L’HISTOIRE ROMAINE À ROME

 

Fondation de la monarchie militaire

Chapitre XII — Religion, culture, littérature et art.

 

 

Dans le domaine de la religion et de la philosophie, nul élément nouveau ne s’est produit. La religion d’État romano-hellénique, la philosophie officielle du portique indissolublement liée avec elle, constituaient pour tout gouvernement, oligarchie, démocratie ou monarchie, un instrument commode, mieux que cela, indispensable. Construire l’État à neuf sans l’élément religieux, eût été chose impraticable, autant qu’inventer une religion nouvelle à mettre à la place de l’ancien culte approprié à l’ancienne Rome. Parfois, sans doute, on avait vu rudement s’abattre le balai révolutionnaire sur les toiles d’araignée du système augural, mais l’appareil pourri et disloqué n’en avait pas moins survécu au tremblement de terre où s’abîma la République : il fut tout entier transporté avec sa fausse majesté et ses rites vides dans le camp de la monarchie nouvelle. Il va de soi qu’auprès des libres esprits il ne fit que croître en disgrâce. Pour ce qui est de la religion d’État, l’opinion publique n’y montrait guère qu’indifférence : partout on n’y voulait plus voir qu’une institution de commande et de convenance publique nul n’en prenait souci, si ce n’est peut-être quelques érudits de la politique ou quelques antiquaires. Envers sa sœur la philosophie, il. ‘en alla tout autrement chez les gens les moins prévenus, elle ne trouva plus qu’hostilité, juste et infaillible effet à la longue de ses creuses doctrines et de son charlatanisme perfide,. Et l’école, elle-même, semblait prendre conscience de sa nullité ; aussi, fait-elle un effort vers le syncrétisme, et tente-t-elle de s’ouvrir ainsi à un souffle vivifiant. Antiochus d’Ascalon[1] (il florissait vers 675 [79 av. J.-C.]), qui se vantait d’avoir su fondre en une savante unité le stoïcisme de Zénon avec les idées de Platon et d’Aristote, remporta dans Rome plus d’un succès. Sa philosophie, assez mal venue, fut à la mode chez les conservateurs d’alors les dilettantes et les lettrés du beau monde l’étudièrent avec ardeur. Quiconque voulait un champ plus libre pour la pensée, ou ignorait le portique, ou lui était hostile. On avait en dégoût ces pharisiens de Rome, ces fanfarons aux grands mots pleins d’ennui : on aimait mieux, quittant les sentiers pratiques de la vie, se rejeter les uns, dans l’apathie (άπάθεια) énervée, les autres, dans l’ironie qui nie tout : de là, les progrès croissants de l’épicurisme dans les grands cercles de Rome : de là, le droit de cité conquis par les cyniques de la secte de Diogène. Condamnée qu’elle était à la sécheresse et à l’infécondité, alors que, loin de chercher le chemin de la sagesse dans la rénovation des doctrines traditionnelles, elle se contentait du présent, et ne prêtait foi qu’à la sensation matérielle, cette philosophie valait encore mieux que le cliquetis de mots et que les notions vides de la sagesse stoïque ; et le cynisme l’emportait sur tous les systèmes philosophiques d’alors, en ce que, les méprisant tous, hommes et sectes, il se contentait de n’être point un système, avantage immense, en vérité. Donc, dans les deux armées de l’épicurisme et du cynisme, on menait guerre ardente, et non sans succès, contre le portique : ici, prêchant pour les gens sérieux, l’épicurien Lucrèce, avec l’accent puissant d’une conviction profonde et d’un saint zèle, s’attaquait. aux dieux, à la providence divine des stoïques, à leurs doctrines, à la théorie de l’immortalité de l’âme humaine : là, devant le gros publie qui aime à rire, Varron, le cynique, décochait les flèches rapides de ses satires lues de tous, et frappait au but encore plus sûrement. Et tandis. que les meilleurs de l’ancienne génération se montraient hostiles pour le Portique, les hommes de la génération nouvelle, Catulle, par exemple, se tenaient simplement à distance, et leur critique n’en était, que plus vive, par cela qu’ils ignoraient et voulaient ignorer.

Cependant, à côté de la foi incroyante maintenue par les seules convenances politiques, on se rattrapait largement ailleurs. L’incroyance et la superstition, ces deux prismes divers du même phénomène historique, allaient de pair et se donnant la main dans le monde. Il ne manquait point de gens même, qui les réunissaient en eux, niant les dieux avec Épicure, priant et sacrifiant devant la moindre chapelle. Naturellement il n’était plus question que des seuls dieux orientaux : à mesure que la foule accourait des provinces grecques en Italie, ceux-ci, en nombre toujours croissant, inondaient l’Occident à leur tour. Nous savons quelle importance avaient conquise les cultes de Phrygie : les hommes déjà sur l’âge, Varron et Lucrèce, nous l’attestent par leurs attaques et les plus jeunes nous le disent de même : témoins les glorifications du poétique Catulle qui, d’ailleurs ; conclut par une prière caractéristique : Déesse, éloigne de moi tes fureurs, et jette-les sur les autres ! [Cat., carm., 63. Atys.] A côté des dieux de Phrygie, vinrent se ranger ceux de la Perse : ils avaient eu pour premiers propagateurs les pirates de l’Est et de l’Ouest qui se rencontraient sur les flots de la Méditerranée : leur plus ancien sanctuaire était, dit-on, à l’occident de l’Olympe de Lycie. Mais au cours de son émigration vers l’ouest, le culte oriental avait perdu tout ce qu’il renfermait primitivement d’éléments moraux et de spiritualisme élevé : ce qui le prouve, c’est que la plus grande divinité de la pure doctrine de Zarathustra, Ahouramazda, demeura inconnue aux occidentaux. Leurs adorations se tournèrent de préférence vers le Dieu qui, dans l’ancienne religion populaire des Perses, avait pris la première place, Mithra, fils du Soleil. Plus vite encore que les hôtes du ciel perse, aux figures plus éthérées et plus douces, se répandirent dans Rome les cohortes mystérieuses et lourdes des grotesques théogonies égyptiennes, Isis, mère de la Nature avec toute sa suite, Osiris, qui meurt toujours et toujours ressuscite, le sombre Sérapis, l’Horus-Harpocrate, sévère et silencieux, et l’Anubis Cynocéphale. L’année même où Clodius lâcha la bride aux clubs et aux conventicules (696 [58 av. J.-C.]) et par l’effet de cette émancipation populacière sans nul doute, ces essaims de dieux firent mine d’aller se loger jusque dans la vieille citadelle du Jupiter Romain, au Capitole : ce ne fut pas sans peine qu’on les arrêta. Il leur fallait à tout prix un. Temple : on leur assigna du moins les faubourgs. Aucun culte ne jouissait d’une semblable popularité parmi les basses classes du peuple : quand un jour le Sénat, ordonna la destruction du. sanctuaire d Isis1 élevé dans l’enceinte des murs ; il ne se trouva pas d’ouvrier qui osât y porter la main, et force fut bien au consul Lucius Paullus (704 [-50]), de donner le premier coup de hache [V. Max. 1. 3. 3]. Point de fille si débauchée, à coup sûr, qui ne fût à proportion dévote envers la déesse. Il va de soi que les sorts, l’onéirocritie et tous les arts libres de même espèce étaient métiers fructueux. On professait la science des horoscopes. Lucius Tarutius de Firmum, homme considérable, érudit dans sols art, grand ami de Cicéron et de Varron, déterminait très sérieusement, après force calculs, la date de la naissance des rois Romulus et Numa, et même celle de la fondation de Rome, et, s’aidant de la sagesse chaldéenne et égyptienne, confirmait les récits de la légende romaine à la grande édification des croyants des deux partis[2]. Mais phénomène plus remarquable encore, on vit se produire, pour la première fois dans le monde Romain, un essai de fusion entre la foi grossière et la pensée spéculative, manifestation non méconnaissable des tendances que nous avons coutume d’appeler le Néoplatonisme. Il eut pour premier et plus ancien apôtre Publius Nigidius Figulus, notable romain, appartenant à la faction la plus rigide de l’aristocratie, préteur en 696 [-58], et qui mourut exilé d’Italie pour cause politique, en 709 [-45]. Vrai prodige d’érudition, plus étonnant encore par l’obstination de ses croyances, il bâtit avec les éléments les plus disparates un système de philosophie religieuse, dont il enseignait les principes dans ses leçons orales, bien plus encore que dans ses livres consacrés aux matières théologiques et aux sciences naturelles. Repoussant loin de lui les squelettes et les abstractions des systèmes ayant cours, il puisa, jusque sous les décombres, aux sources de cette philosophie anté-socratique, dont la pensée s’était révélée aux sages des anciens temps sous sa forme la plus vivante et la plus sensible. Chez lui, d’ailleurs, il va de soi que les sciences physiques transcendantales jouaient un rôle considérable. Dirigées en ce sens, ne les voit-on pas chez nous aussi, tous les jours, offrir unie prise puissante au charlatanisme mystique et aux pieux escamotages ? A plus forte raison en était-il de même dans l’antiquité, davantage ignorante des véritables lois de la nature. Quant à la théologie de Figulus, elle n’était autre que ce baroque mélange, où s’étaient abreuvés déjà ses co-religionnaires grecs, où l’on trouvait brassés ensemble la sagesse orphique et autres anciens dogmes, et les dogmes nouveaux inventés en Italie, et les mystères de la Perse, de la Chaldée et de l’Égypte. De plus, comme si la confusion n’était point déjà assez grande, et sous couleur d’achever l’harmonie du système, notre philosophe y ajoutait les données de la science étrusque, enfants du néant, et la science indigène du vol des oiseaux. Cela fait, la doctrine fut mise sous l’invocation politique, religieuse et nationale du nom de Pythagore, cet ultraconservateur dont la maxime principale était fonder l’ordre, empêcher le désordre ; de Pythagore, le faiseur de miracles, le conjurateur d’esprits, l’antique sage natif de l’Italie, dont la légende s’entrelace avec la légende de Rome, et dont le peuple contemplait la statue debout sur le Forum. La naissance et la mort ont leur affinité : comme il avait assisté au berceau de la République, ami du sage Numa, collègue de la Mater Égérie divinement prudente, Pythagore était aussi le dernier refuge, à l’heure suprême, de l’art sacré des augures des oiseaux. Mais le système de Nigidius n’était point seulement une merveille, il enfantait aussi des prodiges : au jour où naquit Octave, Nigidius prédit à son père la grandeur future du fils. Pour les croyants, les prophètes à sa suite évoquaient les mânes ; et chose qui dit tout, ils indiquaient les cachettes où gisaient les trésors perdus. Toute cette science, vieille et neuve à la fois, avait fait sur les contemporains une impression profonde : dans tous les partis, on vit les hommes les plus considérables, les plus savants, les plus vaillants, et Appius Claudius, le consul de l’an 700 [-54], et l’érudit Marcus Varron, et Publius Vatinius, officier brave s’il en fut, s’adonner eux aussi, à la nécromancie, la police dut s’en mêler, parait-il, et réprimer ces entraînements de la société romaine. Tristes et derniers efforts qui ne sauveront pas la religion ! Semblables aux efforts honnêtes de Caton dans l’ordre politique, ils nous frappent par leurs côtés lamentables et comiques tout ensemble. Qu’on se moque tant qu’on voudra de l’Évangile et de l’Apôtre, ce n’en est pas moins chose bien grave que de voir les hommes vigoureusement trempés se laisser choir, eux aussi, dans l’absurde[3] !

