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Sortons enfin des sphères étroites et monotones de
l’égoïsme politique, qui n’a mené ses combats que dans la Curie ou dans les rues de
la capitale. L’histoire, dans sa marche, nous conduit vers un monde où
s’agitent d’autres et plus importantes questions que celle de savoir si le
premier monarque de Rome s’appellera Gnæus, Gaius ou Marcus. Il nous sera
permis sans doute, au seuil d’événements. dont les conséquences pèsent encore
sur les destinées du monde, de jeter autour de nous les -yeux, et de
retracer, comme en un tableau d’ensemble, les éléments et les rapports au
milieu desquels se placent la conquête par les Romains du territoire de la France actuelle, et leurs
premiers contacts avec les habitants de, l’Allemagne et de la Grande-Bretagne.
En vertu de la loi qui veut que tout peuple constitué
politiquement absorbe un jour les peuples voisins restés à l’état de minorité
sociale, et que toute nation civilisée s’assimile celles intellectuellement
placées au-dessous d’elle, en vertu d’une loi universelle, et je dirai
presque, physique, comme est celle de la gravité, les Italiens, le seul des
peuples de l’antiquité qui ait su allier le progrès politique et la
civilisation morale, cette dernière encore, à l’extérieur, dans une mesure
tout imparfaite, les Italiens étaient appelés à s’assujettir tous les États
grecs orientaux, devenus mûrs pour la ruine, et à refouler par leurs colons
et émigrants toutes les tribus incultes de l’ouest, Libyens, Ibères, Celtes
et Germains. De même et à pareil droit, l’Angleterre s’est asservie en Asie
une civilisation sœur, politiquement impuissante : de même en Amérique, en
Australie, elle a marqué, anobli d’immenses contrées à l’empreinte de sa
nationalité : de même elle les marque et anoblit tous les jours. L’unité
italienne, condition préalable de la grande mission de Rome, avait été
l’œuvre de son aristocratie : mais l’aristocratie s’était arrêtée en deçà de
la ligne, ne voyant dans les conquêtes extra italiques ou qu’un mal
nécessaire, ou que des possessions payant rente à l’État, placées d’ailleurs
hors de lui. Ce sera l’impérissable gloire de la démocratie, où, si l’on aime
mieux, de la monarchie romaine (toutes deux se confondent en une seule) d’avoir vu clairement
les destinées plus hautes de Rome, et de les avoir puissamment accomplies. Ce
qu’avait préparé l’irrésistible puissance des choses, quand malgré lui-même
le Sénat posait les bases de l’empire futur de la République et dans
l’est et dans l’ouest, ce qu’avait compris d’instinct l’émigration romaine
dans les provinces, vraie plaie d’Égypte là où elle s’imposait, mais en
Occident l’utile pionnier d’une culture meilleure, Gaius Gracchus, père de la
démocratie, l’avait d’abord reconnu et tenté en homme d’État aux vues nettes
et sûres. Il y eut deux grandes pensées dans la politique nouvelle : réunir,
dans l’empire Romain, tout ce qui était hellénique, coloniser tout ce qui ne
l’était pas. Ces deux pensées, dès les temps des Gracques, elles entrèrent
dans la pratique par l’incorporation du royaume d’Attale, et par les
conquêtes de Flaccus au-delà des Alpes : mais bientôt la réaction victorieuse
les délaissa. L’État romain demeura une masse confuse de territoires, sans
occupation intense, sans limites appropriées : l’Espagne, les provinces
gréco-asiatiques étaient séparées de la métropole par de vastes pays à peine
assujettis sur l’étroite bordure dès côtes : sur la rive septentrionale d’Afrique,
Carthage et Cyrène formaient comme des îlots : en Espagne de vastes contrées,
soi-disant soumises, n’étaient sujettes que de nom. Cependant rien ne se fit
du chef de la République
en vue de s’arrondir et de se concentrer : puis enfin, la décadence du système
naval laissa se briser le dernier lien entre des établissements
respectivement éloignés. Dès qu’elle put relever la tête, la démocratie
voulut reprendre aussi les idées de Gracchus et sa politique extérieure:.
Marius s’en fit ouvertement l’adepte : mais lé gouvernail ne demeura pas
longtemps dans les mains du parti, et tout s’arrêta à de simples projets. Ce
n’est qu’après la chute des institutions de Sylla, en 684 [70 a. J.-C.],
qu’on voit les démocrates décidément maîtres du pouvoir. Aussitôt il se fait
un grand revirement dans la politique. La domination de Rome sur la Méditerranée est
rétablie, question de vie ou de mort pour un état tel que l’État romain. A
l’est, l’annexion des territoires pontiques et syriens\ assure la frontière
de l’Euphrate. A l’ouest et au nord, par delà des Alpes, il restait encore à
achever l’empire et son territoire : il y avait là, des contrées nouvelles et
vierges à gagner à la civilisation hellénique, à l’influence encore vivace de
la race italienne. On commettrait plus qu’une erreur, on serait coupable
d’attentat contre l’esprit saint et puissant de l’histoire, si l’on ne
voulait voir dans les Gaules qu’un terrain de manœuvre où César aurait exercé
ses légions, en vue de la prochaine guerre civile. En soumettant l’Occident,
César, je ne le nie pas, conquérait les moyens pour son but final ; et
ses guerres transalpines ont été le fondement de sa puissance ultérieure :
encore est-ce le privilège des grands génies de la politique, que chez eux
les moyens soient aussi le but. Pour faire vaincre son parti il fallait à
César le pouvoir militaire, mais, il n’a point conquis la Gaule en homme de parti.
C’était pour Rome, une nécessité politique que de marcher sans délai au-delà
des Alpes, que de prendre les devants sur l’invasion à toute heure menaçante
des Germains, et planter là la digue qui assurerait la paix du monde. Grand
et glorieux motif d’action, certes ! Et pourtant ce motif ne fut ni le plus
grand ni le plus décisif parmi ceux qui conduisaient César dans les Gaules. Jadis
quand la vieille patrie, devenue trop étroite pour le peuple, avait couru
risque de dépérissement, le Sénat, embrassant l’Italie. dans sa politique de
conquêtes, avait sauvé la République. Aujourd’hui, la’ patrie italienne
était trop étroite à son tour ; et l’État souffrait du même malaise
social, malaise cent fois plus grand, eu égard à la grandeur de l’empire. Ce
fut une pensée de génie, un grandiose espoir, qui firent passer les Alpes à
César, la pensée et la confiance qu’il y gagnerait pour ses concitoyens une
nouvelle patrie, cette fois sans limites, et qu’il régénérerait aussi l’État,
en lui donnant une plus vaste base.
Déjà, pour être juste, il faut ranger parmi les
entreprises tendant à la soumission de l’Occident, la campagne de César dans
l’Espagne ultérieure, en l’an 693 [61 av. J.-C.]. Depuis bien longtemps la péninsule
espagnole. obéissait à Rome : néanmoins, même après l’expédition de Decimus
Brutus contre les Galléciens, la côte occidentale était restée, à vrai dire,
indépendante : les Romains n’avaient pas non plus mis le pied sur la côte du
Nord : enfin les pays soumis étaient exposés tous les jours à des incursions
parties de ces régions, et qui tenaient comme en échec la civilisation
romaine. L’expédition de César vers les côtes de l’Ouest eut pour objet de
mettre fin à cette situation. Franchissant la chaîne des monts Herminiens
qui délimite le Tage au Nord (Sierra de Estrella), il avait battu les indigènes, les
avait établis dans la plaine, et dompté le pays sur les deux rives du Douro :
puis arrivé à la pointe nord occidentale de la péninsule, et s’aidant de la
flotte appelée de Gadès, il avait pris la ville de Brigantium (la Corogne).
Les riverains de l’océan Atlantique, Lusitaniens et Galléciens, avaient dû
reconnaître la suprématie de Rome : pendant ce temps le vainqueur prenait
soin de réduire le tribut à payer à la République ; et en organisant les communes
pour le mieux de leurs intérêts économiques, il faisait meilleure aussi la
condition des sujets. Dès son début dans la carrière administrative et
militaire, le grand général et le grand homme d’État déploie les talents,
éclatants et les vastes desseins par lesquels il se signalera plus tard sur
un plus grand théâtre. Pourtant son influence sur les destinées de l’Espagne
ne fut que d’un jour. Il ne fit que passer pour marquer la contrée d’une plus
durable empreinte, il eût fallu, sur ces peuples ayant leur nationalité et
leur nature propres, l’action longue, persistante et forte d’un grand homme[1].
Un rôle plus important dans le mouvement de la
civilisation romaine occidentale était réservé au pays qu’enferment les
Pyrénées et le Rhin, la
Méditerranée et l’océan Atlantique, et qui depuis l’ère
d’Auguste a gardé le nom de Terre des Celtes, ou plutôt de Région
des Gaules : quoique parlant à la rigueur, la Celtique tantôt soit
plus étroite, et tantôt s’étende beaucoup au-delà de ces limites ; et
quoique jamais il ne s’y soit constitué d’unité nationale ou même d’unité
politique, avant Auguste. Aussi n’est-ce point chose aisée que d’en esquisser
clairement le tableau, tant elle offrait d’éléments hétérogènes, quand César,
en 696 [58 av.
J.-C.], y mit le pied.
Dans la partie voisine de la Méditerranée, qui
comprenait à peu près tout le Languedoc actuel, à l’ouest du Rhône, et à
l’est, le Dauphiné et la
Provence, partie devenue province romaine depuis soixante
ans, les armes de la
République ne s’étaient guère reposées depuis l’ouragan de
la guerre cimbrique. En 664 [90 av. J.-C.], Gaius Cælius avait bataillé
autour d’Aquæ Sextiæ avec les Salyes : en 674 [-80], Gaius
Flaccus, en marche pour l’Espagne, avait eu maille à partir avec d’autres
tribus. Au temps des guerres de Sertorius, le proconsul Lucius Manlius,
ayant couru au secours de ses collègues au-delà des Pyrénées, s’en revint
après sa défaite d’Ilerda (Lérida), et sur sa route (vers 676 [-78]), essuya un nouvel
échec de la part des Aquitains, peuple limitrophe de la province, à l’ouest.
Ce désastre amena, paraît-il, une révolte générale’ dans la province
elle-même, des Pyrénées au Rhône, peut-être aussi du Rhône aux Alpes. Pompée
eut à son tour à se frayer son passage l’épée à la main, au milieu. de la Gaule en armes. En
punition de leur révolte il donna les Marches des Volces-Arécomiques
et des Helviens (départements
du Gard et de l’Ardèche) aux fidèles Massaliotes : le
prétorien Manius Fonteius eut à pourvoir à l’exécution de la sentence (678-680 [-76/-74]).
Il ramena le calme dans le pays, en domptant les Voconces (département de la Drôme), en
défendant Massalie contre les insurgés qui l’assaillaient, et en dégageant
Narbonne, la capitale romaine, pareillement investie. Cependant la paix ne
pouvait longtemps durer. Ces peuples étaient à bout : ils avaient part aux
misères de la guerre d’Espagne : ils subissaient mille exactions officielles
ou non officielles du fait des Romains : aussi la province Gauloise
était-elle profondément troublée. Le canton des Allobroges, le pays le plus
éloigné de Narbonne fermentait et s’agitait : témoin, la paix qu’y rétablit Gaius Pison en 688 [-66],
témoins, les envoyés Allobroges et leur attitude, à Rome, dans l’affaire du
complot des anarchistes[2] (691 [-63]).
