voisins imitèrent leur exemple. L’espoir d’une victoire prochaine fit supporter avec résignation ce douloureux spectacle. On délibéra si Avaricum ne subirait pas le même sort, les Bituriges supplièrent d’épargner l’une des plus belles villes de la Gaule, ornement et boulevard de leur pays ; la défense en serait facile, ajoutaient-ils, à cause de sa position presque inaccessible. Vercingétorix, d’abord d’une opinion contraire, finit par céder à ce sentiment général de pitié, confia la place à des hommes capables de la défendre, et, suivant César à petites journées, alla établir son camp dans un lieu protégé par des bois et des marais, à seize milles d’Avaricum[11] 2 kilomètres au nord de Dun-le-Rai, au confluent de l’Auron et du Taisseau).

Avaricum était situé, comme l’est aujourd’hui Bourges, à l’extrémité d’un terrain qu’entourent, au nord et à l’ouest, plusieurs cours d’eau marécageux : l’Yèvre, l’Yévrette et l’Auron. La ville gauloise, ornée de places publiques et renfermant quarante mille âmes, surpassait sans doute en étendue l’enceinte gallo-romaine. L’aspect des lieux n’est certainement plus le même : les marais ont été desséchés, les cours d’eau régularisés ; les ruines accumulées depuis tant de siècles ont élevé le sol sur plusieurs points. Au sud de Bourges, et à une distance de 700 mètres, le terrain forme un col qui, à l’époque de la guerre des Gaules, était moins large que de nos jours ; il s’inclinait davantage vers la place et présentait, à 80 mètres de l’enceinte, une brusque dépression ressemblant à un vaste fossé. Les pentes, alors abruptes vers l’Yèvrette et l’Auron, dessinaient plus nettement la seule et très étroite avenue (unum et perangustum aditum) donnant accès à la ville[12].

César établit son camp en arrière de cette langue de terre, au sud et à 700 mètres d’Avaricum, entre l’Auron et l’Yévrette. Comme la nature des lieux empêchait toute contrevallation, il prit ses dispositions pour un siège régulier. La place n’était attaquable que vers cette partie de l’enceinte qui faisait face à l’avenue, sur une largeur de 3 à 400 pieds romains (100 mètres environ). En cet endroit, le sommet des murs dominait de 80 pieds (24 mètres) le terrain situé en avant[13]. César fit commencer une terrasse, pousser des galeries couvertes vers l’oppidum et construire deux tours.

Pendant l’exécution de ces travaux, des messagers dévoués instruisaient à chaque instant Vercingétorix de ce qui se passait dans Avaricum, et y reportaient ses ordres. Les assiégeants étaient épiés quand ils allaient au fourrage, et, malgré leur précaution de choisir chaque jour des heures et des chemins différents, ils ne pouvaient s’écarter à quelque distance du camp sans être attaqués. Les Romains ne cessaient de demander des vivres aux Éduens et aux Boïens ; mais les premiers montraient peu d’empressement à en envoyer, et les seconds, pauvres et faibles, avaient épuisé leurs ressources ; les incendies, d’ailleurs, venaient de dévaster le pays. Quoique, pendant plusieurs jours, les troupes, privées de blé, ne vécussent que de bétail amené de loin, elles ne laissèrent échapper aucune plainte indigne du nom romain et des précédentes victoires. Lorsque, visitant les travaux, César s’adressait tour à tour à chacune des légions et proposait aux soldats de lever le siège si les privations leur semblaient trop rigoureuses, ils lui demandaient unanimement de persévérer ; ils avaient appris, disaient-ils, depuis tant d’années qu’ils servaient sous ses ordres, à n’essuyer rien d’humiliant et à ne laisser rien d’inachevé. Cette protestation, ils la renouvelèrent aux centurions et aux tribuns.

Les tours s’approchaient des murailles, lorsque des prisonniers informèrent César que Vercingétorix, faute de fourrages, avait quitté son camp, y laissant le gros de son armée, et s’était avancé plus près d’Avaricum avec sa cavalerie et son infanterie légère, dans l’intention de dresser tale embuscade à l’endroit où il pensait que les Romains iraient le lendemain au fourrage[14]. Sur cet avis, César, voulant profiter de l’absence de Vercingétorix, partit en silence au milieu de la nuit, et arriva le matin près du camp des ennemis. Dès qu’ils eurent connaissance de sa marche, ils cachèrent leurs bagages et leurs chariots dans les forêts, et rangèrent leurs troupes sur une hauteur découverte. César ordonna aussitôt à ses soldats de déposer leurs fardeaux sur un même point, et de tenir leurs armes prêtes pour le combat.

La colline occupée par les Gaulois s’élevait en pente douce au-dessus d’un marais qui, l’entourant presque de tous côtés, en renflait l’accès difficile, bien qu’il n’eût que cinquante pieds de large. Ils avaient rompu les ponts, et, pleins de confiance dans leur position, rangés par peuplades, gardant tous les gués et tous les passages, ils étaient prêts à fondre star les Romains, si ceux-ci tentaient de franchir cet obstacle. A voir les deux armées en présence, et si rapprochées l’une de l’autre, on les aurait crues, par leur attitude, animées du même courage et offrant le combat dans des conditions égales ; mais en considérant la force défensive de la position des Gaulois, il était facile de se convaincre que la contenance de ces derniers n’était qu’ostentation. Les Romains, indignés d’être bravés ainsi, demandaient à en venir aux mains ; César leur représenta que la victoire coûterait la vie à trop de braves, et que plus ils étaient résolus à tout oser pour sa gloire, plus il serait coupable de les sacrifier. Ces. paroles calmèrent leur impatience, et le jour même il les ramena aux travaux du siège.

Vercingétorix, de retour à son armée, fut accusé de trahison, pour avoir rapproché son camp de celui des Romains, emmené toute la cavalerie, laissé son infanterie sans chef et facilité, par son départ, la venue soudaine et si bien calculée de l’ennemi. Tous ces incidents, disait-on, ne pouvaient être l’effet du hasard : évidemment Vercingétorix aimait mieux devoir l’empire de la Gaule à César qu’à ses concitoyens. Chef improvisé d’un mouvement populaire, Vercingétorix devait s’attendre à l’une de ces mobiles démonstrations de la multitude, que les succès rendent fanatique, et les revers injuste. Mais, fort de son patriotisme et de sa conduite, il expliqua facilement aux siens les dispositions, qu’il avait prises. La disette de fourrage seule l’a décidé, sur leurs propres instances, à déplacer son camp ; il a choisi, une nouvelle position inexpugnable ; il a employé avantageusement la cavalerie, inutile dans un lieu marécageux. Il n’a remis le commandement à personne, de peur qu’un nouveau chef, pour complaire à des bandes indisciplinées, incapables de supporter les fatigues de la guerre, ne se laissât entraîner à livrer bataille. Que ce soit le hasard ou la trahison qui ait amené devant eux les Romains, il faut en remercier la fortune, puisqu’ils se sont honteusement retirés. Il n’a nulle envie d’obtenir de César, par une coupable défection, le pouvoir suprême ; la victoire le lui donnera bientôt. Elle n’est plus douteuse aujourd’hui. Quant à lui, il est prêt à se démettre d’une autorité qui ne serait qu’un vain honneur et non un moyen de délivrance ; et, pour prouver la sincérité de ses espérances, il fait avancer des esclaves prisonniers, qu’il présente comme légionnaires, et qui, sous sa pression, déclarent que, dans trois jours, les Romains, privés de vivres, seront obligés de lever le siège. Son discours est reçu aux acclamations de l’armée, et tous y applaudissent par le choc retentissant de leurs armes, à la manière gauloise. On souvient d’envoyer à Avaricum dix mille hommes, pris parmi les différents contingents, afin de ne pas laisser aux Bituriges seuls la gloire du salut d’une place d’où dépend en grande partie le sort de la guerre.

