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Nous laissons derrière nous une période de
quatre-vingt-dix années, dont quarante de profonde paix, et cinquante ans de
révolution presque continuelle. C’est aussi l’époque la plus inglorieuse de
l’histoire de Rome. A la vérité, à l’ouest et à l’est, les Alpes ont été
franchies (V, p. 4 24, 4 34) les armes romaines ont pénétré dans 1â péninsule
espagnole, jusqu’aux rivages atlantiques ; dans la péninsule
gréco-macédonienne, jusqu’au Danube : lauriers peu coûteux, et de même
infertiles ! Après tout, le cercle des peuples
étrangers placés dans la domination, la puissance ou l’amitié du peuple
romain[1],
ne s’est pas beaucoup agrandi : on s’est contenté de consolider les
conquêtes des temps meilleurs, ou d’amener successivement à
l’assujettissement complet les cités placées avant sous le lien d’une
dépendance plus large au regard de la République. Derrière
l’éclatant échafaudage des réunions des provinces à l’empire, se cache un
amoindrissement sensible de la puissance romaine. A l’heure même où la
civilisation antique tout entière se concentre plus fortement dans la cité de
Rome, et y reçoit pour ainsi dire son expression universelle et dernière,
au-delà des Alpes, au-delà de l’Euphrate, les nations exclues du monde romain
passent de la défensive à l’attaque. Sur les champs de bataille d’Aix et de
Verceil, de Chéronée et d’Orchomène, on a entendu les premiers coups de
tonnerre: l’orage s’approche, qui jettera sur l’univers gréco-italique les
races de la Germanie
et les hordes de l’Asie, cet orage, dont les sourds roulements se sont
prolongés presque jusqu’à nous et retentissent encore. Au dedans, cette
période offre le même caractère. L’ordre politique des anciens jours
s’écroule sans retour. La
République romaine, à ses débuts, c’était la cité avec son
peuple libre, se donnant ses magistrats et ses lois, conduite par ces mêmes
magistrats-rois qui la consultent, sans jamais sortir des barrières légales :
autour de la cité, gravitaient, dans leur double orbite, les fédérés
italiques, avec leur système de cités particulières, libres aussi, pareilles
et apparentées de race à la ville de Rome ; et les alliés extra
italiques, composés des villes franches de la Grèce, des peuples et des
souverainetés barbares, sous la tutelle plutôt que sous la domination de
Rome. Résultat dernier et fatal de la Révolution, auquel, il faut le dire, les deux
partis conservateurs et démocrates ont travaillé de part et d’autre, et comme
d’entente; au commencement de l’ère présente, l’édifice vénérable ébranlé et
lézardé en bien des endroits, était debout encore : à la fin de la période,
il n’en reste plus pierre sur pierre. Aujourd’hui le détenteur du pouvoir est
ou un monarque, ou une oligarchie fermée, de nobles aujourd’hui,
demain de riches. Le peuple a perdu la part qu’il avait au gouvernement. Les
magistrats ne sont plus que des instruments passifs dans la main du maître.
La cité de Rome s’est brisée sous l’effort d’un accroissement contraire à sa
nature. La fédération italique s’est absorbée dans la cité romaine. La
fédération extra italique en pleine voie de transformation, tombe dans la
sujétion absolue. Tout le système politique enfin gît à terre : rien n’en
reste, qu’une masse confuse d’éléments plus ou moins disparates. L’anarchie
est imminente, et l’État, au dedans et au dehors, s’en va en pleine
dissolution. Le courant emporte toutes choses vers le despotisme : on ne
dispute plus que sur le point de savoir qui sera le despote, ou d’un seul
homme, ou de la petite coterie des grandes familles, ou d’un sénat de
financiers. Et sur cette route même, on descend la pente ordinaire. S’il est
dans l’État libre un principe fondamental, c’est celui d’un utile contrepoids
des forces contraires, réagissant médiatement les unes sur les autres : ce
principe, tous les partis l’ont perdu de vue : en haut comme en bas, on
combat pour le pouvoir, avec le bâton des assommeurs d’abord, puis bientôt
avec l’épée. La
Révolution était achevée, si l’on entend par ce mot avoir
de part et d’autre rejeté bien loin la constitution ancienne, et marqué sa
voie et son but à la politique nouvelle : mais en ce qui touche la
réorganisation de l’État on n’avait encore que le provisoire : ni
l’établissement politique des Gracques, ni celui de Sylla, ne portent le cachet
d’une oeuvre définitive. La pire amertume de ces temps amers, pour le
patriote clairvoyant, c’est que tout espoir, tout effort était défendu à ses
aspirations. Le soleil de la liberté descendait à l’horizon, emportant à
jamais ses dons fécondants : et le crépuscule s’étendait sur ce monde, si
brillant naguère. Catastrophe accidentelle, dira-t-on ! Pas le moins du
monde : amour de la patrie, génie, rien n’y pouvait : la République périssait
par les vieilles maladies du corps social, et surtout par la chute des
classes moyennes, que le prolétariat servile avait supplantées. Le plus
habile des hommes d’État de Rome ressemblait à ce médecin, qui se demande à
l’heure douloureuse lequel vaut le mieux de prolonger l’agonie du mourant, ou
d’en finir de suite avec elle. Assurément la meilleur condition qui pût être
faite à la République,
c’eût été l’avènement immédiat d’un despote au bras fort, qui, balayant tous
les débris de l’ancienne constitution libre, aurait su créer les formes
nouvelles et le système propres à contenir la modeste somme de bonheur
compatible avec l’absolutisme dans l’état des choses, la monarchie aurait eu
sur l’oligarchie un avantage essentiel. Eparpillée dans une corporation,
l’autorité peut-elle jamais niveler et bâtir avec l’énergie du despotisme ?
— Mais je m’arrête : les froides réflexions ne façonnent pas
l’histoire : c’est la passion, et non l’intelligence, qui dans les
choses humaines, édifie l’avenir ! Tout ce qu’on pouvait faire, à Rome,
c’était d’attendre, se demandant combien de temps la République
continuerait à ne savoir ni vivre ni mourir ; si à la fin, elle
trouverait dans quelque puissant génie son maître, et peut-être son second
fondateur ; ou si elle s’abîmerait à sa dernière heure dans sa
décrépitude et sa misère.
Il nous reste à étudier les faits économiques et sociaux
de la période, ceux du moins sur lesquels déjà notre attention ne s’est point
arrêtée.
L’État, depuis le commencement de cette période, tirait
ses ressources principales du revenu des provinces. En Italie, à partir de la
bataille de Pydna, on n’avait plus levé l’impôt foncier, impôt extraordinaire
dans tous les temps, et qui ne venait se placer qu’à titre de complément à
côté des redevances domaniales et autres. L’immunité foncière absolue devient
une sorte de privilège constitutionnel pour la propriété immobilière romaine.
Les régales, telles que le monopole du sel, et la monnaie, ne sont plus
rangées, si jamais elles le furent, parmi les produits publics. Les impôts
récemment frappés en matière d’hérédité, ou tombent en désuétude ou sont
expressément abolis. L’Italie, avec la Gaule cisalpine, n’apportait donc au trésor
public de Rome, que les revenus domaniaux d’une part, nommément ceux du
territoire campanien, et le produit des mines d’or [metalla]
du pays des Celtes, avec les taxes sur les affranchissements d’autre part,
ainsi que les droits d’importation par mer [portoria venalium]
des marchandises introduites dans Rome, et non affectées à l’usage de
l’importateur : ces deux derniers produits pouvant d’ailleurs être regardés
comme des impôts de luxe. Avec l’extension du territoire de la cité romaine,
et de la ligne douanière enveloppant désormais toute l’Italie, y compris
vraisemblablement la
Cisalpine, leur rendement s’accrut sans doute beaucoup.
Dans les provinces, la République, usant du
droit de la guerre, s’appropria à titre privé tout le territoire des
puissances renversées par elle : là où elle ne fit que substituer son
gouvernement. à celui de l’ancien maître, elle mit la main sur les
possessions foncières qui lui avaient appartenu. C’est ainsi qu’elle réunit
au Domaine les territoires de Léontini, de Carthage, de Corinthe, les biens
domaniaux des rois de Macédoine, de Pergame et de Cyrène, les mines de
Macédoine et d’Espagne. Comme le territoire de Capoue, toutes ces vastes
acquisitions furent affermées par les censeurs à des particuliers, tantôt
moyennant quote-part des fruits, tantôt moyennant un loyer fixe en argent.
Déjà nous avons vu Gaius Gracchus, allant plus loin encore, revendiquer la
totalité du territoire provincial, et appliquant sa règle à la province
d’Asie, y établir la dîme foncière, les taxes de mer et de dépaissance [portoria : scripturœ],
à raison du droit de propriété échu à la République sur les
champs, les prairies et les côtes maritimes indistinctement, qu’ils eussent
été jadis propriété royale, ou simplement propriété privée.
