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A l’heure où se livrait la première bataille rangée entre Romains et Romains, dans la nuit du 6 juillet 671 [83 av. J.-C.], le temple vénérable que les rois avaient élevé, que la liberté naissante avait consacré, que les tempêtes avaient épargné durant cinq cents ans, le temple du Jupiter du Capitole fut détruit par un incendie. Imagé réelle, et non simple symptôme, de la décadence de la constitution! La constitution, elle aussi, gisait en ruines, et demandait la main d’un nouvel architecte. La révolution, il est vrai, était vaincue; mais il s’en fallait de beaucoup que l’antique régime ressuscitât de lui-même après la victoire. L’aristocratie, prise en masse, croyait que les deux consuls révolutionnaires étant morts, il suffirait de procéder aux élections complémentaires, puis de laisser au Sénat le sain de pourvoir aux récompenses dues â l’armée, aux châtiments mérités par les plus coupables, et aux mesures destinées à prévenir le retour des excès. Mais Sylla, qui pour le moment réunissait tous les pouvoirs dans sa main, jugeait mieux et des choses et des personnes. Aux temps les meilleurs de Rome, jamais l’aristocratie, grande dans ses actes et bornée dans son esprit, n’avait porté ses visées au-delà du maintien des formes traditionnelles. Comment une corporation, lourde et compliquée dans ses allures, aurait-elle su jamais entreprendre, avec l’énergie suffisante, et mener à bien une vaste réforme politique? Et aujourd’hui, quand les derniers orages avaient emporté toutes les sommités, comment lui demander la force et l’intelligence qu’il eût fallu déployer ? Quelle preuve plus grande de l’inutilité absolue du pur sang aristocratique, et de la conviction de Sylla à cet égard, que de le voir, à l’exception de Quintus Metellus, son beau-frère, se choisir tous ses instruments dans l’ancien parti modéré et parmi les transfuges du camp démocratique ? Tels furent Lucius Flaccus, Lucius Philippus, Quintus Ofella, Gnœus Pompeius. Autant qu’aucun des plus ardents émigrés il eût voulu le rétablissement de l’ancienne constitution : mais s’il ne voyait pas dans toute leur étendue les difficultés immenses de l’œuvre de la restauration (eût-il sans cela osé y mettre la main ?), du moins il en avait plus que son parti la conscience. Il considérait comme indispensables, d’une part, certaines concessions allant aussi loin qu’il était possible sans porter atteinte à l’oligarchie dans son essence, et d’autre part, l’établissement d’un énergique système, répressif et préventif tout ensemble. Il savait que le Sénat, tel qu’il était composé, refuserait ou mutilerait toutes les concessions faites ou à faire, et n’userait des moyens parlementaires que pour saper l’édifice nouveau. Déjà, après la révolution sulpicienne, il avait taillé dans le vif, à droite, à gauche, sans prendre conseil que de lui-même : aujourd’hui, sous la pression de difficultés autrement ardues, il avait son parti arrêté d’opérer la restauration de l’oligarchie, lui tout seul, sans le concours des oligarques, et même malgré eux. Tandis qu’autrefois il était consul, aujourd’hui, simple proconsul, il n’avait qu’un pouvoir purement militaire : pour être maître d’octroyer sa réforme à ses amis et à ses ennemis, il avait besoin d’un pouvoir extraordinaire sans doute, mais où viendraient aussi se concentrer, le plus fortement possible, tous les attributs inhérents aux formes constitutionnelles. Dans une dépêche au Sénat, il fit savoir qu’il lui
semblait nécessaire que la réorganisation politique fût confiée à un seul
homme, ayant la puissance absolue, illimitée ; et qu’il se tenait pour
apte à une telle mission. Quelque importune qu’elle semblât à beaucoup, une
telle proposition, dans les circonstances actuelles, était un ordre. Sur l’avis
dû Sénat, son prince, l’interroi Lucius Valerius Flaccus le père, dépositaire
par intérim de l’autorité suprême, porta la motion devant les comices. Il y
était exprimé : que tous les actes de Lucius
Cornelius Sylla, qu’ils eussent été accomplis, lui consul ou proconsul,
étaient ratifiés pour le passé ; et qu’à l’avenir il aurait le droit de
prononcer en premier et dernier ressort sur la vie et les biens des citoyens
; de disposer selon son plein arbitre du domaine public ; de reculer
s’il le jugeait à propos, les frontières de Rome, celles de l’Italie, et
celles de l’État romain ; de dissoudre ou de fonder des cités en
Italie ; de décider souverainement du sort des provinces et des États
dépendants ; de conférer l’imperium au lieu et place du
peuple ; de nommer les proconsuls et les propréteurs, et de décréter les
lois nouvelles intéressant l’avenir de Sylla n’avait ni souhaité ni recherché l’office difficile et cruellement sanglant de la restauration : mais ayant dû opter entre la laisser à des mains entièrement incapables, et la prendre pour son compte, il se mit à l’œuvre avec une énergie inflexible et sans scrupules. Avant toutes choses il fallait statuer sur les coupables. De sa nature il inclinait au pardon. Sanguin par tempérament, il entrait dans des colères terribles ; et celui-là n’avait qu’à se garder qui voyait se tourner vers lui son œil et sa joue enflammés : mais cette soif chronique de la vengeance, qui rongea Marius dans sa vieillesse, avec son naturel insouciant et léger, Sylla ne la ressentit jamais. Après la révolution de 666 [88 av. J.-C.], il avait montré relativement de la douceur : la seconde révolution, coupable de tant d’atrocités, coupable de tant d’injures envers lui-même, ne l’avait pas davantage atteint dans son équilibre moral. Au moment même où le bourreau traînait par les rues de Rome les cadavres de ses amis, il avait voulu sauver Fimbria tout sanglant encore de ses meurtres ; et quand celui-ci se fut ôté la vie, il lui avait commandé d’honorables funérailles. Débarqué en Italie, il avait sérieusement offert le pardon et l’oubli : nul de ceux qui vinrent faire leur paix n’avait été repoussé. Sa fortune déjà relevée par ses premiers succès, il avait voulu traiter avec Lucius Scipion : seul, le parti révolutionnaire avait rompu les négociations, recommencé, à la dernière heure avant sa ruine, les plus hideux massacres, allant jusqu’à comploter l’anéantissement de Rome avec le vieil ennemi de la patrie. Aujourd’hui, la mesure était comble ! A peine a-t-il pris la direction des affaires, qu’en vertu des pouvoirs à lui confiés, Sylla déclare ennemis publics et hors la loi tous les fonctionnaires civils et militaires qui, après le traité suivant lui parfait et régulièrement conclu avec Scipion, ont persisté à défendre la révolution, et tous les citoyens qui se sont signalés par l’ardeur de leur zèle révolutionnaire. A qui tue un de ces hommes, non seulement l’impunité est assurée, comme au bourreau, exécuteur légal de la sentence, mais il est promis une récompense de 12.000 deniers (3.600 thaler = 13.570 fr.) : sous les peines les plus sévères, il est défendu, même à leurs proches, de prêter secours aux condamnés. Leurs biens, comme butin de guerre, échoient à l’État : leurs enfants et petits enfants sont exclus des honneurs politiques [cursus honorum] ; mais s’ils sont d’ordre sénatorial, ils demeurent tenus des charges incombant aux sénateurs. Ces dernières dispositions s’appliquent aussi aux biens et à la postérité des hommes morts dans les combats et les camps révolutionnaires, dépassant en cela la rigueur des peines dont l’ancien droit même frappait les coupables qui avaient porté les armes contre la patrie. Et ce qu’il y eut de plus atroce dans le système de la terreur oligarchique, ce fut le vague même des catégories des proscrits. Le Sénat se fit l’organe d’une remontrance, et Sylla essaya d’y remédier, en faisant publiquement afficher les listes des condamnés[3] et en les fermant pour dernier délai, à la date du 1er juin 673 [81 av. J.-C.]. Ces tables de sang excitèrent une juste horreur dans la foule ; elles grandissaient tous les jours et continrent jusqu’à quatre mille sept cents noms[4] : toutefois il faut convenir qu’elles mirent une limite au zèle meurtrier des séides du dictateur. Du moins n’était-ce point chez Sylla les rancunes personnelles qui demandaient le sang de tant de victimes : sa haine, et sa haine courroucée, n’en voulait qu’aux Marianiens, qu’aux hideux auteurs des massacres de 667 et 672 [87 & 82 av. J.-C.]