HISTOIRE DE JULES CÉSAR

LIVRE TROISIÈME — GUERRE DES GAULES D’APRÈS LES COMMENTAIRES

CHAPITRE DEUXIÈME — ÉTAT DE LA GAULE A L’ÉPOQUE DE CÉSAR.

 

 

— I — Description géographique

La Gaule transalpine avait pour limites l’Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et le Rhin. Cette partie de l’Europe, si bien circonscrite par la nature, comprenait la France d’aujourd’hui, presque toute la Suisse, les Provinces rhénanes, la Belgique et le midi de la Hollande. Elle avait la forme d’un pentagone irrégulier, le pays des Carnutes (l’Orléanais) passait pour en être le centre[1].

Une chaîne non interrompue de hauteurs divisait la Gaule, comme elle divise la France actuelle, du sud au nord, en deux parties. Cette ligne commence aux monts Corbières, au pied des Pyrénées orientales, se continue par les Cévennes méridionales et par les monts du Vivarais, du Lyonnais et du Beaujolais (appelés Cévennes septentrionales) ; elle s’abaisse sans cesse avec les monts du Charolais et de la Côte-d’Or, jusqu’au plateau de Langres ; a partir de ce plateau elle abandonne à l’est les monts Faucilles, qui la relient aux Vosges, et, inclinant au nord-ouest, elle se poursuit à travers les monts de la Meuse, les crêtes occidentales de l’Argonne et des Ardennes, et se termine en ondulations décroissantes, vers le cap Gris-Nez, dans le Pas-de-Calais.

Cette longue et tortueuse arête, plus ou moins accidentée, qu’on peut appeler l’épine dorsale du pays, est la grande ligne de partage des eaux. Elle sépare deux versants. Sur le versant oriental, le Rhin et le Rhône courent, dans des directions opposées, le premier vers la mer du Nord, le second vers la Méditerranée ; sur le versant occidental, prennent naissance la Seine, la Loire et la Garonne, qui vont se jeter dans l’Océan. Ces fleuves coulent au fond de vastes bassins, dont les limites, comme on sait, sont indiquées par les lignes de faîtes reliant entre elles les sources de tous les affluents au fleuve principal.

Le bassin du Rhin est séparé de celui du Rhône par les monts Faucilles, l’extrémité méridionale des Vosges, appelée la trouée de Belfort, le Jura, le Jorat (hauteurs qui contournent au nord le lac de Genève), et la haute chaîne des Alpes helvétiques. Dans sa partie supérieure, il embrasse presque toute la Suisse, dont le Rhin forme la limite septentrionale, en coulant de l’est à l’ouest, du lac de Constance jusqu’à Bâle. Près de cette ville le fleuve tourne brusquement, vers le nord. Le bassin s’élargit, borné à l’est par les montagnes qui le séparent du Danube et du Weser ; à l’ouest, par la partie septentrionale de la grande ligne de partage, des eaux (les monts de la Meuse, l’Argonne et les Ardennes occidentales). Il est coupé, de Mayence à Bonn, par des chaînes presque parallèles au cours du fleuve et qui séparent ses affluents. De Bonn jusqu’au point où le Rhin se divise en deux bras, le bassin s’ouvre encore davantage ; il est plat et n’a plus de ceinture bien définie. Le bras méridional portait, déjà du temps de César, le nom de Waal (Vahalis) et, s’unissait à la Meuse[2], au-dessous de Nimègue. A l’ouest du bassin du Rhin, l’Escaut forme un bassin secondaire.

Le bassin du Rhône, qui comprend celui de la Saône, est nettement limité, au nord., par l’extrémité méridionale des Vosges et les monts Faucilles ; à l’ouest, par le plateau de Langres, la Côte-d’Or et les Cévennes ; à l’est, par le Jura, le Jorat et les Alpes. Le Rhône traverse le Valais, le lac de Genève, suit une ligne brisée jusqu’à Lyon, et de là court du nord au sud, et se jette dans la Méditerranée. Parmi les bassins secondaires les plus importants, on peut compter ceux de l’Aude, de l’Hérault et du Var.

Les trois grands bassins du versant occidental sont compris entre la ligne de partage des eaux de la Gaule et l’Océan. Ils sont séparés l’un de l’autre par deux chaînes partant de cette ligne et se dirigeant du sud-est au nord-ouest. Le bassin de la Seine, qui embrasse celui de la Somme, est séparé du bassin de la Loire par une ligne de faîtes qui se détache de la Côte-d’Or sous le nom de monts du Morvan et se termine par les collines très basses du Perche, à l’extrémité de la Normandie. Une suite de hauteurs, s’étendant du nord au sud, depuis les collines du Perche jusqu’à Nantes, ferment, à l’ouest, le bassin de la Loire et laissent en dehors les bassins secondaires de la Bretagne.

Le bassin de la Loire est séparé de celui de la Garonne par une longue chaîne partant du mont Lozère, comprenant les monts d’Auvergne, du Limousin, les collines du Poitou, le plateau de Gatine, et finissant en plaine, vers les côtes de la Vendée.

Le bassin de la Garonne, situé au sud de celui de la Loire, s’étend jusqu’aux Pyrénées. Il comprend les bassins secondaires de l’Adour et de la Charente.

La vaste contrée que nous venons de décrire est protégée, au nord, à l’ouest et au midi, par deux mers et par les Pyrénées. A l’est, où les invasions sont à craindre, on dirait que la nature, non contente de l’avoir défendue par le Rhin et les Alpes, s’est plu à la retrancher derrière trois groupes de montagnes intérieures : 1° les Vosges, 2° le Jura, 3° les monts du Forez, les monts d’Auvergne et les Cévennes.