De droits régaliens utiles, il ne semble pas que Rome en
ait jusque-là exercé dans les provinces : l’interdiction de la culture de la
vigne et de l’olivier dans la
Transalpine ne donna rien au trésor. En revanche, l’impôt
direct et indirect fut prélevé sur une grande échelle. Les états clients
reconnus indépendants, les royaumes de Numidie et de Cappadoce, les villes
fédérées (civitates fœderatœ) de Rhodes, de
Messine, de Tauromenium, de Massalie et de Gadès, jouissaient de l’immunité
complète : seulement les traités les obligeaient envers la République à la
fourniture normale, en temps de guerre, d’un certain nombre d’hommes et de
vaisseaux à leurs frais, et naturellement aussi, à l’assister dans les cas
extrêmes par des prestations extraordinaires de toute nature. Quant aux
autres territoires provinciaux, y compris même les villes libres, ils
payaient l’impôt : mais les villes dotées du droit de cité romaine, comme
Narbonne, et celles expressément déclarées exemptes (civitates
immunes), comme Centoripœ, en Sicile, avaient la
franchise. Le revenu direct, en certaines contrées, en Sicile, en Sardaigne,
par exemple, consistait soit dans le droit à la dîme des gerbes [decuma][2], et des autres
fruits de la terre, raisins, olives ; soit dans les pays de pâture, en
une redevance proportionnelle [scriptura] : ailleurs,
en Macédoine, en Achaïe, à Cyrène, dans la plus grande partie de l’Afrique,
dans les deux Espagnes, et aussi, après Sylla, en Asie, il n’était autre
qu’un tribut fixe en argent (stipendium, tributum), versé annuellement par chaque
cité. Ce tribut s’élevait à 600.000 deniers (183.000 thaler = 686.250 fr.), pour la Macédoine : la petite
île de Gyaros [Giura]
près d’Andros n’en payait que 150 (46 thaler = 173 fr. 90 c.), suivant toute
apparence. Cet impôt, en somme, était à un taux moindre qu’avant la conquête
romaine. Dîmes foncières et taxes de pacage, la République les affermait
toutes à l’entreprise à des particuliers [publicani],
et contre prestations fixes en céréales ou en argent, ne demandant à chaque
cité que sa quote-part d’impôt, et la laissant, suivant la maxime générale de
sa politique, maîtresse de la répartition entre les contribuables et de la
perception[3].
Les taxes douanières constituaient presque en entier Les
douanes. l’impôt indirect, laissant de côté d’ailleurs les droits bien moins importants
sur les chaussées; les ponts et les canaux. Ajoutons que par taxes de
douanes, chez les anciens, on n’entendait guère parler que de celles levées
dans les ports, et plus rarement à certaines frontières locales, sur les
marchandises destinées à la vente, et frappées à l’entrée ou à la sortie :
elles appartenaient aux diverses cités maîtresses de les faire payer dans
leurs ports et sur leur territoire. Les Romains avaient suivi la pratique
commune : mais dans les commencements, leur circonscription douanière
n’avait pas dépassé la limite de la cité romaine proprement dite, sans
s’étendre jusqu’à la limite de leurs possessions. Donc, chez eux, d’abord
point de système général de douanes : et quant aux relations avec les villes
clientes, la République
avait stipulé, par traités publics, soit la franchise absolue pour elle-même,
soit tout au moins des conditions de faveur nombreuses pour les citoyens
romains. Mais chez les peuples non alliés, et au contraire assujettis,
l’immunité n’ayant plus lieu, les taxes douanières échéaient au véritable
souverain, c’est-à-dire, à la cité romaine. Par suite, la République fut
conduite à établir dans son empire un certain nombre de grandes
circonscriptions spéciales, où se trouvaient d’ailleurs enclavées les villes
alliées, ou dotées de la franchise au regard de Rome. C’est ainsi qu’après
les guerres carthaginoises, la
Sicile forma une région douanière, où les marchandises
entrant et sortant, payaient à la frontière un droit de 5 pour 100 ad valorem : un droit de 2 ½ pour 100
était pareillement perçu à la frontière d’Asie, aux termes de la loi
Sempronia : de même encore, la province de Narbonne, en dehors du
territoire même de la colonie de citoyens, constituait une région douanière.
Le but fiscal de cette organisation apparaît nettement. Mais en réglementant
uniformément le système de ses districts douaniers, Rome avait aussi voulu,
et il faut l’en louer, prévenir l’inévitable confusion résultant de l’infinie
variété des douanes communales. Ici d’ailleurs, comme pour les dîmes, la
perception avait été mise partout dans la main des intermédiaires fermiers.
Telles étaient les charges ordinaires que les contribuables
avaient à supporter dans l’empire : n’oublions pas de faire observer qu’ils
payaient énormément au delà du produit net entrant dans les caisses de la République. Le
mode de perception par les intermédiaires, ou si l’on veut, par les fermiers
généraux, est par lui-même déjà le plus dispendieux : mais le petit nombre
des fermes, d’une part, et l’immense association des capitaux, d’autre part,
fermant l’accès à toute concurrence efficace dans Rome, le mal avait grandi
outre mesure.
Aux impôts ordinaires venaient s’ajouter en premier lieu
les réquisitions. Les dépenses de l’administration militaire étaient de droit
supportées par la
République. Elle fournissait au commandant supérieur dans
chaque province les moyens de transport et pourvoyait à tous les autres
besoins : elle payait la solde des soldats romains envoyés avec lui, et
prenait soin d’eux. Les villes provinciales n’avaient à donner que le toit et
l’abri, le bois, le foin et autres denrées : les villes libres étaient même
affranchies de loger la troupe durant ses quartiers d’hiver (il n’y avait point encore
de cantonnements permanents). De plus, quand le gouverneur avait
besoin de blé, de vaisseaux et d’esclaves pour les armer, de toile, de cuir,
d’argent et d’autres objets encore, il avait la faculté absolue en temps de
guerre, et faculté presque pareille en temps de paix, d’en réclamer la
fourniture aux cités sujettes ou aux États clients indépendants. Les
prestations, à l’instar de l’impôt foncier payé par le citoyen romain,
étaient considérées, en droit, comme faites à titre de vente ou d’avances,
dont le trésor romain aurait à rembourser la valeur, ou de suite, ou plus
tard. Malheureusement, dans la pratique, sinon dans la théorie politique, les
réquisitions devinrent bientôt l’une des charges lès plus écrasantes qui
aient pesé sur les provinciaux : sans compter que l’indemnité à payer
dépendait uniquement de l’arbitration du gouvernement romain, ou du
commandant local. Nous rencontrons bien dans la loi quelques limites
apportées à ce droit de réquisition si dangereux : nous avons vu interdire au
préteur en Espagne de prendre au laboureur au-delà de la vingtième gerbe :
ailleurs, on fixa, la quantité maximum du blé que le lieutenant de
Rome pouvait réclamer pour ses besoins et ceux de sa suite; ou encore, on
régla à l’avance un chiffre élevé d’indemnité pour les céréales requises;
tout au moins en advint-il ainsi pour les blés que la Sicile était souvent mise
en demeure d’envoyer à la capitale. Malgré tous les palliatifs et le
soulagement qu’ils apportaient çà et là, les réquisitions n’en restaient pas
moins un fléau pour le système économique des cités, et pour les particuliers
dans les provinces. En temps de crise exceptionnelle, l’inévitable oppression
allait croissant, jusqu’à dépasser toutes les bornes, et quelquefois alors
les prestations étant exigées sous forme pénale [multœ],
ou sous forme de contributions volontaires, en réalité forcées, toute
indemnité cessait. C’est ainsi qu’en 670 et 671 [84-83 av. J.-C.], Sylla condamna
les provinciaux d’Asie-Mineure, gravement coupables envers Rome, à fournir 40
fois la solde par chaque soldat en cantonnement (16 deniers par jour = 3 thaler 2/3 [= 14 fr. 31
cent.]), et 76 fois la solde par chaque centurion ; et de plus à
donner le vêtement et la table, le garnisaire étant libre d’inviter des
convives à son gré. A peu de temps de là, le même Sylla frappait une contribution
générale sur les cités clientes et sujettes : il va de soi qu’il n’en
fut jamais rien remboursé.
Nous ne saurions non plus omettre les charges communales
dans ce tableau de l’impôt. Elles devaient être considérables[4] : il fallait
pourvoir à l’administration, à l’entretien des édifices publics, enfin à tout
le budget civil des villes, la
République défrayant les seules dépenses de guerre. Et
même, dans le budget militaire, elle s’arrangeait pour faire retomber sur le
trésor communal bon nombre d’articles, tels que la construction et
l’entretien des routes militaires hors de l’Italie, et des flottes dans les
mers non italiennes, ainsi que les dépenses de l’armée pour une forte partie.
