L’HISTOIRE ROMAINE À ROME

 

Fondation de la monarchie militaire

Chapitre X — Brindes. Ilerda. Pharsale et Thapsus.

 

 

Ainsi donc, entre les deux autocrates associés naguère, les armes allaient décider lequel serait désormais le maître absolu de Rome. A cette heure où va s’ouvrir la guerre, il convient de voir comment entre eux s’établit la balance des forces.

Et tout d’abord la puissance de César avait sa base dans l’empire même qu’il exerçait, sur son parti. Concentration pure des idées monarchiques et démocratiques, son empire n’était rien moins que l’œuvre d’une coalition que le hasard aurait formée et que le hasard eût pu dissoudre : il avait ses racines au plus profond de la démocratie non représentative, l’une et l’autre idée rencontrant en sa personne sa plus haute et dernière expression. Dans la politique intérieure, dans les choses de la guerre, César tranchait tout en premier et suprême ressort. En quelque honneur qu’il tint tel ou tel instrument, d’ailleurs utile, c’était un instrument toujours qu’il avait dans la main : à la tête de son parti, il marchait sans collègue ni rival : n’ayant à ses côtés que des aides de camp militaires et civils tout ensemble, qui, sortis presque tous des rangs de l’armée, et façonnés à l’école du soldat, obéissaient sans demander ni le motif ni le but. Aussi, à l’heure décisive de l’explosion de la guerre civile, tous, officiers et soldats, tous, sauf un seul, se montrèrent passivement soumis ; et, chose qui. démontre l’empire de César sur ses troupes, c’est que celui-là qui fit résistance était précisément le premier entre ses lieutenants. Titus Labienus avait partagé avec lui les dures épreuves des temps de la conjuration de Catilina, et les gloires éclatantes de la conquête des Gaules : le plus souvent il avait eu des commandements indépendants, et la moitié de l’armée sous ses ordres : comme il était sans conteste le plus ancien, le plus habile et jusque là le plus fidèle des auxiliaires du proconsul, il était aussi le plus haut placé et le plus honoré. En 704 [50 av. J.-C.] même, César lui avait confié la Cisalpine, soit qu’il voulût mettre ses avant-postes en des mains plus sûres, soit qu’il entendit utiliser son lieutenant pour sa candidature consulaire. Mais Labienus noua intelligence avec le parti adverse ; et quand les hostilités commencèrent, au lieu de rejoindre le quartier général de César, on le vit arriver à celui de Pompée : durant toute la guerre civile il combattit avec un acharnement inouï contre son ancien général et ami[1]. Nous sommes mal renseignés sur le caractère de cet homme et sur sa défection. A tout le moins, il ressort de là, pour nous, que César ne pouvait pas, à beaucoup près, compter sur ses généraux autant que sur les simples capitaines. Selon toute apparence, Labienus joignait comme tant d’autres le mérite militaire à l’incapacité complète de l’homme d’État : il fait songer à ces maréchaux dont l’épopée napoléonienne fourmille et nous fournit l’exemple tragi-comique : quand, pour leur malheur, de tels hommes s’ingèrent, bon gré malgré, de toucher à la politique, le vertige les prend et les emporte ! Labienus, sans doute, se crut appelé, à l’égal de César, à jouer aussi le rôle de chef du parti démocratique. Il fut repoussé, et par dépit se jeta dans le camp ennemi. On vit alors les inconvénients graves du système de César. En traitant ses lieutenants sur le pied de l’indépendance les uns par rapport aux autres, il n’en laissait s’élever aucun qui pût prétendre à un commandement séparé : mais la guerre actuelle, ainsi qu’il était à prévoir, s’allumant et se développant dans toutes les provinces et sur toute l’étendue du vaste empire de Rome, les hommes allaient lui faire grand besoin. Je me hâte de dire que ces inconvénients trouvaient ample compensation dans un premier et immédiat avantage, et que César n’avait conquis qu’à ce prix, c’est à savoir l’unité dans la conduite suprême des opérations militaires.

Cette unité du commandement, elle se manifestait dans sa pleine énergie par l’efficacité même des instruments employés. L’armée venait en première ligne : elle comptait encore neuf légions d’infanterie (50.000 hommes au plus), qui toutes avaient vu l’ennemi en face, et dont les deux tiers avaient fait toutes les campagnes des Gaules. La cavalerie se composait de soldats venus de Germanie et du Noricum, éprouvés et façonnés par les combats avec Vercingétorix. Une guerre de huit années, traversée par mille vicissitudes, contre la nation des Celtes, brave assurément, si inférieure qu’elle fût aux Italiques sous le rapport militaire, avait fourni au proconsul l’occasion de donner à ses troupes l’organisation que, seul, il était capable d’achever. Tout service utile chez le soldat suppose sa vigueur physique : César en recrutant exigeait avant tout la force et la souplesse du corps : avoir du bien, de la moralité, n’était que secondaire. Une armée est une savante machine : facilité, rapidité du mouvement, voilà les conditions essentielles de son bon fonctionnement. Toujours prêts à lever le camp à toute heure, courant plutôt que marchant, les soldats de César sous ce rapport atteignaient la perfection. Ils ont été égalés peut-être, jamais surpassés. Parmi eux, sur toute chose naturellement, le courage avait son prix. César était passé maître dans l’art d’inspirer à ses hommes l’esprit de corps et l’ardeur de la rivalité guerrière : pour ceux mêmes qui restaient en arrière, le rang, les récompenses décernés à tel soldat isolé, à telle section de légion, constituaient la hiérarchie nécessaire des braves. Il les accoutumait à ne rien craindre, ne leur faisant point connaître, lorsqu’il le pouvait sans danger sérieux, l’imminence de l’attaque ou du combat, et les mettant soudain en face de l’ennemi. A côté de la valeur, il exigeait l’obéissance. Le soldat agissait sur l’ordre du chef, sans savoir ni pourquoi, ni comment : maintes fatigues inutiles lui étaient imposées, uniquement pour qu’il se façonnât à la dure école de la soumission aveugle, passive. La discipline était forte, mais non pénible : inflexible devant l’ennemi ; ailleurs et surtout après la victoire, César détendait les rênes : permis alors à tout bon soldat d’user de parfums, d’armes brillantes ou d’autres parures. Que s’il se commettait quelque brutalité, quelque violence grave, la chose n’intéressant point le service militaire, César fermait les yeux : excès de fols plaisirs ou même criminels, il tolérait tout, et n’entendait pas les plaintes des provinciaux victimes. La mutinerie en revanche ne rencontrait jamais de pardon, que les meneurs fussent isolés ou qu’un corps tout entier fût coupable. Mais pour le. vrai soldat, ce n’est point assez que d’être actif, brave et soumis : il doit l’être volontairement, librement, si je puis dire, et il n’est donné qu’au génie d’imprimer un mouvement puissant et vif à cette machine animée qu’il dirige par l’exemple, par les espérances, avant tout par la conscience qu’elle a de son utilité même. Le capitaine, pour demander aux siens la bravoure, a besoin d’avoir vu, avec eux, le danger face à face : César, à ce compte, n’avait-il pas plus d’une fois tiré l’épée ? N’avait-il pas combattu à l’égal des meilleurs ? En fait de fatigues et d’activité incessante, il n’exigeait de personne à beaucoup près autant que de lui-même. Il avait soin que la victoire, toujours et aussitôt profitable au général, offrit à ses soldats une moisson d’espérances et de gains. Il savait aussi, nous l’avons dit ailleurs, enflammer les siens de l’enthousiasme démocratique, si tant est qu’en ces temps prosaïques, il y eût place encore pour un enthousiasme quelconque. Il montrait aux milices transpadanes la contrée où elles étaient nées, promue un jour au partage de l’égalité civique avec les autres pays de l’Italie propre. Il va de soi que les récompenses matérielles ne manquaient point non plus à ses troupes, tant celles particulières données à tout fait d’armes saillant, que celles plus générales advenant au soldat exact et éprouvé : les officiers étaient dotés, les légionnaires recevaient des cadeaux, et devant leurs yeux s’ouvrait la perspective de largesses à profusion, venant le jour du triomphe. Mais où César, chef d’armée, n’avait point d’égal, c’était dans l’art de faire pénétrer dans tous les rouages de son immense machine guerrière, les plus minces comme les plus petits, la conscience de leur vraie fonction. L’homme ordinaire est destiné à servir : il ne regimbe point contre son lot, dès qu’il se sent sous la main du maître. Présent partout et à toute heure, le regard d’aigle du général planait sur l’armée. Impartial et, juste, qu’il eût à punir ou à récompenser, montrant à l’activité d’un chacun les routes les meilleures à suivre dans l’intérêt de tous, jamais il n’eût joué ou fait d’expérience avec les sueurs et le sang du plus mince de ses hommes. Il lui demandait au contraire un dévouement sans réserve et jusqu’à la mort, en cas de nécessité. Sans ouvrir tout l’appareil et le mobile de ses desseins, il ne lui déplaisait point qu’on eût autour de lui nommé un pressentiment de la situation politique et. militaire : par là, tous le saluaient général et homme d’État : il devenait leur idéal à tous. Il ne les traitait point en égaux, mais en hommes qui, ayant droit à la vérité, sont capables de l’entendre et doivent prêter foi aux assurances, aux promesses du chef, sans crainte d’un mensonge, sans souci des bruits qui circulent. Il les traitait en vieux camarades de guerre et de victoire : pas un, peut-être, qu’il ne connût par son nom, ou qui, d’une manière ou d’une autre, ne lui fût attaché par quelque lien personnel. Parmi tous ces bons compagnons il allait en pleine confiance, se jouant et conversant, leur témoignant cette familiarité accorte et vive qui était dans son génie. S’ils avaient à lui obéir, il avait à leur rendre service pour service : venger leur mort ou l’injustice soufferte était sa dette la plus sacrée. Jamais peut-être il ne s’est rencontré armée qui fût aussi complètement que celle-ci ce qu’il faut que soit toute armée, un instrument apte à son but, y concourant de son vouloir, toute dans la main du chef qui place en elle sa propre force et ses moyens d’action. Les légions de César étaient, en réalité, et se sentaient de pair avec un ennemi décuple. Ajoutons qu’aux beaux jours de la tactique romaine, où la lutte corps à corps et à l’épée tenait la principale place, les légionnaires exercés l’emportaient sur les recrues bien plus encore que sous le régime de l’art moderne[2]. Et quand déjà leur bravoure leur donnait sur tout adversaire un incontestable avantage, leur inébranlable et touchante fidélité envers César les plaçait dans l’estime même de l’ennemi à une hauteur où il ne pouvait atteindre. Fait inouï dans l’histoire, quand César les appela à le suivre sur la route de la guerre civile, nul ne le délaissa, officier ou soldat romain, nul, si ce n’est Labienus, ainsi que nous l’avons dit. Ses antagonistes avaient compté sur la désertion en masse de ses hommes[3]. Ils furent déçus. N’avaient-ils pas déjà misérablement échoué quand ils avaient voulu naguère disloquer son armée, à l’exemple de celle de Lucullus. Labienus lui-même arriva au camp de Pompée sans un seul légionnaire, ne menant derrière lui qu’une troupe de cavaliers celtiques et germains. Et comme s’ils tenaient à montrer que la guerre civile était leur affaire propre autant que celle,du général, les soldats césariens décidèrent entre eux qu’ils lui feraient crédit, et jusqu’à la fin, de la solde doublée qu’il leur avait promise au début des opérations : ils voulurent, à frais communs, subvenir aux nécessités des plus pauvres : enfin, chaque officier de troupe entretint de ses deniers un cavalier.