Les Vosges courent parallèlement au Rhin, et semblent titi rempart élevé en arrière de ce fleuve.

Le Jura, séparé des Vosges par la trouée de Belfort, se dresse comme une barrière dans l’intervalle que laissent entre eux le Rhin et le Rhône, empêchant jusqu’à Lyon les eaux de ce dernier fleuve de s’unir à celles de la Saône.

Les Cévennes, les monts d’Auvergne et du Forez forment, au centre méridional de la Gaule, comme une citadelle dont le Rhône serait l’avant-fossé. Les arêtes de ce groupe de montagnes partent d’un centre commun, prennent des directions opposées, et dessinent les vallées d’où sortent, au nord, l’Allier et la Loire ; à l’ouest, la Dordogne, le Lot, l’Aveyron et le Tarn ; an sud, l’Ardèche, le Gard et l’Hérault.

Les vallées, arrosées par des rivières navigables, offraient, grâce à la fécondité de leur sol et à leur accès facile, des voies naturelles de communication, favorables au commerce et à la guerre. Au nord, la vallée de la Meuse ; à l’est, la vallée du Rhin, conduisant à la vallée de la Saône, et, de là, à celle du Rhône, étaient les grandes voies suivies par les armées pour envahir le sud. Aussi Strabon remarque-t-il avec raison que la Séquanie (Franche-Comté) a toujours été le chemin des invasions germaniques de la Gaule en Italie[3]. De l’est à l’ouest, la chaîne principale de partage des eaux pouvait être aisément traversée dans ses parties les moins élevées, telles que le plateau de Langres, et les montagnes du Charolais, qui, depuis, offrirent un passage au canal du Centre. Enfin, pour pénétrer de l’Italie dans la Gaule, les grandes lignes d’invasion étaient la vallée du Rhône et la vallée de la Garonne, par lesquelles on tourne le pâté montagneux des Cévennes, de l’Auvergne et du Forez.

La Gaule présentait cette même opposition de climats qu’on observe entre le nord et le midi de la France. Tandis que la Province romaine jouissait d’une douce température et d’une extrême fertilité[4], la partie centrale et septentrionale était couverte de vastes forêts qui en rendaient le climat plus froid qu’il ne l’est aujourd’hui[5] ; cependant le centre produisait abondamment du blé, du seigle, du millet et de l’orge[6]. De toutes ces forêts la plus grande était celle des Ardennes. Elle s’étendait, à partir du Rhin, sur un espace de deux cents milles, d’un côté jusqu’à la frontière des Rèmes, en traversant le pays des Trévires, et, d’un autre côté, jusqu’à l’Escaut à travers le pays des Nerviens[7]. Les Commentaires parlent aussi de forêts qui existaient soit chez les Carnutes[8], soit près de la Saône[9], ou chez les Ménapiens[10], les Morins[11], et les Éburons[12].’ Dans le nord, l’élevage des bestiaux était la principale industrie[13], et les pâturages de la Belgique nourrissaient une race de chevaux excellents[14]. Au centre et au midi, des mines abondantes d’or, d’argent, de cuivre, de fer et de plomb, augmentaient la richesse du sol[15].

Le pays était, sans aucun doute, traversé par des chemins carrossables, puisque les Gaulois avaient un grand nombre de chariots de toute espèce[16], qu’il reste encore des vestiges de routes celtiques, et qu’enfin César signale l’existence de ponts sur l’Aisne[17], le Rhône[18], la Loire[19], l’Allier[20] et la Seine[21].

Il est difficile de connaître exactement le chiffre de la population ; cependant on peut présumer, d’après les contingents fournis par les différents États, qu’elle s’élevait à plus de sept millions d’âmes[22].

— II — Divisions politiques

La Gaule, suivant César, était divisée en trois grandes régions, distinctes par le langage, les mœurs et les lois : au nord, la Belgique, entre la Seine, la Marne et le Rhin ; an centre, la Celtique, entre la Garonne et la Seine, s’étendant depuis l’Océan jusqu’aux Alpes et comprenant l’Helvétie ; au sud, l’Aquitaine, entre la Garonne et les Pyrénées[23]. Il faut néanmoins comprendre dans la Gaule la Province romaine ou la Narbonnaise ; elle commençait à Genève, sur la rive gauche du Rhône, et se prolongeait, dans le midi, jusqu’à Toulouse ; elle répondait assez exactement aux circonscriptions modernes de la Savoie, du Dauphiné, de la Provence, du bas Languedoc et du Roussillon. Les populations qui l’habitaient étaient d’origines diverses ; on y rencontrait des Aquitains, des Belges, des Ligures, des Celtes, qui tous avaient depuis longtemps subi l’influence de la civilisation grecque et surtout des établissements fondés par les Phocéens sur les côtes de la Méditerranée[24].

Ces trois grandes régions se subdivisaient en beaucoup d’États, appelés civitates, expression qui, dans les Commentaires, est synonyme de nations[25], c’est-à-dire que chacun de ces États avait son organisation et son propre gouvernement. Parmi les peuples mentionnés par César, on peut en compter vingt-sept dans la Belgique, quarante-trois dans la Celtique, douze dans l’Aquitaine : en tout quatre-vingt-deux dans la Gaule proprement dite et sept clans la Narbonnaise. D’autres auteurs, admettant sans doute de plus petites subdivisions, portent ce chiffre de trois à quatre cents[26] ; mais il paraît que, sous Tibère, il n’y avait dans la Gaule que soixante-quatre États[27]. Peut-être comprenait-on dans ce nombre les États souverains seulement et non les États clients.

