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Depuis que Pyrrhus étant vaincu, la dernière guerre de
l’indépendance italique avait pris fin; depuis près de deux siècles, par
conséquent, le principat romain dominait dans la péninsule, sans qu’il eût
jamais été ébranlé sur sa base, au milieu même des plus périlleuses
conjonctures. En vain la lignée héroïque des Barcides, en vain les successeurs
du grand Alexandre, et des Achéménides avaient tenté de soulever les
Italiotes et de les pousser encore une fois à la lutte contre la cité plus
forte qu’eux tous : les Italiotes soumis s’étaient montrés à côté des légions
sur les champs de bataille du Guadalquivir et de la Medjerdah, des passes
de Tempé et du Sipyle : et dévouant à leurs maîtres le sang de leurs jeunes
milices, ils les avaient aidés à s’assujettir les trois continents. Pendant
ce temps, leur situation avait changé peut-être ; mais elle empirait
plutôt qu’elle n’avait gagné. Sous le rapport matériel, ils n’avaient point
trop à se plaindre. Que si le petit et le moyen propriétaire dans toute
l’Italie souffraient, de la mauvaise législation des céréales, à Rome, les
possesseurs des grands domaines prospéraient au contraire, et plus qu’eux
encore les classes marchandes et de la finance. Les Italiques après tout,
dans l’œuvre de l’exploitation des provinces, jouissaient des mêmes appuis,
des mêmes privilèges que les citoyens romains : ils participaient aussi, et
pour beaucoup, aux avantages matériels assurés par la prépondérance de la République. L’état
économique et social de l’Italie ne tenait pas essentiellement aux
différences de son état politique : on pourrait citer tels pays exclusivement
fédérés, l’Étrurie, l’Ombrie, où le paysan libre avait totalement
disparu ; tels autres, comme les vallées des Abruzzes, où il s’était
maintenu presque intact et sur un bon pied : absolument comme on eût pu, dans
les régions habitées par les citoyens romains, rencontrer aussi des
diversités analogues. Dans l’ordre politiqué au contraire, refoulés plus
durement chaque jour, les Italiques avaient perdu considérablement de terrain
; non qu’en la forme, et sur les points principaux le droit fût ouvertement
violé envers eux. La
République avait respecté en’ gros les franchises
communales, la souveraineté des cités italiques,
comme les appelaient les traités. Quand les réformistes, au début de
l’agitation agraire, avaient voulu mettre la main sur les domaines publics
concédés expressément à certaines villes plus favorisées, le parti
conservateur tout. entier et jusqu’au parti du juste-milieu dans Rome,
s’étaient aussitôt levés contre eux : et l’opposition elle-même avait
promptement renoncé à ses premiers projets. Mais il en allait tout autrement
au regard de l’hégémonie à laquelle prétendait et devait prétendre Rome, de
la direction suprême des choses de la guerre, et de la haute main sur
l’ensemble du gouvernement. Ici, la République s’était montrée impitoyable, ni plus
ni moins que si les alliés avaient été déclarés de purs sujets, destitués de
tous droits. Au cours du VIIe siècle, il avait été apporté des adoucissements
nombreux aux rigueurs terribles du droit de la guerre romain : mais ces
adoucissements ne s’appliquaient qu’au seul milicien citoyen de Rome le fait
est certain, tout au moins en ce qui touche l’abolition des exécutions sans
nul délai des sentences de justice militaire ; et l’on comprend de reste les
déplorables effets du privilège, en voyant, au cours de la lutte contre
Jugurtha, décapiter séance tenante tels officiers du nom latin condamnés par
le conseil de guerre, et octroyer en même temps l’appel devant les tribunaux
de Rome au dernier des soldats, citoyen romain. Quelle était la proportion
des citoyens appelés au service militaire, et des alliés italiques appelés au
contingent ? La lettre des traités, on le pense bien, ne l’avait pas
déterminé. Dans les temps anciens, le nombre moyen était égal des deux parts.
Aujourd’hui, bien que la population civique eût augmenté plutôt que diminué
par rapport à l’autre population, les exigences s’étaient peu à peu
démesurément accrues à l’encontre des alliés, soit qu’on mît de préférence à
leur charge les services les plus lourds et les plus coûteux, soit que les
levées prissent dorénavant deux fédérés, pour un seul citoyen. Semblable
extension avait été donnée à la haute tutelle de Rome, au civil. La République se l’était
toujours et à bon droit réservée sur les cités italiques dans sa dépendance,
y compris la discipline administrative supérieure, son accessoire : presque
nécessaire ; et somme toute, les Italiens, à peu près autant que les
provinciaux, vivaient à la merci des nombreux fonctionnaires que Rome leur
envoyait. Un jour, à Teanum Sidicinum [Teano], ville alliée des plus
considérables, un consul fit attacher au poteau et battre de verges en plein
Forum le principal magistrat de la ville, parce que son épouse, ayant eu la
fantaisie d’aller au bain des hommes, les agents municipaux n’en avaient point
assez vite expulsé les baigneurs, au gré de ses désirs, et qu’elle n’avait
pas trouvé l’établissement bien tenu[2]. Pareils excès
avaient été commis à Ferentinum [Ferentino], ville aussi placée sous
le régime le plus favorisé, et dans l’antique et importante colonie latine de
Calès. Une autre fois, à Venusia, autre colonie latine, un rude et libre
paysan, ayant rencontré je ne sais quel jeune diplomate romain de passage, et
s’étant permis une plaisanterie à l’occasion de la litière où se tenait
couché l’ex-fonctionnaire, celui-ci le fit jeter à terre et frapper, jusqu’à
ce que mort s’ensuivît, avec les courroies du véhicule[3]. Ces faits nous
sont contés à l’occasion de la révolte de Frégelles et lui seraient
contemporains (629 [125
av. J.-C.]) ; mais qui peut douter que de semblables
iniquités fussent fréquentes ? Qui peut douter qu’il n’y eût point de
recours contre les plus criants abus, tandis que le droit de provocation,
religieusement reconnu et observé, mettait du moins hors d’atteinte la liberté
et la vie du citoyen romain? Dans la situation que leur faisait le
gouvernement de la
République, les sentiments jaloux, fomentés avec tant de
soin par la sagesse des anciens, entre les Italiques du droit latin et les
autres cités, s’ils ne disparaissaient pas absolument, ne pouvaient manquer
de s’atténuer. Les forteresses romaines et les pays par elles maintenus dans
l’obéissance vivaient aujourd’hui sous un même et égal joug : le Latin
pouvait faire remarquer au Picentin que tous les deux ils étaient pareillement
sous le coup de la hache : préfets et
sujets d’autrefois, une commune haine les unissait tous contre le, commun
maître.
Ainsi, pendant que d’un simple lien de suzeraineté, les
alliés, au jour actuel, étaient tombés dans l’assujettissement le plus écrasant,
toutes perspectives leur manquaient de l’amélioration de leur condition
légale. Quand elle eût achevé de soumettre l’Italie, Rome avait fermé
complètement la cité : elle n’en concède plus comme autrefois les
droits à des villes entières : et quant aux individus, elle ne les leur
confère que très rarement. Les anciennes villes latines avaient eu le droit
de libre intercourse, au moyen duquel leurs habitants, en émigrant
dans Rome, y vivaient du moins à l’état de citoyens passifs. Ce
privilège avait déjà subi plus d’une atteinte. On va faire un pas de plus.