Toutes les milices des états clients et sujets étaient régulièrement appelées
dans leurs provinces respectives, et aux frais de leurs cités : déjà même
l’on voyait tous les jours des Thraces servant, en Afrique, des Africains
servant en Italie ou partout ailleurs , au gré du gouvernement central. Tant
que les provinces avaient payé seules l’impôt direct, l’Italie en étant
exemptée, tant que l’Italie, à son tour, avait eu la charge et la dépense de
l’état militaire, on avait pu dire qu’une telle organisation, justifiée par
la politique, demeurait financièrement équitable : mais du jour où
l’équilibre cesse, la condition financière des Provinciaux n’est plus
qu’oppression.
Arrivons enfin au grand chapitre des iniquités, à celles
qui faisaient la mesure comble, aux exactions multipliées des magistrats et
des publicains, plus écrasantes cent fois que l’impôt provincial. En vain la
loi considérait comme concussion tout cadeau reçu par le gouverneur : en vain
elle lui interdisait tout achat dans sa province : dès qu’il voulait
malverser, ses fonctions publiques lui prêtaient et au-delà les moyens de le
faire. Cantonnement des troupes, libre logis assuré au magistrat, à l’essaim
de ses auxiliaires de rang sénatorial ou équestre, de ses scribes, officiers
de justice, hérauts, médecins et prêtres ; droits de fournitures gratuites
aux messagers de la
République ; réception et transport des prestations et
redevances en nature, ventés et réquisitions forcées, par dessus tout, il n’y
avait là que trop d’occasions pour les magistrats provinciaux d’amasser et de
rapporter dans Rome des richesses princières ! La rapine était à l’ordre
du jour, le contrôle du pouvoir central devenant nul, et celui des tribunaux
de la chevalerie n’ayant de dangers que pour le fonctionnaire honnête homme.
La création d’une commission perpétuelle pour juger les cas de concussion (605 [149 av. J.-C.]),
création amenée par les abus de pouvoirs et les plaintes sans cesse répétées
des provinciaux ; les lois géminées, se succédant coup sur coup, avec
aggravation de peine, contre les fonctionnaires coupables, comme le fluviomètre
qui montre la hauteur des eaux, attestaient l’invasion croissante du mal.
Dans de telles conditions, l’impôt, même modéré dans son régime, pouvait
arriver, dans la pratique, à surcharger et fouler le contribuable. Or, nul
doute qu’il n’en fût ainsi dans les provinces, encore bien que l’oppression
venant des marchands et des banquiers d’Italie, fût à elle seule plus pesante
que tout le système des taxations avec ses infaillibles abus.
En résumé, les revenus que Rome tirait de ses provinces,
ne constituent pas un impôt frappé sur les sujets, dans le sens où nous
l’entendons aujourd’hui : il y faut voir plutôt une sorte de contribution
pareille au tribut levé jadis par les Athéniens, et que la puissance
dominante employait à défrayer son état militaire. De là, la surprenante
modicité de son rendement, brut ou net. Un document digne de foi nous
enseigne que jusqu’en l’an 691 [-63], le produit total, non compris sans doute les
revenus de l’Italie et les blés livrés en nature par les fermiers des dîmes,
n’allèrent pas au-delà de deux cents millions de sesterces (15.000.000 de thaler [=
56.450.000 fr.]), soit les deux tiers seulement de la recette annuelle
encaissée par le roi d’Égypte. Et ce résultat comparatif n’a rien qui doive
étonner après réflexion. Les Ptolémées exploitaient la vallée du Nil à la
façon des grands planteurs : ils retiraient des profits monstrueux du
monopole commercial avec l’orient, lequel leur appartenait dans leur royaume.
A Rome au contraire, le trésor public n’était que la caisse militaire de la
fédération des cités réunies sous le protectorat de Rome. Quant au produit
net, il était, proportion gardée, moindre encore, à ce qu’il semble. Seules, la Sicile, et l’Asie
surtout, fournissaient un excédant de quelque importance : la Sicile, où le système des
taxes carthaginoises demeurait en vigueur ; l’Asie, depuis que Gaius
Gracchus, pour rendre possibles ses largesses frumentaires, y avait ordonné
la confiscation du sol, et l’impôt foncier commun. D’innombrables témoignages
nous enseignent aussi que les finances publiques de Rome avaient pour
assiette principale les taxes asiatiques. D’autre part l’on doit aisément
prêter foi à l’assurance qui nous est donnée, que dans les autres provinces
la recette et la dépense s’alignaient bon an, mal an : il en était même, où
l’entretien obligé d’une garnison nombreuse entraînait des frais supérieurs
au revenu annuel : citons les deux Espagnes, la Gaule transalpine, la Macédoine. Quoi
qu’il en soit, dans les temps ordinaires, les comptes du trésor se
balançaient par un excédant à la recette : de là pour la République la
facilité de doter richement les travaux publics et ceux de la ville, et
d’accumuler même une réserve. Mais, si l’on veut comparer tous les chiffres
avec l’immensité du territoire de l’empire, on ne peut que constater, je le
répète, la pauvreté du produit net de l’impôt. Ne point faire de son
hégémonie politique un droit de jouissance utile, enrichissante, telle était
la règle ancienne, à la fois honorable et sage : cette règle, en un sens, a
commandé au système des finances romano-italiques, et aussi aux finances
romano-provinciales. Ce que la
République levait sur ses sujets d’au-delà de la mer s’en
retournait aux possessions transmaritimes en frais de sûreté publique et
d’état de guerre ; et s’il est vrai de dire que les taxes romaines
étaient plus lourdes pour l’assujetti que l’impôt ancien, comme elles étaient
en grande partie dépensées à l’étranger, il faut reconnaître aussi que la
substitution d’un seul maître et d’un seul pouvoir militaire central à la
multitude des petits potentats et des petites armées d’autrefois, constituait
une économie notable, et un allégement. Malheureusement la loi du
désintéressement appartenait à des temps meilleurs : elle subit tout d’abord
une grave atteinte dans l’organisation provinciale : les dérogations
nombreuses introduites à titre d’exception la minèrent et la firent tomber.
La dîme foncière sicilienne de Hiéron et des Carthaginois dépassa bientôt le
montant de la contribution de guerre pour l’année. Scipion Émilien a
grandement raison, quand Cicéron lui fait dire qu’il
sied mal au peuple romain de jouer à la fois les rôles de dominateur et de
douanier des nations ! S’approprier les taxes de port, c’était se
mettre en contradiction directe avec le principe de l’hégémonie gratuite, et
l’élévation des droits, comme leur perception vexatoire n’était point faite
pour adoucir chez le contribuable le sentiment du tort éprouvé. Dès les temps
où nous sommes, le mot de percepteur des taxes [ou publicain], chez les
populations d’Orient, est synonyme de brigand et de malfaiteur : avoir à
subir le publicain, plus que toute autre injure, soulève en Asie contre le
nom de Rome la répugnance et la haine ! Et quand ensuite Gaius Gracchus,
et ce parti qui s’appelait le parti populaire, arrivent au pouvoir, on
proclame ouvertement que la suprématie politique de l’état romain constitue
un droit utile ; que pour chacun des co-participants ce droit se
convertit en un certain nombre de boisseaux de blé l’hégémonie romaine alors
devient propriété foncière : l’exploitation systématique des provinces
commence ; et dans sa franchise impudente elle proclame et motive sa
légitimité prétendue. Il se trouva enfin, et ce ne fut point là un simple jeu
du hasard, que les deux provinces les plus surchargées, la Sicile et l’Asie, étaient
précisément celles que la guerre troublait le moins!
A défaut de documents précis sur la situation financière
du temps, les travaux publics nous fournissent une mesure qui doit être
vraie. Dans les premières périodes décennales du siècle, ils avaient été
poussés sur la plus vaste échelle jamais on n’avait autant travaillé aux
routes. En Italie, à la voie du sud, plus ancienne, qui prolongeait la voie
Appienne allant de Rome à Capoue, et passant par Bénévent et Vénousie, allait
toucher aux ports de Tarente et de Brindes, on avait rattaché une chaussée
latérale, œuvre de Publius Popillius, consul en 622 [132 av. J.-C.]. De Capoue,
cette route nouvelle courait jusqu’au
détroit de Sicile [via
Aquillia]. Sur la côte est, où jusqu’alors la voie Flaminienne
n’avait franchi que le court trajet qui va de Fanum à Ariminum, la chaussée
côtière, vers le sud, fut portée jusqu’à Brindes; et vers le nord, par
Hatria, sur le Pô, jusqu’à Aquilée.
C’est encore Popillius qui dans cette même année avait
construit la section d’Ariminum à Hatria. 4n peut aussi pour la première fois
ranger parmi les grandes routes romaines les deux voies d’Étrurie, dont l’une
longeant la côte, ou voie Aurélienne, allait de Rome à Pise et Luna (on y avait notamment
travaillé en 631 [-123]), dont l’autre, la via Cassia,
qui passant par Sutrium et Clusium gagnait Arretium et Florence, paraît ne
dater que de 583 [-171].