. Par ses ordres, on ouvrit le tombeau du vainqueur d’Aquæ Sextiœ, on jeta ses cendres dans l’Anio : on renversa les monuments commémoratifs de ses triomphes sur les Africains et les Germains, et comme la mort l’avait soustrait, ainsi que son fils, à la vengeance de son rival, son neveu adoptif, Marcus Manus Gratidianus, lequel avait été deux fois préteur et était très aimé du peuple, périt dans d’affreux supplices devant le tombeau de Catulus, le plus regrettable des personnages assassinés naguère par la révolution. La mort d’ailleurs avait emporté la plupart des adversaires du dictateur parmi les chefs, il ne restait plus que Gaius Norbanus, qui se frappa lui-même, à Rhodes, pendant que l’Ecclésie délibérait sur son extradition : que Lucius Scipion, épargné à cause de son peu d’importance, de son grand nom, et à qui Sylla accorda de finir ses jours en paix à Massalie, où il s’était réfugié ; et que Quintus Sertorius, fugitif aussi et alors errant sans asile le long de la côte de Mauritanie. On n’en vit pas moins entassées près du bassin de Servilius[5], là où le vicus Jugarius débouchait dans le Forum, les têtes des sénateurs suppliciés. Sylla avait voulu qu’elles y fussent exposées. Enfin, la mort fit aussi sa moisson parmi les personnages de second et de troisième rang. Outre ceux dont les noms étaient indistinctement portés sur les listes, pour s’être enrôlés dans l’armée révolutionnaire, ou pour services rendus à sa cause, quelquefois pour avances en argent faites à ses officiers, ou pour simple hospitalité contractée avec eux, on vit figurer plus spécialement les capitalistes, coupables d’avoir siégé en justice contre les sénateurs oligarchiques, d’avoir spéculé sur les confiscations du temps de Marius : les coupeurs de bourses (saccularii) payèrent la dette du sang, et seize cents chevaliers tombèrent par la proscription[6]. De même, les représailles atteignirent ces accusateurs de profession, le pire fléau des aristocrates, occupés tous les jours, durant la révolution, à traîner les personnages sénatoriaux devant les tribunaux criminels. Pourquoi donc, va bientôt demander un avocat, pourquoi nous avoir laissé les bancs et le prétoire, après avoir tué les accusateurs et les juges ? Les passions les plus féroces et les plus odieuses se déchaînèrent aussi, et pendant des mois entiers, dans toute l’Italie. A Rome, les exécutions avaient été confiées à une horde de Gaulois : dans la péninsule, les soldats et les sous-officiers de Sylla parcoururent toutes les contrées pour le même office : mais tout affranchi, toute horde accourant au meurtre, lie du peuple ou gens de meilleure condition, tous étaient admis volontiers à mériter leur salaire ; et sous le manteau de la proscription politique, quelle prime donnée à la vengeance, à la cupidité ! Souvent l’inscription sur les listes, au lieu de précéder l’exécution, ne vint qu’après. Citons un exemple qui fait voir comment les choses se passaient hors de Rome. Un certain Statius Albius Oppianicus avait dû jadis, pour échapper à une prévention criminelle de meurtre, s’enfuir de Larinum, ville dont les habitants, nouvellement admis à la cité, s’étaient jetés dans le parti de Marius. Albius avait trouvé asile au quartier général de Sylla. Tout à coup il rentre dans sa ville avec le titre de commissaire du dictateur : il destitue les magistrats, se met avec ses affidés à leur place, puis condamne et fait tuer celui qui l’avait menacé d’accusation capitale, lui, ses parents et ses amis. Ainsi périrent d’innombrables malheureux, quelques-uns même partisans déclarés de l’oligarchie et sacrifiés à des haines privées ou à cause de leurs richesses. Le désordre des temps, l’insouciance habituelle et, cette fois, l’indulgence coupable de Sylla envers ceux qui l’entouraient, laissèrent passer impunis, dans ces circonstances, les crimes communs les plus révoltants. Quant au butin et aux biens de l’ennemi, il en fut disposé
de même. Par raison politique, Sylla avait voulu que les plus notables
citoyens prissent part aux enchères : beaucoup obéirent volontiers ; et
le jeune Marcus Crassus, entre autres, se signala par l’ardeur de ses mises.
Dans les conjonctures présentes, il fallait vendre et vendre à tout prix :
l’État d’ailleurs avait toujours réalisé le produit des confiscations au
moyen d’aliénations en bloc. Ajoutez à cela que le dictateur se porta
enchérisseur lui-même, ainsi que Metella, son épouse, ainsi qu’une multitude
d’autres personnages, petits et grands, ainsi que ses affranchis et ses
compagnons de table : il leur fit aborder les ventes à peu près sans
concurrence, leur remettant souvent tort ou partie du prix. On vit un de ses
affranchis demeurer adjudicataire d’un bien valant 6.000.000 de sesterces (157.000 thaler = 1.713.750
fr.) pour 2.000 sesterces seulement (152 thaler = 570 fr.). Un de ses bas
officiers, à l’aide des mêmes moyens, amassa une fortune de 10.000.000 de
sesterces (761.000
thaler = 2.823.350 fr.). Le mécontentement était grand et
mérité ; et du vivant même de Sylla, un avocat se demandait tout haut si la noblesse n’avait fait la guerre civile que pour
enrichir ses affranchis et ses valets ? Quoi qu’il en soit et
malgré la vileté des prix, les enchères ne rapportèrent pas moins de
350.000.000 de sesterces (27.000.000 thaler = 94.250.000 fr.) à l’État : par où l’on
peut juger de l’importance monstrueuse des dépouilles qui furent enlevées à
la riche bourgeoisie. Et quelle justice que celle qui ordonnait les
confiscations ! Point de forme de procès : point de grâce : la peur
muette pesait sur toutes les têtes : de libre parole on n’en entendait plus
nulle part, ni sur le Forum romain, ni sur la place publique des villes. Le
terrorisme oligarchique ne ressemblait en rien à celui de la révolution :
ici, Marius avait simplement assouvi sa vengeance dans le sang de ses ennemis
: le terrorisme de Sylla, au contraire, avait un je ne sais quoi de
froidement abstrait, si je puis dire, se donnant pour la condition nécessaire
du nouveau pouvoir fondé sur tant de ruines. Le dictateur ordonnait ou
tolérait les massacres, indifférent et sans passion ; mais, venant du parti
conservateur et se manifestant sans la rage cruelle de Marius, ses cruautés
n’en semblèrent que plus épouvantables. Il fallait pourvoir à la situation politique de l’Italie
et de la capitale. Quoiqu’en général, il considérât et traitât comme nuls
tous les actes de la révolution ayant caractère public et permanent, Sylla
n’en maintint pas moins ce principe inauguré par elle, que tout citoyen d’une
ville italique était en même temps citoyen de Rome : toute différence entre celui-ci
et l’ancien fédéré, entre l’ancien et le nouveau citoyen aux droits
restreints, fut et demeura supprimée. Ce n’est qu’aux affranchis que le droit
absolu de vote fut retiré : ils revinrent purement et simplement à leur
condition civique d’autrefois. Sylla se donnait par là les apparences d’une
grande concession faite aux ultras de l’aristocratie : tout ce qu’il voulait
et croyait nécessaire, c’était d’ôter aux meneurs révolutionnaires le levier
avec lequel ils avaient soulevé les masses, et il ne lui semblait pas que la
prépotence de l’oligarchie dut courir de dangers par le fait de la
multiplication des citoyens romains. Mais ces larges principes admis, une
justice sévère, exercée contre plusieurs cités par des commissaires spéciaux,
appuyés sur les garnisons répandues dans toute la péninsule, alla demander
des comptes aux villes de l’intérieur. Quelques-unes obtinrent des
récompenses, Brundisium, par exemple, la première qui se fût donnée à lui :
son port eut la franchise des douanes, avantage immense ! Un plus grand
nombre furent punies. Les moins coupables payèrent l’amende : leurs murs
furent abattus , leurs citadelles rasées : aux plus opiniâtres Sylla
confisqua tantôt, une partie, tantôt la totalité de leur territoire : par
leur crime, n’en avaient-elles pas encouru la perte, soit qu’on vît en elles
des cités qui s’étaient armées contre la commune patrie, soit simplement des
républiques fédérées, qui contrairement au pacte de paix perpétuelle, avaient
fait la guerre à Rome, leur alliée ? Ici, tous les habitants
expulsés de leurs domaines, mais
ceux-là seuls, perdirent en même temps le droit de cité romaine, ils
retombèrent dans la latinité du plus humble degré[7]. Sylla par ces
mesures évitait de fournir une base à l’opposition, comme au temps des cités
latines mineures : les expropriés, sans patrie civique, devaient promptement
se perdre dans le prolétariat. En Campanie, la colonie démocratique de Capoue
est supprimée ; comme il va de soi, tous les domaines faisant retour à
l’État : de plus, et vers ce même temps, selon toute probabilité, la ville de
Naples perd son île d’Œnaria (Ischia). D’ans le
Latium, tout le territoire de la grande et riche Præneste, et sans doute
aussi celui de Norba, sont confisqués : Spoletium, en Ombrie, est
pareillement frappée. Sulmo[8], chez les
Pœligniens, est rasée. Mais la main de fer du dictateur s’appesantit de tout
son poids sur les deux contrées qui avaient résisté jusqu’au bout, même après
la bataille de En atteignant ainsi la propriété du sol italique, les
décrets de Sylla mettaient à sa disposition toutes les terres du domaine public
romain, jadis abandonnées en jouissance aux villes alliées, et les
territoires confisqués sur les villes plus coupables : il en tira aussitôt
parti en y installant les soldats de l’armée victorieuse. Les
concessionnaires nouveaux se disséminèrent pour la plupart en Étrurie, à
Fæsulæ et à Arretium, par exemple : les autres s’établirent dans le