Les agitations causées par les projets réformistes, tendant à l’extension du
droit de cité à toute l’Italie, fournissent un commode prétexte ; et en
628 et 632 [126-122
av. J.-C.], on s’en prend au droit d’immigration lui-même. Aux
termes exprès d’un plébiscite et d’un sénatus-consulte, tous les non citoyens
résidant à Rome en sont expulsés : mesure illibérale, odieuse, s’il en est,
et funeste pour les multiples intérêts qu’elle blesse. En résumé, les Italiques,
autrefois, étaient pour les Romains, soit des frères tenus en tutelle,
protégés plutôt que dominés, et non condamnés à une perpétuelle
minorité ; soit ailleurs, des sujets doucement gouvernés, et ayant
encore quelque espoir d’un affranchissement futur : aujourd’hui, le même
niveau de sujétion et de désespoir pèse sur leurs têtes : tous, les verges et
la hache des maîtres les menacent; à peine si quelques-uns, plus favorisés
dans le commun esclavage, peuvent s’aventurer sur les traces de leurs dominateurs
dans l’exploitation des malheureux provinciaux.
La nature des choses veut en cas pareil, que, née du
sentiment de l’unité nationale et du souvenir des grands dangers surmontés en
commun, la cohésion des peuples ne se relâche qu’à la longue et sans bruit,
jusqu’au jour où l’abîme s’ouvre : alors seulement se montre à tous les yeux
l’appareil de contrainte et de haine : les maîtres sont là ; d’un côté,
avec la force pour tout droit ; et de l’autre sont les sujets dont la
crainte seule règle l’obéissance. Avant la révolte et le sac de Frégelles, en
629 [125 av. J.-C.],
le caractère nouveau de la domination romaine ne s’était point encore
officiellement manifesté ; et de même, les ferments qui s’agitaient au
sein des Italiques n’avaient rien de révolutionnaire. D’un vœu silencieux
pour l’obtention de l’égalité civique, ceux-ci étaient passés à la demande
formulée à voix haute, mais pour se voir d’autant plus énergiquement
repoussés, qu’ils s’étaient montrés plus pressants. Ayant appris bientôt
qu’il ne fallait pas compter sur la concession volontaire du droit
revendiqué, ils durent songer plus d’une fois à l’enlever de haute lutte :
mais telle était alors la puissance de Rome, que traduire en acte la pensée
d’insurrection était chose à peu près impossible. Il ne nous est pas donné
d’exprimer en nombres exacts le rapport entre les citoyens et les non
citoyens dans l’Italie. Nous pouvons pourtant admettre que le chiffre des
premiers n’était pas de beaucoup inférieur à celui des fédérés italiques.
Nous évaluerions ceux-ci à cinq cent mille tout au moins, si ce n’est plus
vraisemblablement encore à six cent mille, contre quatre cent mille citoyens
en état de porter les armes[4]. Tant que les
citoyens romains restèrent unis, tant qu’au dehors nul ennemi ne se présenta
qui valut la peine d’être nommé, disséminée qu’elle était dans une multitude
de villes et de pagi, rattachée d’ailleurs à la capitale par
mille liens publics et privés, la population fédérale italique ne pouvait
arriver à une entente et une action communes. Avec un tant soit peu de
prudence Rome comprimait facilement et sûrement les peuplades sujettes, si
rétives et mécontentes qu’elles se montrassent, soit à l’aide de la masse
compacte de ses citoyens, soit grâce aux ressources énormes qu’elle se procurait
dans les provinces. Ailleurs enfin, elle tenait en bride, les unes par les
autres, les cités dites alliées.
Les Italiques restèrent donc calmes, jusqu’au jour où la
révolution ébranla Rome elle-même. Mais à peine elle éclate qu’on les voit
entrer dans le flux et le reflux des partis, demandant aux uns ou aux autres
l’égalité civique qui leur tient à cœur. Ils font cause commune d’abord avec
les démocrates, puis avec le parti sénatorial. Successivement repoussés de
l’un et de l’autre côté, il leur a fallu reconnaître que si les hommes les
meilleurs dans les deux factions s’inclinaient devant leur bon droit et la
justice de leurs requêtes, ces mêmes hommes, qu’ils fussent aristocrates ou
qu’ils fussent populaires, n’ont pas été assez forts pour leur ouvrir aussi
l’oreille de leur armée. Ils ont vu les hommes d’État les mieux doués, les
plus énergiques et les plus célèbres, abandonnés soudain par tous leurs
adhérents et précipités à terre, du moment qu’ils se sont faits les avocats
de la cause italienne. Durant les trente années de vicissitudes par où
avaient passé la révolution et la restauration, combien d’administrations
avaient paru et disparu, combien de fois le programme avait changé, sans que
l’égoïsme à courte vue cessât de siéger au gouvernail ! Les plus récents
événements n’avaient-ils pas mis au grand jour toute la vanité des illusions
de l’Italie, lorsqu’elle avait compté sur Rome pour la satisfaction de ses
aspirations ? Quand les voeux des Italiques avaient marché de pair avec
ceux de la faction révolutionnaire ; quand, avec celle-ci, ils s’étaient
brisés contre l’inintelligence des masses, on avait pu croire encore que
l’oligarchie, hostile aux promoteurs, ne l’était pas aux motions ; et
qu’il y avait quelque chance encore de voir le Sénat, plus habile et plus
éclairé, faire accueil à des mesures parfaitement compatibles avec son
système, salutaires après tout pour l’État. Mais dans les années qui venaient
de s’écouler, le Sénat avait régné sans nul obstacle ; et le jour le plus
triste s’était fait aussi sur les tendances. dé l’oligarchie. Au lieu des
adoucissements espérés, une loi consulaire, promulguée en 659 [95 av. J.-C.],
avait défendu expressément à tout non citoyen de se donner pour tel, menaçant
les contrevenants d’une poursuite et d’une peine sévères [lex Licinia Mucia de civibus redigundis]. On rejetait
par là des rangs des Romains dans la masse des Italiques un grand nombre
d’hommes considérables, ayant un intérêt capital à l’égalité civique. Et pour
ce qui est de la loi elle-même, inattaquable dans sa rigueur juridique autant
qu’insensée politiquement parlant, on la peut mettre sur la même ligne que
l’acte fameux du parlement anglais, d’où est sortie la séparation de
l’Amérique du nord d’avec la mère patrie. Comme lui, elle fut la cause
immédiate de la guerre civile. Le plus fâcheux, c’est que ses auteurs ne
sortaient pas du parti des optimates pétrifiés et rebelles au progrès : ils
n’étaient autres que Quintus Scævola, Scævola, prudent et respecté
entre tous, excellent jurisconsulte par vocation, comme fut George Grenville,
mais homme d’État de hasard : avec son attachement honorable et dommageable
tout ensemble à la lettre de la loi, il avait plus que personne contribué à
allumer la guerre entre le Sénat et la Chevalerie. Ils
n’étaient autres que l’orateur Lucius Crassus, l’ami, l’associé de
Drusus, l’un des plus modérés et des plus prévoyants parmi les oligarques. Au
milieu de l’excitation violente, suscitée par la loi Licinia Mucia et
des procès innombrables qui éclatèrent aussitôt par toute l’Italie, les
fédérés crurent voir enfin se lever leur étoile dans la personne de Drusus.