Les Gaulois, doués du génie de l’imitation, luttaient par tous les moyens possibles contre la rare persévérance des soldats romains. Ils détournaient les béliers à tête aiguë (falces) avec des lacets, et, une fois accrochés, ils les tiraient à eux au moyen de machines[15]. Habitués au travail des mines de fer et à la construction des galeries souterraines, ils contre-minaient habilement la terrasse, et garnissaient aussi leurs murailles de tours à plusieurs étages recouvertes en cuir. Jour et nuit ils faisaient des sorties, et mettaient le feu aux ouvrages des assiégeants. A mesure que l’accroissement journalier de la terrasse exhaussait le niveau des tours, les assiégés élevaient les leurs à la même hauteur au moyen d’échafaudages ; ils arrêtaient le progrès des galeries souterraines, empêchaient de les pousser jusqu’aux murailles en tâchant de les effondrer avec des pieux pointus durcis au feu (apertos cuniculos prœusta ae præacuta materia … morabantur)[16], et en jetant de la poix fondue et des blocs de pierre.

Voici comment les Gaulois construisaient leurs murailles des poutres étaient posées horizontalement sur le sol dans irae direction perpendiculaire au tracé de l’enceinte[17], à cieux pieds d’intervalle l’une de l’autre ; elles étaient reliées, élit côté de la ville, par des traverses ayant habituellement quarante pieds de long, fortement fixées au sol, le tout recouvert de beaucoup de terre, excepté sur la partie extérieure, où les intervalles étaient garnis de gros quartiers de rochers, qui formaient titi revêtement. Cette première couche bien établie et bien compacte, on la surmontait d’une seconde absolument pareille, en ayant soin que les boutres ne fiassent pas exactement au-dessus les unes des autres, mais correspondissent aux intervalles garnis de pierres, dans lesquelles elles étaient comme enchâssées. On continuait ainsi l’ouvrage jusqu’à ce que le mur eût atteint la hauteur voulue. Ces couches successives, où les poutres et les pierres alternaient régulièrement, offraient, par leur variété même, un aspect assez agréable à l’œil. Cette construction avait de grands avantages pour la défense des places : la pierre la préservait du feu, et le bois, du bélier ; maintenues par les traverses, les poutres ne pouvaient être ni arrachées ni enfoncées.

Malgré l’opiniâtreté de la défense, malgré le froid et les pluies continuelles, les soldats romains surmontèrent tous les obstacles, et élevèrent en vingt-cinq jours une terrasse de 330 pieds de large sur 80 de haut. Elle touchait déjà presque au mur de la ville, lorsque, vers la troisième veille (minuit), on cri vit sortir des tourbillons de fumée. C’était au moment où César, selon sa coutume, inspectait les ouvrages, encourageait les soldats an travail ; les Gaulois avaient mis le feu à la terrasse par une galerie de mine. Au même instant des cris s’élevèrent de tout le rempart, et les assiégés, s’élançant par deux portes, firent une sortie sur les deux côtés où étaient les tours ; du haut des murailles les uns jetaient sur la terrasse du bois sec et des torches, les autres de la poix et diverses matières inflammables ; on ne savait où se porter ni où diriger les secours. Mais, comme deux légions veillaient ordinairement sous les armas en avant du camp, tandis que les autres se relevaient alternativement pour le travail, on put assez promptement faire face à l’ennemi ; pendant ce temps, les uns ramenèrent les tours en arrière, les autres coupèrent la terrasse pour intercepter le feu, enfin toute l’armée accourut pour éteindre l’incendie.

Le jour commençait et l’on combattait encore sur tous les points ; les assiégés avaient d’autant plus l’espoir de vaincre, que les mantelets protégeant les approches des tours étaient brûlés (deustos pluteos turrium)[18], et qu’ainsi les Romains, forcés de marcher à découvert, pouvaient difficilement arriver jusqu’aux ouvrages incendiés. Persuadés que le salut de la Gaule dépendait de cette heure suprême, les barbares remplaçaient sans cesse les troupes fatiguées. Alors se passa un fait digne de remarque : devant la porte de l’oppidum était un Gaulois qui jetait dans le feu, en face d’une tour romaine, des boules de suif et de poix ; un trait parti d’un scorpion[19] le frappa au côté droit et le tua. Le plus proche le remplace aussitôt, et périt de même ; un troisième lui succède, puis un quatrième, et le poste n’est abandonné qu’après l’extinction du feu et la retraite des assaillants.

Après tant d’efforts infructueux, les Gaulois résolurent le lendemain d’obéir à l’ordre de Vercingétorix et d’évacuer la place. Son camp n’étant pas éloigné, ils espéraient, à la faveur de la nuit, s’échapper sans grandes pertes, comptant sur un marais continu pour protéger leur retraite. Mais les femmes, désespérées, s’efforcent de les retenir, et, voyant leurs supplications impuissantes, tant la crainte étouffe la pitié, elles avertissent par des cris les Romains et obligent ainsi les Gaulois à renoncer à la fuite projetée.

Le lendemain César fit avancer une tour et poursuivre les travaux avec vigueur ; une pluie abondante et la négligence des ennemis à garder la muraille l’engagèrent à tenter un assaut. Il ordonna alors de ralentir le travail sans l’interrompre complètement, afin de ne pas éveiller les soupçons, rassembla ses légions en armes, à l’abri derrière les galeries couvertes (vineas), et leur annonça qu’elles allaient recueillir le fruit de tant de fatigues. Il promit des récompenses aux premiers qui escaladeraient l’enceinte, et donna le signal. Les Romains s’élancèrent aussitôt de toutes parts, et couronnèrent la muraille.

Les ennemis, épouvantés de cette attaque imprévue et précipités du haut des murs et des tours, se réfugièrent sur les places publiques, se formèrent en coins, afin de présenter une résistance de tous côtés ; ruais, lorsqu’ils virent que les Romains se gardaient bien de descendre dans la ville, et en faisaient le tour sur les remparts, ils craignirent d’être enfermés, jetèrent leurs armes et s’enfuirent vers l’autre extrémité de l’oppidum (où sont aujourd’hui les faubourgs Taillegrain et Saint-Privé). La plupart furent tués près des portes, dont ils encombraient l’étroite issue, les autres hors de la ville par la cavalerie. Nul parmi les soldats romains ne songeait au pillage. Irrités par le souvenir du massacre de Genabum et par les fatigues du siège, ils n’épargnèrent ni vieillards, ni femmes, ni enfants. Sur environ quarante mille combattants, à peine huit cents fuyards purent rejoindre Vercingétorix. Celui-ci, dans la crainte que leur présence, s’ils arrivaient en masse, n’excitât une sédition, avait envoyé au loin, vers le milieu de la nuit, à leur rencontre, des hommes dévoués et les principaux chefs, pour les répartir par fractions dans le campement affecté à chaque peuplade.

Le jour suivant Vercingétorix chercha, dans une assemblée générale, à ranimer le courage de ses compatriotes en attribuant le succès des Romains à leur supériorité dans l’art des sièges, inconnu aux Gaulois. Il leur dit que ce revers ne devait pas les abattre ; que son avis, ils le savaient bien, n’avait jamais été de défendre Avaricum ; qu’une éclatante revanche les consolerait bientôt ; que, par ses soins, les pays séparés de la cause commune allaient entrer dans son alliance, animer la Gaule d’une même pensée, et cimenter une union capable de résister au monde entier. Puis cet intrépide défenseur de l’indépendance nationale montre son Génie en profitant même d’une circonstance malheureuse pour assujettir ses troupes indisciplinées aux rudes travaux de la guerre, et parvient à les convaincre de la nécessité de retrancher leur camp à la manière des Romains, afin de se mettre à l’abri des surprises.

La constance de Vercingétorix, après un si grand revers, et la prévoyance dont il avait fait preuve en conseillant, dès le commencement de la guerre, de brûler, et plus tard d’abandonner Avaricum, accrurent encore son influence. Les Gaulois fortifièrent donc, pour la première fois, leur camp, et leur courage se raffermit tellement qu’ils furent prêts à supporter toutes les épreuves.

Fidèle à ses engagements, Vercingétorix mit tout en oeuvre pour gagner à sa cause les autres États de la Gaule et pour séduire les chefs par des présents et des promesses ; à cet effet, il leur envoya des affidés zélés et intelligents. Il fit habiller et armer de nouveau les hommes qui s’étaient enfuis d’Avaricum, et, pour réparer ses pertes, il exigea des divers États un contingent à époque fixe et des archers, qui étaient en grand nombre dans la Gaule. En même temps Teutomatus, fils d’Ollovicon, roi des Nitiobriges, dont le père avait reçu du sénat le titre d’ami, vint le joindre avec une cavalerie nombreuse, levée dans son pays et dans l’Aquitaine. César séjourna quelque temps à Avaricum, où il trouva de grands approvisionnements et où l’armée se remit de ses fatigues[20].