Les choses en vinrent bientôt à l’insurrection générale. Catugnat,
chef des Allobroges durant cette guerre de désespoir, combattit non sans
succès : mais, un jour, près de Solonium[3] il fut écrasé,
luttant glorieusement, par le propréteur Gaius Pomptinus.
Après tant de combats, les. frontières de la province
n’avaient point été beaucoup reculées[4] : Lugdunum
des Convènes (L. Convenarum) où Pompée avait établi
les débris de l’armée de Sertorius, Toulouse, Vienne et Genève restaient,
comme avant, ries points extrêmes des possessions romaines à l’ouest et au
nord. Quoi qu’il en soit, chaque jour l’importance de la province des Gaules
allait grandissant pour Rome. Un magnifique climat, analogue à celui des pays
cisalpins : une terre féconde, en arrière un grand et riche territoire
favorable au commerce, et lui ouvrant de sûres. routes jusque dans, l’île de
Bretagne, enfin des communications commodes par terre et par mer avec la
métropole, tout donnait à la
Gaule méridionale une valeur économique immense par rapport
à l’Italie, une valeur que tant d’autres établissements, fondés depuis des
siècles, ceux d’Espagne, par exemple, n’avaient jamais su atteindre ; et
de même que les naufragés politiques de ces temps allaient de préférence
chercher asile à Massalie, où ils retrouvaient la culture et le luxe
italiens, de même les émigrants volontaires allaient chaque jour en nombre
plus grand s’établir sur les bords du Rhône et de la Garonne. La province de Gaule, ainsi s’exprime un auteur qui
la décrit, dix ans avant l’arrivée de César, regorge
de négociants : les citoyens romains y sont en foule. Point de Gaulois, qui
fasse d’affaires autrement que par l’intermédiaire d’un Romain ; et
l’obole qui passe d’une, main dans l’autre a d’abord figuré sur les registres
du marchand de Rome ! Ailleurs le même écrivain ajoute qu’en sus des
colons de Narbonne, on rencontrait en foule dans la Gaule des cultivateurs et
des éleveurs italiens : mais, il ne faut point l’oublier, la majeure partie
des terres possédées, par les Romains dans la province, comme naguère la
plupart des domaines anglais dans l’Amérique du Nord, appartenaient à des
nobles vivant, dans la mère patrie : ces laboureurs et ces éleveurs n’étaient
d’ordinaire que des régisseurs, des esclaves ou des affranchis. Quoi qu’il en
soit, à de tels contacts la civilisation et les mœurs romaines gagnaient
rapidement sur les indigènes. Pour les Gaulois l’agriculture avait peu
d’attrait : leurs nouveaux maîtres les forcèrent de changer l’épée contre la
charrue ; et très vraisemblablement la résistance exaspérée des
Allobroges eut en partie pour cause les règlements nouveaux qui leur étaient
imposés. Déjà, dans les temps plus anciens, l’Hellénisme avait pénétré dans la Gaule : des éléments
moraux meilleurs, l’impulsion donnée à la culture de la vigne et de
l’olivier, la pratique de l’écriture[5], et la
fabrication des monnaies provenaient de Massalie. Les Romains d’ailleurs
n’étouffèrent pas ces germes venus de la Grèce. Par eux,
Massalie grandit en influence, loin d’y perdre : et plus tard, sous la
domination de Rome, on voyait dans les cantons gaulois des médecins, et des
rhéteurs grecs défrayés des deniers publics. D’une autre part, l’hellénisme,
dans la Gaule
méridionale, reçut des Romains, cela va de soi, le même caractère qu’en
Italie : la civilisation grecque pure céda le pas à la culture mélangée
Gréco-latine, qui bientôt y compta par milliers ses disciples. Si les Gaulois
à braies [G. braccata] — ainsi l’on appelait les
peuplades Transalpines du sud, par opposition aux Gaulois à toge [G. togata] de l’Italie du Nord —, n’étaient point
encore entièrement façonnés à la
Romaine ; ils se distinguaient néanmoins beaucoup des Gaulois
chevelus [G. comata] et restés libres des régions
septentrionales de la terre des Celtes. Leur rudesse, à demi dégrossie, leur
latin barbare, prêtait sans doute à la moquerie ; et quiconque était
suspect de sang mêlé gaulois, s’entendait reprocher souvent ses parents portant braies. Il n’en est pas
moins vrai qu’à l’aide de leur mauvais latin les Allobroges, venus du fond de
la province Romaine, savaient entrer en affaires avec les magistrats envoyés.
d’Italie, et déposer comme témoins, sans trucheman, devant les tribunaux de
Rome. En résumé, tandis que la population celtique et ligure de ces contrées
était en voie de se dénationaliser ; tandis qu’elle s’affaissait et se
flétrissait sous une oppression politique et économique, intolérable et dont
témoignent ses révoltes désespérées, parallèlement à l’effacement des
indigènes s’avançait la civilisation haute et féconde de l’Italie
contemporaine. Aquæ Sextiæ, et Narbonne plus encore, étaient des
villes, importantes qu’on pouvait nommer à côté de Bénévent et de
Capoue ; et Massalie, la cité bien ordonnée, libre, guerrière et
puissante entre toutes les cités grecques dans la dépendance de Rome,
florissait sous sa constitution strictement aristocratique, modèle souvent
vanté dans Rome même par les conservateurs. En possession d’un vaste
territoire plusieurs fois agrandi par les Romains, et d’un commerce étendu,
elle tenait auprès des villes latines de la Transalpine le rang
que Rhegium et Naples occupaient, elles aussi, auprès des cités de Capoue et
de Bénévent.
Tout autre était le tableau, dès que l’on avait franchi la
frontière romaine. Là, au nord des Cévennes, la grande nation celtique, à
demi étouffée dans le sud sous l’immigration italienne, se mouvait inviolée
dans sa liberté. Nous ne la rencontrons pas pour la première fois : déjà sur
le Tibre, sur le Pô, dans les montagnes de Castille et de Carinthie, et même
jusqu’au fond de l’Asie-Mineure, les Italiens s’étaient heurtés aux rejetons
et aux avant-gardes de l’immense peuple : ce fut au nord des Cévennes que les
Romains s’attaquèrent enfin au massif et au tronc principal. Lors de leur
établissement dans l’Europe centrale, les Celtes s’étaient répandus dans les
riches vallées et sur les joyeuses collines de la France actuelle, les
régions occidentales de l’Allemagne et de la Suisse y comprises. De là
ils avaient occupé toute la partie sud de l’Angleterre, peut-être même toute la Grande-Bretagne
et l’Irlande[6].
C’est dans ces régions, continentales et insulaires qu’ils avaient, plus que
partout ailleurs, étendu le réseau vaste et serré de leurs cent peuples. En
dépit des diversités du langage et des mœurs, qui sur un aussi grand
territoire ne pouvaient pas ne pas exister, les relations mutuelles, le
sentiment inné de la communauté nationale reliait entre elles toutes les
tribus, depuis le Rhône et la
Garonne jusqu’au Rhin et à la Tamise. Les Celtes
d’Espagne, ceux de l’Autriche actuelle, se rattachaient aussi, çà et là, à la
mère patrie ; mais les puissantes arêtes des Pyrénées et des Alpes, mais
les attaques répétées également, sur ces points, des Romains et des Germains,
y interrompaient le commerce et les souvenirs d’affinité de races, bien plus
que l’étroit bras de mer du nord-ouest ne séparait les Gaulois de terre ferme
d’avec ceux de l’île de Bretagne. Il ne nous est pas donné, malheureusement,
de voir ce remarquable peuple parcourir sur le terrain de son établissement
principal, les échelons divers du progrès historique : contentons-nous, il le
faut bien, d’une simple esquisse de son état politique et de sa civilisation,
tels qu’au temps de César, ils se révèlent à nous dans un certain ensemble.
Au dire des anciens, la Gaule avait une population relativement dense.
Quelques indications éparses nous donnent à conclure que, dans les districts
Belges, on pouvait compter environ 900 têtes par mille (allemand) carré [environ 8 kilom. carrés]
: c’est le rapport existant de nos jours dans la Livonie et le Valais :
dans les cantons helvétiques le chiffre s’élevait à 1.100 têtes[7]. Probablement il
allait plus haut encore dans d’autres régions mieux cultivées que la Gaule Belge, où
moins montagneuses que l’Helvétie, chez les Bituriges, les Arvernes
ou les Éduens, par exemple.
L’agriculture avait fait quelques progrès chez les Gaulois
: les contemporains de César s’étonnaient en voyant marner les terres dans la
région voisine du Rhin[8] ; et la
fabrication de la bière d’orge (cervesia), usitée chez
les Celtes de temps immémorial, témoigne que de bonne heure ils ont pratiqué
en grand la culture des céréales : toutefois ils n’avaient pas le
laboureur en haute estime même dans le sud, plus civilisé, le libre Gaulois
aurait cru déroger, mettant la main à la charrue. L’élève des animaux
domestiques était chez lui en plus grand honneur ; et les grands agriculteurs
romains de cette époque réservaient leurs préférences pour les races de
bestiaux gaulois, et pour les esclaves celtes, à la fois braves, bons
cavaliers, et bons hommes d’écurie ou d’étable[9] : c’était surtout
dans les régions du nord que prédominait l’élève du bétail. Vers ces mêmes
temps, la Bretagne
(armoricaine)
était pauvre en céréales. Vers le nord-est, d’épaisses forêts, se rattachant
au massif de l’Ardenne, couraient presque sans interruption de la mer du Nord
au Rhin ; et le berger ménapien ou trévire menait à la pâture,
ses porcs à demi sauvages dans les chênaies impénétrables, qui depuis ont
fait place aux guérets fertiles et bénis des Flandres et de la Lorraine. De même
que sur les rives du Pô, les Romains avaient substitué à la paisson et
à la glandée la production de la laine et des céréales, de même ils
ont, dans les plaines de l’Escaut et de la Meuse, introduit les moutons et la culture des
champs. En Bretagne, on ne savait point encore battre le blé : plus au nord,
dans l’île, cessaient tous labours, et l’on n’utilisait la terre que par le
bétail. Au-delà des Cévennes on ne cultivait ni l’olivier ni la vigne, cette
source, inépuisable de richesse chez les Massaliotes.
Les Gaulois ont toujours aimé la vie agglomérée : aussi,
partout chez eux on rencontrait des bourgs ouverts : le seul canton
helvétique en comptait 400 en 696 [58 av. J.-C.], outre une multitude de métairies
isolées. Les villes fermées ne manquaient pas non plus : les murailles
construites en charpente étonnaient les Romains par leur excellence et
l’habile agencement de leur appareil de poutres et de pierres entremêlées :
mais dans les villes des Allobroges, les bâtiments n’étaient faits que de
bois. Les Helvétiens comptaient douze villes : autant en avaient les Suessions
: au contraire dans les districts du nord, chez les Nerviens par
exemple, si l’on en rencontrait quelques-unes, il faut dire qu’en cas de
guerre les habitants se retranchaient dans les marais et les bois plutôt que
derrière des murs au-delà de la
Tamise, les taillis des forêts servaient à la défensive
plus que les villes : hommes et troupeaux cherchaient leur unique asile.
