L’HISTOIRE ROMAINE À ROME

 

Fondation de la monarchie militaire

Chapitre XI — La vieille République et la nouvelle Monarchie.

 

 

Le nouveau régent de Rome, le premier des souverains auxquels ait obéi le monde entier de la civilisation romaine et hellénique, Gaius Julius César, touchait à peine à sa cinquante-sixième année (né le 12 juillet 652 [102 av. J.-C.] ?), quand la victoire de Thapsus, suprême anneau d’une longue chaîne de grandes victoires, vint placer l’avenir du monde dans ses mains. Peu d’hommes ont vu leur énergie mise à une telle épreuve ! Mais César aussi n’était-il point l’unique génie créateur qu’ait produit Rome, le dernier de ceux qu’ait produit I’antiquité ? Jusqu’à la ruine finale, l’ancien monde devait se mouvoir dans la voie par lui tracée. Issu d’une des plus anciennes et des plus nobles familles du Latium, dont l’arbre généalogique plongeait par ses racines Jusque parmi les héros de l’Iliade et les rois romains, et touchait à la Vénus Aphrodite, la déesse commune aux deux nations[1], durant son enfance et son adolescence, il avait mené la vie de la jeunesse noble de son siècle. Il avait vidé et l’écume et la lie de la coupe de l’homme à la mode, récitant et déclamant lui aussi, littérateur et faiseur de vers sur son lit de repos[2], expert aux affaires d’amour dans tous les genres, initié à tous les mystères de la toilette élégante, coiffure, barbe et costume ; habile par dessus tout dans l’art plein d’arcanes d’emprunter tous les jours et de ne payer jamais. Mais sa nature de souple acier résista à toutes les dissipations, à toutes les folies : il garda intactes et l’alerte vigueur du corps et la chaleur expansive du cœur et de l’esprit. A l’escrime, sur son cheval, il n’avait point d’égal parmi ses soldats : devant Alexandrie, un jour, il sauva sa vie en nageant dans les flots. En expédition, il marchait de nuit le plus souvent, pour gagner du temps, et son incroyable rapidité fit honte à la lenteur solennelle de Pompée se mouvant d’un lieu à un autre, et stupéfia ses contemporains : elle ne fut pas la moindre cause de, ses succès. Comme était son corps, ainsi était son esprit. Sa puissance admirable de vue se reflétait dans ses ordres, toujours sûrs et clairs à l’exécution, même quand il ordonnait sans avoir les lieux sous les yeux [B. Afr., 31]. Sa mémoire était incomparable : il lui arrivait fréquemment de vaquer, sans broncher, à plusieurs affaires à la fois [Pline, 7, 25]. Homme du grand monde, homme de génie, régent d’empire, il sentait battre son cœur. Durant toute sa vie, il eut un culte pour sa digne mère, Aurelia[3] (il avait tout jeune perdu son père). A ses femmes, à sa fille Julia[4] surtout, il voua une condescendance vraie et qui ne fut pas sans réagir sur les choses de la politique. Avec les hommes les plus capables et les plus solides de son temps, qu’ils fussent de haute ou humble condition, il avait noué les meilleurs rapports d’une mutuelle confiance, avec. chacun selon son caractère. Jamais il ne laissa tomber ses partisans, se gardant en cela de l’indifférence pusillanime de Pompée. Et comme il avait soutenu ses amis dans la bonne ou la mauvaise fortune et sans calcul égoïste, bon nombre d’entre eux, Aulus Hirtius, Gaius Matius[5], même après sa mort, attestèrent noblement leur dévouement envers lui. Dans cette merveille d’organisation équilibrée, l’unique vive saillie prédominante et caractéristique, c’est l’éloignement pour tout ce qui est idéologie et fantaisie. César, il va de soi, était passionné : sans passion, point de génie, mais chez lui la passion ne fut jamais toute puissante. Il avait eu sa jeunesse : le chant, le vin, l’amour, avaient eu leurs jours de grande influence sur ses facultés ; il ne leur livra jamais les entrailles de son être. La littérature lui fut une occupation durable et sérieuse ; mais alors que l’Achille d’Homère avait empêché Alexandre de dormir, César, lui, avait consacré de longues veilles à l’étude des, flexions des substantifs et des verbes latins. Il écrivit des vers, comme tout le monde alors : ses vers étaient faibles. En revanche, il s’intéressa aux sciences astronomiques et naturelles[6]. Alexandre se mit à boire et but jusqu’au bout pour chasser les soucis aussitôt passées, les ardeurs de sa jeunesse, le sobre Romain laissa là la coupe[7]. Chez tous ceux que dans leur adolescence l’amour des femmes a couronnés d’une éclatante auréole, il en demeure comme un impérissable reflet : ainsi en fut-il pour César, les aventures et les succès galants le poursuivirent jusque dans l’âge mûr[8] : il en garda une certaine fatuité dans la démarche, ou mieux la conscience satisfaite des avantages extérieurs de sa beauté virile. Il couvrait avec soin de la couronne de laurier, sans laquelle il ne se montrait plus en public, son chef à son grand chagrin dénudé par la calvitie ; et, pour racheter les tresses flottantes de sa jeunesse, il eût volontiers donné quelqu’une de ses plus grandes victoires[9]. Mais, pour se complaire au commerce des femmes, même étant devenu le monarque de Rome, il ne les prenait que comme un jeu, sans leur laisser l’ombre de l’influence. On a beaucoup parlé de ses amours avec Cléopâtre : il ne s’y abandonna d’abord que pour masquer le point faible de la situation du moment. Homme positif et de haute raison, on sent dans ses conceptions et dans ses actes la forte et pénétrante influence d’une sobre pensée : ne se griser jamais est chez lui le trait essentiel[10]. De là, son énergie toute déployée à l’heure utile, sans s’égarer dans les souvenirs ou dans l’attente : de là, sa force d’action amassée et dépensée au moment du vrai besoin : de là, son génie entrant enjeu dans les moindres occasions, pour le plus fugitif des intérêts : de là, cette faculté multiple embrassant et dominant tout ce que conçoit l’intelligence et tout ce que la volonté commande, cette sûreté facile demain, égale dans l’arrangement des périodes ou d’un plan de bataille, cette sérénité merveilleuse qui ne l’abandonna jamais dans les bons ou les mauvais jours : de là, enfin, cette complète indépendance, qui ne se laissa entamer ni par un favori, ni par une maîtresse, ni même par un ami ! Mais cette même clairvoyance de l’esprit ne lui laissait pas d’illusions sur la force du destin ou le pouvoir de l’homme : devant lui s’était levé le voile bienfaisant qui nous cache l’insuffisance de notre effort, ici-bas. Si sages que fussent ses plans, alors qu’il avait prévu toutes les éventualités, il sentait au fond de lui qu’en toutes choses le bonheur, ou si l’on veut le hasard a sa part principale : aussi le vit-on souvent lui passer parole en quelque sorte et mettre sa propre personne en enjeu avec la plus téméraire indifférence. Il n’est que trop vrai : les hommes supérieurs par la raison se réfugient volontiers dans les chances d’un coup de dés : de même, par un point, le rationalisme chez César confinait à un certain mysticisme.

D’une semblable organisation il ne pouvait sortir qu’un homme d’État. César le fut dans le, sens le plus profond du mot, môme à dater de sa jeunesse. Son but fut le plus élevé qu’il soit donné de se poser à un homme : la résurrection dans l’ordre politique, militaire, intellectuel et moral de sa propre nation déchue et de la nation hellénique, cette sœur étroitement liée à sa patrie et tombée encore plus bas qu’elle. Après trente ans d’expériences et leur dure école, il modifia ses idées sur les voies et moyens, le but demeurant le même aux heures de l’abattement sans espoir et de la toute puissance absolue, aux heures où, démagogue et conspirateur, il se faufilait dans un sombre labyrinthe ; à celles où, maître à deux du pouvoir, où, devenu seul et unique souverain, il travaillait à son oeuvre à la pleine lumière du soleil, sous les yeux d’un monde ! Toutes les mesures durables par lui prises en des temps les plus divers s’ordonnent à leur place dans les vastes plans de son édifice. Il semble en vérité qu’on ne puisse rien citer de lui en fait d’actes isolés : il n’a rien créé isolément. A bon droit en lui on louera l’orateur à la virile parole, dédaigneux des artifices de l’avocat, illuminant, échauffant l’auditeur de sa vive et claire flamme[11] ! A bon droit en lui on admire l’écrivain, la simplicité inimitable de sa composition, la pureté unique et la beauté du langage. A bon droit, les maîtres de la guerre dans tous les siècles ont vanté César générai : nul mieux que-lui, laissant là les erreurs de la routine ou de la tradition, n’a su inventer la stratégie, qui, dans le cas donné, conduit à la victoire sur l’ennemi, à celle, dès lors, qui est la vraie victoire. Doué d’une sûreté quasi divinatoire du coup d’œil, n’a-t-il pas pour chaque but inventé le bon moyen ? Après une défaite, n’était-il pas debout, prêt encore à combattre, et, comme Guillaume d’Orange, achevant toujours la campagne par la défaite de l’adversaire ? Le secret principal de la science de la guerre, celui par où se distingue le génie du grand capitaine du talent vulgaire de l’officier, la vive impulsion communiquée aux masses, César l’a possédé jusqu’à la perfection : nul ne l’y a surpassé ; et il a su trouver le gage de la victoire, non dans l’immensité de ses forcés, mais dans la promptitude des mouvements, non dans les lents préparatifs, mais dans l’action rapide, téméraire même, vu souvent l’insuffisance de ses ressources.

Mais tout cela n’était que l’accessoire : grand orateur et écrivain, grand général d’armée, il est devenu tout cela parce qu’il était homme d’État accompli. Le soldat, chez lui, ne joue qu’un rôle secondaire ; et l’un des traits principaux par où il se sépare d’Alexandre, d’Annibal et de Napoléon, c’est qu’au début de sa carrière politique il est sorti de la démagogie, non de l’armée. Dans ses projets premiers, il avait espéré parvenir, comme Périclès, comme Gaius Gracchus, sans passer par la guerre : dix-huit ans durant, à la tête du parti populaire, il n’avait pas quitté, les sentiers tortueux des cabales politiques : à l’âge de quarante ans,, se convainquant, non sans peine, de la nécessité d’un point d’appui militaire, il prit enfin le commandement. d’une armée. Aussi bien, même après, demeura-t-il homme d’État, plus encore que général : ainsi Cromwell, simple chef d’opposition d’abord, se fit successivement capitaine et roi des démocrates, Cromwell, de tous les grands hommes d’État, le plus voisin de César et par le mouvement de sa carrière et par le but atteint, si tant est que la comparaison soit permise entre le rude héros puritain et le Romain fait d’un métal moins compact.