César possédait la chose avant tout nécessaire : il avait le pouvoir absolu, militaire et politique : il avait une armée sûre et excellente au combat. Mais sa puissance ne s’étendait que sur un territoire restreint : son assiette principale consistait dans la province de la Haute-Italie, la mieux peuplée de toutes les régions de la péninsule, et de plus dévouée, comme à la sienne propre, à la cause démocratique. En veut-on la preuve ? Témoin l’héroïsme de ces quelques recrues d’Opitergium (Oderzo, dans le Trévisan) qui, au début de la guerre, surprises sur un frêle radeau dans les eaux d’Illyrie, entourées par les galères de l’ennemi, résistèrent tout le jour, jusqu’au soleil couché, et essuyèrent une grêle de traits sans se rendre : ceux qui n’étaient point transpercés se donnèrent la mort, la nuit venue[4]. A une telle population ne pouvait-on pas tout, demander ? Comme elle avait fourni à César les moyens de doubler déjà son armée, de même, la guerre civile éclatant et les levées étant ordonnées aussitôt sur une large échelle, elle envoya des soldats en grand nombre. — Dans l’Italie propre, au contraire, l’influence de César restait loin en arrière de celle de ses adversaires. Que par ses manœuvres habiles il eût mis les Catoniens dans leur tort : qu’il eût su plaider son bon droit, gagner les consciences de tous ceux qui ne souhaitaient qu’un prétexte, les uns, pour rester neutres (ainsi fit la majorité sénatorienne), les autres, pour embrasser son parti (ainsi firent ses légions et les Transpadans), encore est-il vrai que, pour la plupart, les citoyens romains ne prirent point le change, et qu’à dater du jour où il marcha contre Rome, malgré tous ses appels à la forme légale, ils ne virent plus en lui qu’un démocrate usurpateur. Caton et Pompée étaient, pour eux, les défenseurs de la République et de la loi. A quoi ne pas s’attendre de la part de César ? Le neveu de Marius, le gendre de Cinna, l’ancien associé de Catilina, n’allait-il pas recommencer les horreurs de l’époque marienne, ouvrir les saturnales de l’anarchie que naguère Catilina avait complotées[5] ? Perspectives qui lui amenaient bon nombre d’alliés sans doute. Les exilés politiques accouraient à lui en foule : les enfants perdus le saluaient comme leur libérateur : à la nouvelle de sa marche, les couches infimes de la plèbe, et dans Rome et hors de Rome, fermentaient. Mais tous ces amis nouveaux étaient plus dangereux que de vrais ennemis. — Bien moins encore que l’Italie, les provinces et les États clients obéissaient à l’influence de César. Si la Gaule transalpine, jusqu’au Rhin et au canal, était dans sa main tout entière : si les colons de Narbonne et les autres citoyens qui s’y étaient établis lui portaient un dévouement absolu, il savait bien, d’autre part, que, dans cette même province de Narbonne, les constitutionnels comptaient aussi de nombreux partisans ; que, dans la guerre civile prochaine, ses conquêtes de la veille lui seraient une charge bien plutôt qu’un avantage : il n’avait que trop ses raisons pour ne point demander aux Gaulois leur infanterie et pour n’user qu’avec parcimonie de leurs cavaliers. Ailleurs, dans les États voisins on indépendants, il n’avait rien négligé pour se créer des appuis : riches cadeaux aux princes, monuments grandioses érigés dans les villes, secours en argent ou en soldats, prêtés aux uns et aux autres dans leurs besoins, il les avait en cent façons obligés. Et pourtant, le gain de ce côté était loin, ce semble, de répondre à l’effort. César n’avait pu nouer de relations profitables qu’avec quelques chefs établis sur le Rhin et le Danube, par exemple avec Voctio, rois dans le Norique, dont les cavaliers venaient se mettre à sa solde[6].

César entrait dans la lice, simple proconsul des Gaules, n’ayant pour tous moyens d’action que d’habiles lieutenants, qu’une armée fidèle et une province dévouée. Pompée, au contraire, en commençant le combat, se pouvait dire, en réalité, le chef de toute la République : il avait sous la main toutes les ressources appartenant au gouvernement dans l’immense empire de Rome. Néanmoins, pour plus grande que semblât sa situation politique et militaire, elle était moins nette et moins solide que celle de son rival. L’unité de direction, avantage suprême que la force des choses apportait d’elle-même à César, restait en quelque sorte interdite à la coalition. Pompée, trop bon soldat pour se faire illusion sur ce point capital, s’efforça d’abord d’imposer de même et partout son autorité. Il se fit nommer généralissime seul et unique, avec les pouvoirs les plus illimités sur terre et sur mer. Mais qu’est-ce à dire ? Il ne pouvait mettre le Sénat de côté : il ne pouvait ni lui dénier l’influence prépondérante dans la politique ni s’opposer, dans les opérations de la guerre, à des immixtions doublement fâcheuses, par cela même que les sénateurs en choisissaient l’heure et l’occasion. Les souvenirs de cette lutte de vingt ans où, entre lui et les constitutionnels, on avait combattu de part et d’autre à armes empoisonnées, la certitude, présente à l’esprit de tous, péniblement et mal dissimulée chez tous, qu’au lendemain de la victoire le premier acte serait la rupture entre les vainqueurs, le mépris réciproque et trop mérité qu’on se portait les uns aux autres, la foule incommode des hommes illustres et importants dans les rangs du parti aristocratique, et, d’autre part, l’incurable infériorité intellectuelle et morale du plus grand nombre, que d’éléments antipathiques et réfractaires, nuisant à l’action commune et contrastant tristement, chez les adversaires de César, avec la concorde et la concentration puissante qui régnaient dans l’autre camp !

On subissait donc chez Pompée, dans une énorme mesure, tous les inconvénients qui s’attachent aux coalitions formées entre pouvoirs ennemis pourtant, la coalition anti-césarienne ne laissait pas que d’être très puissante. Maîtresse des mers, sans conteste, elle avait aussi tous les ports, tous les vaisseaux, tout le matériel naval. Les deux Espagnes, apanage militaire de Pompée au même titre que les deux Gaules étaient celui de César ; se montraient fidèles et dévouées : des lieutenants surs et habiles y commandaient. Dans les autres provinces, partout, sauf dans les deux Gaules, les prétures et les proprétures avaient été, au cours des dernières années, confiées à des personnages également sûrs, créatures de Pompée ou de la minorité sénatorienne. Quant aux États clients, tous ils prenaient énergiquement parti pour Pompée contre César. Les princes les plus importants, les grandes cités, en contact fréquent avec Pompée aux anciennes époques de son active carrière, tenaient à lui par mille attaches personnelles et intimes. Compagnon d’armes des rois de Numidie et de Mauritanie pendant les guerres de Marius, il avait de sa main replacé le premier sur son trône : au cours des guerres contre Mithridate, il avait, sans compter une multitude d’autres principicules spirituels et temporels, rétabli les rois du Bosphore, d’Arménie et de Cappadoce, créé un royaume galate pour Dejotarus : tout récemment, enfin, et à son instigation, un de ses lieutenants avait porté la guerre en Égypte et restauré l’empire des Lagides. Il n’était pas jusqu’à Massalie, dans la province même de César, qui redevable d’ailleurs envers celui-ci de maintes faveurs, n’eût également reçu de Pompée, durant la guerre contre Sertorius, des extensions considérables de territoire : l’oligarchie y était toute puissante, et naturellement en alliance constante, fortifiée par cent rapports étroits, avec l’oligarchie romaine. Et comme si ce n’était point assez contre César de tant de contacts et de liens personnels, de ce nimbe de victoire rapporté des trois continents et refoulant dans l’ombre la gloire du conquérant des Gaules, le nom de celui-ci n’était-il pas le nom d’un héritier de Gaius Gracchus, connu jusqu’en ces lointaines contrées pour l’audace de ses idées et de ses projets sociaux, tenant pour nécessaire la réunion à Rome des États libres, et professant l’utilité des colonisations dans les provinces ? Parmi les dynastes indépendants, nul ne se voyait en proche péril autant que Juba, le roi des Numides. Jadis, du vivant d’Hiempsal, son père, il avait eu avec César lui-même une violente querelle[7]. Et Curion, ce même Curion qui aujourd’hui se plaçait au premier rang entre les lieutenants du proconsul, il avait tout récemment proposé au peuple l’annexion pure et simple du royaume africain. Que si, un jour, on devait voir entrer dans la lutte les voisins et les princes, le seul roi qui fût fort, celui des Parthes, concluait à ce moment alliance avec le parti aristocratique : Bibulus et Pacoros négociaient sur la frontière. César, au contraire, était de cœur trop haut, trop romain, pour jamais composer, dans un intérêt de faction, avec les vainqueurs de Crassus, son collègue et son ami.