En même temps que la vie citadine faisait des progrès
relativement considérables, le commerce allait croissant, par eau et par
terre. Partout on trouvait des routes et des ponts. La navigation fluviale,
commode pour tous sur le Rhône, la
Garonne, la
Loire et la
Seine, était importante et fructueuse. Le mouvement
maritime florissait, et doit être, encore plus remarqué : selon toute
apparence, les Gaulois ont, les premiers, régulièrement navigué sur l’océan
Atlantique : de plus, nous les voyons également industrieux dans l’art de la
construction des vaisseaux, et dans celui du pilote. Sur la Méditerranée, les
peuples qui en pratiquaient les eaux en étaient longtemps restés à l’usage de
l’aviron, comme de tels parages le comportaient : les flottes de guerre des
Phéniciens, des Grecs et des Romains, se composaient toujours de galères à
rames où la voile ne jouait que par occasion un rôle tout accessoire : seuls,
aux époques progressives de la civilisation antique, les navires de commerce
marchaient à la voile[10]. Au contraire,
tandis que les Gaulois du canal, au temps de César et longtemps encore après,
montaient une sorte d’embarcation portative faite de cuir, qui semble n’avoir
été qu’un frêle canot à rames, les Santons, les Pictons et
surtout les Venètes de la côte occidentale avaient de gros navires,
lourds et ventrus, sans avirons, munis de voiles de cuir, ayant leurs chaînes
d’ancre en fer, et dont ils usaient tantôt pour leur commerce avec l’île de
Bretagne et tantôt pour le combat. Ici pour la première fois, nous
rencontrons la navigation portée en plein océan, et l’aviron a complètement
disparu devant l’appareil voilier. Chose étrange, le monde antique au’ déclin
de son activité n’a pas su utiliser un tel perfectionnement : il n’a été
donné qu’à l’ère plus récente de la civilisation universelle d’en faire peu à
peu sortir d’incommensurables résultats.
Les relations régulièrement établies entre les eûtes
Commerce. gauloise et- bretonne nous expliquent aussi les liens politiques
étroits qui unissaient les habitants des deux rives du canal ; là
florissaient aussi le commerce maritime et la pêche. Les Celtes de la Bretagne armoricaine
allaient chercher dans l’île l’étain tiré des mines du Cornouailles, et le
transportaient par voie de terre ou fluviale à Narbonne et à Massalie. On
rapporte qu’au temps de César, quelques tribus voisines des bouches du Rhin
vivaient. aussi de poissons et d’œufs d’oiseaux ; c’est assez dire que
dans ces régions la pêche et la chasse aux œufs se faisaient sur une grande
échelle[11].
Envisageant dans leur ensemble les indications trop isolées et trop rares qui
nous sont parvenues sur le commerce des Gaules, nous constatons que les revenus
des douanes des havres fluviaux et maritimes jouaient un rôle considérable au
budget des divers cantons, chez les Éduens et les Vénètes, nommément ;
et que la principale divinité nationale étain le dieu protecteur des routes
et du commerce, qu’enfin il était aussi l’inventeur des métiers. L’industrie,
en effet, avait pris dans la
Gaule une certaine extension. César loue chez les Gaulois
leur habileté de main peu commune, le talent d’imiter les modèles, et de
travailler sur les indications qui leur étaient fournies. Néanmoins, dans la
-plupart des branches industrielles, ils n’avaient guère dépassé les
pratiques usuelles : ce sont les Romains qui vivifièrent la fabrication des
étoffes de lin et des lainages, si florissante depuis dans la Gaule moyenne et du nord.
Seule, autant que nous en savons, la préparation des métaux fait exception.
Les ustensiles d’airain qu’on trouve dans les tumuli,
remarquables souvent par le travail technique, et la flexibilité aujourd’hui
encore persistante de leurs organes ; les monnaies d’or arvernes, d’une
singulière justesse, viennent de nos jours attester le savoir-faire des
ouvriers en cuivre et en or, et l’on en peut croire les anciens quand ils
nous disent que les Bituriges ont enseigné aux Romains le secret de l’étamage,
et les gens d’Alise celui de l’argenture. Ces deux procédés furent inventés
sans doute au temps de l’indépendance gauloise ; et quant au premier, il
se liait naturellement au commerce de l’étain, par nous déjà mentionné. A
l’industrie qui opère sur les métaux se liait l’art de les extraire. Les
fosses des mines du bassin de la
Loire étaient savamment conduites, et les mineurs jouaient
un rôle jusque dans les sièges. Chez les Romains de ce temps, c’était une
opinion revue que la Gaule
comptait parmi les contrées les plus aurifères du monde, opinion exagérée
sans doute, et contredite à la fois par la connaissance exacte du sol, et par
les trouvailles faites dans les tombeaux celtiques ; l’or y est rare,
bien plus rare que dans les tumuli ouverts ailleurs dans les vraies
régions du précieux métal. Il ne faut voir dans ce renom fait à la Gaule que la conséquence
des récits, exagérés sans nul doute, des voyageurs grecs et des soldats
romains vantant à leurs compatriotes et les magnificences des rois arvernes,
et les trésors du temple de Toulouse. Pourtant leurs paroles n’étaient point
contes en l’air. Il est à croire qu’en des temps plus grossiers, et sous le
régime de l’esclavage, les lits et les rives des torrents descendus des
Pyrénées, ou des Alpes, offraient aux laveurs et orpailleurs, alors nombreux,
un terrain meilleur et plus productif qu’à l’heure actuelle, où là recherche
de l’or ne rémunère plus le travail qui a conquis sa valeur propre[12] ; d’un
autre côté, il se peut que les relations commerciales de la Gaule, ainsi qu’il arrivé
chez les peuples à demi civilisés, aient favorisé l’accumulation d’un capital
mort ou des métaux précieux.
Les arts, plastiques en étaient aux premiers rudiments,
chose qui étonne à côté de l’habileté singulière des Gaulois dans le
traitement des métaux. Ils aimaient à la passion les ornements bigarrés, aux
brillantes couleurs, et manquaient, ce semble, du juste sentiment de la
beauté : on en a la preuve plus frappante encore dans leurs monnaies,
aux figures tantôt plus que naïves, tantôt bizarres, aux lignes toujours
enfantines et la plupart du temps grossières au-delà de toute comparaison. Il
est sans exemple, peut-être, de voir durant tout un siècle le monnayage d’un
pays, conduit d’ailleurs avec une certaine adresse technique, ne faire que
reproduire sans fin et en les défigurant chaque fois davantage, deux ou trois
types empruntés aux Grecs. En revanche, la poésie, tenue en haute estime chez
les Gaulois, se rattachait par d’étroits liens aux institutions nationales,
religieuses et politiques : poètes pieux, poètes de cour, poètes
mendiants, florissaient à qui mieux mieux. Les sciences naturelles, la
philosophie, d’ailleurs enveloppées dans les langes et les formes de la
théologie locale, n’étaient point délaissées ; et les systèmes humanitaires
de l’hellénisme trouvaient bon accueil, partout où ils se produisaient.
L’écriture, chez les prêtres tout au moins, était généralement répandue. A
l’époque de César et dans la
Gaule indépendante, on pratiquait, chez les Helvétiens,
notamment, l’alphabet grec : mais dans les pays avoisinant le sud, les
relations quotidiennement suivies avec les Gaulois déjà romanisés
avaient conquis à l’alphabet latin la prédominance : nous trouvons les
caractères latins sur les médailles arverniques contemporaines.
Sous le rapport politique, la civilisation des Gaulois
offre à nos yeux de non moins remarquables phénomènes. La constitution
politique, chez eux comme ailleurs, a sa base dans le clan, avec son
chef ou prince, avec son conseil des anciens, et son assemblée des hommes
libres et portant les armes : mais, chose à noter, jamais la Gaule ne s’est élevée
au-dessus de cette forme primitive. Chez les Grecs, chez les Romains, à la
place du clan s’est constituée promptement l’unité politique de l’enceinte murée
de la cité : deux agrégations de familles se rencontraient-elles enfermées
dans les mêmes murailles, aussitôt là fusion s’opérait : le peuple
assignait-il à une partie des citoyens une enceinte nouvelle, aussitôt une
cité nouvelle se fondait, sans attaches dû côté de la métropole, si ce n’est
par la piété, ou tout au plus par la clientèle. Chez les Celtes, le peuple, en tous temps, c’est le clan : prince
et conseil régissent le clan, jamais telle ou telle cité ; et
l’assemblée générale du canton décide en dernier ressort. La ville, comme en Orient, n’a qu’une importance
mercantile ou stratégique, politiquement nulle : aussi les villes
gauloises, même celles murées ou considérables, comme Genève, Vienne, ne
sont-elles que des bourgs aux yeux des Grecs ou des Romains. Au temps
de César, la constitution primitive s’est maintenue à peu près sans
changements chez les Celtes insulaires, et dans les cantons septentrionaux de
terre ferme : l’assemblée générale est l’autorité suprême : dans toutes les
graves questions elle décide et oblige le prince : quant à l’assemblée
du clan, elle est nombreuse (on y comptait jusqu’à six cents membres, dans certains clans),
mais elle semble n’avoir jamais joué que le rôle effacé du Sénat sous les
rois de Rome. Dans les cantons plus remuants du sud, en revanche, un ou deux
âges d’hommes avant César (il y vit encore vivants les fils des derniers rois) une
grande révolution s’était. faite: là, les grands clans, tout au moins les
Arvernes, les Éduens, les Séquaniens, les Helvétiens, avaient supprimé la
royauté, et la puissance avait passé dans les mains de la noblesse. Le régime
des cités et des associations urbaines faisant défaut, nous venons de le
dire, il s’en suivait, comme revers de la médaille, que la chevalerie, au
pôle opposé du progrès politique, dominait absolument dans les clans celtes.
Cette aristocratie des Gaules se composait, selon les apparences, d’une haute
noblesse, composée elle-même peut-être et en grande partie des membres des
familles royales ou jadis royales : nous constatons néanmoins que dans
certains clans les chefs des factions hostiles entre elles appartiennent à la
même race. Ces grandes familles concentraient dans leurs mains la
prépondérance économique, militaire et politique. Elles monopolisaient les fermes
des régales de l’État. Elles contraignaient à l’emprunt les simples hommes
libres, écrasés par l’impôt. Débiteurs de fait, dépendants de droit, c’en
était fini bientôt de leur liberté. Les nobles s’étaient conquis une
clientèle à la suite, ou mieux, le privilège de s’adjoindre un certain nombre
d’écuyers montés et salariés — on les
nommait Ambactes[13] —. Avec leur
petite armée, ils formaient un état dans l’État ; ils défiaient
l’autorité légitime, se tenaient en dehors du contingent local, et ébranlaient
la constitution. Lorsque dans tel clan comptant quelque 80.000 hommes habiles
aux armes, on voyait venir à l’assemblée tel noble suivi de ses 10.000
valets, sans compter ses clients et ses débiteurs, assurément on pouvait voir
en lui un dynaste indépendant bien plus qu’un simple membre de la communauté.