Jusque dans sa manière de conduire la guerre, on reconnaît en César le général improvisé. Quand Napoléon prépare ses descentes en Égypte et en Angleterre, il manifeste le grand capitaine façonné à l’école du lieutenant d’artillerie ; chez César, de même, perce le démagogue transformé en chef d’armée. Quel tacticien de profession, pour des raisons simplement politiques et non toujours absolument impérieuses, aurait pu jamais se résoudre à négliger, comme César l’a fait souvent, et surtout lors de son débarquement en Épire, les enseignements prudents de la science militaire ? A ce point de vue, il est plus d’une de ses opérations que l’on pourrait critiquer, mais ce que perd le chef d’armée, l’homme d’État aussitôt le regagne. La mission de celui-ci est universelle de sa nature, et tel était le génie de César : si multiples, si distantes l’une de l’autre que fussent ses entreprises, elles tendaient toutes vers un seul grand but, auquel il demeura inébranlablement fidèle, et qu’il poursuivit sans dévier dans l’immense mouvement d’une activité tournée vers toutes les directions, jamais il ne sacrifia un détail à un autre. Quoique passé maître dans la stratégie, il fit tout au monde, obéissant à des considérations purement politiques, pour détourner l’explosion de la guerre civile ; et quand il la fallut commencer, il fit tout aussi pour que ses lauriers ne fussent point ensanglantés. Quoique fondateur d’une monarchie militaire, il ne laissa s’élever, s’y appliquant avec une énergie sans exemple dans l’histoire, ni une hiérarchie de maréchaux, ni un régime de prétoriens. Enfin, dernier et principal service envers la société civile, il préféra toujours les sciences et les arts de la paix à la science militaire. Dans son rôle politique, le caractère qui domine, c’est une puissante et parfaite harmonie. L’harmonie, sans doute, est la plus difficile de toutes les manifestations humaines : en la personne de César, toutes les conditions se réunissaient pour la produire. Positif et ami du réel, il ne se laissa jamais prendre aux images du passé, à la superstition de la tradition : dans les choses de la politique, rien ne lui était que le présent vivant, que la loi motivée en raison : de même, dans ses études de grammairien, il repoussait bien loin l’érudition historique de l’antiquaire, et ne reconnaissait d’autre langue que la langue actuelle et usuelle, d’autre règle que l’uniformité. Il était né souverain, et commandait aux cœurs comme le vent commande aux nuages, gagnant à soi, bon gré mal gré, les plus dissemblables natures, le simple citoyen et le rude sous-officier, les nobles dames de Rome et les belles princesses de l’Égypte et de lai Mauritanie, le brillant chef de cavalerie et le banquier calculateur. Son talent d’organisateur était merveilleux. Jamais homme d’État pour l’arrangement de. ses alliances, jamais capitaine ; pour son armée, n’eut affaire à des éléments plus insociables et plus disparates : César les sut tous amalgamer quand il noua la coalition ou forma ses légions. Jamais souverain ne jugea ses instruments d’un coup d’œil plus pénétrant. Nul, mieux que lui, ne sut mettre chacun à sa place. Il était le vrai monarque : il n’a jamais joué au roi. Devenu le maître absolu dans Rome, il garde tous les dehors du chef de parti : parfaitement souple et facile, commode d’accès et affable, allant au-devant de tous, il sembla ne rien vouloir être que le premier entre ses égaux. Il évitait la faute où tombent si souvent ses pareils, quand ils apportent dans la politique le ton sec du commandement militaire ; et quelque motif ou provocation qui lui vint de la mauvaise humeur du sénat, il ne voulut point user de la force brutale, ou faire un dix-huit brumaire. Il était le vrai monarque, sans ressentir le vertige de la tyrannie. Parmi les puissants devant le Seigneur, il fut le seul, peut-être, qui n’agit jamais par inclination ou caprice, dans les grandes comme dans les petites choses obéissant toujours à son devoir de gouvernant. En se retournant vers le passé de sa vie, il y put regretter quelques faux calculs, il n’y trouva point d’erreurs où la passion l’aurait fait tomber, et dont il eût à se repentir. Rien dans sa carrière qui, même en petit, rappelle les excès de la passion sensuelle, le meurtre d’un Clitus, l’incendie de Persépolis et ces poétiques tragédies que l’histoire rattache au nom de son grand prédécesseur en Orient[12]. Enfin, parmi tous ceux qui ont eu la puissance, il est le seul peut-être qui, jusqu’à la fin de sa carrière, ait gardé le sens politique du possible ou de l’impossible, et ne soit pas venu échouer à cette dernière épreuve, la plus difficile de toutes pour les natures supérieures, la reconnaissance de la juste et naturelle limite, au point culminant du succès. Le possible, il l’a fait, sans jamais déserter le bien pour conquérir le mieux hors de sa portée : jamais non plus, le mal étant accompli et irréparable, il ne négligea le palliatif qui l’atténue. Mais le destin avait-il prononcé, toujours il obéissait à l’arrêt. Arrivé à l’Hypanis, Alexandre battit en retraite : autant en fit Napoléon à Moscou, tous deux contraints et se dépitant contre la fortune qui mettait une borne à l’ambition de ses favoris. César, sur le Rhin, sur la Tamise, recule de son plein gré ; et quand ses desseins le portent jusqu’au Danube ou l’Euphrate, il ne vise point à la conquête du monde, il ne veut qu'une frontière sûre et rationnelle pour l'empire.

Tel fut cet homme, qui paraît tout simple à peindre, et dont il est prodigieusement difficile de donner même une esquisse. Toute sa nature n'est que clarté et transparence; et la tradition nous a gardé de lui des souvenirs plus complets et plus vivaces que d'aucun de ses pairs des anciennes annales. Qu'on le juge à fond ou superficiellement le jugement ne peut varier : devant tout homme qui l'étudie, sa grande figure se montre avec ses traits essentiels et les mêmes; et pourtant nul encore n'a su la reproduire au vrai. Le secret ici gît dans la perfection du modèle. Humainement, historiquement parlant, César se pose au confluent où viennent se fondre tous les grands contraires. Immense puissance créatrice et intelligence infiniment pénétrante, il n'est plus jeune et il n'est point vieux : toute volonté et tout action, il est plein de l'idéal républicain, en même temps qu'il est né pour être roi. Romain jusqu'au fond des entrailles, et appelé en même temps à faire au dedans comme au dehors la conciliation des civilisations romaine et grecque, César est le grand homme, l'homme complet. Aussi, plus qu'à toute autre figure ayant rang dans l'histoire, il lui manque ces traits soi-disant caractéristiques, qui ne sont à vrai dire que les déviations du développement naturel de l'être humain. Tel détail en lui nous semble individuel, au premier coup d'œil, qui s'efface à voir de plus près et se perd dans le type plus vaste dei siècle et de la nation. Par ses aventures de jeunesse, il marque le pas avec tous ses contemporains ou ses égaux bien doués : son naturel réfractaire à la poésie, mais énergiquement logique, est et demeure le naturel du Romain. Homme, sa vraie manière d'être homme, c'est de savoir régler et mesurer admirablement ses actes selon le temps et selon le lieu. L'homme, en effet, n'est point chose absolue: il vit et se meut en conformité avec sa nation, avec la loi d'une civilisation donnée. Oui, César n’est complet que parce qu’il sut, mieux que tous, se placer en plein courant de son siècle : parce que, mieux que tous, il porta en lui l’activité réelle et pratique du citoyen romain, cette vertu solide qui fut le propre de Rome. L’hellénisme, chez lui, n’est autre que l’idée grecque, fondue et transformée à la longue au sein de la nationalité italique. Mais c’est là aussi que gît la difficulté ; je pourrais dire l’impossibilité du portrait.

L’artiste peut s’essayer à tout peindre, mais son effort s’arrête devant la beauté parfaite : de même pour l’historien, il est plus sage de se taire quand, une fois en mille ans, il se trouve en face d’un type achevé. La règle est chose qu’on peut exprimer, sans doute, mais elle ne nous donne jamais qu’une pure notion négative, celle de l’absence du défaut : nul ne sait rendre ce grand secret de la nature, l’alliance intime de la loi générale et de l’individualité dans ses créations les plus accomplies ! Heureux furent-ils ceux à qui il a été donné de voir la perfection face à face, et ceux qui l’ont reconnue sous le rayon éclatant, vêtement immortel des oeuvres des grands hommes ! Et pourtant, les signes du temps y ont aussi laissé leur empreinte ! Le Romain s’était porté au même échelon que son jeune et héroïque prédécesseur chez les Grecs : que dis-je, il le dépasse ! Mais le monde s’était fait vieux dans l’intervalle, et son ciel avait pâli. Les travaux de César ne sont plus, comme ceux d’Alexandre, une joyeuse conquête en avant dans un champ sans bornes : il lui faut bâtir sur les ruines et avec des ruines : si vaste que soit la carrière, encore est-elle limitée, et il lui faut l’accepter telle, s’y comportant et s’y assurant du mieux qu’il se peut. La muse populaire ne s’y est point trompée, et, délaissant le Romain trop positif, elle a orné le fils de Philippe de Macédoine de toutes les couleurs dorées de la poésie et de tout l’arc-en-ciel des légendes ! C’est à égal bon droit aussi que, depuis mille et mille ans, les nations dans leur vie politique se voient ramenées sans cesse à la ligne que la main de César a tracée ! Si les peuples à qui le monde appartient donnent son nom à leurs plus hauts monarques, ne faut-il pas voir là une profonde et aussi une humiliante leçon ?

À supposer que Rome pût être tirée de l’abîme de ses incurables misères et reprendre jamais quelque jeunesse, il importait avant toutes choses de rendre au pays le repos, et de nettoyer ces amas de décombres qui recouvraient le sol, au lendemain des dernières catastrophes. César se mit à l’œuvre sur la base de la réconciliation des vieux partis, ou plutôt (car comment parler de paix quand il y a antagonisme irréconciliable ?), faisant en sorte que chacun, et la noblesse et les populaires, vidassent le champ où jusque-là ils se livraient bataille, pour aller se réunir sur le terrain nouveau d’une constitution monarchique. Le premier besoin, c’était d’étouffer à toujours les vieilles discordes du passé républicain. Pendant qu’il ordonnait la réédification des statues de Sylla, que la populace de Rome avait renversées à la nouvelle de la bataille de Pharsale, et proclamait ainsi que l’Histoire seule aurait désormais à juger le grand homme[13], il abolissait au même moment les dernières conséquences, encore en vigueur, des lois d’exception syllaniennes : il rappelait de l’exil les derniers bannis des révolutions de Cinna et de Sertorius, et rendait aux enfants des proscrits de Sylla l’éligibilité qu’ils avaient perdue[14]. Il restituait pareillement. dans leur, siège au sénat ou dans leurs droits de cité tous les nombreux personnages qui, durant les temps avant-coureurs de la crise, avaient subi l’exclusion censorale ou succombé sous le coup des procès politiques, et surtout lés victimes des accusations issues en foule des lois d’exception de l’an 702 [52 av. J.-C.]. Quant à ceux qui s’étaient faits, à prix d’or, les meurtriers des proscrits, ils demeurèrent notés d’infamie, comme de juste, et Millon, le plus éhonté des condottiere du parti sénatorien, vit son nom repoussé de l’amnistie générale.