En Italie, nous l’avons dit, la grande majorité des citoyens se montrait hostile. Les aristocrates marchaient en tête avec leur nombreuse clientèle, puis la haute finance, non moins mal disposée : elle ne pouvait, au milieu des réformes complètes projetées par César, garder ses tribunaux de jury, accessibles aux passions de parti, et son monopole des extorsions financières. La cause démocratique ne comptait point de partisans chez les petits capitalistes, chez les propriétaires fonciers, et enfin dans toutes les classes ayant quelque chose à perdre : dans ces couches sociales, à vrai dire, on n’avait cure que d’une chose, la rentrée des intérêts à la due échéance, ou la réussite des semailles et des moissons[8].

L’armée que Pompée allait conduire consistait principalement dans les troupes d’Espagne, en tout sept légions faites à la guerre et solides sous tous les rapports : il y pouvait ajouter divers corps stationnés alors en Syrie, en Asie, en Macédoine, en Afrique, en Sicile et ailleurs, faibles pour la plupart et éparpillés au loin. En Italie, il n’avait encore sous la main et prêtes au combat que les deux légions, naguère reprises à César, dont l’effectif n’allait pas au delà de sept mille hommes. Leur fidélité était plus que douteuse. Levées dans la Cisalpine, ayant longtemps servi sous César, victimes d’une assez perfide intrigue qui les avait fait passer d’un camp dans l’autre[9], elles ne cachaient point leur colère et s’émouvaient au souvenir de leur ancien général qui, à l’heure de leur départ, avait généreusement devancé sa dette et distribué aux soldats le cadeau promis pour le jour du triomphe. Mais les légions d’Espagne pouvaient facilement arriver en Italie, dès le printemps, soit par la route de terre et la Gaule, soit par mer. Et avant cela, rien de plus facile que de rappeler sous les armes les hommes des trois légions de la conscription de 699 [55 av. J.-C.] demeurées en congé, et ceux des levées italiques de 702 [-52], déjà reçues au serment. En sorte que, laissant de côté les six légions d’Espagne et les corps répartis dans les autres provinces, Pompée dès le début pouvait disposer, en Italie seulement, d’une force totale de dix légions, ou d’environ 60.000 soldats[10]. Il n’exagérait pas à dire qu’il n’avait qu’à frapper du pied la terre d’Italie pour en faire aussitôt sortir cavaliers et fantassins[11]. J’accorde qu’il lui fallait un délai, si court qu’il fût, pour mobiliser tout son monde : mais partout déjà on était à l’œuvre, remplissant les anciens cadres ou appelant les levées nouvelles ordonnées par le Sénat, le jour de la rupture. Immédiatement après le vote du sénatus-consulte qui donnait le signal de la guerre civile (7 janv. 705 [-49]), au cœur même de l’hiver, les hommes les plus considérables de l’aristocratie étaient partis dans toutes les directions, activant le mouvement des recrues et les envois d’armes[12]. On souffrait beaucoup du manque de cavalerie, celle-ci d’ordinaire étant tirée des provinces et surtout des contingents celtiques : il fallait à tout prix en former un premier noyau, et l’on s’empara, pour les monter, de 300 gladiateurs que César avait dans les écoles d’escrime de Capoue. Mais la mesure excita un mécontentement si grand que Pompée licencia la troupe et fit venir en place 300 esclaves-pasteurs des campagnes d’Apulie[13]. Comme d’habitude, il y avait baisse d’argent comptant dans le trésor on y para aussitôt en puisant dans les caisses de la Ville et dans les trésors des temples des municipalités[14].

C’est dans ces conjonctures que la guerre commença aux premiers jours de janvier 705 [49 av. J.-C.]. César n’avait sous la main qu’une seule légion qui fût prête, soit 5.000 hommes d’infanterie et 300 chevaux. Il était à Ravenne avec elle, à 50 milles (allem. = 100 lieues) environ de Rome, par la grande chaussée publique [la Flaminienne]. Pompée avait deux faibles légions (7.000 hommes d’infanterie et un escadron de cavalerie), postées à Lucérie sous les ordres d’Appius Claudius, à peu près à pareille distance de la capitale, aussi en suivant la grande route [la voie Latine]. Les autres troupes de César (je ne parle pas ici des contingents et des recrues toutes neuves en voie de formation) campaient encore, moitié sur la Saône et la Loire, moitié chez les Belges, pendant que les réserves italiennes de Pompée arrivaient déjà de toutes parts sur les lieux de concentration. Bien avant que les têtes de colonne des légions transalpines pussent descendre dans la Péninsule, une armée beaucoup plus nombreuse devait tenir la campagne, prête à les recevoir. Il semblait qu’il y eût folie à prendre l’offensive avec une troupe à peine égale aux bandes des Catilinariens, sans nul appui ni réserves en ce premier moment ; à s’en aller attaquer des légions supérieures en force, grossissant d’heure en heure et commandées par un habile chef. Folie, soit ! mais folie à la façon d’Hannibal ! Si César tardait d’agir et laissait venir le printemps, le corps pompéien d’Espagne faisait irruption dans la Transalpine, les Italiens se jetaient sur la Cisalpine, et Pompée, tacticien tenu pour aussi fort que César, général plus expérimenté que lui, la campagne prenant des allures régulières, se changeait assurément en un très redoutable adversaire. Au contraire, habitué qu’il était à ne manœuvrer que lentement, à coup sûr, et ayant pour soi toujours la supériorité du nombre, n’allait-il pas se troubler en face d’une attaque à l’improviste ? La XIIIe légion avait fait ses preuves sous César : elle avait repoussé les assauts de l’insurrection gauloise ; elle avait sans broncher supporté les rigueurs d’une expédition en plein cœur de janvier chez les Bellovaques. Mais les soldats de Pompée, anciens Césariens ou recrues mal exercées encore et à peine réunies ou formées, tiendraient-ils pied dans cette guerre éclatant soudain, et leur apportant les maux d’une campagne d’hiver ?