Ajoutons qu’à l’intérieur du clan les principales familles se tenaient entre
elles étroitement unies par les mariages, par les pactes réciproques ;
et qu’en face d’elles nul pouvoir ne restait debout. Aussi, plus d’autorité
centrale qui maintint la paix publique : partout régnait le droit de la
force. Le client ne demandait aide qu’au maître ; et celui-ci par devoir
ou intérêt vengeait nécessairement l’injure faite aux siens. L’État ne
sachant plus protéger les hommes libres, les hommes libres allaient en foule
se mettre derrière le fort. L’assemblée du peuple avait perdu toute valeur
politique ; et le prince, à qui incombait la répression des excès de la
noblesse, tombait, vaincu par elle, chez les Gaulois, comme autrefois chez
les Latins. A la place du roi avait surgi le justicier
(ou Vergobret)[14], nommé pour un
an, comme le consul de Rome. Là où l’ancien clan subsistait encore dans ses
éléments principaux, le conseil du canton dirigeait les affaires ; mais
naturellement l’aristocratie attirait à elle le gouvernement. Dans cette
situation les clans étaient en fermentation permanente, comme le Latium
pendant les siècles qui suivirent l’expulsion des rois : d’un côté la
chevalerie s’unissait en une ligue séparée, hostile au pouvoir central du
clan : de l’autre, le peuple ne cessait de réclamer une restauration
royale ; et souvent on vit tel noble proéminent dans sa caste tenter
l’entreprise jadis essayée à Rome par Spurius Cassius, s’appuyer sur l’armée
de ses clients, et cherchant à briser la puissance de ses égaux, vouloir
reconquérir à son profit la couronne et les droits de la royauté.
Là était le mal incurable dont souffraient les clans. Et
cependant le sentiment de l’unité se manifestait fortement au sein du
peuple ; et tendait de mille manières à prendre corps. Au moment même où
la coalition des nobles Gaulois contre les associations de clans préparait la
ruine de l’ancien ordre de choses, elle éveillait et alimentait l’idée de
cohésion nationale. Les attaques venues du dehors, l’amoindrissement
successif du territoire commun par les guerres avec, les peuples voisins,
contribuaient aussi à ce résultat. De même que les Hellènes luttant avec les
Perses, que les Italiques luttant avec les Celtes, de même les Gaulois
transalpins combattant contre Rome avaient, pour la première fois, conscience
de la puissance et de l’énergie défensives de l’unité nationale. Au milieu
des rivalités de clans et du tumulte des querelles féodales, se faisaient
entendre d’autres voix qui réclamaient l’indépendance de la nation, fût-ce
même au prix de l’indépendance individuelle des cantons divers de la Gaule, ou de l’isolement
superbe de la chevalerie. Les guerres de César attestent combien était
populaire la résistance contre l’étranger. Contre César, le parti des
patriotes se tint debout comme les patriotes allemands contre Napoléon :
entre autres preuves de sa force, de son étendue et de son organisation,
citons la télégraphie ingénieuse dont il faisait usage pour la transmission rapide
des nouvelles.
Mais l’idée nationale gauloise, générale et puissante
comme elle était, ne saurait se comprendre, au sein d’une division politique
excessive, si en même temps les Celtes, depuis bien des années, n’avaient pas
obéi à la centralisation religieuse et théologique. Les prêtres gaulois, ou
pour parler avec la langue locale, la Confrérie des Druides, embrassait
assurément dans son lien religieux et national les îles britanniques et la Gaule tout entière,
peut-être aussi les autres pays celtiques. Elle avait son chef à elle, élu
par les prêtres : elle avait ses écoles, où se perpétuait une tradition très
étendue : elle avait ses privilèges, l’immunité, de l’impôt et du service,
militaire, observée dans chaque clan, ses conciles annuels, s’assemblant non
loin de Chartres [chez
les Carnutes], au centre de la
terre celtique ; elle avait enfin son église de croyants, chez
qui la piété superstitieuse et l’aveugle obéissance envers le sacerdoce ne
l’auraient cédé en rien aux Irlandais actuels. On le comprend, il était dans
la nature de la corporation des Druides, de tenter la mainmise sur le
gouvernement temporel ; elle y réussit en partie. Là où s’était établie la
royauté annuelle du Vergobret, elle dirigeait les votes au cas
d’interrègne : elle affecta le droit, et non sans succès, de jeter l’interdit
religieux sur les individus, sur les communautés tout entières, et par suite,
de les exclure de la société civile ; elle sût attirer à elle le
jugement des procès civils les plus importants, les questions de bornage et
d’héritage : se fondant, il semble, sur ce droit d’interdit, et aussi sur la
coutume qui désignait de préférence les, coupables pour victimes dans les
sacrifices humains, elle avait conquis et agrandi de même sa juridiction
théocratique dans les matières criminelles, et fait hautement concurrence à
la justice des rois et du Vergobret : enfin, elle alla jusqu’à décider de la
paix et de la guerre. La Gaule
n’était plus loin des formes d’un État d’église avec son pape et ses
conciles, avec ses immunités, ses excommunications et ses tribunaux
spirituels. Seulement, à la différence de l’état ecclésiastique moderne,
loin, de se mettre en dehors de la nation, la constitution druidique restait
profondément nationale[15].
Quoi qu’il en soit, et bien que le sentiment vivace de
leur mutuelle dépendance se fût éveillé chez les races celtiques, elles ne
surent pas saisir le point d’attache de la centralisation politique, comme il
a été donné de le rencontrer, aux Italiques dans la cité romaine, aux
Hellènes et aux Germains dans les monarchies macédonienne et franque. La
confrérie sacerdotale et la noblesse, lesquelles, sous un rapport, étaient la
représentation et le lien de la nation, esclaves de leurs intérêts exclusifs
de caste, se montrèrent incapables de fonder l’unité ; et d’autre part,
elles étaient trop puissantes pour la laisser faire à un roi ou à un clan.
Non que les germes manquassent : la constitution cantonale des clans ouvrait
la route ; et dans les ébauches commencées on descendait la pente du
système de l’hégémonie. Tel canton plus puissant forçait le plus faible à se
subordonner à lui : à dater de là, il le représentait à l’extérieur et
stipulait pour lui dans les traités : cependant le clan tombé en clientèle, était
tenu à suivre l’autre dans ses guerres ; souvent même il payait tribut.
C’est ainsi qu’avaient surgi plusieurs ligues distinctes : d’ailleurs nul
clan directeur pour la Gaule
tout entière, nulle association, si relâchée qu’elle pût être, commune à toute
la nation. Déjà nous avons raconté comment les Romains, aux débuts de leurs
conquêtes dans la
Transalpine, avaient rencontré au nord la confédération
brito-belge, sous la conduite des Suessions, au midi et au sud la
confédération des Arvernes, avec laquelle rivalisaient les Éduens, appuyés
sur une plus faible clientèle. Au temps de César nous voyons au nord-est,
entre la Seine
et le Rhin, les Belges encore unis dans une ligue pareille, mais qui ne
s’étend plus jusque dans la Grande-Bretagne : à côté d’eux se tiennent
associés les Gaulois de la
Normandie et de la Bretagne actuelle, ceux, si l’on veut, des
clans maritimes. Dans la Gaule
centrale ou propre, deux partis luttant encore pour l’hégémonie : d’un
côté sont toujours les Éduens, et de l’autre les Séquanes : affaiblis par
leurs guerres avec les Romains, les Arvernes ont cédé la place. Ces ligues
diverses sont indépendantes les unes des autres : les états-chefs du centre
n’ont point conquis de clientèle dans le nord-est, et du côté du nord-ouest
ils ne se sont point avancés loin. Mais les associations des clans, si elles
donnaient quelque satisfaction au sentiment national unitaire, restaient
d’ailleurs sur tous les points, insuffisantes. Elles flottaient, sans
cohésion solide, entre l’alliance et l’hégémonie : les intérêts communs
n’avaient qu’une bien mince représentation, en temps de paix, dans la diète
fédérale ; en temps de guerre, dans le chef de l’armée[16]. Seule la ligue
des Belges paraît mieux et plus fortement constituée : là, le mouvement
national, d’où sortit jadis l’heureuse résistance opposée aux Cimbres, avait
porté des fruits. En résumé, les contentions pour le pouvoir d’hégémonie
ouvraient dans chaque ligue un schisme que le temps n’effaçait pas, qui
allait s’élargissant au contraire : après la victoire d’un prétendant, le
vaincu continuait à vivre, et tout enrôlé qu’il était dans la clientèle, il
lui restait permis de recommencer un jour le combat. Et la lutte n’était
point seulement entre les cantons les plus puissants ; elle se produisait
dans chaque clan, dans chaque village et même dans chaque maison, chacun
tirant du côté de ses intérêts personnels. De même qu’en Grèce, ce n’était
point tant la grande lutte entre Sparte et Athènes qui avait ruiné le pays,
que les guerres intestines entre les factions lacédémoniennes et
athéniennes ; dans chaque cité, et dans Athènes, toute la
première ; de même la rivalité des Arvernes et des Éduens a porté, le
coup de la mort à la Gaule,
en se répétant en petit et à l’infini au sein de la nation celtique.
L’état social et politique. du pays se reproduisait
nécessairement dans son système militaire. L’arme principale était la
cavalerie : à côté d’elle, on voyait chez les Belges, et plus encore chez les
insulaires de la
Grande-Bretagne l’antique et national char de combat,
singulièrement nombreux et perfectionné. Dans les vigoureux escadrons, sur
les chars aux rangs pressés, on voyait la noblesse et ses hommes à la
suite : il était d’un chevalier d’aimer les chevaux et les chiens, de
monter de nobles animaux de race étrangère et de grand prix. On sait l’ardeur
et le mode de combattre de ces nobles dès l’appel du ban, quiconque a un
cheval se met en selle, même le vieillard alourdi par les ans ; et quand
vient l’heure du combat contre l’ennemi qu’ils tiennent en mince estime,
tous, homme par homme, jurent de ne plus revoir leur maison, tant que leur
escadron n’aura pas, deux fois au moins, traversé les lignes de leurs
antagonistes. Leurs mercenaires n’étaient que de vrais lansquenets, sans
moralité, sans cœur, insouciants de leur propre vie autant que de celle des
autres. Combien de récits n’a-t-on pas faits, hauts en couleur et visant à
l’anecdote, de ces festins gaulois où l’on s’escrimait en se jouant, et
dégénérant bientôt en duels à outrance ; où, suivant un usage qui dépassait
même les combats de gladiateurs à Rome, on se vendait pour le combat
singulier, à prix d’argent, ou moyennant quelques barils de vin, s’apprêtant
à mourir, étendu sur son bouclier et sous les yeux de la foule ?
