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Dans le domaine de la religion et de la philosophie, nul
élément nouveau ne s’est produit. La religion d’État romano-hellénique, la
philosophie officielle du portique indissolublement liée avec elle,
constituaient pour tout gouvernement, oligarchie, démocratie ou monarchie, un
instrument commode, mieux que cela, indispensable. Construire l’État à neuf
sans l’élément religieux, eût été chose impraticable, autant qu’inventer une
religion nouvelle à mettre à la place de l’ancien culte approprié à
l’ancienne Rome. Parfois, sans doute, on avait vu rudement s’abattre le balai
révolutionnaire sur les toiles d’araignée du système augural, mais l’appareil
pourri et disloqué n’en avait pas moins survécu au tremblement de terre où
s’abîma la
République : il fut tout entier transporté avec sa fausse
majesté et ses rites vides dans le camp de la monarchie nouvelle. Il va de
soi qu’auprès des libres esprits il ne fit que croître en disgrâce. Pour ce
qui est de la religion d’État, l’opinion publique n’y montrait guère qu’indifférence
: partout on n’y voulait plus voir qu’une institution de commande et de
convenance publique nul n’en prenait souci, si ce n’est peut-être quelques
érudits de la politique ou quelques antiquaires. Envers sa sœur la
philosophie, il. ‘en alla tout autrement chez les gens les moins prévenus,
elle ne trouva plus qu’hostilité, juste et infaillible effet à la longue de
ses creuses doctrines et de son charlatanisme perfide,. Et l’école,
elle-même, semblait prendre conscience de sa nullité ; aussi, fait-elle un
effort vers le syncrétisme, et tente-t-elle de s’ouvrir ainsi à un souffle
vivifiant. Antiochus d’Ascalon[1] (il florissait vers 675 [79
av. J.-C.]), qui se vantait d’avoir su fondre en une savante unité
le stoïcisme de Zénon avec les idées de Platon et d’Aristote, remporta dans
Rome plus d’un succès. Sa philosophie, assez mal venue, fut à la mode chez
les conservateurs d’alors les dilettantes et les lettrés du beau monde
l’étudièrent avec ardeur. Quiconque voulait un champ plus libre pour la pensée,
ou ignorait le portique, ou lui était hostile. On avait en dégoût ces
pharisiens de Rome, ces fanfarons aux grands mots pleins d’ennui : on aimait
mieux, quittant les sentiers pratiques de la vie, se rejeter les uns, dans l’apathie
(άπάθεια)
énervée, les autres, dans l’ironie qui nie tout : de là, les progrès
croissants de l’épicurisme dans les grands cercles de Rome : de là, le droit
de cité conquis par les cyniques de la secte de Diogène. Condamnée qu’elle
était à la sécheresse et à l’infécondité, alors que, loin de chercher le
chemin de la sagesse dans la rénovation des doctrines traditionnelles, elle
se contentait du présent, et ne prêtait foi qu’à la sensation matérielle,
cette philosophie valait encore mieux que le cliquetis de mots et que les notions
vides de la sagesse stoïque ; et le cynisme l’emportait sur tous les systèmes
philosophiques d’alors, en ce que, les méprisant tous, hommes et sectes, il
se contentait de n’être point un système, avantage immense, en vérité. Donc,
dans les deux armées de l’épicurisme et du cynisme, on menait guerre ardente,
et non sans succès, contre le portique : ici, prêchant pour les gens sérieux,
l’épicurien Lucrèce, avec l’accent puissant d’une conviction profonde et d’un
saint zèle, s’attaquait. aux dieux, à la providence divine des stoïques, à
leurs doctrines, à la théorie de l’immortalité de l’âme humaine : là,
devant le gros publie qui aime à rire, Varron, le cynique, décochait les
flèches rapides de ses satires lues de tous, et frappait au but encore plus
sûrement. Et tandis. que les meilleurs de l’ancienne génération se montraient
hostiles pour le Portique, les hommes de la génération nouvelle, Catulle, par
exemple, se tenaient simplement à distance, et leur critique n’en était, que
plus vive, par cela qu’ils ignoraient et voulaient ignorer.
Cependant, à côté de la foi incroyante maintenue par les
seules convenances politiques, on se rattrapait largement ailleurs.
L’incroyance et la superstition, ces deux prismes divers du même phénomène
historique, allaient de pair et se donnant la main dans le monde. Il ne
manquait point de gens même, qui les réunissaient en eux, niant les dieux
avec Épicure, priant et sacrifiant devant la moindre chapelle. Naturellement
il n’était plus question que des seuls dieux orientaux : à mesure que la
foule accourait des provinces grecques en Italie, ceux-ci, en nombre toujours
croissant, inondaient l’Occident à leur tour. Nous savons quelle importance
avaient conquise les cultes de Phrygie : les hommes déjà sur l’âge, Varron et
Lucrèce, nous l’attestent par leurs attaques et les plus jeunes nous le
disent de même : témoins les glorifications du poétique Catulle qui,
d’ailleurs ; conclut par une prière caractéristique : Déesse, éloigne de moi tes fureurs, et jette-les sur les autres !
[Cat., carm.,
63. Atys.] A côté des dieux de Phrygie, vinrent se ranger ceux
de la Perse :
ils avaient eu pour premiers propagateurs les pirates de l’Est et de l’Ouest
qui se rencontraient sur les flots de la Méditerranée
: leur plus ancien sanctuaire était, dit-on, à l’occident de l’Olympe de
Lycie. Mais au cours de son émigration vers l’ouest, le culte oriental avait
perdu tout ce qu’il renfermait primitivement d’éléments moraux et de
spiritualisme élevé : ce qui le prouve, c’est que la plus grande divinité de
la pure doctrine de Zarathustra, Ahouramazda, demeura inconnue
aux occidentaux. Leurs adorations se tournèrent de préférence vers le Dieu
qui, dans l’ancienne religion populaire des Perses, avait pris la première
place, Mithra, fils du Soleil. Plus vite encore que les hôtes du ciel
perse, aux figures plus éthérées et plus douces, se répandirent dans Rome les
cohortes mystérieuses et lourdes des grotesques théogonies égyptiennes, Isis,
mère de la Nature
avec toute sa suite, Osiris, qui meurt toujours et toujours ressuscite, le
sombre Sérapis, l’Horus-Harpocrate, sévère et silencieux, et l’Anubis
Cynocéphale. L’année même où Clodius lâcha la bride aux clubs et aux
conventicules (696 [58
av. J.-C.]) et par l’effet de cette émancipation populacière sans
nul doute, ces essaims de dieux firent mine d’aller se loger jusque dans la
vieille citadelle du Jupiter Romain, au Capitole : ce ne fut pas sans peine
qu’on les arrêta. Il leur fallait à tout prix un. Temple : on leur assigna du
moins les faubourgs. Aucun culte ne jouissait d’une semblable popularité
parmi les basses classes du peuple : quand un jour le Sénat, ordonna la
destruction du. sanctuaire d Isis1 élevé dans l’enceinte des murs ; il ne se
trouva pas d’ouvrier qui osât y porter la main, et force fut bien au consul
Lucius Paullus (704 [-50]),
de donner le premier coup de hache [V. Max. 1. 3. 3]. Point de fille si débauchée, à coup sûr,
qui ne fût à proportion dévote envers la déesse. Il va de soi que les sorts,
l’onéirocritie et tous les arts libres de même espèce étaient métiers
fructueux. On professait la science des horoscopes. Lucius Tarutius de
Firmum, homme considérable, érudit dans sols art, grand ami de Cicéron et
de Varron, déterminait très sérieusement, après force calculs, la date de la
naissance des rois Romulus et Numa, et même celle de la fondation de Rome,
et, s’aidant de la sagesse chaldéenne et égyptienne, confirmait les récits de
la légende romaine à la grande édification des croyants des deux partis[2]. Mais phénomène
plus remarquable encore, on vit se produire, pour la première fois dans le
monde Romain, un essai de fusion entre la foi grossière et la pensée
spéculative, manifestation non méconnaissable des tendances que nous avons
coutume d’appeler le Néoplatonisme. Il eut pour premier et plus ancien
apôtre Publius Nigidius Figulus, notable romain, appartenant à la
faction la plus rigide de l’aristocratie, préteur en 696 [-58], et qui
mourut exilé d’Italie pour cause politique, en 709 [-45]. Vrai prodige d’érudition,
plus étonnant encore par l’obstination de ses croyances, il bâtit avec les
éléments les plus disparates un système de philosophie religieuse, dont il
enseignait les principes dans ses leçons orales, bien plus encore que dans
ses livres consacrés aux matières théologiques et aux sciences naturelles.
Repoussant loin de lui les squelettes et les abstractions des systèmes ayant
cours, il puisa, jusque sous les décombres, aux sources de cette philosophie
anté-socratique, dont la pensée s’était révélée aux sages des anciens temps
sous sa forme la plus vivante et la plus sensible. Chez lui, d’ailleurs, il
va de soi que les sciences physiques transcendantales jouaient un rôle
considérable. Dirigées en ce sens, ne les voit-on pas chez nous aussi, tous
les jours, offrir unie prise puissante au charlatanisme mystique et aux pieux
escamotages ? A plus forte raison en était-il de même dans l’antiquité,
davantage ignorante des véritables lois de la nature. Quant à la théologie de
Figulus, elle n’était autre que ce baroque mélange, où s’étaient abreuvés
déjà ses co-religionnaires grecs, où l’on trouvait brassés ensemble la
sagesse orphique et autres anciens dogmes, et les dogmes nouveaux inventés en
Italie, et les mystères de la
Perse, de la Chaldée et de l’Égypte. De plus, comme si la
confusion n’était point déjà assez grande, et sous couleur d’achever
l’harmonie du système, notre philosophe y ajoutait les données de la science
étrusque, enfants du néant, et la science indigène du vol des oiseaux. Cela
fait, la doctrine fut mise sous l’invocation politique, religieuse et
nationale du nom de Pythagore, cet ultraconservateur dont la maxime
principale était fonder l’ordre, empêcher le
désordre ; de Pythagore, le faiseur de miracles, le conjurateur
d’esprits, l’antique sage natif de l’Italie, dont la légende s’entrelace avec
la légende de Rome, et dont le peuple contemplait la statue debout sur le
Forum. La naissance et la mort ont leur affinité : comme il avait assisté au
berceau de la
République, ami du sage Numa, collègue de la Mater Égérie
divinement prudente, Pythagore était aussi le dernier refuge, à l’heure
suprême, de l’art sacré des augures des oiseaux. Mais le système de Nigidius
n’était point seulement une merveille, il enfantait aussi des prodiges : au
jour où naquit Octave, Nigidius prédit à son père la grandeur future du fils.
