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Au lendemain du consulat de César, parmi les chefs
démocrates officiellement reconnus à vrai dire pour les régents communs
maîtres de, Le commandement de Pompée s’était étendu sur presque tout l’empire : César ne régentait que deux provinces. L’un’ avait eu à, ses ordres tous les soldats, toutes les caisses de l’État, presque sans réserve ; l’autre ne disposait que d’allocations limitées et d’une armée de 24.000 hommes. Pompée était resté maître de fixer l’époque de son retour : l’imperium de César, si long qu’il lui fût imparti, prenait terme pourtant à due échéance. Enfin, Pompée avait eu la conduite des expéditions les plus importantes et sur terre et sur mer : César était envoyé dans le Nord, surveillant Rome depuis la haute Italie, et aidant encore Pompée à y régner sans entravés. Quoi qu’il en soit, en prenant le pouvoir dans Rome des
mains de la coalition, Pompée tentait une entreprise bien au-dessus de ses
forces. Il ne savait rien du maniement du pouvoir, qui pour lui se résumait
dans la parole et les dehors du commandement. A Rome, les flots montaient
gros des révolutions passées et futures : gouverner sans force armée une
ville comparable à tous égards au Paris du XIXe siècle était chose infiniment
difficile ; à Pompée moins qu’à tout autre, ce soldat modèle, raide et
anguleux, il était donné de résoudre le problème. Bientôt on en vint à ce
point, qu’amis et ennemis, tous également incommodes, se mirent à faire ce
qu’ils voulaient. Une fois César parti, si la coalition commandait encore au
monde, elle n’était plus la maîtresse dans les rues de la capitale[2]. Au Sénat
lui-même appartenait encore une sorte de pouvoir nominal : à son tour, il
laisse les choses aller à la dérive, ainsi qu’il pouvait et devait se faire,
soit que les Triumvirs n’eussent pas transmis leurs. instructions à la
fraction des sénateurs assujettis à leur mot d’ordre, soit que l’opposition
frondeuse voulût se tenir à l’écart dans son indifférence ou ses convictions
pessimistes, soit principalement que tout le collège noble eût déjà la
conscience, sinon l’intelligence, de son impuissance totale. Pour le moment,
quel que fût le Gouvernement, on eût en vain cherché dans Rome un centre de
résistance, une autorité effective ! On vivait comme en temps d’interrègne
entre les ruines du régime aristocratique et les progrès croissants du régime
militaire ; et s’il est vrai de dire qu’un jour il avait été donné à la
république romaine, plus qu’à nulle autre dans l’antiquité ou dans l’histoire
moderne, de réunir dans son système politique les organes et les institutions
les plus diverses se mouvant dans leur pureté et leur régularité primitives,
il faut convenir aussi qu’elle offrait actuellement le tableau de la
désorganisation la plus funeste et de la plus cruelle anarchie. Étrange
concordance ! A cette même heure où César travaille pour l’éternité au-delà
des Alpes, à Rome, sur la scène politique, on voit parader l’un des plus
malheureux grotesques qui se soit jamais rencontré dans l’histoire. Le
nouveau régent ne gouverne pas : il se tient coi et boudeur au fond de sa
maison[3]. L’ancien
gouvernement sénatorial, aux trois quarts dépossédé, demeure pareillement
inerte : on pousse des soupirs dans les cercles privés, entre intimes, dans
les villas : on soupire en choeur dans la curie. Quant aux bons citoyens,
quant aux amis de l’ordre et de la liberté, si fatigués qu’ils soient de la
marche déplorable des affaires, ils attendent sans personne qui les guide ou
les conseille. Passifs, inutiles, ils se gardent de tout acte politique ; ils
s’éloignent quand ils le peuvent de Pompée assistait à tout, sans remuer. Mais s’il ne comprenait pas à quel point il se compromettait, Clodius le voyait parfaitement. Dans sa rare impudence, il ose un jour rompre en visière au régent de Rome sur une question des plus insignifiantes, le renvoi chez lui d’un prince arménien captif[8]. La querelle s’envenime et gagne, et met en pleine lumière l’absolu désarroi du triumvir. Le soi-disant chef de l’État, pour lutter contre le factieux, ne put rien faire que lui emprunter ses armes, sans savoir à beaucoup près s’en servir comme lui. Clodius avait cherché noise à Pompée à propos du prince arménien : Pompée se venge en facilitant à Cicéron, l’homme haï entre tous par Clodius, le retour de l’exil où celui-ci l’avait fait envoyer. Il y gagne de changer son adversaire du moment en un irréconciliable ennemi. Clodius, à la tête de ses bandes, fait-il que les rues ne sont point sûres, le glorieux général enrôle à son tour des esclaves et des gladiateurs. Comme on le prévoit, le démagogue, dans l’émeute, est plus fort que le soldat : Pompée est battu dans la guerre de rues ; et les sbires de Clodius tiennent Gaïus Caton presque continuellement bloqué dans son jardin. Péripéties étranges, dans l’étrange drame qui se joue : on voit le régent et le chevalier d’industrie se tourner tour à tour, dans leur mutuelle haine, du côté du gouvernement tombé, et tour à tour courtiser ses faveurs. C’est en partie pour plaire au sénat que Pompée a laissé rappeler Cicéron : Clodius, de son côté, déclare nulles et non avenues les lois juliennes : il invoque Marcus Bibulus et lui demande d’attester solennellement leur inconstitutionnalité ! Quel résultat sérieux attendre de ce conflit tumultueux de basses passions ? Néant du but, ridicule et honteux, voilà ce qui le caractérise ! César, lui-même, pour grand génie qu’il fût, César aurait appris à ses dépens que la panacée démocratique était usée désormais, et qu’à marcher vers le trône il convenait de ne plus passer par la démagogie. Dans l’interrègne actuel entre la république et la monarchie, c’était jouer un pauvre rôle de remplissage historique