L’éducation de la jeunesse continue à se mouvoir dans le programme, ailleurs décrit, de la précédente époque, dans les humanités comprenant les deux langues. Toutefois plus le temps marche, et plus le monde romain, dans sa culture générale ; va s’assujettissant aux formes instituées par les Grecs. On délaisse les exercices de la balle, de la course et de l’escrime, pour la gymnastique perfectionnée de la Grèce ; et s’il n’existe point encore d’établissements publics en ce genre, on ne rencontre déjà plus de villa élégante qui n’ait sa Palœstre à côté de ses Thermes[4]. Que si l’on veut pousser plus loin, et se demander quelle transformation s’était opérée en ce siècle dans l’ensemble de l’éducation, que l’on compare le programme de l’Encyclopédie catonienne avec celui du livre analogue de Varron sur les Sciences scolastiques[5]. Chez Caton, l’Art oratoire, l’Agriculture, la Jurisprudence, la Guerre et la Médecine ne constituent point les éléments d’une éducation scientifique spéciale : chez Varron, autant qu’on le peut induire avec quelque vraisemblance, le cycle des Études comprend la Grammaire, la Logique ou la Dialectique, la Rhétorique, la Géométrie, l’Arithmétique, l’Astronomie, la Musique, la Médecine et l’Architecture. Ainsi, au cours du VIIe siècle, l’Art militaire, la Jurisprudence et l’Agriculture sont passées de l’état de sciences générales à celui de sciences professionnelles. Chez Varron, en outre, l’éducation de la jeunesse adopte le programme grec tout entier : à côté des leçons de grammaire, de rhétorique et de philosophie, introduites en. Italie dès les temps antérieurs, des cours se sont ouverts pour la géométrie, l’arithmétique, l’astronomie et la musique, plus longtemps demeurées l’enseignement propre des écoles de la Grèce[6]. L’astronomie, par exemple, en donnant la nomenclature des étoiles, amusait le dilettantisme vide des érudits du temps. Associée à l’astrologie, elle donnait pâture aux superstitions pieuses alors toutes puissantes : aussi est-elle pour la jeunesse un canevas d’études régulières et approfondies. On en a la preuve, et les poèmes didactiques d’Aratus parmi les autres œuvres de la littérature Alexandrines, ont les premiers trouvé bon accueil auprès des jeunes Romains curieux de s’instruire[7]. A la série des cours grecs se joignaient la médecine, branche ancienne du programme de l’éducation indigène, et enfin l’architecture, art indispensable aux Romains, devenus bâtisseurs de palais et de villas, en même temps qu’ils délaissaient le travail des champs.

Mais si l’éducation grecque et latine a gagné en étendue, pet en rigueur d’école, elle a perdu beaucoup du côté de la pureté et de la délicatesse. La science grecque, recherchée avec une irrésistible ardeur, a donné sans doute un vernis plus savant à la culture. Mais expliquer Homère ou Euripide n’est point un art après tout. Élèves et maîtres trouvèrent leur compte à la poésie Alexandrine : celle-ci, les choses étant ce qu’elles étaient dans le monde romain, s’accommodait à l’esprit de tous, bien mieux que la vieille et vraie poésie nationale de la Grèce. Pour n’être pas vénérable autant que l’Iliade, elle n’en comptait pas moins un nombre respectable d’années ; et aux yeux des professeurs, les Alexandrins étaient de véritables classiques. Les poésies érotiques d’Euphorion, les Causes de Callimaque et son Ibis, l’Alexandra comique et obscure de Lycophron, renfermaient toute une mine de mots rares (glossæ) bien faits pour les chrestomathies et les commentaires des interprètes[8]. N’y trouvait-on pas force phrases et sentences péniblement contournées et de pénible explication, force excursions à perte de vue, tout un ramas inextricable et mystérieux de mythes oubliés, tout un arsenal enfin d’érudition pesante en tous genres ? Il fallait chaque jour à l’école des morceaux de résistance plus difficiles ; et tous ces produits de la littérature Alexandrine, chefs-d’œuvre de l’industrie des maîtres, devenaient autant de merveilleux thèmes pour les bons écoliers. On vit donc les Alexandrins, à titre de modèles et de textes d’épreuve, envahir à demeure les gymnases italiques. Ils tirent avancer la science, qui en doute ? mais aux dépens du goût et du bon sens. Puis bientôt cette soif de culture malsaine, s’emparant de toute la jeunesse romaine, celle-ci voulut, autant qu’il était possible, aller à la source même de la science Hellénique. Les cours des maîtres, grecs de Rome n’étaient bons que pour les premiers essais, mais on voulait converser avec les Grecs ou affluait aux leçons des philosophes grecs, à Athènes, aux leçons des rhéteurs, à Rhodes[9] : on faisait son voyage littéraire et artistique en Asie mineure, où l’on trouvait et étudiait sur place les antiques trésors du génie des Hellènes, où se continuaient, à l’état de métier, il est vrai, les traditions du culte des muses. Quant à la capitale de l’Égypte, regardée comme le sanctuaire des disciplines plus austères, comme elle était plus loin, elle était moins fréquemment visitée par la jeunesse en quête de savoir.

En même temps que le programme des études grecques, le programme latin, s’élargit, lui aussi, résultat pur et simple, en partie, du mouvement de l’hellénisme. Les Latins, au fond, recevaient des Grecs et l’impulsion et la méthode. Bientôt sous l’influence des idées démocratiques, la tribune du Forum s’ouvrit à toutes les classes, et appela la foule. Les conditions politiques de la Rome nouvelle ne contribuèrent pas peu à l’agrandissement du rôle des orateurs : où que vous jetiez les yeux ; les rhéteurs foisonnent ! C’est le mot de Cicéron. Ajoutez-y le culte des écrivains du VIe siècle, qui, à mesure qu’ils s’enfoncent dans le passé, s’entourent davantage de l’auréole classique, et composent l’âge d’or de la littérature latine. Sur eux se concentre l’effort du travail pédagogique, ils lui fournissent le plus puissant contingent. Puis voici que de tous les côtés la barbarie immigre ou fait irruption dans l’Empire, que des contrées populeuses, les Gaules, les Espagnes, se latinisent. La langue romaine, les lettres latines y gagnent d’autant. En eût-il été de même, si l’idiome indigène fût demeuré cantonné dans le Latium ? A Côme, à Narbonne, le maître de lettres était un personnage bien autrement important qu’à Ardée ou à Præneste. Et pourtant, à tout prendre, la culture baissait, loin d’être en progrès. La ruine des villes provinciales italiques, l’affluence énorme des hommes et des éléments étrangers, l’abaissement politique, économique et moral de la nation, et, par-dessus tout, les ravages des guerres civiles faisaient à la langue un dommage auquel ne pouvaient parer tous les maîtres d’école du monde. Les étroits contacts avec la civilisation grecque d’alors, les influences plus directes de la science loquace d’Athènes, de la rhétorique rhodienne et de l’Asie mineure, infectaient la jeunesse des miasmes les plus vicieux de l’hellénisme. De même que l’importation de l’hellénisme en l’Orient avait nui à l’idiome de Platon, de même la propagande latine chez les Gaulois, les Ibères et les Libyens, amenait la corruption de la langue romaine. Ce public qui applaudit aux périodes savamment arrondies, cadencées et rythmées de l’orateur, qui fait payer cher au comédien la moindre faute de grammaire ou de prosodie, ce public, je le veux, possède sa langue maternelle : elle a été étudiée à fond, et par l’école elle est devenue le commun bien de toutes les classes. Il n’en est pas moins vrai qu’à entendre les contemporains le mieux à même d’en juger, la culture hellénique chez les Italiens de l’an 694 [64 av. J.-C.] est bien déchue de ce qu’elle était un siècle avant ; ailleurs aussi, ils déplorent la corruption du bon et pur latin d’autrefois, il n’y a plus que de rares personnages à le pratiquer. On le rencontre encore dans la bouche de quelques vieilles matrones du grand monde ; mais les traditions de la vraie élégance, l’esprit, le sel latin des ancêtres, la finesse de Lucilius, les cercles littéraires des Scipions, tout cela s’est perdu. Que parle-t-on d’urbanité (urbanitas), ce mot et cette idée créés d’hier. Loin que la politesse règne dans les mœurs, elle s’en va bien plutôt ; dans la ruine de la langue et des mœurs, chez les barbares latinisés ou chez, les latins devenus barbares, l’on ressent au vif l’absence même de toute urbanité. Les satires de Varron, les lettres de Cicéron, nous rendent le ton de la conversation élégante, soit : mais elles sont l’écho des antiques mœurs encore vivantes à Réatè, à Arpinum : à Rome, il n’en reste plus rien.