L’infanterie venait après les cavaliers. Au fond c’étaient
toujours ces mêmes bandes guerrières auxquelles déjà les Romains avaient eu
affaire en Italie et en Espagne. Pour arme de défense, elles portaient comme
autrefois le large écu : pour l’attaque, au lieu de l’épée, la longue lance
jouait le principal rôle. Là où plusieurs tribus alliées, menaient la guerre,
on campait, on combattait clan contre clan : point d’organisation militaire
dans les contingents : point de membres tactiques, point de divisions et de
subdivisions régulières des masses. De longues files de chariots portaient
les bagages de l’armée ; et au lieu du camp retranché dressé tous les
soirs par les légions de Rome, on formait, pauvre moyen d’y suppléer,
l’enceinte du matériel roulant (Wagenburq). Certains peuples, les Nerviens entre
autres, étaient exceptionnellement vantés pour l’excellence de leurs
fantassins : chose à noter aussi, ils n’avaient point de cavalerie, d’où
l’on conclut qu’ils n’étaient point de souche celtique, mais que peut-être
ils remontaient à quelque émigration germanique. En somme, l’infanterie
gauloise, en ces temps, ne ressemble guère qu’à une levée tumultueuse sans.
valeur militaire et peu maniable, dans le sud surtout, où, avec la rudesse
des moeurs, la bravoure s’était aussi éteinte. Le
Gaulois, dit César, n’ose pas regarder le
Germain en face : et chose qui témoigne plus gravement encore contre
le fantassin celte, le général romain, dès qu’il eut appris à le connaître
dans sa première campagne, se garda de l’employer jamais côte à côte avec le
fantassin des légions d’Italie.
Dans l’ensemble, on ne peut que constater les progrès
réels de la civilisation gauloise des régions transalpines, au moment où
César, y mit le pied, quand surtout on la compare avec la condition des
Gaulois que l’histoire, un siècle et demi plus tôt, nous a montrés établis
sur, les rives du Pô. A cette époque, la force principale de leurs armées
était dans la landwehr, excellente en son genre : aujourd’hui la
cavalerie a pris la place de l’infanterie. Jadis, les Gaulois habitaient dans
des bourgs ouverts : aujourd’hui ils s’entourent de bonnes murailles. En
Lombardie, les fouilles de tumuli
n’ont mis au jour que des produits bien inférieurs à ceux de la Gaule du nord, notamment
en ustensiles d’airain ou de verre. Le signe et la mesure exacte de la
civilisation d’un pays, c’est peut-être le sens de la fortune nationale : or,
autant il s’était peu manifesté durant la période des guerres gauloises dans
la région lombarde, autant il se montre vivace durant la lutte contre César.
Mais selon toute apparence, à l’heure où César mit le pied dans la Gaule, celle-ci avait
atteint l’apogée de la culture qui était dans son lot : déjà même elle
redescendait l’autre pente. Enfin la civilisation des Transalpins, au temps
de César, nous offre d’ailleurs, si peu complètement qu’elle nous soit
connue, une multitude de côtés estimables, et particulièrement
intéressants ; et, sous maints rapports, elle se rattache à l’ère
moderne plus qu’à celle helléno-romaine, par l’usage des navires à voiles,
par sa chevalerie, par ses institutions ecclésiastiques et par ses efforts,
si imparfaits, qu’ils soient pour asseoir l’État, non sur la cité, mais sur
la race, et pour élever en elle-même la nationalité jusqu’au terme de sa plus
haute puissance. Malheureusement, et par cela même que nous rencontrons les
Gaulois au point culminant de leur progrès, nous n’en voyons que mieux les
lacunes de leur dotation morale, ou ce qui est la même chose, de leur
capacité pour la culture. Ils ne surent créer ni art ni état : tout au plus
arrivèrent-ils à fonder une sorte de théologie et une noblesse à eux propres.
Déjà, leur bravoure primitive et naïve n’était plus ; et quant au
courage militaire engendré par les hautes idées morales ou de sages
institutions, tel qu’il surgit dans les pays d’une civilisation avancée, il
s’était réfugié, à demi éteint, dans les rangs de la chevalerie. A vrai dire,
déjà la barbarie était vaincue : les temps n’étaient plus, dans les Gaules,
où le morceau le meilleur à le plus savoureux était servi au convive le plus
brave ; où les autres invités, qu’offensait une telle préférence, en
disputaient l’honneur par l’appel en combat singulier, où le chef ayant cessé
de vivre, ses fidèles se mettaient à ses côtés sur le bûcher. Mais les sacrifices
humains duraient encore ; et si la torture n’était point en usage contre
l’homme libre, on l’autorisait contre les esclaves, même contre la femme
libre : ce fait éclaire d’une triste lumière la condition de l’autre sexe,
dans les Gaules, à l’époque de leur civilisation la plus avancée. Résumons :
les Gaulois avaient perdu les rudes avantages des peuples primitifs : ils
n’avaient point conquis les privilèges réservés aux peuples chez qui l’idée
morale pénètre les âmes et les remplit.
Tels étaient les Gaulois au dedans. Il nous reste à faire
connaître leurs relations au dehors avec leurs voisins ; à faire voir
quel rôle ils jouaient à cette même heure, dans cette grande lice ouverte aux
nations. Partout, durer et se défendre est plus difficile que vaincre. Du
côté des Pyrénées, la paix régnait depuis longtemps entre les tribus diverses
: il s’était écoulé des siècles depuis que les Gaulois avaient refoulé et
dépossédé en partie les Ibères, ou, si l’on veut, la population basque
primitive. Les vallées de la chaîne, les montagnes du Béarn et de la Gascogne, les steppes
de la côte, au sud de la
Garonne, appartenaient sans conteste aux Aquitains,
agrégation nombreuse de petits peuples d’origine ibérique, mal unis entre
eux, sans rapports avec le dehors : seules les bouches de la Garonne, avec le port
important de Burdigala (Bordeaux), étaient dans les mains de la peuplade
celtique des Bituriges-Vivisques.
Bien autrement importants furent les contacts entre la
nation celte et le peuple romain d’une part, et les Germains de l’autre. Nous
ne répéterons point ici ce que nous avons raconté plus haut, comment les
Romains avançant toujours, repoussèrent lentement les Gaulois, occupèrent la
zone des côtes depuis les Alpes jusqu’aux Pyrénées ; séparant les Celtes
de l’Italie, de l’Espagne et de la mer Méditerranée : déjà, depuis plusieurs
siècles (vers 150 [600
av. J.-C.]), la fondation de la citadelle phocéenne aux
embouchures du Rhône avait pour ainsi dire préparé ce grand résultat. Faisons
d’ailleurs remarquer, cette fois encore, que les Gaulois n’ont pas seulement,
cédé à l’ascendant des armes romaines, et qu’ils se sont également courbés
devant la civilisation latine, laquelle avait pour auxiliaires les éléments
féconds apportés sur cette terre nouvelle par les pionniers de la Grèce. Le commerce,
les relations internationales, ainsi qu’il arrive souvent, firent autant que
la conquête, et ouvraient la voie. Homme du nord, le Gaulois aimait les
boissons de feu : comme le Scythe, il buvait les nobles vins sans les
tempérer et jusqu’à l’ivresse, excitant l’étonnement et le dégoût des sobres
habitants du sud : mais à voir de telles choses, on ne répugnait point à en
tirer profit. Bientôt le commerce des vins se changea en mine d’or pour le
marchand d’Italie, et souvent il lui arriva de troquer une amphore pleine
contre un esclave. D’autres articles de luxe, les chevaux italiens, par
exemple, s’écoulaient avantageusement, dans les Gaules. Déjà même on voyait
le citoyen romain acheter des terres au delà de la frontière : dès 673 [-81], il est
fait mention de domaines romains situés dans le canton des Ségusiaves (près Lyon). Par
suite, la langue latine, nous l’avons dit plus haut, dès avant le temps de la
conquête n’était plus inconnue dans la Gaule indépendante, notamment chez les Arvernes
: mais quelques-uns seulement en avaient la teinture, et même avec les
notables du peuple allié des Éduens il fallait encore converser par
truchemans. Ainsi de même que les squatters et les trafiquants de l’eau de
feu ont frayé la route aux immigrants dans l’Amérique du nord, les
marchands de vins d’Italie et les propriétaires fonciers de Rome appelèrent à
eux les envahisseurs de la terre des Gaules. Les Gaulois n’étaient point sans
s’en rendre compte : témoin la prohibition en vigueur chez l’un de leurs
peuples les plus énergiques, celui des Nerviens, qui, faisant comme quelques
hordes germaines, fermait son territoire au commerce avec les Romains.
Pendant que ceux-ci affluaient le long des plages
méditerranéennes, une autre race, aussi sortie du grand berceau des peuples
en Orient, remontait des côtes de la Baltique et de la mer du Nord, et venait, plus
jeune, plus rude et plus forte, conquérir sa place au milieu des peuples
frères, ses aînés. Déjà les tribus arrivées sur les bords du Rhin, Usipètes,
Tenctères, Sygambres [Σύγαμβροι,
Sicambres], Ubiens, se laissaient effleurer par la
civilisation, ou tout au moins elles quittaient peu à peu leurs habitudes
capricieusement nomades. Mais plus avant dans l’intérieur, toutes les
indications puisées aux sources nous l’enseignent, l’agriculture cessait peu
à peu, et les hordes germaniques ne se fixaient plus au sol. Chose
remarquable, à peine si alors, parmi leurs voisins occidentaux, un seul des
clans du centre était connu par son nom patronymique : tous, on les rangeait
sous la dénomination commune de Suèves [Souabes : Suevi,
Suebi], c’est-à-dire les errants, ou de Marcomans,
c’est-à-dire hommes de Landwehr[17]. Ces
appellations, au temps de César, n’appartenaient point à des nations
distinctes, je le répète, quoiqu’en aient cru les Romains, et quoique plus
tard elles aient eu souvent ce caractère. Quand la Grande Nation se
mit en mouvement, les Celtes, les premiers, reçurent tout le choc. Néanmoins
les luttes entre Germains et Gaulois pour la possession des terres à l’est du
Rhin, échappent complètement à nos regards. Ce qu’il nous est donné de
constater, c’est que, vers la fin du VIIe siècle de Rome, tout le pays
au-delà de la rive droite du Rhin était déjà conquis sur les Celtes : les
Boïes, assis jadis, paraît-il, dans la Bavière et la Bohême actuelles, erraient désormais sans
patrie, et la Forêt-Noire
elle-même, que les Helvétiens avaient aussi occupée, sans être encore
complètement tombée au pouvoir des tribus Germaines limitrophes, se changeait
en territoire frontière ravagé et disputé tous les jours : déjà, sans doute,
elle était devenue ce qu’indique le nom de Désert
helvétique [Eremus Helvetiorum] qu’elle porta plus
tard. On sait la barbare stratégie des Germains : pour se garder de toute
surprise de la part de l’ennemi, ils saccageaient la contrée entre eux et
lui, sur la largeur de plusieurs milles : ici ils semblent l’avoir fait sur
une grande échelle. La barrière du Rhin ne les arrêta bientôt plus. Cinquante
ans avant l’expédition des Cimbres et des Teutons, dont le noyau principal
était formé de hordes germaniques, avait passé comme un torrent sur la Pannonie, les Gaules,
l’Espagne et l’Italie : elle n’avait pourtant été qu’une puissante
reconnaissance. Mais, déjà, à l’ouest du fleuve et sur son cours inférieur,
on voyait quelques peuplades germaines établies à demeure : arrivées en
conquérantes, elles traitaient les Gaulois, Murs voisins, en peuple sujet,
exigeant et des otages et le tribut. Ainsi faisaient les Aduatuques,
débris laissé en arrière de l’armée des Cimbres, et devenu un clan puissant :
ainsi, une multitude d’autres clans, tous compris plus tard sous la
dénomination de Tongriens : ils habitaient les bords de la Meuse, dans le pays de
Liége. Après eux venaient les Trévires (autour de Trèves), et les Nerviens (dans le Hainaut),
les deux plus grandes et plus puissantes parmi toutes ces tribus. De
sérieuses autorités les rattachent au grand tronc germain. Nous nous
garderons d’ailleurs de trancher absolument cette question des origines, tout
en faisant remarquer, avec Tacite, que plus tard, chez ces deux derniers
peuples, on tint à honneur de descendre de sang germain et de ne point
appartenir à la souche moins estimée des Gaulois. Quoi qu’il en soit, les
populations des pays de l’Escaut, de la Meuse et de la Moselle nous
apparaissent fortement imprégnées d’éléments germains, en contact avec les
influences venues d’outre-Rhin. Il se peut que les établissements germains
fussent encore rares : ils n’étaient point, en tous cas, sans importance, car
au milieu du sombre chaos où s’agitent alors les hordes allemandes de la rive
droite, nous les voyons suivant à la trace les avant-postes qui ont franchi
le fleuve et, se préparant à le passer en masse à leur tour. Ainsi menacés de
deux côtés par l’étranger, déchirés entre eux au dedans, les malheureux
Celtes n’avaient point chance de se reprendre et de conquérir leur salut avec
l’aide de leurs seules forces. Leur histoire- jusque-là’ n’avait été que
division et que ruine dans la division. Elle n’avait point eu les journées de
Marathon et de Salamine, celles d’Aricie et des champs Raudiques : dans ses
viriles années, elle n’avait pas même tenté de détruire Massalie de ses mains
: comment, sur le soir de sa vie, saurait-elle jamais se défendre contre ses
redoutables envahisseurs ?