Chose qui avait paru à peu près impossible, un pur conservateur se faisait
l’héritier de la pensée réformatrice des Gracques, et le champion de
l’égalité civique italienne ! Un homme de la haute aristocratie, affichait le
ferme dessein d’émanciper les Italiens, du détroit de Sicile aux Alpes, et le
gouvernement de la
République : il employait tout son zèle, il se donnait tout
entier et sans détour. à la plus généreuse des réformes ! Est-il vrai,
comme on l’a raconté, qu’il s’était mis à la tête d’une association secrète,
dont le réseau couvrait l’Italie, et dont les membres avaient promis, sous
serment, de lui rester fidèles à lui et à la commune cause ? On ne saurait
l’affirmer[5].
Je veux qu’il n’ait point mis la main dans une affiliation dangereuse,
inexcusable à l’endroit d’un magistrat de la République, encore
est-il certain qu’il était allé au delà de simples promesses faites en termes
généraux ; et que sans qu’il le voulût, peut-être contre sa volonté, il
s’était noué, sous le couvert de son nom, des intelligences de la plus grave
nature. L’Italie battit des mains, quand de l’assentiment de la grande
majorité du Sénat, il porta ses premières motions ; à peu de temps de
là, les cités applaudirent avec un élan de joie plus grand encore,
lorsqu’elles apprirent que le tribun, tombé subitement et grièvement malade,
était sorti guéri. Mais à mesure que se dévoilaient ses projets futurs, la
scène changea. Drusus n’osa pas proposer sa loi principale : il lui fallut
différer, hésiter, et enfin reculer. Puis, successivement, on apprit que la
majorité du Sénat devenait vacillante, et menaçait de laisser son chef tout
seul sur la route : et coup sur coup la nouvelle se répandit par toutes les
villes que les lois votées venaient d’être cassées ; que les hommes de
finance avaient plus que jamais le dessus ; que la main d’un meurtrier
avait frappé Drusus ; que Drusus était mort (automne de 663 [91 av. J.-C.]).
Avec lui était descendu au tombeau, pour les Italiques, le
dernier rêve d’une concession bénévole. Le chef énergique du parti
conservateur n’ayant pu, dans les plus favorables circonstances, amener les
siens à l’octroyer, force était dé renoncer à tout essai de pacte par la voie
amiable. Il ne restait aux Italiques que le choix entre la résignation
patiente, ou l’insurrection qui, cinquante-cinq ans avant, avait été étouffée
sous les ruines de Frégelles, au moment où elle levait la tête,
l’insurrection éclatant cette fois avec ensemble, si faire se pouvait. En cas
de succès, on héritait de Rome après l’avoir abattue, ou tout au moins on lui
arrachait l’égalité tant souhaitée. Mais c’était là, vraiment, le parti pris
du désespoir : en l’état, le soulèvement des diverses cités contre la République avait
moins de chances encore, que n’en comptait au XVIIIe siècle la révolte des
colonies américaines contre l’empire britannique. Rome, suivant toute
apparence, n’avait à déployer ni beaucoup de diligence, ni beaucoup de
vigueur pour préparer à la seconde insurrection le triste sort de la
première. Pourtant, n’était-ce point aussi le parti pris du désespoir, que de
s’asseoir dans son abaissement, et de laisser aller les choses ? Déjà,
sans nulle cause d’irritation, les Romains ne foulaient-ils pas aux pieds
l’Italie ? A quelles horreurs ne fallait-il pas maintenant s’attendre,
alors que les hommes les plus notables des cités italiques avaient. été pris
en flagrant délit ou en suspicion d’intelligences pratiquées avec Drusus (au point de vue des
conséquences, être coupable ou soupçonné, c’était même chose) et de
conspiration en règle contre le parti victorieux, partant, de haute
trahison ? Pour quiconque s’était affilié à la ligue secrète, ou prêtait
seulement à l’imputation de complicité, quelle autre issue restait, sinon de
commencer la guerre, ou de tendre le cou à la hache du bourreau ?
D’ailleurs, l’heure actuelle n’était pas sans offrir quelques favorables
perspectives à une levée de boucliers en masse. Nous ne savons pas exactement
dans quelle condition les Romains avaient laissé les faisceaux à demi brisés
des grandes ligues italiques : tout nous porte à croire que les Marses, les
Pœligniens, peut-être même les Samnites et les Lucaniens, avaient conservé
les cadres de leurs anciennes fédérations, désormais privées de toute
importance politique, mais ayant encore une sorte de vie commune dans les
fêtes et les sacrifices nationaux. Là, toute insurrection naissante trouvait
un sûr point d’appui : mais les Romains, pour cette raison même,
n’allaient-ils pas se hâter d’y mettre ordre ? Enfin, si cette
association secrète, dont on disait que Drusus avait tenu en main les fils,
avait perdu à sa mort son chef ou réel ou espéré, elle n’était pas moins
debout encore ; elle fournissait à l’organisation politique de
l’insurrection une base considérable ; et quant à son organisation armée,
celle-ci était toute faite, chacune des cités fédérées ayant son état
militaire, et son corps de soldats éprouvés. D’un autre côté, à Rome, on ne
s’attendait à rien de sérieux. On eut bien connaissance de quelques
mouvements se produisant sur certains points de l’Italie ; de pratiques
inaccoutumées se mouvant entre les cités fédérées. Mais au lieu d’appeler
aussitôt les citoyens aux armes, la corporation gouvernant dans Rome se
contenta d’enjoindre aux magistrats, en la forme ordinaire, d’avoir l’œil aux
événements [caveant consules, etc.], et d’envoyer
sur les lieux des espions chargés de voir de plus prés les choses. La
capitale était si peu préparée à se défendre, qu’on rapporte qu’un officier
marse, homme d’action, Quintus Pompœdius Silo, l’un des anciens
affidés de Drusus, aurait formé le dessein de se glisser dans ses murs à la
tête de compagnons sûrs et choisis, portant leurs épées cachées sous leurs
vêtements, et de s’en rendre maître par un coup de main. Quoi qu’il en soit,
la révolte s’organisait : des traités étaient conclu : on s’armait
activement et sans bruit, quand un jour, comme il en va d’ordinaire, le
hasard devançant l’heure marquée par les chefs, l’insurrection éclata
soudain. Le préteur romain avec puissance proconsulaire, Gaius Servilius,
avait appris par ses espions que la ville d’Asculum (Ascoli) dans
les Abruzzes, envoyait des otages aux cités voisines. Il s’y rend avec son
légat Fonteius, et une suite peu nombreuse ; et trouvant la foule
rassemblée au théâtre pour la fête des grands jeux, il menace et tonne. A ces
paroles annonçant le danger, à la vue de ces haches trop connues, les haines
amassées depuis des siècles prennent feu : les fonctionnaires de Rome sont
mis en pièces par la foule, sur le théâtre même ; puis aussitôt, comme
pour couper tout accès à la paix par un forfait épouvantable, les portes de
la ville sont fermées de l’ordre des magistrats : tous les Romains qui s’y
trouvent sont massacrés, et leurs biens pillés. La révolte gagne dans toute
la péninsule comme la flamme dans les steppes. Le vaillant et. riche peuple
des Marses se lève d’abord, uni aux petites mais solides ligues des Abruzzes,
Poeligniens, Marrucins, Frentans, et Vestins : le brave et habile Quintus
Silo, nommé plus haut, est l’âme du mouvement. Les Marses sont aussi les
premiers à proclamer leur défection : c’est pour cela que plus tard les
Romains appelèrent cette guerre la guerre Marsique. Bientôt leur
exemple est suivi par les cités samnites et par la masse des peuples, du
Liris et des Abruzzes jusqu’en Calabre et en Apulie : toute l’Italie moyenne
et méridionale est en armes. Seuls, les Étrusques et les Ombriens restent
fidèles, de même qu’auparavant ils ont tenu pour les chevaliers contre
Drusus. Dans leur contrée, en effet, l’aristocratie foncière et financière
dominait de temps immémorial : de classe moyenne, il n’en existait plus. Du
côté des Abruzzes et dans les Abruzzes au contraire, les classes rurales
s’étaient maintenues plus pures et plus vivaces que dans le reste de l’Italie
: et c’est du milieu des paysans et des classes moyennes que sortit
l’insurrection, tandis que l’aristocratie des villes y donnait encore la main
au gouvernement de la
République. Ainsi s’explique la fidélité de certaines cités
au milieu même du pays insurgé, et la constance de quelques minorités au sein
des villes :’ ainsi l’on vit, par exemple, la cité de Pinna [Civita di Penna]
soutenir un rude siège contre les ennemis de Rome : ainsi l’on vit un corps
loyaliste formé chez les Hirpins par Minatius Magius d’Æclanum [Fricenti, à l’est
de Bénévent], appuyer les opérations des armées romaines en Campanie.