Latium, dans A côté de cette organisation réelle de l’armée permanente, mentionnons une autre mesure du régent, qui s’y rattache. Sylla fit choix, parmi les familles des proscrits, de plus de dix mille esclaves, les plus jeunes et les plus robustes, et les affranchit en masse. Ces nouveaux Cornéliens[9], dont l’existence civile dépendait de l’existence des institutions de leur patron, devaient former la garde du corps de l’oligarchie, et lui prêter main-forte contre la populace de Rome, de qui dépendaient toutes choses, en l’absence d’une garnison régulière. Ces appuis, tout exceptionnels qu’ils fussent, tout faibles et éphémères qu’ils parussent au dictateur, pour le soutien de l’oligarchie, ils étaient pourtant les seuls possibles dès qu’il ne voulait pas recourir à des moyens suprêmes, à la formation d’une armée permanente à Rome même, et à d’autres remèdes de même nature, lesquels, à vrai dire, eussent porté le coup de la mort au système, plus vite et plus sûrement que ne l’eussent pu faire les tentatives de la démocratie. Il fallait le Sénat à l’oligarchie, pour fondement naturel et durable d’un gouvernement régulier : il fallait au Sénat une puissance accrue et concentrée, en telle sorte que sur tous les points il fût en mesure d’opposer aux assaillants mal organisés une force supérieure. Pendant quarante ans on avait pratiqué le système des transactions : on était à bout de voie. Sylla écarta donc absolument la constitution des Gracques, après l’avoir épargnée dans sa réforme de 666 [88 av. J.-C.]. Depuis Gains Gracchus le pouvoir n’avait fait autre chose que reconnaître au prolétariat le droit à l’émeute ; sauf à racheter ce droit par les distributions de blé régulières aux citoyens domiciliés dans Rome : Sylla les supprime. Gains Gracchus avait fondé et organisé à Rome l’ordre des hommes de finances, en affermant les dîmes et tributs de la province d’Asie : Sylla supprime les fermiers intermédiaires, et change les prestations des Asiatiques en redevances fixes, lesquelles se répartissent entre les diverses circonscriptions, sur le pied des listes de cens dressées pour l’établissement du solde de l’arriéré[10]. En confiant la mission du jury aux censitaires équestres, Gaius Gracchus avait donné à l’ordre capitaliste une part grande dans le gouvernement et l’administration, tellement que son influence fut souvent plus forte que celle des pouvoirs réguliers : Sylla supprime les tribunaux équestres, et rend la justice aux sénateurs. Gaius Gracchus ou les hommes du siècle des Gracques avaient toléré l’usurpation par les chevaliers d’une place distincte dans les fêtes publiques, honneur jadis exclusivement réservé aux sénateurs : Sylla la leur retire, et les renvoie s’asseoir sur les bancs communs des plébéiens[11]. L’ordre des chevaliers, tel que Gracchus l’avait fait, n’a plus, à dater de Sylla, d’existence politique. Au Sénat allait appartenir la puissance absolue, indivise et perpétuelle, en matière de législation, d’administration et de justice ; et de même dans tous ses insignes extérieurs il allait désormais apparaître, non pas seulement comme un ordre privilégié, mais comme l’ordre unique nanti de privilèges ! Pour qu’il en fût ainsi, la nécessité voulait un
gouvernement complètement constitué et absolument indépendant. Les
catastrophes dernières avaient effroyablement amoindri le nombre des
sénateurs. Sylla avait bien rouvert les portes de Rome à ceux que les
chevaliers avaient exilés, par exemple, au consulaire Publius Rufus qui ne
voulut pas faire usage de la permission donnée ; à Gaius Cotta, l’ami de
Drusus : mais ce n’était là qu’une mince compensation en face des vides
énormes faits par le terrorisme révolutionnaire et par celui de la réaction.
Sylla prit le parti d’ordonner une fournée complémentaire et extraordinaire
d’environ trois cents sénateurs nouveaux, choisis par les comices des tribus
parmi les censitaires équestres. Comme on s’y attend, les électeurs
désignèrent de préférence de jeunes hommes de maison sénatoriale, ou
d’anciens officiers du dictateur ou d’autres personnages dont les révolutions
avaient fait la fortune. En même temps l’entrée dans le Sénat est réglée pour
l’avenir, les conditions d’aptitude subissant des modifications essentielles.
Aux termes de l’ancienne constitution, l’admission dans En ce qui touche le pouvoir légiférant, Sylla se contenta de remettre en vigueur les institutions de 666 [88 av. J.-C.] et d’assurer au Sénat, à l’encontre des tribuns, tout au moins, une initiative légale, qu’il pratiquait d’ailleurs depuis longtemps. Le peuple, en la forme, demeure le souverain : mais, en conservant le nom des comices (le maintien de ce nom était indispensable), Sylla prit soin de leur ôter toute action efficace. Envers le droit de cité même, il affecta un véritable dédain, ne mettant aucune difficulté à en doter en masse des villes à nouveaux citoyens, des Gaulois, des Espagnols : d’autre part, ne prenant aucune mesure, et sans doute à dessein, pour la confection des rôles civiques. Certes, au lendemain d’une telle crise, leur révision eût été bien nécessaire, si le gouvernement actuel eût entendu prendre au sérieux les droits légaux attachés à la possession de la cité. Du reste, la compétence législative des comices ne subit pas d’atteintes directes, et il n’était pas besoin de la restreindre. L’initiative du Sénat, mieux établie, ne laissait plus guère au peuple de prise sur l’administration, les finances ou la justice criminelle, si ce n’est quand le pouvoir régnant y avait consenti. Sa coopération en matière de législation se réduisait désormais à répondre par un oui ! aux changements constitutionnels proposés. Plus importante était la part prise par le peuple dans certaines élections dont la suppression semblait impossible, à moins d’ébranler plus profondément les institutions que ne le comportait et ne le voulait la restauration de Sylla, restauration tout extérieure et se tenant aux sommités. Le parti du mouvement avait envahi les élections sacerdotales : on reprit ses empiétements : la loi Domitia de 650 [104 av. J.-C.] fut abrogée (elle avait donné au peuple l’élection des fautes prêtrises) : Sylla abolit de même les anciens et semblables modes de nomination du grand pontife et du grand curion et rendit aux collèges dans toute sa plénitude le droit qu’ils avaient eu à l’origine, de compléter eux-mêmes leurs cadres. Pour ce qui est des charges publiques, les choses restèrent sur l’ancien pied. Seulement, par la réglementation nouvelle du commandement utilitaire, dont nous dirons quelques mots plus bas, le peuple vit ici encore son pouvoir diminué, et la nomination des généraux fut en quelque sorte transférée au Sénat. Il ne semble pas d’ailleurs que Sylla ait remis en vigueur, comme on l’avait précédemment tenté, l’ordre des votes de la constitution de Servius : soit qu’à ses yeux il fût indifférent que les sections votantes eussent à se réunir d’une manière ou d’une autre ; soit que l’ancienne ordonnance servienne lui semblât engendrer une influence dangereuse au profit des capitaux. Au contraire, il rétablit et même renforça les conditions d’aptitude aux charges. C’est ainsi que la limite d’âge pour la collation de chaque emploi est de nouveau et rigoureusement fixée : de même, Sylla interdit désormais de briguer le consulat avant d’avoir reçu la préture, de briguer la préture avant d’avoir été questeur : quant à l’édilité, elle n’est plus obligatoire dans le cursus honorum. Le loi nouvelle se préoccupe aussi des tentatives de tyrannie, trop de fois renouvelées sous la forme du consulat prorogé durant des années : elle tranche dans le vif de l’abus, elle dispose qu’à l’avenir entre deux magistratures d’inégal degré, il s’écoulera au moins deux années, et qu’entre deux magistratures semblables, l’intervalle sera de dix ans au moins : cette dernière limitation, qui remplace la prohibition absolue, de réélection au consulat, si chère à l’ère récente ultra oligarchique, a pour conséquence la remise en vigueur de l’ancienne ordonnance de l’an 412 [342 av. J.-C.]. Somme toute, Sylla laisse debout le régime électoral : mais il s’ingénie à si bien enchaîner les magistratures que, quel que soit le candidat que portera au pouvoir le caprice imprévu de l’assemblée populaire, celui-ci n’en demeurera pas moins hors d’état d’entrer en lutte contre l’oligarchie. Les plus grandes magistratures, dans ces temps,
appartenaient de fait aux trois collèges des tribuns du peuple, des consuls
et préteurs, et des censeurs. Par l’événement de la restauration syllanienne,
elles ont été essentiellement amoindries, le tribunat surtout, qui aux yeux
du dictateur demeure un organe indispensable du système politique, même sous
le régime sénatorial, mais qui, enfanté par la révolution et toujours prêt à
engendrer des révolutions nouvelles, nécessite aussi l’emploi d’un frein énergique
et durable. Du droit d’intercession, suspensif de l’action du magistrat, au
droit de justice immédiate sur le contrevenant, sauf à requérir ensuite la
condamnation définitive, était sortie un jour la puissance tribunicienne. Le
tribunat garde ses attributions : mais, au cas d’abus dans l’intercession,
une amende est édictée dont la rigueur équivaut à la perte de la vie civile.