Cependant César s’était mis en marche[15]. Deux routes conduisaient alors de la Romagne dans le sud : l’une, la voie Émilienne-Cassienne, qui franchissant l’Apennin, allait à Rome par Arretium ; l’autre, la voie Popilienne-Flaminienne, qui partant de Ravenne, longeait la côte jusqu’à Fanum [Fano], et là, se divisant, courait vers Rome, à l’ouest par le col de Furlo, vers Ancône et l’Apulie, au sud. Marc Antoine suivit la première jusqu’à Arretium. César en personne s’avança par la seconde. Nulle part on ne leur résistait : les nobles personnages qui s’étaient faits officiers recruteurs n’étaient point des hommes de guerre ; les recrues n’étaient point des soldats ; et quant aux villes, elles n’avaient souci que de ne pas être assiégées. Lorsque Curion, avec 4.500 hommes, arriva devant Iguvium [Gubbio], où le préteur Quintus Minucius Thermus[16] avait ramassé une couple de mille hommes du contingent nouveau de l’Ombrie, à la première annonce de l’approche de l’ennemi, général et soldats tirèrent au large : partout il en alla de même, sur une moindre échelle. César pouvait à son choix, ou se porter sur Rome, dont ses cavaliers, à Arretium, n’étaient plus qu’à 28 milles [allem. = 56 lieues], ou marcher contre les légions pompéiennes, postées à Lucérie. Il prit le second parti. La consternation de ses adversaires, dans Rome, était immense. Pompée y était encore quand on apprit que César avançait. D’abord il sembla vouloir défendre la capitale : mais ayant su le mouvement de César sur le Picenum, ainsi que ses premiers succès de ce côté, il abandonna toute idée de résistance, et ordonna l’évacuation[17]. La panique avait gagné tout le beau monde de Rome, panique accrue de mille fausses rumeurs. Déjà, disait-on, les cavaliers césariens se montraient devant les portes ! Que si, parmi les sénateurs, il en était qui voulussent rester en ville, on les menaçait de les traiter comme complices de la rébellion[18]. Ils sortirent en foule. Les consuls eux-mêmes, perdant la tête, ne songèrent pas à mettre le trésor en sûreté, et quand Pompée les invita à l’aller chercher, ajoutant qu’ils en avaient le temps encore, ils lui répondirent qu’ils tenaient pour plus sûr qu’il allât lui-même d’abord occuper le Picenum[19]. Dans les conseils, même désarroi. Une réunion eut lieu à Teanum Sidicinum (23 janvier) : les deux consuls et Labienus y assistaient. On y traita d’abord des propositions nouvelles d’arrangement venues de César, se disant prêt encore à licencier immédiatement son armée, à remettre ses provinces à ses successeurs désignés, et à rentrer seul à Rome pour s’y porter candidat au consulat, selon les règles constitutionnelles, à la condition que Pompée, de son coté, partirait sans délai pour l’Espagne, et que l’on procéderait au désarmement de l’Italie. A cette demande on répondit qu’il fallait que d’abord César se retirât dans sa province ; qu’alors on s’engageait à désarmer et à faire voter le départ de Pompée pour l’Espagne en la bonne et due forme d’un sénatus-consulte délibéré dans Rome : peut-être ce langage n’était-il point tromperie grossière, mais acceptant dans ces termes les propositions de César, ne les repoussait-on pas en réalité ? César avait réclamé une entrevue avec Pompée : celui-ci la refusait, et devait la refuser pour ne point exciter davantage, par les apparences d’une entente nouvelle entre les deux triumvirs, les méfiances déjà trop vives des constitutionnels[20]. Le plan de guerre fut réglé comme il suit, dans les conseils tenus à Teanum. Pompée prenait le commandement des troupes de Lucérie, sur qui s’étayait tout l’espoir des coalisés, malgré leur peu de solidité. De Lucérie, il se porterait sur le Picenum, sa patrie, et celle de Labienus, y appellerait les populations aux armes, comme il l’avait fait trente-six ans avant, et se mettant à la tête des fidèles cohortes picentines et des vigoureux soldats des légions reprises à César, il irait barrer, s’il se pouvait, le passage à l’ennemi. Mais le Picenum tiendrait-il jusqu’à l’arrivée de Pompée accourant à sa défense ? Tout roulait sur cette unique chance. Déjà César, ramenant à lui ses divers corps, et longeant la route côtière, a dépassé Ancône et est entré au cœur du pays. Partout on arme : Auximum (Osimo), la première place qu’on rencontre en venant du nord, est gardée par Publius Attius Varus[21], avec une garnison considérable de jeunes recrues. Mais le Sénat municipal [decuriones], avant que César soit en vue, leur notifie d’avoir à déguerpir. Une poignée de Césariens de l’avant-garde les poursuit ; les atteint non loin de la ville, et les disperse en un instant : c’était la première fois qu’on en venait aux mains. A peu de temps de là, Gaius Lucilius Hirrus[22] évacue Camerinum [Camerino], où il avait 3.000 hommes, et Publius Lentulus Spinther s’enfuit d’Asculum qu’il tenait avec 5.000 autres. Les hommes des milices, dévoués à Pompée pour la plupart, abandonnaient sans trop se plaindre, et leurs maisons et leurs champs, et suivaient leurs chefs par delà la frontière : mais le pays n’en était pas moins perdu déjà pour la cause constitutionnelle, lorsque s’y montra enfin l’officier dépêché par Pompée, et chargé par lui de diriger provisoirement la défense. Lucius Vibullius Rufus, sénateur obscur, était d’ailleurs bon militaire[23]. Il ne put que réunir en hâte les six ou huit mille recrues, amenées par les médiocres capitaines qui les avaient levées, et les jeter dans la forteresse la plus proche. C’était Corfinium[24], placée au centre des recrutements d’Alba, des pays marse et pélignien. Les levées s’y étaient ralliées, au nombre d’environ 15.000 hommes [plus de 30 cohortes] : elles formaient le contingent des plus belliqueuses et plus énergiques populations de l’Italie, noyau excellent pour l’armée constitutionnelle en voie de formation. Quand Vibullius y arriva, César était en arrière encore de quelques marches : rien de plus aisé, si l’on voulait obéir aux instructions de Pompée, que de sortir de la place et d’aller rejoindre, avec les Picentins qui fuyaient devant César, le corps d’armée principal d’Apulie. Mais Lucius Domitius [Ahenobarbus] commandait à Corfinium, l’un des plus obstinés et des plus étroits parmi les aristocrates, successeur désigné de César, dans le proconsulat de la Transalpine[25]. Loin de déférer pour son compte aux ordres reçus, il empêcha même Vibullius d’emmener son monde dans le sud. Persuadé que Pompée n’hésitait que par entêtement, et allait bon gré malgré accourir le dégager, il prit à peine quelques dispositions pour soutenir le siège, et ne rallia pas dans les murs de la place les petites garnisons disséminées dans les villes environnantes. Pompée ne vint point, et par une bonne raison : avec ses deux légions trop peu sûres dans sa main, il pouvait bien attendre et soutenir les milices picentines, mais il ne lui était point permis d’aller en avant et d’offrir le combat à César. Au bout de peu de jours, César se montre (14 février) dans le Picenum : il avait été rejoint par la XIIe légion : devant Corfinium, il est rejoint encore par la VIIe, toutes les deux venues d’au delà des Alpes. De plus, il a réparti dans trois légions nouvelles ses prisonniers, les soldats pompéiens transfuges volontaires, et les enrôlés levés par tout le pays. Son armée, devant Corfinium, compte déjà 40.000 hommes, dont moitié a servi. Domitius, tant qu’il compta sur Pompée, laissa la place se défendre : mais enfin, désabusé par les dépêches qu’il reçut[26], il ne voulut plus tenir dans ce poste perdu, où pourtant sa résistance aurait grandement profité au parti. Il ne songea pas davantage à capituler. Mais, en annonçant au soldat l’arrivée prochaine d’une armée de secours, il se prépare à fuir dans la nuit même avec quelques nobles, ses officiers. Beau projet, qu’il ne sut même pas mener à fin ! Sa contenance, son trouble le trahissent. Dans son armée, les uns s’ameutent : les recrues marses, qui ne veulent pas croire à la honte de leur général, prennent les armes contre les mutins : mais à leur tour, elles se convainquent de la réalité du bruit accusateur :

toute la garnison, se soulevant, arrête ses chefs et les livre à César, eux, l’armée et la ville (20 février)[27]. Là-dessus, 3.000 hommes cantonnés à Alba mettent bas les armes : 4.500 recrues, à Terracine, en font autant, lorsque paraissent les premiers cavaliers de César ; et auparavant déjà, un troisième corps de 3.500 hommes a dû capituler à Sulmo[28].

César maître du Picenum, Pompée regardait l’Italie comme perdue, et ne songeait plus à s’y maintenir : ce qu’il voulait, c’était différer son départ par mer, pour sauver le plus de monde possible. Il marcha donc lentement vers Brundisium, le port le plus voisin. Là, se concentrèrent enfin les deux légions de Lucérie, les recrues hâtivement levées dans l’Apulie, pays mal peuplé comme on sait, celles ramassées en Campanie par les consuls et leurs délégués (on les avait aussitôt dirigées vers la mer) : là foisonnaient les fugitifs de Rome et les plus notables sénateurs, accompagnés de leurs familles. L’embarquement se fit : il n’y avait point assez de vaisseaux pour emmener à la fois toute cette foulé qui comptait encore 35.000 têtes. Il fallut bien partager l’armée. La plus forte moitié partit (le 4 mars) ; et avec la moitié plus faible (10.000 hommes environ), Pompée attendit le retour de sa flotte ; car si désirable qu’il fût de rester maître de Brindes en vue d’une tentative ultérieure sur l’Italie, on ne savait que trop qu’il n’était pas possible d’y tenir longtemps devant César[29]. César arrive, et aussitôt commence le siége. Il tenta surtout de fermer le port à la bouche, par des digues et des ponts flottants, et d’empêcher la flotte républicaine d’y rentrer : mais Pompée avait armé en hâte tous les navires marchands qui se trouvaient sous la main : il réussit d’ailleurs à garder sa communication ouverte jusqu’à l’arrivée des galères. Quelle que fût la vigilance des assiégeants, en dépit du mauvais vouloir des gens de la ville, il fit très habilement sortir ses troupes intactes jusqu’au dernier homme, et les transporta en Grèce, hors de portée des coups de César (17 mars). Celui-ci, dépourvu de flotte, n’avait pu ni investir la place, ni poursuivre les Pompéiens.

Ainsi, après deux mois de campagne, sans livrer même une seule grande bataille, César avait poursuivi, mis à néant une armée de dix légions, dont la moitié à peine avait précipitamment fui au delà de la mer. Toute la péninsule italique était tombée dans les mains du vainqueur, y compris la capitale, le trésor public, et les approvisionnements immenses partout amoncelés. Les vaincus ne disaient que vrai quand ils déploraient la stupéfiante rapidité, la vigilance et la vigueur du monstre ![30]

Quoi qu’il en soit, l’évacuation de l’Italie, tout en étant pour César un grand gain ne laissait pas que d’être aussi un grand embarras. Militairement parlant, des moyens d’action considérables allaient faire défaut à Pompée pour affluer chez son rival. Dès le printemps de 705 [49 av. J.-C.], son armée, renforcée d’une multitude de contingents levés partout en masses, comptait un grand nombre de légions nouvelles ; en sus de ses neuf vieilles légions. Mais il lui fallait laisser en Italie une garnison puissante : il lui fallait prendre d’immédiates mesures pour empêcher le blocus auquel Pompée, maître absolu des mers, ne manquerait pas de tenir aussitôt la main : il fallait écarter de Rome la disette, suite de ce blocus. Toutes complications graves qui venaient s’ajouter à la tâche guerrière de César, déjà difficile par elle-même. Pour ce qui était des finances, il avait eu cette chance heureuse qu’on lui laissât le trésor public. Mais les principales sources de revenu lui étaient fermées : les tributs orientaux allaient se verser chez l’ennemi. Les besoins démesurément accrus de l’armée, les approvisionnements nécessaires à la population affamée de Rome, dévorèrent en un clin d’œil les sommes dont s’empara César, quelque grosses qu’elles fussent. Il se vit obligé bientôt de recourir au crédit privé, et ce moyen ne pouvant lui donner qu’un court répit, déjà l’on s’attendait à la seule issue qui semblait ouverte, au régime fatal des confiscations en masse[31].