Enfin parmi les villes fédérées dont la condition était, meilleure, la
plupart se rangea du côté des Romains : citons Nola et Nucérie, en
Campanie ; les places grecques maritimes de Naples et Rhégium : la
plupart aussi des colonies latines, Albe et Æsernia [Isernia, sur le Vulturne],
par exemple, agirent de même. Comme au temps des guerres d’Hannibal, les
cités latines et grecques suivaient la cause de Rome : les Sabelliens
prenaient parti contre elle. L’ancienne politique de la République avait
assis sa puissance en Italie sur le système aristocratique ; elle avait
partout et savamment échelonné la suprématie, contenant les villes placées
sous un joug plus dur par les cités qui jouissaient d’un droit
meilleur ; et, dans l’intérieur des villes, contenant la population
citoyenne par l’aristocratie municipale. Aujourd’hui, sous le coup des fautes
inouïes de ce détestable gouvernement oligarchique, on constatait enfin
quelles solides et puissantes attaches reliaient les pierres de l’édifice
construit par les hommes d’État des IVe et Ve siècles : éprouvé déjà par tant
de tempêtes, cette fois encore il se tient debout contre le flot. Pourtant,
de ce que les villes privilégiées n’avaient point déserté au premier choc, il
n’en fallait pas conclure qu’elles ne fléchiraient jamais, de même qu’au
temps des guerres Puniques ; et qu’au lendemain des grandes défaites, elles
persisteraient dans leur fidélité envers Rome : elles n’avaient point passé
encore par l’épreuve du feu !
Le premier sang avait coulé ; et l’Italie se
partageait en deux camps. Certes, il s’en fallait de beaucoup, nous l’avons
dit, pour que la levée de boucliers fût générale dans toute l’Italie fédérée
: encore l’insurrection dépassait-elle aussi de beaucoup les espérances de
ses promoteurs ; et les insurgés, sans trop de folle jactance, pouvaient
croire qu’ils arracheraient à la République des concessions. Ils envoyèrent donc
des ambassadeurs, offrant de mettre bas les armes en échange du droit de cité
: démarche vaine! L’esprit public, si longtemps éteint dans Rome, se réveillait
tout à coup et opposait un refus inintelligent, entêté, à la plus juste des
demandes, soutenue par une armée déjà considérable. La révolte de l’Italie
eut pour conséquence première dans la capitale, la réouverture de la guerre
des procès, comme il était arrivé déjà au lendemain des désastres infligés
jadis en Afrique et en Gaule à la politique du gouvernement. On vit encore
une fois l’aristocratie judiciaire assouvir ses vengeances sur ceux des
hommes du pouvoir en qui, à tort ou à raison, l’opinion voyait la cause du
mal présent. Sur une motion du tribun Quintus Varius, malgré la
résistance des Optimates, malgré l’intercession tribunicienne, il est
créé une question spéciale dite de haute trahison : elle
est prise en entier dans l’ordre équestre qui a lutté à force ouverte pour
emporter le vote : elle a mission d’instruire sur la conjuration que Drusus a
tramée, qui s’est étendue sur Rome et sur toute l’Italie, et qui, depuis que
l’Italie a pris les armes, apparaît au peuple, irrité et épouvanté tout
ensemble, comme la plus incontestable trahison envers la patrie. La
commission se met à l’œuvre, et fait de profondes saignées dans les rangs des
sénateurs qui ont voulu la conciliation. Parmi les plus notables, nommons
l’ami intime de Drusus, Gaius Cotta, jeune et plein de talent, lequel
est banni : le vieux Marcus Scaurus n’échappe qu’avec peine à la même
sentence. Les soupçons contre les sénateurs non hostiles aux plans de Drusus
allaient si loin, qu’à peu de temps de là, le consul Lupus mandait de
son camp au Sénat, qu’entre les Optimates servant dans l’armée et
l’ennemi, il y avait des intelligences continuelles : il ne fallut rien
moins que la capture des espions marses pour démontrer l’absurdité de
l’imputation. Mithridate avait bien raison de le dire : Rome chancelait sous le poids des haines intestines, plus
qu’elle n’était ébranlée par la guerre sociale !
Quoi qu’il en soit, l’explosion de la révolte, et la
terreur inaugurée par les actes de la commission de haute trahison avaient
ramené, en apparence, l’unité et la force dans la République. Les
partis se taisaient : les officiers capables de toutes couleurs, démocrates
comme Gaius Marius, aristocrates comme Lucius Sylla, amis de Drusus comme
Publius Sulpicius Rufus, tous à l’envi s’étaient mis à la disposition du
gouvernement. Au même moment, ce semble, et pour laisser au trésor, pendant
la guerre, l’emploi plus libre de ses ressources, les distributions de blé
sont ramenées à une mesure restreinte, en vertu d’un plébiscite. Il y avait
nécessité. Mithridate alors menaçait l’Asie, et à toute heure on pouvait.
apprendre qu’il avait mis la main sur la province, arrêtant du même coup
l’une des sources principales de la finance publique. En vertu d’un
sénatus-consulte, la justice interrompit son cours, sauf pourtant la
commission de haute trahison : toutes les affaires étaient suspendues : on ne
songeait qu’à lever des soldats, qu’à fabriquer des armes.
Pendant que la République, dans la prévision d’une rude et
périlleuse guerre, ramassait et mettait en jeu toutes ses forces, les
insurgés avaient, tout en combattant, à pourvoir à la tache plus difficile
encore de leur organisation politique Au milieu des pays des Marses, des
Samnites, des Marrucins et des Vestins, au milieu de la région insurgée par
conséquent, chez les Pœligniens, ils avaient élu pour en faire la rivale de
Rome, la ville de Corfinium [San Pelino], située dans une belle plaine, au bord de
l’Aternus [le Pescara].
Ils l’avaient appelée Italica, y donnant droit de cité à tous les
habitants des villes insurgées : un Forum et une Curie s’y
élevaient sur une grande échelle. Un Sénat de cinq cents membres avait
mission de dresser la constitution, et de diriger les opérations militaires.