Pour les croyants, les prophètes à sa suite évoquaient les mânes ; et chose
qui dit tout, ils indiquaient les cachettes où gisaient les trésors perdus.
Toute cette science, vieille et neuve à la fois, avait fait sur les
contemporains une impression profonde : dans tous les partis, on vit les
hommes les plus considérables, les plus savants, les plus vaillants, et
Appius Claudius, le consul de l’an 700 [-54], et l’érudit Marcus Varron, et
Publius Vatinius, officier brave s’il en fut, s’adonner eux aussi, à la
nécromancie, la police dut s’en mêler, parait-il, et réprimer ces
entraînements de la société romaine. Tristes et derniers efforts qui ne
sauveront pas la religion ! Semblables aux efforts honnêtes de Caton dans
l’ordre politique, ils nous frappent par leurs côtés lamentables et comiques
tout ensemble. Qu’on se moque tant qu’on voudra de l’Évangile et de l’Apôtre,
ce n’en est pas moins chose bien grave que de voir les hommes vigoureusement trempés
se laisser choir, eux aussi, dans l’absurde[3] !
L’éducation de la jeunesse continue à se mouvoir dans le
programme, ailleurs décrit, de la précédente époque, dans les humanités
comprenant les deux langues. Toutefois plus le temps marche, et plus le monde
romain, dans sa culture générale ; va s’assujettissant aux formes instituées
par les Grecs. On délaisse les exercices de la balle, de la course et de
l’escrime, pour la gymnastique perfectionnée de la Grèce ; et s’il
n’existe point encore d’établissements publics en ce genre, on ne rencontre
déjà plus de villa élégante qui n’ait sa Palœstre à côté de ses Thermes[4]. Que si l’on veut
pousser plus loin, et se demander quelle transformation s’était opérée en ce
siècle dans l’ensemble de l’éducation, que l’on compare le programme de l’Encyclopédie
catonienne avec celui du livre analogue de Varron sur les Sciences
scolastiques[5].
Chez Caton, l’Art oratoire, l’Agriculture, la Jurisprudence, la Guerre et la Médecine ne
constituent point les éléments d’une éducation scientifique spéciale : chez
Varron, autant qu’on le peut induire avec quelque vraisemblance, le cycle des
Études comprend la
Grammaire, la
Logique ou la Dialectique, la Rhétorique, la Géométrie,
l’Arithmétique, l’Astronomie, la
Musique, la Médecine et l’Architecture. Ainsi, au cours du VIIe siècle, l’Art
militaire, la
Jurisprudence et l’Agriculture sont passées de l’état de
sciences générales à celui de sciences professionnelles. Chez Varron, en
outre, l’éducation de la jeunesse adopte le programme grec tout entier : à
côté des leçons de grammaire, de rhétorique et de philosophie, introduites
en. Italie dès les temps antérieurs, des cours se sont ouverts pour la
géométrie, l’arithmétique, l’astronomie et la musique, plus longtemps
demeurées l’enseignement propre des écoles de la Grèce[6]. L’astronomie,
par exemple, en donnant la nomenclature des étoiles, amusait le dilettantisme
vide des érudits du temps. Associée à l’astrologie, elle donnait pâture aux
superstitions pieuses alors toutes puissantes : aussi est-elle pour la
jeunesse un canevas d’études régulières et approfondies. On en a la preuve,
et les poèmes didactiques d’Aratus parmi les autres œuvres de la littérature
Alexandrines, ont les premiers trouvé bon accueil auprès des jeunes Romains
curieux de s’instruire[7]. A la série des
cours grecs se joignaient la médecine, branche ancienne du programme de
l’éducation indigène, et enfin l’architecture, art indispensable aux Romains,
devenus bâtisseurs de palais et de villas, en même temps qu’ils délaissaient
le travail des champs.
Mais si l’éducation grecque et latine a gagné en étendue,
pet en rigueur d’école, elle a perdu beaucoup du côté de la pureté et de la
délicatesse. La science grecque, recherchée avec une irrésistible ardeur, a
donné sans doute un vernis plus savant à la culture. Mais expliquer Homère ou
Euripide n’est point un art après tout. Élèves et maîtres trouvèrent leur
compte à la poésie Alexandrine : celle-ci, les choses étant ce qu’elles
étaient dans le monde romain, s’accommodait à l’esprit de tous, bien mieux
que la vieille et vraie poésie nationale de la Grèce. Pour
n’être pas vénérable autant que l’Iliade, elle n’en comptait pas moins un
nombre respectable d’années ; et aux yeux des professeurs, les Alexandrins
étaient de véritables classiques. Les poésies érotiques d’Euphorion, les Causes de Callimaque et son Ibis, l’Alexandra comique et obscure de Lycophron,
renfermaient toute une mine de mots rares (glossæ)
bien faits pour les chrestomathies et les commentaires des interprètes[8]. N’y trouvait-on
pas force phrases et sentences péniblement contournées et de pénible
explication, force excursions à perte de vue, tout un ramas inextricable et
mystérieux de mythes oubliés, tout un arsenal enfin d’érudition pesante en
tous genres ? Il fallait chaque jour à l’école des morceaux de résistance
plus difficiles ; et tous ces produits de la littérature Alexandrine,
chefs-d’œuvre de l’industrie des maîtres, devenaient autant de merveilleux
thèmes pour les bons écoliers. On vit donc les Alexandrins, à titre de
modèles et de textes d’épreuve, envahir à demeure les gymnases italiques. Ils
tirent avancer la science, qui en doute ? mais aux dépens du goût et du bon
sens. Puis bientôt cette soif de culture malsaine, s’emparant de toute la
jeunesse romaine, celle-ci voulut, autant qu’il était possible, aller à la
source même de la science Hellénique. Les cours des maîtres, grecs de Rome
n’étaient bons que pour les premiers essais, mais on voulait converser avec
les Grecs ou affluait aux leçons des philosophes grecs, à Athènes, aux leçons
des rhéteurs, à Rhodes[9] : on faisait son
voyage littéraire et artistique en Asie mineure, où l’on trouvait et étudiait
sur place les antiques trésors du génie des Hellènes, où se continuaient, à
l’état de métier, il est vrai, les traditions du culte des muses. Quant à la
capitale de l’Égypte, regardée comme le sanctuaire des disciplines plus
austères, comme elle était plus loin, elle était moins fréquemment visitée
par la jeunesse en quête de savoir.
En même temps que le programme des études grecques, le
programme latin, s’élargit, lui aussi, résultat pur et simple, en partie, du
mouvement de l’hellénisme. Les Latins, au fond, recevaient des Grecs et
l’impulsion et la méthode. Bientôt sous l’influence des idées démocratiques,
la tribune du Forum s’ouvrit à toutes les classes, et appela la foule. Les
conditions politiques de la
Rome nouvelle ne contribuèrent pas peu à l’agrandissement
du rôle des orateurs : où que vous jetiez les yeux ;
les rhéteurs foisonnent ! C’est le mot de Cicéron. Ajoutez-y le culte
des écrivains du VIe
siècle, qui, à mesure qu’ils s’enfoncent dans le passé, s’entourent davantage
de l’auréole classique, et composent l’âge d’or de la littérature latine. Sur
eux se concentre l’effort du travail pédagogique, ils lui fournissent le plus
puissant contingent. Puis voici que de tous les côtés la barbarie immigre ou
fait irruption dans l’Empire, que des contrées populeuses, les Gaules, les
Espagnes, se latinisent. La langue romaine, les lettres latines y gagnent
d’autant. En eût-il été de même, si l’idiome indigène fût demeuré cantonné
dans le Latium ? A Côme, à Narbonne, le maître de lettres était un personnage
bien autrement important qu’à Ardée ou à Præneste. Et pourtant, à tout
prendre, la culture baissait, loin d’être en progrès. La ruine des villes
provinciales italiques, l’affluence énorme des hommes et des éléments
étrangers, l’abaissement politique, économique et moral de la nation, et,
par-dessus tout, les ravages des guerres civiles faisaient à la langue un
dommage auquel ne pouvaient parer tous les maîtres d’école du monde. Les
étroits contacts avec la civilisation grecque d’alors, les influences plus
directes de la science loquace d’Athènes, de la rhétorique rhodienne et de
l’Asie mineure, infectaient la jeunesse des miasmes les plus vicieux de
l’hellénisme. De même que l’importation de l’hellénisme en l’Orient avait nui
à l’idiome de Platon, de même la propagande latine chez les Gaulois, les
Ibères et les Libyens, amenait la corruption de la langue romaine. Ce public
qui applaudit aux périodes savamment arrondies, cadencées et rythmées de
l’orateur, qui fait payer cher au comédien la moindre faute de grammaire ou
de prosodie, ce public, je le veux, possède sa langue maternelle : elle a été
étudiée à fond, et par l’école elle est devenue le commun bien de toutes les
classes. Il n’en est pas moins vrai qu’à entendre les contemporains le mieux
à même d’en juger, la culture hellénique chez les Italiens de l’an 694 [64 av. J.-C.]
est bien déchue de ce qu’elle était un siècle avant ; ailleurs aussi, ils
déplorent la corruption du bon et pur latin d’autrefois, il n’y a plus que de
rares personnages à le pratiquer. On le rencontre encore dans la bouche de
quelques vieilles matrones du grand monde ; mais les traditions de la vraie
élégance, l’esprit, le sel latin des ancêtres, la finesse de Lucilius, les
cercles littéraires des Scipions, tout cela s’est perdu. Que parle-t-on d’urbanité
(urbanitas), ce mot et cette idée créés
d’hier. Loin que la politesse règne dans les mœurs, elle s’en va bien plutôt
; dans la ruine de la langue et des mœurs, chez les barbares latinisés ou
chez, les latins devenus barbares, l’on ressent au vif l’absence même de
toute urbanité. Les satires de Varron, les lettres de Cicéron, nous rendent
le ton de la conversation élégante, soit : mais elles sont l’écho des
antiques mœurs encore vivantes à Réatè, à Arpinum : à Rome, il n’en reste
plus rien.