— V — Arrivée de César à Decetia et marche vers l’Auvergne

L’hiver allait finir, et la saison invitait à continuer les opérations militaires. Comme César se disposait à marcher vers l’ennemi, soit pour l’attirer hors des marais et des bois, soit pour l’y enfermer, les principes des Éduens vinrent le prier de mettre un terme à des dissensions qui menaçaient de dégénérer chez eux en guerre civile. La situation était des plus graves. En effet, d’après les anciens usages, l’autorité suprême n’était conférée qu’à un magistrat unique nommé pour un an. En ce moment, néanmoins, il s’en présentait deux, qui se disaient l’un et l’autre légalement élus. Le premier était Convictolitavis, jeune homme d’une naissance illustre ; le second, Cotus, issu d’une très ancienne famille, puissant aussi par son crédit personnel, ses alliances, et dont le frère, Valetiacus, avait, l’année précédente, rempli la même charge. Le pays était en armes, le sénat divisé ainsi que le peuple, chacun des prétendants à la tête de ses clients. L’autorité de César pouvait seule empêcher la guerre civile.

Le général romain crut essentiel de prévenir les troubles d’un État important, étroitement lié à la République, et où le parti le plus faible ne manquerait pas d’appeler Vercingétorix à son aide. Aussi, malgré l’inconvénient de suspendre les opérations militaires et de s’éloigner de l’ennemi, il résolut de se rendre chez les Éduens, dont le premier magistrat ne pouvait, d’après les lois, sortir du territoire. Ayant tenu ainsi à prouver le respect qu’il portait à leurs institutions, il arriva à Decetia (Decize, dans le Nivernais), où il fit comparaître le sénat et les deux prétendants[21]. Presque toute la nation s’y transporta. César acquit la conviction que l’élection de Cotus était le résultat d’une intrigue de la minorité, l’obligea à se démettre, et maintint Convictolitavis, élu par les prêtres selon les formes légales et les coutumes du pays.

Après cette décision, il engagea les Éduens à oublier leurs querelles, à se vouer tout entiers à la guerre ; la Gaule une fois soumise, il les récompenserait de leurs sacrifices. Il exigea d’eux toute leur cavalerie et dix mille fantassins, se proposant de les distribuer de manière à assurer le service des vivres. Il partagea ensuite son armée en deux corps. Labienus, détaché avec deux légions et une partie de la cavalerie, eut ordre de prendre à Sens les deux autres légions qui y avaient été laissées et de marcher, à la tête de ces quatre légions, contre les Parisiens, que Vercingétorix avait entraînés dans la révolte.

De son côté César résolut d’envahir, avec les six autres légions et le reste de la cavalerie, le pays même des Arvernes, foyer de l’insurrection. Il partit de Decetia et se dirigea sur Gergovia, principal oppidum de ce peuple.

Après la prise d’Avaricum, Vercingétorix, se doutant des projets ultérieurs de César, s’était rapproché de l’Allier, que les Romains étaient obligés de traverser pour parvenir à Gergovia, et, à la nouvelle de leur marche, il avait fait rompre tous les ponts.

César, arrivé sur l’Allier, vers Moulins, en descendit le cours par la rive droite. Vercingétorix s’achemina sur la rive opposée. Les deux armées étaient en vue, les camps presque en face l’un de l’autre, et les éclaireurs gaulois, surveillant la rive gauche, empêchaient les Romains d’établir un pont. La position de ces derniers était difficile, car l’Allier, guéable seulement en automne, pouvait retarder longtemps leur passage[22]. Pour surmonter cet obstacle, César eut recours à un stratagème : il alla camper dans un lieu couvert de bois, vis-à-vis les restes d’un des ponts que Vercingétorix avait fait détruire (probablement à Varennes). Il y demeura caché le lendemain avec deux légions, et fit partir le surplus des troupes, ainsi que les bagages, dans l’ordre accoutumé. Mais, pour présenter à l’ennemi l’apparence de six légions, il avait divisé en six corps les quarante cohortes ou quatre légions envoyées en avant[23]. Elles reçurent l’ordre de marcher aussi longtemps que possible, afin d’attirer Vercingétorix, et, à l’heure où César présuma qu’elles étaient arrivées à leur campement, il fit rétablir le pont sur les anciens pilots, dont la partie inférieure était encore intacte. L’ouvrage bientôt terminé, les deux légions restées avec lui passèrent la rivière, et, après avoir choisi une position favorable, il rappela le gros (le son armée, qui le rejoignit pendant la nuit[24]. Informé de cette manoeuvre, Vercingétorix, craignant d’être amené à combattre malgré lui, prit les devants en toute hâte pour occuper l’oppidum des Arvernes.

De l’endroit où il se trouvait, et que nous pensons être Varennes[25], César parvint à Gergovia en cinq étapes ; le jour même de son arrivée, après une légère escarmouche de cavalerie, il reconnut la position de la ville. Comme elle était bâtie sur une très haute montagne d’un difficile accès, il crut impossible de l’enlever de vive force ; il résolut de la bloquer et de n’en commencer l’investissement qu’après avoir assuré les vivres.

— VI — Blocus de Gergovia

L’oppidum des Arvernes était situé à 6 kilomètres au sud de Clermont-Ferrand, sur la montagne qui a conservé le nom de Gergovia. Son sommet, élevé de 740 mètres environ au-dessus du niveau de la mer, de 380 au-dessus de la plaine, forme un plateau de 1.500 mètres de long sur plus de 500 mètres de large. Le versant septentrional et celui de l’est présentent des pentes tellement abruptes, qu’elles défient l’escalade. Le versant sud a un tout autre caractère : on peut le comparer à un immense escalier, dont les gradins seraient de vastes terrasses peu inclinées et d’une largeur qui, en certains endroits, s’étend jusqu’à 150 mètres.

La montagne de Gergovia se rattache à l’ouest, par un col étroit de 120 mètres de largeur appelé les Goules, aux hauteurs de Risolles, massif accidenté, dont le plateau se trouve à une quarantaine de mètres, en moyenne, au-dessous de celui de Gergovia. A l’ouest se détachent le Montrognon et le Puy Giroux. Cette dernière montagne est séparée de celle de Risolles par une gorge assez profonde, dans laquelle est bâti le village d’Opme. En face du versant méridional de Gergovia, au pied même de la montagne, s’élève une colline très escarpée, appelée la Roche-Blanche. Son point culminant est à 180 mètres au-dessous du plateau. Deux ruisseaux, l’Auzon et l’Artières[26], affluents de l’Allier, coulent, l’un au sud, l’autre au nord de Gergovia. Enfin un terrain bas, situé à l’est, indique la place de l’ancien marais de Sarlièves, desséché depuis le XVIIe siècle.

César établit son camp près de l’Auzon, sur les ondulations de terrain qui s’étendent au nord du village d’Orvet et jusqu’à l’ancien marais de Sarlièves. Ces ondulations forment un glacis naturel vers la plaine, qu’elles dominent de 30 mètres environ ; du côté du ruisseau de l’Auzon elles se terminent en petites presque insensibles. Le camp occupait une partie du plateau et du versant septentrional[27].

Vercingétorix avait rangé les contingents de chaque pays séparément, à de faibles intervalles, sur les versants méridionaux de la montagne de Gergovia et du massif de Risolles qui regardent l’Auzon ; ils couvraient toutes les hauteurs qui se relient à la montagne principale, et présentaient, dans l’espace que l’œil pouvait embrasser, un aspect formidable[28]. Ses camps principaux étaient situés entre l’enceinte de l’oppidum et un mur de grosses pierres, haut de six pieds, qui s’étendait à mi-côte.