Ce Sénat institué, le peuple des citoyens choisit dans son sein deux consuls
et douze préteurs, comme les deux consuls et les dix préteurs romains
exerçant le pouvoir suprême dans la paix et dans la guerre. La langue latine,
alors pratiquée chez les Marses et les Picentins, resta la langue officielle
: mais à côté d’elle et avec les mêmes privilèges, fut admis le samnite, qui
dominait dans le sud : l’un et l’autre idiome alternent sur les monnaies
d’argent que les Italiques commencent à frapper d’après le modèle et le pied
de Rome, mais à la légende du nouvel État qu’ils fondaient. Ils mettaient fin
ainsi au monopole monétaire exercé depuis deux siècles par la République. De
toutes ces dispositions prises il faut conclure avec l’évidence, que les
insurgés, ne se contentant plus de l’égalité des droits, ne voulaient rien
moins que soumettre, ou même détruire Rome, et établir un autre empire sur
ses ruines. Mais il en ressort aussi, que leur constitution n’était qu’un
pauvre calque de celle de Rome, ou plutôt, ce qui est même chose, qu’ils
n’avaient fait que reproduire le type traditionnel dans l’antique Italie :
leur système politique, en un mot, était celui d’une cité, non d’un État,
avec ses assemblées primaires, à l’allure embarrassée pour ne pas dire
impossible, avec son conseil dirigeant, portant en elle tous les germes de
l’oligarchie, absolument comme le Sénat romain, avec un exécutif mis aussi
dans la main de plusieurs hauts magistrats qui se faisaient concurrence et
contrepoids. L’imitation enfin descendait jusque dans les plus minces détails
: témoin le consul ou le préteur, qui, revêtu du commandement suprême, chez
eux comme chez les Romains, échangeait son titre contre celui d’Imperator,
après la victoire. Donc aucune différence entre les deux Républiques, de même
que sur leurs monnaies la même divinité est au relief de l’avers :
seule la légende, au lieu de Roma,
porte le nom d’Italia. Mais la vraie
Rome se distingue essentiellement de la Rome des insurgés : simple ville à l’origine,
elle s’est successivement développée : appartenant à la fois aux systèmes de
la simple cité et du grand État, elle a marché dans sa voie naturelle
d’agrandissement. La nouvelle Italia, au contraire, n’est rien de plus que le
congrès de l’insurrection : il y avait pure fiction légale, à déclarer tous
les habitants de la péninsule citoyens de la capitale improvisée. Chose
remarquable ! La fusion s’opérant tout à coup entre une multitude de
cités éparses, et créant ainsi l’unité politique, il semble que ce peuple eût
dû toucher du même coup à l’idée du régime représentatif : or loin qu’on en
trouve la moindre trace, c’est l’idée contraire qui se manifeste[6] ; et c’est
encore le système municipal qui se reproduit exclusivement; et plus
inopportunément que jamais. Preuve nouvelle, et la plus décisive de ce fait
que, dans le monde ancien, les institutions libres sont partout et toujours
inséparables de l’ingérence directe et personnelle du peuple souverain, réuni
dans son assemblée primaire, et aussi de l’idée de la cité pure : la notion
fondamentale de l’État républicain et constitutionnel tout ensemble ;
l’assemblée représentative, expression et émanation de la souveraineté
nationale, sans laquelle dans le monde actuel, l’Étai libre ne saurait se
concevoir, toutes ces choses sont oeuvres de l’esprit moderne. Revenant aux
constitutions des cités de la péninsule, bien qu’avec leurs Sénats jusqu’à un
certain point représentatifs, et avec leurs comices rejetés au second plan,
elles aient semblé se rapprocher des systèmes politiques de nos jours, je ne
crains pas de le dire, ni à Rome ni à Italia, la ligne de démarcation n’a
jamais été franchie.
Quoi qu’il en soit, peu de mois après la mort de Drusus, et
pendant l’hiver de 663 à 664 [91-90 av. J.-C.], la lutte commença entre le Taureau
sabellique, pour parler comme l’un des insurgés, et la Louve romaine.
Des deux côtés on fait d’actifs préparatifs : d’immenses approvisionnements
en armes, en munitions, en argent, sont accumulés dans Italia. A Rome, on
fait venir des provinces, et surtout de Sicile, tous les vivres nécessaires :
par prudence, les murs de la ville, longtemps négligés, sont mis en état de
défense. Les forces semblaient égales dans les deux camps. Pour suppléer à
l’absence des contingents italiques, les Romains élèvent le contingent des
milices civiques : ils demandent des soldats à la Gaule cisalpine, devenue
entièrement romaine : dix mille de ces derniers sont incorporés dans le seul
corps de Campanie[7]
: ils en demandent aux Numides et aux autres peuples d’au-delà de la mer :
avec l’aide des villes libres de Grèce et d’Asie-Mineure, ils rassemblent une
flotte de guerre[8].
Bref, sans compter les garnisons, cent mille hommes au moins sont mobilisés
de part et d’autres[9] : et l’on peut
dire, que sous le rapport de la solidité du soldat, de la tactique et de
l’armement, les Italiques ne le cèdent en rien à leurs adversaires.
Pour les uns et les autres, la conduite de la guerre avait
ses difficultés sérieuses. Le champ de l’insurrection immensément
étendu : les nombreuses places, tenant pour Rome, éparpillées sur ce
même territoire : les Italiques, d’une part, obligés à de longs siéges qui
disséminaient leurs forces, en même temps qu’ils avaient à défendre de vastes
frontières : les Romains, d’une autre part, ayant à combattre en maints
lieux à la fois une révolte Partout allumée sans un foyer central : tel est
le caractère des opérations qui vont s’ouvrir. Sous ce rapport, le pays
insurgé se divisait en deux régions : au nord, dans la contrée qui, allant du
Picenum et des Abruzzes à la frontière septentrionale de la Campanie, comprenait tous
les pays de langue latine, le Marse Quintus Silo commandait les Italiques, et
Publius Rutilius Rufus les Romains, tous deux avec le titre de consuls : dans
le sud, comprenant la
Campanie, le Samnium et les pays de langue sabellique, le
consul des insurgés était le Samnite Gaius Papius Mutilus : celui des
Romains, Lucius Julius Cæsar. Sous chacun des deux généraux en chef,
on comptait six capitaines en sous-ordre dans les armées italiennes, cinq
dans celles de la
République, lesquels, à leur tour, dirigeaient l’attaque et
la défense, chacun dans le pays qui lui était assigné : les corps consulaires
avaient au contraire leur liberté d’action en tous sens, pour pouvoir frapper
les coups décisifs. Les plus fameux officiers de Rome, Gaius Marius, Quintus
Catulus, et les deux consulaires éprouvés sur les champs de bataille de
l’Espagne, Titus Didius et Publius Crassus, s’étaient mis à la
disposition des généraux en chef pour les commandements subordonnés : si les
Italiques n’avaient pas de noms aussi fameux à leur opposer, la suite
pourtant fera voir que leurs chefs n’étaient point inférieurs aux lieutenants
romains.
Dans une telle guerre, c’était à ceux-ci que revenait
partout l’offensive : ils ne la prirent nulle part avec assez d’énergie. Un
fait nous frappe : les Romains, ne concentrant pas leurs troupes, ne purent
se jeter en force sur l’ennemi et l’écraser sous le nombre : les insurgés à
leur tour ne purent pas faire une pointe sur le Latium, et se précipiter sur
la capitale romaine. Mais nous ne savons que peu de chose des détails; et il
y aurait témérité à dire qu’ils auraient été en situation d’agir autrement.