Sous le rapport politique, César, en mettant le pied en Italie, y rencontrait des difficultés encore plus sérieuses, nées de l’état des choses. L’inquiétude était partout dans les classes qui possédaient : on croyait à un bouleversement anarchique. Amis et ennemis voyaient, dans César un second Catilina, et Pompée croyait ou affectait de croire qu’il n’avait été poussé à la guerre civile que par l’impossibilité de payer ses dettes, pensée tout simplement absurde. En réalité, les antécédents de César n’étaient rien moins que rassurants ; et l’on s’effrayait bien plus quand on jetait les yeux sur les hommes à sa suite ou de son entourage. Perdus tous de mœurs et de réputation, tous débauchés notoires, les Quintus Hortensius[32], les  Gaius Curion, les Marcus Antonius, ce dernier beau-fils du catilinarien Lentulus, exécuté jadis par ordre de Cicéron, se tenaient au premier rang à ses côtés : les postes de haute confiance étaient donnés à des hommes qui depuis longues années ne songeaient plus même à faire le compte de leurs dettes ; et l’on voyait les lieutenants du proconsul, non pas seulement entretenir des danseuses — combien d’autres en faisaient autant ! — mais parader en public avec des courtisanes[33]. Quoi d’étonnant à ce que les citoyens sérieux, étrangers aux partis politiques, ne présageassent que proclamations d’amnistie en faveur des criminels les plus éhontés, naguère exilés de Rome, que radiation des livres de créance, que confiscations ; proscriptions et meurtres, que pillages en règle par la soldatesque gauloise lâchée dans les rues de Rome ? Mais le monstre en cela donna le démenti à ses amis et ennemis. Et tout d’abord, en mettant le pied dans la première ville d’Italie, dans Ariminum même, il avait défendu au simple soldat de se montrer en armes, en dedans des murs : il avait protégé contre les excès toutes les cités, quelles qu’elles fussent, qu’il y eût trouvé un bon ou un hostile accueil. Quand le soir, sur le tard, la garnison révoltée lui livrait la ville de Corfinium, il voulut, en dépit des traditions militaires, différer l’occupation jusqu’au lendemain matin, craignant d’exposer les habitants à la colère de ses soldats et aux hasards d’une entrée de nuit [B. C., 1, 21]. Les prisonniers faits sur ses adversaires étaient-ils de simples soldats ? Comme il les savait indifférents en matière de politique, il les fondait dans ses propres troupes. Avait-il affaire aux officiers ? Non content de les épargner, il les relâchait sans distinction de personnes, sans exiger d’eux aucune promesse ; et ce qu’ils réclamaient comme leur appartenant leur était rendu sans difficulté, sans regarder de près au bien ou au mal fondé de leur demande. Ainsi agit-il envers Lucius Domitius[34] : il renvoya même à Labienus, jusque dans le camp ennemi, et son argent et ses bagages. Malgré son extrême pénurie d’argent, il ne saisit jamais les biens énormes de ses adversaires, absents ou présents ; et plutôt que de s’aliéner la classe des propriétaires, en remettant en vigueur les contributions foncières, légalement dues, mais tombées en désuétude, il aima mieux emprunter à ses amis. A ses yeux, vaincre l’ennemi ne constituait que la moitié, moins que la moitié de sa tâche ; et à l’entendre lui-même ; il ne pouvait imprimer à son œuvre le cachet de la durée, qu’en faisant grâce aux vaincus[35]. De même on le voit, le long de la route de Ravenne à Brindes, renouveler sans cesse auprès de Pompée, et la demande d’une entrevue, et la proposition d’un arrangement acceptable[36]. Mais, de même qu’auparavant elle n’avait rien voulu entendre ; de même, après son émigration inattendue et honteuse, l’aristocratie, dans sa colère, s’emportait jusqu’au délire ; et les menaces de vengeance dans la bouche du vaincu faisaient étrangement contraste avec l’attitude conciliante du vainqueur. La correspondance tous les jours échangée entre le camp des émigrés et leurs amis restés en Italie, ne parlait plus d’autre chose que des confiscations et des proscriptions futures, que de l’épuration du Sénat et de l’État : auprès de ces beaux projets la restauration de Sylla n’avait été que jeu d’enfants ; et les modérés du parti en ressentaient une juste épouvante. Tant de folie à côté de tant d’impuissance, tant de modération au contraire et de sagesse chez le plus fort, ne tardèrent point à produire leur effet. La foule des gens pour qui l’intérêt matériel passait avant l’intérêt politique se jeta dans les bras de César. Dans les villes de l’intérieur on portait aux nues la loyauté, la douceur, la sagesse du vainqueur : et ses adversaires eux-mêmes reconnaissaient qu’un tel hommage lui était dû. La haute finance, les publicains et les chevaliers-juges, au lendemain du désastreux naufrage du parti constitutionnel en Italie, n’inclinaient aucunement à se confier plus longtemps à d’aussi tristes pilotes : les capitaux revenaient sur l’eau et les riches retournaient au travail quotidien de leurs registres d’échéances ! Et dans le Sénat, la grande majorité, quant au nombre tout au moins, — car, à vrai dire, on n’y comptait que bien peu de sénatoriaux considérables et influents, — en dépit des ordres de Pompée et des consuls, demeurait en Italie, beaucoup même dans Rome, et s’accommodait du gouvernement césarien. En se montrant indulgent au delà de toute mesure, César avait calculé juste : bientôt se calmèrent les frayeurs et les angoisses des classes qui possédaient, et le désordre ne menaça plus. C’était là un gain d’immense conséquence pour l’avenir. Écarter l’anarchie, écarter les non moins dangereuses terreurs de son attente, était la condition première et nécessaire de la réorganisation de l’État. Pour le moment, cependant, la douceur de César lui faisait plus de mal que s’il eût recommencé les fureurs des temps de Cinna et de Sylla : ses ennemis ne se changeaient point en amis : ses amis lui devenaient hostiles. Tous les Catilinariens à sa suite murmuraient, ne pouvant ni tuer ni piller : tous ces enfants perdus, ces coureurs désespérés d’aventures, hommes de talent souvent, ne donnaient que trop à prévoir les plus dangereux écarts. Quant aux républicains de toutes nuances, le pardon du vainqueur n’amenait ni leur conversion, ni leur apaisement. Selon le Credo du parti catonien, le devoir envers la patrie déliait de tous les autres devoirs : César vous faisait-il grâce de la liberté, de la vie ? Vous n’en restiez pas moins en droit, vous étiez obligé même de reprendre aussitôt les armes, ou tout au moins de comploter contre lui. Certaines fractions plus modérées du parti constitutionnel s’arrangeaient assez de recevoir paix et protection du nouveau monarque, elles n’en maudissaient pas moins du fond du coeur et le monarque et la monarchie. Plus se manifestait en plein jour le système nouveau de gouvernement, plus les sentiments républicains allaient s’affirmant dans les consciences de la grande majorité des citoyens, aussi bien chez les citadins de la capitale, davantage ouverts à la vie politique ; que chez les populations plus énergiques des villes et des campagnes italiennes ; et les constitutionnels de Rome pouvaient sans exagération mander à leurs amis dans l’exil que toutes les classes, tous les individus étaient nettement pompéiens. Cette disposition fâcheuse des esprits s’aggravait encore par la pression morale que les hommes importants et énergiques du parti, tous en émigration, exerçaient sur la cohue des petits et dés tièdes. L’homme honnête se sentait un remords à ne point quitter l’Italie[37]. A ne point prendre la route de l’exil, en compagnie des Domitius et des Metellus ; à s’en aller s’asseoir au Sénat, à côté des mannequins de César, les demi aristocrates se seraient cru retombés dans la plèbe. Il n’était pas jusqu’à l’indulgence du maître qui ne donnât à cette opposition d’abord passive un accent plus prononcé : César ne voulant pas du régime de la terreur, ses adversaires cachés s’enhardissaient sans grand danger jusqu’à l’hostilité déclarée. Il en fit promptement l’expérience, et cela au sein du Sénat. Il avait commencé la lutte, voulant délivrer ce même Sénat, que ses oppresseurs menaient par la peur. Le but une fois atteint, il voulut obtenir un bill d’indemnité et en même temps faire voter la continuation de la guerre. En conséquence, dés qu’il arriva devant les portes de Rome (fin mars), les tribuns du peuple, ses adhérents, convoquèrent pour lui la Curie (4 avril)[38]. La réunion fut assez nombreuse : il y manquait pourtant les plus notables parmi les sénateurs non émigrés : il y manquait Marcus Cicéron, l’ancien chef de la majorité asservie[39], le propre beau-père de César, Lucius Pison[40] ; et ce qui pis est, les sénateurs présents, ne se montrèrent point disposés à donner les mains à ses motions. A sa demande de pleins pouvoirs pour continuer la guerre, un des deux seuls consulaires qui assistassent à la séance, un homme dont toute la vie s’était passée à craindre, et qui ne souhaitait rien qu’une mort tranquille dans son lit, Servius Sulpicius Rufus, pour le nommer, émit l’avis que César, mériterait bien de la patrie s’il abandonnait le dessein de porter la lutte en Grèce et en Espagne[41].