Le règlement de toutes ces questions se rattachait seulement au passé. Bien autrement difficile était le maniement des partis rangés encore en face les uns des autres : d’un côté César avait affaire aux démocrates, à sa suite, et de l’autre à l’aristocratie précipitée du pouvoir. Moins même que cette dernière, les démocrates, on le pressent, n’entendaient s’accommoder de l’attitude de César après sa victoire, et de l’ordre qu’il leur intimait d’avoir à quitter les positions prises. César, en somme, voulait ce qu’avait rêvé Gaius Gracchus : mais les visées des Césariens ne ressemblaient en quoi que ce soit aux visées des sectateurs des Gracques. Par une progression toujours croissante, les populaires étaient passés de la réforme à la révolution, de la révolution à l’anarchie, et de l’anarchie à la guerre contre la propriété : ils fêtaient entre eux les souvenirs du régime de la terreur, et, comme autrefois celui des Gracques, ils ornaient de fleurs et de couronnes, le tombeau de Catilina. En se rangeant sous le drapeau de César, ils avaient attendu de lui ce que Catilina n’avait pu leur donner. Mais il devint manifeste bientôt que César voulait être autre chose que l’exécuteur testamentaire du grand conspirateur, que tout au plus il procurerait aux endettés quelques facilités de payement ; quelques allégements de procédure : aussitôt les récriminations amères de se faire entendre : à quoi bon la victoire du parti populaire, si l’on n’a pas vaincu pour le peuple ? Puis cette tourbe, petits et grands, qui s’était promis des saturnales politiques et financières, se tourne dans sa déconvenue vers les Pompéiens et leur fait les doux yeux. Pendant les deux années que dure l’absence de César (janvier 706 - automne 707 [48-47 av. J.-C.]), ils s’agitent et fomentent en Italie la guerre civile dans la guerre civile. Un jour, le préteur Marcus Cœlius Rufus, noble d’extraction, mauvais payeur de ses dettes, homme de talent d’ailleurs et de culture variée, jusqu’ici l’un des plus zélés champions de César, ardent et disert dans le sénat et sur le Forum, avait osé, sans motion du chef, apporter au peuple une loi qui donnait aux débiteurs six ans de délai, sans intérêt ; et ; comme il lui était fait opposition, il avait proposé le rejet de toutes lés demandes en justice pour argent prêté et pour les loyers courants des maisons, sur quoi le sénat césarien l’avait destitué de son office. On était à l’heure de la bataille de Pharsale : il semblait que le destin fit pencher la balance du côté de Pompée. Rufus, alors, entre en alliance avec Milon, l’ancien sénatorien, l’ancien chef de bandes ; et, tous les deux, ils tentent la contre-révolution, écrivant sur leur bannière, tantôt le maintien de la constitution républicaine, tantôt l’abolition des créances et la liberté des esclaves. Milon avait quitté Massalie ; lieu désigné de son exil, et appelé aux armes dans la région de Thurium les Pompéiens et les esclaves-pasteurs. Pendant ce temps, Rufus, armant aussi des esclaves, se préparait à attaquer Capoue. Mais avant l’exécution son projet est éventé, et les Capouans le déjouent. Quintus Pedius marche avec une légion sur le territoire des Thuriens et y disperse les bandes qui le parcourent : bientôt la mort des deux chefs met fin au scandaleux tumulte (706 [-48])[15]. L’année d’après (707 [-47]), surgit un nouveau fou, Publius Dolabella, tribun du peuple, endetté jusqu’au cou, comme Rufus et Milon ; mais moins capable qu’eux. Il remet sur le tapis la loi sur les dettes et les loyers et recommence à son tour (ce fut la dernière fois) la guerre de la démagogie. Lucius Trebellius, son collègue[16], lui tint tête ; des deux parts les bandes armées se heurtent. et bataillent et font bruit dans la rue, à ce point que Marc-Antoine, le commandant en Italie, vient avec ses soldats mettre le holà ! Bientôt César, à son retour d’Orient, fera rentrer les écervelés, sous terre[17]. A cette sotte tentative d’une reprise du drame de Catilina, il attache d’ailleurs si peu d’importance qu’il tolère la présence en Italie de Dolabella, et qu’à peu de temps de, là il lui pardonne. Contre ces misérables, pour qui la question. politique n’est rien, pour qui la guerre à la propriété est tout, il suffit, comme contre les hordes de brigands, d’un gouvernement actif et fort : César est trop grand, trop sage, pour se préoccuper longtemps des communistes de Rome, effroi des trembleurs dans toute l’Italie : il dédaigne, à les combattre, l’appât d’une fausse popularité pour sa monarchie.

Mais s’il pouvait abandonner et s’il abandonnait sans crainte la démocratie défunte à sa décomposition finale et prochaine, il lui fallait s’attaquer encore à l’ancienne aristocratie, infiniment plus vivace. A réunir contre elle tous les moyens de combat et de coercition, on ne lui donnait pas pour cela le coup de mort, le temps seul pouvait le faire : du moins on préparait et on accélérait l’issue fatale. Mu d’ailleurs par un sentiment naturel des convenances, César évita les vaines jactances qui irritent les partis abattus ; il ne voulut pas le triomphe pour des victoires gagnées sur ses concitoyens[18] : parlant souvent de Pompée et toujours avec estime, et, quand il restaura le sénat, rétablissant sa statue renversée par le peuple à la place même qu’elle avait occupée[19], il restreignit le plus qu’il le put les mesures de rigueur politique[20]. Nulle enquête n’est. faite au sujet des intelligences multiples nouées naguère par les Constitutionnels avec les Césariens qui n’étaient Césariens que de nom. Il jette au feu, sans rien en lire, les amas de papiers trouvés au quartier général de l’ennemi à Pharsale et à Thapsus : il s’évite, et à lui et au pays, l’odieux spectacle des procès politiques dirigés contre les personnages suspects de trahison.

Enfin, il renvoya libres et impunis les simples soldats pompéiens qui n’avaient fait que suivre leurs officiers, romains ou provinciaux, dans la lutte. Il ne fit d’exception qu’à l’égard des citoyens coupables d’avoir pris du service dans l’armée du roi de Numidie. Leurs biens à ceux-ci sont confisqués : c’est la peine de la trahison contre Rome. Aux officiers mêmes il avait donné sans condition leur grâce, jusqu’à la fin de la campagne d’Espagne de 705 [49 av. J.-C.] : mais l’événement ayant prouvé qu’il était allé trop loin, il crut indispensable de frapper les chefs. A dater de ce jour, il décida que quiconque, après la capitulation, d’Ilerda, aurait servi à titre d’officier dans les rangs de l’ennemi, ou siégé dans l’anti-sénat, encourrait, s’il survivait à la guerre, la perte de sa fortune et de ses droits civiques, et, s’il était mort, la confiscation de ses biens au profit du trésor. Que si c’était un des graciés qui avait repris les armes, sa forfaiture emportait la peine capitale. Mais quand on vint à l’exécution, il se départit de ces lois sévères. Là mort ne frappa que quelques-uns des nombreux relaps. Et quant aux biens confisqués sur les Pompéiens morts, les dettes grevant les fortunes, les dots des veuves, furent payées comme de juste, et César fit même remettre aux enfants une part de l’héritage paternel. Puis parmi ceux que frappaient l’exil et la confiscation cumulés, bon nombre obtinrent leur grâce ; d’autres, les gros trafiquants d’Afrique, par exemple, qui avaient siégé, contraints et forcés, dans le sénat d’Utique, s’en tirèrent moyennant amende. A tout le reste, sans exception, on peut le dire, leur liberté, leurs biens étaient rendus, pour peu qu’ils prissent sur eux d’aborder César en solliciteurs ; et plus d’un, comme le consulaire Marcus Marcellus (consul en 703 [51 av. J.-C.]), eut l’octroi de son pardon sans l’avoir demandé. Pour conclure une amnistie générale, en 70 [-44], rouvrit les portes de Rome à tous les bannis.

Quoi qu’il en soit, l’opposition républicaine se laissa faire grâce : elle ne se réconcilia point. Partout le mécontentement contre le nouvel ordre de choses : partout la haine contre un maître auquel on ne s’habituait pas. De résistance à ciel ouvert, il n’en était plus d’occasion. C’était peu de chose, en effet, que cette démonstration de quelques tribuns. hostiles, aspirant à la couronne du martyre, et, dans l’affaire du titre offert au dictateur, sévissant contre ceux qui l’avaient appelé roi[21]. Mais le républicanisme vivait dans les esprits à l’état d’opposition décidée, avec ses menées et ses agitations secrètes. Nulle main ne remuait quand l’imperator se montrait en public. Il pleuvait des placards et des pasquinades remplis de mordantes et amères satires contre la nouvelle monarchie. Que si un comédien se permettait une allusion républicaine, les applaudissements le saluaient bruyamment[22]. L’éloge de Caton était le thème à la mode des faiseurs de brochures, et leurs écrits trouvaient  des lecteurs d’autant plus favorables que les lettres n’étaient plus libres. César, ici encore, combattit les républicains sur leur propre terrain : aux panégyriques du héros [par Cicéron et autres] il répondit, lui et ses meilleurs affidés, par des Anti-Catons : écrivains de l’opposition et Césariens, on les vit se battant sur le corps du citoyen mort à Utique, comme jadis Grecs et Troyens sur le cadavre de Patrocle. On le comprend d’ailleurs, dans ce combat, dont le public républicain était juge, la victoire n’échut pas à César. Que faire, si ce, n’est effrayer les hommes de lettres ?