Les Gaulois, seuls, ne pouvant lutter de pair avec les
Germains, il était pour Rome d’un intérêt majeur de surveiller attentivement
les incidents de la lutte entre les deux peuples. Pour n’être point encore
directement touchés par les événements, on sentait quelles graves
conséquences ils entraînaient. Il va de soi que la situation intérieure des
Gaules se réfléchissait promptement au dehors, et à tous les instants. De
même qu’en Grèce le parti lacédémonien s’était allié avec les Perses contre
Athènes, de même les Romains, à leur première descente au-delà des Alpes,
rencontrant devant eux les Arvernes, le peuple alors le plus puissant parmi
les Celtes du sud, avaient pris leur point d’appui chez les Éduens qui leur
disputaient l’hégémonie des Gaules ; et, s’aidant de ces nouveaux frères du peuple romain, ils avaient
non seulement soumis les Allobroges et la plus grande partie du territoire
médiat arvernien, mais de plus, en pesant de toute leur influence, transféré
aux mains de leurs alliés la direction de la Gaule indépendante. Quoi qu’il en soit, tandis
que les Grecs n’avaient à parer au danger que d’un côté, les Gaulois se
voyaient pressés par deux ennemis. Demander aide à l’un contre l’autre sembla
l’expédient le plus simple, l’une des factions tenant pour les Romains,
l’autre faction devait faire alliance avec les Germains. Les Belges surtout
s’y sentaient entraînés : le voisinage, le mélange des races les
rapprochaient des Transrhénans : comme ils étaient plus rudes et moins
civilisés que les autres Gaulois, leurs compatriotes allobroges ou
helvétiques leur étaient presque plus étrangers que les hordes des Suèves.
Parmi les Gaulois du sud, chez les Séquanes, par exemple, dont le grand clan (non loin de Besançon)
tenait la tête du parti hostile à Rome, devant les armes romaines menaçantes,
on croyait aussi avoir juste cause d’appeler les Germains. L’administration
romaine était en défaillance : la révolution italienne s’annonçait par des
avant-coureurs qui ne passaient point inaperçus, même aux yeux des Gaulois :
l’occasion paraissait propice de rejeter au dehors Rome et son influence, et
de rabaisser les Éduens, ses clients. La rupture ayant éclaté aux péages de la Saône qui séparait les
deux territoires, vers l’an 683 [71 av. J.-C.], un chef germain, Arioviste,
avait franchi le Rhin avec 15.000 hommes armés. Il était le Condottiere
des Séquanes. La guerre se prolongea pendant des années avec ses
vicissitudes : en somme, elle ne tourna pas au profit des Éduens. A la
fin, Eporedorix, leur chef, leva en masse sa clientèle et marcha
contre les Germains ; il avait cette fois l’énorme supériorité du nombre.
Mais l’ennemi s’obstinant à refuser le combat, se tint à couvert derrière les
marais et les forêts. Puis, un jour, les clans Gaulois, fatigués d’une longue
attente, commencèrent à se dissoudre et à quitter l’armée. Aussitôt les
Germains se montrèrent en rase campagne, et Arioviste remporta sous Admagetobriga[18] une victoire
facile. La fleur des chevaliers éduens resta sur le champ de bataille. Les
Éduens abattus en passèrent par les conditions du vainqueur: En recevant la
paix, ils durent abdiquer l’hégémonie, entrer au contraire, avec tous leurs
partisans dans la clientèle des Séquanes, promettre tribut à ceux-ci ou
plutôt à Arioviste, donner en otages les enfants de leurs principaux nobles,
s’engager sous serment à ne jamais les réclamer, et aussi à ne point
solliciter l’intervention des Romains. Ce traité fût conclu, paraît-il, vers
l’an 693 [-61][19]. Tout incitait
les Romains à agir, leur honneur aussi bien que leur intérêt. Divitiac, l’un
des notables éduens, le chef du parti romain dans son clan, et banni par les
siens pour cette seule cause, s’était rendu en personne à Rome, demandant que
la République
vînt en aide à sa patrie. D’ailleurs, la révolte des Allobroges (693 [-61]),
voisins des Séquanes, révolte qui sans nul doute coïncidait. avec ces
événements, aurait dû lui être un avertissement plus sérieux. On donna bien
aux préteurs de la Gaule
l’ordre de porter secours aux Éduens : on parla d’envoyer les consuls et
les armées consulaires au-delà des Alpes : mais au bout de tous ces grands
mots, le Sénat, à qui revenait la décision dans ces graves conjonctures, ne
fit que petitement les choses : l’insurrection allobrogique une fois étouffée
par les armes, on ne songea plus aux Éduens ; bien plus, en 695 [-59],
Arioviste eut son nom porté sur la liste des rois amis de Rome[20].
Le chef de guerre vit dans tout cela une renonciation pure
et simple, de la part de la
République, à tous les territoires gaulois qu’elle n’avait
jamais occupés ; et prenant poste dans sa conquête, il se met à bâtir un
empire germain en plein sol gaulois. Il s’y assoie avec les nombreuses bandes
qu’il a amenées, et en appelle de plus nombreuses encore, accourues à sa voix
du fond de la
Germanie. Quand vint l’an 696 [58 av. J.-C.], 120.000 Germains,
dit-on, avaient passé le Rhin. C’était tout un exode de la puissante nation
se répandant à flots par cette large écluse ouverte sur les belles contrées
de l’Occident. Le roi, pendant ce temps, poursuit son, établissement à
demeure, fondement de sa domination future sur la rive gauche. Impossible de
déterminer l’importance des colonies germaniques par lui créées : elles
s’étendaient au loin, moins loin pourtant que ses projets de conquête. Quant
aux Gaulois, il ne voit plus en eux qu’une nation assujettie en bloc ;
et leurs clans divers, pour lui, n’ont plus d’existence distincte. Il n’est
pas jusqu’aux Séquanes, dont il a été le condottiere mercenaire, et à
cause desquels il a passé le Rhin, qui, pareils aux ennemis qu’il a domptés,
ne soient tenus de délaisser à ses hommes le tiers de leur territoire : il
s’agit ici, sans doute, de la
Haute Alsace, plus tard habitée par les Tribocques,
et où il prend pied avec son armée ; et comme si ce n’était point assez,
quand arrivent derrière lui les Harudes, il exige la remise d’un
second tiers. Il semble vouloir trancher dans les Gaules du Philippe de
Macédoine : il se gère en maître au regard des Gaulois du parti germain,
aussi bien que des Gaulois du parti de Rome.
L’arrivée du puissant chef sur les terres gauloises en
faisait le dangereux voisin de Rome. A lui seul, il suffisait pour susciter
les plus vives inquiétudes, mais combien plus grand était le danger, pour qui
savait que le mouvement de la conquête entraînait d’autres envahisseurs ?
Fatigués par les ravages incessants des bandes insolentes des Suèves, les Usipètes
et les Tenctères de la rive droite, dans l’année même qui précéda
l’arrivée de César en Gaule (695 [59 av. J.-C.]), avaient, eux aussi, quitté leurs
anciennes demeures et se cherchaient un asile vers les bouches du fleuve. Se
heurtant aux Ménapiens cantonnés sur la rivé droite, ils leur avaient
enlevé cette portion de leur territoire : il était à prévoir qu’ils
tenteraient aussi de s’établir sur la rive occidentale. Des hordes de Suèves
se rassemblaient à la hauteur de Cologne et de Mayence, et menaçaient
d’entrer, hôtes incommodes et non invités, sur les terres du clan des
Trévires. Enfin la tribu la plus orientale des Celtes, celle de la populeuse
et belliqueuse Helvétie, sous le coup d’incursions tous les jours plus
gênantes, refoulée sur elle-même et surchargée par le courant de ses colons
ramenés et chassés de leurs campements au nord du fleuve, menacée d’un
isolement complet d’avec le reste de la Gaule, par l’établissement d’Arioviste dans le
pays des Séquanes, se résolut dans son désespoir à céder la place aux
Germains. Elle voulut aller chercher au-delà du Jura, dans l’ouest, un espace
plus vaste et des terres plus fertiles. Qui sait ? Ne lui serait-il pas
donné, en même temps, de conquérir la suprématie dans les Gaules ? Déjà,
au temps de l’invasion cimbrique, une pareille ambition avait poussé quelques
uns de ses clans : on n’a pas oublié la tentative de Divicon. Les Rauraques,
de même, en butte aux coups des Germains (pays de Bâle et Alsace méridionale),
les débris des Boïes, depuis longtemps expulsés de leur patrie, et qui
erraient partout sans asile, et quelques autres petites peuplades firent
cause commune avec les Helvètes. Dès l’an 693 [-61], leurs éclaireurs se
montrèrent en deçà du Jura et jusque dans la province l’avalanche était
imminente, et derrière elle, les hordes germaines allaient, inévitablement se
répandre dans toute, l’importante région d’entre les lacs de Constance et de
Genève. Les peuples de la
Germanie s’ébranlaient des sources du Rhin à l’Océan
Atlantique : ils apparaissaient sur toute la ligne du grand fleuve. L’heure
a-t-elle donc sonné d’une invasion des barbares, pareille à celle des Francs
et des Alamans qui renversera un jour l’empire chancelant des
Césars ? L’orage qui doit fondre sur Rome dans cinq siècles, va-t-il dès
aujourd’hui s’amasser au-dessus des Gaules ?