Belgique. Les Belges passaient pour plus belliqueux que les autres Gaulois[28], parce que, étrangers à la civilisation de la Province romaine et repoussant le commerce, ils n’étaient point efféminés par le luxe. Fiers d’avoir échappé à la mollesse gauloise, ils revendiquaient avec orgueil l’origine qui les rattachait aux Germains, peuple limitrophe, avec lequel cependant ils étaient continuellement en guerre[29] : ils se glorifiaient d’avoir défendu leur territoire contre les Cimbres et les Teutons, lors de l’invasion de la Gaule. Le souvenir des hauts faits de leurs ancêtres leur inspirait une grande confiance en eux-mêmes, et excitait leur esprit belliqueux[30].

Les nations les plus puissantes parmi les Belges étaient les Bellovaques[31], qui pouvaient armer 100.000 hommes, et dont le territoire arrivait peut-être jusqu’à la mer[32], les Nerviens, les Rèmes et les Trévires.

Gaule celtique[33]. La partie centrale de la Gaule, désignée par les auteurs grecs sous le nom de Celtique, et dont les habitants constituaient pour les Romains les Gaulois proprement dits (Galli), était la plus étendue et la plus peuplée. On comptait parmi les nations les plus importantes de la Celtique, les Arvernes, les Éduens, les Séquanes et les Helvètes. Tacite nous apprend que les Helvètes occupaient autrefois une partie de la Germanie[34].

Ces trois premiers peuples se disputaient souvent la suprématie de la Gaule. Quant aux Helvètes, fiers de leur indépendance, ils ne reconnaissaient point d’autorité supérieure à la leur. Au centre et au sud de la Celtique habitaient des peuples qui avaient cependant une certaine importance. A l’ouest et au nord-ouest se trouvaient diverses populations maritimes désignées sous le nom générique d’armoricaines, épithète qui avait, dans la langue celtique, le sens de maritime. A l’est, de petites tribus des Alpes habitaient les vallées du cours supérieur du Rhône à l’extrémité orientale du lac Léman, pays qui forme aujourd’hui le Valais.

3° Aquitaine[35]. L’Aquitaine commençait sur la rive gauche de la Garonne ; elle était habitée par plusieurs peuplades et ne possédait pas de ces agglomérations comme il s’en rencontrait chez les Celtes et chez les Belges. Les Aquitains, qui avaient originairement occupé, au nord des Pyrénées, un vaste territoire, repoussés par les Celtes, n’en avaient plus, au temps de César, qu’un assez restreint.

Non seulement, comme nous l’avons dit, les trois régions qui composaient la Gaule étaient divisées en un grand nombre d’États, mais encore chaque État (civitas) se subdivisait en pagus[36], représentant peut-être ce qu’est la tribu chez les Arabes. La preuve du caractère distinct de ces agglomérations, c’est qu’à l’armée chacune d’elles avait sa place séparée, sous le commandement de ses chefs. La plus petite subdivision se nommait vicus[37]. Telles sont du moins les dénominations employées dans les Commentaires, mais qui n’étaient certainement pas celles de la langue celtique. Il existait dans chaque État des villes principales, appelées indifféremment par César urbs ou oppidum[38]. Cependant on donnait de préférence ce dernier nom à des villes, d’un accès difficile et fortifiées avec soin, placées sur des hauteurs ou entourées de marais[39]. C’était dans les oppidums qu’en cas d’attaque les Gaulois transportaient leurs blés, leurs provisions et leurs richesses[40]. Les habitations, établies souvent dans les forêts, au bord de quelque rivière, étaient construites en bois et assez spacieuses[41].

— III — Mœurs

Les Gaulois étaient de haute stature ; ils avaient la peau blanche, les yeux bleus, les cheveux blonds ou châtains, qu’ils teignaient de façon à en rendre la couleur plus éclatante[42]. Ils laissaient croître leur barbe ; les nobles seuls se rasaient et ne conservaient que de longues moustaches[43]. Un pantalon ou braie, très large chez les Belges, plus étroit chez les Gaulois méridionaux ; une chemise à manches, descendant au milieu des cuisses, composaient leur principal habillement[44]. Ils étaient vêtus d’une casaque ou saie[45], magnifiquement brodée d’or et d’argent chez les riches[46], et retenue au cou par une agrafe en métal. Les dernières classes du peuple la remplaçaient par une peau de bête. Les Aquitains se couvraient probablement, d’après l’usage ibérique, de tissus de laine grossière à longs poils[47].

Les Gaulois portaient des colliers, des boucles d’oreilles, des bracelets, des anneaux pour les bras, en or ou en cuivre, suivant leur rang, des colliers en ambre, des bagues ; qu’ils mettaient au troisième doigt de la main[48].

Ils étaient naturellement agriculteurs, et on peut Supposer que la propriété privée était constituée chez eux, puisque, d’une part, tous les citoyens payaient l’impôt, excepté les druides[49], et que, d’autre part, ceux-ci jugeaient les questions de limites[50]. Ils n’étaient pas étrangers à certaines industries. Dans quelques contrées, ils fabriquaient des saies renommées et des étoffes de drap ou de feutre[51] ; dans d’autres, ils exploitaient les mines avec habileté et s’adonnaient à la fabrication des métaux. Les Bituriges travaillaient le fer et connaissaient l’art de l’étamage[52]. Les ouvriers d’Alésia plaquaient le cuivre avec des feuilles d’argent pour en orner les mors et les harnais des chevaux[53].