que de s’étaler sottement avec le manteau et le bâton du prophète, dont César faisait fi depuis longtemps, que de ramener en scène je ne sais quelle parodie défigurée des grandes pensées de Gaius Gracchus. La prétendue armée qui essaya ce renouvellement d’agitation démocratique était si peu un parti qu’il ne lui fut point -laissé de place à l’heure de la bataille décisive. Il y aurait pareille erreur à soutenir que l’anarchie, à tout le moins, a pu réagir sur les convictions des indifférents et susciter en eux une aspiration quelconque vers l’intronisation d’un pouvoir militaire, durable et fort. Rappelons-le, la plupart des citoyens demeurés neutres se tenaient éloignés de Rome et n’étaient plus directement lésés par l’émeute quotidienne. En outre, tous les hommes dont l’opinion aurait eu à fléchir devant de tels motifs, après l’épreuve faite de la conspiration de Catilina, étaient d’avance convertis à la doctrine de l’autorité. Néanmoins, les trembleurs politiques redoutaient par dessus tout la terrible crise, inséparable de la catastrophe finale, et ils subissaient de préférence l’anarchie se perpétuant dans Rome, anarchie d’ailleurs qui demeurait à la surface. Elle n’avait en effet d’autres conséquences que de faire à Pompée, chaque jour en butté aux attaques des Clodiens, une position à peu près intenable, et de le pousser ainsi, bon gré, malgré, dans la voie où nous l’allons suivre. Si mal disposé que fût le régent à l’initiative, défaut de caractère ou défaut d’intelligence, pourtant il lui fallut bien un jour sortir de sa léthargie. Comment faire autrement, les choses ayant du tout au tout changé, tant`au regard de Clodius qu’au regard de César ? Les embarras et les hontes que le premier .lui avait attirés avaient à la longue allumé la haine et la colère dans sa paresseuse nature. Mais dans ses rapports avec César, l’altération était bien plus sérieuse encore : Tandis que le triumvir demeuré dans Rome se laissait aller en complète défaillance sur le terrain réservé à son activité, l’autre avait su, de son lot d’attributions, tirer un parti prodigieux et dépassant toutes les espérances et toutes les craintes. Sans demander les autorisations préalables, il avait doublé son armée par les levées faites dans la province méridionale des Gaules, en grande partie peuplée de citoyens : puis au lieu de simplement monter la garde dans l’Italie du nord, et veiller sur Rome, il avait franchi les Alpes, étouffé à ses débuts une nouvelle invasion cimbrique, et porté en deux années (696-697 [58-57 av. J.-C.]) les armes romaines jusqu’au Rhin, jusqu’au canal de Bretagne. En face de pareils exploits tombait à plat la tactique ordinaire des aristocrates. Ignorer, rapetisser, n’était plus possible. Cet efféminé qu’on dédaignait jadis, il était aujourd’hui le dieu de l’armée, le héros fameux couronné par la victoire : ses jeunes lauriers repoussaient dans l’ombre les lauriers fanés de Pompée ; et dès l’année 697 [-57], à l’issue d’une glorieuse campagne, le sénat lui décernait des honneurs publics, tels qu’il ne les avait jamais ordonnés, même pour Pompée[9]. Auprès de son ancien adjudant politique, celui-ci ne tenait plus que le second rang, le rang que César avait derrière lui au lendemain des lois Gabinienne et Manilienne. César était l’homme du jour : il avait dans sa main la plus puissante des armées romaines. Pompée n’était plus qu’un général d’ancien renom, en vétérance. Entre le gendre et le beau-père les choses, sans doute, n’en arrivaient point encore au conflit : les rapports étaient bons, en apparence ; mais n’en est-ce point fini de toute alliance politique, dès qu’entre les parties intéressées la balance des forces se déplace ? La querelle avec Clodius n’était qu’un embarras : la nouvelle et grande importance de César devenait un sérieux danger. En allant à l’armée, César et ses associés avaient pris contre Pompée des gages : Pompée à son tour se voyait forcé de recourir aux mêmes moyens : il lui fallait contre César un appui militaire. Aussi, sortant de sa fierté et de sa nullité officielle, le voilà qui veut réclamer à son tour une mission extraordinaire, n’importe laquelle, où il disposera d’une puissance égale, supérieure même. à celle du proconsul des Gaules, et arriver, ainsi à se remettre ou à son niveau, ou même au-dessus de lui. Sa position actuelle, la tactique à laquelle il allait recourir, tout cela, c’était répéter le jeu de César pendant la guerre contre Mithridate. Mais pour obtenir un commandement pareil à celui du proconsul, pour arriver à peser du même poids, à la tête d’une armée, que cet adversaire plus fort et se tenant éloigné, par bonheur, Pompée avait besoin de l’ancienne machine du gouvernement. Moins de deux ans avant, elle était tout entière à sa disposition. Alors les régents, dans l’État, commandaient et aux comices, que les meneurs démagogiens avaient dans la main, et au sénat, que l’énergie de César avait terrifié. Laissé dans Rome par la coalition à titre de représentant et de chef reconnu, Pompée, à cette époque, eût tout obtenu, et du sénat, et du peuple, alors même que ses motions eussent tourné contre les intérêts de César. Mais sa maladresse envers Clodius lui avait enlevé le royaume de la rue impossible de compter désormais sur l’assentiment des comices populaires. Au sénat, les choses allaient pour lui moins mal : on pouvait douter pourtant qu’ayant si longtemps et si malheureusement laissé flotter les rênes, il pût facilement ressaisir sur la majorité son ancien ascendant, et lui imposer les votes nécessaires à ses projets. La situation du sénat, ou mieux de toute la noblesse,
s’était aussi, dans l’intervalle, grandement modifiée. La coalition de 694 [60 av. J.-C.]
avait porté des fruits qui n’étaient point mûrs pour la lumière.