Ainsi le système d’éducation de la jeunesse demeurait au
fond le même : seulement, par l’effet de la décadence nationale, bien plus
que par le vice du système, le bien y étant plus rare qu’au temps jadis, le
mal s’y montrait plus souvent. Cependant, là encore, César apporta sa
révolution. Tandis que le Sénat romain avait combattu d’abord la culture
littéraire, puis n’avait fait que la tolérer, le nouvel Empire
Italo-Hellénique, dont l’humanité (humanitas)
constitue l’essence, la prend en main et entend l’a diriger d’en haut. César
octroie la cité à tous les maîtres ès-arts libéraux, à tous les médecins dans
Rome [Suet., Cœs.,
42] : ce premier pas annonce la création future de grands
établissements où la haute instruction sera dispensée dans les deux langues à
la jeunesse romaine, et qui seront l’expression complète et puissante de la
culture nouvelle dans l’État nouveau. Puis bientôt, le régent décide la
fondation dans la capitale d’une bibliothèque publique grecque et latine ; et
il nomme pour son conservateur le plus érudit des Romains, Marcus Varron,
faisant voir aussi par là qu’il ouvre à la littérature universelle ce royaume
de Rome qui s’étend sur le monde[10].
Pour ce qui est de la langue en elle-même, son évolution
se rattache à deux éléments tout opposés, au latin classique des cercles
cultivés d’une part, et de l’autre, au latin vulgaire de la vie usuelle. Le
premier est le produit de la culture italienne. Déjà dans le cercle des
Scipions, parler le pur latin a
été une règle favorite ; la langue maternelle n’y a plus toute sa naïveté
première, et tend à se distinguer du langage de la foule. Mais dès le début
du siècle, il se manifeste une réaction remarquable contre le classicisme
affecté des hautes classes et de leur littérature, réaction se rattachant
étroitement, au dehors et au dedans, à celle toute semblable qui se fait à la
même heure chez les Grecs. Déjà en effet, Hégésias de Magnésie, rhéteur et
romancier[11],
et tous les rhéteurs et lettrés d’Asie-Mineure à la suite avaient fait leur
levée de bouclier contre l’atticisme orthodoxe. Ils demandèrent droit de
bourgeoisie pour la langue. usuelle, que le mot ou la phrase vinssent
d’Athènes, de Carie ou de Phrygie : ils parlèrent et écrivirent, non pour les
coteries des élégants, mais pour le goût du gros publie. Le précepte était
bon, à coup sûr, mais tant valait le public d’Asie-Mineure, tant valait la
pratique : or, chez les Asiatiques de ce temps, le sens de la pureté sévère
et sobre s’était absolument perdu, l’on ne visait qu’au clinquant, à la
mignardise. Sans m’étendre ici sur les genres bâtards et les productions de
cette école, romans, histoires romanesques et autres, disons seulement que le
style des Asiatiques était tout haché, sans cadence ni période, mol et
tourmenté tout miroitant de paillettes et de phœbus, trivial d’ailleurs, et
par-dessus tout maniéré. Qui connaît Hégésias,
s’écrie Cicéron, n’a pas à chercher loin un sot !
[Orat., 67]
Et pourtant la nouvelle manière fit son chemin dans le
monde latin. La rhétorique à la mode chez les Grecs ayant, comme on
l’a vu, envahi les programmes de l’éducation latine à la fin de l’époque
précédente, en était arrivée à ses fins au commencement du siècle actuel.
Avec Quintus Hortensius (640-704 [114-50 av. J.-C.]), le plus illustre des
avocats du temps de Sylla, elle avait occupé la tribune aux harangues. On la
vit alors, usant de l’idiome latin, s’accommoder servilement au faux goût
importé de Grèce. Le public n’avait plus l’oreille sage et chaste du temps
des Scipions : il applaudit tout naturellement le nouveau venu, habile qu’il
se montrait à couvrir sa vulgarité d’un vernis factice. L’événement avait sa
haute importance. De même qu’en Grèce la lutte littéraire s’était concentrée
dans l’école des rhéteurs, de même à Rome, la langue judiciaire, bien plus
encore que la littérature proprement dite, donna la règle et la mesure du
style ; et le prince des avocats
eut pour ainsi dire juridiction sur le ton du langage, et sur la manière
d’écrire selon la mode du jour. La vulgarité asiatique d’Hortensius chassa la
forme classique de la tribune romaine et en partie des autres genres
littéraires[12].
Mais bientôt la mode change et en Grèce et à Rome. Et d’abord les maîtres
rhodiens, sans l’école revenir tout à fait à la chasteté austère du style.
attique, de Rhodes. essayent de se frayer une voie moyenne entre la forme ancienne
et la formé nouvelle ; et sans rigoureusement s’astreindre à la correction
exacte de la pensée et de l’ex-pression, ils n’en visent pas moins à la
pureté de la langue et de la phrase : ils s’appliquent au choix des mots et
du tour, ils recherchent la cadence dans la période. En Italie, Marcus
Tullius Cicéron se lève (648-711 [-106/-43]). Imitateur dans sa jeunesse de la
manière d’Hortensius, ramené par les leçons des Rhodiens et son goût plus mûr
à de meilleurs préceptes, il se fait lui aussi et pour toujours zélateur de
la pureté exacte de la langue ; il s’adonne à la période et au rythme
oratoire. Ses modèles favoris, il les cherche avant tout dans les cercles de
la haute société romaine, que n’a point infectés la vulgarité moderne : or,
comme nous l’avons dit plus haut, bien qu’ils soient devenus rares, plusieurs
ont survécu.
Certes, la vieille littérature latine, et la bonne
littérature grecque, quelle qu’ait été d’ailleurs l’influence de celle-ci sur
l’allure nombreuse de la phrase, n’étaient plus qu’au second rang ; et dans
l’épuration tant prônée du langage il fallait voir bien moins la révolte de
la langue écrite contre la langue vulgaire, que la révolte de la langue
parlée, à l’usage des gens instruits, contre le jargon du faux ou du demi
savoir. César ici encore se montra le plus grand maître du temps : il se fit
l’expression vivante du classicisme romain et de son dogme fondamental : dans
ses discours, dans ses écrits, évitant les mots étrangers, avec la
sollicitude, du nautonier qui se dirige au milieu des écueils, il rejetait de
même les mots purement poétiques, ceux oubliés de la vieille littérature, les
termes de l’idiome rustique, les tours empruntés à la vie familière ; et
nommément ce bagage de phrases et de mots grecs, entrés en si grand nombre (les correspondances du
temps en témoignent) dans le courant du langage usuel[13]. Quoiqu’il en
soit, le classicisme cicéronien ne trahissait que trop les expédients
artificiels de l’école. Il était à celui des Scipions ce qu’est la faute
confessée à l’innocence, ce que sont les classiques napoléoniens aux Molière
et aux Boileau du Grand siècle des Français. Au temps des Scipions on avait
puisé à même à la source de vie : aujourd’hui l’on recueille du mieux que
l’on peut le souffle expirant d’une génération irrémissiblement condamnée.
Tel qu’il est d’ailleurs, le classicisme nouveau se propage vite. Avec la
royauté du barreau, la dictature de la langue et du goût passe d’Hortensius à
Cicéron, et celui-ci dans ses multiples et vastes œuvres en tous les genres,
donne à la littérature ce qui lui manquait jusque là, les textes modèles de
la prose. Il est en effet le vrai créateur de la prose latine moderne : c’est
à lui, artisan habile du style, que se rattache étroitement l’école classique
; c’est au styliste, bien plus qu’au grand écrivain, bien plus qu’à
l’homme d’État surtout, que les représentants les meilleurs de la forme
nouvelle, César et Catulle, adressent un éloge excessif, sans doute, mais qui
n’est pas vaine phrase[14].
Le progrès va plus loin. Ce que fait Cicéron, dans le
domaine de la prose ; une jeune pléiade le fait dans la poésie. Catulle est
le plus brillant champion du vers néo-romain. Les Grecs Alexandrins ne sont
point encore démodés. Mais ici de même, la langue usuelle de la haute société
a répudié les réminiscences archaïques acceptées naguère sans compter ; et
comme, la prose recherche aujourd’hui le nombre de la période Athénienne, la
poésie Latine se range peu à peu sous la règle métrique, règle étroite,
pénible souvent, de l’école Alexandrine. A dater de Catulle, il ne sera plus
permis de commencer le vers par un monosyllabe, ou par un dissyllabe qui ne
soit pas d’un poids tout particulier, ni de clore à ce même endroit la phrase
commencée dans le vers précédent.