Les Gaulois se nourrissaient principalement de viande de porc, et leurs boissons ordinaires étaient le lait, la bière et l’hydromel[54] ; on leur reprochait d’être enclins à l’ivrognerie[55].

Ils étaient d’un caractère franc et ouvert, hospitaliers envers les étrangers[56], mais vains et querelleurs[57] ; mobiles dans leurs sentiments, amoureux des choses nouvelles, ils prenaient des résolutions subites, regrettant le lendemain ce qu’ils avaient rejeté avec dédain la veille[58] ; portés à la guerre, recherchant les aventures, on les voyait fougueux à l’attaque, mais prompts à se décourager dans les revers[59]. Leur langage était très concis et figuré[60] ; en écrivant, ils employaient des lettres grecques.

Les hommes n’étaient pas exempts d’un vice honteux qu’on aurait cru moins commun dans ce pays que chez les peuples de l’Orient[61]. Les femmes unissaient à une rare beauté un courage remarquable et une grande force physique[62].

D’après la tradition transmise par les druides, les Gaulois se vantaient d’être issus du dieu de la terre, ou de Pluton (Dis), suivant l’expression de César[63]. C’est par cette raison qu’ils prenaient la nuit pour point de départ de toutes les divisions du temps. Dans les autres usages de la vie, ils avaient une coutume singulière : ils considéraient comme une chose inconvenante de paraître en public avec leurs enfants, avant que ceux-ci eussent atteint l’âge de porter les armes[64].

En se mariant, l’homme prenait sur sa fortune une part égale à la dot de la femme. Ces biens, mis en commun, augmentés de leurs produits, revenaient en totalité au survivant. Le mari avait droit de vie et de mort sur sa femme et sur ses enfants[65]. Quand le décès d’un homme considérable inspirait quelque soupçon, les femmes comme les esclaves étaient mis à la question, et brûlés, si leur culpabilité était reconnue. Le luxe de leurs funérailles contrastait avec la simplicité de leur existence. Tout ce que le défunt avait chéri pendant sa vie était jeté dans les flammes après sa mort ; et même, avant la conquête romaine, on y joignait les esclaves et les clients qu’il avait préférés[66].

A l’époque de César, la plupart des peuples de la Gaule avaient pour armes de longues épées en fer, à deux tranchants (σπάθη), renfermées clans des fourreaux pareillement en fer, suspendues au côté par des chaînes. Ces épées étaient généralement faites pour frapper de la taille plutôt que de la pointe[67]. Les Gaulois, en outre, faisaient usage de lances dont le fer, très long et très large, présentait quelquefois la forme ondulée (materis, σαύνιον)[68] ; ils se servaient aussi de javelots légers sans amentum[69], de l’arc et de la fronde ; leurs casques étaient en métal plus ou moins précieux, ornés de cornes d’animaux et d’un cimier représentant quelques figures d’oiseaux ou de bêtes féroces, le tout surmonté d’un panache haut et touffu[70]. Ils portaient un grand bouclier, une cuirasse en fer ou en bronze, ou bien une cotte de mailles, invention gauloise[71]. Les Leuques et les Rèmes étaient renommés pour lancer le javelot[72]. Les Lingons se couvraient de cuirasses bariolées[73]. La cavalerie gauloise était meilleure que l’infanterie[74] ; elle se composait de la noblesse suivie de ses clients[75] ; les Aquitains cependant, célèbres pour leur agilité, jouissaient d’une certaine réputation de bons fantassins[76]. En général les Gaulois étaient très aptes à imiter la tactique de leurs ennemis[77]. L’habitude d’exploiter les mines leur donnait une remarquable adresse dans tous les travaux souterrains, applicables à l’attaque et à la défense des places[78]. Leurs armées traînaient après elles une multitude de chariots et de bagages, même dans les expéditions les moins importantes[79].

Quoique ayant atteint, surtout dans le midi de la Gaule, un degré assez avancé de civilisation, ils conservaient des coutumes très barbares : ils tuaient leurs prisonniers. Quand leur armée est rangée en bataille, dit Diodore[80], on en voit souvent s’avancer pour provoquer le plus vaillant de leurs ennemis à un combat singulier. Si on répond à leur appel, ils entonnent un chant de guerre où ils vantent les hauts faits de leurs aïeux, exaltent leur propre valeur et jettent l’injure à leur adversaire. Après la victoire, ils coupent la tête de l’ennemi, l’attachent au cou de leur cheval et la rapportent avec des chalets de triomphe. Ils gardent dans leur demeure ces hideux trophées, et les plus nobles les conservent précieusement, enduits d’huile de cèdre, dans des coffrets qu’ils montrent avec orgueil à leurs hôtes.

Lorsqu’un grand danger menaçait le pays, les chefs convoquaient un conseil armé, où les hommes devaient se réunir, au lieu et au jour indiqués, pour délibérer. La loi voulait que le dernier arrivé fait impitoyablement massacré sous les yeux de l’assemblée. Pour communiquer entre eux, ils s’échelonnaient de loin en loin dans les campagnes, et, par leurs cris répétés, transmettaient rapidement à de grandes distances les nouvelles importantes. Souvent aussi ils arrêtaient les voyageurs et les forçaient de répondre aux questions qu’ils leur adressaient[81].