Les plus connus ou les plus redoutables, Publius Nigidius Figulus[23], Aulus Cæcina, obtinrent moins aisément que les autres la faculté de revoir l’Italie, et quant à ceux qui y étaient tolérés, ils furent soumis à une véritable censure, censure d’autant plus cruelle, que la mesure de la peine était purement arbitraire[24]. Nous raconterons plus amplement ailleurs et en nous plaçant à un autre point de vue, le mouvement et les fureurs des vieux partis contre le gouvernement : qu’il nous suffise de dire ici que sur toute la surface de l’empire surgissaient à chaque heure les prétendants et les insurrections républicaines ; que les feux de la guerre civile, attisés tantôt parles Pompéiens et tantôt par les républicains, se rallumaient en maints lieux ; que, dans Rome, on conspirait en permanence contre la vie du dominateur. César, dédaignant les complots, ne voulut jamais s’entourer d’une garde attachée à sa personne ; il se contenta le plus souvent de les dénoncer par avis public, lorsqu’il les avait découverts. Mais, si téméraire ou indifférent qu’il se montrât dans les choses intéressant sa sûreté personnelle, il ne pouvait se dissimuler les dangers très grands que l’armée des mécontents faisait courir, non pas seulement à sa propre vie, mais aussi à son œuvre de reconstruction sociale. Que si, faisant la sourde oreille devant les avis et les incitations de ses amis, et n’ayant aucune illusion d’ailleurs sur la haine irréconciliable de ceux qu’il avait graciés, il persistait, avec l’énergie d’un étonnant sang-froid, à pardonner et pardonner toujours à des adversaires croissant en nombre, ce n’était chez lui ni chevaleresque magnanimité d’une, nature trop fière, ni débonnaireté d’une nature faible. Le politique avait sagement calculé que les partis vaincus s’absorbent plus vite dans l’État et à dommage moindre pour sa personne, que s’il eût tenté de les détruire par la proscription ou de les éloigner par l’exil. Pour son grand dessein, force était à César de recourir au parti constitutionnel, qui ne renfermait point seulement l’aristocratie, mais aussi tous les éléments libéraux et nationaux survivant chez les citoyens italiques. Voulant le rajeunissement d’un État tombé de vieillesse, il avait besoin de tous les talents, de tous les hommes importants parmi eux par leur éducation, leur crédit de famille ou leur considération acquise ; et c’est justement ainsi qu’il disait que pardonner à ses adversaires est le plus beau fleuron de la victoire. Donc, il se défit des chefs les plus en vue, en même temps qu’aux hommes du second et du troisième rang et qu’à toute la génération plus jeune il donnait la grâce entière. Mais il ne leur permit point les bouderies d’une opposition passive, et, bon gré mal gré, les amena en douceur à prendre part aux affaires du gouvernement nouveau, ne leur refusant ni les honneurs ni les magistratures.

Comme pour Henri IV et Guillaume d’Orange, les grandes difficultés pour lui étaient celles du lendemain. Telle est l’expérience qui s’impose à tout révolutionnaire victorieux : si, après son triomphe il ne veut pas, comme Cinna et Sylla, rester simple chef de faction ; si, comme César, Henri IV et Guillaume, il veut, abandonnant le programme nécessairement exclusif d’une opinion, fonder son édifice sur l’intérêt commun de la société, aussitôt tous les partis, le sien comme ceux qu’il a vaincus, se dressent unis contre ce régent qui s’impose : plus grand est son dessein, plus pures ses vues, plus leur haine s’acharne. Les constitutionnels et les Pompéiens prêtaient des lèvres hommage à César, et, frémissant au fond du cœur, ils maudissaient la monarchie ou tout au moins la dynastie nouvelle. Les démocrates, rabaissés, discrédités, depuis qu’ils comprenaient que le but de César n’était point le leur, se mettaient contre lui en révolte ouverte ; et ses partisans même murmuraient quand ils le voyaient bâtir, non plus un État d’officier de fortune, mais un gouvernement monarchique juste et semblable à tous les autres, et quand leur part de butin allait diminuant d’autant, par l’admission des vaincus. L’organisation césarienne déplaisait à tous, dès qu’elle était octroyée aux amis aussi bien qu’aux adversaires. Actuellement, César, de sa personne, était plus en danger qu’avant de vaincre. Mais ce qu’il perdait pour lui-même, il le regagnait pour l’État. Anéantissant les partis, épargnant leurs hommes, appelant à lui tous les personnages de talent ou seulement de bonne naissance, et leur conférant les emplois publics, sans se ressouvenir de leur passé politique, il utilisait toutes les forces vives de l’empire pour son grand édifice politique : contraints ou forcés, il amenait tous les citoyens, quelle que fût leur couleur, à lui prêter aide ; il conduisait enfin la nation, par une insensible pente, jusque sur le terrain préparé par ses mains. Que la fusion actuelle ne fût encore faite qu’à la surface ; que les anciens partis s’entendissent bien moins dans l’assentiment au nouvel ordre de choses que dans leur haine, c’est ce qu’il savait de reste : il savait en même temps qu’à s’unir, même superficiellement, les antagonismes s’émoussent, et qu’un grand politique, dans cette voie, ne fait qu’aller au-devant du temps. Le temps seul peut éteindre ces haines, à mesure que la génération se couche dans le tombeau. Jamais il ne songea à rechercher qui le haïssait ou méditait l’assassinat. Il était bien l’homme d’État qui sert le peuple sans chercher une récompensé, pas même la récompense de l’affection populaire ; il renonçait à la faveur du siècle en vue des bénédictions de l’avenir ; il ne voulait qu’une chose, être, le sauveur et le rajeunisseur de la nation romaine.

Essayons de rendre compte en détail de ce transport de l’ancienne société romaine dans une orbite nouvelle, et rappelons-nous d’abord que César est venu, non point pour commencer, mais pour achever la révolution. Conçu par Gaius Gracchus, le plan de la cité nouvelle avait passé aux mains de ses fauteurs et successeurs, lesquels, avec plus ou moins de talent ou de bonheur, l’avaient suivi, sans en dévier jamais.

Chef né des populaires, et leur chef aussi par droit d’héritier, César, depuis trente ans, avait tenu haut leur drapeau, sans changer, sans cacher jamais ses couleurs il reste démocrate, étant devenu monarque. Entré dans l’hérédité du parti, il l’accepte toute entière, sauf, bien entendu, les frénésies sauvages des Catilina et des Clodius : à la cause de l’aristocratie, à tous les aristocrates vrais, il a voué de sa personne la plus amère haine, il a conservé immuable la devise et la pensée de la démocratie romaine, adoucissement du sort des débiteurs, colonisation transmaritime, niveau insensiblement passé sur les inégalités des conditions juridiques des classes, au sein de l’État, pouvoir exécutif affranchi de la suprématie du sénat.

Sur ces bases, la monarchie césarienne, loin qu’elle soit contraire au principe démocratique, en est plutôt, je le répète, l’achèvement et la fin. Rien de commun entre elle et le despotisme oriental de par la grâce de Dieu : elle est la monarchie telle que Gaius Gracchus l’eût voulu fonder, telle que la fondèrent Périclès et Cromwell ; elle est, pour le dire, la nation représentée par son plus haut et son plus absolu mandataire. En cela, la pensée première de l’œuvre de César ne fut point une nouveauté ; mais ce qui est bien à lui, c’est la réalisation de cette même pensée, chose principale, en définitive ; c’est la grandeur de l’exécution, grandeur faite pour surprendre l’admirable ouvrier lui-même, s’il en avait été le témoin ; grandeur devant laquelle s’inclinent tous ceux qui l’ont contemplée dans son vivant éclat, ou dans le miroir des annales du monde, à quelque époque, à quelque école politique qu’ils appartiennent. Dans la mesure de leur intelligence des merveilles de l’humanité et de l’histoire, l’émotion les saisit tous, profonde et plus profonde chaque jour à la vue de ce grand spectacle ; tous ils se sentiront émus jusqu’à la consommation. des siècles.

Ici, l’heure est venue pour nous de revendiquer hautement le privilège que l’historien s’arroge tacitement ailleurs ; l’heure est venue de protester contre cette méthode, à l’usage commun de la naïveté et de la perfidie, qui se sert du blâme et de l’éloge comme d’une phrase de style banale et générale, et qui, au cas actuel, en dehors des situations données, s’en va rétorquant contre César la sentence portée contre ce qu’on appelle le césarisme. Assurément, l’histoire des siècles passés est la leçon des siècles présents. Mais qu’on se garde de la trop commune erreur ! Est-ce qu’à feuilleter les annales anciennes on y peut retrouver les événements du jour ? Est-ce que le médecin politique y peut faire recueil de symptômes et de spécifiques pour sa diagnose et sa thérapeutique dans le siècle présent ? Non, l’histoire n’est instructive qu’en un sens. Comme elle étudie les civilisations d’autrefois, elle met à nu les conditions organiques de la civilisation même, elle montre les forces fondamentales partout semblables et leur assemblage partout divers : loin qu’elle prône l’imitation vide de pensée, elle nous conduit et nous incite aux œuvres nouvelles et indépendantes. En ce sens l’histoire de César et du césarisme romain, par la hauteur non surpassée du maître-ouvrier, par la nécessité de l’œuvre, a tracé de l’aristocratie moderne une critique plus amère que ne saura jamais l’écrire la main de l’homme. En vertu de cette même loi de nature, qui fait que le plus mince organisme l’emporte incommensurablement sur la plus artistique machine, la constitution politique la moins complète, dès qu’elle laisse un peu de jeu à la libre décision de la majorité des citoyens, se montre infiniment supérieure au plus humain, au plus original des absolutisme. Elle est susceptible de progrès, et dès lors elle vit. L’absolutisme est ce qu’il est, partant, chose morte. C’est cette loi naturelle aussi qui s’est manifestée dans la monarchie absolue de Rome, d’autant que sous l’impulsion première du génie qui l’avait fondé et qu’en l’absence de tout contact étroit avec l’étranger, le régime nouveau s’y est maintenu, plus qu’en aucun autre État, dans sa pureté et son autonomie première. allais après César, comme on verra par les livres suivants[25], et comme Gibbon l’a depuis longtemps démontré, l’édifice de l’empire ne s’est tenu ensemble que par les dehors : il ne s’est agrandi que mécaniquement, si je puis dire, pendant qu’au dedans, César mort, tout se desséchait et mourait avec lui. Que si, au début du régime autocratique, que si dans la pensée du dictateur surtout, il y avait place encore pour le rêve et le vaste espoir de l’alliance du libre développement du peuple avec le pouvoir absolu, sous le gouvernement des meilleurs empereurs de la souche julienne eux-mêmes, on n’a pu que trop tôt et tristement vérifier si c’est chose possible, et jusqu’où c’est- chose possible, de verser dans le même vase l’eau et le feu.

L’œuvre de César était nécessaire et salutaire, non parce qu’elle apportait le bien-être national, mais parce qu’au sein du système antique, assis sur l’esclavage, totalement incompatible avec le principe d’une représentation constitutionnelle républicaine, au sein d’une cité ayant ses lois, murée avec elles durant 500 ans, et tombée dans l’ornière de l’absolutisme oligarchique, la monarchie militaire absolue était devenue la clef de voûte indispensable, logique, et qu’elle était enfin le moindre des maux. Vienne le jour où l’aristocratie à esclaves des Virginies et des Carolines se sera, dans cette voie, avancée aussi loin que la société-sœur de la Rome de Sylla, le césarisme y surgira, encore une fois légitimé par l’histoire[26].

A l’inaugurer ailleurs et dans de tout autres conditions sociales, il, n’y a que parodie et usurpation. L’histoire refusera-t-elle au vrai César l’honneur qui lui est dû, parce que sa sentence, en face des faux Césars, courrait risque d’erreur dans l’esprit des simples, et prêterait aux pervers une occasion de mensonge et de duperie ? L’histoire est comme la Bible, comme la Bible qui n’en peut mais au regard des fous, de leurs contresens et de leurs citations saugrenues ; elle sait d’ailleurs supporter les entorses qu’on lui donne et remettre le bon et le vrai à sa place !