Enfin vient la science, qui fixe les lois de la grammaire La Grammaire. et en
développe les préceptes ; elle n’obéit plus comme avant aux hasards de,
l’empirisme, elle entend au contraire le régler et l’assujettir. Dans la déclinaison
des substantifs, les désinences, souvent encore flottantes, seront une
bonne fois déterminées : c’est ainsi qu’au génitif et au datif
de la 4e déclinaison (selon nos écoles), César emploie exclusivement la forme
contractée us et u, au lieu de l’ancienne forme [uis, ui]
jusqu’alors également acceptée[15]. Dans
l’orthographe, pareils changements se produisent, et mettent l’écriture en
plus complet accord avec la langue parlée : la voyelle aspirée u est remplacée par l’i dans le corps des mots[16], c’est encore
César qui donne l’exemple. Deux consonnes dans l’alphabet romain étaient
désormais inutiles le k et le q : la première est mise de côté, on
propose l’abolition de la seconde[17]. Enfin pour
n’être point encore à son point de cristallisation, la langue était en voie
d’y atteindre : elle ne se meut point encore, sans y songer, sous la règle ;
mais déjà elle a conscience de celle-ci. C’est à la grammaire grecque, du
reste, que la grammaire latine emprunte et son esprit et sa méthode générale
: bien plus, le latin se rectifie jusque dans les détails d’après l’idiome
hellénique, témoin l’s final
qui, jusque dans les dernières années du siècle, a eu valeur de consonne ou
de voyelle ad libitum ; et les poètes de la nouvelle manière, à
l’instar des Grecs, n’en font plus jamais qu’une désinence consonante[18]. Toute cette
réforme linguistique est le domaine propre des classiques : dans tous les
cas, par les moyens les plus divers, ce qui démontre l’importance du fait,
chez les coryphées littéraires, chez Cicéron, chez César, chez le poète
Catulle, la règle nouvelle fait loi, toute infraction est condamnée ; et
pendant ce temps, on le comprend, la vieille génération entre en révolte
contre l’innovation grammaticale, comme elle a lutté contre la révolution
politique où elle sombre[19].
Mais pendant que le classicisme nouveau, ou pour mieux
dire, pendant que le latin régulier, marchant de pair autant qu’il le peut
avec le grec modèle et devenu modèle lui-même, est sorti de la résistance
tentée à bon escient contre les vulgaires des hautes classes et de la
littérature, pendant qu’il se fixe lui aussi par la littérature et les
formules grammaticales, son adversaire ne vide point le champ. Il ne s’étale
pas seulement naïvement dans les œuvres d’individus subalternes, égarés par
hasard dans le camp des écrivains, dans le Mémoire sur la deuxième Guerre
Espagnole à la suite des Commentaires de César, par exemple[20], nous le
retrouvons aussi dans la littérature proprement dite, marquant plus ou moins
de son cachet le mime, le roman et jusqu’aux œuvres esthétiques de Varron.
Chose caractéristique, c’est dans les genres populaires qu’il se soutient de
préférence, et en même temps, les hommes qui s’en font les champions sont
comme Varron, des conservateurs purs. De même que la monarchie est édifiée
sur la ruine de la nationalité, de même le classicisme s’appuie sur la langue
mourante des Italiens : il n’était que logique que ceux en qui s’incarnait
encore la
République, persistassent aussi à maintenir les droits du
vieil idiome, et tentassent de fermer les yeux sur ses lacunes ou ses défauts
au point de vue de l’art, par amour de sa saveur populaire et de sa vitalité
relative. Et alors, se manifeste cette étrange divergence des opinions et des
tendances : d’un côté Lucrèce, le vieux poète Franconien[21], de l’autre,
Catulle, le poète moderne : d’un coté, Cicéron avec sa période cadencée, de
l’autre Varron, qui dédaigne le nombre et démembre la phrase. Miroir fidèle
des discordes des temps.
Dans le domaine propre de la littérature, l’époque
actuelle, comparée avec celle qui précédé, se signale à Rome par un
mouvement, marqué et croissant. Depuis. longtemps l’activité littéraire des
Grecs ne se mouvait plus dans la large atmosphère de l’indépendance civile :
il lui fallait les établissements scientifiques des grandes villes et surtout
des cours des rois. Condamnés à la faveur où à la protection des grands, puis
successivement chassés des sanctuaires des muses, quand viennent à s’éteindre
les dynasties de Pergame (621 [133 av. J.-C.]), de Cyrène (658 [-96]),
de Bithynie (679 [-75])
et de Syrie (690 [-64]),
et quand s’efface l’éclat de la cour des Lagides[22] ; ayant vécu
forcément en cosmopolites depuis la mort d’Alexandre le Grand ; véritables
étrangers d’ailleurs aussi bien chez les Égyptiens et les Syriens que chez
les Latins, les lettrés grecs tournent de plus en plus les yeux vers la
capitale Latine. Auprès du cuisinier, de l’éphèbe prostitué et du parasite,
au milieu de l’essaim d’esclaves grecs dont s’entoure alors le Romain des
classes riches, on rencontre au premier rang, le philosophe, le poète et l’historiographe.
Des littérateurs distingués acceptent cette humble condition témoin
l’Épicurien Philodème, le philosophe domestique de L. Pison (consul de 696 [-58]),
dont les ingénieuses épigrammes édifient les initiés sur l’épicuréisme
grossier du maître[23]. De tous les
côtés affluent dans Rome en nombre croissant à toute heure les plus notables
représentants de l’art et du savoir hellénique : le mérite littéraire y
prospère plus que nulle part ailleurs ; on s’y coudoie avec le médecin Asclépiade,
que Mithridate tente en vain d’y attirer à son service[24], avec l’érudit
en toutes choses Alexandre de Milet, surnommé le Polyhistor[25], avec le poète Parthénius
de Nicée en Bithynie[26], avec Posidonius,
d’Apamée, illustre à la fois comme voyageur, professeur et auteur, venu plein
d’années de Rhodes à Rome (en 703 [-61])[27], et bien
d’autres encore.
Une maison comme celle de Lucius Lucullus, à l’instar du Muséum
d’Alexandrie, était à la fois un asile pour la culture hellénique, et un lieu
de rendez-vous pour les lettrés grecs. Dans ces salles consacrées à la
richesse et à la science, la puissance de Rome et le dilettantisme grec
avaient rassemblé un incomparable trésor de sculptures et de peintures des
maîtres anciens et contemporains, une bibliothèque soigneusement choisie et
magnifiquement installée. Quiconque était d’esprit cultivé, quiconque était
Grec, s’y voyait le bienvenu ; et l’on y rencontrait souvent le maître se
promenant sous les splendides portiques, en échange de conversation et
d’idées philologiques ou philosophiques avec ses savants hôtes. Hélas ! les
Grecs n’apportaient point seulement en Italie les merveilles civilisatrices,
ils y arrivaient avec leurs vices, avec leur souplesse servile ! Un jour
l’un de ces savants vagabonds, Aristodème de Nysa, (700 [-54]) l’auteur
d’une rhétorique de la flatterie
se recommandait à la faveur de son maître, en démontrant cette proposition,
qu’Homère était né Romain ![28]
Du reste l’amour des lettres et l’activité littéraire à
Rome vont progressant avec l’affluence et le mouvement des savants venus de la Grèce. La manie
d’écrire en grec ressuscite, cette manie que le goût plus sévère du siècle
des Scipions avait pour un temps détruite. La, langue grecque redevient la
langue universelle : les. écrits grecs ont un public autrement vaste que le
livre rédigé en latin, et comme on avait vu naguère les rois d’Arménie et de
Mauritanie s’adonner à des compositions en prose et même en vers dans la
langue de l’Hellade, de même font à leur tour les illustres Romains, Lucius
Lucullus, Marcus Cicéron, Titus Atticus, Quintus Scœvola (tribun du peuple en 700 [54
av. J.-C.]), et d’autres que je ne nomme pas[29]. Pour les vrais
Romains d’ailleurs tout ce travail de plume n’était que passe temps et que
jeu à leur heure : au fond, les partis politiques et littéraires, en Italie,
se tenaient tous obstinément sur le terrain de la nationalité Italique plus
ou moins pénétrée par l’hellénisme. Et dans le cercle des écrivains Latins,
il y eût eu injustice à se plaindre d’un manque d’activité. Les livres, les brochures
de tout genre, avant tout les poésies, pleuvaient. Les poètes foisonnaient à
Rome autant qu’à Tarse[30] et à Alexandrie
naguère : les publications en vers étaient devenues le péché de jeunesse
ordinaire de toutes les imaginations vives, et l’on tenait pour heureux celui
dont un oubli miséricordieux protégeait les débuts contre la critique.
Quiconque était du métier pondait sans peine et à la file ses cinq cents
hexamètres, irréprochables au dire du maître, sans valeur aucune ; il faut
bien l’avouer, pour le lecteur. Les femmes, elles aussi, s’en mêlaient : non
contentes de s’adonner à la danse et à la musique, elles régentaient la
conversation. par l’esprit et l’intelligence, elles- causaient congrûment de
littérature grecque et latine ; et quand la poésie avait livré assaut au cœur
de la jeune fille, souvent la forteresse attaquée capitulait. en jolis vers.
Les rythmes étaient le jouet quotidien et élégant des grands enfants des deux
sexes : petits billets en vers, exercices poétiques en commun, luttes poétiques
entre bons compagnons, s’échangeaient à toute heure : enfin au dernier temps
de notre époque s’ouvrirent dans Rome bon nombre d’instituts où les poètes
latins, à leur premier duvet encore, apprenaient la versification moyennant
argent. Alors il se fit une énorme consommation de livres : la fabrication
des copies manuscrites se perfectionna, et la publication s’en fit
relativement rapide et à bon marché. La librairie devint une profession
considérée et productive : on se donnait rendez-vous entre gens instruits
dans la boutique du marchand. Lire était une mode, une manie. A table même, à
moins qu’on ne s’y livrât à de plus grossiers passe-temps, une lecture était
faite d’ordinaire ; et quiconque s’en allait en voyage, n’oubliait pas
d’avoir dans ses bagages une bibliothèque portative. Au camp, sous la tente,
l’officier supérieur avait à son chevet quelque roman grec de morale lubrique
: au sénat, c’était un traité philosophique que l’on voyait aux côtés dé
l’homme d’État. Bref, il en était dans l’Empire Romain comme il en a été,
comme il en sera toujours dans tout empire où les citoyens lisent du seuil de la porte à la garde-robe ! Et le vizir
Parthe avait bien raison quand, montrant aux habitants de Séleucie les romans
trouvés dans le camp de Crassus, il leur demandait si c’était là de bien
redoutables adversaires que les lecteurs de tels livres[31].