Chaque jour, au lever du soleil, les chefs composant le conseil de Vercingétorix se rendaient auprès de lui pour faire leur rapport ou recevoir ses ordres. Chaque jour aussi, dans de légers engagements[29], il éprouvait le courage de sa cavalerie, entremêlée d’archers. Les Gaulois occupaient, comme poste avancé, par une garnison assez faible, la Roche-Blanche, qui, escarpée de trois côtés, offrait une position extrêmement forte ; César jugea qu’en s’emparant de cette colline il priverait presque entièrement de fourrage et d’eau les Gaulois, qui ne pourraient plus alors descendre à l’Auzon, le seul ruisseau considérable des environs. Il sortit du camp dans le silence de la nuit, chassa ce poste avant qu’il pût être secouru de la ville, s’empara de la position et y plaça deux légions. La Roche-Blanche devint son petit camp[30] ; il fut relié au grand par un double fossé de 12 pieds qui permit de communiquer en sûreté, même isolément, sans crainte d’être surpris par l’ennemi.

Pendant ce temps, l’Éduen Convictolitavis, qui, on l’a vu, devait à César la suprême magistrature, ébranlé par l’argent des Arvernes, résolut d’abandonner le parti des Romains, et entra en relation avec plusieurs jeunes gens, à la tête desquels étaient Litavicus et ses frères, issus d’une illustre famille. Il partage avec eux le prix de sa trahison, les exhorte à se rappeler que, nés libres, ils sont faits pour commander dans leur pays, leur démontre que la tiédeur des Éduens retarde seule l’insurrection générale, qu’ils doivent préférer à tout l’indépendance de leur patrie. Séduits par de pareils discours et par l’appât de l’or, ces jeunes gens ne s’occupent plus que des moyens d’exécuter leur projet ; se défiant néanmoins des dispositions du peuple à se laisser entraîner à la guerre, ils décident que Litavicus prendra le commandement des dix mille hommes qui doivent rejoindre l’armée romaine, et les excitera à la révolte en route, tandis que ses frères se rendront d’avance auprès de César.

Litavicus se mit en marche. Arrivé à trente milles de Gergovia (probablement à Serbannes), il arrête ses troupes, les rassemble, et, semant le bruit que César a fait massacrer la noblesse ainsi que les chevaliers éduens qui étaient à sa solde, entre autres, Eporedorix et Viridomare, il leur persuade facilement d’aller se joindre aux Arvernes à Gergovia, au lieu de se rendre au camp des Romains. Niais avant de prendre cette détermination, il livre au pillage un convoi de vivres qui marchait sous sa protection, fait périr dans les supplices les Romains qui le conduisaient ; il envoie ensuite des messagers pour soulever, au moyen de la même imposture, tout le pays des Éduens. Eporedorix et Viridomare, dont il avait faussement annoncé la mort, étaient auprès de César, qui, par faveur spéciale, avait élevé ce dernier d’un rang ; infime à une haute dignité. Eporedorix, informé du dessein de Litavicus, vint au milieu de la nuit en instruire le proconsul, le suppliant de ne pas permettre que la folie de quelques jeunes gens détachât son pays de l’alliance romaine. Il serait trop tard lorsque tant de milliers d’hommes auraient embrassé le parti contraire.

D’autant plus affecté de cette nouvelle, qu’il avait toujours favorisé les Éduens, César prend sur-le-champ quatre lugions sans bagages et toute la cavalerie ; il ne se donne pas le temps de rétrécir l’enceinte des deux camps, car tout dépend de la célérité. Son lieutenant, C. Fabius, est laissé pour les garder avec deux légions. Il donne ordre d’arrêter les frères de Litavicus et apprend qu’ils viennent de passer t l’ennemi. Ses soldats, encouragés à supporter les fatigues de la marche, le suivent avec ardeur, et à vingt-cinq milles environ de Gergovia (près de Randan, sur la route que Litavicus devait suivre pour rejoindre Vercingétorix) ils rencontrent les Éduens. La cavalerie, envoyée en avant, a l’ordre de leur barrer le chemin sans se servir de ses armes. Eporedorix et Viridomare, qu’on avait fait passer pour morts, sortent des rangs, parlent à leurs concitoyens et sont reconnus. Dès que l’imposture de Litavicus est découverte, les Éduens jettent leurs armes, implorent leur grâce et l’obtiennent. Litavicus s’enfuit à Gergovia avec ses clients, qui jamais en Gaule n’abandonnaient leurs patrons, même dans la plus mauvaise fortune.

César envoya chez les Éduens pour leur représenter combien il avait été généreux envers des hommes que le droit de la guerre l’autorisait à mettre à mort, et, après trois heures de repos données, la nuit, à son armée, il retourna à ses quartiers devant Gergovia. A moitié chemin, des cavaliers vinrent lui apprendre le danger que courait Fabius. Les camps avaient été attaqués par des troupes se renouvelant sans cesse. Les Romains étaient épuisés par un travail incessant, car la grande étendue de l’enceinte les forçait à rester continuellement sur le vallum. Les flèches et les traits de toutes sortes lancés par les barbares avaient blessé beaucoup de monde ; mais, en revanche, les machines avaient été d’un grand secours pour soutenir la défense. Après la retraite des ennemis, Fabius, s’attendant à,être encore attaqué le lendemain, s’était empressé de faire obstruer les portes du grand camp, à l’exception de deux, et d’ajouter tin clayonnage à la palissade. Sur ces informations, César hâta sa marche, et, secondé par l’ardeur des soldats, arriva au camp avant le lever du soleil, ayant parcouru 50 milles ou 74 kilomètres en vingt-quatre heures[31].

Pendant que ces événements se passaient à Gergovia, les Éduens, trompés à leur tour par la nouvelle qu’avait répandue Litavicus, se jettent sur les citoyens romains, pillent leurs biens, tuent les uns et traînent les autres en prison. Convictolitavis pousse encore à ces violences. Le tribun militaire M. Aristius, en route pour rejoindre sa légion, ainsi que les marchands étrangers qui résidaient dans le pays, sont contraints de sortir de Cabillonum (Chalon-sur-Saône). On leur promet une sauvegarde ; mais, à peine en chemin, ils sont assaillis et dépouillés. Ils se défendent, et leur résistance, qui dure pendant vingt-quatre heures, attire contre eux une plus grande multitude. Cependant, dès que les Éduens apprennent la soumission de leurs troupes, ils mettent tout en œuvre pour obtenir leur pardon ; ils ont recours à Aristius, rejettent sur un petit nombre la cause du désordre, font rechercher, pour les rendre, les biens pillés, confisquent ceux de Litavicus et de ses frères, et envoient des députés à César pour se justifier. Leur but, en agissant ainsi, était d’obtenir la libre disposition de leurs troupes, car la conscience de leur trahison, et la crainte du châtiment les faisaient au même moment conspirer en secret avec les États voisins.

Quoique informé de ces menées, César reçut leurs députés avec bienveillance, leur déclara qu’il ne rendait pas la nation responsable de la faute de quelques-uns, et que ses sentiments pour les Éduens n’étaient pas changés. Néanmoins, comme il prévoyait une insurrection générale de la Gaule, qui l’envelopperait de tous les côtés, il songea sérieusement à abandonner Gergovia, et à opérer de nouveau la concentration de toute son armée ; mais il lui importait que sa retraite, causée par la seule crainte d’une défection générale, ne ressemblât pas à une fuite.

Au milieu de ces préoccupations, les assiégés lui offrirent une chance favorable dont il voulut profiter. S’étant rendu au petit camp pour visiter les travaux, il s’aperçut qu’une colline (faisant partie du massif de Risolles), dont les masses ennemies dérobaient presque la vue les jours précédents, était dégarnie de troupes. Étonné de ce changement, il en demanda la cause aux transfuges qui chaque jour venaient en foule se rendre à lui. Tous s’accordèrent à dire, comme ses éclaireurs le lui avaient déjà rapporté, que le dos de la montagne à laquelle appartenait cette colline (croupe des hauteurs de Risolles) était presque plat, se reliait à la ville et y donnait accès par un col étroit et boisé. Ce point inquiétait particulièrement l’ennemi ; car si les Romains, déjà maîtres de la Roche-Blanche, s’emparaient du massif de Risolles, les Gaulois se trouveraient presque entièrement investis, et ne pourraient plus sortir pour aller au fourrage. Voilà pourquoi Vercingétorix s’était décidé à fortifier ces hauteurs et y avait appelé toutes ses troupes[32].