Jadis les tribuns étaient maîtres de s’adresser, quand ils le voulaient, au
peuple ; soit qu’ils eussent une communication à lui faire, soit qu’ils
voulussent proposer une loi à son vote : levier puissant dont les Gracques,
Saturninus et Sulpicius s’étaient aidés pour bouleverser Le consulat et la préture, quoiqu’ils fussent vus par le
régénérateur aristocratique de Rome d’un oeil bien moins défavorable que le
tribunat, suspect à tant de titres, n’échappèrent pas non plus aux méfiances
de l’oligarchie, toujours jalouse de ses propres organes. Ménagés en
apparence, on ne leur fit point grâce en réalité. Sylla voulut ici partager
savamment les attributions. Au commencement de la période actuelle, les
choses se réglaient comme il suit. De même qu’autrefois ils embrassaient
toutes les attributions administratives dans leur compétence suprême, de même
encore les deux consuls avaient compétence souveraine sur toutes les affaires
non attribuées à d’autres magistrats par une loi spéciale. Ainsi en était-il
de l’administration de la justice dans la capitale : les consuls, aux termes
d’une règle inviolable, n’avaient pas droit d’y mettre la main ainsi des
magistratures transmaritimes de cette époque, en Sicile, en Sardaigne et dans
les deux Espagnes : là, le consul pouvait sans doute exercer le commandement
militaire, mais en cas d’exception seulement. Donc, en temps ordinaire, il y
avait six magistratures spéciales, les deux prétures (judiciaires) de la capitale et les
quatre gouvernements ou prétures d’au-delà des mers ; les consuls, en vertu
de leur compétence souveraine et générale, conservant la direction de toutes
les affaires non judiciaires dans Rome et l’imperium dans les
provinces de terre ferme. Mais leur compétence avait un double représentant,
en telle sorte qu’il restait régulièrement un consul à Rome, pour vaquer au
gouvernement, et que, dans les circonstances habituelles, les huit magistrats
suprêmes annuels suffisaient pleinement, et au-delà même, aux exigences
administratives. Pour les cas exceptionnels, on avait l’expédient, soit du
cumul des fonctions non militaires, soit de la prorogation du généralat
au-delà de son échéance finale (prorogare). Ce n’était
point chose inusitée que de confier pour un temps les deux juridictions à un
seul préteur, que de confier au préteur urbain l’administration de la
capitale, appartenant d’ordinaire aux deux consuls : on évitait soigneusement
au contraire de réunir deux commandements dans la même main. On tenait à
règle de ne point laisser place pour un interrègne entre l’imperium achevé et
l’imperium futur : quoique arrivé à son terme légal, le, général continuait
de droit sa fonction jusqu’à ce que son successeur vînt relever dans le
commandement : ou, ce qui revient au même, le consul ou le préteur, même
après l’échéance de sa charge, pouvait et devait agir à la place du consul ou
du préteur qui ne se montrait pas encore [pro-console
: pro prœtore]. Quant au Sénat,
il avait aussi son influence sur la division des attributions entre
magistrats, en ce sens qu’il pouvait ou tenir la main à la stricte observance
de la règle, faire tirer au sort les six provinces entre les six préteurs et
cantonner les consuls dans leurs attributions extrajudiciaires de terme
ferme ; ou, au contraire et par dérogation à la règle, attribuer à l’un
des consuls un commandement d’une importance momentanée plus grande hors de
l’Italie ; ou enfin, parmi les compétences en partage, choisir, pour la
lui confier telle ou telle mission militaire ou judiciaire, le commandement
de la flotte, une instruction criminelle spéciale, par exemple, ordonner par
suite les cumuls de pouvoirs et les prorogations nécessaires. Notons
toutefois que, dans cette délimitation annuelle du ressort des consuls et des
préteurs, les uns par rapport aux autres, il était fait toujours abstraction
des personnes : le Sénat n’avait point à les désigner. Aux magistrats il
appartenait de faire entre eux la répartition des provinces, soit par
la voie amiable, soit par le sort. Le peuple, en tout ceci, n’avait rien à
voir, si ce n’est pourtant que, dans les temps plus anciens, on l’appelait à
régulariser par le vote de ses comices toute prorogation d’imperium résultant
forcément du non remplacement du titulaire, formalité nécessaire et
constitutionnelle assurément, selon l’esprit, sinon selon la lettre de la
constitution, mais qui bientôt tomba en désuétude. Au cours du vue siècle on
voit apparaître successivement six provinces nouvelles, à savoir : les
gouvernements de Macédoine, d’Asie, d’Afrique, de Narbonnaise et de Cilicie,
et la présidence de la commission perpétuelle en matière de concussions [quœstio perpetua ou ordinaria,
repetundarum]. Mais l’orbite de
l’empire romain allait s’élargissant sans cesse, et chaque jour la nécessité
se faisait sentir plus fréquente, ou de déléguer les magistrats pour telles
missions militaires extraordinaires, ou de les préposer à telles commissions
de procédure criminelle. On n’augmenta pas pour cela le nombre des hautes
charges. Ainsi, tout compte fait, on comptait huit offices de magistratures à
pourvoir chaque année, pour défrayer au moins douze provinces ou ressorts
spéciaux annuels. Le hasard, on le pense bien, n’explique pas cette
insuffisance et la non création d’un certain nombre de prétures nouvelles.
Aux termes exprès de la constitution, tous les hauts magistrats étaient
renouvelables chaque année par voie d’élection populaire : mais avec l’ordre
nouveau des choses, ou plutôt sous l’empire du désordre récent, comme on
suppléait à l’absence des charges par la prorogation des fonctionnaires,
laquelle les continuait, aux termes d’un sénatus-consulte, pour une seconde
année à l’expiration de leur année régulière (la prorogation était aussi parfois refusée),
le jour vint où les postes les plus importants et les plus lucratifs de Tel était le système en vigueur avant Sylla : il en fit aussi là base de l’organisation nouvelle. Il voulut le principe d’une complète séparation du pouvoir civil ayant compétence dans les districts civiques, et du pouvoir militaire régnant en souverain dans les circonscriptions des non citoyens : il voulut en outre porter régulièrement d’un an à deux ans la durée de la magistrature suprême, investie désormais de la gestion des affaires civiles pendant la première période et du commandement militaire durant la seconde. En fait et sur le terrain, la constitution avait depuis longtemps établi cette séparation, le pouvoir civil finissant au Pomœrium, là où commençait l’autre, et tous les deux restant d’ailleurs concentrés chacun dans la même main. A l’avenir, le consul et le préteur auront affaire au corps consultatif et au peuple : le proconsul et le propréteur commanderont aux armées, ceux-ci n’ayant pas l’action politique, et ceux-là n’ayant plus l’action militaire. La division des pouvoirs entraîna aussi tout d’abord la
séparation politique des pays de l’Italie du nord et de l’Italie proprement
dite. Jusqu’alors la distinction s’était bien maintenue sous le rapport des
nationalités, l’Italie du nord étant peuplée surtout de Ligures et de Celtes,
et l’Italie du sud n’étant habitée que par des peuples italiques : mais sous
le rapport politique et administratif, tout le territoire continental de En réglementant ainsi d’une façon précise et forte le
partage des attributions des magistrats, Sylla avait du même coup remédié au
désordre. du passé, aux intrigues et aux manoeuvres mauvaises des ambitieux :
en même temps il empêchait, si faire se peut, les excès de pouvoir et
accroissait essentiellement l’influence du gouvernement. L’ancienne
constitution n’avait fait de distinction qu’entre la ville enfermée dans sa muraille
et le territoire romain, au-delà du Pomœrium : l’organisation
nouvelle, à la place de la ville, mit d’un côté toute l’Italie proprement
dite, dotée de la paix perpétuelle et soustraite comme telle à l’imperium
ordinaire[17]
; et de l’autre tout le territoire de terre ferme et d’outre-mer,
nécessairement placé sous les ordres des commandants militaires et composant.