Ce fut en de telles conjonctures que Gaius César,
gouverneur nouvellement nommé, descendit dans la Gaule narbonnaise (printemps de 696 [58
av. J.-C.]). Le sénatus-consulte avait ajouté celle-ci à sa
province originaire, la Cisalpine,
avec l’Istrie et la
Dalmatie. De par sa charge, conférée pour cinq ans d’abord (jusqu’à la fin de l’an 700
[-54]), puis prorogée en 699 [-55], pour cinq autres années (jusqu’à la fin de 705 [-49]),
il avait le droit de s’adjoindre six lieutenants au rang de propréteurs[21] : en outre, à
l’entendre, du moins, il était, autorisé à compléter les cadres de ses
légions et même à lever des légions nouvelles aux dépens des nombreux,
citoyens qui peuplaient sa circonscription en deçà des Alpes. L’armée dont il
prit le commandement dans les deux provinces comprenait l’infanterie
régulière de quatre légions exercées et éprouvées à la guerre ; la
septième, la huitième, la neuvième et la dixième, 24.000 hommes au plus,
auxquels, comme d’usage, s’ajoutaient, les contingents des sujets locaux. En
fait de cavalerie et d’armes légères, il avait quelques escadrons espagnols
et numides, et des archers et des frondeurs de la Crète ou des Baléares.
Dans son état-major formé de l’élite de la démocratie, parmi bon nombre de
jeunes et brillantes inutilités, on voyait quelques officiers capables, Publius
Crassus, le fils de son vieil associé politique ; Titus Labienus,
son fidèle adjudant, dans les campagnes populaires du Forum, et qui le
suivait aujourd’hui sur les champs de bataille. D’ailleurs, il partait sans
instructions précises : aux circonstances à guider son courage et son
intelligence ; à lui de réparer le mal que l’insouciance du sénat avait
laissé faire ; à lui surtout de barrer la route à l’invasion des
Germains.
A ce moment commençait l’invasion helvétique, préparée de
longue main, et dont, nous avons montré le lien intime avec l’invasion
germaine. Afin de ne point laisser aux Germains leurs cabanes vides, et pour
se rendre à eux-mêmes le retour impossible, les Helvètes avaient brûlé,
villes et villages, et chargeant sur les longues lignes de leurs chariots
leurs femmes, leurs enfants, et la meilleure part de leurs meubles, ils
arrivèrent par toutes les routes sur le Léman, à la hauteur de Genava (Genève), où
ils s’étaient donné rendez-vous, à eux et à leurs compagnons d’émigration,
pour le 28 mars[22]
de cette année (696 [58
av. J.-C.]). A leur propre dire leur masse réunie comptait 368.000
têtes, dont un quart en hommes valides et portant les armes. Le mont Jura,
qui va du Rhin au Rhône, forme une barrière presque continue entré l’Helvétie
et les pays à l’occident. Ses étroits défilés étaient difficiles à franchir
pour l’immense caravane, autant qu’ils se prêtaient à la défense. Aussi les
chefs des Helvètes avaient-ils pris le détour par le sud, afin de pénétrer
dans l’ouest au point même où le Rhône brisant les montagnes, s’est frayé la
voie entre les crêtes jurassiques du sud-ouest les plus ardues de la chaîne,
et les Alpes de Savoie, à la hauteur du Fort de l’Écluse. Mais à
droite, les rochers et les précipices flanquant le fleuve, il ne restait
qu’un sentier étroit, qu’on pouvait fermer en un tour de main. Rien de plus
aisé pour les Séquanes, maîtres de cette rive, que d’empêcher le passage. Les
Helvètes se décidèrent à passer sur la rive gauche appartenant aux
Allobroges, au-dessus même de la percée du fleuve. Ils comptaient plus bas,
là où le fleuve rentre en plaine, le franchir de nouveau, et se porter alors
vers les cantons de l’ouest : le pays des Santons (Saintonge, et
vallée de la Charente),
non loin des rivages de l’Atlantique, avait été choisi pour le lieu de leur
future demeure. Mais en passant ainsi sur la rive gauche, ils mettaient le
pied sur le territoire romain ; et César, qui d’ailleurs n’avait nulle envie
de les laisser s’établir dans la
Gaule occidentale, était bien décidé à les arrêter.
Malheureusement, de ses quatre légions, trois étaient bien loin, du côté
d’Aquilée ; et quoiqu’il eût mandé au plus vite les milices de la
province transalpine, il semblait impossible avec cette poignée d’hommes de
tenir tête à l’immense flot de peuples débouchant sur le Rhône, et de lui
fermer le défilé à la sortie du Léman, au-dessous de Genève, sur un espace de
plus de 3 milles [allemands,
= 6 lieues]. Il voulut gagner du temps. L’ennemi avait à cœur
d’effectuer en paix la traversée du pays et des populations allobrogiques. On
négocia donc : César profitant d’un répit de quinze jours, rompit le pont de
Genève, et barra la rive gauche par une ligne fortifiée de près de 4 milles [allemands, = 8 lieues]
de longueur[23].
Ce fut là le premier essai de ces chaînes de redoutes,
avec mur et fossé les reliant, que les Romains, plus tard, appliquèrent dans
des proportions colossales à la défense des frontières de l’empire. En vain
les Helvètes tentèrent de franchir le fleuve en divers points, soit à gué,
soit à l’aide de canots : partout les Romains, retranchés dans leurs lignes
les repoussèrent : il leur fallut renoncer à passer sur la rive gauche. A ce
moment, ils s’abouchèrent avec la faction gauloise hostile aux Romains,
laquelle espérait trouver en eux un puissant renfort. L’Éduen Dumnorix, frère
de Divitiac, était dans son clan à la tête du parti national, comme Divitiac
était le chef du parti de l’étranger. Il facilite aux Helvètes le passage du
Jura par le pays des Séquanes. A l’empêcher, les Romains n’avaient aucun
droit : mais l’émigration helvétique dans les Gaules était pour eux un
événement d’un intérêt capital ; il y allait de tout autre chose que
d’une question de forme et de respect de leur frontière. Leur intérêt ne
pouvait être sauvegardé qu’à la condition d’imiter les grands lieutenants du
Sénat, et Marius, lui-même. Ce n’était point assez que de défendre
modestement la frontière derrière ses lignes : il fallait hardiment la
franchir à la tête d’une puissante armée. César d’ailleurs, n’était point le
général du Sénat, mais celui de la République : il n’hésita pas. De Genève, il
s’était, sans perdre de temps, rendu de sa personne en Italie, et en,
ramenait à marches forcées ses trois légions en cantonnements, plus deux
autres légions de nouvelle levée. Bientôt, il a opéré sa jonction avec le
corps posté naguère devant Genève, et passe le Rhône à la tête de toute son
armée[24]. A son
apparition inattendue sur les frontières des Éduens, la faction romaine est
naturellement reportée au pouvoir, heureux incident qui assure aux Romains
leurs vivres. Les Helvètes, à cette heure, passaient la Saône, et quittant le pays
des Séquanes, mettaient le pied dans celui des Éduens : les Tigorins[25], un de leurs
clans, restaient encore sur la rive gauche. César fond sur eux, les surprend
et les détruit[26].
Mais le gros de la caravane s’était établi déjà de l’autre côté : le Romain
le poursuit, et franchit la rivière en vingt-quatre heures, ce que les
Helvètes, intacts encore, n’ont pu faire en vingt jours. Ceux-ci, à là vue de
l’armée romaine au-delà de la
Saône et sur leur dos, sont contraints à changer de
direction, et cessant de se porter à l’ouest, ils tournent vers le nord, dans
la pensée, peut-être, que César n’osera pas les suivre jusqu’au centre des
Gaules, et qu’une fois abandonnés à eux-mêmes, il leur sera facile de
reprendre leur direction. Quinze jours durant, les légions les suivent à la
distance d’à peine 1 mille[27] [2 lieues], leur marchant
sur les talons pour ainsi dire, et guettant l’occasion de les attaquer à
belle et de les anéantir. L’occasion ne se présenta pas : si lent et pénible
qu’était leur progrès, les Helvètes surent se garder : ils avaient des vivres
en abondance, et connaissaient exactement par leurs espions tout ce qui se
passait dans le camp romain. Les légions, au contraire, commençaient à
souffrir : elles manquaient du nécessaire, surtout depuis le jour où les
Helvètes ayant quitté les bords de la Saône, les convois par eau avaient cessé. La
disette était du fait des Éduens, qui avaient promis des approvisionnements à
César : les deux armées se mouvant encore sur leur territoire, impossible de
ne pas suspecter leur mauvaise foi. Enfin la cavalerie des Romains, nombreuse
pourtant (elle ne
comptait pas moins de 4.000 chevaux), ne pouvait inspirer confiance :
on s’en rendra assez compte, en sachant qu’elle était presque tout entière
formée de contingents gaulois, éduens pour la plupart, et ceux-ci sous le
commandement de Dumnorix, l’ennemi notoire de Rome. César avait en eux des
otages plutôt que des soldats. Il pouvait croire qu’ils s’étaient fait battre
exprès dans une récente rencontre avec la cavalerie plus faible des Helvètes,
et que c’était d’eux encore que l’ennemi tirait tous ses renseignements sur
l’état des choses dans le camp romain. La situation avait donc ses
dangers : déjà l’on voyait trop quelle puissante influence exerçait le
parti des Gaulois patriotes, même chez les Éduens, alliés officiels de Rome,
et malgré, les grands intérêts qui les rattachaient à la République. Combien
plus se ferait sentir cette influence, quand on irait audacieusement
s’enfoncer jusqu’au cœur d’un pays frémissant, loin de toutes les
communications les plus nécessaires ? Les armées passèrent à peu de distance
de Bibracte, la capitale éduenne[28]. César voulut
s’emparer à main armée de ce poste important, avant de songer à pousser plus
loin : peut-être même pensait-il s’y fortifier, et arrêter là sa poursuite.
Il se détourna donc un instant : mais les Helvètes ne virent qu’un’
commencement de fuite dans son mouvement vers la ville : ils attaquèrent.