D’après ces renseignements, César envoie dans cette direction, vers le milieu de la nuit, plusieurs détachements de cavalerie, avec ordre de battre, à grand bruit, au pied des hauteurs de Risolles, le pays dans tous les sens. Dès le point du jour, il fait sortir du camp principal beaucoup de chevaux et de mulets déchargés de leurs bâts, et les fait monter par des muletiers, qui prennent des casques pour se donner l’apparence de cavaliers. Il leur recommande de contourner les collines, et quelques cavaliers qui leur sont adjoints ont l’ordre de se répandre au loin pour augmenter l’illusion. Enfin ils doivent tous, par un long circuit, tendre vers les lieux indiqués. Ces mouvements étaient aperçus de la ville, d’où la vue plongeait sur le camp, mais à une trop grande distance pour distinguer exactement les objets. César dirige vers le même massif une légion qui, après s’être un peu avancée, s’arrête dans un fond et affecte de se cacher dans les bois (du côté de Chanonat) pour simuler une surprise. Les soupçons des Gaulois redoublent ; ils portent toutes leurs forces sur l’endroit menacé. César, voyant les camps ennemis dégarnis, fait couvrir les insignes militaires (plumet, boucliers, etc.), baisser les étendards et passer ses troupes par petits détachements du grand camp au petit, derrière l’épaulement du double fossé de communication, de manière qu’elles ne puissent être aperçues de l’oppidum[33] ; il instruit de ses intentions les lieutenants placés à la tête des légions, leur recommande de veiller à ce que le soldat ne se laisse pas emporter par l’ardeur du combat ou l’espoir du butin, attire leur attention sur les difficultés du terrain : la célérité, dit-il, peut seule permettre de les surmonter ; enfin il s’agit d’un coup de main et non d’un combat. Ces dispositions prescrites, il donne le signal, et fait en même temps partir les Éduens du grand camp avec ordre de gravir les pentes orientales de la montagne de Gergovia pour opérer une diversion sur la droite.

La distance du mur de l’oppidum au pied de la montagne, où le terrain est presque plat, était de douze cents pas (1.780 mètres) suivant la ligne la plus directe ; mais le trajet devenait plus long à cause des détours qu’on était obligé de faire pour adoucir la montée[34]. Vers le milieu du versant méridional, et dans le sens de sa longueur, les Gaulois, profitant des accidents du terrain, avaient, ainsi que nous l’avons dit, élevé nu mur en grosses pierres, liant de six pieds, obstacle sérieux en cas d’attaque. La partie inférieure des pentes était restée libre ; mais la partie supérieure, jusqu’au mur de l’oppidum, était occupée par des camps très resserrés. Au signal donné., les Romains atteignent rapidement le mur, le franchissent, s’emparent de trois camps avec une telle promptitude, que Teutomatus, roi des Nitiobriges, surpris dans sa tente, où il reposait au milieu du jour, s’enfuit à moitié nu ; il eut son cheval blessé, et n’échappa qu’avec peine aux mains des assaillants.

César, satisfait de ce succès, ordonna de sonner la retraite, et fit faire halte à la 10e légion, qui l’accompagnait (d’après l’examen du terrain, l’endroit où se trouvait César est le mamelon qui s’élève à l’ouest du village de Merdogne). Mais les soldats des autres légions, séparés de lui par un assez grand ravin, n’entendirent pas la trompette. Quoique les tribuns et les lieutenants s’efforçassent de les retenir, entraînés par l’espoir d’une facile victoire et par le souvenir de leurs succès passés, ils ne crurent rien d’insurmontable à leur courage et s’opiniâtrèrent à la poursuite de l’ennemi jusqu’aux murs et aux portes de l’oppidum.

Alors une immense clameur s’élève dans la ville. Les habitants des quartiers les plus reculés la croient envahie et se précipitent hors de l’enceinte. Les mères de famille jettent aux Romains, du haut du rempart, leurs objets précieux, et, le sein nu, les mains tendues et suppliantes, les conjurent de ne pas massacrer les femmes et les enfants, comme à Avaricum. Plusieurs même, se laissant glisser le long du mur, se rendent. aux soldats. L. Fabius, centurion de la 8e légion, excité par les récompenses d’Avaricum, avait juré de monter le premier à l’assaut ; il se fait soulever par trois soldats de son manipule, atteint le haut de la muraille, et, à son tour, les aide à y parvenir l’un après l’autre.

Cependant les Gaulois qui, on l’a vu, s’étaient portés à l’ouest de Gergovia pour élever des retranchements, entendent les cris partis de la ville ; des messages répétés leur annoncent la prise de l’oppidum. Aussitôt ils accourent en se faisant précéder de leur cavalerie. A mesure qu’il arrive, chacun se range sous la muraille et se joint aux combattants, dont le nombre grossit à chaque instant, et les mêmes femmes qui tout à l’heure imploraient la pitié des assiégeants, excitent contre eux les défenseurs de Gergovia en étalant leurs cheveux épars à la façon gauloise et en montrant leurs enfants. Le lieu, le nombre, tout rendait la lutte inégale ; les Romains, fatigués de leur course et de la durée du combat, résistaient avec peine à des troupes encore intactes.

Cette situation critique inspira des craintes à César ; il ordonna à T. Sextius, laissé à la garde du petit camp, de faire sortir promptement les cohortes et de prendre position au pied de la montagne de Gergovia, sur la droite des Gaulois, afin de soutenir les Romains s’ils étaient repoussés, et d’arrêter la poursuite de l’ennemi. Lui-même, portant la 10e légion un peu en arrière[35] de l’endroit où il l’avait établie, attendit l’issue de l’affaire.

Lorsque la lutte était le plus acharnée, parurent tout à coup, sur le flanc droit des Romains, les Éduens qui avaient été envoyés pour opérer une diversion par un autre côté. La ressemblance de leurs armes avec celles des Gaulois causa une vive inquiétude ; et, quoiqu’ils eussent l’épaule droite nue (dextris humeris exsertis), signe ordinaire des troupes alliées, on crut à une ruse de guerre. Au même moment, le centurion L. Fabius et ceux qui l’avaient suivi sont enveloppés et précipités du haut de la muraille. M. Petronius, centurion de la même légion, s’efforce de briser les portes, mais, accablé par le nombre, il se dévoue au salut de ses soldats et se fait tuer pour leur donner le temps de rejoindre leurs enseignes. Pressés de toutes parts, les Romains sont rejetés des hauteurs après avoir perdu quarante-six centurions ; cependant la 10e légion, placée en réserve sur un terrain plus uni, arrête les ennemis trop ardents à la poursuite. Elle est soutenue par les cohortes de la 13e, qui étaient venues occuper un poste dominant (le Puy de Marmant), sous les ordres de T. Sextius. Dès que les Romains eurent gagné la plaine, ils se rallièrent et firent face à l’ennemi. Quant à Vercingétorix, arrivé au pied de la montagne, il n’osa pas s’avancer plus loin et ramena ses troupes dans les retranchements. Cette journée coûta à César près de sept cents hommes[36].

Le lendemain César assembla ses troupes, réprimanda leur témérité et leur soif du pillage ; il leur reprocha « d’avoir voulu juger par elles-mêmes du but à atteindre comme des moyens d’attaque, et de n’avoir écourté ni le signal de la retraite, ni les exhortations des tribuns et des lieutenants ; il fit ressortir tout ce que les accidents de terrain avaient causé de difficultés, enfin il leur rappela sa conduite près d’Avaricum, où, en présence d’un ennemi sans chef et sans cavalerie, il avait renoncé à une victoire certaine plutôt que de s’exposer à une perte, même légère, dans une, position désavantageuse. :butant il admirait leur bravoure, que n’avaient arrêtée ni les retranchements, ni l’escarpement des lieux, ni les murailles, autant il blâmait leur désobéissance et leur présomption de se croire plus habiles que leur général à peser les chances de succès et à pressentir l’issue de l’événement. Il demandait aux soldats la soumission et la discipline, non moins que la fermeté et la bravoure, et, pour relever leur moral, il ajoutait qu’il fallait imputer leur insuccès aux obstacles du terrain bien plus qu’à la valeur de l’ennemi[37].