La mollesse, du gouvernement de Rome a-t-elle contribué au manque d’ensemble
dans les opérations ? Chez les insurgés, le même résultat fut-il dû à la
faiblesse du lien fédéral entre les cités ? La guerre, ainsi menée,
avait de part et d’autre ses victoires et ses défaites : elle se perpétuait
sans bataille décisive. Elle présente le tableau d’une suite de combats entre
armées luttant simultanément, aujourd’hui combinant leurs mouvements, et
demain isolées : tableau singulièrement confus, et que les traditions aux
trois quarts détruites ne permettent pas d’esquisser avec ordre.
Les premiers coups furent portés, comme bien on pense, sur
celles des forteresses, fidèles à Rome et situées en pays ennemi, qui avaient
aussitôt fermé leurs portes, et recueilli toutes les richesses rapportées de
la campagne. Silo se jeta d’abord sur la citadelle qui contenait le pays
Marse, la forte ville d’Albe[10], pendant que Mutilus
marchait contre la ville latine d’Æsernia, au cœur du Samnium. Ils se
heurtèrent contre une résistance désespérée. Pareilles attaques se
déchaînèrent sans doute aussi dans le nord, contre Firmum [Fermo] Hatria,
Pinna [Civita
di Penna] ; et dans le sud, contre Lucérie, Bénévent, Nola et
Pæstum : le tout, avant que les Romains ne se fussent montrés sur la
frontière du pays, ou lorsque à peine ils y arrivaient. L’armée de César,
s’étant rassemblée, au printemps de 664 [90 av. J.-C.], dans la région campanienne,
qui tenait presque tout entière pour Rome, y jeta des garnisons et dans
Capoue dont la conservation importait aux finances de la République, à cause
de ses terres domaniales, et dans les autres villes principales : puis,
passant à l’offensive, elle marcha au secours des divisions romaines engagées
en Lucanie et dans le Samnium sous les ordres de Marcus Marcellus et de
Publius Crassus. Mais les Samnites et les Marses que commandait, Publius
Vettius Scato firent essuyer à César un échec sanglant ; sur quoi la
ville considérable de Venafrum[11] passa aux
insurgés, leur livrant les soldats qui la gardaient. Venafrum était
placée, sur la grande voie allant de Campanie dans le Samnium : sa défection
coupait les communications d’Æsernia, déjà serrée de près, et qui ne
pouvait plus compter désormais que sur la constance et le courage de sa
garnison et de Marcellus, le commandant de la place. Un moment, ils peuvent
respirer; grâce à une rapide pointe de Sylla, accouru avec cette audace qu’il
a jadis déployée dans sa visite à Bocchus : mais vers la fin de l’année leur
opiniâtre bravoure s’use devant l’extrême famine, et ils capitulent. En
Lucanie, Publius Crassus, battu aussi par Lamponius, est contraint de
s’enfermer dans Grumentum [aujourd’hui Aggrimonte (Basilicate)], qui tombe
à son tour après un siège long et pénible. Rome avait laissé à elles-mêmes
l’Apulie et les contrées. méridionales. L’insurrection gagne, et quand
Mutilus arrive en Campanie à la tête du corps samnite, le peuple de Nola lui
remet la ville et la garnison romaine, dont il fait passer les chefs au fil
de l’épée, pendant que le simple soldat est enrôlé dans les troupes
victorieuses. Nucérie seule exceptée, toute la Campanie jusqu’au
Vésuve est perdue pour Rome. Salerne, Stabies, Pompéi, Herculanum
se prononcent pour les insurgés. Mutilus envahit sans obstacle toute la
région au nord du Vésuve, et avec les Samnites et les Lucaniens vient
assiéger Acerræ [Acerra,
près de Naples]. A ce moment, les Numides, très nombreux dans le corps
de César, désertent par bandes, et passent à Mutilus, ou mieux à Oxyntas,
fils de Jugurtha, lequel est tombé dans les mains des Samnites à la prise de Vénusie
[Venosa],
et se montre aujourd’hui dans leurs rangs, vêtu de la pourpre. César ne voit
rien de mieux à faire que de renvoyer au plus tôt chez lui tout le contingent
africain. Mutilus alors ose donner l’assaut au camp romain : mais il est
repoussé ; et la cavalerie romaine prenant à dos les Samnites dans leur
retraite, ils laissent six mille morts sur le terrain. Pour la première fois
depuis l’ouverture de la guerre, les Romains avaient remporté un succès
considérable. L’armée aussitôt de proclamer son général Imperator,
pendant que dans la métropole, les esprits abattus se relèvent. Il est vrai
qu’à peu de temps de là le vainqueur à son tour est attaqué par Marius
Egnatius au passage d’une rivière, et complètement battu : il recule
jusqu’à Teanum, et s’y réorganise. Dès avant l’hiver, l’actif consul
de Rome, remis sur pied, va reprendre sa première position sous les murs
d’Acerræ, que Mutilus tient toujours assiégée.
Les opérations, à la même heure, avaient aussi commencé
dans l’Italie du milieu. Là, l’insurrection, maîtresse des Abruzzes et de la
contrée du lac Fucin, se montrait armée et dangereuse jusque dans le
voisinage immédiat de Rome. Une division détachée, sous les ordres de Gnœus
Pompeius Strabo, avait été envoyée dans le Picenum, où, s’appuyant
sur Firmum et Falerio [aujourd’hui Falerone], elle menaçait Asculum.
D’un autre côté, le gros de l’armée romaine du nord, commandé par le consul
Lupus, marchait vers la frontière des pays latin et marse, faisant face à
l’ennemi posté à courte distance de Rome sur les voies Salaria et Valeria[12]. Le Tolenus
(Turano),
petite rivière qui coupe cette dernière entre Tibur et Alba, et se jette dans
le Velino, non loin de Rieti, séparait les deux armées. Le
consul Lupus, impatient d’en finir, dédaigna les conseils importuns de
Marius, qui voulait que d’abord on formât par une petite guerre
d’escarmouches toute cette jeune armée inhabile encore aux combats. Il avait
détaché un corps de dix mille hommes sous Gaius Perpenna : ce corps
fut complètement battu. Destituant alors Perpenna, il réunit les restes de sa
division avec celle que conduisait Marius. Puis prenant, l’offensive en dépit
de tous les avis, il jette sur le Tolenus deux ponts, à peu de distance l’un
de l’autre, et le franchit avec toute son armée en deux colonnes, l’une sous
ses ordres, l’autre sous ceux de Marius. Publius Scato l’attendait
avec ses Marses, campé au lieu même où Marius allait passer la rivière. Mais
avant que l’ennemi ne fut arrivé sur la rive droite, il ne laissa dans son
camp que les postes nécessaires, se déroba et prit plus haut une position
couverte, d’où, s’élançant tout d’un coup, il attaqua Lupus au moment où
celui-ci effectuait son passage, et détruisit ou rejeta dans l’eau tous ses
hommes (11 juin 664 [90
av. J.-C.]). Le consul périt avec huit mille des siens. Par
compensation, si c’en était une, Marius s’apercevant enfin du départ de
Scato, avait mis aussitôt le Tolenus derrière lui, et se jetant sur le camp
marse l’avait occupé, non sans perte pour ses défenseurs. Le Tolenus franchi,
une autre victoire remportée sur les Pœligniens par Servius Sulpicius,
obligèrent les Marses à reculer leur ligne de défense ; et Marius, placé
par le Sénat à la tête des troupes après la mort de Lupus, sut d’ailleurs les
empêcher de pousser en avant. Mais voici que bientôt on lui donne pour
collègue et pour égal Quintus Cœpion, non point tant parce qu’il a été
heureux dans je ne sais quel combat que parce qu’à cause de son opposition
violente contre Drusus, la veille, il s’est mis en faveur auprès de la
chevalerie, maîtresse de la situation dans Rome. Cœpion se laisse prendre à
une ruse de Silo, qui fait mine de vouloir lui livrer son armée et l’attire
dans une embuscade, où les Marses unis aux Vestins le taillent en pièces, lui
et son armée. Marius, de nouveau seul à commander, après la mort de Cœpion,
se défend opiniâtrement, empêche l’ennemi de profiter de son succès ;
puis, peu a peu pénètre au cœur du pays. Se refusant longtemps à tout combat
décisif, il choisit enfin son heure, et triomphe de son fougueux adversaire.