Quoi qu’il en soit, la dignité du nouveau chef de l’État revêtait au dehors une forme étrange. César, à son retour d’Espagne en 705 [49 av. J.-C.], avait pris la dictature provisoire : après la bataille de Pharsale, et à dater de l’automne de 706 [-48], il l’avait reprise pour un temps indéterminé ; après la bataille de Thapsus, à titre de charge annuelle et pour dix ans, à dater du 1er janvier 709 [-45] ; enfin, en 710 [-44], il sera désigné dictateur à vie[27]. De plus, en 708 [-46], on le voit investi de la censure, pour trois ans, sous le nom nouveau de maître des mœurs (præfectus morum), puis plus tard (710 [-44]), l’office lui est pareillement conféré à vie. En 706 [-48], il a été fait consul avec les attributions ordinaires du consulat (sa candidature, on s’en souvient, fut la cause principale de l’explosion de la guerre civile) ; plus tard, il est consul pour cinq, puis pour dix ans ; une fois même il est consul sans collègue (709 [-45]). Pareillement, sans prendre nominalement le tribunat du peuple, il assumé sur lui en 706 [-48], et pour la vie, un pouvoir égal au pouvoir tribunicien. Bientôt il occupe la première place et il vote le premier dans le sénat[28], et enfin (708 [-46]), il est imperator perpétuel[29]. Pour ce qui est de la direction suprême du culte, il n’eut pas besoin qu’elle lui fut conférée, puisque déjà il était grand pontife : en revanche, il se fit nommer du second grand collège de prêtres, il fut augure.

A cet amas bizarre d’honneurs civils et sacerdotaux, une multitude de lois et de sénatus-consultes plus divers encore vint ajouter le droit de décider, la paix et la guerre sans rogation au sénat et au peuple, la libre disposition des armées et du trésor, la nomination des préteurs des provinces, la présentation avec effet obligatoire à une partie des magistratures urbaines, la conduite des élections dans les comices centuriates, les nominations au patriciat, enfin toute une sérié d’attributions extraordinaires de même nature, sans compter les honneurs plus vides, les décorations, le titre de Père de la Patrie, sans compter son nom même conféré au mois de sa naissance, au mois de Juillet (Julius), comme nous l’appelons encore, et tant d’autres manifestations du délire des cours se dégradant dès le début jusqu’à la déification ridicule[30]. Par un compromis visible entre les génuflexions de la courtisanerie et les répugnances des anciens républicains à accepter le vrai titre de la monarchie césarienne, on avait tenté une sorte de division nominale des pouvoirs illimités du monarque, division illogique autant que diffuse. Est-ce que de sa nature le pouvoir absolu ne se refuse pas à la spécification des attributions ? Croire que César a voulu cacher sa royauté de fait sous le badigeon de ses magistratures anciennes et nouvelles et de ses fonctions extraordinaires, c’est se laisser aller à une conjecture plus naïve qu’habile. Pour les clairvoyants il n’est pas besoin de preuves : ils savent de reste qu’en prenant la puissance suprême, non pour quelques années ou à titre de dignité personnelle temporaire ou à vie, comme Sylla avait fait la régence, César ne voulait rien moins qu’instituer dans l’État un organe permanent, une dignité héréditaire : ils savent aussi qu’à l’institution nouvelle, dans sa pensée, devait s’ajouter une appellation simple et correspondante, car s’il y a faute en politique à créer des noms vides, il y a faute égale, assurément, à détenir sans le nom ; la substance et la plénitude du pouvoir.

Mais enfin quelle formule, quel titre César avait-il donc choisi ? Chose difficile à dire, j’en conviens. Dans les temps de transition on ne peut encore distinguer les parties de l’édifice qui sont provisoires de celles qui sont à demeure ; et puis la dévotion des clients s’en va devançant le signe du maître, et l’accable, quoiqu’il en ait, sous le faix des votes de confiance et des lois honorifiques.

La puissance tribunicienne, moins qu’aucune autre, fournissait l’étiquette propre au nouveau régent : constitutionnellement parlant, le tribun du peuple n’avait jamais commandé, il n’avait fait qu’intervenir à l’encontre du magistrat en commandement.

Le vêtement du consulat n’allait pas mieux à la nouvelle monarchie : qu’était-ce que le consul sans son inséparable collègue ? César visait ouvertement à rabaisser à un titre nu la magistrature autrefois suprême : quand il la prit, il ne la garda point toute l’année, la plupart du temps, et bientôt la laissa retomber sur la tête de quelque subordonné. Pour ce qui est de la dictature, on ne peut nier que parmi ses nombreuses charges elle est celle qu’il a le plus souvent occupée : elle lui est d’un usage pratique et légal en la forme ; et cela se conçoit, il la prend pour ce qu’elle a été toujours, sous l’ancienne constitution, à savoir une magistrature suprême et extraordinaire en temps de crise extraordinaire. Mais elle se recommandait mal, elle aussi, à titre de dénominateur de la monarchie nouvelle : jadis exceptionnelle et partant impopulaire, elle était trop circonscrite pour servir d’expression au pouvoir actuel.

Selon toute apparence, et il n’en pouvait être autrement après le rôle qu’il avait joué au milieu des partis, ce n’était point assez pour César de la dictature anormale de Sylla, il lui fallait la dictature absolue de l’ancienne république, et cela, sans limite de temps. Au contraire, le titre d’Imperator, dans son acception récente, était à tous égards le mieux approprié à la monarchie nouvelle ; à cause de sa nouveauté d’abord, et aussi parce qu’à ce choix ; nulle autre cause appréciable ne se révèle. Les vieux vases ne valaient rien pour la liqueur nouvelle ; on accommodait le nom à la chose, et comme autrefois dans la loi Gabinia, mais avec moins de netteté, la démocratie avait esquissé la définition des pouvoirs remis à son chef, elle entendait formuler par une expression forte et complète la concentration actuelle du commandement magistral, de l’imperium, dans la main d’un régent populaire, désormais indépendant du sénat. C’est ainsi que dans les médailles césariennes, dans celles des derniers temps surtout, la dictature n’est mentionnée qu’accessoirement au titre impérial[31] : de même dans sa loi sur les délits politiques (Lex Julia majestatis), c’est encore l’imperator qui semble parler. Mais, et c’est là le fait décisif, le titre d’empereur n’a point été confié à César seul : il en est investi pour lui et pour ses descendants directs et adoptifs. La postérité l’a compris ainsi, sinon les contemporains immédiats, et au mot d’empire elle a attaché l’idée de monarchie.

Pour donner à sa nouvelle fonction le baptême démocratique et religieux, César voulut sans doute y réunir le tribunat du peuple et le pontificat suprême, tous les deux héréditaires désormais (quoique cette hérédité n’ait été proclamée que pour le pontificat). Dans le droit politique, l’empire se gérait comme le consulat ou le proconsulat au-delà de la banlieue de Rome : il ne disposait pas seulement du commandement militaire : pouvoir judiciaire, et par suite, pouvoir administratif, tout lui appartenait[32]. Vis-à-vis du consul, l’empereur se comportait en quelque sorte comme le consul ancien au regard du préteur. Quoiqu’ils eussent égale puissance en cas de concours, le préteur avait cédé au consul ; aujourd’hui le consul cédait à l’empereur, et pour que la distinction fût plus tranchée, le siège impérial dans le sénat, placé entre les chaises curules des consuls, les dominait d’une certaine hauteur.

Au fond, la puissance de l’empereur ne l’emportait sur la puissance consulaire et proconsulaire, qu’en ce qu’elle n’était limitée, ni dans le temps ni dans son ressort territorial, en ce que, conférée à vie et héréditairement transmissible, elle s’exerçait aussi dans les murs de Rome [Infra pomœrium]. Tandis que le consul s’arrêtait devant l’obstacle d’un collègue, son égal, l’empereur avait libre champ. Au cours des temps, la magistrature suprême primitive s’était vue ramenée à d’étroites limites : elle s’inclinait devant l’appel au peuple (provocatio), devant le vote et l’avis du sénat. Pour l’empereur toutes les barrières tombaient.

Disons-le d’un mot : l’empire nouveau, c’était la restauration de la royauté antique. En quoi, en effet, le consul différait-il du roi de Rome, si ce n’est dans le ressort délimité quant au temps et au lieu, dans le partage du pouvoir avec un collègue, et dans la coopération du conseil sénatorial ou du peuple exigée par la loi en certains cas ? Il n’est aucun des traits de la monarchie nouvelle qu’on ne retrouve dans l’ancienne : concentration dans la main du prince des pouvoirs suprêmes, militaire, judiciaire et administratif :’suprématie religieuse dans la cité : droit de décréter avec force de loi : le sénat abaissé au rang de simple conseil d’État, le patricial et la préfecture urbaine ressuscités ! Enfin, dans la constitution impériale de César, exactement comme dans celle de Cromwell et de Napoléon, la quasi-hérédité revêt une forme spéciale, et le monarque, par l’adoption, peut se nommer un successeur. Mais ce ne sent là que de simples analogies : entre la royauté de Servius Tullius et l’empire césarien, la similitude, pour qui va au fond des choses, est plus frappante encore. Les rois de home, si absolus qu’ils fussent, n’en étaient pas moins à la tête d’un peuple libre : ils étaient les protecteurs nés du simple plébéien contre la noblesse. De même, César ne venait point pour donner congé à la liberté, mais bien pour lui donner son complément ; et tout d’abord il brisait l’intolérable joug de l’aristocratie.

Pourtant qu’on ne s’étonne pas de le voir, comme un curieux d’antiquités politiques, allant chercher à 500 ans en arrière le modèle de son nouvel état. Puisque dans tous les temps la magistrature suprême à Rome était restée la royauté, limitée par une foule de lois spéciales, il faut bien reconnaître que la notion du pouvoir royal ne s’y était point non plus effacée. En des temps divers, à des points de vue aussi fort divers, on y était de fait plus ou moins revenu, par la dictature républicaine, par les décemvirs, par la régence de Sylla. Obéissant à une nécessité logique en quelque sorte, dès que s’était fait sentir le besoin d’un pouvoir d’exception ; toujours à côté de l’imperium limité et ordinaire, on avait institué l’imperium illimité ; or celui-ci n’était autre que le pouvoir royal. D’autres raisons encore recommandaient ce retour à l’ancienne forme. L’humanité a mille peines à créer le neuf, elle tient comme à un patrimoine sacré aux institutions d’autrefois. César faisait sagement se rattachant à Servius Tullius, comme plus tard Charlemagne s’est rattaché à lui, comme Napoléon l’a tenté au regard de Charlemagne. Il n’usa point de détours : il ne dissimula point. Comme ses successeurs, il agit au grand jour ; et, en cela faisant, il voulait que l’État nouveau eût sa formule claire, nationale, populaire. Depuis les temps anciens, on voyait au Capitole les statues des sept rois selon l’histoire conventionnelle de Rome. César ordonna de dresser à côté sa statue, à lui huitième. Il se montrait en public dans le costume des anciens rois d’Albe. Sa loi récente sur les délinquants politiques différait de la loi de Sylla en ce point principal que l’empereur, à côté des comices populaires et sur la même ligne qu’eux, s’y gérait comme l’expression vivante et la personnification du peuple. Dans la formule en usage pour le serment politique, le Génie (Genius) de l’empereur était invoqué avec Jupiter et les Dieux-Pénates du peuple romain. Chez tous les peuples de l’antiquité, le signe extérieur de la monarchie, c’est l’image du monarque inscrite sur les monnaies : à dater de l’an 710 [44 av. J.-C.], on voit la tête de César sur les monnaies romaines.