— VII — Observations

Dans le récit qu’on vient de lire, et qui est la reproduction presque littérale des Commentaires. César déguise un échec avec habileté. Évidemment il se flattait de prendre d’assaut Gergovia par un coup de main, avant que les Gaulois, attirés par une fausse attaque à l’ouest de la ville, eussent eu le temps de revenir la défendre. Trompé dans son espoir, il fit sonner la retraite, mais trop tard pour qu’elle pût s’exécuter en bon ordre. César ne paraît pas sincère lorsqu’il déclare avoir atteint sou but au moment de l’arrivée de ses soldats au pied de la muraille. Il n’a pas dû en être ainsi, car à quoi pouvait lui servir la prise des camps presque vides de troupes, si elle ne devait pas avoir pour conséquence la reddition de la ville elle-même ? La déroute, à ce qu’il paraît, fut complète ; selon les uns, César aurait été un instant prisonnier des Gaulois ; selon les autres, il aurait perdu seulement sou épée. Servius rapporte en effet cette anecdote peu compréhensible : lorsque le général romain était emmené par les Gaulois, l’un d’eux se mit à crier César, ce qui signifiait en gaulois laisse-le aller, et ainsi il échappa[38]. Plutarque donne une autre version[39] : Les Arvernes, dit-il, montrent encore une épée suspendue dans un de leurs temples, qu’ils prétendent être une dépouille prise sur César. Il l’y vit lui-même dans la suite et ne fit qu’en rire. Ses amis l’engageaient à la reprendre, mais il ne le voulut pas, prétendant qu’elle était devenue une chose sacrée. Cette tradition prouve qu’il était assez grand pour supporter le souvenir d’une défaite, bien différent en cela de Cicéron, que nous avons vu enlevant furtivement du Capitole la plaque d’airain où était gravée la loi qui l’avait exilé.

— VIII — César quitte Gergovia pour rejoindre Labienus

César, après l’échec subi devant Gergovia, persista d’autant plus dans ses projets de départ ; mais, ne voulant pas avoir l’air de s’enfuir, il fit sortir ses légions et les rangea en bataille sur un terrain avantageux. Vercingétorix ne se laissa -pas attirer dans la plaine ; la cavalerie seule engagea le combat : il fut favorable aux Romains, qui ensuite rentrèrent au camp. Le lendemain la même épreuve se renouvela avec le même succès. Pensant avoir assez fait pour abattre la jactance des Gaulois comme pour raffermir le courage des siens, César quitta Gergovia et se dirigea vers le pays des Éduens. Ce mouvement de retraite n’attira pas les ennemis à sa poursuite ; il arriva le troisième jour (c’est-à-dire le second jour de marche, à partir de l’assaut de Gergovia) sur les bords de l’Allier, reconstruisit un des ponts, sans doute à Vichy, et s’empressa de passer la rivière, afin de la mettre entre lui et Vercingétorix.

Là, Viridomare et Eporedorix lui exposèrent la nécessité de leur présence chez les Éduens afin de maintenir le pays dans l’obéissance et d’y devancer Litavicus, parti avec toute la cavalerie pour le soulever. Malgré les preuves nombreuses de leur perfidie, et la pensée que le départ de ces deux chefs hâterait la révolte, il ne crut pas devoir les retenir, voulant éviter jusqu’à l’apparence de la violence ou de la crainte. Il se borna à leur rappeler les services rendus par lui à leur pays, et l’état de dépendance et d’abaissement d’où il les avait tirés pour les élever à un haut degré de puissance et de prospérité, puis il les congédia et ils se rendirent à Noviodunum (Nevers). Cette ville des Éduens était située, sur les bords de la Loire, dans une position favorable. Elle renfermait les otages de la Gaule, les subsistances, le trésor public, presque tous les bagages du général et de l’armée, enfin un nombre considérable de chevaux achetés en Italie et en Espagne. Eporedorix et Viridomare y apprirent, à leur arrivée, le soulèvement du pays, la réception de Litavicus dans l’importante ville de Bibracte par Convictolitavis et une grande partie du sénat, ainsi que les démarches tentées pour entraîner leurs concitoyens dans la cause de Vercingétorix. L’occasion leur paraît propice, ils massacrent les gardiens du dépôt de Noviodunum et les marchands romains, se partagent les chevaux et l’argent, brûlent la ville, envoient les otages à Bibracte, chargent sur des bateaux tout le blé qu’ils peuvent emporter, et détruisent le reste par l’eau et le feu ; ensuite ils rassemblent des troupes dans les environs, placent des postes le long de la Loire, répandent partout leur cavalerie pour intimider les Romains, leur couper les vivres, les obliger, par la disette, à se retirer dans la Narbonnaise, espoir qui semble d’autant mieux fondé que la Loire, grossie par la fonte des neiges, ne paraissait guéable en aucun endroit.

César fut informé de ces événements pendant sa marche de l’Allier vers la Loire. Jamais sa situation n’avait été plus critique. Sous le coup d’un grave échec, séparé de Labienus par une distance de plus de quatre-vingts lieues et par des pays révoltés, il était entouré de tous côtés par l’insurrection : il avait sur ses derrières les Arvernes, exaltés par le récent succès de Gergovia ; sur sa gauche, les Bituriges, irrités du sac d’Avaricum ; devant lui, les Éduens prêts à lui disputer le passage de la Loire. Devait-il persévérer dans son projet ou rétrograder vers la Province ? Il ne pouvait se résoudre à ce dernier parti, car non seulement cette retraite eût été honteuse et le passage des Cévennes plein de difficultés, mais il éprouvait surtout la plus vive anxiété pour Labienus et les légions qu’il lui avait confiées. Il persévéra donc dans ses premières résolutions ; et, afin de pouvoir au besoin construire un pont sur la Loire avant que les forces ennemies se fussent accrues, il se dirigea vers ce fleuve à marches forcées de jour et de nuit, et arriva à l’improviste à Bourbon-Lancy[40]. Bientôt des cavaliers découvrirent un gué que la nécessité fit regarder comme praticable, quoique le soldat n’eût hors de l’eau que les épaules et les bras pour porter ses armes. La cavalerie fut placée en amont afin de rompre le courant, et l’armée passa sans encombre avant que l’ennemi fût revenu de sa première surprise. César trouva le pays couvert de moissons et de troupeaux, qui approvisionnèrent largement l’armée, et se dirigea vers le pays des Sénonais[41].

— IX — Expédition de Labienus contre les Parisiens

Tandis que le centre de la Gaule était le théâtre de ces événements, Labienus s’était porté avec quatre légions vers Lutèce, ville située dans une île de la Seine, oppidum des Parisiens. Après avoir laissé les bagages à Agedincum (Sens)[42], sous la garde des troupes récemment arrivées d’Italie pour remplir les vides, il suivit, à partir de Sens, la rive gauche de l’Yonne et de la Seine, voulant éviter tout cours d’eau important et toute ville considérable[43]. A la nouvelle de son approche, l’ennemi accourut en grand nombre des pays voisins. Le commandement fut confié à l’Aulerque Camulogène, élevé à cet honneur, malgré son grand âge, à cause de sa rare habileté dans l’art de la guerre. Ce chef, ayant remarqué qu’un marais très étendu se déversait dans la Seine et rendait impraticable toute la partie du pays arrosée par l’Essonne, disposa ses troupes le long de ce marais pour en défendre le passage.

Labienus, arrivé sur le bord opposé, fit avancer des galeries couvertes et essaya, au moyen de claies et de terre, d’établir un chemin à travers le marais : mais, rencontrant trop de difficultés, il forma le projet de surprendre le passage de la Seine à Melodunum (Melun), et, une fois sur la rive droite, de marcher vers Lutèce en gagnant de vitesse l’ennemi. Il sortit donc de son camp en silence, à la troisième veille (minuit), et, revenant sur ses pas, arriva à Melun, oppidum des Sénonais, situé, ainsi que Lutèce, dans une île de la Seine. Il s’empara d’une cinquantaine de bateaux, les joignit ensemble, les chargea de soldats, et sans coup férir entra dans la place. Effrayés de cette attaque soudaine, les habitants, dont une grande partie avait répondu à l’appel de Camulogène, n’opposèrent aucune résistance. Peu de jours auparavant, ils avaient coupé le pont qui unissait l’île à la rive droite ; Labienus le rétablit, le fit passer à ses troupes, et se dirigea vers Lutèce, où il arriva avant Camulogène. Il prit position vers l’endroit où est aujourd’hui Saint-Germain-l’Auxerrois. Camulogène, averti par ceux qui s’étaient enfuis de Melun, quitte sa position sur l’Essonne, retourne à Lutèce, ordonne de l’incendier et de couper les ponts, puis vient camper sur la rive gauche de la Seine, en face de l’oppidum, c’est-à-dire vers l’emplacement actuel de l’hôtel de Cluny.