Les penchants littéraires du siècle n’étaient point
simples et ne pouvaient l’être, le siècle se partageant lui-même entre la
science ancienne et la nouvelle. De même que dans la politique, les tendances
nationales et italiennes des conservateurs, les tendances helléniques et
italiennes, ou si l’on aime mieux, cosmopolites des monarchiens nouveaux sont
en lutte ouverte, de même les idées littéraires ont leurs batailles. Les uns
s’appuient sur la vieille latinité qui revêt décidément le caractère
classique au théâtre, dans l’école, dans les recherches de l’érudition. Si le
goût abaissé, l’esprit de parti est plus énergique qu’au temps des Scipions ;
on porte aux nues Ennius, Pacuvius, Plaute surtout. Les feuilles Sibyllines
sont en hausse, à proportion de leur rareté plus grande : jamais les poètes
du VIe siècle,
leur nationalisme relatif et leur fécondité relative ne rencontrèrent faveur
plus marquée qu’en ce siècle d’Épigones raffinés. Pour ceux-ci, en
littérature comme en politique ; l’ère des guerres d’Hannibal est l’âge d’or
de Rome, l’ère du passé, irrévocable, hélas ! Nul doute qu’à cette admiration
des vieux classiques il ne se mêlât pour bonne part la même dévotion creuse
qui se trouve au fond des idées conservatrices d’alors. Et puis, il ne
manquait point d’hommes tenant pour les opinions moyennes. Cicéron, par
exemple, le champion principal des tendances nouvelles dans la prose, Cicéron
professait pour l’ancienne poésie nationale le même respect quelque peu
réchauffé que celui dont il fait parade envers la constitution aristocratique
et la science augurale : le patriotisme, le veut,
s’écrie-t-il, lisez, plutôt que l’original, telle
traduction de Sophocle notoirement mauvaise ! Donc, pendant que
l’école nouvelle, affiliée aux idées de la. monarchie démocratique, comptait
aussi bon nombre d’adhérents muets parmi les admirateurs fidèles d’Ennius, il
ne manquait point non plus de juges plus audacieux malmenant dans leurs
propos la littérature indigène tout aussi bien que la politique sénatoriale.
Ceux-ci reprenaient pour leur compte les critiques sévères de l’école des
Scipions. Térence seul trouvait grâce devant eux : Ennius et ses disciples
étaient condamnés sans appel ; bien plus, les jeunes et les téméraires,
dépassant les bornes dans cette levée hérétique de boucliers contre
l’orthodoxie littéraire, osaient qualifier Plaute de grossier bouffon, et
Lucilius de mauvais marteleur de vers. Ici l’école moderne tourne le dos à la
littérature nationale, et se donne tout aux Grecs nouveaux, à
l’Alexandrinisme, ainsi qu’il s’appelle.
Il nous faut bien parler avec quelques détails de cette
curieuse serre chaude de la langue et de l’art helléniques : nous n’en dirons
rien pourtant qui ne soit utile pour l’intelligence de la littérature romaine
à l’époque où nous. sommes et aux temps postérieurs. La littérature
Alexandrine s’est édifiée sur les ruines de l’idiome pur de la Grèce, remplacé
après la mort d’Alexandre le Grand par un jargon bâtard, mélange informe né
du contact des dialectes macédoniques avec les nombreux idiomes des races
grecques et barbares ; ou, pour être plus exact, la littérature Alexandrine
est sortie des décombres de la nation hellénique, laquelle, au moment où elle
fondait la monarchie universelle d’Alexandre et l’empire de l’Hellénisme,
était condamnée à périr en tant qu’individualité. nationale et périt en
effet. Si le trône d’Alexandre était resté debout, au lieu et place de la
littérature hellénique et populaire des anciens jours, une littérature aurait
surgi n’ayant plus rien de grec que le nom, sans patrie vraie, ne recevant la
vie que d’en haut, cosmopolite d’ailleurs, et, partant, exerçant la
domination universelle. Mais il n’en advint point ainsi. L’empire d’Alexandre
se disloqua après lui, et aussitôt tombèrent les premières assises de
l’empire littéraire. Cependant l’Hellade n’appartenait plus qu’au passé, elle
et tout ce qu’elle avait possédé, nationalité, langue et art. Le cercle
relativement étroit, non pas des gens cultivés, il n’y en avait plus, mais
seulement des lettrés, ouvre encore asile à une littérature morte : on y
inventorie la riche succession, avec une joie douloureuse chez les uns, avec
un raffinement de recherches arides chez les autres, et dans l’agitation
fébrile qui survit encore, ou sous ce courant d’érudition sans vie, il y a
comme une apparence de fécondité. Cette fécondité posthume constitue
l’Alexandrinisme. Il ressemble, à vrai dire à la littérature savante qui a fleuri
au cours des XVe
et XVIe siècle
; et qui, remaniant et quintessenciant les idiomes vulgaires, et cherchant sa
substance au fond des nationalités romaines encore vivantes, s’est implantée
dans le cercle cosmopolite des érudits en philologie, et leur est apparue
comme la fine fleur de l’antiquité éteinte. Entre le grec classique et le
grec vulgaire du siècle des Diadoques, la différence ; pour être moins
tranchée, est bien la même qu’entre le latin de Manuce et l’italien de
Machiavel.
Jusqu’alors l’Italie s’était réellement défendue contre
les Alexandrins. Elle avait eu relativement sa floraison littéraire au temps
qui précède et qui suit les guerres puniques ; mais Nævius, Ennius, Pacuvius
et toute l’école des écrivains nationaux purs romains jusqu’à Varron et
Lucrèce, dans tous les genres de la production poétique, y compris le poème
didactique lui-même, tous s’étaient tenus à distance de leurs contemporains
grecs ou de leurs prédécesseurs immédiats ; tous, sans exception, avaient
puisé aux sources d’Homère, d’Euripide, de Ménandre, et des autres maîtres de
la littérature vivace et populaire de là Grèce ancienne. Jamais les lettres
romaines n’ont eu là fraîcheur de la nationalité : encore est-il vrai que
tant qu’il y a eu un peuple romain, les écrivains de Rome ont pratiqué des
modèles vivants et nationaux, et que sans copier dans la perfection les
meilleurs, ils copiaient tout au moins d’après l’original. Les premiers
imitateurs qu’ait eus à Rome la littérature grecque post-Alexandrine (nous ne comptons point ici
les essais en petit nombre du temps de Marius), se rencontrent parmi
les contemporains de Cicéron et de César : à ce moment l’invasion se
précipite irrésistible. La cause en partie gît dans les faits extérieurs. Les
contacts plus fréquents chaque jour avec la Grèce, les voyages des Romains accourant en
foule dans les pays helléniques, l’affluence des lettrés grecs dans la
capitale, créent tout naturellement un public, même en Italie, à toute la
littérature grecque du moment, aux poèmes épiques et élégiaques, aux
épigrammes, aux contes milésiens, qui circulent dans l’Hellade. Puis vient
l’heure où, comme nous l’avons dit, la poésie des Alexandrins s’introduit
aussi dans les écoles fréquentées par la jeunesse Italienne : elle y
conquiert d’un coup une influence d’autant plus grande, qu’en tous les temps
le système de l’éducation s’y est et demeure modelé sur les programmes en
usage dans la Grèce. Aussitôt la nouvelle littérature de Rome
se rattache étroitement à celle nouvelle des Grecs. L’un des plus fameux
élégiaques alexandrins, Parthénius, déjà nommé plus haut, ouvre à Rome, vers
l’an 700 [54 av.
J.-C.], une chaire de littérature et de poésie, et il nous reste
de lui quelques extraits, vrais thèmes scolaires d’élégie et de mythologie
selon la formule gréco-égyptienne, destinés sans nul doute à ses nobles
disciples. Mais ce ne fut point seulement une cause fortuite qui suscita
l’Alexandrinisme romain et lui prêta vie ; il faut, quoi qu’on en ait, voir
aussi en lui le résultat inévitable de l’agrandissement politique et national
de l’Empire. Comme la
Hellade s’était fondue dans, l’Hellénisme, le Latium se
fond dans la Romanité
; et l’Italie, débordant au-delà de ses frontières, se répand dans la
monarchie césarienne du monde méditerranée, comme avait fait l’Hellénisme
dans le monde oriental du grand Alexandre. D’un autre côté, le nouvel empire
ayant absorbé les deux puissants courants des nationalités latines et
grecques, confondues désormais, après avoir rempli durant tant. de siècles
leurs deux lits parallèles, il ne suffira plus à la littérature italienne de
chercher son point d’appui chez la nation sœur, il lui faudra, se montrer à
un commun niveau avec l’Alexandrinisme, représentant littéraire de la Grèce au temps
actuel. L’école latine populaire était à bout d’haleine et périssait avec le
latin scolaire du dernier siècle, avec ses rares initiés classiques, avec la
société exclusive des lecteurs fidèles à l’urbanité : à son lieu et
place naissait une littérature d’empire vraiment Épigonique,
artificielle dans sa croissance, sans assises fixes populaires et annonçant
dans les deux langues son évangile universel d’humanité, pénétrée de
part en part, et en ayant conscience, par le génie des vieux maures grecs, et
recevant sa langue pour partie de ceux-ci, pour partie des vieux maîtres
Romains nationaux. Était-ce là le progrès ? Certes, c’était un édifice
grandiose, et qui plus est, une création nécessaire, que la monarchie
méditerranéenne de César : mais ne recevant que d’en haut le souffle de
vie, elle n’avait rien de la verte vitalité populaire, rien des
bouillonnements de la sève nationale, apanage ordinaire des sociétés plus
jeunes, plus restreintes, plus voisines de l’état de nature, apanage glorieux
de l’État Italien au VIe
siècle.