les provinces, suivant le nom consacré désormais. Jadis, le même homme
restait souvent deux années et plus dans le même office. Sylla limite à un an
la durée des magistratures de la capitale et celle des gouvernements. Quoi de
plus manifeste que l’esprit, la tendance de ces innovations ? Il est
enjoint désormais au lieutenant de Rome d’avoir à quitter sa province dans
les trente jours à dater de l’arrivée de son successeur, et en même temps,
selon la règle plus haut énoncée, il lui est interdit, à sa sortie, de se
représenter immédiatement devant les comices comme candidat au même office ou
à toute autre fonction déléguée par le peuple. La vieille maxime tant
expérimentée, celle par qui le Sénat s’était jadis assujetti la royauté,
Sylla la maintenait à l’ordre du jour : la démocratie veut l’amoindrissement
des magistratures dans leurs attributions : l’oligarchie la veut dans leur
durée. Gaius Marius avait pu régulièrement agir, et comme chef du Sénat et
comme général en chef de La plus haute des grandes charges, la censure, non abolie expressément, était tombée en désuétude, comme autrefois la dictature. Nous l’avons dit ailleurs. Pratiquement, quoi de plus inutile aujourd’hui ? Le recrutement du Sénat était assuré par d’autres moyens. L’Italie ayant cessé de payer l’impôt, l’enrôlement volontaire présidant à la formation de l’armée, à quoi bon dresser encore les listes des censitaires et des miliciens ? Que, si le désordre se glissait dans les rôles des chevaliers ou des citoyens appelés au vote, le mal n’était point grand, aux yeux du pouvoir. Restait l’administration des finances courantes, que les consuls avaient eue souvent en main, à défaut de censeurs élus, et qu’ils détenaient encore comme leur attribution régulière. Les censeurs ôtés, la magistrature n’avait plus de tête : avantage immense pour le grand corps demeuré seul en possession du pouvoir. Avantage obtenu sans que rien fût mis en balance ou vint d’autre part diminuer la suprématie acquise, pas même certains accroissements de nombre dans les fonctions honorifiques, pâture donnée aux ambitions d’un Sénat beaucoup plus nombreux lui-même que par le passé, pas même les huit pontifes, les neuf augures, les dix gardes des oracles sibyllins [decemviri sacrorum, quindecemviri sacrorum] portés à quinze dans chaque collège, et les triumvirs des repas sacrés portés à sept epulons [septemviri epulonum]. En matière de hautes finances, l’ancienne constitution
avait laissé au Sénat la voix décisive et prépondérante : il suffisait donc
d’y rétablir l’ordre et l’exactitude administrative. Au début, Sylla avait eu
à lutter contre de graves embarras d’argent : la solde réclamée par sa
nombreuse armée, accrue tous les jours, avait promptement dévoré les sommes
rapportées d’Asie-Mineure. Après la victoire de L’organisation judiciaire, au contraire, subit de profonds changements, soit sous le rapport politique, soit en vue de régulariser la procédure, insuffisante et mal coordonnée autrefois, et de lui conférer l’unité et l’efficacité indispensables. En dehors de la juridiction populaire, celle où le peuple statuait sur l’appel interjeté contre la sentence du magistrat (provocatio), il y avait en ces temps deux systèmes de procédure devant les jurys. La procédure dite ordinaire [ordo judiciorum], applicable à tous les cas civils et criminels, selon l’acception usitée de nos jours, et sauf l’exception des crimes directement commis contre l’État [publica], avait pour organes principaux l’un des deux préteurs de Rome, lequel faisait l’instruction de l’affaire, puis un juge juré [judex], décidant sur les données de cette instruction. Le procès extraordinaire [cognitio extra ordinem] se suivait dans un certain nombre de causes civiles ou criminelles plus importantes et pour lesquelles une loi particulière avait institué le jugement, non par un juge unique, mais par un jury véritable. A cette seconde classe se rattachent toutes les commissions spéciales et temporaires dont, nous avons fait ailleurs mention [quœstiones majestatis], toutes celles dites permanentes [quœstiones perpetuœ], instituées au cours du VIIe siècle et connaissant des cas de concussion [repetundarum], de meurtre et vénéfice [de sicariis et veneficiis], peut-être aussi de corruption électorale [de ambitu], et d’une foule d’autres crimes : et enfin, le tribunal des Cent-cinq ou des Centumvirs [centumviralica judicia], statuant le plus souvent dans certains procès où la propriété était en jeu [actiones in rem ou rei vindicationes], et portant aussi le nom de tribunal de la lance [hasta centumviralis], à raison de l’arme plantée devant les juges[18]. En quel temps, en quelles circonstances s’était constituée cette dernière juridiction, dont la compétence portait, on le voit, sur les questions s’agitant autour de l’héritage quiritaire ? C’est ce qu’on ne saurait bien préciser : vraisemblablement, et quant à la date et quant aux circonstances, les centumvirs tenaient de près à l’établissement des questions criminelles. Devant les diverses juridictions, le procès était diversement conduit : ainsi, tandis que le préteur avait la présidence de la commission des concussions, un ancien édile, spécialement désigné, présidait celle des meurtres et vénéfices : enfin, la haste centumvirale avait plusieurs juges dirigeants, pris parmi les anciens questeurs. En conformité avec l’institution de Gaius Gracchus, les jurés, dans les justices ordinaire et extraordinaire, étaient choisis parmi les censitaires non sénatoriaux et équestres mais pour la composition du tribunal centumviral, trois juges étaient élus par le peuple dans chacune des trente-cinq tribus romaines. La réforme judiciaire de Sylla s’effectua sous une triple forme. Il augmenta tout d’un coup et considérablement le nombre des juges jurés. Il décréta plusieurs commissions particulières, en matière de concussion, de meurtre et vénéfice (celle-ci connaissant aussi des cas d’incendie volontaire et de faux témoignage) ; en matière de haute trahison ou de crime quelconque portant atteinte à la dignité du nom romain[19] ; en matière d’adultère, de tromperies graves, comme la falsification des testaments et des monnaies [de falsis], d’injures atroces, comprenant, entre autres, les injures réelles [coups et blessures], et la violation du domicile : enfin peut-être en matière de détournement des deniers publics, d’usure [lex unciaria], et autres délits. En même temps, devant toutes ces juridictions anciennes et nouvelles, il édicta un ordre spécial de pénalités et d’instruction. Il se garda d’ailleurs de retirer au pouvoir gouvernant la faculté de créer des tribunaux nouveaux pour le jugement des autres catégories de crimes ou délits, si le besoin s’en faisait sentir. Par l’effet de cette réorganisation, la juridiction populaire et les questions ou commissions ordinaires n’eurent bientôt que des attributions restreintes et délimitées, le peuple n’ayant plus la connaissance des cas de haute trahison, et les questions ordinaires, celle des cas graves de faux et d’injures. Mais, en dehors de ces innovations, si considérables d’ailleurs, il ne fut rien changé aux deux institutions. En second lieu, Sylla voulut pourvoir à la direction même des tribunaux : nous avons vu que, pour la présidence des diverses commissions de jury, il avait six préteurs à sa disposition, sans compter d’autres fonctionnaires, spécialement appelés à la tête de certains sièges. En troisième lieu, à la place des chevaliers, il avait rendu le jury aux sénateurs, ne laissant son ancienne composition, pour autant que nous en savons, qu’au seul tribunal des centumvirs. Le but politique de ces modifications apparaît clairement. Sylla voulait mettre fin à l’immixtion des chevaliers dans le gouvernement. Il est clair aussi que le but politique n’était point le seul, et qu’en même temps le dictateur avait, le premier, tenté de mettre l’ordre dans le chaos de la procédure et du droit criminel à Rome, chaos qui s’était perpétué depuis les plus anciennes querelles entre les ordres. Et de fait, c’est de la législation syllanienne que date à Rome la séparation du criminel et du civil, dans le sens que nous attachons à ces mots. Jadis, la distinction était chose vraiment inconnue. Aujourd’hui, toute cause criminelle est celle déférée au jury : la cause civile est celle portée devant le juge ou juré unique. Prise dans son ensemble, la législation des questions constitue le premier code écrit à Rome après les Douze Tables, et par dessus tout le premier code criminel séparément édicté. Ajoutons que, jusque dans les détails, de .louables et libérales tendances s’y font jour, et quelque étrange que le mot résonne à nos oreilles, s’agissant de l’auteur des proscriptions, il n’en demeure par moins vrai que Sylla a aboli la peine de mort en matière politique. D’après la vieille règle, usitée à Rome et par lui maintenue, le peuple seul, à l’exclusion de tout collège de juges, avait le pouvoir de prononcer la peine capitale ou la détention préventive : or, enlever au peuple les procès de haute trahison et les déférer à une commission permanente, équivalait à supprimer la peine de mort au cas d’un pareil crime : d’autre part, restreindre les pouvoirs abusifs de telle commission criminelle spéciale, comme avait été, par exemple, la commission jadis instituée par Varius durant la guerre sociale, c’était aussi progresser et améliorer. Oui, la réforme judiciaire, prise en masse, a été grandement et durablement utile : elle a été un monument marqué au cachet d’un esprit pratique, modéré et politique tout ensemble : Sylla enfin, à l’instar des antiques décemvirs, se montrait vraiment digne de son rôle de médiateur, intervenant souverainement, la lai en main, entre tous les partis. Faut-il rappeler qu’à côté du code criminel, le dictateur décréta bon nombre de règlements de police, où il remplaçait l’action des censeurs par celle de la loi, restituait les bonnes mœurs et la bonne discipline, et où, fixant de nouvelles limites somptuaires, pour suppléer aux anciennes pratiques tombées en désuétude[20], il s’efforçait de refréner le luxe des repas, des funérailles et d’ailleurs [lex sumptuaria]. Une autre œuvre importante du dictateur, ou plutôt de son
époque, doit aussi attirer nos regards. Je veux parler du progrès et du
développement d’un système municipal indépendant sur le sol de Vint le VIIe siècle.