Ainsi le système d’éducation de la jeunesse demeurait au fond le même : seulement, par l’effet de la décadence nationale, bien plus que par le vice du système, le bien y étant plus rare qu’au temps jadis, le mal s’y montrait plus souvent. Cependant, là encore, César apporta sa révolution. Tandis que le Sénat romain avait combattu d’abord la culture littéraire, puis n’avait fait que la tolérer, le nouvel Empire Italo-Hellénique, dont l’humanité (humanitas) constitue l’essence, la prend en main et entend l’a diriger d’en haut. César octroie la cité à tous les maîtres ès-arts libéraux, à tous les médecins dans Rome [Suet., Cœs., 42] : ce premier pas annonce la création future de grands établissements où la haute instruction sera dispensée dans les deux langues à la jeunesse romaine, et qui seront l’expression complète et puissante de la culture nouvelle dans l’État nouveau. Puis bientôt, le régent décide la fondation dans la capitale d’une bibliothèque publique grecque et latine ; et il nomme pour son conservateur le plus érudit des Romains, Marcus Varron, faisant voir aussi par là qu’il ouvre à la littérature universelle ce royaume de Rome qui s’étend sur le monde[10].

Pour ce qui est de la langue en elle-même, son évolution se rattache à deux éléments tout opposés, au latin classique des cercles cultivés d’une part, et de l’autre, au latin vulgaire de la vie usuelle. Le premier est le produit de la culture italienne. Déjà dans le cercle des Scipions, parler le pur latin a été une règle favorite ; la langue maternelle n’y a plus toute sa naïveté première, et tend à se distinguer du langage de la foule. Mais dès le début du siècle, il se manifeste une réaction remarquable contre le classicisme affecté des hautes classes et de leur littérature, réaction se rattachant étroitement, au dehors et au dedans, à celle toute semblable qui se fait à la même heure chez les Grecs. Déjà en effet, Hégésias de Magnésie, rhéteur et romancier[11], et tous les rhéteurs et lettrés d’Asie-Mineure à la suite avaient fait leur levée de bouclier contre l’atticisme orthodoxe. Ils demandèrent droit de bourgeoisie pour la langue. usuelle, que le mot ou la phrase vinssent d’Athènes, de Carie ou de Phrygie : ils parlèrent et écrivirent, non pour les coteries des élégants, mais pour le goût du gros publie. Le précepte était bon, à coup sûr, mais tant valait le public d’Asie-Mineure, tant valait la pratique : or, chez les Asiatiques de ce temps, le sens de la pureté sévère et sobre s’était absolument perdu, l’on ne visait qu’au clinquant, à la mignardise. Sans m’étendre ici sur les genres bâtards et les productions de cette école, romans, histoires romanesques et autres, disons seulement que le style des Asiatiques était tout haché, sans cadence ni période, mol et tourmenté tout miroitant de paillettes et de phœbus, trivial d’ailleurs, et par-dessus tout maniéré. Qui connaît Hégésias, s’écrie Cicéron, n’a pas à chercher loin un sot ! [Orat., 67]

Et pourtant la nouvelle manière fit son chemin dans le monde latin. La rhétorique à la mode chez les Grecs ayant, comme on l’a vu, envahi les programmes de l’éducation latine à la fin de l’époque précédente, en était arrivée à ses fins au commencement du siècle actuel. Avec Quintus Hortensius (640-704 [114-50 av. J.-C.]), le plus illustre des avocats du temps de Sylla, elle avait occupé la tribune aux harangues. On la vit alors, usant de l’idiome latin, s’accommoder servilement au faux goût importé de Grèce. Le public n’avait plus l’oreille sage et chaste du temps des Scipions : il applaudit tout naturellement le nouveau venu, habile qu’il se montrait à couvrir sa vulgarité d’un vernis factice. L’événement avait sa haute importance. De même qu’en Grèce la lutte littéraire s’était concentrée dans l’école des rhéteurs, de même à Rome, la langue judiciaire, bien plus encore que la littérature proprement dite, donna la règle et la mesure du style ; et le prince des avocats eut pour ainsi dire juridiction sur le ton du langage, et sur la manière d’écrire selon la mode du jour. La vulgarité asiatique d’Hortensius chassa la forme classique de la tribune romaine et en partie des autres genres littéraires[12]. Mais bientôt la mode change et en Grèce et à Rome. Et d’abord les maîtres rhodiens, sans l’école revenir tout à fait à la chasteté austère du style. attique, de Rhodes. essayent de se frayer une voie moyenne entre la forme ancienne et la formé nouvelle ; et sans rigoureusement s’astreindre à la correction exacte de la pensée et de l’ex-pression, ils n’en visent pas moins à la pureté de la langue et de la phrase : ils s’appliquent au choix des mots et du tour, ils recherchent la cadence dans la période. En Italie, Marcus Tullius Cicéron se lève (648-711 [-106/-43]). Imitateur dans sa jeunesse de la manière d’Hortensius, ramené par les leçons des Rhodiens et son goût plus mûr à de meilleurs préceptes, il se fait lui aussi et pour toujours zélateur de la pureté exacte de la langue ; il s’adonne à la période et au rythme oratoire. Ses modèles favoris, il les cherche avant tout dans les cercles de la haute société romaine, que n’a point infectés la vulgarité moderne : or, comme nous l’avons dit plus haut, bien qu’ils soient devenus rares, plusieurs ont survécu.

Certes, la vieille littérature latine, et la bonne littérature grecque, quelle qu’ait été d’ailleurs l’influence de celle-ci sur l’allure nombreuse de la phrase, n’étaient plus qu’au second rang ; et dans l’épuration tant prônée du langage il fallait voir bien moins la révolte de la langue écrite contre la langue vulgaire, que la révolte de la langue parlée, à l’usage des gens instruits, contre le jargon du faux ou du demi savoir. César ici encore se montra le plus grand maître du temps : il se fit l’expression vivante du classicisme romain et de son dogme fondamental : dans ses discours, dans ses écrits, évitant les mots étrangers, avec la sollicitude, du nautonier qui se dirige au milieu des écueils, il rejetait de même les mots purement poétiques, ceux oubliés de la vieille littérature, les termes de l’idiome rustique, les tours empruntés à la vie familière ; et nommément ce bagage de phrases et de mots grecs, entrés en si grand nombre (les correspondances du temps en témoignent) dans le courant du langage usuel[13]. Quoiqu’il en soit, le classicisme cicéronien ne trahissait que trop les expédients artificiels de l’école. Il était à celui des Scipions ce qu’est la faute confessée à l’innocence, ce que sont les classiques napoléoniens aux Molière et aux Boileau du Grand siècle des Français. Au temps des Scipions on avait puisé à même à la source de vie : aujourd’hui l’on recueille du mieux que l’on peut le souffle expirant d’une génération irrémissiblement condamnée. Tel qu’il est d’ailleurs, le classicisme nouveau se propage vite. Avec la royauté du barreau, la dictature de la langue et du goût passe d’Hortensius à Cicéron, et celui-ci dans ses multiples et vastes œuvres en tous les genres, donne à la littérature ce qui lui manquait jusque là, les textes modèles de la prose. Il est en effet le vrai créateur de la prose latine moderne : c’est à lui, artisan habile du style, que se rattache étroitement l’école classique ; c’est au styliste, bien plus qu’au grand écrivain, bien plus qu’à l’homme d’État surtout, que les représentants les meilleurs de la forme nouvelle, César et Catulle, adressent un éloge excessif, sans doute, mais qui n’est pas vaine phrase[14].

Le progrès va plus loin. Ce que fait Cicéron, dans le domaine de la prose ; une jeune pléiade le fait dans la poésie. Catulle est le plus brillant champion du vers néo-romain. Les Grecs Alexandrins ne sont point encore démodés. Mais ici de même, la langue usuelle de la haute société a répudié les réminiscences archaïques acceptées naguère sans compter ; et comme, la prose recherche aujourd’hui le nombre de la période Athénienne, la poésie Latine se range peu à peu sous la règle métrique, règle étroite, pénible souvent, de l’école Alexandrine. A dater de Catulle, il ne sera plus permis de commencer le vers par un monosyllabe, ou par un dissyllabe qui ne soit pas d’un poids tout particulier, ni de clore à ce même endroit la phrase commencée dans le vers précédent.