L’extinction de la nationalité latine, absorbée dans le
grand Empire Césarien, fit tomber la feuille mère de l’arbre de la
littérature latine. Quiconque a le sentiment des affinités intimes de l’art
et de la nationalité, délaissera Cicéron et Horace pour Caton et pour Lucrèce
: il n’a pas fallu moins qu’une critique historique et littéraire également
vieillie dans les routines de l’école pour décerner le titre d’âge d’or à
l’époque artistique qui débute avec la nouvelle monarchie. Que si pourtant
l’Alexandrinisme romano-hellénique des temps de César et d’Auguste doit céder
le pas à l’ancienne littérature de Rome, si imparfaite qu’elle soit restée,
il n’en demeure pas moins décidément supérieur à l’Alexandrinisme du temps
des Diadoques, de même que l’édifice solide de César l’emporte sur l’éphémère
construction du roi macédonien. Et nous le montrerons en son lieu, si on la
compare avec celle des successeurs d’Alexandre qui lui est apparentée, la
littérature, décorée du nom d’Auguste, est bien moins qu’elle œuvre de
philologie, elle est bien plus qu’elle œuvre d’empire ; et par ainsi dans les
hautes classes sociales elle a sa durée et son champ d’influence autrement
étendus qu’il n’en a jamais été pour l’Alexandrinisme hellénique.
Dans le genre dramatique nous constatons la plus lamentable
pauvreté. Dès avant l’époque actuelle, le drame, tragédie et comédie, se
mourait à Rome. Au temps de Sylla, le public y court encore, on le sait par
les reprises fréquentes des fables de Plaute, avec les titres et noms changés
des personnages. Mais les directeurs prennent soin de dire qu’il vaut mieux
voir une bonne vieille comédie, qu’une méchante pièce moderne. De là à ne
plus ouvrir la scène qu’aux poètes morts, il n’y a qu’un pas, et ce pas est
fait au temps de Cicéron, sans que les Alexandrins tentent de lutter. Au
théâtre, leurs productions sont pires que s’il n’y en avait point. Jamais, en
effet, l’école alexandrine n’a connu la poésie dramatique ; mais s’essayant
dans des œuvres bâtardes uniquement écrites pour la lecture et non pour
l’exécution scénique elle obtient pour elles droit de cité en Italie ; puis
bientôt, comme elle les a lancées jadis à Alexandrie, elle les. lance dans le
public de Rome. Au milieu des vices civilisés, de la capitale, écrire sa
tragédie devient manie chronique. Ce qu’étaient de telles productions, il est
facile de le conjecturer en voyant Quintus Cicéron, pour guérir
homéopathiquement les ennuis de ses quartiers d’hiver dans les Gaules,
achever quatre tragédies, en seize jours[32]. C’est dans le mime
ou tableau vivant que va
s’égarer désormais l’unique branche vivace encore de la littérature
nationale, la farce Atellane avec les divers rejetons éthologiques (Mimi ethologici : Cic., de orat., 59) de la
comédie grecque auxquels les Alexandrins se sont exclusivement adonnés, et où
leur élan poétique et leur succès s’y montrent de meilleur aloi.
Le mime tire ses origines de la danse à caractère avec
accompagnement de flûte, depuis bien longtemps en usage, et en de fréquentes occasions,
devant les convives attablés, par exemple, ou plus souvent encore durant les
entractes, pour amuser le parterre des théâtres[33]. Au besoin, on y
ajoutait le discours, ce qui conduisit facilement à encadrer le ballet dans
une fable quelque peu réglée, et à l’assaisonner d’un dialogue conforme :
alors il se changea en un petit drame comique, différent d’ailleurs de
l’ancienne comédie ou de l’Atellane en ce que la danse, avec ses inséparables
lascivités, y gardait, comme devant, le principal rôle. A vrai dire, le mime
n’était point tant spectacle de théâtre que passe-temps. accommodé au
parterre : il rejeta bien loin l’illusion scénique, le masque, le brodequin (plano pede) ; et, innovation grande, il admit les
femmes à représenter les personnages féminins. C’est vers 672 [82 av. J.-C.]
que le genre nouveau avait fait son apparition à Rome. Il absorba vite
l’arlequinade populaire, à. laquelle il ressemblait par tant de côtés ; et il
servit d’intermède, ou de petite pièce après la tragédie des anciens poètes (exodium)[34]. Peu importait
naturellement la fable : sans lien d’intrigue et plus folle encore que
l’Atellane, pourvu que tout y fût mouvement et bigarrure, que le mendiant s’y
changeât soudain en Crésus, et vice versa[35], on ne comptait
point avec le poète, qui brisait le nœud faute de le délier. Le sujet
d’ordinaire était d’affaires d’amour, le plus souvent de la pire et de la
plus impudente sorte : les maris, par exemple, avaient contre eux l’auteur et
le public, sans exception, et la morale du poème consistait à bafouer les
bonnes mœurs. Comme les Atellanes, le mime tire son attrait artistique de la
peinture de la vie des plus humbles et viles classes[36] : les tableaux
rustiques y sont désertés pour les scènes populaires, pour les faits et
gestes des petits citadins ; et le bon peuple de Rome, à l’exemple de celui
d’Alexandrie dans les pièces grecques analogues, y vient applaudir à son
propre portrait. Bon nombre de scénarios appartiennent au monde des métiers :
ici encore nous retrouvons l’inévitable foulon, le cordier, le teinturier,
le saunier, la tisseuse, le valet de chiens, défilent
tour à tour : ailleurs on rencontre des rôles à caractère l’oublieux,
le hâbleur, l’homme aux cent mille sesterces[37] ; ailleurs
l’auteur s’en va à l’étranger, et en ramène la femme
étrusque ; les Gaulois, les Crétois, l’Alexandrine, [Alexandrea]
: puis viennent les fêtes et rendez-vous populaires, les Compitales,
les Saturnales, l’Anna Perenna[38], les Thermes.
Ailleurs encore, dans le Voyage aux Enfers, dans le lac Averne,
le mime travestit la mythologie. Les bons mots et les mots piquants sont les
bienvenus, comme aussi les proverbes vulgaires et les brèves sentences,
faciles pour la mémoire et de facile application[39] : les plus
absurdes propos y ont droit de cité, comme de juste. C’est le monde renversé
: on y demande à Bacchus de l’eau claire, et du vin à la Nymphe de la fontaine. Il
n’est pas jusqu’aux allusions politiques, jadis sévèrement prohibées sur la
scène, que ne se permette le poète : plus d’un exemple le prouve[40]. En ce qui
touche la, métrique ; les auteurs de mimes n’avaient cure, comme ils le
disent, de la mesure du vers ; dans leurs petites pièces. écrites tout en vue
du jeu de scène, les expressions vulgaires, les formes les plus triviales
abondaient. Donc le mime, on-le voit, n’était rien autre chose au fond que la
farce d’autrefois, moins le masque à caractère, moins la localisation
ordinaire de la scène à Atella, moins la peinture exclusive des mœurs
rustiques ; et usant d’une liberté qui dépasse toutes les bornes et défie
toute pudeur, il substitue à l’Atellane le, tableau des mœurs de la ville.
Nul doute que les œuvres mimiques n’aient été presque toujours des plus
éphémères, et qu’elles n’aient pu prétendre à une place quelconque dans la
littérature : seuls, les mimes de Laberius, remarquables par la vigueur du
portrait, et tenus dans leur genre pour des chefs-d’œuvre de style et de
versification, se sont perpétués dans les souvenirs : c’est un regret pour
l’historien. qu’il ne lui ait pas été donné de comparer avec le grand
prototype athénien, le drame des derniers jours de la République
agonisante[41].
Au moment où disparaît la littérature dramatique, le jeu
théâtral et la mise en scène se développent et croissent en magnificence. Les
spectacles. tiennent leur place régulière dans la vie publique, à Rome et
dans les villes de province. Pompée a donné à Rome son premier théâtre
permanent. Autrefois le spectacle se passait en plein air : aujourd’hui on emprunte
à la Campanie
le velum immense qui protège à la fois acteurs et spectateurs (676 [78 av. J.-C.])[42]. De même que
dans la Grèce
on a délaissé jadis la pléiade plus que pâle des dramaturges alexandrins, et
que le théâtre s’est soutenu à l’aide des pièces classiques, de celles
d’Euripide surtout, jouées avec l’appareil du plus riche matériel scénique,
de même à Rome, au temps de Cicéron, on n’exécute plus guère que les
tragédies d’Ennius, de Pacuvius et d’Accius, ou que les comédies de Plaute.
Dans la période antérieure, on s’en souvient, Térence l’a emporté sur ce
dernier, Térence a la veine comique plus faible, s’il est homme de goût plus
délicat : mais voici venir Roscius et Varron, l’art dramatique et la
philologie réunis, qui préparent au vieux comique une renaissance, comme
feront un jour Garrick et Johnson à Shakespeare. Mais tout
Plaute qu’il était, il n’en eut pas moins à souffrir de la sensibilité
émoussée, des impatiences turbulentes d’un public gâté par la fable rapide et
décousue des Atellanes et autres pantalonnades ; et les directeurs, à leur
tour, voulant se faire pardonner les longueurs du vieux maître, lui infligent
maintes coupures ou remaniements. Plus le répertoire se fait rare, plus on
s’évertue, impresario et personnel exécutant, à détourner l’intérêt
sur la mise en scène. Du reste, j’ignore s’il y avait alors métier plus
productif que celui d’acteur classé ou de première danseuse. J’ai parlé déjà
de la fortune princière du tragédien Ésope : son contemporain et rival, plus
célèbre encore, Roscius, évaluait son revenu annuel à 600.000. HS (46.000 thaler = 166.500
fr.)[43].
Dionysia, la danseuse, estimait le sien à 200.000 HS (15.000 thaler = 56.450
fr.)[44].
On dépensait d’énormes sommes en décors et en costumes. On vit défiler
jusqu’à 600 mulets harnachés sur le théâtre. Une autre fois, ayant à faire
parader l’armée des Troyens, on saisit l’occasion de montrer au public un
échantillon de tous les peuples asiatiques vaincus par Pompée. — La musique
accompagnant les chants intercalés dans les pièces s’est fait aussi une place
plus, grande et plus libre comme le vent soulève les
vagues, dit Varron, de même le flûtiste
habile, à chaque changement de la mélodie entraîne l’âme de l’auditeur !