A cette époque, la concentration absolue de la vie publique des Romains dans
un seul et unique centre va cesser, du moins en ce qui concerne l’Italie
propre. Cette Italie désormais est comme une grande et unique cité, avec son
territoire qui s’étend de l’Arno et du Rubicon au détroit de Sicile :
mais forcément aussi, à dater de ce jour, il faut constituer de petites cités
particulières dans l’immense et nouvelle enceinte. L’Italie s’organise alors
en villes à citoyens romains : et, à la même heure, s’il en est encore
quelques-unes qui survivent, les républiques que leur importance rendait
jadis dangereuses achèvent de se dissoudre en une foule de petits
territoires. La condition des nouvelles villes à citoyens est un véritable
compromis entre leur état récent encore de cités fédérales et la situation
qui dans le plus ancien droit leur eût été faite : en tant que parties
intégrantes de Au reste, le système secondaire des municipes reflète fidèlement le système supérieur de l’État central. En général le municipe, comme l’État, a la puissance politique au dedans. Les décisions communales commandent aux habitants locaux, et les magistrats municipaux ont sur eux l’imperium, de même que dans Rome : tous les citoyens obéissent à la loi votée par le peuple et s’inclinent devant l’imperium consulaire. De là le concours de deux compétences, celle des agents de l’État et celle des agents municipaux. Les uns et les autres ont le droit de taxer et imposer, sans se préoccuper, ceux-ci de l’impôt frappé par Rome, ceux-là de la taxe frappée par le municipe : de même encore les travaux publics sont dans toute l’Italie ordonnés et par le magistrat romain et par le magistrat du municipe dans sa circonscription locale. Ces deux exemples suffisent. Y a-t-il conflit, le municipe le cède à l’État, et la loi de Rome fait reculer la loi municipale. La compétence n’a été réglée et partagée expressément qu’en matière de justice : là, en effet, la concurrence engendrerait un désordre indicible. Au juge de Rome appartiennent, en matière criminelle, toutes les causes capitales vraisemblablement, et au civil les causes plus graves : en un mot, quand le procès comporte l’intervention souveraine du haut magistrat directeur, il demeure réservé à l’autorité judiciaire et au jury de Rome, et les tribunaux des villes italiques restreignent leur compétence aux affaires de moindre importance ou de difficulté moindre, ou à celles qui demandent célérité. Nous ne possédons aucun document qui nous renseigne sur
l’établissement des nouveaux municipes italiens. Ils se rattachent sans doute
à certaines franchises concédées à titre exceptionnel aux grandes colonies de
citoyens qui se fondèrent vers la fin du VIe
siècle : du moins les quelques dissemblances externes, en soi indifférentes,
que l’on peut signaler entre ces colonies et les municipes à citoyens [passifs]
laissent-elles entrevoir que les premières, alors substituées partout aux
simples colonies latines, auraient, joui tout d’abord d’une condition
politique supérieure à celle de ces municipes, beaucoup plus anciens en date,
et que cet avantage aurait seulement consisté dans la possession d’une
institution communale se rapprochant de la cité du droit latin et, par
conséquent, de l’institution donnée plus tard à toutes les colonies et
municipes civiques, indistinctement. L’organisation nouvelle se rencontre
nettement et pour la première fois dans la colonie révolutionnaire de Capoue.
Et le système est assurément mis partout en usage, quand, à la suite de la
guerre sociale, les villes autonomes de l’Italie sont réorganisées au titre
de cités. Maintenant, est-ce à la loi Julia[23] (664 [90 av. J.-C.]),
ou aux censeurs de 668 [-86],
ou plutôt à Sylla lui-même qu’il convient d’attribuer l’organisation
systématique nouvelle ? C’est ce qu’on ne saurait décider. En
croira-t-on les analogies et, voyant la censure à Rome écartée par Sylla, se
dira-t-on aussi que c’est Sylla encore qui a dû transférer aux duumvirs
municipaux les attributions censorales ? Ne serait-il pas plus vrai de
remonter à l’antique constitution latine, chez qui le censeur n’existait
pas ? Peu importe ! Le municipe, constitué au sein de l’État et
subordonné à lui, est certes l’une des manifestations politiques les plus
remarquables et les plus fécondes de l’ère syllanienne ; ainsi que de la
vie sociale et politique de Rome. Associer, marier les villes particulières à
Dans les provinces, au contraire, rien n’est changé : les magistrats des villes non libres, sauf les exceptions particulières, n’ont qu’une compétence administrative et de police, à laquelle s’ajoute une juridiction accessoire, par exemple, en matière de crimes commis par les esclaves. Ainsi se gérait la constitution donnée à la cité romaine
par Lucius Cornelius Sylla. Sénat et chevalerie, citoyens et prolétaires,
italiens et provinciaux, tous la reçurent telle que le régent l’avait dictée,
sinon sans murmure, du moins sans résistance. Il en fut autrement parmi ses
officiers. L’armée romaine avait subi une révolution complète, on l’a vu.
Redevenue, par la réforme de Marius, plus militaire et plus maniable qu’à
l’époque où, devant Numance, elle refusait de se battre ; elle s’était
cependant changée, d’une landwehr de milices qu’elle était d’abord, en
un grand corps de soldats mercenaires, ignorant la fidélité envers la patrie,
et fidèles envers le général, au cas seul. où celui-ci a su se les attacher.
Cette décadence totale de l’esprit militaire s’était manifestée bien
tristement durant la guerre sociale. Là, six généraux, Albinus, Caton, Rufus,
Flaccus, Cinna et Gaius Carbon, avaient péri par la main du soldat. Sylla
seul avait pu maîtriser les hordes dangereuses, mais en lâchant la bride à
leurs appétits furieux et en fermant les yeux plus qu’aucun général romain ne
l’avait jamais fait. Mais à l’accuser de la ruine de l’antique discipline, il
y aurait à la fois injustice et inexactitude : en effet, parmi les magistrats
de Rome, il n’avait encore été donné qu’à lui de venir à bout de ses desseins
militaires et politiques, et le secret de son succès fut uniquement de s’être
fait, à son tour condottiere. En prenant la dictature militaire,
pourtant, jamais il n’avait eu la pensée d’assujettir Une chose restait à accomplir, la plus difficile de toutes
: ramener le régime d’exception dans l’ornière de la loi ancienne régénérée.