Enfin vient la science, qui fixe les lois de la grammaire La Grammaire. et en développe les préceptes ; elle n’obéit plus comme avant aux hasards de, l’empirisme, elle entend au contraire le régler et l’assujettir. Dans la déclinaison des substantifs, les désinences, souvent encore flottantes, seront une bonne fois déterminées : c’est ainsi qu’au génitif et au datif de la 4e déclinaison (selon nos écoles), César emploie exclusivement la forme contractée us et u, au lieu de l’ancienne forme [uis, ui] jusqu’alors également acceptée[15]. Dans l’orthographe, pareils changements se produisent, et mettent l’écriture en plus complet accord avec la langue parlée : la voyelle aspirée u est remplacée par l’i dans le corps des mots[16], c’est encore César qui donne l’exemple. Deux consonnes dans l’alphabet romain étaient désormais inutiles le k et le q : la première est mise de côté, on propose l’abolition de la seconde[17]. Enfin pour n’être point encore à son point de cristallisation, la langue était en voie d’y atteindre : elle ne se meut point encore, sans y songer, sous la règle ; mais déjà elle a conscience de celle-ci. C’est à la grammaire grecque, du reste, que la grammaire latine emprunte et son esprit et sa méthode générale : bien plus, le latin se rectifie jusque dans les détails d’après l’idiome hellénique, témoin l’s final qui, jusque dans les dernières années du siècle, a eu valeur de consonne ou de voyelle ad libitum ; et les poètes de la nouvelle manière, à l’instar des Grecs, n’en font plus jamais qu’une désinence consonante[18]. Toute cette réforme linguistique est le domaine propre des classiques : dans tous les cas, par les moyens les plus divers, ce qui démontre l’importance du fait, chez les coryphées littéraires, chez Cicéron, chez César, chez le poète Catulle, la règle nouvelle fait loi, toute infraction est condamnée ; et pendant ce temps, on le comprend, la vieille génération entre en révolte contre l’innovation grammaticale, comme elle a lutté contre la révolution politique où elle sombre[19].

Mais pendant que le classicisme nouveau, ou pour mieux dire, pendant que le latin régulier, marchant de pair autant qu’il le peut avec le grec modèle et devenu modèle lui-même, est sorti de la résistance tentée à bon escient contre les vulgaires des hautes classes et de la littérature, pendant qu’il se fixe lui aussi par la littérature et les formules grammaticales, son adversaire ne vide point le champ. Il ne s’étale pas seulement naïvement dans les œuvres d’individus subalternes, égarés par hasard dans le camp des écrivains, dans le Mémoire sur la deuxième Guerre Espagnole à la suite des Commentaires de César, par exemple[20], nous le retrouvons aussi dans la littérature proprement dite, marquant plus ou moins de son cachet le mime, le roman et jusqu’aux œuvres esthétiques de Varron. Chose caractéristique, c’est dans les genres populaires qu’il se soutient de préférence, et en même temps, les hommes qui s’en font les champions sont comme Varron, des conservateurs purs. De même que la monarchie est édifiée sur la ruine de la nationalité, de même le classicisme s’appuie sur la langue mourante des Italiens : il n’était que logique que ceux en qui s’incarnait encore la République, persistassent aussi à maintenir les droits du vieil idiome, et tentassent de fermer les yeux sur ses lacunes ou ses défauts au point de vue de l’art, par amour de sa saveur populaire et de sa vitalité relative. Et alors, se manifeste cette étrange divergence des opinions et des tendances : d’un côté Lucrèce, le vieux poète Franconien[21], de l’autre, Catulle, le poète moderne : d’un coté, Cicéron avec sa période cadencée, de l’autre Varron, qui dédaigne le nombre et démembre la phrase. Miroir fidèle des discordes des temps.

Dans le domaine propre de la littérature, l’époque actuelle, comparée avec celle qui précédé, se signale à Rome par un mouvement, marqué et croissant. Depuis. longtemps l’activité littéraire des Grecs ne se mouvait plus dans la large atmosphère de l’indépendance civile : il lui fallait les établissements scientifiques des grandes villes et surtout des cours des rois. Condamnés à la faveur où à la protection des grands, puis successivement chassés des sanctuaires des muses, quand viennent à s’éteindre les dynasties de Pergame (621 [133 av. J.-C.]), de Cyrène (658 [-96]), de Bithynie (679 [-75]) et de Syrie (690 [-64]), et quand s’efface l’éclat de la cour des Lagides[22] ; ayant vécu forcément en cosmopolites depuis la mort d’Alexandre le Grand ; véritables étrangers d’ailleurs aussi bien chez les Égyptiens et les Syriens que chez les Latins, les lettrés grecs tournent de plus en plus les yeux vers la capitale Latine. Auprès du cuisinier, de l’éphèbe prostitué et du parasite, au milieu de l’essaim d’esclaves grecs dont s’entoure alors le Romain des classes riches, on rencontre au premier rang, le philosophe, le poète et l’historiographe. Des littérateurs distingués acceptent cette humble condition témoin l’Épicurien Philodème, le philosophe domestique de L. Pison (consul de 696 [-58]), dont les ingénieuses épigrammes édifient les initiés sur l’épicuréisme grossier du maître[23]. De tous les côtés affluent dans Rome en nombre croissant à toute heure les plus notables représentants de l’art et du savoir hellénique : le mérite littéraire y prospère plus que nulle part ailleurs ; on s’y coudoie avec le médecin Asclépiade, que Mithridate tente en vain d’y attirer à son service[24], avec l’érudit en toutes choses Alexandre de Milet, surnommé le Polyhistor[25], avec le poète Parthénius de Nicée en Bithynie[26], avec Posidonius, d’Apamée, illustre à la fois comme voyageur, professeur et auteur, venu plein d’années de Rhodes à Rome (en 703 [-61])[27], et bien d’autres encore.

Une maison comme celle de Lucius Lucullus, à l’instar du Muséum d’Alexandrie, était à la fois un asile pour la culture hellénique, et un lieu de rendez-vous pour les lettrés grecs. Dans ces salles consacrées à la richesse et à la science, la puissance de Rome et le dilettantisme grec avaient rassemblé un incomparable trésor de sculptures et de peintures des maîtres anciens et contemporains, une bibliothèque soigneusement choisie et magnifiquement installée. Quiconque était d’esprit cultivé, quiconque était Grec, s’y voyait le bienvenu ; et l’on y rencontrait souvent le maître se promenant sous les splendides portiques, en échange de conversation et d’idées philologiques ou philosophiques avec ses savants hôtes. Hélas ! les Grecs n’apportaient point seulement en Italie les merveilles civilisatrices, ils y arrivaient avec leurs vices, avec leur souplesse servile ! Un jour l’un de ces savants vagabonds, Aristodème de Nysa, (700 [-54]) l’auteur d’une rhétorique de la flatterie se recommandait à la faveur de son maître, en démontrant cette proposition, qu’Homère était né Romain ![28]

Du reste l’amour des lettres et l’activité littéraire à Rome vont progressant avec l’affluence et le mouvement des savants venus de la Grèce. La manie d’écrire en grec ressuscite, cette manie que le goût plus sévère du siècle des Scipions avait pour un temps détruite. La, langue grecque redevient la langue universelle : les. écrits grecs ont un public autrement vaste que le livre rédigé en latin, et comme on avait vu naguère les rois d’Arménie et de Mauritanie s’adonner à des compositions en prose et même en vers dans la langue de l’Hellade, de même font à leur tour les illustres Romains, Lucius Lucullus, Marcus Cicéron, Titus Atticus, Quintus Scœvola (tribun du peuple en 700 [54 av. J.-C.]), et d’autres que je ne nomme pas[29]. Pour les vrais Romains d’ailleurs tout ce travail de plume n’était que passe temps et que jeu à leur heure : au fond, les partis politiques et littéraires, en Italie, se tenaient tous obstinément sur le terrain de la nationalité Italique plus ou moins pénétrée par l’hellénisme. Et dans le cercle des écrivains Latins, il y eût eu injustice à se plaindre d’un manque d’activité. Les livres, les brochures de tout genre, avant tout les poésies, pleuvaient. Les poètes foisonnaient à Rome autant qu’à Tarse[30] et à Alexandrie naguère : les publications en vers étaient devenues le péché de jeunesse ordinaire de toutes les imaginations vives, et l’on tenait pour heureux celui dont un oubli miséricordieux protégeait les débuts contre la critique. Quiconque était du métier pondait sans peine et à la file ses cinq cents hexamètres, irréprochables au dire du maître, sans valeur aucune ; il faut bien l’avouer, pour le lecteur. Les femmes, elles aussi, s’en mêlaient : non contentes de s’adonner à la danse et à la musique, elles régentaient la conversation. par l’esprit et l’intelligence, elles- causaient congrûment de littérature grecque et latine ; et quand la poésie avait livré assaut au cœur de la jeune fille, souvent la forteresse attaquée capitulait. en jolis vers. Les rythmes étaient le jouet quotidien et élégant des grands enfants des deux sexes : petits billets en vers, exercices poétiques en commun, luttes poétiques entre bons compagnons, s’échangeaient à toute heure : enfin au dernier temps de notre époque s’ouvrirent dans Rome bon nombre d’instituts où les poètes latins, à leur premier duvet encore, apprenaient la versification moyennant argent. Alors il se fit une énorme consommation de livres : la fabrication des copies manuscrites se perfectionna, et la publication s’en fit relativement rapide et à bon marché. La librairie devint une profession considérée et productive : on se donnait rendez-vous entre gens instruits dans la boutique du marchand. Lire était une mode, une manie. A table même, à moins qu’on ne s’y livrât à de plus grossiers passe-temps, une lecture était faite d’ordinaire ; et quiconque s’en allait en voyage, n’oubliait pas d’avoir dans ses bagages une bibliothèque portative. Au camp, sous la tente, l’officier supérieur avait à son chevet quelque roman grec de morale lubrique : au sénat, c’était un traité philosophique que l’on voyait aux côtés dé l’homme d’État. Bref, il en était dans l’Empire Romain comme il en a été, comme il en sera toujours dans tout empire où les citoyens lisent du seuil de la porte à la garde-robe ! Et le vizir Parthe avait bien raison quand, montrant aux habitants de Séleucie les romans trouvés dans le camp de Crassus, il leur demandait si c’était là de bien redoutables adversaires que les lecteurs de tels livres[31].