César n’en demandait pas davantage. Les deux armées se
mirent en bataille sur deux chaînes de collines courant parallèlement ;
et les Gaulois commencèrent le combat, repoussant et dispersant dans la
plaine la cavalerie romaine envoyée sur les devants, puis s’élancèrent contre
les légions postées sur la déclivité des hauteurs : là, les vétérans de
César les firent reculer. Mais quand poursuivant à leur tour leur avantage,
les Romains descendirent dans la plaine, les Gaulois effectuèrent un retour
offensif ; et en même temps un corps tenu en arrière se jeta sur le
flanc des légions. César oppose à l’ennemi de ce côté les réserves de ses
colonnes d’attaque, le sépare du gros de son armée, et le rejette sur ses
bagages et ses chariots, où il est taillé en pièces. Enfin la masse des
hordes helvétiques cède il ne lui reste pour battre en retraite, que la route
de l’est, direction tout opposée à celle primitivement suivie. Dans ce jour
échoua le grand plan de l’émigration, allant à la recherche de nouvelles
demeures sur les bords de l’Atlantique. La journée fut chaude aussi pour le
vainqueur. César, qui non sans raison, ne s’en fiait point à son corps d’officiers,
avait, dès le début du combat, éloigné tous les chevaux, pour mieux faire
comprendre aux siens la nécessité de ne pas lâcher pied. Et vraiment, si les
Romains avaient perdu la bataille, c’en était fait de leur armée. Épuisées
qu’elles étaient, les légions ne purent poursuivre vivement les
vaincus : mais César ayant notifié que quiconque prêterait secours aux
Helvètes, serait traité en ennemi du peuple romain, ceux-ci, partout où ils
passèrent, notamment dans la contrée des Lingons, se virent refuser
l’assistance et les vivres : leurs bagages furent pillés ; enfin
embarrassés dans leur marche par cette foule inerte qu’ils traînaient à leur
suite, ils se rendirent à discrétion. César ne les traita point durement. Aux
Boïes, qui n’avaient pas de patrie, les Éduens reçurent l’ordre d’assigner
des demeures sur leur propre territoire : en s’asseyant au milieu du clan le
plus puissant des Gaules, ces ennemis, vaincus de la veille, rendirent à Rome
presque tous les services d’une colonie. Quant à ce qui restait des Helvètes
et des Rauraques, le tiers environ de la population virile sortie d’Helvétie,
César le renvoya dans son pays : là, placés sous la suzeraineté de Rome, ils
eurent mission de défendre la frontière du Rhin supérieur contre les
agressions des Germains. Rome prit seulement possession de la pointe du
sud-ouest du territoire helvétique : elle y transforma plus tard en
forteresse frontière la vieille ville celtique de Noviodunum (Nyon), située sur
les bords enchanteurs du Léman, et qui reçut le nom de colonie Julienne équestre[29].
Ainsi l’invasion allemande, était contenue vers le
Haut-Rhin, et en même temps la faction gauloise, hostile aux Romains, était
humiliée. Mais sur le Rhin moyen, que les Germains avaient franchi depuis des
années, la puissance tous les jours accrue d’Arioviste se faisait la rivale
de l’influence romaine dans les Gaules. Il fallait pareillement s’attaquer à
elle, et le prétexte de rompre naissait de lui-même. Le joug qu’Arioviste
imposait aux Gaulois ou celui dont il les menaçait, comparé à la suprématie
romaine, ne pouvait pas ne pas sembler plus lourd à la plupart des Gaulois
dans ces contrées et quant au petit nombre qui s’opiniâtrait encore dans sa
haine contre Rome, il demeurait muet. Les Romains provoquèrent une grande diète
des clans de la Gaule
moyenne ; elle décida que César serait invité, au nom de la nation
gauloise, à lui venir en aide contre les Germains. César le promit. Par son
ordre, les Éduens suspendent le tribut qu’ils se sont engagés à payer à
Arioviste, et lui réclament leurs otages. Celui-ci, furieux de la rupture,
attaque les clients de Rome, et par là fournit à César le motif cherché d’une
intervention directe. César, revendique aussi les otages ; il veut
qu’Arioviste promette de garder la paix au regard des Éduens ; il veut
surtout qu’il s’engage à ne plus appeler les Germains d’Outre-rhin. Le chef
barbare lui répond fièrement, et comme son égal en puissance et en droit : les lois de la guerre l’ont fait maître de la Gaule septentrionale, de
même qu’elles ont donné le sud aux Romains. Il n’empêche pas ceux-ci de lever
tribut sur les Allobroges ; qu’ils ne trouvent pas mauvais à leur tour
s’il fait payer aussi ses sujets ! Puis, dans de plus secrètes
communications, se montrant tout à fait au courant des affaires intérieures
de la République,
il parle des incitations qui lui viennent de Rome : on veut qu’il en finisse avec César : quant à lui, si
César consent à lui abandonner le nord des Gaules, il l’aidera au contraire à
s’emparer du pouvoir en Italie. Les dissensions des Gaulois lui ont ouvert la
porte de la Gaule
: il attend des dissensions de l’Italie la consolidation de ses récentes
conquêtes. — Depuis bien des siècles, Rome n’avait point entendu un
tel langage, proclamant le droit égal, l’indépendance absolue et hautaine de
ce chef d’armée qui traitait de puissance à puissance : bref, il se refusa
même à venir quand le général romain, selon la forme usitée avec les princes
clients, lui enjoignit de comparaître en personne.
L’hésitation n’était plus possible. César marcha droit au
roi. Mais voici qu’une panique saisit ses soldats et ses officiers tout les
premiers à la pensée d’en venir aux mains avec ces terribles bandes germaines
qui depuis quatorze ans n’ont pas couché sous un toit. Jusque dans son camp,
César voit éclater l’indiscipline et la démoralisation des armées romaines :
la désertion, la révolte y sont imminentes. Pour lui, il déclare que, s’il le
faut, il ira chercher l’ennemi avec la dixième légion toute seule. Il enlève
celle-ci par cet appel à l’honneur, il enchaîne les autres légions à leurs
aigles par le sentiment d’une émulation belliqueuse : le souffle de son
énergie a passé dans le cœur de ses soldats. Sans leur laisser le temps de se
reconnaître, il les conduit à marches forcées, et, devançant Arioviste, il
occupe heureusement Vesontio (Besançon)[30], la capitale des
Séquanes. Une entrevue eut lieu avec les. deux chefs, à la sollicitation du
Germain, lequel n’avait voulu, paraît-il, que masquer ainsi une tentative
contre la personne de César. Entre les dominateurs des Gaules, les armes
seules pouvaient décider[31]. Cependant, on
n’en vint, point aussitôt aux mains : les armées restèrent campées dans le
pays de Mulhouse (Haute
Alsace), à peu de distance l’une de l’autre, et à un mille du
Rhin ; mais Arioviste, avec ses forces de beaucoup supérieures, réussit
à défiler devant les Romains et, se plaçant sur leurs derrières, à les couper
de leur base et de leurs approvisionnements[32].
César pour se dégager voulait livrer bataille, mais
Arioviste se refusa. Le Romain alors, malgré son infériorité numérique (il ne lui restait que ce
moyen) tenta à son tour la manœuvre qui avait réussi à l’ennemi. Pour
rétablir ses communications, il fait passer devant celui-ci deux légions qui
vont prendre position au-delà du camp Germain ; et pendant ce temps, il reste
dans le sien avec les quatre autres légions. Arioviste voit son adversaire
divisé : il marche à l’assaut contre le premier et moindre corps, et est
repoussé. Engagée par ce succès, toute l’armée romaine marche au combat : les
Germains se rangent sur une longue ligne de bataille, chaque tribu formant
une division, chacune, pour rendre la fuite impossible, ayant derrière elle
les chariots, les bagages et les femmes. L’aile droite de César, conduite par
lui, court à l’ennemi et l’enfonce ; à l’aile gauche, les Germains ont
un succès pareil. Les chances restaient égaies ; mais la pratique
savante des réserves, tant de fois fatale aux Barbares, assura cette fois
encore la victoire aux Romains. Publius Crassus, en lançant la troisième
ligne au secours de l’aile qui pliait, rétablit le combat. La journée était
gagnée. On poursuivit l’ennemi jusqu’au Rhin : bien peu réussirent, et le roi
avec eux, à se réfugier sur l’autre rive (696 [58 av. J.-C.]).
Ainsi la
République saluait par un coup d’éclat le grand fleuve
germain que voyaient pour la première fois les soldats d’Italie. Une seule
bataille gagnée, et Rome avait conquis la ligne du Rhin. Le sort des
émigrants germaniques de la rive gauche était dans la main de César ; il
pouvait les anéantir, il n’en fit rien. Les peuplades Gauloises voisines, Séquanes,
Leuques, Médiomatriques, n’étaient ni de force à se défendre,
ni assez sûres au regard de Rome : les Germains au contraire promettaient de
solides gardiens de la frontière, et des sujets meilleurs encore, séparés
qu’ils étaient des Gaulois par leur nationalité, et de leurs compatriotes par
leur intérêt à se maintenir intacts dans leurs nouvelles demeures : dans leur
isolement, pouvaient-ils autre chose que se rattacher à l’empire central de
Rome ? Selon sa règle invariable, César préféra donc l’ennemi vaincu à
l’ami douteux, et, laissant les Germains établis par Arioviste à l’ouest du
fleuve, là où ils se trouvaient postés, les Triboques autour de Strasbourg,
les Némètes dans le pays de Spire, les Vangions dans
celui de Worms, il les préposa à la défense de la frontière rhénane
contre leurs compatriotes de l’est[33]. Quant aux
Suèves, qui sur le Rhin moyen menaçaient la contrée des Trévires, aussitôt
qu’ils eurent la nouvelle du désastre d’Arioviste, ils reculèrent dans
l’intérieur de l’Allemagne : mais, en passant, ils reçurent de rudes coups
des populations avoisinantes.
Cette première campagne eut des suites incommensurables,
et qui se sont fait sentir durant plus d’un millier d’années. Le Rhin va
devenir la frontière de l’Empire romain, du côté de la Germanie. En Gaule,
où la nation ne savait plus gouverner ses destinées, Rome. jusque là n’avait
dominé que sur la côte du sud, pendant qu’au nord les Germains, depuis peu
d’années, tentaient de s’établir. Drais par l’événement de la guerre récente,
il était décidé que la Gaule
tout entière, et non une partie seulement, allait échoir à la suprématie de
Rome, et que la frontière naturelle du grand fleuve de l’est deviendrait
aussi la frontière politique. En des temps meilleurs, le Sénat n’avait point
eu de repos qu’il n’eût de même poussé l’empire de la République jusqu’aux
frontières naturelles de l’Italie, jusqu’aux Alpes, à la mer Méditerranée, et
jusque sur les îles voisinés. L’Empire agrandi nécessitait, au point de vue
militaire, une extension de semblable nature : mais le gouvernement du jour
laissait tout au hasard, s’inquiétant peu de la défense des frontières,
veillant seulement à n’avoir pas par lui-même à les défendre. On sentait que
désormais, pour mener les destinées de Rome, il fallait un autre génie, un
autre bras.
Les fondements de l’édifice et ses premiers murs étaient
donc debout : mais il s’en manquait de beaucoup encore qu’il fût achevé, que
les Gaulois reconnussent la domination de Rome, que la frontière fût posée et
acceptée sur le Rhin par les tribus germaniques. Toute la Gaule centrale, depuis la Province romaine
jusqu’à Chartres et Trèves, se soumettait sans difficulté : sur le Rhin haut
et moyen, on n’avait pour le moment rien à craindre des Barbares de l’autre
rive. Au nord, les clans de l’Armorique (Bretagne, Normandie), ceux
de la confédération des Belges, plus puissante encore, n’avaient point
ressenti les coups frappés au centre, et ils ne voulaient en aucune façon se
courber devant le vainqueur d’Arioviste. On l’a vu déjà, entre les Belges et
les Germains |