Autour de Rome il n’était plus besoin de chemins nouveaux : mais le pont Mulvius
(Ponte Molle)
sur le Tibre, qui donnait passage à la voie Flaminienne non loin de Rome, fut
reconstruit en pierre en 645 [-109]. L’Italie du Nord n’avait eu jusqu’alors qu’une
seule route, la voie Flaminia-Émilienne, aboutissant à Plaisance : en 606 [-148], on
construit la grande voie Postumia, qui part de Gènes, passe à Dertona
[Tortone],
où vers ces temps, sans doute s’était établie une colonie, touche aussi à
Plaisance, où elle croise l’Émilienne, gagne Crémone et Vérone, et de là
pousse jusqu’à Aquilée, reliant ainsi la mer Tyrrhénienne à l’Adriatique. De
plus, en 645 [-109],
Marcus Æmilius Scaurus, avait construit la lacune entre Luna et Gènes,
reliant par là directement la
Postumienne avec Rome. — Sous un autre rapport, Gaius
Gracchus fit beaucoup aussi pour les routes, en Italie. Pour assurer le bon
entretien des grandes voies, au moment où il en réglait son partage agraire,
il distribua, près de leurs accotements, des lots de terre grevés de la
servitude de réparation de la chaussée à lui encore, ou tout au moins à ses
commissaires répartiteurs, remonte la pratique de l’abornement régulier dans
les campagnes, et l’établissement des bornes milliaires : enfin son attention
se porta jusque sur les chemins. vicinaux, si favorables à la bonne
agriculture.
Dans les provinces, on commence de même la construction
des grandes chaussées impériales : la voie Domitienne, après de longs
travaux préparatoires, permettait actuellement un facile passage d’Italie en
Espagne : elle avait été complétée lors de la fondation d’Aix et de Narbonne.
Les voies Gabinienne et Egnatienne, partant des ports
principaux de la côte orientale de l’Adriatique, la première de Salone, la
seconde d’Apollonie et de Dyrrachium, traversaient aujourd’hui le massif
hellénique. Nous ne saurions démêler parmi les traditions informes du temps,
la date exacte de leur établissement : nul doute qu’elle ne corresponde
à celle des guerres celtiques, dalmates et macédoniennes : comme elles
facilitaient la concentration des forces romaines et la civilisation des
districts barbares conquis par les légions, l’importance de ces routes ne
saurait être méconnue. — En même temps qu’on poussait les travaux de
viabilité, on entreprenait en Italie de vastes dessèchements. L’an 594 [-160] vit à
grands frais attaquer, non sans succès d’abord, l’assainissement des marais
Pontins, question capitale pour l’Italie centrale : en 645 [-109], au
moment même où l’on soude à leurs extrémités les chaussées du nord, on purge
les contrées basses entre Parme et Plaisance[5].
La
République ne néglige pas non plus l’amélioration de la
ville sous le rapport de la salubrité et de l’agrément. Des aqueducs
nouveaux, indispensables et coûteux à la fois, s’élèvent. Ceux construits en
442 et 492 [-312/-262],
l’aqua Appia, et l’aqueduc de l’Anio [Anio vetus],
sont réparés de fond en comble, en 610 [144 av. J.-C.]. Deux conduites
nouvelles sont construites : l’eau Marcia, en 610, dont l’abondance et
la qualité ne furent jamais surpassées ; et dix-neuf ans après, l’eau
Tiède [Aqua Tepula][6]. Le trésor romain
suffit à tous ces travaux, sans avoir recours au crédit : lés paiements se
firent comptant, et nous en avons la preuve en ce qui touche l’aqueduc de Marcius.
Les 180.000.000 de sesterces en monnaie d’or (soit 13.500.000 thaler [= 50.625.000 fr.])
qu’il conta, furent, en trois ans, tirés des caisses et versés en l’acquit
des travaux. Le trésor disposait donc de réserves considérables, ne s’élevant
pas à moins de 6.000.000 thaler [= 22.500.000 fr.], au début de la période, et qui constamment
s’accroissaient.
Tous ces faits réunis conduisent à conclure que durant
tous ces temps les finances romaines étaient généralement en bonne condition.
Pourtant il convient de le noter : si pendant les deux premiers tiers de la
période on vit entreprendre de grands et brillants travaux, d’autres et non
moins nécessaires dépenses demeurèrent impourvues. Déjà nous avons dit
combien étaient insuffisants les soins donnés à l’état militaire : dans les
pays frontières, jusque dans la vallée du Pô, les Barbares étaient venus
piller : à l’intérieur, en Asie-Mineure, en Sicile, en Italie même, les
bandes de brigands dévastaient le pays. La flotte était complètement oubliée.
Rome n’avait plus de navires de guerre ; et ceux dont on mettait la
construction et l’entretien à la charge des villes sujettes, ne pouvaient
suffire. Loin que la
République pût entreprendre une guerre maritime, elle
n’était pas de force à tenir tête à la piraterie. Dans la capitale enfin, bon
nombre des améliorations des plus urgentes étaient négligées : on ne touchait
point aux travaux du fleuve. Rome n’avait pas d’autre pont que la vieille
passerelle en bois, qui menait au Janicule, en s’appuyant sur file Tibérine :
le Tibre lui-même, non enfermé dans des quais, débordait chaque année,
inondait les rues et les maisons, et renversait parfois tout un quartier[7] : enfin, malgré
l’extension énorme du trafic maritime, on laissait s’ensabler la rade
d’Ostie, déjà mauvaise par elle-même. C’est chose facile à un gouvernement de
laisser décroître le rendement de l’impôt, quand les circonstances se
montrent aussi favorables, quand on a quarante ans de paix au dehors, et
quand au dedans on néglige ses plus importants devoirs. Quoi d’étonnant, si
la recette donnant un excédant annuel sur la dépense, l’épargne s’était
accumulée dans le trésor ? Encore les résultats n’étaient-ils prospères
qu’en apparence : et loin de mériter l’éloge, une telle administration des
finances ne saurait échapper au juste reproche de manquer de ressort, d’unité
dans sa gestion : elle ne visait qu’à flatter le peuple, toutes choses
condamnables sous tous les régimes, et qui furent le vice incarné du régime
sénatorial de ces temps !
Le mal empira naturellement quand éclata l’orage de la Révolution. Les
distributions de blé faites à vil prix au peuple de la capitale, cette
obligation nouvelle imposée à l’État par Gaius Gracchus, constituaient une
charge écrasante pour les finances publiques, à ne les envisager que sous ce
seul rapport : l’on n’y put suffire qu’en puisant largement aux sources, aussi
toutes nouvelles, qui s’étaient ouvertes dans la province d’Asie. Il n’en
est, pas moins vrai qu’à dater de là les travaux publics subissent un arrêt à
peu près complet. De la bataille de Pydna à Gaius Gracchus, les constructions
immenses et coûteuses ont été menées à fin : mais après 632 [122 av. J.-C.],
on ne rencontre plus que les travaux de ponts, de routes et de dessèchements
auxquels le censeur Marcus Æmilius Scaurus a attaché son nom[8]. Faut-il en
accuser les largesses frumentaires de l’annone ? Je ne le sais. Ou
plutôt, la stagnation des grands travaux n’est-elle pas l’effet du système
exagéré et croissant de l’épargne, ce vice habituel de toute oligarchie qui
s’immobilise dans le pouvoir ? Il semblerait qu’il en ait été ainsi. Ne
savons-nous pas d’autre part que la réserve du trésor public atteignit son
maximum en 663 [91
av. J.-C.] ? Vinrent les tempêtes de l’insurrection et de la Révolution, la
suspension durant cinq ans des versements de l’impôt asiatique. Pour la
première fois depuis les guerres d’Hannibal, les finances de Rome furent
mises à une rude épreuve : le trésor ne la supporta pas. Voyez combien grande
est la différence des temps ! Au siècle d’Hannibal, ce n’est qu’après la
dixième année de la guerre, quand le peuple succombe écrasé par tant de
lourdes charges, que l’on touche enfin à l’épargne publique, durant la guerre
sociale au contraire, dès le début, le trésor défraye tout ; et quand
après deux campagnes on en voit le fond, on aime mieux vendre à l’encan les
emplacements publics demeurés libres dans l’enceinte de Rome, et faire main
basse sur les richesses sacrées des temples, que de faire peser l’impôt sur
le peuple. Les mauvais temps passent : le calme renaît : et Sylla rétablit
l’ordre dans les finances, Dieu sait au prix de quels énormes sacrifices,
ruineux pour tous, pour les sujets de la République comme pour
les révolutionnaires d’Italie. Il supprime les distributions frumentaires; il
maintient, en les adoucissant, tout le système des taxés d’Asie, et procure
ainsi au trésor des ressources satisfaisantes : désormais du moins, dans
le budget ordinaire, les dépenses resteront de beaucoup au-dessous du total
des recettes.