Les Gaulois étaient très superstitieux[82]. Persuadés qu’aux yeux des dieux la vie d’un homme ne peut être rachetée que par celle de son semblable, ils faisaient voeu, dans les maladies ou dans les dangers, d’immoler des êtres humains par le ministère des druides. Ces sacrifices avaient même un caractère public[83]. Ils construisaient parfois en osier des mannequins de grandeur colossale qu’ils remplissaient d’hommes vivants ; on y mettait le feu, et les victimes périssaient étouffées par les flammes. Ces victimes étaient généralement prises parmi les criminels, comme plus agréables aux dieux ; mais, à leur défaut, les innocents mêmes étaient sacrifiés.

César, qui, suivant l’usage de ses compatriotes, donnait aux divinités des peuples étrangers les noms de celles de Rome, nous dit que les Gaulois honoraient surtout Mercure. Ils lui élevaient des statues, le regardaient comme l’inventeur des arts, le guide des voyageurs, le protecteur du commerce[84]. Ils rendaient encore un culte à des divinités que les Commentaires assimilent à Apollon, Mars, Jupiter et Minerve, sans nous faire connaître leur nom celtique. Lucain[85] nous a appris les noms de trois divinités gauloises, Teutatès, dans lequel il faut sans doute reconnaître le Mercure des Commentaires, Hésus ou Ésus, et Taranis. César fait observer que les Gaulois avaient sur leurs dieux à peu près les mêmes idées que les autres nations. Apollon guérissait les maladies, Minerve enseignait les éléments des arts, Jupiter était le maître du ciel, Mars l’arbitre de la guerre. Avant de combattre, souvent ils faisaient voeu de consacrer à ce dieu une partie des dépouilles de l’ennemi, et, après la victoire, ils immolaient tous les prisonniers. Le reste du butin était entassé dans des lieux consacrés, et personne n’eût été assez impie pour en dérober quelque chose. Les Gaulois rendaient, en outre, comme nous l’apprennent les inscriptions et des passages de divers auteurs, un culte aux fleuves, aux fontaines, aux arbres, aux forêts : ils adoraient le Rhin comme un dieu, et faisaient de l’Ardenne une déesse[86].

— IV — Institutions

Il n’y avait dans la Gaule, dit César, que deux classes jouissant de la considération publique et des honneurs, c’étaient les druides et les chevaliers[87]. Quant au peuple, privé de tous droits, accablé de dettes, écrasé d’impôts, en butte aux violences des grands, sa condition différait peu de celle des esclaves. Les druides, ministres des choses divines, présidaient aux sacrifices, conservaient le dépôt des doctrines religieuses. La jeunesse, avide d’instruction, s’empressait autour d’eux. Dispensateurs des récompenses et des peines, ils étaient les arbitres de presque toutes les contestations publiques et privées. Aux particuliers, et même aux magistrats rebelles à leurs décisions, ils interdisaient les sacrifices, sorte d’excommunication qui séquestrait de la société ceux qui en étaient frappés, les mettait an rang des criminels, les éloignait de tous les honneurs et les privait même de -la justice. Les druides avaient un seul chef, et le pouvoir de ce chef était absolu. A sa mort, le premier en dignité lui succédait ; si plusieurs avaient des titres égaux, ces prêtres recouraient à l’élection, et quelquefois même à une lutte armée. Ils s’assemblaient tous les ans dans le pays des Carnutes, en un lieu consacré, pour y juger les contestations. Leur doctrine, disait-on, venait de l’île de Bretagne, où, du temps de César, on allait encore la puiser comme à sa source[88].

Les druides étaient exempts du service militaire et de l’impôt[89]. Ces privilèges leur attiraient beaucoup de disciples, dont le noviciat, qui durait quelquefois vingt ans, consistait à apprendre par coeur un grand nombre de vers renfermant leurs préceptes religieux. Il était interdit de les transcrire. Cette coutume avait le double but d’empêcher la divulgation de leur doctrine et d’exercer la mémoire. Leur dogme principal était l’immortalité de l’âme et sa transmigration dans d’autres corps. Une croyance qui bannit la crainte de la mort leur paraissait propre à exciter le courage. Ils expliquaient aussi le mouvement des astres, la grandeur de l’univers, les lois de la nature et l’omnipotence des dieux immortels. On conçoit, dit l’éminent auteur de l’Histoire des Gaulois, quel despotisme devait exercer sur une nation superstitieuse cette caste d’hommes dépositaires de tout savoir, auteurs et interprètes de toute loi divine et humaine, rémunérateurs, juges et bourreaux[90].

Les chevaliers, lorsque le besoin de la guerre l’exigeait, et cela arrivait presque annuellement, étaient tous tenus de prendre les armes ; chacun, suivant sa naissance et sa fortune, se faisait accompagner par un plus ou moins grand nombre de serviteurs et de clients. Ceux qu’on appelait ambacti[91] remplissaient, dans la guerre, le rôle d’écuyers[92]. En Aquitaine, ces suivants se nommaient soldures ; ils partageaient la bonne, comme la mauvaise fortune du chef auquel ils étaient attachés, et, lorsque celui-ci mourait, aucun d’eux ne voulait lui survivre. Leur nombre était considérable : on verra un roi des Sotiates en compter jusqu’à six cents[93].

Les États étaient gouvernés, soit par une assemblée que les Romains appelaient sénat, soit par un magistrat suprême, annuel ou à vie, portant le titre de roi[94], de prince[95] ou de vergobret[96].

Les différentes peuplades formaient entre elles des alliances permanentes ou accidentelles les alliances permanentes étaient fondées, les unes sur la communauté des intérêts territoriaux[97], les autres sur les affinités de races[98], ou sur des traités[99], ou enfin sur le droit de patronage[100]. Les alliances accidentelles résultaient de la nécessité de s’unir contre un damer commun[101].