L’éloignement de Caton, l’exil de Cicéron, que l’opinion publique, avec son
infaillible tact, faisait remonter à leurs véritables auteurs, si attentifs
que fussent les triumvirs à y paraître étrangers ou à s’en montrer même
chagrins, le mariage qui avait fait de Pompée le beau-père de César, bien
d’autres choses encore avaient leur triste et certaine signification : la
monarchie s’annonçait avec ses lettres de bannissement et ses alliances de
famille. Quant au gros public lui-même, bien que plus loin des événements, il
ne voyait pas sans inquiétude planter les jalons qui menaient clairement au
régime futur. Du jour où l’on comprit que César ne visait point seulement à
une réforme constitutionnelle et qu’il y allait de la vie ou de la mort de la
république, bon nombre de citoyens honnêtes, jusque là fauteurs du parti
populaire et dévoués à César comme à leur chef naturel, passèrent aussitôt, à
n’en point douter, dans le camp opposé. Ce ne fut plus seulement dans les
salons et les villas de la noblesse, jadis maîtresse du pouvoir, que l’on
entendit retentir les objurgations contre les trois
dynastes, contre le monstre à
trois têtes[10] ! La foule
se pressait aux discours consulaires de César, muette et sans un signe
d’assentiment. Nulle main ne se levait pour applaudir quand le consul
démocrate entrait au théâtre. Que si l’un des souteneurs des triumvirs se
faisait voir dans la rue, il était reçu à coups de sifflets, et les
spectateurs, même ceux assis, applaudissaient à toute sentence
antimonarchique, à toute allusion contre Pompée, débitée par l’acteur en
scène. Quand Cicéron dut quitter Rome, les citoyens en grand nombre (il y en eut, dit-on,
201000, la plupart appartenant à la classe moyenne) imitèrent le
Sénat, et portèrent le deuil. En ce moment,
lisons-nous, dans une lettre de ce temps, rien de
plus populaire que la haine des populaires ![11] Là-dessus, les
régents laissèrent entendre qu’à faire de l’opposition les chevaliers
pourraient bien perdre leurs nouvelles places au théâtre, et l’homme de la
plèbe sa part à l’annone. Le mauvais vouloir se tut prudemment, mais l’esprit
public n’en resta pas moins ce qu’il était. Alors, et cette fois avec plus de
succès, on mit en jeu le levier des ‘intérêts matériels. L’or de César coula
à flots. Faux riches à la bourse à demi vide, dames influentes en embarras
d’argent, jeunesse noble endettée, marchands et banquiers au-dessous de leurs
affaires, tous s’en allèrent dans les Gaules pour y puiser à même à la
source, ou frappèrent à la porte des agents de César, dans Rome. Ici ou là,
tout homme d’honnêtes dehors — César tenait à l’écart les enfants perdus de
la rue — était sûr d’un bon accueil. Ajoutez à cela les énormes constructions
élevées à Rome de ses deniers, où trouvaient emploi d’innombrables besogneux,
depuis le consulaire jusqu’au simple manœuvre, et les profusions immenses
consacrées aux jeux publics. Pompée faisait de même dans une moindre mesure :
c’est à lui que Rome dut son premier théâtre bâti en pierre : il en célébra
l’ouverture avec une magnificence inusitée. Que ces largesses corruptrices
réconciliassent jusqu’à un certain point nombre d’opposants avec le nouvel
ordre de choses, on le comprend : il va de soi pourtant que le noyau de
l’opposition ne se laissait point entamer par de tels moyens. Chaque jour
faisait voir combien les institutions républicaines avaient jeté de profondes
racines au sein du peuplé, et combien peu surtout les hommes vivant en dehors
et loin de l’agitation des partis, combien peu les villes de l’intérieur, se
sentaient portés vers la monarchie, ou seulement se préparaient à la subir.
Si Rome avait connu le système représentatif, le mécontentement du peuple
aurait trouvé dans les élections son issue naturelle, et, se faisant jour, se
serait fortifié. Dans l’état des choses, il ne restait aux constitutionnels
d’autre ressource que de se rallier au Sénat, au Sénat qui, dans sa
déchéance, n’en restait pas moins à leurs yeux le représentant et le
défenseur né de la légitimité républicaine. Tout à coup ce corps, abaissé
jusqu’à terre, vit arriver à lui toute une armée à la fois plus forte et
incomparablement plus fidèle qu’au jour où, au faite de son éclatante
puissance, il avait pu écraser les Gracques, qu’au jour où, protégé par le
sabre de Sylla, il avait restauré l’ancien régime. L’aristocratie comprit ses
avantages : aussitôt elle se mit en mouvement. C’est à ce moment que Marcus
Tullius Cicéron avait eu permission de revenir. Il promettait de marcher avec
le groupe des dociles dans Les choses tournaient donc à rapprocher Pompée et le parti
républicain, et se Prêtaient à une entente : l’entente se ferait-elle ? Quels
seraient à l’avenir les rapports entre les deux triumvirs d’une part, et
l’aristocratie de l’autre, rapports confus et indécis, au plus haut point, en
ce moment ? C’est ce qu’allait décider la motion portée devant le Sénat par
Pompée quand vint l’automne de 697 [57 av. J.-C.] : il sollicitait formellement un
commandement extraordinaire. A sa demande, il rattachait tout d’abord les
mesures qui, onze ans plus tôt, avaient aidé à fonder sa puissance : il
entendait remédier à la cherté du pain, cherté accrue dans Rome d’une façon
désolante, absolument comme avant la loi Gabinia. Les prix avaient-ils monté
par l’effet de certaines manoeuvres, ainsi que Clodius en accusait tantôt
Pompée et tantôt Cicéron, ceux-ci lui renvoyant l’accusation à lui-même[13] ? C’est ce que
l’on ne saurait dire. La piraterie toujours active, la détresse du Trésor, la
négligence ou le désordre administratif dans la surveillance des
approvisionnements suffisaient et au-delà, sans qu’il fût besoin
d’accapareurs agissant dans des vues politiques, pour amener la disette dans
cette grande capitale, qui ne subsistait presque que des importations
d’outre-mer. Le plan de Pompée était celui-ci : se faire donner par le Sénat
l’administration des céréales [rei frumentariæ potestas]
dans toute l’étendue de l’Empire, et par suite le droit illimité de puiser
dans les caisses de l’Etat, en même temps qu’il aurait une armée et une
flotte ; et que son commandement, pareillement étendu sur toutes les régions
appartenant à Toutes ces rebuffades de la part du Sénat, rebuffades que Pompée subit et, ce qui pis est, qu’il dut subir sans représailles, étaient aux yeux du gros public, de quelque part qu’elles vinssent, autant de victoires pour les républicains, autant de défaites pour le triumvirat. Le flot de l’opposition républicaine montait chaque jour. Déjà, les élections de 698 [56 av. J.-C.] n’avaient qu’en partie réussi au profit des dynastes. Si d’un côté Publius Vatinius[17] et Gaius Alfius[18], candidats césariens à la préture, avaient pu passer, le peuple d’autre part avait élu deux partisans décidés de l’ancien gouvernement : Gnæus Lentulus Marcellinus[19] et Gnæus Domitius Calvinus[20] avaient été nommés l’un consul, l’autre préteur. Mais pour 699 [-55], Lucius Domitius Ahenobarbus[21] se portait candidat au consulat. Il était difficile d’empêcher son élection, tant à cause de sa grande influence à Rome, qu’à cause de sa colossale fortune ; et l’on ne pouvait douter que ses actes ne fussent aussitôt ceux d’une opposition nullement déguisée. Ainsi les comices se rebellaient du plein assentiment du sénat. Le ciel lui-même faisait connaître qu’au milieu des querelles des hauts ordres, la puissance militaire et les caisses du trésor couraient danger de tomber aux mains d’un maître, que la liberté était pareillement en péril. Les dieux eux-mêmes montraient clairement, au doigt la motion de Gaius Messius ! Mais les républicains, quittant le ciel, redescendent
bientôt sur la terre. Toujours ils avaient soutenu la nullité des lois
consulaires de César, tant de celle relative au territoire de Capoue que de
toutes les autres ; et dès le mois de décembre 697 [57 av. J.-C.], ils avaient en
plein sénat demandé d’urgence leur cassation pour vice de forme. Le César recevait jour par jour des rapports circonstanciés
sur les événements de Rome. Autant que le lui permettaient ses occupations
militaires, il les suivait de l’œil du fond de Tout démontre que cet arrangement des grosses questions
pendantes ne fut pas un simple compromis entre hommes également puissants, et
luttant à armes égales. Pompée, à Lucques, était dans la position d’un
fugitif, tombé du faîte de la puissance, et qui vient solliciter l’aide de
son rival. Que César le repoussât en déclarant la coalition dissoute, ou
qu’en l’accueillant, il laissât leur alliance vivre dans ses conditions
actuelles, dans un cas comme dans l’autre, Pompée était perdu, politiquement
parlant. Que si alors il ne rompait pas avec César, il devenait le client
impuissant de son associé. Que si, au contraire, il se séparait de lui, si,
ce qui d’ailleurs n’était guère en ce moment vraisemblable, il entrait
lui-même dans une coalition nouvelle avec l’aristocratie ; un tel pacte,
contraint et forcé, et conclu à la dernière heure, n’avait rien qui pût
effrayer César et le déterminer, pour en prévenir la consommation, à faire à
Pompée d’aussi, grandes concessions. Quant à une rivalité sérieuse de Crassus
à César, elle était absolument impossible. Quels motifs avaient donc poussé
César à descendre sans nécessité de la hauteur d’où il dominait Pompée ?