Les penchants littéraires du siècle n’étaient point simples et ne pouvaient l’être, le siècle se partageant lui-même entre la science ancienne et la nouvelle. De même que dans la politique, les tendances nationales et italiennes des conservateurs, les tendances helléniques et italiennes, ou si l’on aime mieux, cosmopolites des monarchiens nouveaux sont en lutte ouverte, de même les idées littéraires ont leurs batailles. Les uns s’appuient sur la vieille latinité qui revêt décidément le caractère classique au théâtre, dans l’école, dans les recherches de l’érudition. Si le goût abaissé, l’esprit de parti est plus énergique qu’au temps des Scipions ; on porte aux nues Ennius, Pacuvius, Plaute surtout. Les feuilles Sibyllines sont en hausse, à proportion de leur rareté plus grande : jamais les poètes du VIe siècle, leur nationalisme relatif et leur fécondité relative ne rencontrèrent faveur plus marquée qu’en ce siècle d’Épigones raffinés. Pour ceux-ci, en littérature comme en politique ; l’ère des guerres d’Hannibal est l’âge d’or de Rome, l’ère du passé, irrévocable, hélas ! Nul doute qu’à cette admiration des vieux classiques il ne se mêlât pour bonne part la même dévotion creuse qui se trouve au fond des idées conservatrices d’alors. Et puis, il ne manquait point d’hommes tenant pour les opinions moyennes. Cicéron, par exemple, le champion principal des tendances nouvelles dans la prose, Cicéron professait pour l’ancienne poésie nationale le même respect quelque peu réchauffé que celui dont il fait parade envers la constitution aristocratique et la science augurale : le patriotisme, le veut, s’écrie-t-il, lisez, plutôt que l’original, telle traduction de Sophocle notoirement mauvaise ! Donc, pendant que l’école nouvelle, affiliée aux idées de la. monarchie démocratique, comptait aussi bon nombre d’adhérents muets parmi les admirateurs fidèles d’Ennius, il ne manquait point non plus de juges plus audacieux malmenant dans leurs propos la littérature indigène tout aussi bien que la politique sénatoriale. Ceux-ci reprenaient pour leur compte les critiques sévères de l’école des Scipions. Térence seul trouvait grâce devant eux : Ennius et ses disciples étaient condamnés sans appel ; bien plus, les jeunes et les téméraires, dépassant les bornes dans cette levée hérétique de boucliers contre l’orthodoxie littéraire, osaient qualifier Plaute de grossier bouffon, et Lucilius de mauvais marteleur de vers. Ici l’école moderne tourne le dos à la littérature nationale, et se donne tout aux Grecs nouveaux, à l’Alexandrinisme, ainsi qu’il s’appelle.

Il nous faut bien parler avec quelques détails de cette curieuse serre chaude de la langue et de l’art helléniques : nous n’en dirons rien pourtant qui ne soit utile pour l’intelligence de la littérature romaine à l’époque où nous. sommes et aux temps postérieurs. La littérature Alexandrine s’est édifiée sur les ruines de l’idiome pur de la Grèce, remplacé après la mort d’Alexandre le Grand par un jargon bâtard, mélange informe né du contact des dialectes macédoniques avec les nombreux idiomes des races grecques et barbares ; ou, pour être plus exact, la littérature Alexandrine est sortie des décombres de la nation hellénique, laquelle, au moment où elle fondait la monarchie universelle d’Alexandre et l’empire de l’Hellénisme, était condamnée à périr en tant qu’individualité. nationale et périt en effet. Si le trône d’Alexandre était resté debout, au lieu et place de la littérature hellénique et populaire des anciens jours, une littérature aurait surgi n’ayant plus rien de grec que le nom, sans patrie vraie, ne recevant la vie que d’en haut, cosmopolite d’ailleurs, et, partant, exerçant la domination universelle. Mais il n’en advint point ainsi. L’empire d’Alexandre se disloqua après lui, et aussitôt tombèrent les premières assises de l’empire littéraire. Cependant l’Hellade n’appartenait plus qu’au passé, elle et tout ce qu’elle avait possédé, nationalité, langue et art. Le cercle relativement étroit, non pas des gens cultivés, il n’y en avait plus, mais seulement des lettrés, ouvre encore asile à une littérature morte : on y inventorie la riche succession, avec une joie douloureuse chez les uns, avec un raffinement de recherches arides chez les autres, et dans l’agitation fébrile qui survit encore, ou sous ce courant d’érudition sans vie, il y a comme une apparence de fécondité. Cette fécondité posthume constitue l’Alexandrinisme. Il ressemble, à vrai dire à la littérature savante qui a fleuri au cours des XVe et XVIe siècle ; et qui, remaniant et quintessenciant les idiomes vulgaires, et cherchant sa substance au fond des nationalités romaines encore vivantes, s’est implantée dans le cercle cosmopolite des érudits en philologie, et leur est apparue comme la fine fleur de l’antiquité éteinte. Entre le grec classique et le grec vulgaire du siècle des Diadoques, la différence ; pour être moins tranchée, est bien la même qu’entre le latin de Manuce et l’italien de Machiavel.

Jusqu’alors l’Italie s’était réellement défendue contre les Alexandrins. Elle avait eu relativement sa floraison littéraire au temps qui précède et qui suit les guerres puniques ; mais Nævius, Ennius, Pacuvius et toute l’école des écrivains nationaux purs romains jusqu’à Varron et Lucrèce, dans tous les genres de la production poétique, y compris le poème didactique lui-même, tous s’étaient tenus à distance de leurs contemporains grecs ou de leurs prédécesseurs immédiats ; tous, sans exception, avaient puisé aux sources d’Homère, d’Euripide, de Ménandre, et des autres maîtres de la littérature vivace et populaire de là Grèce ancienne. Jamais les lettres romaines n’ont eu là fraîcheur de la nationalité : encore est-il vrai que tant qu’il y a eu un peuple romain, les écrivains de Rome ont pratiqué des modèles vivants et nationaux, et que sans copier dans la perfection les meilleurs, ils copiaient tout au moins d’après l’original. Les premiers imitateurs qu’ait eus à Rome la littérature grecque post-Alexandrine (nous ne comptons point ici les essais en petit nombre du temps de Marius), se rencontrent parmi les contemporains de Cicéron et de César : à ce moment l’invasion se précipite irrésistible. La cause en partie gît dans les faits extérieurs. Les contacts plus fréquents chaque jour avec la Grèce, les voyages des Romains accourant en foule dans les pays helléniques, l’affluence des lettrés grecs dans la capitale, créent tout naturellement un public, même en Italie, à toute la littérature grecque du moment, aux poèmes épiques et élégiaques, aux épigrammes, aux contes milésiens, qui circulent dans l’Hellade. Puis vient l’heure où, comme nous l’avons dit, la poésie des Alexandrins s’introduit aussi dans les écoles fréquentées par la jeunesse Italienne : elle y conquiert d’un coup une influence d’autant plus grande, qu’en tous les temps le système de l’éducation s’y est et demeure modelé sur les programmes en usage dans la Grèce. Aussitôt la nouvelle littérature de Rome se rattache étroitement à celle nouvelle des Grecs. L’un des plus fameux élégiaques alexandrins, Parthénius, déjà nommé plus haut, ouvre à Rome, vers l’an 700 [54 av. J.-C.], une chaire de littérature et de poésie, et il nous reste de lui quelques extraits, vrais thèmes scolaires d’élégie et de mythologie selon la formule gréco-égyptienne, destinés sans nul doute à ses nobles disciples. Mais ce ne fut point seulement une cause fortuite qui suscita l’Alexandrinisme romain et lui prêta vie ; il faut, quoi qu’on en ait, voir aussi en lui le résultat inévitable de l’agrandissement politique et national de l’Empire. Comme la Hellade s’était fondue dans, l’Hellénisme, le Latium se fond dans la Romanité ; et l’Italie, débordant au-delà de ses frontières, se répand dans la monarchie césarienne du monde méditerranée, comme avait fait l’Hellénisme dans le monde oriental du grand Alexandre. D’un autre côté, le nouvel empire ayant absorbé les deux puissants courants des nationalités latines et grecques, confondues désormais, après avoir rempli durant tant. de siècles leurs deux lits parallèles, il ne suffira plus à la littérature italienne de chercher son point d’appui chez la nation sœur, il lui faudra, se montrer à un commun niveau avec l’Alexandrinisme, représentant littéraire de la Grèce au temps actuel. L’école latine populaire était à bout d’haleine et périssait avec le latin scolaire du dernier siècle, avec ses rares initiés classiques, avec la société exclusive des lecteurs fidèles à l’urbanité : à son lieu et place naissait une littérature d’empire vraiment Épigonique, artificielle dans sa croissance, sans assises fixes populaires et annonçant dans les deux langues son évangile universel d’humanité, pénétrée de part en part, et en ayant conscience, par le génie des vieux maures grecs, et recevant sa langue pour partie de ceux-ci, pour partie des vieux maîtres Romains nationaux. Était-ce là le progrès ? Certes, c’était un édifice grandiose, et qui plus est, une création nécessaire, que la monarchie méditerranéenne de César : mais ne recevant que d’en haut le souffle de vie, elle n’avait rien de la verte vitalité populaire, rien des bouillonnements de la sève nationale, apanage ordinaire des sociétés plus jeunes, plus restreintes, plus voisines de l’état de nature, apanage glorieux de l’État Italien au VIe siècle.