Déjà le bruit courait que César avait levé le siège de Gergovia ; déjà se répandait la nouvelle de la défection des Éduens et des progrès de l’insurrection. Les Gaulois répétaient à l’envi que César, arrêté dans sa marche par la Loire, avait été contraint, faute de vivres, de se retirer vers la Province romaine. A peine les Bellovaques, dont la fidélité était douteuse, errent-ils appris le soulèvement des Éduens qu’ils rassemblèrent des troupes et se préparèrent ouvertement à la guerre.

A la nouvelle de tant d’événements contraires, Labienus sentit toute la difficulté de sa situation. Placé sur la rive droite de la Seine, il était menacé, d’un côté, par les Bellovaques, qui n’avaient qu’à passer l’Oise pour tomber sur lui ; de l’autre, par Camulogène, à la tête d’une armée exercée et prête à combattre ; enfin un grand fleuve, qu’il avait traversé à Melun, le séparait de Sens, où se trouvaient ses dépôts et ses bagages. Pour sortir de cette position périlleuse, il crut devoir changer ses plans : il renonça à tout mouvement offensif et résolut de revenir à son point de départ par un coup d’audace. Craignant, s’il reprenait le chemin qu’il avait d’abord suivi, de ne pouvoir plus franchir la Seine à Melun, parce que ses bateaux n’auraient remonté ce fleuve qu’avec peine, il se décida à surprendre le passage de la Seine en aval de Paris et à retourner à Sens par la rive gauche, en marchant sur le corps de l’armée gauloise. Vers le soir il convoqua un conseil et recommanda à ses officiers l’exécution ponctuelle de ses instructions. Il confia les bateaux qu’il avait amenés de Melun aux chevaliers romains, avec ordre de descendre la rivière à la fin de la première veille (dix heures), de s’avancer en silence l’espace de 4 milles (6 kil.), ce qui conduisait à la hauteur du village du Point-du-Jour, et de l’attendre. Les cinq cohortes les moins aguerries furent laissées à la garde du camp, et les cinq autres de la même légion reçurent l’ordre de remonter le fleuve sur la rivé droite au milieu de la nuit, avec tous les bagages, et d’attirer par le tumulte l’attention de l’ennemi. Des barques furent envoyées dans cette direction, ramant avec grand bruit. Lui-même, peu d’instants après, partit en silence avec les trois légions restantes, et se rendit en aval du fleuve, au lieu où l’attendaient les premiers bateaux.

Lorsqu’il y fut arrivé, un violent orage lui permit d’enlever à l’improviste les postes gaulois placés sur toute la rive. Les légions et la cavalerie eurent bientôt passé la Seine avec le concours des chevaliers. Le jour commençait lorsque l’ennemi apprit presque simultanément qu’une agitation inaccoutumée régnait dans le camp romain, qu’une colonne considérable remontait le fleuve, et que du même côté se faisait entendre un grand bruit de rames ; enfin, que plus loin, en aval, les troupes franchissaient la Seine dans des bateaux. Ces nouvelles firent penser aux Gaulois que les légions voulaient la traverser sur trois points, et que, troublées par la défection des Éduens, elles étaient décidées à se frayer de vive force un chemin par la rive gauche[44]. Camulogène partagea aussi ses troupes en trois corps : il laissa l’un en face du camp romain ; envoya le second, moins nombreux, dans la direction de Melodunum[45], avec ordre de régler sa marche sur celles des barques qui remontaient la Seine, et, à la tête du troisième, se porta à la rencontre de Labienus.

Au lever du soleil, les Romains avaient passé le fleuve, et l’armée ennemie parut en bataille. Labienus exhorte ses soldats à se rappeler leur ancienne valeur, tant de glorieux exploits, et à se croire, en allant au combat, sous les yeux de César, qui les a menés si souvent à la victoire ; puis il donne le signal. Dès le premier choc, la 7e légion, placée à l’aile droite, enfonce les ennemis ; mais à l’aile gauche, quoique la 12e légion eût transpercé de ses pilums les premiers rangs, les Gaulois se défendent avec acharnement, et pas un ne songe à fuir. Camulogène, au milieu d’eux, excite leur ardeur. La victoire était encore balancée, lorsque les tribuns de la 7e légion, informés de la position critique de l’aile gauche, portent leurs soldats sur les derrières de l’ennemi, et viennent le prendre en queue. Les barbares sont enveloppés, cependant aucun ne lâche pied ; tous se font tuer, et Camulogène périt avec eux. Les troupes gauloises laissées en face du camp de Labienus étaient accourues dès la première nouvelle du combat, et avaient occupé une colline (probablement celle de Vaugirard) ; mais elles ne soutinrent pas le choc des Romains victorieux, et furent entraînées dans la déroute générale ; tous ceux qui ne purent trouver un asile dans les bois ou sur les hauteurs furent taillés en pièces par la cavalerie.

Après cette bataille, Labienus retourna à Agedincum ; de là il se mit en route avec toutes ses troupes pour aller à la rencontre de César[46].

— X — Les Gaulois prennent l’offensive

La défection des Éduens donna à la guerre un plus grand développement. Des députés sont envoyés sur tous les points ; crédit, autorité, argent, tout est mis en œuvre pour soulever les autres États. Maîtres des otages que César leur avait confiés, les Éduens menacent de faire périr ceux qui appartiennent aux nations hésitantes. Une assemblée générale de la Gaule, convoquée à Bibracte, et où ne manquaient que les Rèmes, les Lingons et les Trévires, défère à Vercingétorix le commandement suprême, malgré l’opposition des Éduens, qui le réclament et qui, se voyant repoussés, commencent à regretter les bienfaits de César. Mais ils s’étaient prononcés pour la guerre, et n’osent plus se séparer de la cause commune. Eporedorix et Viridomare, jeunes gens de haute espérance, obéissent avec peine à Vercingétorix. Celui-ci exige d’abord des autres États qu’on lui livre des otages à jour fixe ; ordonne que la cavalerie, forte de 15.000 hommes, se réunisse auprès de lui ; déclare avoir à Bibracte assez d’infanterie, car son intention n’est pas de livrer une bataille rangée aux Romains, mais il se propose, avec une cavalerie nombreuse, d’intercepter leurs approvisionnements de grains et de fourrages. Il exhorte les Gaulois à incendier d’un commun accord leurs habitations et leurs récoltes, sacrifices bien faibles au prix de leur liberté. Ces mesures arrêtées, il demande aux Éduens et aux Ségusiaves, limitrophes de la Province romaine, de lever 10.000 fantassins ; leur envoie 800 chevaux, et donne le commandement de ces troupes au frère d’Eporedorix, avec ordre de porter la guerre chez les Allobroges. D’un autre côté, il fait marcher contre les Helviens les Gabales et les habitants des cantons arvernes limitrophes ; il charge les Butènes et les Cadurques de ravager le pars des Volces-Arécomices. En même temps il cherche à gagner secrètement les Allobroges, dans l’espérance que le souvenir de leurs anciennes luttes contre les Romains n’est pas encore effacé. Il promet à leurs chefs de l’argent, et à leur pars la souveraineté sur toute la Narbonnaise.

Pour parer à ces dangers, vingt-deux cohortes, levées dans la Province et commandées par le lieutenant Lucius César[47], devaient de tous côtés faire face à l’ennemi. Les Helviens, fidèles aux Romains, attaquèrent de leur propre mouvement leurs voisins en rase campagne ; mais, repoussés avec perte, et ayant eu à regretter la mort, de leurs chefs, entre autres celle de C. Valerius Donnotaurus, ils ne se hasardèrent plus hors de leurs murailles. Quant aux Allobroges, ils défendirent leur territoire avec ardeur en plaçant le long du Rhône un grand nombre de postes. La supériorité des Gaulois en cavalerie, l’interruption des communications, l’impossibilité de tirer des secours de l’Italie ou de la Province, engagèrent César à demander aux peuples germains au delà du Rhin, soumis les années précédentes, de la cavalerie et de l’infanterie légère accoutumées à combattre entremêlées. A leur arrivée, ne trouvant pas les cavaliers assez bien montés, il leur distribua les chevaux des tribuns, même ceux des chevaliers romains et des volontaires (evocati)[48].