Le chef des Marrucins, Herius Asinius, reste sur le terrain. Peu
après, Marius rejoint la division de l’armée du sud que commande Sylla, et
les Marses sont une seconde fois défaits. Cette seconde bataille était, un
vrai désastre et leur coûta six mille hommes : toutefois l’honneur de la
journée fut davantage attribué au jeune officier : si Marius avait engagé
l’action et vaincu, Sylla, coupant la retraite à l’ennemi, lui avait tué plus
de monde.
Pendant que la guerre sévit avec violence et des succès
divers autour du lac Fucin, le corps du Picenum, sous les ordres de Strabon,
a eu aussi ses combats heureux et malheureux. Les chefs insurgés, Gaius
Judacilius d’Asculum, Publius Vettius Scato et Titus
Lafrenius, avec leurs forces combinées, avaient attaqué les Romains.
Ceux-ci, battus, s’étaient retirés dans Firmum, où Lafrenius
assiégeait Strabon. Pendant ce temps, Judacilius, poussant en Apulie, gagnait
à l’insurrection Canusium, Vénusie et les autres villes du pays tenant encore
pour Rome. Mais après sa victoire sur les Pœligniens, Servius Sulpicius
voyant le terrain déblayé devant lui s’enfonce à son tour dans le Picenum, et
marche au secours de Strabon. Celui-ci, par un retour offensif, prend
Lafrenius en tête, pendant que Sulpicius l’attaque en queue : le camp ennemi
est incendié : Lafrenius tombe, et le reste de ses soldats se débande et
court se réfugier dans Asculum. La situation s’est du tout au tout modifiée
dans le Picenum : avant, les Romains assiégés se tenaient dans Firmum ; à
leur tour, aujourd’hui, les Italiques sont enfermés dans Asculum : la guerre
encore une fois se change en un investissement.
Enfin, et dans le cours de la même année, comme si n’eut
point été assez des luttes engagées avec des fortunes si diverses dans
l’Italie du sud et dans l’Italie du milieu, un troisième incendie s’était allumé
dans la région du nord. Excitées par la vue des dangers que courait la République après les
premiers mois de la guerre, un grand nombre des villes de l’Ombrie et
plusieurs cités étrusques s’étaient déclarées pour l’insurrection. Il fallut
envoyer contre les Ombriens Aulus Plotius, contre les Étrusques Lucius
Porcius Caton. Mais ici, les Romains n’avaient point affaire à un ennemi
aussi énergique que le peuple marse et le peuple samnite : partout, ils
abattirent la révolte et demeurèrent maîtres du terrain.
Ainsi prit fin la première et dure année de la révolte,
laissant derrière elle, dans la politique et dans les choses de la guerre, de
sombres souvenirs et de redoutables perspectives. Les deux armées romaines,
celle envoyée contre les Marses et celle de Campanie, affaiblies par de
sanglants désastres, se montraient découragées, l’armée du nord, réduite à
n’opérer qu’en vue de couvrir la métropole ; le corps du sud, aux
environs de Naples, sérieusement menacé dans ses communications, puisque les
insurgés pouvaient sans peine s’élancer de la région marse ou samnite, et se
cantonner en force entre Rome et la Campanie. Il parut nécessaire d’établir une
chaîne de postes entre Cumes et la capitale. Au point de vue politique,
l’insurrection, dans les douze mois qui venaient de s’écouler, avait partout
conquis du terrain. Quels symptômes effrayants que la défection de Nola, que
la capitulation si prompte de la forte et grande colonie latine de Vénusie,
que le soulèvement des Ombriens et des Étrusques ! La symmachie romaine
était ébranlée sur sa base, et semblait devoir s’écrouler avant la dernière
épreuve. Déjà il avait fallu demander aux citoyens les plus extrêmes
efforts ; déjà, pour la ligne des postes le long des côtes latines et
campaniennes, il avait fallu enrôler six mille affranchis dans les légions,
condamner enfin les alliés restés fidèles aux plus durs sacrifices : à tendre
davantage la corde, il y avait danger de la faire éclater. La population
romaine cédait à un découragement incroyable. Après la bataille du Tolenus,
quand les cadavres du consul et des nombreux et illustres citoyens tombés
avec lui avaient été rapportés du champ de bataille voisin dans la ville pour
la cérémonie des funérailles ; quand, en signe de deuil public, les
magistrats avaient quitté la pourpre et leurs insignes ; quand le
gouvernement avait dû ordonner à tous les habitants de s’armer au plus vite,
le désespoir avait saisi la foule : elle crut que tout était perdu. Elle
reprit un peu de cœur en apprenant la victoire de César à Acerræ, celle de
Strabon dans le Picenum : à la nouvelle du premier de ces succès, on
avait échangé le vêtement de guerre contre la tunique de ville : à celle du
second combat, on avait quitté l’appareil du deuil. Quoi qu’il en soit, il
n’était pas douteux qu’en somme la République avait eu le dessous ni dans le
Sénat, ni dans le peuple ne se produisait l’invincible élan qui, au travers
des crises de la guerre d’Hannibal, avait enfin porté Rome au triomphe. Comme
autrefois, on avait entamé la guerre avec toutes sortes de dédains pour
l’ennemi : comment la poursuivre et la finir ainsi qu’autrefois ? A
l’obstination patriotique, à la rectitude solide et puissante n’avait-on pas
laissé succéder la lâcheté et la faiblesse ? Dés la première année, nous
voyons la politique romaine changer au dedans et au dehors, et incliner vers
une transaction. Certes en agissant ainsi, on agissait prudemment, autant que
faire se pouvait : non que par là j’entende que sous la pression et le bruit
de la guerre la nécessité exigeât des concessions désavantageuses. Je veux
dire au contraire que dans la réalité, l’objet même de la lutte, la
perpétuité de la suprématie politique des Romains sur les Italiques, était en
définitive plus dommageable qu’utile à la République. Il
arrive souvent, dans la vie des nations, qu’une faute se répare par une autre
faute : ici, le mal né de l’entêtement égoïste se répara, jusqu’à un certain
point, par la lâcheté. Le début de l’année 664 [90 av. J.-C.] avait marqué par le
rejet absolu de l’arrangement proposé par l’insurrection, et par l’ouverture
d’une guerre de procès, où les capitalistes, ces plus ardents défenseurs de
l’égoïsme patriote, assouvissaient leur vengeance sur tous ceux qu’on
soupçonnait de modérantisme, et d’habile condescendance. Aujourd’hui
le tribun Marcus Plautius Silvanus, entré en charge le 10 décembre de
cette même année, vient proposer une loi qui enlève la juridiction des cas de
haute trahison aux jurés de la caste financière pour la donner à d’autres
juges au libre choix des tribus, en dehors de toutes conditions de classes.