Dans la Gaule, non seulement chaque État, chaque tribu (pagus), mais encore chaque famille, étaient divisés en deux partis (factiones) ; à la tête de ces partis étaient des chefs pris parmi les chevaliers les plus considérables et les plus influents. César les appelle principes[102]. Tous ceux qui acceptaient leur suprématie devenaient leurs clients, et, quoique les principes n’exerçassent pas une magistrature régulière, leur autorité était très étendue. Cette organisation remontait à une haute antiquité ; elle avait pour but d’offrir à tout homme du peuple une protection contre les grands, puisque chacun se trouvait sous le patronage d’un chef qui avait pour devoir de prendre en main sa cause, et qui eût perdu tout crédit s’il eût laissé opprimer un de ses clients[103]. On voit dans les Commentaires que cette classe des principes jouissait d’une très grande influence. De leurs décisions dépendaient toutes les résolutions importantes[104], et leur réunion formait l’assemblée de la Gaule entière (concilium totius Galliœ)[105]. Tout s’y décidait à la pluralité des voix[106].

Il n’était permis de traiter les affaires de l’État que dans ces assemblées. Il appartenait aux magistrats seuls de faire connaître ou de tâcher les événements, selon qu’ils le jugeaient utile, et c’était un devoir sacré pour celui qui apprenait, soit de l’extérieur, soit par la rumeur publique , quelque nouvelle intéressant le pays, d’en avertir le magistrat, sans en instruire aucun autre. Cette mesure avait pour but d’empêcher que les faux bruits n’induisissent en erreur fies hommes téméraires ou ignorants, et que, sous cette première impression, ils ne se laissassent aller à des résolutions extrêmes.

De même que chaque État était partagé en deux factions rivales, de même toute la Gaule (la Belgique et l’Helvétie exceptées) était divisée en deux grands partis[107] qui exerçaient sur les autres une espèce de souveraineté (principatus)[108] ; et lorsque, dans des circonstances extraordinaires, un État particulier était parvenu à faire reconnaître sa prééminence, le chef de l’État privilégié prenait le nom de princeps totius Galliœ, comme l’avait été l’Arverne Celtillus, père de Vercingétorix[109].

Cette suprématie n’était cependant pas permanente ; elle passait d’une nation à une autre, objet d’incessantes convoitises et de sanglants conflits. Les druides, il est vrai, étaient parvenus à établir un centre religieux, mais il n’existait point de centre politique. Malgré certains liens fédératifs, chaque État était bien plus préoccupé de son individualité que de la patrie en général. Cette incurie égoïste des intérêts collectifs, cette rivalité jalouse entre les différentes peuplades, paralysèrent les efforts de quelques hommes éminents, désireux de fonder une nationalité, et les Gaulois offrirent bientôt à l’ennemi un moyen facile de les diviser et de les combattre.

Aussi l’Empereur Napoléon Ier dit-il avec raison[110] : La principale cause de la faiblesse de la Gaule était dans l’esprit d’isolement et de localité qui caractérisait la population ; à cette époque les Gaulois n’avaient aucun esprit national ni même de province ; ils étaient dominés par nu esprit de ville. C’est le même esprit qui, depuis, a forgé les fers de l’Italie. Rien n’est plus opposé à l’esprit national, aux idées générales de liberté, que l’esprit particulier de famille ou de bourgade. De ce morcellement il résultait aussi que les Gaulois n’avaient aucune armée de ligne entretenue, exercée, et dès lors aucun art ni aucune science militaire. Toute nation qui perdrait de vue l’importance d’une armée de ligne perpétuellement sur pied, et qui se confierait à des levées ou des armées nationales, éprouverait le sort des Gaules, sans même avoir la gloire d’opposer la même résistance, qui a été l’effet de la barbarie d’alors et du terrain, couvert de forêts, de marais, de fondrières, sans chemins, ce qui le rendait difficile pour les conquêtes et facile pour la défense. Avant que César vînt en Gaule, les Éduens et les Arvernes se trouvaient à la tête de deux partis opposés, s’efforçant chacun de l’emporter sur son concurrent. Bientôt ces derniers s’unirent aux Séquanes, qui, jaloux de la supériorité des Éduens, alliés du peuple romain, invoquèrent l’appui d’Arioviste et des Germains. A force de sacrifices et de promesses ils étaient parvenus à les attirer chez eux. A l’aide de ce concours, les Séquanes étaient restés vainqueurs dans plusieurs combats[111]. Les Éduens avaient perdu leur noblesse, une partie de leur territoire, presque toute leur clientèle, et, après avoir livré en otage les enfants de leurs chefs, ils s’étaient engagés par serment à ne jamais rien entreprendre contre les Séquanes, qui avaient fini par obtenir la suprématie sur toute la Gaule. C’est dans ces circonstances que Divitiacus était allé à Rome implorer le secours de la République, mais il avait échoué[112] : le sénat était trop préoccupé de querelles intestines pour prendre envers les Germains une attitude énergique. L’arrivée de César allait changer la face des choses et rendre aux alliés de Rome leur ancienne prépondérance[113].

 

 

 



[1] Guerre des Gaules, VI, 13.

[2] Guerre des Gaules, IV, 10.

[3] Strabon, IV, 3, p. 160.

[4] La Narbonnaise rappelle aux Romains le climat et les productions de l’Italie (Strabon, IV, 1, p. 147).