Pourquoi, aujourd’hui, lui accorde-t-il de bonne grâce ce deuxième consulat
qu’il lui avait nettement refusé en 694 [60 av. J.-C.], en concluant la
première coalition, ce consulat que depuis lors, dans le dessein manifeste de
s’en faire une arme contre son associé, Pompée avait en vain, et par tous les
moyens, poursuivi sans le concours de César, ou même malgré lui ? A cette
question, la réponse n’est point facile. Je sais bien que Pompée n’y gagnait
point tout seul d’être mis à la tête d’une armée : autant en obtenait
Crassus, son vieil ennemi et le vieil allié de César. Evidemment, la
puissance nouvellement remise à Crassus servait de contrepoids à la puissance
militaire grande mise dans la main de son futur collègue au consulat. Encore
César perdait-il infiniment par cela seul que son rival allait échanger son
insignifiance actuelle contre un commandement important. Peut-être qu’à cette
heure, le Proconsul des Gaules ne se sentait point encore assez maître de ses
soldats pour se lancer sans crainte dans une entreprise contre les autorités
régulières du pays. La guerre civile éclatant, il lui fallait ramener son
armée d’au-delà des Alpes, ce qu’il ne voulait pas faire. Mais qu’on en vint
ou non à la guerre civile, n’avait-il pas devant lui les aristocrates de
Rome, bien plutôt que Pompée ? 11 semble que tout au plus il aurait eu
intérêt à ne pas rompre avec lui, pour ne point encourager l’opposition par
une telle rupture. Encore une fois, pourquoi lui tant accorder ? Peut-être
qu’il céda à des motifs tout personnels : peut-être se souvint-il du jour où,
se trouvant lui-même sans crédit et sans force en face de Pompée, celui-ci
l’avait sauvé en faisant tout à coup retraite, par pusillanimité, il est
vrai, plutôt que par élan de générosité. Et puis, qui sait s’il ne voulut pas
ménager le coeur de sa fille chérie, de l’épouse aimante de Pompée ? Dans
l’âme de César, combien de sentiments avaient place à côté des préoccupations
du politique ! En tout cas, ce qui le décida, ce fut L’heure avait sonné pour l’aristocratie de défendre son dernier enjeu, et comme elle avait bravement déclaré la guerre, de la mener bravement. Hélas ! est-il spectacle plus lamentable que celui de la lâcheté ayant la malchance de ne pouvoir agir que par un coup de vigueur ? Tous, ces hommes n’avaient rien prévu. Il n’était venu à l’esprit d’aucun d’eux que César, de façon ou d’autre, saurait bien rendre coup pour coup, et que surtout Pompée et Crassus, en se rapprochant de lui, noueraient aussitôt une alliance plus que jamais étroite. L’aveuglement du parti semble incroyable, et pourtant on s’en rend compte quand on passe en revue l’armée de l’opposition constitutionnelle dans le Sénat. Caton, à la vérité, était encore éloigné de Rome[24], et l’homme alors le plus influent du Sénat était Marcus Bibulus, ce héros de la résistance passive, le plus hébété et le plus entêté de tous les consulaires[25]. On n’avait donc pris les armes que pour les mettre bas, dès que l’ennemi faisait mine de toucher au fourreau de l’épée. A peine a-t-on la nouvelle des conférences de Lucques, que tombe toute pensée d’opposition sérieuse ; et la masse des timides, ou mieux l’immense majorité des sénateurs, se prosterne sous ce joug, qu’à une heure malheureuse on a tenté de secouer. Du débat à l’ordre du jour sur la validité des lois Juliennes, il n’est plus soufflé mot : César a-t-il levé des légions de son autorité, un sénatus-consulte décide que le Trésor en défraiera la solde ; et de même, au moment de la répartition des prochaines provinces consulaires, la majorité repousse (fin de mai 698 [56 av. J.-C.]), la motion qui retirerait au Triumvir les deux Gaules, ou l’une d’elles, tout au moins. Le corps sénatorial faisait publiquement amende honorable. Les sénateurs se présentaient en secret, l’un après l’autre, et mortellement enrayés de leur témérité de la veille ; ils demandaient la paix et promettaient obéissance absolue. Marcus Cicéron les devança tous, trop tard repentant d’avoir trahi sa parole et faisant à sa récente conduite les honneurs de vives épithètes, qui mordaient jusqu’au sang loin qu’elles fussent flatteuses[26]. Comme bien on pense, les triumvirs se montrèrent de facile humeur : à tous ils donnèrent leur pardon : il n’en était pas un seul entre tous qui valût la peine d’une exception. Veut-on juger du revirement soudain et du changement de ton qui se firent dans les cercles aristocratiques à la nouvelle de la convention de Lucques ? Qu’on lise et que l’on compare, on ne. perdra pas son temps, les pamphlets de Cicéron, publiés la veille, puis bientôt ceux où, chantant la palinodie, il témoigne en public de ses regrets et de ses bonnes intentions futures[27]. Ainsi les Triumvirs étaient maîtres de reconstituer à leur
gré tout le système italique, et de le reprendre en sous-œuvre plus
profondément qu’avant. Rome et l’Italie désormais auront, avec l’un des
régents pour chef, leur garnison assignée, sinon tenue assemblée sous les
armes. Des troupes levées par Crassus et Pompée pour Le Sénat était abattu : il lui fallut bon gré mal gré se résigner. Marcus Cicéron demeura le chef de la majorité. Il avait son utilité d’avocat de talent, et qui sait trouver pour toute chose le mot et le motif. Ici se montre bien l’ironie césarienne. Cet homme, hier l’instrument choisi des démonstrations aristocratiques contre les Triumvirs, on en faisait aujourd’hui le porte-voix de la servilité ! A ce prix, on daignait lui pardonner ses velléités éphémères de révolte, tout en prenant des sûretés pour son entière soumission. Son frère avait dû, en qualité d’officier sous César, ou plutôt d’otage, s’en aller à l’armée des Gaules ; et Pompée lui avait, à lui-même, imposé une lieutenance, moyen facile et honorable de l’exiler à toute heure de Rome. Clodius, à la vérité, avait ordre de le laisser en paix ; mais César ne voulait pas plus se défaire de Clodius pour l’amour de Cicéron, que de Cicéron dans l’intérêt de Clodius. L’illustre sauveur de la patrie d’un côté, et le champion de la liberté, non