L’extinction de la nationalité latine, absorbée dans le grand Empire Césarien, fit tomber la feuille mère de l’arbre de la littérature latine. Quiconque a le sentiment des affinités intimes de l’art et de la nationalité, délaissera Cicéron et Horace pour Caton et pour Lucrèce : il n’a pas fallu moins qu’une critique historique et littéraire également vieillie dans les routines de l’école pour décerner le titre d’âge d’or à l’époque artistique qui débute avec la nouvelle monarchie. Que si pourtant l’Alexandrinisme romano-hellénique des temps de César et d’Auguste doit céder le pas à l’ancienne littérature de Rome, si imparfaite qu’elle soit restée, il n’en demeure pas moins décidément supérieur à l’Alexandrinisme du temps des Diadoques, de même que l’édifice solide de César l’emporte sur l’éphémère construction du roi macédonien. Et nous le montrerons en son lieu, si on la compare avec celle des successeurs d’Alexandre qui lui est apparentée, la littérature, décorée du nom d’Auguste, est bien moins qu’elle œuvre de philologie, elle est bien plus qu’elle œuvre d’empire ; et par ainsi dans les hautes classes sociales elle a sa durée et son champ d’influence autrement étendus qu’il n’en a jamais été pour l’Alexandrinisme hellénique.

Dans le genre dramatique nous constatons la plus lamentable pauvreté. Dès avant l’époque actuelle, le drame, tragédie et comédie, se mourait à Rome. Au temps de Sylla, le public y court encore, on le sait par les reprises fréquentes des fables de Plaute, avec les titres et noms changés des personnages. Mais les directeurs prennent soin de dire qu’il vaut mieux voir une bonne vieille comédie, qu’une méchante pièce moderne. De là à ne plus ouvrir la scène qu’aux poètes morts, il n’y a qu’un pas, et ce pas est fait au temps de Cicéron, sans que les Alexandrins tentent de lutter. Au théâtre, leurs productions sont pires que s’il n’y en avait point. Jamais, en effet, l’école alexandrine n’a connu la poésie dramatique ; mais s’essayant dans des œuvres bâtardes uniquement écrites pour la lecture et non pour l’exécution scénique elle obtient pour elles droit de cité en Italie ; puis bientôt, comme elle les a lancées jadis à Alexandrie, elle les. lance dans le public de Rome. Au milieu des vices civilisés, de la capitale, écrire sa tragédie devient manie chronique. Ce qu’étaient de telles productions, il est facile de le conjecturer en voyant Quintus Cicéron, pour guérir homéopathiquement les ennuis de ses quartiers d’hiver dans les Gaules, achever quatre tragédies, en seize jours[32]. C’est dans le mime ou tableau vivant que va s’égarer désormais l’unique branche vivace encore de la littérature nationale, la farce Atellane avec les divers rejetons éthologiques (Mimi ethologici : Cic., de orat., 59) de la comédie grecque auxquels les Alexandrins se sont exclusivement adonnés, et où leur élan poétique et leur succès s’y montrent de meilleur aloi.

Le mime tire ses origines de la danse à caractère avec accompagnement de flûte, depuis bien longtemps en usage, et en de fréquentes occasions, devant les convives attablés, par exemple, ou plus souvent encore durant les entractes, pour amuser le parterre des théâtres[33]. Au besoin, on y ajoutait le discours, ce qui conduisit facilement à encadrer le ballet dans une fable quelque peu réglée, et à l’assaisonner d’un dialogue conforme : alors il se changea en un petit drame comique, différent d’ailleurs de l’ancienne comédie ou de l’Atellane en ce que la danse, avec ses inséparables lascivités, y gardait, comme devant, le principal rôle. A vrai dire, le mime n’était point tant spectacle de théâtre que passe-temps. accommodé au parterre : il rejeta bien loin l’illusion scénique, le masque, le brodequin (plano pede) ; et, innovation grande, il admit les femmes à représenter les personnages féminins. C’est vers 672 [82 av. J.-C.] que le genre nouveau avait fait son apparition à Rome. Il absorba vite l’arlequinade populaire, à. laquelle il ressemblait par tant de côtés ; et il servit d’intermède, ou de petite pièce après la tragédie des anciens poètes (exodium)[34]. Peu importait naturellement la fable : sans lien d’intrigue et plus folle encore que l’Atellane, pourvu que tout y fût mouvement et bigarrure, que le mendiant s’y changeât soudain en Crésus, et vice versa[35], on ne comptait point avec le poète, qui brisait le nœud faute de le délier. Le sujet d’ordinaire était d’affaires d’amour, le plus souvent de la pire et de la plus impudente sorte : les maris, par exemple, avaient contre eux l’auteur et le public, sans exception, et la morale du poème consistait à bafouer les bonnes mœurs. Comme les Atellanes, le mime tire son attrait artistique de la peinture de la vie des plus humbles et viles classes[36] : les tableaux rustiques y sont désertés pour les scènes populaires, pour les faits et gestes des petits citadins ; et le bon peuple de Rome, à l’exemple de celui d’Alexandrie dans les pièces grecques analogues, y vient applaudir à son propre portrait. Bon nombre de scénarios appartiennent au monde des métiers : ici encore nous retrouvons l’inévitable foulon, le cordier, le teinturier, le saunier, la tisseuse, le valet de chiens, défilent tour à tour : ailleurs on rencontre des rôles à caractère l’oublieux, le hâbleur, l’homme aux cent mille sesterces[37] ; ailleurs l’auteur s’en va à l’étranger, et en ramène la femme étrusque ; les Gaulois, les Crétois, l’Alexandrine, [Alexandrea] : puis viennent les fêtes et rendez-vous populaires, les Compitales, les Saturnales, l’Anna Perenna[38], les Thermes. Ailleurs encore, dans le Voyage aux Enfers, dans le lac Averne, le mime travestit la mythologie. Les bons mots et les mots piquants sont les bienvenus, comme aussi les proverbes vulgaires et les brèves sentences, faciles pour la mémoire et de facile application[39] : les plus absurdes propos y ont droit de cité, comme de juste. C’est le monde renversé : on y demande à Bacchus de l’eau claire, et du vin à la Nymphe de la fontaine. Il n’est pas jusqu’aux allusions politiques, jadis sévèrement prohibées sur la scène, que ne se permette le poète : plus d’un exemple le prouve[40]. En ce qui touche la, métrique ; les auteurs de mimes n’avaient cure, comme ils le disent, de la mesure du vers ; dans leurs petites pièces. écrites tout en vue du jeu de scène, les expressions vulgaires, les formes les plus triviales abondaient. Donc le mime, on-le voit, n’était rien autre chose au fond que la farce d’autrefois, moins le masque à caractère, moins la localisation ordinaire de la scène à Atella, moins la peinture exclusive des mœurs rustiques ; et usant d’une liberté qui dépasse toutes les bornes et défie toute pudeur, il substitue à l’Atellane le, tableau des mœurs de la ville. Nul doute que les œuvres mimiques n’aient été presque toujours des plus éphémères, et qu’elles n’aient pu prétendre à une place quelconque dans la littérature : seuls, les mimes de Laberius, remarquables par la vigueur du portrait, et tenus dans leur genre pour des chefs-d’œuvre de style et de versification, se sont perpétués dans les souvenirs : c’est un regret pour l’historien. qu’il ne lui ait pas été donné de comparer avec le grand prototype athénien, le drame des derniers jours de la République agonisante[41].

Au moment où disparaît la littérature dramatique, le jeu théâtral et la mise en scène se développent et croissent en magnificence. Les spectacles. tiennent leur place régulière dans la vie publique, à Rome et dans les villes de province. Pompée a donné à Rome son premier théâtre permanent. Autrefois le spectacle se passait en plein air : aujourd’hui on emprunte à la Campanie le velum immense qui protège à la fois acteurs et spectateurs (676 [78 av. J.-C.])[42]. De même que dans la Grèce on a délaissé jadis la pléiade plus que pâle des dramaturges alexandrins, et que le théâtre s’est soutenu à l’aide des pièces classiques, de celles d’Euripide surtout, jouées avec l’appareil du plus riche matériel scénique, de même à Rome, au temps de Cicéron, on n’exécute plus guère que les tragédies d’Ennius, de Pacuvius et d’Accius, ou que les comédies de Plaute. Dans la période antérieure, on s’en souvient, Térence l’a emporté sur ce dernier, Térence a la veine comique plus faible, s’il est homme de goût plus délicat : mais voici venir Roscius et Varron, l’art dramatique et la philologie réunis, qui préparent au vieux comique une renaissance, comme feront un jour Garrick et Johnson à Shakespeare. Mais tout Plaute qu’il était, il n’en eut pas moins à souffrir de la sensibilité émoussée, des impatiences turbulentes d’un public gâté par la fable rapide et décousue des Atellanes et autres pantalonnades ; et les directeurs, à leur tour, voulant se faire pardonner les longueurs du vieux maître, lui infligent maintes coupures ou remaniements. Plus le répertoire se fait rare, plus on s’évertue, impresario et personnel exécutant, à détourner l’intérêt sur la mise en scène. Du reste, j’ignore s’il y avait alors métier plus productif que celui d’acteur classé ou de première danseuse. J’ai parlé déjà de la fortune princière du tragédien Ésope : son contemporain et rival, plus célèbre encore, Roscius, évaluait son revenu annuel à 600.000. HS (46.000 thaler = 166.500 fr.)[43]. Dionysia, la danseuse, estimait le sien à 200.000 HS (15.000 thaler = 56.450 fr.)[44]. On dépensait d’énormes sommes en décors et en costumes. On vit défiler jusqu’à 600 mulets harnachés sur le théâtre. Une autre fois, ayant à faire parader l’armée des Troyens, on saisit l’occasion de montrer au public un échantillon de tous les peuples asiatiques vaincus par Pompée. — La musique accompagnant les chants intercalés dans les pièces s’est fait aussi une place plus, grande et plus libre comme le vent soulève les vagues, dit Varron, de même le flûtiste habile, à chaque changement de la mélodie entraîne l’âme de l’auditeur ! L’exécution adopte de préférence les mouvements rapides, et oblige l’acteur à un jeu plus vif. Les dilettantes de la musique et du théâtre vont croissant en nombre ; dès la première note l’habitué reconnaît le morceau, il en sait par cœur les paroles ; et la moindre faute dans le chant ou le récit appelle aussitôt l’impitoyable sévérité du public. — En somme, les habitudes théâtrales de Rome à l’époque cicéronienne nous rappellent d’une manière frappante le théâtre français de nos jours. Comme le mime romain répond à la licence des tableaux et des pièces modernes, pour lesquels non plus il n’est rien qui soit trop bon ou trop mauvais, on rencontre aussi, chez les deux peuples, la même tragédie et la même comédie traditionnellement classiques, que tout homme de bon ton se croit, par devoir, tenu d’admirer ou tout au moins d’applaudir. Quant à la foule, elle a sa pâture dans les pièces bouffes où elle se retrouve, dans les spectacles à grandes machines décoratives où elle a de quoi ouvrir tout grand les yeux, et ressent la vague impression d’un monde idéal : pendant ce temps, le fin dilettante, lui, se soucie peu du drame, et n’est attentif qu’à l’exécution. Bref, l’art dramatique à Rome, dans ses sphères diverses, oscille, comme l’art français, entre la chaumière et le salon. Rien de plus ordinaire que de voir au final les danseuses rejeter soudain leurs vêtements, et égayer l’assistance par un ballet de bayadères à demi nues : d’autre part, le Talma romain adoptait pour loi suprême de l’art, non la vérité et la nature, mais simplement la symétrie[45].