César. alors de proposer que le Sénat se fit auprès de Pompée l’intermédiaire de ses offres de paix. A cela, nulle objection : mais les menaces des émigrés contre quiconque restait neutre les glaçaient tous d’effroi, et il ne se trouva personne qui voulût être l’envoyé de paix [B. civ., 1, 33]. L’aristocratie répugnait à aider César à bâtir son trône ; et le Collège suprême montrait la même inertie qu’au jour tout récent encore où, grâce à cette inertie même, le Triumvir avait pu rendre absolument illusoire la nomination de Pompée à la dignité de généralissime de la guerre civile. Demandant à son tour le même titre, il échoua pareillement. D’autres obstacles étaient aussi devant lui. Voulant régulariser sa position quand même, il souhaita la dictature, mais comment le faire dictateur ? Aux termes de la Constitution, on ne pouvait tenir l’investiture que d’un des Consuls. César tenta bien d’acheter Lentulus : dans le désordre de la fortune de cet homme, rien de plus naturel que de compter sur un tel moyen ! La tentative ne réussit pas. Puis voici que le tribun du peuple Lucius Metellus proteste contre les actes du tout puissant Proconsul : il fait mine de défendre de son corps les caisses du Trésor, où les affidés de César sont venus violemment puiser[42]. César ne pouvait pas s’arrêter devant l’inviolable ! Passant outre, il agit du moins en toute douceur, et, sauf en cette circonstance, il s’abstint des voies de fait. Il parla au Sénat le langage qui tout récemment encore était dans la bouche des constitutionnels : il aurait voulu ne pas s’écarter de la légalité, et réorganiser l’État avec le concours des n grands pouvoirs publics : mais puisqu’on lui refusait assistance, il saurait se suffire ![43] Puis, sans plus se soucier du Sénart et des formes constitutionnelles, il remit l’administration provisoire de Rome à son préteur Marcus Æmilius Lepidus, en qualité de préfet urbain ; et pourvut à tous les arrangements nécessaires pour les provinces dont il était maître, et pour la continuation de la guerre. Au milieu du tumulte de cette lutte gigantesque, malgré le fracas alléchant des promesses de largesses infinies, la multitude à Rome se sentait saisie d’une impression profonde, indéfinissable, à voir pour la première fois, dans la libre cité, un citoyen trancher ouvertement du monarque, et briser par la main du soldat les portes saintes du trésor ! Mais les temps n’étaient plus où les événements obéissaient aux sentiments et aux impressions des masses. Qu’importent quelques angoisses de plus ou de moins dans les âmes ? La crise se précipite[44].

César, sans perte de temps, reprit les opérations militaires. Il devait ses premiers succès à son système d’offensive, et il entendait la continuer. La situation de son adversaire était singulière. L’attaque subite partie du Rubicon ayant réduit à néant le premier plan de Pompée, qui consistait à prendre César entre deux feux entre l’Italie et la Gaule, Pompée avait songé d’abord à gagner l’Espagne. Il y était très fort. L’armée y comptait sept légions, où servaient en grand nombre des vétérans. Soldats et officiers s’y étaient endurcis pendant des années dans les combats avec les montagnards de Lusitanie. Parmi les chefs, Marcus Varron ne valait que comme érudit illustre et comme partisan fidèle[45] : mais Lucius Afranius s’était distingué en Orient et dans les Alpes, et Marcus Petreius[46], le vainqueur de Catilina, était brave à toute épreuve et bon capitaine. Dans la province Ultérieure, le souvenir de la préture de César faisait à celui-ci de nombreux adhérents : au contraire, dans la Citérieure, bien plus considérable, le respect et la reconnaissance enchaînaient la foule au général fameux qui, vingt ans avant, dans les guerres contre Sertorius, avait commandé sur l’Èbre, et la lutte finie, réorganisé le pays. Après ses revers, en Italie, Pompée ne pouvait, mieux faire évidemment que de se porter sur ce point avec les débris de son armée, pour marcher ensuite contre César à la tête de toutes ses forces. Malheureusement, il s’était trop attardé en Apulie, espérant sauver les troupes enfermées dans Corfinium, et au lieu des ports campaniens, il lui avait fallu gagner celui de Brindes et s’y embarquer. Mais il était maître de la mer et de la Sicile. Pourquoi ne pas revenir à son plan primitif ? Sa décision est pour nous un problème. L’aristocratie constitutionnelle, bornée d’esprit et toujours méfiante, se refusa-t-elle à mettre sa confiance dans les légions d’Espagne et dans les populations locales ? Quoi qu’il en soit, Pompée resta dans l’est et laissa César maître de l’aller attaquer en Grèce, où l’armée se reformait sous le commandement personnel de son généralissime, ou de se porter en Espagne, à l’encontre de l’armée de ses lieutenants, prête pour la lutte. César se décida pour le dernier parti. La campagne d’Italie est à peine finie que déjà il a pris ses mesures : par son ordre, neuf de ses meilleures légions, 6.000 cavaliers, les uns triés un à un et levés dans les clans gaulois, les autres mercenaires germains, avec un fort noyau d’archers ibères et ligures, se concentrent sur le Bas-Rhône.

Ses adversaires ne s’y étaient point endormis. Le proconsul désigné naguère par le Sénat pour lui succéder dans la Transalpine, Lucius Domitius, capturé à Corfinium et relâché, comme on l’a vu, était aussitôt parti avec tout son monde et avec Lucius Vibullius Rufus, l’affidé de Pompée. Arrivés à Marseille ils avaient tant fait que la ville, se prononçant pour Pompée, avait refusé le passage aux soldats de César [B. c., I, 34-36]. Varron gardait la Péninsule Ultérieure avec deux des légions espagnoles moins sures que les autres : les cinq autres, renforcées de 40.000 fantassins du pays, moitié Celtibères, moitié lusitaniens, ou d’autres milices légères et de 5.000 hommes de cavalerie locale, se portaient vers les Pyrénées. Elles obéissaient à Afranius et à Petreius ; et selon les instructions de Pompée apportées par Vibullius, elles devaient fermer les montagnes à César [B. c., I, 38-39].