moins grand que lui, d’un autre, se faisaient concurrence d’antichambre au quartier général de Samarobriva (Amiénois). Quel tableau, si Rome avait eu son Aristophane ! D’ailleurs, non contents de tenir suspendues sur la tête de Cicéron les verges qui déjà l’avaient rudement frappé, on l’enchaînait encore avec des chaînes dorées. César venant en aide à ses embarras de fortune, lui octroyait de gros prêts sans intérêt, et lui donnait dans Rome, mission qui fut assurément la bienvenue, l’intendance des constructions pour lesquelles se dépensaient d’énormes sommes. Combien alors de belles harangues sénatoriales, combien de beaux discours, immortels s’ils avaient vu le jour, durent rentrer au néant devant le fantôme de l’homme d’affaires de César,. tout -prêt à se dresser à la fin de la séance, sa lettre de change à la main ! Et le grand orateur de promettre qu’il ne s’enquerra plus du droit ni de l’honneur, mais qu’il n’aura souci que de la faveur des forts ;... et qu’il sera souple comme le petit bout de l’oreille ![31] En attendant on l’emploie au métier où il est bon : avocat, on le voue à la tâche malheureuse de défendre par ordre ses plus acharnés ennemis : sénateur, il est devenu l’organe ordinaire des dynastes ; il présente les motions auxquelles consentent les autres, quand lui il voterait contre ! Enfin, leader reconnu et officiel de la majorité soumise, il a ainsi reconquis l’importance politique. Avec le reste du troupeau, on agit de même : la crainte, les caresses, l’or corrompent quiconque laisse prise sur soi : le corps, sénatorial dans son ensemble est à la discrétion des triumvirs[32]. Restait une fraction hostile qui, celle-là, gardait ses couleurs, inaccessible à la crainte ou à la séduction. Les triumvirs avaient constaté que les mesures de rigueur, comme étaient celles prises naguère contre Caton et Cicéron, nuisaient plus qu’elles n’étaient utiles, et qu’il y avait moindre mal à subir une opposition incommode qu’à faire des opposants les martyrs de la cause républicaine. Ils laissèrent donc aussi Caton revenir (fin de 698 [56 av. J.-C.]) ; mais lui, aussitôt, au Sénat et dans le Forum, de recommencer la guerre, souvent au, péril de sa vie ; guerre honorable sans doute, ridicule après tout. Ils tolérèrent que devant le peuple il combattit les motions de Trebonius, tant et si bien qu’on en vint aux mains[33] : ils tolérèrent que dans le Sénat il attaquât César proconsul, à l’occasion du perfide massacre des Usipètes et des Tenctères, et demandât même qu’il fût livré aux barbares[34]. Le jour où le Sénat mit à la charge du trésor la solde des légions césariennes, Marcus Favonius, le Sancho de Caton, put impunément s’élancer à la porte de la curie, et crier aux passants de la rue que la patrie était en danger : une autre fois, comme Pompée portait un bandeau de linge autour de sa jambe malade, le même fou, dans son scurrile langage, osa dire qu’il n’avait fait que déplacer son diadème[35]. Un autre jour, le consulaire Lentulus Marcellinus se voyait applaudir par la foule. Usez, usez toujours, s’écria-t-il, de ce droit de proclamer votre pensée, puisqu’on vous le laisse encore ! Enfin, quand Crassus allait partir pour sa province syrienne, le tribun du peuple, Gaius Ateius Capito[36] le voua publiquement aux dieux infernaux selon la formule des imprécations religieuses. Après tout, ce n’était là que démonstrations vaines d’une minorité ulcérée : pourtant, si mince que fut le parti, il avait son importance en ce qu’il donnait aliment et issue au ferment de l’opposition républicaine ; en ce que parfois aussi il entraînait à des mesures hostiles au triumvirat la majorité des sénateurs, au fond animée du même esprit. Celle-ci, en effet, dans l’occasion et dans les questions de moindre intérêt, cédait au besoin de soulager ses. rancunes ; et à la façon des serviles mécontents qui se sentent impuissants contre les forts, elle assouvissait sa rage sur le chétif ennemi. L’heure s’y prêtait-elle, aussitôt elle donnait le croc-en-jambe aux instruments du triumvirat ; c’est ainsi qu’un jour Gabinius se voit refuser les supplications qu’il réclame (698 [-56])[37] : une autre fois, Pison est rappelé de sa province[38] : ainsi les sénateurs prennent et gardent le deuil, quand un tribun du peuple, Gaius Caton, met obstacle aux élections pour 699 [-55], jusqu’à la sortie de charge de Marcellinus, le consul constitutionnel[39]. Et Cicéron lui-même, si humble qu’il se montre devant la personne des triumvirs, ose publier contre le beau-père de César une brochure à la fois venimeuse et d’un goût détestable[40]. Mais toutes ces velléités opposantes de la part de la majorité sénatoriale, mais cette résistance stérile de la minorité, n’aboutissent qu’à mieux faire voir que si jadis le pouvoir a pu passer des mains du peuple aux mains du Sénat, il est allé aujourd’hui du Sénat aux triumvirs. La curie n’est plus guère que le Conseil d’État d’une monarchie, en même temps qu’elle est encore le réceptacle de tous les éléments antimonarchiques. Nul ne vaut en dehors des triumvirs ! s’écrient les partisans du gouvernement déchu : nous avons des maîtres tout-puissants, et qui prennent soin que nul n’en ignore : la république entière est transformée et obéit à des maîtres : notre génération ne verra pas de retour de fortune[41]. Bref, on ne vit plus en république ; on est sous le régime du pouvoir absolu. Toutefois, pendant que les triumvirs, dans la conduite de
l’État n’avaient devant eux que la loi de leur bon plaisir, il restait encore
dans le domaine de la politique un terrain en quelque sorte réservé, à la
fois plus facile à défendre et de plus difficile conquête, je veux parler des
élections périodiques et des tribunaux. Ces derniers, alors même qu’ils ne
relèvent pas directement de la politique, n’en subissent pas moins
d’ordinaire (et tel
était le cas, surtout, à Rome) l’influence de l’esprit qui prédomine
dans la constitution : le fait est patent par lui-même. Quant aux élections
des magistratures, à tous égards et aux termes de la loi, elles ressortaient