L’exécution adopte de préférence les mouvements rapides, et oblige l’acteur à
un jeu plus vif. Les dilettantes de la musique et du théâtre vont croissant
en nombre ; dès la première note l’habitué reconnaît le morceau, il en sait par
cœur les paroles ; et la moindre faute dans le chant ou le récit appelle
aussitôt l’impitoyable sévérité du public. — En somme, les habitudes
théâtrales de Rome à l’époque cicéronienne nous rappellent d’une manière
frappante le théâtre français de nos jours. Comme le mime romain répond à la
licence des tableaux et des pièces modernes, pour lesquels non plus il n’est
rien qui soit trop bon ou trop mauvais, on rencontre aussi, chez les deux
peuples, la même tragédie et la même comédie traditionnellement classiques,
que tout homme de bon ton se croit, par devoir, tenu d’admirer ou tout au
moins d’applaudir. Quant à la foule, elle a sa pâture dans les pièces bouffes
où elle se retrouve, dans les spectacles à grandes machines décoratives où
elle a de quoi ouvrir tout grand les yeux, et ressent la vague impression
d’un monde idéal : pendant ce temps, le fin dilettante, lui, se soucie peu du
drame, et n’est attentif qu’à l’exécution. Bref, l’art dramatique à Rome,
dans ses sphères diverses, oscille, comme l’art français, entre la chaumière
et le salon. Rien de plus ordinaire que de voir au final les danseuses
rejeter soudain leurs vêtements, et égayer l’assistance par un ballet de
bayadères à demi nues : d’autre part, le Talma romain adoptait pour
loi suprême de l’art, non la vérité et la nature, mais simplement la symétrie[45].
Dans le genre du récit, les chroniques versifiées à
l’instar, d’Ennius ont été nombreuses. Leur meilleure critique, je la trouve
dans un vœu plaisant d’une jeune galante, dans Catulle.
Déesse
sainte, ramène dans mes bras cet amant affolé de méchants vers politiques, et
je ne ferai qu’un feu de joie de la plus choisie de ses tristes héroïdes ![46]
En réalité la vieille école nationale et romaine ne compte
qu’un représentant parmi les poètes récitatifs de l’époque : mais celui-là
vaut plus que la peine qu’on le nomme, et son œuvre est l’une des plus
importantes de toute la littérature latine. Je veux parler du poème de la
nature [de rerum natura]. Son auteur, Titus
Lucretius Carus (655-699
[90-55 av. J.-C.]) appartenait aux cercles choisis de la
société de Rome : mais soit disposition maladive, soit répugnance, il se tint
à l’écart de la vie publique, et mourut dans la force de l’âge (à 44 ans), peu
avant l’explosion de la guerre civile. Dans son vers il demeure fidèle à
l’école d’Ennius et à l’école grecque classique. Il se détourne avec mépris de l’hellénisme creux de son temps, et se
confesse de toute son âme et de tout son cœur le disciple des Grecs austères, à ce point que le pieux et
sérieux accent de Thucydide a trouvé un digne écho jusque dans l’un des plus
célèbres épisodes du poème romain[47]. Ennius a puisé
la sagesse chez Épicharme, et Évhémère, Lucrèce emprunte les formes de son
exposition philosophique à Empédocle, cette perle
glorieuse de l’île féconde de Sicile[48] et pour le fond,
s’en va recueillant et mettant ensemble les
paroles d’or des volumes d’Épicure, dont l’éclat rejette les
autres sages dans l’ombre, autant que le soleil
obscurcit les étoiles[49]. Comme Ennius,
Lucrèce n’a que dégoût pour l’érudition mythologique dont s’affuble la poésie
alexandrine il ne demande rien à son lecteur que la connaissance des légendes
les plus couramment acceptées[50]. En dépit du
purisme nouveau, qui exclut les mots exotiques, notre poète, à l’instar
d’Ennius, délaisse l’expression latine, quand elle est plate ou obscure, pour
le terme grec à sens précis. Dans le tissu de son mètre nous rencontrons
souvent l’antique allitération : il n’aime l’enjambement ni du vers ni de, la
phrase, et son rythme obéit à l’ancienne forme oratoire ou poétique. Plus
mélodieux qu’Ennius, ses hexamètres ne se déroulent point, à l’instar de ceux
de la nouvelle école, qui vont fuyant et bondissant comme l’onde murmurante
du ruisseau : ils marchent lents et puissants, semblables à un fleuve d’or
liquide. Au point de vue philosophique et matériel, c’est encore à Ennius que
Lucrèce se rattache, Ennius, le seul maître qu’il célèbre dans ses chants. La
profession de foi du poète de Rudies (IV, p. 241) est aussi tout son
catéchisme religieux : Pour moi, je l’ai dit et
le dirai toujours, il y a des Dieux au ciel : mais je tiens qu’ils n’ont nul
souci du genre humain ! — C’est donc à bon droit qu’il s’annonce
comme confirmant dans ses vers :
Les
chants de notre Ennius, qui le premier rapporta du riant Hélicon la couronne
à l’éternel feuillage, qui lui fait une brillante auréole parmi les peuples
de l’Italie ![51]
Une fois encore, et pour-la dernière fois, éclatent dans
cette poésie étrange l’orgueil et la gravité des maîtres du VIe siècle : comme
s’il se retrouvait face à face avec le Carthaginois terrible, avec les grands
Scipions, le poète en de telles visions ; semble transporté vivant en ces
temps anciens, bien plutôt qu’il ne vit à son époque abâtardie[52]. Le chant qui s’épanche gracieux de sa riche fantaisie,
auprès des vers des autres poètes, résonne aussi à son oreille comme le fugitif chant du cygne à côté du cri des grues.
Lui aussi en écoutant les mélodies qu’il invente, il sent son cœur se gonfler
d’un espoir de gloire. Comme Ennius enfin, qui promettait l’immortalité à
ceux à qui il versait les vers enflammés coulant
de sa poitrine, il défend qu’on pleure sur la tombe du poète
immortel !
Par un phénomène étrange, ce rare génie, dont la veine
poétique remonte aux sources primitives, et qui rejette dans l’ombre tous ou
presque tous ses devanciers, le sort le fait naître en un siècle où il sera
comme perdu et étranger[53] : de là sa
prodigieuse méprise dans le chou de son sujet. Il se fait l’adepte d’Épicure,
qui transforme le monde en un vaste tourbillon d’atomes, qui tente d’expliquer
par la causalité purement mécanique et le commencement et la fin des choses,
ainsi que les problèmes de la nature et de la vie, système bien moins fou,
d’ailleurs, que le syncrétisme historique et mythique essayé par Évhémère et
ensuite par Ennius, système grossier et glacé, après tout. Mais vouloir
mettre en vers de telles spéculations cosmiques, c’était prodiguer au plus
ingrat des sujets et l’art, et l’inspiration douée de vie. Pour qui le lit en
philosophe d’ailleurs, le poème didactique de Lucrèce ne touche pas aux
points les plus délicats du système ; on y constate à regret l’exposé trop
superficiel des controverses, la distribution défectueuse des matières, les
répétitions ; et quant à ceux qui n’y cherchent que la poésie, ils se
fatiguent vite de ces dissertations mathématiques condamnées au mètre du
vers, et rendant vraiment illisible une bonne partie du livre. Pourtant en
dépit de ces énormes vices, sous lesquels eût inévitablement succombé un
écrivain ordinaire, Lucrèce peut à bon droit se vanter d’avoir conquis, dans
cette Arabie Pétrée de la poésie une palme que les muses n’avaient encore
donnée à nul autre avant lui[54]. Et qu’on ne
dise point qu’il la doit seulement à quelques comparaisons heureuses, à
quelques descriptions puissantes, et jetées ça et là dans son œuvre des
grands phénomènes physiques et des passions humaines ! Non, l’originalité de
ses vues, sur les choses de la vie ou de l’idéal tient au fond à son incroyance
même : c’est en ne croyant pas qu’il marche et peut marcher de son pas
victorieux, la vérité en main, armé de toutes les forces vivantes de la.
poésie, contre la fausse dévotion et les superstitions maîtresses de la
société romaine.
Du
hideux fanatisme esclaves consternés
Les
mortels dans ses fers gémissaient prosternés :
La
tête de ce monstre, aux plaines du tonnerre,
Horrible,
d’un regard épouvantait la terre.
Noble
enfant de la Grèce,
un sage audacieux
Le
premier vers le ciel osa lever les yeux.