Certes, après tout cela, on eût été mal fondé à se plaindre que César laissât le public dans l’ignorance de son avènement : il se montre nettement et en toute forme le monarque, le Roi de Rome. Il est possible d’ailleurs, mais c’est là chose peu vraisemblable et de peu d’importance, qu’il ait eu d’abord la pensée de donner à sa dignité nouvelle, non pas le titre d’empire, mais celui de royauté[33].

De son vivant déjà, bon nombre de ses ennemis, et aussi de ses amis, crurent qu’il visait à se faire expressément nommer roi de Rome, et parmi ses partisans les plus ardents il s’en trouva qui de diverses manières et à des heures différentes lui mirent la couronne sous la main. Marc-Antoine entre tous, étant consul, lui offrit carrément le diadème devant le peuple assemblé (15 février 710, jour des Lupercales [44 av. J.-C.]).

Mais il refusa constamment ces avances. De ce qu’il sévit ensuite contre ceux qui s’emparaient, de la circonstance au profit de leur opposition républicaine, il n’en faut pas conclure que son refus n’ait point été sérieux. Il n’est pas prouvé davantage que ces tentatives aient eu lieu par son ordre et en vue de préparer la foule au spectacle inaccoutumé d’une tête portant le diadème. Ne suffisait-il point du zèle d’amis imprudents, se donnant sans mission carrière, pour provoquer de pareilles manifestations ? On peut croire aussi que la scène avec Antoine n’a été autorisée ou commandée que pour mettre fin à d’incommodes criailleries par un coup d’éclat, devant tout le peuple, par un refus solennel, inscrit, de l’ordre même de César, dans le calendrier officiel[34]. Selon toute vraisemblance, estimant à leur juste valeur les avantages d’une formule couramment admise, et tenant compte aussi des antipathies populaires contre le nom bien plus que contre la chose, il ne voulut pas. d’un titre auquel se rattachait une malédiction ancienne : il repoussa ce nom de roi, qui rappelait aux Romains de son temps les despotes de l’Orient plutôt que les Numa et les Servius Tullius, et, sous le titre d’empereur, il prit la royauté[35].

Quel que fût son titre, Rome, après tout, avait un maître, et vit aussitôt se former une cour avec ses pompes obligées, avec son étiquette de fades et vides magnificences. Au lieu de se montrer en public avec la toge consulaire à franges rouges (laticlave), on vit l’empereur, portant l’antique habit royal tout de pourpre, assister, sans se lever de dessus sa chaise d’or, au défilé solennel des sénateurs. Le calendrier énuméra les jours de sa nativité, de ses victoires, et les jours votifs à lui consacrés. Quand il rentrait dans Rome, les plus importants de ses serviteurs se portaient en bandes et au loin à sa rencontre. Ne faire que l’approcher est tenu à grand avantage, à ce point que les loyers des maisons enchérissent dans le quartier où il habite. La foule qui assiège ses audiences rend si difficile l’accès jusqu’à lui, que même avec ses intimes il lui faut souvent converser par écrit, et que les plus notables personnages font antichambre chez lui des heures durant. En toutes choses, on s’aperçoit, bien plus d’ailleurs qu’il ne le voudrait, qu’on n’a plus affaire à un simple concitoyen. Puis, voici venir une noblesse monarchique, ancien et nouvelle tout à la fois, et cela de singulière faon : la pensée première de son institution n’est autre que la substitution de la noblesse du roi à celle de l’oligarchie, le pur patriciat refoulant dans l’ombre le commun des nobles. Les patriciens, en effet, subsistaient encore sans droits, sans privilèges réels, mais formant toujours, la même caste exclusive. Comme ils n’avaient point ouvert leurs rangs à des familles nouvelles elles avaient été s’amoindrissant avec le cours des siècles : à l’heure où nous sommes, on ne comptait plus guère que 15 ou 16 gentes patriciennes. César, issu de l’une d’elles, fit conférer à l’empereur, par plébiscite, le droit d’en créer de nouvelles, fondant en regard de la noblesse républicaine sa noblesse patricienne à lui, celle-ci merveilleusement assortie de toutes les conditions qu’exige le régime monarchique, vernis des vieux noms, dépendance absolue envers le maître et totale insignifiance. Ainsi, et sous toutes ses faces, la domination césarienne se manifestait.

Sous un monarque à puissance en fait illimitée, il ne pouvait guère être question d’une constitution écrite, encore moins du maintien de l’ancienne institution républicaine, assise sur la coopération légiférante du peuple, du sénat et des divers magistrats. César en revint nettement à la tradition du temps des rois. Les comices demeurèrent, comme sous l’ancien roi de Rome et à côté de lui, la plus haute, la dernière expression de la volonté souveraine du peuple, tandis que le sénat, ramené à sa condition primitive, ne fut plus qu’un conseil consultatif pour le maître : celui-ci, enfin, concentrait à nouveau dans sa personne tous les pouvoirs de la magistrature, Si bien que, comme les rois de l’ancien temps, il n’avait plus aucun fonctionnaire indépendant à ses côtés.

Sur le terrain législatif, le monarque démocratique demeure fidèle au dogme primitif du droit publia de Rome. A l’assemblée du peuple seule, en commun avec le roi qui l’a convoquée, appartient le gouvernement organique de la chose publique, et le populiscite sanctionne régulièrement les constitutions émanées du chef de l’État. Sans doute, les comices actuels ne vivent plus de cette liberté forte d’autrefois : ils n’ont plus l’autorité morale et politique, s’abritant dans le oui et le non des anciens votes quiritaires : la part que les citoyens prennent à la législature, très limitée sous l’ancienne république, mais du moins efficace et vivante, cette part n’est plus qu’une ombre vaine dans la pratique des institutions nouvelles. Non qu’il ait fallu contre les comices user de mesures restrictives et spéciales : l’expérience des siècles attestait assez qu’à l’égard du souverain nominal ; tous les gouvernements, oligarchie ou monarchie, en avaient pris à leur aise. Mais, par cela même qu’ils sauvegardaient le principe de la souveraineté populaire, et qu’ils étaient une vivante protestation contre le sultanisme oriental, les comices césariens constituaient un élément sérieux dans le système ; et, pour indirecte qu’elle fût, leur importance était réelle.

D’une autre part, il ressort clairement des faits, comme il est vérifié par de nombreux témoignages, que César, tout le premier, et non pas seulement ses successeurs, avait remis en vigueur cette autre règle du droit public primitif, suivant laquelle toute ordonnance émanée du magistrat suprême, ou plutôt du magistrat unique, a force absolue, tant que dure sa magistrature ; et alors même que le pouvoir légiférant n’appartient qu’au roi et au peuple réunis, la constitution royale obtient vigueur à l’égal de, la loi, jusqu’à la fin des pouvoirs de son auteur[36].

Mais bien qu’il accordât aux comices une part au moins nominale dans la souveraineté, le roi démocrate n’était en aucune façon disposé à entrer en partage du pouvoir avec le précédent gouvernement, avec le collège sénatorial. Pour César, à l’inverse de ce qu’il fut plus tard sous Auguste, celui-ci ne devait rien être qu’un conseil suprême de l’empire, utile pour la préparation de ses lois, pour la promulgation des plus importantes ordonnances en matière d’administration, soit par voie de sénatus-consulte, soit du moins sous le nom du corps sénatorial. Il arriva, en effet, que tel sénatus-consulte fût rendu, dont aucun des sénateurs n’avait eu avis, hormis ceux appelés à la rédaction de son texte.

Du côté de la forme, nulle difficulté grande à ramener ainsi le sénat au rôle primitif de simple assemblée consultative, dont il était sorti jadis bien plus par le fait que par le droit : d’autre part, il était nécessaire de couper court à toute velléité de résistance. Comme l’aréopage d’Athènes avait été le foyer de l’opposition contre Périclès, le sénat romain l’était aussi contre César. Et ce fut pour ce motif, principalement, que les sénateurs, jusque-là au nombre normal de 600, au maximum, nombre d’ailleurs singulièrement réduit à la suite des récentes crises, se virent tout à coup complétés extraordinairement et portés à 900 : de plus, afin de les maintenir à ce même chiffre, tout au moins, les questeurs annuels, c’est-à-dire les membres nouveaux entrant chaque année dans le sénat, furent élevés de 20 à 40[37]. Pour les fournées extraordinaires, le monarque. se les réservait à lui seul. Et quant au recrutement ordinaire, il s’y était assuré une influence durable et décisive, en imposant par une loi aux collèges électoraux l’obligation de nommer questeurs les 20 premiers candidats munis de sa lettre de recommandation. Enfin, le chef de l’État était maître de conférer à tel individu non éligible les honneurs attachés à la questure ou à telle autre charge au-dessus de la questure, lui donnant ainsi du même coup, par une mesure exceptionnelle, un siège dans le sénat. Les choix complémentaires extraordinaires, naturellement, tombèrent sur des partisans du nouveau régime. Les portes de la corporation suprême s’ouvrirent non seulement à des notables de l’ordre équestre, mais aussi à de simples plébéiens, à maints individus de douteuse provenance, sénateurs jadis rayés de la liste par les censeurs ou condamnés en justice, étrangers arrivés des Espagnes ou des Gaules, qui apprenaient à parler latin en entrant dans la curie, anciens officiers subalternes, non pourvus même de l’anneau des chevaliers, fils d’affranchis ou de gens de métier réputé vil, et bien d’autres encore.

Dans les cercles exclusifs de la haute société, pour qui cette transformation du personnel sénatorial était un sujet d’amertume et de colère, on ne voulut voir dans l’œuvre de César que l’abaissement prémédité du sénat. Comme si César eût été l’homme de la politique qui se suicide elle-même ! Bien décidé à n’avoir point un conseil qui le menât, il tenait cependant l’institution pour nécessaire.

Jugeant mieux le régent de home, on aurait dû se dire qu’il voulait tout simplement dépouiller le sénat de son rôle de représentant absolu de la noblesse oligarchique, et le refaire ce qu’il avait été sous les rois, la grande consulte officielle représentant toutes les classes de l’État dans leurs plus intelligents éléments, et n’excluant nécessairement ni l’homme d’humble naissance ni l’étranger. Comme l’antique roi de Rome, César appelait dans son sénat des non-Italiens[38] !