bien aussi du pouvoir gouvernant. Néanmoins, comme en ces temps, le pouvoir
était aux mains de magistrats d’exception, ou même d’hommes sans titre
régulier ; comme les hauts fonctionnaires voulus par la constitution, dès
qu’ils appartenaient à l’opposition antimonarchique, n’exerçaient plus
d’action sensible sur la machine du Gouvernement, on les vit descendre peu à
peu au rôle de simples figurants, les plus énergiques d’entre eux se
qualifiant eux-mêmes, et à juste titre, du nom de nullités impuissantes ! Et leur élection
même ne valait guère que comme démonstration. C’était donc dans les élections
et les procès criminels que, chassés de toutes les grandes positions du champ
de bataille, les constitutionnels tentaient encore de continuer la lutte. Là
aussi, les triumvirs n’épargnaient nul effort pour sortir vainqueurs. Déjà, à
Lucques, en ce qui touche les magistratures ; ils avaient dressé de commun
accord leurs listes de candidatures pour les années suivantes : tous les
moyens leur furent bons pour les faire réussir. Et d’abord, pendant
l’agitation électorale, ils répandirent l’or à profusion. Chaque année, les
soldats des armées de César et de Pompée arrivèrent en foule à Rome, munis de
permissions d’absence, et prenant part au vote. César se tenait en personne
dans Les tribunaux jurés ne suscitaient pas aux Triumvirs de moindres difficultés. Composés comme ils l’étaient alors, la classe moyenne y avait voix prépondérante à côté de la noblesse sénatoriale, qui, là aussi, se faisait compter. En 699 [55 av. J.-C.], une loi nouvelle, sur la motion de Pompée, porte à un taux élevé le cens du jury[44]. La chose vaut d’être remarquée. C’était, en effet, dans l’ordre moyen que se concentrait l’esprit d’opposition ; et dans les tribunaux, comme ailleurs, la haute finance se montrait plus souple et plus accessible. Néanmoins le parti républicain y avait encore un pied n’osant s’attaquer à la personne même des chefs, ils poursuivaient leurs principaux agents de leurs infatigables accusations politiques. Et cette guerre de procès était d’autant plus vive, que selon l’antique usagé l’accusation était mue par déjeunes Sénatoriaux. Naturellement on trouvait chez, ceux-ci, plus que chez les hommes d’âge mûr de,leur caste, la passion républicaine, la verdeur du talent, et l’audace agressive. Cependant les tribunaux n’étaient point libres : les Triumvirs fronçaient-ils le sourcil, pas plus que le Sénat, ils n’auraient osé désobéir. L’opposition n’avait pas d’adversaires contre qui elle se montrât plus acharnée que contre Vatinius. Sa haine furieuse était presque proverbiale envers ce familier de César, le plus téméraire de beaucoup entre tous et aussi le plus insignifiant : mais le maître parla et l’acquittement s’en suivit dans tous les procès qui lui étaient suscités. Cependant quand l’accusation avait pour organe les Gaius Licinius Calvus[45], les Gaius Asinius Pollion[46], puissamment armés de l’épée de la dialectique et du fouet de la moquerie, elle ne laissait pas que de toucher le but, alors même qu’elle n’avait pas réussi : enfin le partie compta quelque succès. Ceux qui succombèrent n’étaient, pour la plupart, que d’obscurs subalternes : un jour, pourtant, on vint à bout de l’un des plus puissants et aussi des plus odieux parmi les acolytes de César, j’entends parler du consulaire Gabinius. En lui, l’aristocratie voyait un ennemi irréconciliable : elle ne lui pardonnait ni sa loi sur le commandement de l’expédition contre les pirates, ni son manque d’égards pour le Sénat durant son proconsulat de Syrie. Les financiers lui en voulaient. En Syrie aussi, il avait osé prendre en main les intérêts des provinciaux : enfin Crassus lui gardait rancune pour sa lenteur à lui remettre sa province (infra, ch. IX). Contre tant d’ennemis, il ne lui restait qu’un appui, Pompée ; et Pompée lui-même avait cent raisons de défendre, coûte que coûte, le plus capable, le plus hardi, le plus fidèle de ses lieutenants. Mais dans cette occasion, comme en toute autre, il ne savait point se servir de sa puissance et patronner ses clients ainsi que César faisait les siens. Les juges (fin de 700 [-54]), déclarèrent Gabinius coupable de concussion et le condamnèrent à l’exil[47]. Ainsi, dans les élections, et devant la justice réglée, les Triumvirs étaient parfois battus. Les éléments influents y laissant sur eux moins de prise, échappaient à la corruption et à la peur mieux que les- organes directs du gouvernement et de l’administration. Dans les élections surtout, les Triumvirs avaient affaire aux résistances persistantes d’une oligarchie exclusive, concentrée dans ses coteries, dont on n’est pas maître le moins du monde pour l’avoir jetée à bas du pouvoir, qu’il est enfin d’autant plus difficile de briser qu’elle agit plus cachée. Et dans les tribunaux du jury principalement, ils avaient affaire au mauvais vouloir des classes moyennes contre le nouveau régime monarchique, mauvais vouloir amenant mille embarras, et qu’il ne leur était pas davantage possible de détruire. De là, cette série dé défaites essuyées sur l’un et l’autre terrain : mais, je le répète, les victoires électorales de l’opposition n’avaient d’importance qu’à titre de démonstrations, les Triumvirs ayant les moyens, et ne manquant pas d’en user aussitôt, d’annuler tout fonctionnaire mal pensant. Les verdicts hostiles, au contraire, leur portaient des coups sensibles en leur enlevant d’utiles auxiliaires. En résumé, ils ne pouvaient ni se débarrasser des élections et des jurys, ni les dominer suffisamment ; et, pour gênée et comprimée qu’elle y fût encore, l’opposition ne laissait pas que d’y soutenir le champ. L’opposition avait un autre refuge d’où il fallait renoncer à la débusquer, et elle s’y portait avec d’autant plus d’ardeur qu’elle était plus complètement chassée de ses diverses positions purement politiques. Je veux parler de la littérature. Déjà, devant les prétoires, les manifestations étaient, à vrai dire et -avant tout, littéraires ; et les plaidoyers des avocats, régulièrement publiés, circulaient en feuilles à la main et traitaient des affaires du jour. Plus rapides et plus acérés encore volaient les traits lancés par les poètes. La jeunesse alerte et brillante de la haute aristocratie, et, plus énergiques que celle-ci peut-être, les beaux esprits appartenant à la classe moyenne des villes de l’intérieur, tous, à l’envi, et non sans succès, menaient une rude guerre de pamphlets et d’épigrammes. Au premier rang combattaient ensemble Gaius Licinius Calvus, noble et fis de sénateur (672-706 [82-48 av. J.