Venons à l’économie privée. Là, point d’élément nouveau :
dans la constitution sociale de l’Italie, les avantages et les défectuosités
sont les mêmes : seulement le mal comme le bien, tout a marché en
s’accusant plus vivement.
Dans l’économie rurale, déjà nous avons vu la puissance
capitaliste, comme le soleil pompe les gouttes de pluie, absorber peu à peu
la petite et la moyenne propriété, en Italie et aussi dans les provinces. Le
gouvernement assiste à la transformation funeste du sol, sans rien faire
contre : on peut dire même qu’il la favorise par plus d’une mesure
intempestive, comme quand, pour plaire aux grands propriétaires et aux gros
marchands, il va jusqu’à prohiber la production de l’huile et du vin dans les
pays transalpins[9].
A la vérité l’opposition, aussi bien que la fraction du parti conservateur
moins hostile aux idées de la réforme, luttèrent énergiquement contre le
torrent : en promouvant le partage de presque toutes les terres domaniales,
les deux Gracques donnèrent à l’état 80.000 paysans italiques nouveaux : en
établissant en Italie 120.000 colons, Sylla combla en partie du moins, les
vides faits par la
Révolution et par lui-même dans les rangs de la population
rurale. Mais quand le vase est mis à sec en le faisant couler toujours, en
quelque abondance qu’on y verse la liqueur par intervalles, il ne se remplira
plus : il y faudrait un nouvel et constant apport. La chose fut tentée à
Rome, sans jamais réussir. Quant aux provinces, on n’y fit rien, absolument
rien, pour sauver le paysan que le spéculateur romain refoulait sans
pitié : les provinciaux n’étaient que des hommes, et nullement un parti.
Le résultat fut que la rente du sol, des pays extra italiques, reflua, elle
aussi, sur Rome. D’ailleurs, vers le milieu de notre période, le système des
plantations prédominait déjà dans plusieurs régions de l’Italie, en Etrurie,
par exemple; et conduit qu’il était avec une activité vigoureuse et
rationnelle tout ensemble, doté en outre de riches capitaux, il avait atteint
le plus haut degré de prospérité, dans son genre. La production des vins, de
ceux italiens surtout, s’était considérablement accrue, sous l’excitation
artificielle du marché monopolisé des provinces, et de la prohibition de la
denrée étrangère en Italie, prohibition qui se lit aussi dans la loi
somptuaire de 633 [121
av. J.-C.]. A côté des crus de Thasos et de Chios, déjà l’Aminéen
et le Falerne[10]
sont en renom ; et le vin du consul Opimius
de l’an 633 (le vin
de 1811 des Romains !) restera dans les souvenirs des gourmets,
bien longtemps après qu’on en aura vidé la dernière amphore !
Rien à dire de l’industrie et des métiers; si ce n’est
qu’à cet égard l’Italie demeure passive et immobile, à l’égal presque des
Barbares. On avait détruit les fabriques de Corinthe, dépositaires d’une
tradition industrielle variée et brillante : et loin de fonder ailleurs de
semblables ateliers, on se contentait de collectionner à des prix
fabuleux les chefs-d’oeuvre de la Céramique corinthienne, les vases de bronze, et
les autres antiquités qui meublaient
les maisons des Grecs. Que s’il était quelques métiers prospères, comme ceux
se rattachant aux bâtisses, le corps social n’en tirait nul avantage : ici
encore, dans toute vaste entreprise l’esclavage dominait. Veut-on savoir
comment se construisit l’aqueduc de Marcius ? La République traita des
fournitures et de la maçonnerie avec 3.000 maîtres d’esclaves, chacun
entreprenant sa tâche par les mains de sa troupe servile.
Les valeurs métalliques et le commerce, voilà les côtés
brillants, les seuls peut-être, de l’économie privée des Romains ! En
première ligne nous rencontrons les fermes domaniales et les fermes de
l’impôt : par elles affluait dans les caisses des capitalistes une bonne
partie, sinon la plus grande, du revenu public. Sur toute l’étendue de
l’empire, les Romains avaient le monopole du trafic de l’argent : tout denier qui s’échange dans les Gaules, au dire
d’un homme qui écrivait au lendemain de notre période, a passé par les livres des marchands romains !
Nul ne doute qu’il n’en fût ainsi partout. L’état économique rude et grossier
de Rome, la suprématie politique exploitée sans scrupule au profit des
intérêts privés du riche, à quoi pouvaient-ils conduire, sinon à un système
général de banque à intérêts usuraires ? Voyez ce qu’il advint de
l’impôt de guerre décrété par Sylla, l’an 670 [84 av. J.-C.], dans la province
d’Asie ! Les banquiers romains en firent l’avance : mais au bout de
quatorze années il s’élevait au sextuple de la somme primitive, y compris les
intérêts payés ou impayés. Pour faire raison au créancier italien, les villes
vendirent leurs édifices publics, leurs œuvres d’art, leurs joyaux précieux :
les parents vendirent leurs enfants adultes. Que de tortures morales subies
tous les jours par le débiteur ! Heureux encore quand il n’était pas
martyrisé dans son corps ! A tout cela vinrent s’ajouter les
spéculations du grand commerce. En Italie, l’exportation et l’importation se
faisaient sur une grande échelle. La première consistait principalement en
vins et en huiles : l’Italie, avec la Grèce, était la pourvoyeuse de toutes les
régions méditerranéennes, la production viticole de Massalie et des Turdétans[11] étant encore
minime. Le vin d’Italie arrivait en quantités considérables dans les îles
Baléares, chez les Celtibères, en Afrique, qui n’était que champs à blé et
pâtures, à Narbonne et dans l’intérieur des Gaules. En revanche l’importation
italienne dépassait de beaucoup les exportations. C’était en Italie que le
luxe avait son centre : épices et comestibles, boissons rares, étoffes,
parures, livres, mobilier, ouvrages d’art, tous les articles riches et
précieux affluaient par la voie de mer. Les négociants romains demandant
partout et sans cesse des esclaves, la traite avait pris un essor tel, qu’on
n’en vit jamais semblable dans la Méditerranée : elle allait de pair avec la
piraterie, dont elle faisait la fortune. Tous les pays, tous les peuples
étaient mis à contribution : mais la
Syrie et l’intérieur de l’Asie-Mineure demeuraient les
principales places d’approvisionnement. En Italie, le trafic à l’entrée se
concentrait de préférence dans les deux grands marchés d’Ostie et de Puteoli
(Pouzzoles)
sur la mer Tyrrhénienne. Ostie, avec sa rade mauvaise et insuffisante, mais
plus voisine de Rome, était mieux placée pour le trafic des marchandises de
moindre prix : elle avait le commerce des grains à destination de la
capitale. Le commerce de luxe avec l’Orient florissait au contraire à
Pouzzoles. Son port excellent y recevait tout vaisseau portant une cargaison
précieuse ; et la contrée de Baia qui y confinait, se couvrant tous
les jours de villas romaines, offrait au négoce un marché qui ne le
cédait guère à celui de Rome même. Pendant longtemps ce dernier commerce
appartint à Corinthe, et après Corinthe détruite, à Délos : le poète.
Lucilius appelle Pouzzoles une petite Délos.
Délos à son tour, pendant les guerres contre Mithridate, tomba pour ne plus
se relever. Alors les Putéolans de nouer directement affaire avec la Syrie et Alexandrie : leur
ville de plus en plus florissante est décidément la principale échelle du
commerce transmaritime de l’Italie. Mais l’Italie ne fut point la seule à
s’enrichir par ce trafic d’entrée et de sortie : les Italiens se
portèrent aussi à Narbonne, y faisant. concurrence aux Massaliotes dans le
commerce avec les Gaules ; et il demeure certain qu’à dater de ce jour
la meilleure part de la spéculation appartient aux marchands romains qui
affluent ou résident en tous lieux.
Rassemblant tous ces faits en un même tableau, nous
constatons dans l’économie privée de cette époque l’existence d’une
oligarchie d’argent, marchant dans Rome du même pas que l’oligarchie politique.