La noblesse écartée du pouvoir et minée dans son existence, le sénat réduit à n’être plus qu’un instrument, le gouvernement et l’administration appartenaient désormais à l’autocratie pure et absolue : tout l’exécutif était dans la main du monarque. Et d’abord, en toute matière d’importance, l’empereur décidait en personne. César a su pratiquer le gouvernement personnel dans des proportions presque inconcevables pour nous, simples hommes d’aujourd’hui. Ce phénomène ne s’explique pas seulement par la rapidité, la sûreté de travail du grand homme, il a aussi sa raison dans une cause plus générale. Quand nous les voyons, tous ces grands politiques de Rome, les César, les Sylla, les Gaius Gracchus, déployer une activité qui dépasse notre notion de l’activité humaine, ce miracle, n’en cherchons point la cause dans un amoindrissement de notre nature depuis ces temps, mais bien dans la révolution qui s’est faite dans la vie domestique. La maison romaine était une machine savante, où tout s’agençait et accroissait pour le maître, tout, jusqu’aux forces intellectuelles de ses affranchis et de ses esclaves : à savoir les gouverner, le maître unissait à son travail celui de tous les esprits son service. C’était là vraiment l’idéal de la centralisation bureaucratique, idéal auquel tend de tout son zèle notre hiérarchie de comptoir, en restant bien loin derrière son modèle, de même que la puissance capitaliste demeure loin derrière le système de l’esclavage ancien ! César sut étonnamment tirer, parti de l’instrument qu’il avait conquis. S’agit-il d’un poste de confiance, nous voyons que systématiquement il le confie, à moins que d’autres considérations ne s’y opposent, à ses esclaves, à ses affranchis, à ses clients de basse extraction. Son œuvre montre en somme tout ce qu’un génie tel que le sien peut produire à l’aide de pareils serviteurs. Que si l’on se demande par le détail comment s’accomplirent toutes ces merveilles, on ne le tire point au clair. Toute bureaucratie à aussi cela de commun avec la fabrique : le produit qui en sort n’appartient point à tel ou tel ouvrier, il est le produit de l’usine dont il porte l’estampille. Seulement c’est chose certaine jusqu’à l’évidence que César n’a point voulu d’aides ayant une influence personnelle sur ses créations, ou même ayant le secret de son dessein : maître et maître unique, il travailla sans associés, et n’employa que des ouvriers.

Il va de soi d’ailleurs que, dans les choses de la politique, il évita, autant qu’il le put, d’agir par mandataire. Était-il obligé d’y recourir durant ses fréquentes absences de Rome, par exemple, lui fallait-il y instituer un représentant suprême ; il ne voulait point, chose à noter, de son représentant légal ordinaire, le préfet urbain ; il se choisissait son homme de confiance, sans compétence officielle reconnue. Le plus souvent il donna ses pouvoirs à son banquier, à un souple et habile négociant phénicien, à Lucius Cornelius Balbus, de Gadès[39]. En administration, il garda par devers lui, sur toutes choses, la clef du Trésor, dont le sénat s’était emparé à la chute des rois : s’assurant le pouvoir, il ne la confia plus qu’à des serviteurs à lui dévoués exclusivement et jusqu’à la mort.

Son domaine privé, naturellement, demeura séparé du domaine de l’État : mais il n’en garda pas moins la haute main sur tout le système financier et monétaire, et il géra la fortune publique comme lui-même et les grands de Rome avaient coutume de gouverner leur propre fortune. A l’avenir, la recette des tributs provinciaux, et l’administration monétaire en général seront attribuées à des esclaves et à des affranchis de l’empereur, à l’exclusion des personnes de rang sénatorial, mesure grave dans ses conséquences et d’où sortiront un jour la classe importante des procurateurs et la maison impériale.

Il en fut autrement des provinces. Placées pour les finances sous la main des nouveaux collecteurs impériaux, plus que jamais elles devenaient de purs commandements militaires, l’Égypte seule demeurant confiée aux agents directs du monarque. Isolés complètement sous le rapport géographique, en même temps que fortement, centralisés sous le rapport politique, les pays des bords du Nil, ainsi que le prouvent de reste les nombreuses tentatives des émigrés et chefs de faction italiens, durant les dernières crises, offraient un terrain commode à qui voulait s’y établir. Mieux que partout ailleurs un général habile pouvait s’y débarrasser à toujours du joug de la métropole. C’est pour cette raison, on doit le croire, que César, au lieu de déclarer l’Égypte, province romaine, aima mieux y tolérer les inoffensifs Lagides : pareillement, les légions en stationnement, loin d’être laissées à un sénatorien, à un homme de l’ancien gouvernement, furent remises à un domestique de l’empereur comme il avait été fait pour les places de collecteurs de l’impôt.

En même temps, il prit souci, toujours, de ne point donner le commandement des soldats romains à des valets, à l’instar, des rois de l’Orient. Il demeura de règle que les grandes provinces avaient pour gouverneurs des consulaires, et les moindres, d’anciens préteurs ; et, supprimant les cinq années d’indisponibilité, prescrites par la loi de 702 [52 av. J.-C.], il en revint à l’ancienne pratique : aussitôt la sortie de charge à Rome, le magistrat provincial entra dans son gouvernement. En revanche, le régent se réserva la répartition des provinces entre les candidats idoines, répartition qui jadis se faisait tantôt par plébiscite ou par sénatus-consulte ; tantôt de commun accord entre les titulaires, par la voie du sort[40]. D’ailleurs, en obligeant plus d’une fois les consuls en charge de se démettre, avant la fin de l’année, pour faire place à des suppléants (consules suffecti), en élevant de 8 à 16 le nombre des préteurs annuels, en conférant à l’empereur la nomination de moitié de ces préteurs, comme il avait celle de la moitié des questeurs, en se réservant aussi la faculté de nommer, sinon des consuls, du moins des préteurs à simple titre honoraire, comme il nommait déjà des questeurs surnuméraires, César s’assurait un personnel de créatures largement suffisant pour l’administration des provinces. De même que leur nomination, leur rappel ne dépendait que de lui : il s’établit en règle que le proconsulat ne devait pas durer plus de deux ans, le propréteur, ne restant, au contraire, qu’une année dans sa province.

En ce qui concerne la métropole et la résidence impériale, César voulut assurément la confier de même, et pour un certain temps, à des administrateurs nommés par lui. En conséquence, il, ressuscite l’ancienne organisation du temps des rois ; et, à diverses fois, pendant ses absences, il prépose aux affaires de la cité, soit un, soit plusieurs officiers ; ses représentants directs, sans rogation au peuple, et pour un délai indéterminé. Concentrant en eux toutes, les attributions administratives, ils ont même le droit de battre monnaie en leur nom, mais non, comme bien on pense, à leur effigie. Au cours de l’an 707 et des neuf premiers mois de l’an 709 [47-45 av. J.-C.], on ne voit dans Rome ni préteurs, ni édiles-curules, ni questeurs : en 707 [-47], encore, il n’y a de consuls nommés qu’à la fin de l’année, et en 709 [-45] César est consul unique.

Tout cela ne ressemble-t-il point a un essai de rétablissement de l’antique pouvoir royal ; jusque dans Rome elle-même, essai qui ne s’arrête qu’aux  limites commandées par le passé démocratique du nouveau monarque ? Ne laissant debout, en dehors du roi, d’autres magistrats que le préfet urbain, quand le roi n’est point dans la ville ; et les tribuns et édiles plébéiens, lesquels ont chargé de veiller aux franchises populaires, consulat, censure, préture, édilité curule et questure, César supprime tout le reste[41]. Un peu plus tard, il est vrai, il prendra une voie autre, ne s’arrogeant point le titre de roi, et se gardant de détruire ces vieux noms grandis, avec la glorieuse histoire de la république. Aux consuls, préteurs, édiles, tribuns et questeurs, il maintiendra leur compétence en la forme : mais leur situation ne laissera pas que d’être du tout au tout changée. L’empire ramené, à la métropole, c’était là, la pensée fondamentale sous la république ; et les magistrats municipaux de Rome étaient vraiment magistrats de l’empire. Dans la monarchie césarienne, il en advint autrement les magistrats de la capitale ne constituèrent plus que la première des municipalités ; le consulat ne fut plus qu’un titre nominal ; sans autre signification pratiqué que l’expectative y attachée d’un grand gouvernement provincial. Par la main de César, la ville romaine subit le sort qu’elle avait de coutume réservé aux cités sujettes et sa suzeraineté se transforma en une sorte de franchise communale au sein de l’État.      

Déjà nous avons dit que les préteurs et questeurs furent doublés : autant en advint des édiles plébéiens, auxquels s’adjoignirent deux édiles des céréales (œdiles ceriales), préposés à l’approvisionnement de la ville. Rome a toujours la nomination aux offices, nomination libre pour ce qui est du consulat, du tribunat et de l’édilité du peuple : nous avons indiqué plus haut que pour les préteurs, les édiles curules et questeurs à nommer annuellement, l’empereur s’est réservé le droit de proposition, et que ce droit lie les électeurs. Nulle atteinte directe aux antiques palladiums des libertés populaires : que si toutefois tel ou tel tribun se montre récalcitrant, on sait fort bien agir contre lui, le déposer même et le rayer de la liste des sénateurs. L’empereur est son propre ministre dans toutes les questions générales ou importantes : par ses serviteurs, il est maître des finances, par ses lieutenants, de l’armée : il a réduit les anciens magistrats de la république au rôle de simples officiers municipaux : à tous ses pouvoirs enfin il ajoute le droit de désignation de son successeur. L’autocratie est fondée.

Dans la hiérarchie religieuse, au contraire, bien qu’il ait promulgué une loi explicite sur cette partie du système politique, César n’innova en rien d’essentiel, sauf sur un point. Il rattacha le pontificat suprême et la dignité augurale à la personne du régent : de même, et comme conséquence, il créa un quatrième siège dans chacun des trois grands collèges, et trois nouveaux sièges dans le quatrième, celui des Epulons. La religion d’État avait servi d’étai puissant à l’oligarchie républicaine : rien n’empêche qu’elle ne rende pareil service à la monarchie. La politique religieuse conservatrice du sénat émigre chez les nouveaux rois de Rome. Varron, l’obstiné conservateur, publié-t-il en ces temps ses Antiquités des choses divines[42], ce code religieux de la théologie d’État de Rome, il le dédie tout naturellement à César, grand-pontife. L’auréole amoindrie qui brillait encore autour du Jupiter romain, rejaillit sur le trône fondé d’hier, et les vieilles croyances italiques, à leurs dernières lueurs, servent d’instrument passif à un Césaropapisme aussi vide, il est vrai, qu’impuissant.