Dans le genre du récit, les chroniques versifiées à l’instar, d’Ennius ont été nombreuses. Leur meilleure critique, je la trouve dans un vœu plaisant d’une jeune galante, dans Catulle.

Déesse sainte, ramène dans mes bras cet amant affolé de méchants vers politiques, et je ne ferai qu’un feu de joie de la plus choisie de ses tristes héroïdes ![46]

En réalité la vieille école nationale et romaine ne compte qu’un représentant parmi les poètes récitatifs de l’époque : mais celui-là vaut plus que la peine qu’on le nomme, et son œuvre est l’une des plus importantes de toute la littérature latine. Je veux parler du poème de la nature [de rerum natura]. Son auteur, Titus Lucretius Carus (655-699 [90-55 av. J.-C.]) appartenait aux cercles choisis de la société de Rome : mais soit disposition maladive, soit répugnance, il se tint à l’écart de la vie publique, et mourut dans la force de l’âge (à 44 ans), peu avant l’explosion de la guerre civile. Dans son vers il demeure fidèle à l’école d’Ennius et à l’école grecque classique. Il se détourne avec mépris de l’hellénisme creux de son temps, et se confesse de toute son âme et de tout son cœur le disciple des Grecs austères, à ce point que le pieux et sérieux accent de Thucydide a trouvé un digne écho jusque dans l’un des plus célèbres épisodes du poème romain[47]. Ennius a puisé la sagesse chez Épicharme, et Évhémère, Lucrèce emprunte les formes de son exposition philosophique à Empédocle, cette perle glorieuse de l’île féconde de Sicile[48] et pour le fond, s’en va recueillant et mettant ensemble les paroles d’or des volumes d’Épicure, dont l’éclat rejette les autres sages dans l’ombre, autant que le soleil obscurcit les étoiles[49]. Comme Ennius, Lucrèce n’a que dégoût pour l’érudition mythologique dont s’affuble la poésie alexandrine il ne demande rien à son lecteur que la connaissance des légendes les plus couramment acceptées[50]. En dépit du purisme nouveau, qui exclut les mots exotiques, notre poète, à l’instar d’Ennius, délaisse l’expression latine, quand elle est plate ou obscure, pour le terme grec à sens précis. Dans le tissu de son mètre nous rencontrons souvent l’antique allitération : il n’aime l’enjambement ni du vers ni de, la phrase, et son rythme obéit à l’ancienne forme oratoire ou poétique. Plus mélodieux qu’Ennius, ses hexamètres ne se déroulent point, à l’instar de ceux de la nouvelle école, qui vont fuyant et bondissant comme l’onde murmurante du ruisseau : ils marchent lents et puissants, semblables à un fleuve d’or liquide. Au point de vue philosophique et matériel, c’est encore à Ennius que Lucrèce se rattache, Ennius, le seul maître qu’il célèbre dans ses chants. La profession de foi du poète de Rudies (IV, p. 241) est aussi tout son catéchisme religieux : Pour moi, je l’ai dit et le dirai toujours, il y a des Dieux au ciel : mais je tiens qu’ils n’ont nul souci du genre humain ! — C’est donc à bon droit qu’il s’annonce comme confirmant dans ses vers :

Les chants de notre Ennius, qui le premier rapporta du riant Hélicon la couronne à l’éternel feuillage, qui lui fait une brillante auréole parmi les peuples de l’Italie ![51]

Une fois encore, et pour-la dernière fois, éclatent dans cette poésie étrange l’orgueil et la gravité des maîtres du VIe siècle : comme s’il se retrouvait face à face avec le Carthaginois terrible, avec les grands Scipions, le poète en de telles visions ; semble transporté vivant en ces temps anciens, bien plutôt qu’il ne vit à son époque abâtardie[52]. Le chant qui s’épanche gracieux de sa riche fantaisie, auprès des vers des autres poètes, résonne aussi à son oreille comme le fugitif chant du cygne à côté du cri des grues. Lui aussi en écoutant les mélodies qu’il invente, il sent son cœur se gonfler d’un espoir de gloire. Comme Ennius enfin, qui promettait l’immortalité à ceux à qui il versait les vers enflammés coulant de sa poitrine, il défend qu’on pleure sur la tombe du poète immortel !

Par un phénomène étrange, ce rare génie, dont la veine poétique remonte aux sources primitives, et qui rejette dans l’ombre tous ou presque tous ses devanciers, le sort le fait naître en un siècle où il sera comme perdu et étranger[53] : de là sa prodigieuse méprise dans le chou de son sujet. Il se fait l’adepte d’Épicure, qui transforme le monde en un vaste tourbillon d’atomes, qui tente d’expliquer par la causalité purement mécanique et le commencement et la fin des choses, ainsi que les problèmes de la nature et de la vie, système bien moins fou, d’ailleurs, que le syncrétisme historique et mythique essayé par Évhémère et ensuite par Ennius, système grossier et glacé, après tout. Mais vouloir mettre en vers de telles spéculations cosmiques, c’était prodiguer au plus ingrat des sujets et l’art, et l’inspiration douée de vie. Pour qui le lit en philosophe d’ailleurs, le poème didactique de Lucrèce ne touche pas aux points les plus délicats du système ; on y constate à regret l’exposé trop superficiel des controverses, la distribution défectueuse des matières, les répétitions ; et quant à ceux qui n’y cherchent que la poésie, ils se fatiguent vite de ces dissertations mathématiques condamnées au mètre du vers, et rendant vraiment illisible une bonne partie du livre. Pourtant en dépit de ces énormes vices, sous lesquels eût inévitablement succombé un écrivain ordinaire, Lucrèce peut à bon droit se vanter d’avoir conquis, dans cette Arabie Pétrée de la poésie une palme que les muses n’avaient encore donnée à nul autre avant lui[54]. Et qu’on ne dise point qu’il la doit seulement à quelques comparaisons heureuses, à quelques descriptions puissantes, et jetées ça et là dans son œuvre des grands phénomènes physiques et des passions humaines ! Non, l’originalité de ses vues, sur les choses de la vie ou de l’idéal tient au fond à son incroyance même : c’est en ne croyant pas qu’il marche et peut marcher de son pas victorieux, la vérité en main, armé de toutes les forces vivantes de la. poésie, contre la fausse dévotion et les superstitions maîtresses de la société romaine.

Du hideux fanatisme esclaves consternés

Les mortels dans ses fers gémissaient prosternés :

La tête de ce monstre, aux plaines du tonnerre,

Horrible, d’un regard épouvantait la terre.

Noble enfant de la Grèce, un sage audacieux

Le premier vers le ciel osa lever les yeux.

Le péril l’enhardit : en vain la foudre gronde

Il brise, impatient, les barrières du monde :

Aux champs de l’infini, par l’obstacle irrité

Son génie a d’un vol franchi l’immensité ![55]