[5] Pomponius Mela, qui a rédigé au 1er siècle, d’après les anciens auteurs, une géographie abrégée, dit que la Gaule était riche en blé, en pâturages, et couverte d’immenses forêts : Terra est frumenti præcipue ac pabuli ferax, et amœna lucis immanibus (De situ orbis, III, 2. - Guerre des Gaules, I, 16). — L’hiver était précoce dans le nord de la Gaule (Guerre des Gaules, IV, 20). De là l’expression proverbiale à Rome hiems Gallica (Pétrone, Satiricon, 19. - Strabon, IV, p. 147-161). Voyez le mémoire à l’Académie des inscriptions et belles-lettres sur les forêts de la Gaule, par M. Alfred Maury.

[6] Strabon, IV, p. 147. — Diodore de Sicile, V, 26.

[7] César, après avoir dit (V, 3) que la forêt des Ardennes s’étendait depuis le Rhin jusqu’à la frontière des Rèmes, ad initium Remorum, ajoute (VI, 29) qu’elle allait aussi jusque vers les Nerviens, ad Nervios. Néanmoins, d’après le chapitre 33 du livre VI, nous croyons que cette forêt s’étendait, à travers le pays des Nerviens, jusqu’à l’Escaut. Comment, d’ailleurs, César aurait-il assigné à la forêt des Ardennes une longueur de 500 milles si elle s’était arrêtée à la frontière orientale des Nerviens ? Ce chiffre est, en tous cas, exagéré, car il n’y a du Rhin (à Coblentz) jusqu’à l’Escaut, vers Gand et Anvers, que 300 kilomètres, c’est-à-dire 200 milles.

[8] Guerre des Gaules, VIII, 5.

[9] ...citra flumen Ararim... reliqui sese fugæ mandarunt atque in proximas silvas abdiderunt. ...avaient déjà traversé la Saône... les autres prennent la fuite, et vont se cacher dans les forêts voisines (Guerre des Gaules, I, 12).

[10] Menapii propinqui Eburonum finibus perpetuis paludibus silvisque muniti. Près du territoire des Éburons étaient les Ménapes, défendus par des marais immenses et de vastes forêts (Guerre des Gaules, VI, 5).

[11] (Morini et Menapii)… silvas ac paludes habebant, co se suaque contuleruut. (Morins et Ménapiens)... dans les bois et les marais, dont leur pays était couvert (Guerre des Gaules, III, 28).

[12] (Sugambri) primos Eburonum fines adeunt… non silvæ morantur. (Sugambres) envahissent d'abord les frontières des Eburons... il n'est ni marais ni bois... (Guerre des Gaules, VI, 35).

[13] Strabon, IV, p.163, éd. Didot.

[14] Guerre des Gaules, IV, 2.

[15] Strabon, III, p. 121 ; IV, 155, 170, édit. Didot.

[16] Carpenta Gallorum (Florus, I, 13). — Plurima gallica (verba) valuerunt, ut recta ac petorritum (Quintilien, De institutione oratoria, liv. I, ch. V, 57). — Petorritum enim est non ex Græcia dimidiatum, sed ortum transalpibus, nam est vox gallica. Id scriptum est in libro M. Varronis quarto decimo Rerum divinarum ; quo in loto Varro, quum de petorrito dixisset, esse id verbum gallicum dixit (Aulu-Gelle, XV, 30). — Petoritum et gallicum vehiculum esse, et nomen ejus dictum esse existimant a numero quatuor, rotarum. Alii osce, quod hi quoque petora quatuor votent. Alii græce, sed αίολιxώς, dictum (Festus, au mot Petoritum, p. 206, éd. Müller). — Belgica esseda, gallicana vehicula. Nam Belga civitas est Galliæ, in qua hujusmodi vehiculi repertus est usus (Servius, Commentaires sur les Géorgiques de Virgile, livre III, v. 204. - César, Guerre des Gaules, IV, 23 et passim).

[17] Guerre des Gaules, II, 5.

[18] Guerre des Gaules, I, 7.

[19] Guerre des Gaules, VII, 1.

[20] Guerre des Gaules, VII, 34, 53.

[21] Guerre des Gaules, VII, 58.

[22] Le relevé de ces contingents est l’élément le plus positif sur lequel on puisse apprécier l’état de la population. Nous trouvons dans les Commentaires trois renseignements précieux : 1° l’état numérique de l’immigration helvète en 696 (Guerre des Gaules, I, 29) ; 2° celui des troupes belges, dans la campagne de 697 (Guerre des Gaules, II, 4) ; 3° le dénombrement de farinée gauloise qui, en 702, tenta de faire lever le blocus d’Alésia (Guerre des Gaules, VII, 65).

Sur 368.000 hommes, composant l’agglomération des Helvètes et de leurs alliés, 92.000 pouvaient porter les armes ; soit le quart de la population. Dans la campagne de 697, la coalition belge comptait 296.000 combattants, et en 702, époque du blocus d’Alésia, l’effectif d’une grande partie de la Gaule s’élevait à 281.000 hommes. Mais, pour ne pas compter deux fois les différents contingents des mêmes États, nous supprimons de l’énumération de l’an 702 les contingents des pays déjà mentionnés dans le recensement de 697, ce qui réduit l’effectif à 201.000 hommes. Ce chiffre cependant ne saurait représenter la totalité des hommes propres à la guerre ; il comprend seulement les troupes qui pouvaient être facilement envoyées hors du territoire, et qui étaient d’autant plus nombreuses que les peuples auxquels elles appartenaient se trouvaient plus rapprochés du théâtre des opérations militaires. Ainsi, César nous apprend que les Bellovaques, qui pouvaient mettre sur pied 100.000 hommes, n’en fournirent que 60.000 d’élite en 697, et 10.000 en 702. Le contingent des Atrébates, qui avait été de 15.000 hommes en 697, fut réduit à 4.000 en 702 ; celui des Nerviens, de 50.000, la première année, descendit à 5.000 ; celui des Morins, de 25.000, descendit à 5.000 également. De ces circonstances il est permis d’induire que les Gaulois armaient les trois cinquièmes de leur population virile lorsque l’ennemi était près de leur territoire, et seulement un cinquième, ou même un dixième lorsqu’il était plus éloigné.