Mais celui-ci était déjà dans les Gaules : s’arrêtant de sa personne devant Massalie investie, il mettait en mouvement la plus grande partie de l’armée du Rhône, faisait filer six légions et sa cavalerie sur la grande voie romaine, par Narbonne et Rhodè (Rosas), et devançait heureusement l’ennemi. Quand Afranius et Petreius arrivèrent aux Pyrénées, déjà les Césariens les occupaient en force : la ligne était perdue pour eux[47]. Ils prirent alors position à Ilerda (Lérida), entre la chaîne au nord, et l’Èbre au sud. Ilerda est à 4 milles [allem. = 8 lieues] du fleuve sur la rive droite du Sicoris (la Ségre), l’un de ses affluents : la route [venant de Tarraco (Tarragone)] franchissait cet affluent sur un pont qui touchait immédiatement à la ville. Au midi, les collines qui longent la rive gauche de l’Èbre venaient mourir non loin des murs. Mais au nord et des deux côtés du Sicoris s’étendait une belle plaine dominée par la hauteur sur laquelle Ilerda se dressait. Pour une armée voulant se laisser assiéger c’était là une position excellente : mais ayant couru trop tard aux Pyrénées, et leur ligne perdue, il fallait reporter au-delà de l’Èbre la défense véritable de l’Espagne. Or, comme entre la ville et le fleuve il n’y avait pas de forteresse qui les reliât ; comme il n’y avait pas de pont sur le fleuve lui-même, la retraite de la position provisoire d’Ilerda à la ligne défensive principale n’était rien moins qu’assurée. Les Césariens se placèrent au-dessus de la place, dans le delta formé par le Sicoris et la rivière de la Cinga (Cinca) qui le vient joindre en aval. La lutte ne devint sérieuse qu’après l’arrivée de César au camp (23 juin). Il y eut devant la ville bon nombre de rencontres où l’on combattit avec bravoure et fureur des deux parts et avec des fortunes diverses. Les Césariens ne purent se loger entre Ilerda et les Pompéiens, ni se rendre maîtres du pont de pierre [B. c., I, 40-47]. Leurs communications avec la Gaule n’étaient établies que par deux autres ponts jetés en hâte sur le Sicoris, à 4 ou 5 milles [allem. = 8 ou 10 lieues] en amont, la rivière, étant trop large dans le voisinage de la place. Quand vinrent les eaux gonflées par la fonte des neiges, elles emportèrent ces ponts volants, et les embarcations manquaient pour passer le haut flot. Il n’y avait point à songer d’ailleurs à rétablir les ouvrages ; et l’armée de César, resserrée dans l’angle du Sicoris et de la Cinga, ne commandait plus la rive gauche et la route par où l’on se reliait avec les Gaules et l’Italie. Les Pompéiens en étaient maîtres à peu près sans coup férir, ayant pour passer le Sicoris, soit le pont d’Ilerda, soit la ressource des outres, à la façon lusitanienne. La moisson approchait : mais les récoltes anciennes étant presque totalement consommées, les récoltes nouvelles demeuraient sur pied encore. Tout était coupé et ravagé dans l’étroit espace entre les deux rivières. La famine régnait au camp (le boisseau [prussien] de blé se vendit jusque 300. deniers [90 thaler = 337 fr., 50 c.][48]). De graves maladies se déclaraient ; et pendant ce temps, les convois s’entassaient sur la rive gauche, ainsi que les munitions de toutes sortes et les hommes, cavaliers auxiliaires et archers envoyés des Gaules, officiers et soldats rentrant de leurs congés, ou fourrageurs revenant au camp (ils étaient 6.000 en tout). Les Pompéiens les attaquèrent en force démesurément supérieure, leur infligèrent de grosses pertes et les rejetèrent dans la montagne, pendant que les Césariens, sur l’autre rive, assistaient immobiles à cet inégal combat. Les Pompéiens coupaient l’armée de toutes ses communications ; et sur l’entre-temps, les nouvelles d’Espagne ayant tout à coup cessé de parvenir en Italie, il y circulait les plus fâcheuses rumeurs, lesquelles après tout ne s’éloignaient guère de la vérité[49]. Si les Pompéiens avaient énergiquement poursuivi leurs avantages, ils n’eussent point manqué, ou de capturer toute cette foule emprisonnée sur la rive gauche, à peine en état de faire résistance, ou tout au moins de la refouler dans les Gaules. En tous cas, ils pouvaient tenir complètement les rives et ne laisser personne passer sans qu’ils le vissent. Mais cette fois encore, ils ne furent que négligents. Ils avaient repoussé avec perte les convois d’auxiliaires : ils ne les avaient ni détruits, ni chassés complètement au-delà des Pyrénées ; et tout occupés de les écarter du fleuve, ils omirent de garder le fleuve même[50]. Aussitôt César change son plan. Il fait fabriquer au camp des canots portatifs, à fond de bois léger, aux flancs d’osiers entrelacés et recouverts de cuir, pareils aux embarcations des Bretons du canal, ou à celles dont les Saxons usèrent plus tard[51] ; puis il les fait porter sur chariot au point même où naguère étaient les ponts. On atteignit enfin l’autre rive sur ces frêles nacelles, et comme on les trouva inoccupées, on refit les ponts sans grande peine : on rétablit sans délai les communications avec le nord, et les convois, impatiemment attendus, entrèrent enfin au camp. Une heureuse pensée avait sauvé l’armée de l’immense danger qui la menaçait. Avec sa cavalerie, bien plus agile que celle de l’ennemi, César bat toute la région sur la rive gauche du Sicoris ; et dès ce moment, les cités espagnoles les plus importantes d’entre les Pyrénées et, l’Èbre, Osca, Tarraco, Dertosa [Tortose] et d’autres encore, même au sud du fleuve, passent à lui. Harcelés par les escouades volantes de César, abandonnés par les villes voisines, les Pompéiens souffrent à leur tour : ils se décident à la retraite et voulant se couvrir derrière l’Èbre, ils s’empressent d’y jeter un pont de bateaux, au-dessous du confluent du Sicoris. César voulait leur couper la route, et les renfermer dans Ilerda. Mais tant que l’ennemi possédait le pont de la ville, tant que, lui-même, il n’avait sur ce point ni pont ni gué à sa disposition, il lui était interdit de partager son armée en deux sur les deux rives, et partant, d’investir la place. Alors ses soldats de travailler jour et nuit, de creuser des canaux de dérivation, et par là, en abaissant le niveau d’eau, de faciliter le passage à son infanterie[52]. Cependant, les Pompéiens ont achevé leurs préparatifs sur l’Èbre, avant que César ait pu enfermer Ilerda ; et quand, ayant posé leurs bateaux, ils descendirent à l’Èbre en longeant le Sicoris sur la gauche, les fossés des Césariens n’avaient point été assez poussés pour ouvrir un gué aux soldats de pied. Les cavaliers seuls franchirent la rivière. Du moins ils purent se jeter sur les derrières de l’ennemi, le gêner dans sa marche et lui faire du mal. Les légions de César, depuis le milieu de la nuit, assistaient au départ des colonnes pompéiennes. Quand vint le petit jour, tous ces vieux soldats, avec leur infaillible instinct militaire, se rendirent compte sur le champ du mouvement de retraite de l’armée espagnole et de sa haute importance stratégique ; désormais il leur faudrait suivre les Pompéiens au travers de pays éloignés, impraticables, peuplés de tribus hostiles. Aussitôt ils supplient leur général : ils descendent à la rivière, et quoique ayant de l’eau jusqu’aux épaules, ils la franchissent sans accident fâcheux. Il était temps. Laisser les Pompéiens traverser l’étroite plaine qui sépare Ilerda du massif montueux au milieu duquel l’Ebre court à la mer, les laisser se jeter eux-mêmes dans la montagne, c’était leur donner la vie sauve. Nul obstacle alors ne les empêchait de mettre le fleuve entre eux et César. Déjà, malgré les efforts de la cavalerie qui les harcèle sanas cesse et les retarde beaucoup, déjà ils ne sont plus qu’à un mille des premiers contreforts ; mais cette longue marche, depuis minuit, les a épuisés : ils n’en peuvent plus, et ils plantent leur camp, renonçant à entrer ce même jour dans les montagnes. César les a enfin atteints : il campe en face d’eux, le soir et les ténèbres survenant. Les Pompéiens qui, d’abord, avaient l’intention de se remettre en marche durant la nuit, ne bougent plus, craignant dans l’obscurité l’attaque des terribles cavaliers. Le lendemain les deux armées restent encore là, immobiles, et seulement occupées à reconnaître le terrain. Enfin, sur le matin du troisième jour, les fantassins de César s’ébranlent, tournent la position par une marche de flanc dans la montagne, loin de tous sentiers, et passant à l’avant de l’ennemi, vont lui fermer la route. Alors seulement, les lieutenants de Pompée se rendent compte de cette singulière manœuvre, qui leur a semblé d’abord un simple retour vers Ilerda. Aussitôt ils sacrifient camp et bagages et s’élancent à pas précipités sur la grande route : ils voudraient avant César gagner les dernières crêtes. Il est trop tard. Quand ils y arrivent, déjà l’ennemi occupe la voie romaine, en masses serrées. Alors ils tentent à leur tour de se frayer ailleurs un passage et se jettent au travers des coteaux ardus qui bordent le fleuve. Là, la cavalerie les arrête encore : elle entoure et taille en pièces les avant-gardes lusitaniennes. Le combat ne pouvait plus être douteux entre les Césariens et l’armée pompéienne, totalement démoralisée, ayant à dos les cavaliers et en face toute l’infanterie du Proconsul. Ce combat, mainte occasion s’offrit de l’engager ; mais César n’en avait pas besoin : il refréna, non sans peine, l’impatiente ardeur de ses soldats trop sûrs de la victoire. En une seule manœuvre l’armée pompéienne avait été poussée à sa perte. César évita de s’affaiblir en dépensant inutilement le sang de ses troupes : à quoi bon d’ailleurs envenimer les haines ? Dès le jour qui suivit, sur le lieu même où la route de l’Èbre venait d’être interceptée, les soldats se mirent à fraterniser, d’une armée à l’autre, et à parler de capitulation : déjà les Pompéiens avaient obtenu le consentement de César à leurs demandes, notamment la vie sauve pour leurs officiers ; mais voici que Petreius survient avec son escorte formée d’esclaves et d’Espagnols : ils se jette sur ceux de ses hommes qui parlementent et fait massacrer tous les Césariens dont il s’empare. César ne lui renvoie pas moins les Pompéiens venus à son camp, et persiste à attendre une issue certaine. Il y avait encore à Ilerda une garnison et de vastes magasins : on veut y revenir, mais comment le faire, ayant en front l’armée ennemie et séparé de la place par la rivière ? On ne put s’en rapprocher ; la cavalerie pompéienne a perdu courage, il faut la mettre à couvert au milieu de l’infanterie, et les légions se rangent à l’arrière-garde. Impossible de se procurer, l’eau et le fourrage : déjà l’on tue les bêtes de somme faute d’avoir de quoi les nourrir. Enfin tonte cette armée qui tourbillonne se voit enveloppée, adossée qu’elle est au Sicoris, ayant devant elle les Césariens qui creusent le fossé et élèvent l’agger. Essaie-t-elle de franchir la rivière ? Les cavaliers de César sont là avec l’infanterie légère, qui les a devancés, et commandent l’autre rive. La valeur et la fidélité ne purent retarder l’inévitable capitulation (2 août 745 [49 av. J.-C.]). César laissa la vie sauve et la liberté aux officiers et aux soldats : il leur laissa ce qui leur restait de leurs bagages, et leur rendit même le butin fait sur eux, s’engageant à indemniser d’autant ses propres soldats. Mais tandis qu’en Italie, il avait de force enrégimenté les recrues prisonnières, il voulut honorer les vieux soldats de Pompée, leur promettant que nul ne serait contraint à servir dans son armée. Il n’exigea d’eux que de remettre leurs armes et de s’en retourner dans leurs foyers. Ainsi furent congédiés sur le champ tous les soldats natifs de l’Espagne (ils faisaient le tiers environ) : quant aux Italiens, leur licenciement s’opéra, à la frontière des Gaules transalpine et cisalpine[53].

L’armée pompéienne dissoute, l’Espagne citérieure était dans la main du vainqueur. Dans la Province ultérieure, où Varron commandait pour Pompée, celui-ci, à la nouvelle du désastre d’Ilerda, crut n’avoir rien de mieux à faire que de se jeter dans Gadès et son île, et de s’y mettre en sûreté, lui, les sommes considérables qu’il avait tirées des temples des dieux ou confisquées sur les notables Césariens, la flotte assez importante qu’il avait formée, et les deux légions placées sous ses ordres. Mais au premier vent qu’on eut de l’approche de César, les principales villes de cette province, dévouée à lui depuis longtemps, se prononcèrent, chassèrent les garnisons pompéiennes ou les entraînèrent dans leur défection : ainsi il en advint à Corduba, à Carmo (Carmone) et même à Gadès. Une des légions de Varron s’ameuta, partit d’elle-même pour Hispalis (Séville), où elle se donna à César de concert avec la cité. Enfin Italica[54] ayant fermé ses portes à Varron, celui-ci fut réduit à capituler aussi[55].