L’antique juridiction royale est restaurée, dans les choses de la justice. De même que le roi était à l’origine le juge suprême des matières civiles et criminelles sans avoir, au criminel à s’arrêter devant lé recours en grâce de l’appel au peuple, ou à renvoyer aux jurés la décision sur le litige civil, de même César s’arroge le droit d’attirer à lui les causes capitales et privées : il les juge seul alors, et les termine par sentence, fût-il même absent de Rome. En cas d’absence, il les fait vider par le haut magistrat dans la ville. Et de fait, nous le voyons, à l’instar des rois de Rome, tantôt siégeant au Forum et jugeant, devant tous, les citoyens accusés de haute trahison ; et tantôt dans sa maison, disant la sentence au regard des princes clients traduits pour semblable crime[43]. Les citoyens romains semblent n’avoir plus sur les autres sujets qu’un seul privilège ; celui de la publicité du débat.

Mais, quelque impartialité, quelque soin qu’y pût apporter César, à ressusciter ainsi la fonction royale du souverain justicier il ne pouvait juger, la nature des choses le voulait, que les cas exceptionnels. Force lui fut dans les causes civiles et criminelles ordinaires, de laisser la justice aux mains des anciens magistrats républicains. Comme au temps jadis, les criminels sont traduits devant les commissions spéciales de jurés, assignées aux divers délits : au civil, on va comme avant devant le tribunal centumviral des successions, ou aussi devant le juge unique donnée pour le cas : la présidence et la conduite des procès demeurant, dans Rome, aux préteurs principalement, dans les provinces aux gouverneurs.

Pour ce qui est des crimes politiques, ils appartiennent de même, et sans innovation en ce point, à une commission de jurés ; mais César, dans une ordonnance expresse[44], a pris soin de spécifier et définir les actes légalement punissables ; et, excluant libéralement tous les procès d’opinion et de tendance, il a édicté comme peine, non la mort, mais l’exil. On se rappelle que les sénatoriaux n’avaient voulu de jurés que ceux tirés du sénat, que les purs sectaires des Gracques, au contraire, n’admettaient que les chevaliers. César, fidèle à son système de pacification des partis, s’en réfère simplement à la loi de transaction de Gaius Aurelius Cotta, sous la réserve sans doute des dispositions modificatives de la loi pompéienne de 699 [55 av. J.-C.], c’est-à-dire, en mettant de côté les tribuns du trésor (aerarii), sortis des dernières couches du peuple, en exigeant un cens judiciaire de 400.000 sesterces (30.000 thaler = 113.500 fr.) au minimum, et en admettant ensemble et sénateurs et chevaliers aux fonctions du jury, pomme de discorde si longtemps disputée.

Les justices royale et républicaine avaient d’ailleurs concurremment compétence, si bien que la cause pouvait être portée soit devant le tribunat du roi, soit devant le juge auquel elle ressortissait dans l’institution du temps de la république. Naturellement, en cas de conflit, la juridiction royale l’emportait : mais, une fois rendue devant un ou l’autre siège ; la sentence était définitive. En quelques circonstances pourtant, et par une voie détournée, le nouveau roi sut fort bien aussi se réserver une faculté de révision.

Les tribuns du peuple, en déclarant l’intercession, avaient pu jadis arrêter ou casser, comme tout autre acte de la fonction des magistrats, des verdicts mêmes, des jurés institués par eux, sauf pourtant au cas exceptionnel où la loi excluait cette intervention tribunicienne : il en était ainsi, par exemple, des tribunaux jurés des centumvirs établis par une législation récente ; et des diverses commissions criminelles spéciales. Partout, ailleurs, en vertu de ses fonctions de tribun du peuple, l’empereur avait donc pouvoir d’annuler tout verdict, toute décision rendue en justice jurée ; dans les matières civiles ordinaires et privées, puis d’évoquer par devant lui la cause, de par sa compétence souveraine.

Par ce moyen, en outre de sa juridiction royale en dernier ressort, laquelle concourait avec les juridictions ordinaires ; César ne créait rien moins qu’une sorte de tribunal d’appel, qu’une procédure à la fois de première et seconde instance, absolument inconnue des anciens, procédure qui grandit, en importance dans la suite des temps, et qu’on verra pratiquer jusque dans les temps modernes[45].

Toutes ces innovations, nous ne voulons pas dire ces améliorations, quand nous songeons à la plus considérable, à l’appel. ainsi réglé, ne remédièrent point, tant s’en faut, aux abus du système judiciaire. Dans un état à esclaves, le procès criminel est nécessairement vicié, puisqu’en fait, sinon en droit, il tombe dans la main des maîtres. Le Romain, on le comprend, ne punissait pas le délit de son esclave comme un délit en soi : il mesurait le châtiment aux services ou à l’agrément qu’il tirait du coupable : les esclaves criminels étaient mis à l’écart, à peu près comme les bœufs rétifs, et, comme on vendait ceux-ci pour l’abattoir, on vendait ceux-la pour l’école des gladiateurs[46] [ad ludum].

A l’encontre des hommes libres, le procès criminel, purement politique à l’origine, et demeuré tel en grande partie, avait perdu, dans les troubles des temps récents, son caractère exclusivement judiciaire : il s’était changé en une lutte de faction, où l’on combattait avec la faveur, l’or et la force. C’était, d’ailleurs, le tort de tous, magistrats, jurés, parties, public même : mais nul n’infligea au droit de plus mortelles blessures que les avocats et leurs pratiques. Sous l’efflorescence parasite du beau langage des diseurs de cause, les notions positives du droit avaient disparu étouffées ; et l’on ne retrouvait plus dans les usages de la jurisprudence la ligne de démarcation, souvent fugitives aux yeux du peuple, qui sépare la simple opinion de la preuve. Écoutez parler le causidicus le plus rompu aux affaires en ces temps ! Choisissez bien votre accusé ; s’écrie-t-il ; quel que soit le crime, et qu’il l’ait ou non commis ; vous pouvez le traduire : il sera sûrement condamné ! Il nous reste, de ce siècle, de nombreux plaidoyers en matière criminelle : à peine si l’on pourrait en citer un entre tous, où l’avocat ait pris soin de fixer et définir la prévention et de formuler nettement la preuve à charge et, à décharge[47].

Avons-nous besoin de le dire, la même contagion infectait la procédure civile elle subissait les influences des passions politiques, qui se mêlaient à toutes choses et, par exemple, dans la cause de Publius Quinctius (671-673 [83-81 av. J.-C.]),     on vit rendre tour à tour les décisions les plus contradictoires, selon que Cinna ou Sylla avait la haute main dans Rome[48]. Les porteurs de pouvoirs des parties, non juristes souvent, ne contribuaient, pas peu, de dessein préméditée ou non, à accroître la confusion. Cependant, par la nature même des choses, d’esprit de faction n’envahissait qu’exceptionnellement les prétoires civils, et la plaidoirie chicanière n’y pouvait point assaillir ni entamer aussi profondément les saines doctrines du droit. Les défenses qui nous restent, sans être de bons et vrais mémoires d’avocats, dans le sens strict du mot, tiennent bien moins du libelle que ne le font les harangues criminelles ; on y a davantage souci de la jurisprudence. Un jour, on se le rappelle, César laissa Pompée mettre un bâillon à la bouche des avocats, il renforça même les mesures prises. A cela il n’y avait pas grand mal. Il y aurait eu même tout bénéfice, avec une institution de magistrats et jurés mieux choisis, mieux surveillés, et si l’on avait mis fin à la corruption ou à la peur des juges. Il est difficile, sans doute, de détruire dans l’esprit de la foule le sentiment sacré et le respect du droit ; il est plus difficile encore de les faire renaître. A déraciner cent abus ; le législateur ne remédiait pas au vice fondamental : le temps lui-même, le grand guérisseur des maux guérissables, n’apportait qu’un remède douteux.

L’armée romaine, au temps de César, était, à peu de chose près dans la même condition que l’armée carthaginoise au temps d’Annibal. Les classes gouvernantes fournissaient encore seules l’état-major : le simple soldat se recrutait parmi les sujets, plébéiens et provinciaux. Le général, financièrement et militairement, s’était fait presque indépendant du pouvoir central ; dans la bonne et la mauvaise fortune, il n’avait guère à compter que sur lui-même et sur les ressources directes de sa province. La vertu civique, le sentiment national avaient déserté les aigles. L’esprit de corps restait l’unique et intime lien. L’armée n’était plus le bras de la république. En politique, nulle volonté qui lui soit propre ; elle se plie, docile, à la volonté du chef : dans la guerre, sous la main de ses tristes capitaines habituels, elle n’est plus qu’une tourbe flottante et sans force. Mais vienne un vrai général, aussitôt elle se relève, et elle atteint à une perfection que la milice citoyenne ne peut connaître.

Quant au personnel des officiers, la décadence est des plus profondes. Les hauts ordres, sénateurs et chevaliers, s’étaient de plus en plus, désaccoutumés du métier des armes. Jadis on se disputait les grades dans l’état-major : aujourd’hui, qu’un simple chevalier consente à servir, sa promotion au tribunat militaire est assurée ; déjà même, pour remplir les cadres, il faut descendre aux hommes de médiocre extraction. Un citoyen de bonne famille entre-t-il dans les légions, il s’arrange pour passer son temps en Sicile ou dans quelque autre province où jamais il n’ira à l’ennemi. On est un phénomène à se montrer d’une bravoure et d’une habileté même vulgaires ; et les contemporains de Pompée, notamment, en faisant de lui un dieu Mars, se jetèrent tête baissée dans une admiration dangereuse. Aux jours de désertion et d’émeute, l’état-major était le premier à donner le signal et, en dépit de la coupable mollesse des chefs, c’était un incident quotidien que leur renvoi demandé par les soldats. César a retracé de sa main, non sans pointe d’ironie, les scènes qui se passèrent dans son camp, à la veille de marcher contre Arioviste : tous le maudissent, tous pleurent, chacun de faire son testament ou de solliciter instamment son congé [B. g., 1, 39] !

Parmi les légionnaires, vous n’en trouvez plus un seul qui sorte des hautes classes sociales. Légalement, tout citoyen, comme par le passé, doit le service militaire ; mais la levée se fait sans règle, et d’une manière absolument inique : on passe à côté de nombreux assujettis, pendant qu’on retient trente ans et plus sous les aigles le milicien une fois enrégimenté.

Quant à la cavalerie civique, elle a encore apparence de vie : en réalité, elle n’est plus qu’une garde noble montée. Tous ces beaux cavaliers parfumés, tous ces précieux chevaux de luxe ne jouent plus de rôle que dans les fêtes de la capitale. La milice de pied légionnaire ne consiste plus qu’en un ramas de mercenaires pris dans les plus basses couches de la population romaine : aux sujets désormais, à fournir exclusivement la cavalerie et les troupes légères ; et tous les jours leur nombre s’accroît dans les rangs même de l’infanterie de ligne. Quant aux centurions, autrefois chefs énergiques et surs des cohortes, et qui partis des derniers rangs des pilani sous l’ancienne règle, conquéraient à la longue le cep de vigne, leur promot