Le
péril l’enhardit : en vain la foudre gronde
Il
brise, impatient, les barrières du monde :
Aux
champs de l’infini, par l’obstacle irrité
Son
génie a d’un vol franchi l’immensité ![55]
Ainsi le poète veut jeter à bas les Dieux, comme Brutus
avait fait les rois. Il veut briser l’étroite prison
qui se ferme sur la nature ; mais ce n’est point contre le trône
depuis longtemps renversé de Jupiter qu’il lance la flamme de ses vers : de
même qu’Ennius, il s’attaque en réalité à ces Dieux venins de l’étranger, à
la superstition des foules, et par exemple, au culte de la Magna Mater[56], aux auspices
niais de l’Étrurie qui lisent dans l’éclair et le tonnerre ! Lucrèce n’a
qu’horreur et dégoût pour ce monde effroyable dans lequel il vit, pour lequel
il écrit : là est son inspiration. Il composa son poème en ces temps de
désespoir, où l’oligarchie était précipitée du pouvoir, où César n’avait
point encore conquis le trône, en ces heures lentes et grosses d’orages, où
l’attente de la guerre civile obsédait les esprits. Certaines inégalités,
certains troubles dans l’exécution, trahissent sans doute les anxiétés d’un
homme qui croit à toute. minute voir fondre sur lui-même et sur son œuvre les
tumultes et les écroulements d’une révolution : qu’on n’oublie pas pourtant,
à le voir envisager ainsi et les hommes et les choses, quelles choses et
quels hommes il avait devant lui ! Dans la Grèce, avant le
siècle d’Alexandre, c’était une maxime partout reçue, sincèrement confessée
par les meilleurs ; qu’il y a bonheur suprême à n’être point né, et qu’après
celui-là, le mieux est de mourir. De même, au siècle en tant de points
semblable de César, les notions morales sur là nature du monde conduisaient
facilement les âmes tendres et, poétiques à cette opinion, relativement plus
noble et plus anoblissante peut-être, qu’il y a bienfait pour l’homme à être
débarrassé de la foi en l’immortalité de l’âme, et en même temps de la
crainte de la mort et des Dieux, crainte mauvaise, sournoisement
envahissante, pareille à la peur dont l’enfant est saisi dans un lieu obscur
; que comme le sommeil de la nuit est plus réparateur que la fatigue du jour,
la mort, elle aussi, ce repos éternel exempt d’espoir et de sollicitude, vaut
bien mieux que la vie. Les Dieux du poète eux-mêmes ne sont rien, et ne
jouissent que de l’éternel et bienheureux repos. Point de peines de l’enfer
qui châtient l’homme au-delà de la vie : les peines sont faites pour les
vivants ; elles sont filles de ces passions qui font battre notre cœur sans
relâche et sans frein. Donc la fin de l’homme est d’établir son âme en
équilibre et dans le calme, de ne point estimer la pourpre plus qu’un chaud
et commun vêtement, de rester dans la foule des obéissants, plutôt que de se
jeter dans la mêlée des candidats au pouvoir ; de rester étendu près du
ruisseau, plutôt que d’aller sous les lambris dorés du riche, s’asseoir en
convive à des tables chargées de mets sans nombre. Dans ces doctrines de
philosophie pratique, nous retrouvons l’idée, canevas exact du poème de
Lucrèce : parfois cachée sous les décombres de ses démonstrations physiques,
elle n’en est point étouffée. Elle est, le fondement de tout ce qu’il
contient de sagesse et de vérité. Et quant à Lucrèce lui-même, qui, tout
rempli de vénération pour ses grands devanciers, apporta à la prédication de
sa doctrine un zèle inouï dans son siècle, et fortifia ses leçons du charme
de la muse, on peut dire de lui qu’il fut tout à la fois un bon citoyen et un
grand poète. Quelque juste blâme que suscite le poème de la Nature, il le faut
ranger parmi les plus brillantes étoiles dans le ciel pauvrement constellé,
d’ailleurs, de la littérature romaine : aussi le plus grand des maîtres de la
langue allemande le choisit-il un jour pour son dernier et parfait travail :
il se donna mission de rendre des lecteurs à Lucrèce[57].
Quoiqu’il eût reçu de ses contemporains éclairés le poésie
grecque juste tribut d’admiration dû à son génie et à son talent à la mode.
de poète, Lucrèce, rejeton posthume d’une autre école, demeura un maître sans
disciples. Au contraire, la poésie grecque à la mode se recruta de nombreux
élèves qui s’essayèrent à l’envi à rivaliser avec les têtes de colonne de
l’armée des Alexandrins. Les mieux doués parmi ceux-ci, et ils avaient en
cela fait preuve de tact, s’étaient gardés de toucher aux grandes œuvres, aux
genres purs de la haute poésie, drame, épopée, ode : leurs productions les
plus heureuses, comme aussi chez les néo-Latins, se bornaient à des travaux de courte haleine, et de préférence, aux
genres mixtes placés sur les frontières de l’art, sur celle si large entre
autres qui sépare le récit et le poème lyrique. Les poésies didactiques ne se
comptaient plus. Mais les compositions favorites étaient les petites héroïdes
amoureuses, et plus particulièrement l’élégie érotique et érudite, ce
fruit de l’été de la
Saint-Martin de la poésie grecque. Ne fréquentant que les
sources philologiques pour toute Hippocrène, l’auteur y raconte d’ordinaire
ses aventures et ses peines de cœur, entremêlées plus ou moins de
digressions, de bribes épiques recueillies ad libitum dans les cycles
grecs légendaires. Alors aussi on agençait force chants de fêtes
artistement et assidûment travaillés. Enfin, et à défaut de sentiment
poétique libre, les Alexandrins cultivaient par dessus tout les vers de
circonstance et l’épigramme, où
ils se sont d’ailleurs montrés excellents. Quant à l’aridité du sujet,
quant au manque de fraîcheur dans la langue et le rythme, cette irrémédiable
plaie des littératures sans racines populaires, on les dissimulait tant bien
que mal sous l’alambic du thème, sous la recherche du tour, sous les mots
curieux et rares, sous la versification la plus subtile, et enfin sous
l’appareil complet de l’érudition de l’antiquaire ou du philologue, unie à
l’extrême habileté de main.
Telle était l’évangile littéraire que les maîtres
prêchaient à la jeunesse romaine ; et la jeunesse d’accourir en foule pour
entendre, et s’essayer à son tour : dès l’an 700 [54 av. J. -C.], les poèmes amoureux
d’Euphorion, et toute la
Pléiade des Alexandrins ses pareils, faisaient la lecture
habituelle et l’habituel arsenal des pièces à déclamation à l’usage des
adolescents d’éducation raffinée[58].
Là révolution littéraire était faite : mais, sauf une ou
deux exceptions, elle ne donna que des fruits forcés en serre chaude, dénués
de maturité ou de saveur. Les poètes de la
mode nouvelle étaient légion : mais la poésie, où la trouver ?
Comme toujours, quand il y a presse sur les avenues du Parnasse, Apollon
éconduisait son monde sans forme de procès. Parmi les longs poèmes, jamais
rien qui vaille : chez les petits, c’est rareté. Vrai fléau de ce siècle
littéraire, la poésie courante se débite partout, en toute occasion ; et
bientôt on semble se moquer, à s’envoyer entre amis, à titre de cadeau de
fête, tel paquet de mauvais vers, tout frais achetés chez le libraire, et
dont la reliure galante et le papier glacé trahissent à trais pas la
provenance et la valeur. De public réel, de ce publie qui, fait cortège à la
littérature nationale, oncques n’en eurent les Alexandrins ni de Grèce, ni de
Rome : toute leur œuvre n’est que poésie de coterie, ou plutôt que poésie
d’un certain nombre de coteries dont Ies membres se tiennent, mettent à mal
tout intrus, lisent et critiquent pour eux seuls le poème nouveau, saluent à
leur manière et en vers, vrais Alexandrins qu’ils sont, telle ou telle production
plus ou moins heureuse, et forts de leur camaraderie louangeuse lui
dispensent une gloire fausse et éphémère. Professeur renommé de littérature
latine, adepte fécond lui-même de la poétique nouvelle, Valérius Caton
semble avoir alors exercé une, sorte de patronat d’école sur les plus
notables membres de ces cercles. il aurait été constitué le juge suprême du
mérite relatif des poésies du jour[59]. Auprès des
modèles grecs, tous ces versificateurs romains se comportent en imitateurs,
souvent même en élèves serviles, et leurs compositions pour la plupart n’ont
guère été, ce semble, que les fruits verts ou avortés d’une poésie d’écoliers
bégayant encore ou qui de longtemps n’auront point le congé du maître.
Toutefois, si dans la grammaire et le mètre, ils se serraient, plus
étroitement que les anciens nationaux, contre la robe de leurs précurseurs
dans la Grèce,
on ne peut nier qu’en cela faisant, ils n’aient manifesté à un plus haut
degré l’esprit de suite et la correction dans la langue et dans le rythme, mais
ils payèrent ce progrès au prix de la souplesse et de l’ampleur de l’ancien
idiome. Pour le fond et sous l’influence de leurs modèles efféminés, ou de
l’immoralité des temps, les théines érotiques, si peu favorables à la grande
poésie, prirent incroyablement le dessus : puis on se mit à traduire et
traduire encore, les résumés métriques alors en faveur chez les Grecs.
Cicéron s’essaye aux Astronomiques d’Aratus ; et à la fin de
notre période ou au commencement de celle suivante, Publius Varron de
l’Aude met en latin le Traité géographique d’Ératosthène[60] : Æmilius
Macer en fait autant du manuel physico-médical de Nicandros[61]. Ne soyons ni
surpris ni affligés de ce qu’il ait surnagé bien peu de noms dans toute la
foule des poétereaux : encore ne les cite-t-on guère qu’à titre de curiosités
littéraires, ou qu’à cause de la grandeur des personnages. Tel fut, par
exemple, Quintus Hortensius, l’orateur, avec ses cinq cent mille vers ennuyeux autant que
licencieux[62] :
tel encore Lævius, dont il est plus souvent fait mention : ses badinages
d’amour excitèrent quelque intérêt par la complication du mètre et le
maniéré du tour[63].
Voici venir maintenant Gaius Helvius Cinna († 710 [44 av. J.-C.]) avec sa
petite épopée de la Smyrna
fort vanté par toute la coterie ; il n’en atteste pas moins la dépravation du
siècle, et par le choix du sujet, l’amour incestueux d’une fille pour son
père, et par les neuf années même employées à polir un tel poème[64]. Seuls, quelques
rares poètes font exception : chez eux du moins on a plaisir à saluer
l’originalité vraie, la sobriété et la souplesse de la forme associées au
fond national et solide de la -tradition républicaine et agreste. Sans parler
de Laberius et de Varron, il sied ici de rappeler les noms des trois poètes
du camp républicain déjà nommés ailleurs, Marcus Furius Bibaculus (652-691 [-102/-63]),
Gaius Licinius Calvus (672-706
[-82/-48]), et Quintus Valerius Catullus (667-700 environ [-87/-54]).
Sur les deux premiers, dont les écrits sont perdus, nous n’en sommes qu’aux
conjectures : quant à ce qui est de Catulle, nous avons davantage matière à
asseoir notre jugement. Catulle, d’ailleurs, et par le sujet et par la forme,
est bien aussi de la lignée alexandrine. On trouve dans son recueil telles
traductions de pièces de Callimaque, celles-ci encore non des meilleures,
mais à coup sûr des plus obscures[65]< |