Sylla n’avait jamais cessé d’avoir l’œil sur ce but suprême, et par là son
oeuvre lui devint plus facile. Quoique investi de la puissance absolue par la
loi Valeria ; quoique tous ses décrets eussent force de droit, il
n’avait usé de ses pouvoirs extraordinaires que pour édicter des mesures
purement transitoires et qui eussent compromis sans utilité soit le Sénat,
soit le peuple, s’il les eût appelés à y concourir : je ne citerai que les
proscriptions ! Dans les cas ordinaires, d’ailleurs, il avait observé la
règle qu’il prescrivait pour l’avenir. Nous le voyons demander le vote du
peuple pour la loi des XX Questeurs (673 [81 av. J.-C.]), conservée en
partie[25]. En ce qui
touche les autres actes législatifs, tels que les lois somptuaires et de
confiscation des territoires des villes, semblable attestation nous est
fournie. Dans les matières d’administration, s’agissait-il,par exemple,
d’envoyer l’armée en Afrique ou de la rappeler, ou encore d’accorder aux
villes les lettres de franchise municipale, le Sénat était régulièrement et
préalablement consulté. Sylla fit procéder à l’élection des consuls pour l’an
673 [-81],
au moyen de quoi il sut esquiver du moins l’odieux d’une Ère publique datant
de sa dictature, tout en gardant le pouvoir en main : le peuple, guidé dans
son choix, n’élut que des personnages secondaires. Mais dès l’année suivante (674 [-80]),
on le voit remettre l’ancienne constitution complètement en vigueur et
gouverner en qualité. de consul avec son frère d’armes Quintus Metellus, sans
d’ailleurs se démettre de la régence qu’il laisse provisoirement reposer. Nul
ne comprenait mieux que lui quels dangers la pérennité de sa dictature
militaire eût fait courir aux institutions qu’il venait de fonder lui-même.
Bientôt le nouvel ordre de choses paraissant pouvoir se soutenir et son
oeuvre de reconstruction étant accomplie du moins pour la plus grande part (il restait beaucoup à
faire encore, en matière de colonisation surtout), il laissa librement
ouvrir les élections pour l’an 675 [-79], refusa un nouvel et immédiat consulat, comme
chose inconciliable avec les institutions promulguées la veille, puis, quand
les consuls élus, Publius Servilius et Appius Claudius, eurent revêtu leur
charge, il abdiqua la dictature, au début de cette même année Peu équitable d’ordinaire envers les hommes qui ont eu à lutter contre le courant des temps, la postérité n’a pas su juger comme il faut Sylla et son oeuvre de réorganisateur. Sylla, certes, est bien l’une des apparitions les plus étonnantes, je dirai même une apparition unique, dans l’histoire. Sanguin de tempérament et d’esprit, l’œil bleu, les cheveux blonds, le visage d’une singulière blancheur, mais se colorant au moindre mouvement de l’âme[26] ; bel homme d’ailleurs, avec son regard de feu, il ne semblait pas destiné à jouer dans l’État un rôle plus éclatant que celui de ses aïeux : or, depuis le grand-père de son grand-père, Publius Cornelius Rufinus (consul en 464 et 477 [290-277av. J.-C.]), l’un des meilleurs généraux et l’un des hommes les plus fastueux du temps des guerres de Pyrrhus, ceux-ci s’étaient tous tenus au second rang. Il ne demandait rien à la vie que ses jouissances insouciantes. Élevé dans tout le luxe d’une civilisation raffinée, tel qu’en ces temps on le rencontrait à Rome, même dans la demeure des familles sénatoriales les moins riches, il absorba avidement et d’un coup tous les plaisirs du sensualisme intellectuel, enfanté par l’alliance de la délicatesse grecque et de la richesse romaine. Homme du monde et bon camarade, dans le salon des nobles et sous la tente, il se faisait partout bien venir : grands et petits, ceux qui le connaissaient trouvaient en lui un ami sympathique et dans leur besoin tin aide serviable, distribuant son or à ses compagnons malheureux plutôt qu’à ses opulents créanciers. Aimant d’ailleurs à tenir la coupe en main et passionné davantage encore pour les femmes, jusque dans les dernières années de sa vie, il cessait d’être le dictateur quand la journée était finie, et quand, oubliant les affaires sérieuses, il se mettait à table. Il y eut dans cette forte nature comme un courant d’ironie, je dirai presque de bouffonnerie. Durant sa régence, un jour qu’il présidait à l’enchère des biens des proscrits, il fit donner une part de butin à tel personnage qui lui présentait je ne sais quels mauvais vers à sa louange, à la condition de promettre qu’il ne le chanterait plus. Après avoir justifié la condamnation, d’Ofella devant le peuple, il se mit, pendant qu’on exécutait le malheureux, à raconter la fable du Laboureur et des Poux[27]. Il aimait la compagnie des acteurs de théâtre : non content d’avoir à sa table Quintus Roscius, le Talma romain, il recevait volontiers de moindres artistes et buvait avec eux, chantant assez juste lui-même, écrivant des Atellanes exécutées devant ses familiers. Mais il s’en fallait que dans ces joyeuses débauches il perdit son énergie corporelle et intellectuelle : au milieu de sa vie oisive à la campagne, après son abdication, on le vit battre le pays en actif chasseur : il s’intéressait aux fortes lectures, et il rapporta d’Athènes, par lui conquise, les écrits d’Aristote. Il avait plutôt en dédain le Romanisme exclusif. Chez lui, rien de cette morgue épaisse qu’affectaient envers les Grecs les grands personnages de Rome : rien de leur solennité de nobles à esprit borné. Il était tout laisser-aller au contraire, au grand scandale de beaucoup de ses compatriotes, se montrant vêtu à la grecque dans les villes grecques ou poussant ses plus aristocratiques amis à monter en- char dans les jeux du cirque. Il n’avait rien gardé des espérances demi patriotiques, demi égoïstes, qui, dans les pays à constitution libre, attirent les jeunes capacités vers l’arène politique : pourtant, comme tout autre, il les avait dû une fois ressentir. Dans la vie qu’il menait, vie ballottée entre les ivresses des passions et leur froid réveil, les illusions bientôt s’évanouissent. Tout désir, toute aspiration dut lui sembler folie, dans ce monde qui ne semblait gouverné que par le hasard : à spéculer sur quelque chose, c’était sur le hasard aussi qu’il lui convenait: de spéculer. C’était un des traits caractéristiques du siècle que de s’abandonner à la fois à l’incroyance et à la superstition : il fit comme le siècle. Mais sa religion en matière de prodiges n’est pas, comme celle de Marius, la foi plébéienne du charbonnier qui demande à prix d’argent au prêtre et des prophéties et une règle de conduite : elle est encore moins le fatalisme sombre de l’énergumène : elle n’est autre que la croyance à l’absurde, cette gangrène intellectuelle, envahissant nécessairement les âmes, quand elles ont perdu peu à peu confiance. dans l’ordre harmonieux du monde providentiel : elle n’est que la superstition du joueur de dés heureux; qui se dit le privilégié du sort et s’imagine qu’à- chaque coup il amènera le numéro gagnant! Sur le terrain des faits, Sylla savait, avec son ironie habituelle, tourner à son profit les prescriptions de la religion. Un jour, vidant les trésors des temples de Grèce, il s’écrie que les ressources ne peuvent manquer à celui dont les dieux remplissent la caisse ! Les prêtres de Delphes se refusent-ils à lui envoyer leurs richesses dont il exige la remise, car ils ont entendu résonner, comme si on y avait mis la main, la cithare du dieu, il leur fait répondre qu’ils doivent d’autant plus vite obéir, et qu’Apollon montre » bien par là qu’il approuve ! Il ne se berce pas moins de l’idée qu’il est le favori des dieux : il est surtout le préféré de la déesse Aphrodite[28], qui a plus particulièrement ses hommages. Dans la conversation, dans ses Mémoires[29], il se vante souvent de son commerce avec les divinités, dans les songes et les prodiges. Certes, plus que personne il avait le droit de s’enorgueillir de ses actions : mais loin de là, il n’était fer que de sa chance constante, répétant sans cesse que l’improvisation lui avait toujours mieux réussi que l’entreprise longuement méditée. Par une autre et. non moins singulière manie, il voulait n’avoir jamais perdu de monde dans ses nombreuses batailles. Tout cela, enfantillage pur de favori de la fortune. De même il obéit encore à ce tour. naturel de sa pensée, lorsque, porté à ces hauteurs d’où il ne voyait plus les autres hommes que loin au-dessous de lui, il prit le surnom de Felix [Sylla l’heureux] et donna à ses enfants des appellations analogues [Faustus, Fausta]. Rien de plus éloigné de Sylla que l’ambition régulière et préméditée. Trop sagace pour faire comme tant d’autres aristocrates à la douzaine d’alors, mettant tout le but et la gloire de leur vie dans l’inscription de leur nom sur les listes consulaires : trop indifférent, trop peu idéologue pour s’attacher spontanément à la réforme de l’édifice, vermoulu de l’État, il demeura là où l’avaient placé sa naissance et son éducation, dans le cercle de la haute société romaine ; et il suivit, comme le premier venu de sa caste, la carrière habituelle des honneurs. D’efforts, il n’en eut pas besoin, laissant s’agiter les abeilles travailleuses de la politique, dont l’essaim était grand. C’est ainsi qu’en 647 [107 av. J.