-C.]), redouté pour ses discours, ses pamphlets et ses vers agiles, et les deux autres municipaux de Crémone et de Vérone, Marcus Furius Bibaculus[48] (652-691 [-102/-63]), et Quintus Valerius Catullus (667 vers 700 [-87/-54]), dont les élégantes et mordantes épigrammes couraient. par toute l’Italie, décochées comme des flèches, et frappaient droit au visage. Bref, toute oeuvre littéraire, dans ces années, revêt un vif cachet d’opposition. La colère et le mépris s’y donnent carrière contre le grand César, l’imperator unique ; contre l’aimable beau-père et l’aimable gendre, qui ruinent l’univers, et pourquoi ? Pour donner à leurs ignobles favoris l’occasion de parader dans les rues de Rome avec les dépouilles du Celte aux longs cheveux, de mener festins et vie de roi avec le butin rapporté des îles lointaines de l’Occident, ou de s’en venir, rivaux d’amour et payant en pluie d’or, voler leurs amantes aux honnêtes jeunes gens de Rome ! Dans les poésies de Catulle[49], et dans les autres débris de la littérature du temps, on retrouve l’accent primesautier de ces haines vigoureuses, personnelles et politiques : on y sent frémir la passion républicaine à l’agonie, se complaisant jusque dans ses fureurs dernières, dans son désespoir qui déborde, et parlant encore, mais moins puissamment, je le concède, le langage des Aristophane et des Démosthène ! Du moins, le plus intelligent des Triumvirs reconnaissait que, si peu à dédaigner que fût l’opposition des lettrés, il n’y avait pas à songer à la briser sous les coups de la force. Il aima mieux, autant qu’il était en son pouvoir, tenter de ramener à lui les principaux d’entre eux. Cicéron, le premier, devait en grande partie à son renom d’écrivain les attentions bienveillantes que. lui prodiguait César. Une autre fois, mettant à profit la connaissance qu’il avait faite à Vérone du père de Catulle[50], le proconsul des Gaules ne dédaignait pas de recourir à son intermédiaire pour conclure la paix avec le fils : on vit même, le puissant imperator, oublieux de tant de sarcasmes amers et d’injures directes, accabler le jeune poète des plus flatteuses distinctions. Bien plus, il voulut, esprit original entre tous, suivre jusque sur leur propre terrain les littérateurs, ses ennemis : il publia à titre de défense indirecte contre leurs multiples attaques, le récit détaillé de la guerre des Gaules, affectant la simplicité la plus curieuse de la forme, et exposant aux regards de tous les motifs nécessaires et la régularité constitutionnelle de ses opérations militaires[51] : mais il n’est que la liberté, la liberté seule, quoi qu’on fasse ou qu’on tente, qui sache susciter les poètes et leurs brillantes créations : seule, elle enflamme les riches et vives natures : seule enfin elle anime de son dernier souffle de vie jusqu’aux plus pauvres caricatures des pamphlétaires. Donc, tous les éléments littéraires, toutes les inspirations fortes étaient et restaient antimonarchiques ; et s’il fût donné à César de s’essayer, sans faillir, dans le champ clos des lettres, c’est qu’il avait, lui aussi, devant les yeux, le rêve grandiose d’une société libre, ce rêve dont l’accomplissement ne se pouvait confier ni â ses adversaires ni â ses partisans. Résumons. Dans le domaine des lettres les Républicains étaient maîtres absolus tout autant que les Triumvirs dans la politique pratique et courante[52]. Il devenait pourtant nécessaire d’user de rigueur envers cette opposition, audacieuse et incommode, si impuissante qu’elle fût. La condamnation de Gabinius donna, paraît-il, le signal. Les Triumvirs s’entendirent pour constituer une dictature temporaire : la dictature leur permettait toutes les mesures de coercition contre les élections et les tribunaux. Comme Pompée avait alors la haute main sur les affaires de Rome et d’Italie, c’était aussi à lui qu’était remise l’exécution du plan projeté. Il y apporta naturellement sa lenteur indécise et inactive et son étonnant mutisme, alors même qu’il avait et la volonté et le pouvoir de dicter la loi. Déjà, dans le Sénat, vers la fin de l’an 700 [54 av. J.-C.], par d’autres bouches que la sienne, il s’était fait plus d’une allusion à la prochaine dictature[53]. Les triumvirs n’avaient-ils pas un prétexte spécieux à mettre en avant ? Les clubs, les bandes ne remplissaient-ils pas-la capitale, pesant sur les élections et les jurés par la corruption et la plus déplorable violence, et organisant l’émeute en permanence ? De tels excès semblaient justifier les mesures exceptionnelles concertées entre les coalisés. Mais, d’autre part, pendant que le futur Dictateur se refusait en apparence à une demande nette et claire de pouvoirs, la majorité servile se refusait aussi à l’offrir. Vint l’agitation sans exemple des élections consulaires pour 701 [-53] : il s’y commit les plus tristes excès. Retardé, pendant toute une année, au-delà du terme légal, le vote ne put avoir lieu qu’en juillet 701 [-53], après sept mois d’interrègne. Pompée avait enfin l’occasion tant souhaitée de se prononcer, au sein de la curie, sur l’opportunité de la dictature, ce moyen unique de trancher le noeud, sinon de le dénouer : cette fois encore il ne laissa pas tomber le mot décisif. Peut-être même se serait-il tu longtemps encore si, aux élections consulaires pour 702 [-52], les candidats triumviraux, Quintus Metellus Scipion[54] et Publius Plautius Hypsæus[55], tous deux lui tenant de près, et entièrement dévoués, n’avaient pas eu pour concurrent. dans la lice, Titus Annius Milon, l’un des plus ardents meneurs de l’opposition. Milon était doué du courage physique : il avait un certain talent d’intrigue, il savait faire des dettes. Naturellement riche d’audace, et d’une audace accrue par l’éducation même, il s’était conquis un nom parmi les chevaliers d’industrie de la politique du jour. Après Clodius, il était l’homme le plus réputé du métier ; par conséquent, entre eux, il y avait rivalité, haine à mort[56]. Les triumvirs ayant acheté cet Achille de la rue, par permission ex-presse il jouait à l’ultra démocrate. Aussitôt, l’Hector de l’autre camp de se faire le champion de l’aristocratie. L’opposition républicaine était de force aujourd’hui à