Elle réunit dans sa main la rente du sol dé l’Italie presque tout entière, et
des portions les meilleures du territoire provincial, la rente usuraire du
capital dont elle a le monopole, les gains commerciaux levés dans tout
l’empire, et, sous le couvert des fermes publicaines une très considérable
partie des revenus de la
République. L’accumulation toujours croissante des capitaux
se démontre par l’accroissement du chiffre moyen de la richesse : 3.000.000
de sesterces (228.000
thaler [855.000 fr.]), constituaient alors une fortune sénatoriale
modérée : 2.000.000 de sesterces (152.000 thaler [570.000 fr.]), étaient l’aisance décente d’un
chevalier : enfin l’avoir du personnage le plus riche du temps des
Gracques, de Publius Crassus (consul en 623 [131 av. J.-C.]), s’élevait, dit-on, à
100.000.000 de sesterces (7.500.000 thaler [28.125.000 fr]). Peut-on s’étonner
maintenant, si les capitalistes s’imposent à la politique extérieure ;
si par rivalité de marchands ils ont détruit Carthage et Corinthe, comme
autrefois les Étrusques ont détruit Alalie, et les Syracusains, Cœré[12] ; si malgré
la résistance du Sénat, ils ont maintenu debout Narbonne ? Quoi
d’étonnant à ce que cette même oligarchie de l’argent ait pu faire à
l’intérieur une concurrence puissante et souvent victorieuse à l’oligarchie
de la noblesse ? Mais qu’ors ne s’étonne pas non plus quand l’on verra
tel riche, ruiné, se mettre à la tête des bandes d’esclaves en révolte, et
enseigner à tous cette dure leçon qu’il n’y a pas loin du lupanar des
raffinés à la caverne des brigands ! Qu’on ne s’étonne pas en voyant
cette Tour de Babel financière, fondée sur la suprématie colossale de Rome au
dehors, et non sur clés bases simplement économiques, s’ébranler à tout coup
par l’effet des crises politiques, et chanceler comme ferait de nos jours
notre système de papier d’État.. L’immense détresse qui se déchaîna sur les
capitalistes romains, à la suite de la crise italo-asiatique (années 664 [90 av. J.-C.]
et suiv.), la banqueroute de l’État et des particuliers, la dépréciation
générale de la terre et des actions dans les sociétés, voilà des faits
constants qui sautent aux yeux ; et alors même que nous ne pouvons plus
les étudier de près, ils nous sont connus et par leur nature et par leurs
résultats. Faut-il rappeler ici ce juge massacré un jour par une bande de
débiteurs insolvables ; la tentative faite pour expulser du Sénat tous
les sénateurs endettés, le renouvellement par Sylla du maximum de l’intérêt,
les créances réduites de 75 pour 100 par la faction révolutionnaire ?
Mais tandis que dans les provinces l’état économique de Rome avait pour
conséquence l’appauvrissement général et la dépopulation, partout en même
temps s’accroissait la multitude parasite des Italiens voyageurs, ou
résidents temporaires. En un seul jour, en Asie-Mineure, 80.000 hommes
d’origine italienne avaient péri, on s’en souvient. Ils foisonnaient à Délos,
ce qu’attestent encore de nombreuses pierres tumulaires : 20.000
étrangers, marchands italiens, pour la plupart, y furent tués aussi par ordre
de Mithridate. En Afrique, les Italiens n’étaient pas moins nombreux : quand
Jugurtha assiégeait la ville numidique de Cirta, ils en furent les principaux
défenseurs. La Gaule
était pleine de marchands romains. En Espagne seulement, et ce n’est point là
peut-être un hasard, l’historien ne trouve pas les traces d’une pareille
émigration. En Italie, par contre, la population libre a sans nul doute
décru. Les guerres civiles n’ont pas peu contribué, d’ailleurs, à
l’abaissement de son chiffre : à en croire certains documents, purement
approximatifs, et assez peu sûrs dans leur estimation générale, ces guerres
auraient enlevé de 100.000 à 150.000 citoyens, et 360.000 hommes de condition
italique. Je ne doute pas cependant que la ruine économique des classes
moyennes n’ait produit encore un pire effet, jointe à l’extension prodigieuse
de l’émigration marchande, laquelle envoyait au dehors pour y passer ses plus
actives années, la majeure partie de la jeunesse italienne. Dira-t-on qu’il y
avait compensation dans l’immigration des étrangers libres ? Immigration
d’une valeur plus que douteuse ! Quelle estime faire de cette cohue
parasite venue de Grèce et d’Orient, rois ou diplomates, médecins,
pédagogues, prêtres idolâtres, serviteurs, piqueurs d’assiette et autres,
exerçant dans Rome les mille et une variétés du métier de chevalier
d’industrie et de fourbe, ou séjournant, trafiquants et mariniers, dans les
ports d’Ostie, de Pouzzoles et de Brindes ? — Pour ce qui est des
esclaves, leur nombre s’était démesurément augmenté sur le sol italique. Le
cens de l’an 684 [70
av. J.-C.] y avait accusé 910.000 hommes en état de porter les
armes. Mais pour avoir le total de la population libre, il faut y ajouter les
citoyens omis involontairement sur les listes, les Latins établis entre les
Alpes et le Pô, et les étrangers domiciliés en Italie : il en faut
d’autre part déduire les citoyens romains fixés au loin. Tout calcul fait, on
ne peut porter à plus de 6 ou 7 millions de têtes, le chiffre de la
population libre de l’Italie. Que si l’on y croit à une densité égale à celle
de nos jours, les esclaves en ce cas n’auraient pas compté moins de 13 ou 14
millions de têtes. Mais gardons-nous de tels calculs, trop facilement
trompeurs. En avons-nous besoin pour constater la dislocation immense de la
machine sociale ? Les insurrections serviles partielles ne parlent-elles
pas assez haut ? Dès les premiers jours de la révolution, à la fin de
toutes les émeutes, n’entend-on pas retentir l’appel aux armes des esclaves,
et les promesses de liberté faites à quiconque se battra contre son maître ?
Qu’on se représente l’Angleterre avec ses lords, ses squires,
et surtout sa cité de Londres : que l’on change en prolétaires les freeholders
(francs-tenanciers)
et les fermiers ; en esclaves, son peuple d’ouvriers et de matelots, et
l’on aura à peu près le portrait de la population de l’Italie au VIIe siècle de
Rome !
Les monnaies romaines reflètent pour nous comme dans un
clair miroir la condition économique du moment : et leur système décèle tout
d’abord le commerçant pratique et intelligent. Depuis longtemps l’or et
l’argent marchaient côte à côte, comme moyens universels des paiements. Pour
faciliter partout les soldes et les balances, le rapport de valeur entre les
deux métaux avait été légalement fixé. Toutefois, il n’était point loisible
de payer à volonté en or ou en argent : à cet égard, on suivait la loi de la
convention. On avait su par là éviter les graves inconvénients qu’entraîne
toujours à sa suite l’institution d’un double étalon métallique ; et les
grandes crises de l’or — comme il s’en produisit, vers l’an 600 [154 av. J.-C.],
par exemple, après la découverte des mines de Taurisques ; on vit tout à
coup, en Italie, l’or baisser de 33 1/3 pour cent par rapport à l’autre
métal, — ces grandes crises n’influaient que médiocrement sur le cours de la
monnaie d’argent et de billon. Au fur et à mesure de l’extension du commerce
maritime sur un champ illimité, l’or, naturellement, prit dans les
transactions la première au lieu de la seconde place : on en a la preuve
par les documents qui nous sont parvenus sur la régie des caisses publiques,
et sur les affaires de trésorerie : néanmoins la République persistait
à ne pas introduire ce métal dans son système monétaire officiel. On avait laissé
tomber les ateliers un instant essayés sous la pression des guerres
d’Hannibal ; et quant aux aurei frappés en petit nombre par Sylla, il
n’y faut voir que des médailles de circonstance destinées à des largesses
triomphales. Avant comme après, la seule et effective monnaie était en argent
: qu’il circulât en lingots, chose usuelle, ou qu’il portât le signe étranger
ou même romain, l’or n’était reçu qu’à son poids. Ce qui ne l’empêchait pas,
je le répète, d’avoir aussi bien que l’argent, sa place dans les relations
commerciales : l’adultérer par alliage constituait le délit de fausse
monnaie, tout comme si l’on avait frappé des pièces fausses en argent. De là
encore cet immense avantage que - coupait court à toute possibilité de fraude
et d’insincérité dans le titre du plus important des intermédiaires de
compte. La frappe des monnaies se faisait d’ailleurs sur une vaste échelle;
elle aurait pu servir de modèle. Après la réduction de la pièce d’argent du
soixante-douzième au quatre-vingt-quatrième de la livre, au temps des guerres
d’Hannibal, le denier garde pendant trois siècles son même poids et son même
titre : nul alliage n’y entre. Au commencement de notre période, les pièces
de cuivre ne sont plus que monnaie d’appoint, et cessent (la révolution avait
commencé plus tôt) de trouver emploi dans le grand commerce : aussi à
partir du commencement du VIIe siècle, il n’est plus frappé d’as : la monnaie de
cuivre n’est débitée désormais que pour parfaire les petits appoints du semis
et au-dessous, difficiles à régler en argent[13]. La série
monétaire suivait une règle simple et commode, et la plus petite des pièces
alors habituellement frappées, le quadrans (1 ½ pfenning [= moins de 1 centime])
descendait jusqu’à la dernière limite de la valeur métallique sensible. Le
système romain est unique dans l’antiquité : il se recommande par le choix
intelligent de ses bases, et la rigueur inflexible de son exécution dans
toutes ses parties : de nos jours même, il a été rarement égalé. Pourtant, il
a aussi ses tares et ses défauts. Obéissant à la pratique usuelle chez les
anciens, à celle dont Carthage, entre autres, avait fait l’application au
delà de toute mesure, la
République, à côté des bons deniers d’argent, en avait
fabriqué d’autres de cuivre, simplement fourrés, et qu’il fallait recevoir
pour leur valeur nominale. Ces deniers constituaient une véritable monnaie
fiduciaire, analogue à notre monnaie de papier, avec cours forcé, et
assignation sur le fond des caisses publiques, celles-ci n’étant point en
droit de les refuser. Ce n’était point là de la fausse monnaie officielle,
pas plus que notre argent de papier, l’un et l’autre étant fabriqués à ciel
ouvert. Marcus Drusus, en 663 [91 av. J.-C.], pour faciliter ses distributions de
grains, fit voter l’émission d’une pièce fourrée par sept deniers sortant de
l’atelier romain. Malheureusement cette mesure, en même temps qu’elle prêtait
la main aux falsifications de l’industrie privée, faisait aussi tort au
public en ne lui permettant pas de savoir laquelle !Il recevait d’une pièce
d’argent ou de la pièce fourrée, et dans quel rapport se trouvait celle-ci
avec la circulation. générale. Dans les moments pressants des guerres civiles
et des grandes crises financières, l’émission. Des deniers plaqués se fit
sans mesure : de là une crise monétaire à la suite des autres crises la
fausse monnaie et la monnaie officiellement adultérée encombrèrent le marché,
et y jetèrent un surcroît d’inquiétudes. Aussi, pendant que Cinna était au
pouvoir, les préteurs et les tribuns, et notamment Marcus Marius
Gratidianus, provoquèrent-ils le retrait de toute la monnaie fiduciaire,
et son échange contre argent. Enfin, un bureau du contrôle fut institué.