Presque à la même heure, Massalie faisait sa soumission. Les Massaliotes investis avaient soutenu le siège avec une héroïque énergie : ils avaient aussi lutté sur mer contre César. Là, ils étaient sur leur élément et pouvaient espérer de puissants secours envoyés par Pompée, celui-ci demeurant le maître incontesté de la Méditerranée. Mais le lieutenant de César, l’habile Decimus Brutus, celui-là même qui avait combattu les Vénètes[56], et remporté sur l’Océan la première victoire navale de Rome, sut promptement, ramasser ou construire une flotte[57]. En vain, l’ennemi fit bravement résistance ; en vain Domitius mit sur ses vaisseaux les mercenaires Albiœques[58], à la solde de Massalie, et ses propres esclaves-pasteurs[59]. Les soldats de marine, choisis dans les légions césariennes, eurent promptement raison de l’escadre plus nombreuse des assiégés ; ils la coulèrent ou la prirent presque tout entière[60]. Mais voici qu’à peu de temps de là une escadrille pompéienne, commandée par Lucius Nasidius[61], arrive d’Orient en rangeant la Sicile et la Sardaigne : les Massaliotes aussitôt recommencent à armer, et se joignant aux vaisseaux de Nasidius courent sus aux Césariens. Le choc eut lieu à la hauteur de Tauroëis (La Ciotat, à l’est de Marseille). Si les Pompéiens s’étaient battus avec autant d’ardeur qu’en montrèrent les Massaliotes dans la lutte, la journée peut-être aurait eu une autre fin, mais la flotte de Nasidius prit la fuite, laissant la victoire à Brutus ; et les débris des Pompéiens allèrent se réfugier dans les eaux d’Espagne[62]. La mer était complètement fermée aux assiégés. Du côté de terre, où Gaius Trebonius dirigeait l’investissement, la défense se continua énergique et opiniâtre : enfin, malgré les sorties fréquentes des Albiœques mercenaires et la manœuvre savante des engins balistiques accumulés en nombre immense dans la ville, les assiégeants arrivèrent proche des murailles, et l’une des tours s’écroula. Les Massaliotes se dirent prêts à cesser toute résistance, mais ils désiraient ne se rendre qu’à César en personne, et demandèrent à son lieutenant de suspendre les travaux jusqu’à ce qu’il fût de retour. Trebonius accorda la trêve sollicitée : César lui avait donné l’ordre exprès d’épargner la ville dans la mesure du possible. Mais cette trêve, les assiégés en profitèrent pour effectuer une perfide sortie, pour brûler la moitié des ouvrages romains qui n’étaient en quelque sorte plus gardés, et les hostilités recommencèrent plus actives, plus acharnées que devant. Trebonius rétablit, avec une rapidité surprenante ses tours et ses épaulements renversés : les Massaliotes se virent de nouveau complètement investis. Sur ces entrefaites, l’Espagne étant soumise, César revint devant leurs murs : les attaques de l’armée de siège, la faim, les maladies avaient réduit la place aux abois. Pour la seconde fois, et sérieusement cette fois, elle s’offrit à merci. Pour Domitius, qui avait à se reprocher d’avoir répondu par une trahison au pardon du vainqueur, il monta sur un esquif, et se glissant au travers de la flotte romaine, il s’en alla, chercher ailleurs pour son irréconciliable haine un troisième champ de bataille. Les soldats césariens avaient juré de passer au fil de l’épée toute la population virile de la cité parjure : ils demandèrent à grands cris et en tumulte le signal du pillage. Leur chef resta fidèle à sa noble mission de promoteur de la civilisation helléno-italienne en Occident : il ne voulut point se laisser forcer la main, et recommencer sur un nouveau théâtre les excès de la destruction de Corinthe[63]. De toutes les cités libres et puissantes sur mer qu’avait jadis fondées l’antique peuple des navigateurs d’Ionie, Massalie, la colonie le plus loin placée de la métropole, avait presque la dernière gardé pures et vivaces les mœurs et les institutions des Hellènes maritimes : elle fut aussi la dernière qui guerroya sur les flots. Aujourd’hui elle livre au vainqueur ses arsenaux, ses armes et ses flottes ; elle perd une partie de son territoire et de ses franchises privilégiées. Pourtant César lui laissa sa liberté, sa nationalité ; et quoique réduite à une mince importance, elle resta, après comme avant, le centre de la culture grecque dans ces régions lointaines des Gaules, promises par les destins à d’autres grandeurs dans l’histoire[64].

Pendant que dans l’ouest, et après maintes graves vicissitudes, la guerre se décidait en faveur de César par la soumission des Espagnes et de Massalie, et lui mettait ainsi dans les mains, captive jusqu’au dernier homme, la principale armée de Pompée, le sort des armes tournait de même pour lui sur un autre théâtre, où il avait jugé à propos, l’Italie une fois conquise, d’aller prendre aussi l’offensive.

Nous avons dit déjà que les Pompéiens voulaient affamer l’Italie. Ils avaient tous les moyens de le faire. Ils étaient maîtres de la mer : partout, à Gadès, à Utique, à Messine, et principalement en Orient, ils travaillaient avec ardeur à augmenter leurs flottes. Ils possédaient toutes les provinces d’où la capitale pouvait tirer ses subsistances. Ils avaient Marcus Cotta[65] en Sardaigne et en Corse, Marcus Caton en Sicile. L’Afrique obéissait à Attius Varus, qui s’y était improvisé général en chef, et à son allié, le roi Juba, de Numidie. Il était d’absolue nécessité pour César de prévenir l’ennemi et de lui enlever les provinces à blé. Quintus Valerius[66] alla en Sardaigne avec une légion et força le commandant pompéien à quitter l’île[67]. S’emparer de la Sicile et de l’Afrique était chose plus difficile. César en donna la mission au jeune et brave Gaius Curion, avec l’assistance d’un lieutenant habile et éprouvé, Caninius Rebilus[68]. La Sicile fut occupée sans coup férir. Caton n’avait point à vrai dire d’armée. Il n’était point homme de guerre : il partit, non sans avoir à sa loyale façon conseillé aux Siciliens de ne pas se compromettre inutilement par une résistance impossible[69]. Curion laissa dans l’île, dont la possession importait à la sûreté de Rome, la moitié de ses troupes ; et s’embarquant avec le surplus (deux légions et 500 cavaliers), fit voile vers l’Afrique. Il devait s’y attendre à une lutte opiniâtre. Outre l’armée de Juba, nombreuse et assez solide dans son genre, Varus était là avec deux légions formées des citoyens romains établis dans le pays, et il avait armé une petite escadre de dix voiles[70]. Mais Curion disposait d’une force bien supérieure. Son débarquement s’effectua sans difficulté entre Hadrumette, gardée par une légion et les navires ennemis, et Utique[71], sous laquelle se tenait Varus en personne avec une seconde légion. Curion marchant à lui plante son camp non loin d’Utique, là même où, un siècle et demi avant, Scipion l’Ancien a établi ses premiers quartiers d’hiver en Afrique[72]. Obligé de garder ses troupes d’élite par devers lui pour la guerre d’Espagne, César avait en grande partie formé son armée de Sicile et d’Afrique avec les anciens légionnaires de l’ennemi, notamment avec ceux capturés à. Corfinium. Les officiers pompéiens d’Afrique, qui presque tous avaient commandé ces mêmes légionnaires à Corfinium, employèrent à leur tour tous les moyens pour ramener à leur premier serment les soldats qu’ils avaient en face d’eux. Mais César ne s’était point trompé dans le choix de son lieutenant. Aussi habile à manier une armée et à conduire une flotte qu’à conquérir sur ses hommes l’ascendant et la confiance, Curion les approvisionnait abondamment, et les combats qu’il livra furent tous heureux. Varus croyait que l’occasion seule manquait, et qu’au premier choc les nouveaux Césariens passeraient à ses aigles. Mû surtout par cette pensée, il se décida à livrer la bataille : son espoir fut déçu [B. c., 2, 27-33]. Aux paroles enflammées de son jeune général, la cavalerie de Curion se précipite et met les chevaux de l’ennemi en fuite : en vue des deux armées rangées en bataille, elle sabre les fantassins légers qui ont accompagné ceux-ci.. Puis bientôt, les légions césariennes, enhardies par le succès, par l’exemple de Curion lui-même, se jettent dans la vallée profonde et difficile qui les sépare du corps principal de Varus. Les Pompéiens n’attendent pas son attaque : ils se réfugient honteusement dans leur camp, ils l’évacuent même la nuit venue. La victoire était complète : Curion aussitôt se met en devoir d’assiéger Utique[73]. Mais on lui annonce que Juba vient la délivrer avec toutes ses forces. Comme avait fait Scipion à l’arrivée de Syphax, il prend résolument son parti. Il lèvera le siège et se retirera dans les positions jadis occupées par l’Africain, afin d’y attendre tranquille les renforts venant de Sicile[74]. Sur les entrefaites, un nouveau rapport lui arrive. Juba, dit-on, attaqué lui-même par les princes voisins, a dû s’en retourner avec le gros de son armée. Il n’a détaché au secours d’Utique qu’un faible corps, sous les ordres de Saburra. Ardent qu’il