s’allier avec Catilina lui-même, si Catilina ressuscitant s’était tourné vers
elle. Elle avoue donc Milon pour son héros dans toutes les échauffourées du
Forum. Et de fait, les quelques succès qu’elle remporte sur ce champ de
bataille, elle les doit à Milon et à sa bande de gladiateurs savamment
dressés. C’est alors que Caton et les siens se remettent à l’œuvre et
poussent la candidature de cet homme : Cicéron lui-même ne peut pas ne pas
parler pour l’ennemi de son ennemi, pour celui qui, durant de longues années,
a pris sa défense. Comme Milon d’ailleurs, pour assurer son élection,
n’épargnait ni l’or ni la voie de fait, son succès paraissait assuré. Sa
nomination n’eût point été seulement une nouvelle et sensible défaite pour
les triumvirs, elle aurait aussi été un grave danger. Comment croire que le
hardi partisan, promu consul, se laissât facilement annuler, à l’exemple de
Domitius et des autres personnages de l’opposition honnête ? Il arriva sur
ces entrefaites, qu’Achille et Hector se rencontrèrent par hasard hors de la
ville, sur la voie Appienne : la bataille s’engagea entre leurs bandes ; et
Clodius blessé d’un coup de sabre à l’épaule, se réfugia dans une maison
voisine. Tout cela s’était fait sans l’ordre de Milon : mais les choses étant
à ce point, et l’orage ayant tant fait que d’éclater, achever le crime lui
sembla plus profitable et moins dangereux qu’un crime à demi perpétré. Il
expédia donc ses gens qui tirèrent Clodius dehors et le massacrèrent (13 janvier 702 [52 av.
J.-C.]). Aussitôt, les autres coureurs de rue du parti, les
tribuns du peuple Titus Munatius Plancus[57], Quintus
Pompeius Rufus[58], et Gaius
Sallustius Crispus[59], saisissent dans
cette échauffourée l’excellente occasion qui s’offre : ils veulent faire
écarter ; au profit de leurs patrons, la candidature hostile de Milon, et
porter enfin Pompée à la dictature. La lie du peuple, affranchis et esclaves,
en perdant Clodius, avaient perdu un protecteur et un émancipateur futur.
Rien de plus aisé, en pareille occurrence, que de susciter l’émeute dont on
avait besoin. On expose solennellement le cadavre« ensanglanté sur la tribune
aux harangues ; on tient auprès force discours de circonstance, et aussitôt
se fait l’explosion. Pour bûcher du sauveur du peuple, on a choisi Une fois en possession légale de la toute-puissance, Pompée se mit à l’œuvre, et agit de vigueur contre le parti républicain qui dominait dans, les clubs et parmi les Jurés. Il renforce la discipline électorale à deux reprises, par une loi spéciale, et par une autre loi encore contre la brigue : celle-ci ayant effet rétroactif à l’égard de toutes les infractions commises depuis 684 [70 av. J.-C.], les peines anciennes sont de même aggravées[65]. En vertu d’une mesure plus importante encore, il est réglé que les Provinces, ce département de beaucoup le plus étendu et le plus rémunératoire des fonctions publiques, ne seront plus données aux consuls et aux préteurs, à l’échéance immédiate de leurs charges, mais seulement après un intervalle écoulé de cinq années. Il va de soi que l’organisation nouvelle n’entrera en vigueur que dans quatre ans ; que jusque-là il sera pourvu aux gouvernements divers par des sénatus-consultes statuant pour l’intérim[66]. On mettait tout dans la main de l’homme ou de la faction. à laquelle obéissait le Sénat lui-même. Les commissions des juges-jurés restèrent ce«qu’elles étaient : pourtant on édicta certaines restrictions au droit de récusation, et ce qui peut-être avait une gravité plus. grande, On ne laissa plus libre carrière à la parole dans les cours de justice les avocats, quant à leur nombre dans chaque cause, les plaidoiries, quant à la durée, étaient limités désormais à un maximum fixe. L’usage avait insensiblement prévalu d’amener à l’appui de l’accusé, en sus des témoins sur, le fait, des témoins sur sa bonne renommée, des laudateurs [laudatores] : cette pratique mauvaise fut supprimée[67]. Ensuite, le Sénat, toujours obéissant, décréta, sur un signe de Pompée, que la patrie avait été mise en danger par la rixe sanglante de la voie Appienne ; et en vertu d’une loi extraordinaire on institua une commission spéciale à l’effet de procéder contre tous les. crimes se rattachant à cette affaire : les membres de cette commission devaient être directement nommés par Pompée. Enfin, on tenta de rendre à la censure une efficacité sérieuse, et de purger d’une foule de gens indignes le corps civique aujourd’hui abandonné au désordre et à la corruption. Toutes ces mesures se votaient sous la menace du sabre. Le Sénat ayant déclaré, comme on l’a vu, que la patrie était en danger, Pompée appela sous les armes tous les contingents des levées italiques, et les reçut à serment et à hommage absolus : puis il plaça provisoirement garnison suffisante au Capitole, faisant mine d’agir par la force au premier mouvement que tenterait l’opposition. Pendant le procès contre les meurtriers de Clodius, il aposta même des soldats, chose insolite et inouïe, autour des gradins des juges[68]. La résurrection de la censure avorta, nul ne se rencontrant parmi les serviles de la majorité sénatoriale qui se sentît assez de courage ou d’autorité pour oser se porter candidat à une telle charge. Par contre, les juges jurés condamnèrent Milon (8 avril 702 [62 av. J.-C.])[69] ; et la tentative de candidature consulaire de Caton pour 703 [-61], restait sans résultat |