Jusqu’où alla l’exécution de ces utiles mesures, nous ne le savons pas : ce
qu’il y a de sûr, c’est que la monnaie fiduciaire ne disparut point.
Dans les provinces, où le monnayage de l’or avait été
systématiquement aboli, il n’est plus frappé de pièces d’or, pas même dans
les États clients : on ne rencontre plus d’atelier que dans les pays où ne
commande pas la voix de Rome, chez les Gaulois au nord des Cévennes,
et chez les peuples soulevés contre la République. Les
Italiens, pendant la guerre sociale, frappèrent de la monnaie d’or :
Mithridate Eupator en fit autant. Partout aussi, et surtout dans l’ouest, la République tend à
accaparer tout le monnayage de l’argent.
En Afrique et en Sardaigne, il se peut que l’or et
l’argent carthaginois aient continué de circuler, même après la chute de
l’État punique : mais on n’y frappe plus de monnaie en métaux nobles, sur le
pied de Carthage ou même de Rome. On a la preuve qu’après la prise de
possession par les Romains, le denier introduit d’Italie dans les deux pays,
devient la norme des échanges. En Espagne et en Italie, conquises plus tôt et
plus doucement traitées, on frappa encore l’argent sous la domination
républicaine : bien mieux, dans l’Ile italienne, les Romains eux-mêmes
avaient ravivé ce monnayage, en le réglant sur leur pied usuel. Mais, on a de
justes motifs de croire que dans ces deux contrées aussi, tout au moins à
partir du commencement du vile siècle, Ies ateliers de la province et des
villes durent un jour se restreindre à la monnaie d’appoint et de bronze.
Dans la Gaule
narbonnaise, Massalie seule, ville libre et vieille alliée de Rome, avait
conservé son monnayage d’argent : impossible de lui enlever son droit. Il en
était de même, sans doute, dans les cités gréco-illyriques d’Apollonie et de
Dyrrachium. Mais tout en tolérant la régale dans ces villes, Rome la limitait
indirectement : vers le milieu du VIIe siècle, elle retranchait de la série monétaire le denier
aux trois quarts, frappé par son ordre dans ces deux localités, et
qu’elle avait admis chez elle sous le nom de Victoriatus. Par suite,
la monnaie massaliote et illyrienne repoussée d’Italie, n’obtint plus qu’une
circulation restreinte aux pays de sa provenance, et aussi à quelques régions
des Alpes et du Danube. Désormais, dans tout l’empire occidental de Rome, le denier
et la série du denier ont exclusivement cours : l’Italie, la Sicile (nous savons expressément
pour celle-ci qu’au début de la période suivante, on n’y voit plus d’autre
monnaie d’argent que le denier), la Sardaigne, l’Afrique
ne payent plus qu’en argent romain ; et quant à l’Espagne, qui a
conservé sa monnaie provinciale, elle fait comme Massalie, comme l’Illyrie,
elle la règle de même sur le pied du denier.
En Orient, les choses ne se passèrent point ainsi. Là, la
pièce romaine, quoique ayant cours légal, peut-être, ne pénètre qu’en minimes
quantités : les états qui battent monnaie depuis un temps immémorial sont
trop nombreux, et les monnaies locales circulent encore en foule : les
pieds monétaires divers sont en général maintenus : la province de Macédoine,
par exemple, continue de frapper ses tétradrachmes[14] attiques, en
accolant parfois le nom du magistrat romain à la dénomination du lieu :
elle n’use pas d’une autre monnaie. Ailleurs, et par la volonté de Rome, un
pied monétaire spécial est introduit, qui répond aux usages locaux : c’est
ainsi qu’en Asie nous rencontrons le nouveau statère, ou cistophore[15], lequel se
frappait dans les chefs-lieux, aux titre et poids donnés par la République, et sous
la surveillance de ses fonctionnaires. Cette différence entre les systèmes de
l’orient et ceux de l’occident est d’une importance capitale en histoire : la
monnaie de la République
fut assurément l’un des plus puissants agents de la romanisation des pays
sujets : le hasard seul ne fera pas que les régions où le denier domine
constitueront plus tard la moitié latine de l’empire, et que celles où domine
la drachme formeront l’autre moitié grecque. De nos jours encore les pays de
civilisation romaine reconnaissent les mêmes frontières, tandis que les contrées
jadis fidèles au système monétaire de la drachme sont restées en dehors de la
culture européenne.
Étant donnée la condition économique qui précède, on a
facilement la mesure de l’état moral de la société romaine. Mais descendre
dans le détail de ces prix croissants, de ces raffinements exagérés, étudier
le vide de tous ces esprits blasés, serait chose à la’ fois pénible et peu
instructive. Dissipation, jouissances sensuelles, tel était partout le mot
d’ordre, chez les parvenus aussi bien
que chez les Licinius et les Metellus : ils ignoraient le luxe poli et noble,
vraie fleur de la civilisation. Le leur était pareil au luxe d’Alexandrie et
de l’Asie-Mineure, produit infécond de la civilisation grecque à son déclin,
dégradant ce qui est beau et grand pour n’y chercher que matière à apparat,
ne s’étudiant qu’à jouir dans son pédantisme essoufflé, adonné à je ne sais
quelle poésie sénile, répugnant enfin à toute nature vive et vaillante,
qu’elle penche du côté des sens ou du côté de l’esprit !
Parlerons-nous des fêtes publiques ? Vers le milieu
du siècle, en vertu de la loi votée sur la motion de Gnœus Aufidius,
l’importation des bêtes féroces d’au-delà des mers, prohibée du vivant de
Caton, est expressément autorisée : aussitôt les arènes de se remplir d’animaux,
dont les combats deviennent l’un des principaux épisodes des jeux. En 654 [100 av. J.-C.],
pour la première fois, on montre au peuple plusieurs lions. En 655 [-99], ce
sont des éléphants qu’on fait entrer dans le cirque ; en 661 [-93], Sylla,
alors préteur, expose cent lions dans le même jour. Même chose arrive avec
les gladiateurs. Les ancêtres des Romains se complaisaient aux
représentations figurées des grands combats : leurs petits-neveux se
complaisent dans les luttes sanglantes de leurs combattants gagés. Beaux
exploits, grands hauts-faits à devenir la risée de la postérité ! Les
sommes dépensées dans ces jeux et dans les fêtes funéraires étaient énormes:
lisons, pour nous édifier, le testament de Marcus Æmilius Lepidus (consul en 667 [187 av.
J.-C.] et 579, † 602 [-178/-152]) : Comme les vrais et derniers honneurs ne consistent point dans un vain
faste, mais dans le souvenir des mérites personnels du défunt et des aïeux,
il prescrit à ses enfants de ne pas dépenser
au-delà d’un million d’as (76.000 thaler [285.000 fr.])