-C.], le sort le désigna comme questeur pour l’Afrique : il y alla au camp de Marius. L’élégant citadin, sans ses preuves faites, se vit assez mal reçu par le rude paysan qui commandait l’armée et par ses officiers aguerris. Un tel accueil le pique : en homme adroit et brave, il apprend, comme au vol, le métier des armes, et dans sa téméraire excursion de Mauritanie il déploie d’abord cet étonnant mélange de hardiesse et de ruse, qui faisait dire de lui à ses contemporains, qu’il était lion à demi, et à demi renard : mais que le renard en lui était plus dangereux que le lion ! [30] Alors s’ouvre la plus éclatante carrière devant les pas du jeune et noble officier, déjà vanté par tous comme ayant su de sa personne mettre à fin l’importune guerre de Numidie. Puis il prend part à la guerre des Cimbres, et chargé de l’approvisionnement difficile de l’armée, il se signale par son rare talent d’organisateur. Mais dés cette époque il se sentait plus d’entraînement pour les plaisirs de Rome que pour les travaux de la guerre et de la politique. Nommé préteur (661 [-93]), après un premier échec, la chance voulut encore que dans sa province, la plus insignifiante de toutes, il lui fût donné de, remporter pour les Romains la première victoire sur Mithridate ; de conclure le premier traité avec le puissant Arsacide, et de lui infliger sa première humiliation. Vint la guerre civile. Ce fut Sylla encore qui contribua le plus efficacement à l’heureuse conclusion du premier acte de cette grande tragédie, je veux parler de l’insurrection italique; il s’y ouvrit, à la pointe de son épée, le chemin du consulat; et consul en charge, il écrasa d’un coup aussi prompt qu’énergique la révolte de Sulpicius. La fortune semblait se complaire à repousser Marius dans l’ombre par les exploits de son jeune lieutenant. Faire Jugurtha prisonnier, vaincre Mithridate, ces deux ambitions déçues du vieux héros, Sylla, simple subordonné, déjà les avait conquises. Durant la guerre sociale où Marius, expiant son renom de grand général, avait fini par une destitution, son rival avait fondé sa gloire militaire et gagné le consulat ; et la révolution de 666 [88 av. J.-C.], où les deux capitaines étaient personnellement entrés en conflit, avait fini par la condamnation et la fuite de Marius. Sylla, presque sans le vouloir, était devenu le plus illustre homme de guerre, de son temps et l’appui sauveur de l’oligarchie. De nouvelles, d’épouvantables crises suivirent : la guerre avec Mithridate, la révolution de Cinna : toujours l’étoile de Sylla montait à l’horizon. De même que le capitaine de navire qui continue à se battre sans s’occuper à éteindre l’incendie sur son bord, il s’était opiniâtré en Asie, pendant les fureurs de la révolution italienne, et cela jusqu’au jour où il avait eu raison de l’ennemi de Rome. Une fois débarrassé de ce côté, il était revenu, écrasant l’anarchie, sauvant la capitale sur qui dans leur désespoir suprême les révolutionnaires et lés Samnites coalisés brandissaient la torche. Cette heure du retour avait eu ses joies et ses douleurs. Il raconte, dans ses Mémoires, qu’il ne put fermer les yeux durant la première nuit qu’il passa dans les murs de Rome. Et qui ne l’en croirait ? Mais sa mission n’était point finie : son étoile montait toujours. Maître absolu du pouvoir, plus absolu qu’un roi, et songeant plus que jamais à rester sur le terrain de la loi formelle, on le voit alors tenir en bride les ultras de la réaction, anéantir la constitution gracquienne, qui pèse depuis quarante ans sur l’oligarchie, réduire pour la première fois capitalistes et prolétaires, ces puissances qui font concurrence à l’aristocratie ; et courber sous le niveau légal rétabli l’orgueilleuse opposition du sabre, sortie des rangs mêmes de son état-major. Il remet sur ses pieds l’oligarchie, plus qu’avant souveraine fait des charges suprêmes l’instrument docile de la puissance de celle-ci, lui confie la législation, les tribunaux, la guerre, les finances ; et lui donne dans les esclaves affranchis, une garde fidèle, dans les colonies militaires une armée. Enfin sa tâche est achevée : l’ouvrier alors se retire, et laisse son œuvre : le régent absolu abdique de sa pleine volonté, et redevient simple sénateur. Dans toute cette longue carrière militaire et politique, jamais il n’a perdu une bataille, jamais il n’a reculé d’un pas : sans que personne l’arrête, ami ou ennemi, il a marché droit jusqu’au but qu’il s’est à lui-même posé. Oui, Sylla eut raison de se louer de sa bonne étoile. La fortune, cette capricieuse déesse, avait, pour lui seul, changé son humeur légère en constance : elle se complut à entasser et les honneurs et les succès, et les dons qu’il ambitionnait et ceux qu’il ne recherchait pas sur la tète de son protégé ! A l’histoire cependant, il appartient d’être plus juste envers lui qu’il ne le fut lui-même, et de lui assigner un plus haut rang qu’aux simples favoris du sort ! Non que la constitution syllanienne ait été une oeuvre originale en politique, à l’égal de celle des Gracques ou de César. Ainsi qu’il arrive de tout travail de pure restauration, vous n’y rencontrez pas, à vrai dire, une pensée neuve d’homme d’État : tous ses éléments les plus essentiels, l’entrée dans le Sénat après l’exercice de la questure, les censeurs privés du droit de radiation, l’initiative légiférante donnée au Sénat, la fonction tribunicienne changée en instrument sénatorial, en un frein à l’usage de l’imperium ; celui-ci transmis du magistrat élu parle peuple au proconsul ou propréteur tenant du, Sénat ses pouvoirs; enfin l’ordonnance nouvelle des procès criminels et des municipes, tout cela n’est point la création du dictateur : toutes ces institutions appartiennent en propre au régime oligarchique, où déjà elles ont pris naissance et grandi avant Sylla : il n’a fait que les régler et fixer. Et même les infamies sanglantes de sa restauration, les proscriptions, les confiscations, si on les compare aux actes des Nasica, des Popillius, des Opimius, des Cœpion et de tant d’autres, ne constituent-elles pas, en quelque sorte, la formule juridique et traditionnelle, la recette à l’usage de l’oligarchie pour se défaire de ses adversaires ? Sur l’oligarchie romaine du siècle de Sylla, tous les jugements portés valent condamnation inexorable, absolue; et, comme tout ce qui lui appartient ou la touche, la constitution syllanienne est restée sous le coup d’une pareille sentence. Pourtant je n’offenserai pas la sainte figure de l’histoire, et mon éloge ne sera pas un tribut corrupteur payé au génie du mal, si je démontre que Sylla eut bien moins à répondre de sa restauration que cette aristocratie romaine elle-même, transformée depuis des siècles en coterie gouvernante, allant s’amoindrissant tous les jours dans l’énervement et le rapetissement séniles : c’est à elle, en fin de compte, qu’il convient de faire remonter toutes les pauvretés, toutes les infamies commises. Sylla réorganisa le Sénat, non comme le maître de maison qui, s’attachant à la règle de sa propre prudence, rétablit l’ordre troublé dans son intérieur et dans sa domesticité, mais simplement comme l’agent d’affaires observateur fidèle des termes de son mandat : or, est-ce bien descendre au fond des choses et rester dans le: vrai, que de rejeter en pareil cas sur le fondé de pouvoirs la responsabilité finale et sérieuse du mandant ? On estime trop haut l’importance de Sylla ; ou plutôt on, fait trop bon marché de cet horrible entassement de proscriptions, d’expropriations et de restaurations, qui n’ont rien réparé, irréparables qu’elles étaient e |