Ainsi le poète veut jeter à bas les Dieux, comme Brutus avait fait les rois. Il veut briser l’étroite prison qui se ferme sur la nature ; mais ce n’est point contre le trône depuis longtemps renversé de Jupiter qu’il lance la flamme de ses vers : de même qu’Ennius, il s’attaque en réalité à ces Dieux venins de l’étranger, à la superstition des foules, et par exemple, au culte de la Magna Mater[56], aux auspices niais de l’Étrurie qui lisent dans l’éclair et le tonnerre ! Lucrèce n’a qu’horreur et dégoût pour ce monde effroyable dans lequel il vit, pour lequel il écrit : là est son inspiration. Il composa son poème en ces temps de désespoir, où l’oligarchie était précipitée du pouvoir, où César n’avait point encore conquis le trône, en ces heures lentes et grosses d’orages, où l’attente de la guerre civile obsédait les esprits. Certaines inégalités, certains troubles dans l’exécution, trahissent sans doute les anxiétés d’un homme qui croit à toute. minute voir fondre sur lui-même et sur son œuvre les tumultes et les écroulements d’une révolution : qu’on n’oublie pas pourtant, à le voir envisager ainsi et les hommes et les choses, quelles choses et quels hommes il avait devant lui ! Dans la Grèce, avant le siècle d’Alexandre, c’était une maxime partout reçue, sincèrement confessée par les meilleurs ; qu’il y a bonheur suprême à n’être point né, et qu’après celui-là, le mieux est de mourir. De même, au siècle en tant de points semblable de César, les notions morales sur là nature du monde conduisaient facilement les âmes tendres et, poétiques à cette opinion, relativement plus noble et plus anoblissante peut-être, qu’il y a bienfait pour l’homme à être débarrassé de la foi en l’immortalité de l’âme, et en même temps de la crainte de la mort et des Dieux, crainte mauvaise, sournoisement envahissante, pareille à la peur dont l’enfant est saisi dans un lieu obscur ; que comme le sommeil de la nuit est plus réparateur que la fatigue du jour, la mort, elle aussi, ce repos éternel exempt d’espoir et de sollicitude, vaut bien mieux que la vie. Les Dieux du poète eux-mêmes ne sont rien, et ne jouissent que de l’éternel et bienheureux repos. Point de peines de l’enfer qui châtient l’homme au-delà de la vie : les peines sont faites pour les vivants ; elles sont filles de ces passions qui font battre notre cœur sans relâche et sans frein. Donc la fin de l’homme est d’établir son âme en équilibre et dans le calme, de ne point estimer la pourpre plus qu’un chaud et commun vêtement, de rester dans la foule des obéissants, plutôt que de se jeter dans la mêlée des candidats au pouvoir ; de rester étendu près du ruisseau, plutôt que d’aller sous les lambris dorés du riche, s’asseoir en convive à des tables chargées de mets sans nombre. Dans ces doctrines de philosophie pratique, nous retrouvons l’idée, canevas exact du poème de Lucrèce : parfois cachée sous les décombres de ses démonstrations physiques, elle n’en est point étouffée. Elle est, le fondement de tout ce qu’il contient de sagesse et de vérité. Et quant à Lucrèce lui-même, qui, tout rempli de vénération pour ses grands devanciers, apporta à la prédication de sa doctrine un zèle inouï dans son siècle, et fortifia ses leçons du charme de la muse, on peut dire de lui qu’il fut tout à la fois un bon citoyen et un grand poète. Quelque juste blâme que suscite le poème de la Nature, il le faut ranger parmi les plus brillantes étoiles dans le ciel pauvrement constellé, d’ailleurs, de la littérature romaine : aussi le plus grand des maîtres de la langue allemande le choisit-il un jour pour son dernier et parfait travail : il se donna mission de rendre des lecteurs à Lucrèce[57].

Quoiqu’il eût reçu de ses contemporains éclairés le poésie grecque juste tribut d’admiration dû à son génie et à son talent à la mode. de poète, Lucrèce, rejeton posthume d’une autre école, demeura un maître sans disciples. Au contraire, la poésie grecque à la mode se recruta de nombreux élèves qui s’essayèrent à l’envi à rivaliser avec les têtes de colonne de l’armée des Alexandrins. Les mieux doués parmi ceux-ci, et ils avaient en cela fait preuve de tact, s’étaient gardés de toucher aux grandes œuvres, aux genres purs de la haute poésie, drame, épopée, ode : leurs productions les plus heureuses, comme aussi chez les néo-Latins, se bornaient à des travaux de courte haleine, et de préférence, aux genres mixtes placés sur les frontières de l’art, sur celle si large entre autres qui sépare le récit et le poème lyrique. Les poésies didactiques ne se comptaient plus. Mais les compositions favorites étaient les petites héroïdes amoureuses, et plus particulièrement l’élégie érotique et érudite, ce fruit de l’été de la Saint-Martin de la poésie grecque. Ne fréquentant que les sources philologiques pour toute Hippocrène, l’auteur y raconte d’ordinaire ses aventures et ses peines de cœur, entremêlées plus ou moins de digressions, de bribes épiques recueillies ad libitum dans les cycles grecs légendaires. Alors aussi on agençait force chants de fêtes artistement et assidûment travaillés. Enfin, et à défaut de sentiment poétique libre, les Alexandrins cultivaient par dessus tout les vers de circonstance et l’épigramme, où  ils se sont d’ailleurs montrés excellents. Quant à l’aridité du sujet, quant au manque de fraîcheur dans la langue et le rythme, cette irrémédiable plaie des littératures sans racines populaires, on les dissimulait tant bien que mal sous l’alambic du thème, sous la recherche du tour, sous les mots curieux et rares, sous la versification la plus subtile, et enfin sous l’appareil complet de l’érudition de l’antiquaire ou du philologue, unie à l’extrême habileté de main.

Telle était l’évangile littéraire que les maîtres prêchaient à la jeunesse romaine ; et la jeunesse d’accourir en foule pour entendre, et s’essayer à son tour : dès l’an 700 [54 av. J. -C.], les poèmes amoureux d’Euphorion, et toute la Pléiade des Alexandrins ses pareils, faisaient la lecture habituelle et l’habituel arsenal des pièces à déclamation à l’usage des adolescents d’éducation raffinée[58].

Là révolution littéraire était faite : mais, sauf une ou deux exceptions, elle ne donna que des fruits forcés en serre chaude, dénués de maturité ou de saveur. Les poètes de la mode nouvelle étaient légion : mais la poésie, où la trouver ? Comme toujours, quand il y a presse sur les avenues du Parnasse, Apollon éconduisait son monde sans forme de procès. Parmi les longs poèmes, jamais rien qui vaille : chez les petits, c’est rareté. Vrai fléau de ce siècle littéraire, la poésie courante se débite partout, en toute occasion ; et bientôt on semble se moquer, à s’envoyer entre amis, à titre de cadeau de fête, tel paquet de mauvais vers, tout frais achetés chez le libraire, et dont la reliure galante et le papier glacé trahissent à trais pas la provenance et la valeur. De public réel, de ce publie qui, fait cortège à la littérature nationale, oncques n’en eurent les Alexandrins ni de Grèce, ni de Rome : toute leur œuvre n’est que poésie de coterie, ou plutôt que poésie d’un certain nombre de coteries dont Ies membres se tiennent, mettent à mal tout intrus, lisent et critiquent pour eux seuls le poème nouveau, saluent à leur manière et en vers, vrais Alexandrins qu’ils sont, telle ou telle production plus ou moins heureuse, et forts de leur camaraderie louangeuse lui dispensent une gloire fausse et éphémère. Professeur renommé de littérature latine, adepte fécond lui-même de la poétique nouvelle, Valérius Caton semble avoir alors exercé une, sorte de patronat d’école sur les plus notables membres de ces cercles. il aurait été constitué le juge suprême du mérite relatif des poésies du jour[59]. Auprès des modèles grecs, tous ces versificateurs romains se comportent en imitateurs, souvent même en élèves serviles, et leurs compositions pour la plupart n’ont guère été, ce semble, que les fruits verts ou avortés d’une poésie d’écoliers bégayant encore ou qui de longtemps n’auront point le congé du maître. Toutefois, si dans la grammaire et le mètre, ils se serraient, plus étroitement que les anciens nationaux, contre la robe de leurs précurseurs dans la Grèce, on ne peut nier qu’en cela faisant, ils n’aient manifesté à un plus haut degré l’esprit de suite et la correction dans la langue et dans le rythme, mais ils payèrent ce progrès au prix de la souplesse et de l’ampleur de l’ancien idiome. Pour le fond et sous l’influence de leurs modèles efféminés, ou de l’immoralité des temps, les théines érotiques, si peu favorables à la grande poésie, prirent incroyablement le dessus : puis on se mit à traduire et traduire encore, les résumés métriques alors en faveur chez les Grecs. Cicéron s’essaye aux Astronomiques d’Aratus ; et à la fin de notre période ou au commencement de celle suivante, Publius Varron de l’Aude met en latin le Traité géographique d’Ératosthène[60] : Æmilius Macer en fait autant du manuel physico-médical de Nicandros[61]. Ne soyons ni surpris ni affligés de ce qu’il ait surnagé bien peu de noms dans toute la foule des poétereaux : encore ne les cite-t-on guère qu’à titre de curiosités littéraires, ou qu’à cause de la grandeur des personnages. Tel fut, par exemple, Quintus Hortensius, l’orateur, avec ses cinq cent mille vers ennuyeux autant que licencieux[62] : tel encore Lævius, dont il est plus souvent fait mention : ses badinages d’amour excitèrent quelque intérêt par la complication du mètre et le maniéré du tour[63]. Voici venir maintenant Gaius Helvius Cinna († 710 [44 av. J.-C.]) avec sa petite épopée de la Smyrna fort vanté par toute la coterie ; il n’en atteste pas moins la dépravation du siècle, et par le choix du sujet, l’amour incestueux d’une fille pour son père, et par les neuf années même employées à polir un tel poème[64]. Seuls, quelques rares poètes font exception : chez eux du moins on a plaisir à saluer l’originalité vraie, la sobriété et la souplesse de la forme associées au fond national et solide de la -tradition républicaine et agreste. Sans parler de Laberius et de Varron, il sied ici de rappeler les noms des trois poètes du camp républicain déjà nommés ailleurs, Marcus Furius Bibaculus (652-691 [-102/-63]), Gaius Licinius Calvus (672-706 [-82/-48]), et Quintus Valerius Catullus (667-700 environ [-87/-54]). Sur les deux premiers, dont les écrits sont perdus, nous n’en sommes qu’aux conjectures : quant à ce qui est de Catulle, nous avons davantage matière à asseoir notre jugement. Catulle, d’ailleurs, et par le sujet et par la forme, est bien aussi de la lignée alexandrine. On trouve dans son recueil telles traductions de pièces de Callimaque, celles-ci encore non des meilleures, mais à coup sûr des plus obscures[65]<