— XI — Jonction de César et de Labienus. Bataille de la Vingeanne

La marche que suivit César après avoir franchi la Loire a été l’objet de nombreuses controverses. Cependant les Commentaires nous paraissent fournir de suffisantes données pour la déterminer avec précision. En abandonnant Gergovia, il avait pour but, comme il le dit lui-même, d’opérer sa jonction avec Labienus ; à cet effet, il se dirigea vers le pays des Sénonais après avoir passé la Loire à Bourbon-Lancy. De son côté, Labienus, revenu à Sens, s’étant porté à sa rencontre, leur jonction a dû nécessairement s’opérer sur un point de la ligne de Bourbon-Lancy à Sens ; ce point est, selon nous, Joigny. Campé non loin du confluent de l’Armançon et de l’Yonne, César pouvait facilement y recevoir le contingent qu’il attendait de Germanie.

L’armée romaine se composait de onze légions : la 1ère, prêtée par Pompée, et les 6e, 7e, 8e, 9e, 10e, 11e, 12e, 13e, 14e, 15e[49]. L’effectif de chacune d’elles devait varier de 4 à 5.000 hommes ; car, si nous voyons (liv. V, 49) qu’au retour de Bretagne deux légions ne comptaient ensemble que 7.000 hommes, leur effectif s’accrut bientôt par les renforts considérables arrivés à l’armée des Gaules en 702[50] ; la légion prêtée par Pompée était de 6.000 hommes[51], et la 13e, au moment de la guerre civile, avait dans ses rangs 5.000 soldats[52]. César disposait donc, pendant la campagne qui se termina par la prise d’Alésia, de 50.000 légionnaires, peut-être de 20.000 archers numides ou crétois, et de 5 ou 6.000 hommes de cavalerie, dont 2.000 Germains ; total, environ 15.000 hommes, sans compter les valets, qui étaient toujours très nombreux.

La réunion de ses troupes effectuée, César chercha, avant tout, à se rapprocher de la Province romaine pour être à portée de la secourir plus facilement ; il ne pouvait songer à prendre la route la plus directe, qui l’aurait conduit dans le pays des Éduens, un des foyers de l’insurrection ; il était donc forcé de passer par le territoire des Lingons, qui lui étaient restés fidèles, et de se rendre en Séquanie, où Besançon lui offrait une place d’armes importante. Il partit de Joigny, suivant la voie parcourue en marchant à la rencontre d’Arioviste (696), et l’hiver précédent, lorsqu’il s’était transporté de Vienne à Sens. Arrivé sur l’Aube à Dancevoir, il se dirigea vers la petite rivière de la Vingeanne, traversant, disent les Commentaires, la partie extrême du territoire des Lingons (per extremos Lingonum fines). Son intention était, sans doute, de franchir la Saône à Gray ou à Pontailler. Après huit jours de marche environ, il vint camper sur la Vingeanne, près de Longeau, à 12 kilomètres au sud de Langres.

Pendant que les Romains abandonnaient la Gaule soulevée pour se rapprocher de la Province, Vercingétorix avait rassemblé à Bibracte son armée, forte de plus de 80.000 hommes ; elle était venue en grande partie du pays des Arvernes et comptait dans ses rangs la cavalerie fournie par tous les États. Instruit de la marche de César, il partit, à la tête de ses troupes, pour lui barrer le chemin de la Séquanie. Passant, croyons-nous, par Arnay-le-Duc, Sombernon, Dijon, Thil-Châtel, il parvint sur les hauteurs d’Occey, de Sacquenay et de Montormentier, où il établit trois camps, à 10.000 pas (15 kil.) de l’armée romaine. Dans cette position, Vercingétorix interceptait les trois routes qui pouvaient conduire César vers la Saône, soit à Gray, soit à Pontailler, soit à Chalon[53]. Décidé à tenter la fortune, il convoque les chefs de la cavalerie. Le moment de la victoire est venu, leur dit-il ; les Romains s’enfuient dans leur Province et abandonnent la Gaule. Si cette retraite nous délivre aujourd’hui, elle n’assure ni la paix, ni le repos de l’avenir ; ils reviendront avec de plus grandes forces, et la guerre sera interminable. Il faut donc les attaquer dans l’embarras de leur marche ; car ou les légions s’arrêtent pour défendre leur long convoi, et elles ne pourront pas continuer leur route, ou, ce qui est plus probable, elles abandonnent les bagages pour ne penser qu’à leur salut, et elles perdront ce qui leur est indispensable en même temps que leur prestige. Quant à leur cavalerie, elle n’osera certainement pas s’éloigner de la colonne ; celle des Gaulois doit montrer d’autant plus d’ardeur que l’infanterie, rangée devant les camps, sera là pour intimider l’ennemi. Alors les cavaliers s’écrient : Que chacun, par un solennel serment, jure de ne plus revoir le toit paternel, ni sa femme, ni ses enfants, s’il n’a traversé deux fois les rangs ennemis ! La proposition fuit adoptée avec transport, et tous prêtèrent ce serment.

Le jour où Vercingétorix arrivait sur les hauteurs de Sacquenay[54], César, comme on l’a vu, campait sur la Vingeanne, près de Longeau. Ignorant la présence des Gaulois, il partit le lendemain eu colonne de route, les légions à une grande distance l’une de l’autre, séparées par leurs bagages. Son avant-garde, arrivée près de Dommarien, put alors apercevoir l’armée ennemie. Vercingétorix épiait, pour tomber sur les Romains, le moment où ils déboucheraient. Il avait partagé sa cavalerie en trois corps, et son infanterie était descendue des hauteurs de Sacquenay pour s’établir le long de la Vingeanne et du Badin. Dès que l’avant-garde ennemie paraît, Vercingétorix lui barre le passage avec un des corps de cavalerie, tandis que les deux autres se montrent en bataille sur les deux ailes des Romains. Pris à l’improviste, César divise aussi sa cavalerie en trois corps, et les oppose à l’ennemi. Le combat s’engage sur tous les points ; la colonne romaine s’arrête ; les légions sont amenées en ligne et les bagages placés dans les intervalles. Cette formation, où les légions étaient sans doute en colonne sur trois lignes, devait être facile à exécuter et présentait les avantages d’un carré. Partout où la cavalerie fléchit ou est trop vivement pressée, César la fait appuyer par des cohortes qu’il tire de la colonne pour les mettre en bataille[55]. Par cette manœuvre il ralentit les attaques et augmente la confiance des Romains, certains d’être soutenus. Enfin les Germains auxiliaires, ayant gagné, sur la droite de l’armée romaine, le sommet d’une hauteur (la butte de Montsaugeon), en chassent les ennemis et poursuivent les fuyards jusqu’à la rivière, où Vercingétorix se tenait avec son infanterie. A la vue de cette déroute, le reste de la cavalerie gauloise craint d’être enveloppé et s’enfuit. Ce n’est plus alors qu’un carnage. Trois Éduens de distinction sont pris et amenés à César : Cotus, chef de la cavalerie, qui, dans la dernière élection, avait disputé la souveraine magistrature à Convictolitavis ; Cavarillus, qui, depuis la défection de Litavicus, commandait l’infanterie ; et Eporedorix, que les Éduens avaient eu pour chef dans leur guerre contre les Séquanes, avant l’arrivée de César dans la Gaule[56].

— XII — Blocus d’Alésia

Vercingétorix, après la défaite de sa cavalerie, se décida à la retraite ; emmenant son infanterie, sans rentrer dans ses camps, il se dirigea aussitôt vers Alésia, oppidum des Mandubiens. Les bagages, retirés des camps, le suivirent sans retard[57]. César fit conduire les siens sur une colline voisine, sous la garde de deux légions, poursuivit l’ennemi tant que le jour le permit, lui tua environ trois mille hommes de l’arrière-garde, et campa le surlendemain devant Alésia[58]. Après avoir reconnu la position de la Ville