Si donc on veut se rendre compte de la totalité (les hommes en état de porter les armes dans la Gaule, il faudra augmenter les contingents réellement fournis, tantôt de deux cinquièmes, tantôt dans une proportion plus élevée, suivant les distances qui les séparaient du théâtre de la guerre. En faisant ce calcul, les levées de 697 représentent 513.600 hommes en état de porter les armes, et celles de 702, au moins 573.600 ; nous additionnons ces deux chiffres, puisque, ainsi que cela a été dit plus haut, chaque armée comprend des populations différentes, ce qui donne 1.087.200 hommes, auxquels il faut ajouter 92.000 Helvètes ; de plus, il est indispensable de tenir compte de la part contributive des populations qui ne sont pas mentionnées dans les Commentaires parmi les belligérants aux deux époques indiquées ci-dessus, telles que les Pictons, les Carnutes, les Andes, les Rèmes, les Trévires, les Lingons, les Leuques, les Unelles, les Rédons, les Ambivarites, les peuples de l’Armorique et de l’Aquitaine. En évaluant approximativement leur population virile d’après l’étendue de leur territoire, on atteindra le chiffre de 625.000 hommes. Additionnant ces quatre chiffres, pour déterminer le nombre total des hommes en état de porter les armes, on obtiendra 513.600 + 573.600 + 92.000 + 625.000 = 1.804.200 hommes. Quadruplant ce nombre pour avoir, d’après la proportion appliquée aux Helvètes, le total de la population, nous obtiendrons 7.216.800 habitants pour la Gaule, non compris la Province romaine. De son côté, Diodore de Sicile, qui écrivait au premier siècle de notre ère, dit (liv. V, ch. 25) que la population de chacune des nations de la Gaule varie de 200.000 à 50.000 hommes, ce qui ferait une moyenne de 125.000 hommes. Si l’on prend le mot άνδρες dans le sens d’habitants, et si l’on admet avec Tacite qu’il y avait en Gaule soixante-quatre nations différentes, nous aurons encore le chiffre de 8.000.000 d’habitants, très rapproché du précédent.

[23] Pline s’exprime ainsi : Le pays compris sous le nom de Gaule chevelue se partage en trois régions, généralement séparées par des fleuves. De l’Escaut à la Seine est la Belgique ; de la Seine à la Garonne, la Celtique, appelée aussi Lyonnaise ; de là jusqu’aux Pyrénées est l’Aquitaine. (Histoire naturelle, IV, XXXI, 105.)

[24] PEUPLES COMPOSANT LA PROVINCE ROMAINE.

LES ALBIQUES - Albici, sud du département des Basses Alpes et nord du Var (Guerre civile, I, 34 ; II, 2).

LES ALLOBROGES - vraisemblablement d’origine celtique, habitaient le nord-ouest de la Savoie et la plus grande partie du département de l’Isère.

LES HELVIENS, habitants de l’ancien Vivarais - partie méridionale du département de l’Ardèche, séparés des Arvernes par les Cévennes (Guerre des Gaules, VII, 8).

LES RUTENNES de la Province (Ruteni provinciales), fraction de la nation celtique des Rutènes incorporée dans la Province romaine, et dont le territoire s’étendait sur une partie du département du Tarn.

LES SALLYENS ou SALLUVIENS - Bouches-du-Rhône et partie occidentale du Var (Guerre civile, I, 35, éd. Nipperdey).

LES VOCONCES - départements de la Drôme et des Hautes-Alpes, partie méridionale de l’Isère et septentrionale de l’Ardèche.

LES VOLCES occupaient tout le bas Languedoc, de la Garonne au Rhône ; ils avaient émigré du nord de la Gaule ; ils se subdivisaient en Volces-Tectosages, qui avaient Tolosa (Toulouse) pour ville principale, et en Volces-Arécomices.

LES DECIATES - partie occidentale du département des Alpes-Maritimes (*),

LES OXYNIENS - partie orientale du département du Var (*),

LES SORDONS, de la même race que les Aquitains, habitants des Pyrénées-Orientales et de l’Aude (*),

LES CATURIGES, LES CEUTRONS, LES GRAÏOCÈLES, peuples indépendants, des cours supérieurs de la Durance et de l’Isère, et des montagnes de la Tarentaise.

(*) non cités par César.

[25] Guerre des Gaules, III, 10.

[26] Quatre cents, suivant Appien (Guerre civile, II, 150) ; trois cent cinq, suivant Flavius Josèphe (Guerre des Juifs, II, XXVIII, 5) ; trois cents, suivant Plutarque (Vie de César, 15) ; cent quarante environ, suivant Pline (Histoire naturelle, III, 5 ; IV, 31-33).

[27] Cependant ce n’étaient pas seulement, disait-on, à Rome, les Trévires et les Éduens qui se révoltaient ; c’étaient les soixante-qua