à ses funérailles !...
[16] Le luxe des
constructions et des jardins va croissant : La magnifique maison de ville de
l’orateur Crassus (†
663 [-91]), célèbre surtout pour ses beaux arbres, était
estimée 6.000.000 de sesterces (457.000 thaler [4.713.750 fr.]) ces mêmes arbres compris, et
moitié de la somme sans eux. Le prix d’une habitation ordinaire à Rome peut
aller à 60.000 sesterces (4.600 thaler [17.250 fr.]) environ[17]. Mais veut-on
savoir quel fut l’incroyable accroissement des prix des terrains de
luxe ? Nous citerons l’exemple de la villa du Cap Misène, adjugée
à Cornélie, la mère des Gracques , moyennant 75.000 sesterces (5.700 thaler [24.375 fr.]),
et revendue à Lucius Lucullus (consul en 680 [-74]) à un prix trente-trois fois supérieur
[705.375 fr.].
Les riches constructions, la vie de campagne et de bains, avec ses
raffinements, faisaient de Baïa, et de toute la côte du golfe de
Naples, l’Eldorado des élégants oisifs. Les jeux de hasard faisaient fureur,
et non plus, comme on pense, avec quelques noix pour mise, ainsi qu’au bon
temps des osselets italiques ! En 639 [115 av. J.-C.], un édit censoral
avait gourmandé les joueurs. Les femmes et même les hommes commençaient à
dédaigner l’ancien vêtement de laine : on voulait des gazes légères, accusant
les formes plus qu’elles ne les cachent, et des étoffes de soie. En vain les
lois somptuaires défendaient les dépenses folles en parfumeries venues de
l’étranger !
Mais c’était à table que la vie des riches s’étalait dans
tout son éclat. Un bon cuisinier se payait un prix extravagant, jusqu’à
400.000 sesterces (7.600
thaler [= 28.500 fr.]) : quand on bâtissait, la cuisine était la
grande affaire: les villas, non loin de la côte, avaient leurs réservoirs
d’eau salée, livrant tout frais les poissons de mer et les huîtres. Pauvre
dîner que celui où l’on servait aux convives les mets entiers, et non pas
seulement les morceaux choisis ; que celui où on les forçait à manger
d’un plat, au lieu de ne faire que le déguster : on commandait au loin, Dieu
sait à quel prix! les comestibles délicats, et les vins grecs, qui clans tout
repas honnête circulaient pour le moins une fois[18]. Autour de la
table, s’agitait la troupe des esclaves de luxe, chanteurs, musiciens et
danseurs : mobilier élégant, tapis hérissés d’or, ou artistiquement brodés,
couvertures de pourpre, vieux bronzes, riche argenterie, tout cela brillait
entassé ! Que pouvaient là les lois somptuaires, si minutieuses, si
fréquentes qu’elles fussent (593, 639, 665, 673 [161, 115, 89, 81 av. J.-C.]),
aujourd’hui prohibant absolument une foule de vins et de friandises ;
demain fixant un maximum en poids et en prix ; déterminant la quantité de
vaisselle d’argent ; assignant le taux le plus haut des frais d’un repas
ordinaire ou d’un repas de fête, en 593 [-161], de 10 à 100 sesterces (de 17 silbergros ½ à 5 thaler 2/3 [de 1 fr. 75 c. à 21fr. 10 c.]) ;
en 673 [-81],
de 30 à 300 (de 1
thaler 22 silberg. à 47 thaler [de 5 fr. 95 c. à 63 fr. 75 c.]) ?
A dire vrai, parmi les Romains notables, il n’en était pas trois peut-être (et l’auteur de la loi
somptuaire moins encore que les autres) qui suivissent ces
prescriptions ou rognassent leur menu, sinon en citoyens obéissants envers la
règle de l’État, du moins en vrais disciples du Portique ! Disons aussi
un mot, ce ne sera pas peine perdue, de la richesse croissante de la
vaisselle, d’argent, quoiqu’en eût le législateur. Au VIe siècle, un plat d’argent, en sus
de la salière traditionnelle, était une exception : les envoyés de
Carthage, on l’a vu, avaient ri, trouvant le même service de table partout où
ils étaient invités. Scipion Émilien, plus tard, ne possédait qu’une
trentaine de livres d’argent ouvré (800 thaler [3.000 fr.]) : puis, Quintus Fabius, son
neveu (consul en 633
[-121]), en eut mille livres (25.000 thaler [93.750 fr.]), puis Marcus
Drusus, le tribun du peuple de 663 [-91], 10.000 (250.000 thaler [937.500 fr.]) : enfin, au temps de Sylla, on
comptait dans Rome plus de cent cinquante grands plats pesant chacun 100 livres et qui méritèrent
la proscription à quelques-uns de leurs riches possesseurs. Que si l’on veut
supputer les sommes ainsi dépensées, il faut se rappeler qu’alors la façon
contait monstrueusement cher : Gaius Gracchus avait payé sa vaisselle, déjà
riche, quinze fois, Lucius Crassus, consul en 659 [95 av. J.-C.],
avait payé la sienne dix-huit fois la valeur du métal : un jour, pour une
simple coupe, on vit ce dernier débourser 100.000 sesterces (7.600 thaler [= 28.500
fr.]), donnés à un habile ouvrier ! Et il en allait de même de
toutes choses.
Quant à se marier et avoir des enfants, les élégants y
répugnaient. Déjà la loi agraire des Gracques donne une prime aux familles
note stériles. Jadis à peu près inconnu dans Rome, le divorce est devenu
l’événement quotidien ; et de même que dans l’ancien droit l’époux avait
acheté sa femme, on pourrait
proposer aux Romains d’aujourd’hui, d’avoir avec le nom la chose, et de faire
aussi du mariage une sorte de contrat de louage. Metellus le
Macédonique fit l’admiration de ses concitoyens à cause de ses vertus
domestiques et de ses nombreux enfants. Il voulut, étant censeur (623 [-131]),
rappeler au peuple l’obligation sainte de l’état du mariage : or, quelles
raisons met-il en avant ? C’est là,
disait-il, une charge publique bien lourde, mais
qu’il faut subir par devoir et en bon patriote !
[19]
Pourtant, il était des exceptions. La population des
villes de l’intérieur, le monde des grands propriétaires ruraux restaient
plus fidèles à l’ancienne tradition des moeurs latines. A Rome, au contraire,
l’opposition catovienne, n’était plus qu’un mot : les tendances modernes
l’emportaient. Pour un homme comme Scipion Émilien, à la nature fine et
vigoureuse tout ensemble, sachant unir la moralité du vieux romain et
l’atticisme grec, on se heurtait à I’immense multitude dont l’hellénisme ne
voulait rien dire que corruption de l’esprit et du cœur ! Qu’on ne perde
pas de vue cette gangrène sociale, et sa funeste influence sur le monde
politique, sans quoi l’on risque fort de ne rien comprendre aux révolutions
romaines ! Était-ce chose en soi indifférente, par hasard, que le,
langage de ces deux notables citoyens, maîtres des mœurs dans la cité, en 662
[92 av. J.-C.],
qui s’adressent mutuellement le reproche, à l’un, d’avoir pleuré la mort
d’une murène[20], gloire de ses
viviers ; à l’autre, d’avoir enterré trois femmes sans verser une
larme ? Était-ce chose indifférente que d’entendre, en 593 [-161], un
orateur tracer en plein forum le satirique portrait qu’on va lire de
tel juré sénateur relancé parmi les pots et les bons compagnons, à l’heure où
s’ouvre l’assise ?
Ils jouent aux dés, soigneusement
parfumés, entourés de courtisanes. Quand vient la dixième heure, ils
appellent un esclave et l’envoient demander ce qu’on a fait au Forum, qui a
parlé pour la motion, qui a parlé contre ; combien de tribus l’ont
votée, combien l’ont rejetée. Alors ils vont au Comice, pour n’être pas en
contravention. En route, il n’est point d’amphore au coin des ruelles[21] qu’ils n’emplissent, tant ils ont la vessie pleine de vin[22] ! Ils arrivent en rechignant : allons, qu’on plaide
la cause ! Ceux dont c’est l’affaire parlent : le juge de demander les
témoins. En attendant il va pisser [it minctum]. Il revient : il a tout entendu, dit-il : il demande
les pièces écrites ; à peine si le vin lui laisse lever la
paupière ! Enfin, quand il va au vote, il débite ce beau discours : Qu’ai-je
affaire de toutes ces sottises ! Que n’allons-nous plutôt boire quelque
vin de Grèce mêlé de miel (mulsum), et manger une grive grasse, avec un bon poisson, un
bon vrai loup [lupum germanum] d’entre
les deux ponts[23] ? Et les
auditeurs de rire. N’était-ce point chose grave qu’on ne fit que rire à de
tels propos ?
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