D’où la conséquence que la commission perpétuelle dont il s’agit,
après avoir été le fléau du parti modéré allait devenir le fléau des ultras.
On la vit bientôt mettre en jugement et exiler son propre fondateur, Quintus
Varius, à qui l’opinion publique reprochait les plus exécrables forfaits
démocratiques, l’empoisonnement de Quintus Metellus, et le meurtre de Drusus.
Certes, le revirement politique était des moins déguisés. Même changement, et
changement plus grave encore, dans la conduite tenue au dehors à l’égard des
Italiques. Trois cents ans juste s’étaient écoulés depuis que Rome avait pour
la dernière fois subi la paix dictée par le vainqueur : le jour de
l’humiliation était revenu : elle souhaitait la paix ; et la paix
n’était possible qu’en subissant, en partie, les conditions de ses
adversaires. Au regard des cités insurgées qui, les armes à la main,
voulaient l’abattre et la détruire, la haine était trop forte pour qu’on se
condamnât à satisfaire à leurs exigences : l’eût-on fait d’ailleurs que
peut-être à cette heure elles eussent refusé les offres. Mais en accordant
aux villes fidèles, et sous certaines restrictions, les demandes qu’elles
avaient originairement formulées, on se donnait d’une part les apparences de
la concession bénévole ; de l’autre, on empêchait la consolidation de la
fédération insurgée, consolidation autrement inévitable, et on lui barrait,
le chemin du succès. Ainsi donc, au moment où les épées frappaient aux portes
de la cité romaine si longtemps fermées devant les solliciteurs, on vit
celles-ci soudain s’ouvrir, s’ouvrir à demi, je le reconnais ; et
encore, les nouveaux admis ne trouvèrent-ils qu’un accueil blessant, et à
contrecœur. Une loi votée sur la rogation du consul Lucius Cæsar[13] conféra le titre
de citoyen romain à tous les citoyens des villes fédérées italiques, non
ouvertement insurgées : une seconde loi des tribuns Marcus Plautius
Silvanus et Gaius Papirius Carbon impartit à tout individu
italique, citoyen ou simple domicilié, un délai de deux mois, pendant lequel
il lui était facultatif d’acquérir les mêmes droits, pourvu qu’il allât faire
sa déclaration devant le magistrat de la République. Mais
les nouveaux citoyens, comme on l’avait fait pour les affranchis, n’avaient le
vote politique que sous certaines conditions plus étroites. Sur les
trente-cinq tribus, il n’en était que cinq dans lesquelles ils pussent se
faire inscrire : tandis que quatre seulement s’ouvraient pour les affranchis.
Et la restriction d’ailleurs était-elle personnelle, ou mieux, comme il
semble, était-elle héréditaire ? On ne saurait le décider, preuves en
main. Enfin cette grande mesure libérale ne s’étendait pas au delà de
l’Italie propre, qui s’arrêtait alors un peu au nord de Florence et d’Ancône.
Dans la
Cisalpine, pays étranger en réalité, mais qui depuis
longues années faisait partie de l’Italie sous le rapport de l’administration
et de la colonisation, toutes les colonies du droit latin furent traitées
comme les villes italiques. Quant aux autres villes simplement fédérées,
celles, d’ailleurs peu nombreuses, situées en deçà du Pô, obtinrent le droit
de cité : mais, aux termes d’une loi votée sur la motion du consul Strabon,
en 665 [89 av.
J.-C.], le pays d’entre le fleuve et les Alpes reçut l’organisation
des cités purement italiques : c’est à savoir, que les localités non
indépendantes, les bourgs des vallées des Alpes, par exemple, furent
rattachées aux cités voisines par le lien d’une suzeraineté effective et d’un
tribut, sans que d’ailleurs celles-ci fussent admises au droit civique de
Rome. Assimilées aux colonies latines, par fiction légale, elles obtinrent
les franchises qui jusque-là avaient appartenu aux villes latines du moindre
droit. Ainsi, désormais, l’Italie aura sa frontière réelle sur le Pô, le
territoire transpadan devenant pays antérieur. Ce fait est facilement
explicable. La région d’entre l’Apennin et le Pô s’était depuis longtemps
modelée sur le système italique : mais au nord, où ne se voyaient nulles
colonies latines ou romaines, sauf Ivrée et Aquilée, et où les
races indigènes n’avaient été en aucune façon refoulées, comme les indigènes
du sud, le système celtique et les institutions cantonales gauloises
survivaient en grande partie.
Si larges que semblent les concessions faites, alors qu’on
se reporte au système exclusif et fermé pendant cent cinquante ans de la cité
Rome, encore n’en faut-il point conclure que la République, en les
accordant, payait le prix de sa capitulation avec les insurgés. Loin de là,
elle voulait seulement affermir dans le devoir les cités hésitantes, celles
qui menaçaient de passer à l’ennemi : elle voulait aussi appeler à elle le
plus grand nombre possible de transfuges. Maintenant, quelle a été dans
l’application l’importance réelle des lois de
civitate, notamment de celle de César ? Impossible dé le
préciser : nous ne savons qu’en gros la grandeur de l’insurrection au moment
de leur promulgation. En tous cas, un résultat précieux était acquis : ces
lois faisaient entrer dans la société romaine, sauf quelques villes passées à
la révolte, toutes les cités du droit latin, débris de l’ancienne ligue
latine, comme Tibur et Prœneste, ou colonies d’un âge plus récent. De plus,
l’effet de la loi de César s’étendit jusque sur les villes fédérales
disséminées dans la région d’entre Pô et Apennin, sur Ravenne, par exemple,
sur un bon nombre de cités étrusques, sur les villes alliées de l’Italie du
sud, Nucérie, Naples, et autres. Si parmi ces dernières il s’en trouva qui,
dotées déjà de franchises privilégiées, hésitèrent à accepter le nouveau
droit civique de Rome ; si Naples, par exemple, ne voulut pas se
désister du bénéfice de ses anciens pactes avec la République, lesquels
y assuraient aux citoyens l’exemption de la milice, la pratique de leur
constitution hellénique, et peut-être même le libre usage du domaine public
local, rien de plus facile à comprendre qu’une telle résistance. Rome négocia
: et il ressort des traités conclus alors que Naples, que Rhegium, et
plusieurs autres cités gréco-italiennes, même après leur entrée dans
l’association civique des Romains, gardèrent et leurs institutions
communales, et l’usage officiel de leur langue. En résumé, les lois nouvelles
élargissaient extraordinairement la cité romaine : celle-ci s’accroissait de
toutes les villes si nombreuses, si importantes, disséminées dans la
péninsule, du détroit de Sicile aux rives du Pô. En outre, en donnant à la
région transpadane jusqu’aux Alpes les privilèges du droit fédéral le plus
favorisé, Rome leur ouvrait aussi la perspective légale de l’admission à la
cité pleine et entière, dans un avenir prochain.
Ainsi fortifiés par les concessions octroyées à ceux dont
la foi n’était que chancelante, les Romains rentrèrent courageusement dans la
lutte contre les nationalités révoltées. Portant la hache dans leurs propres
institutions politiques, ils avaient fait la part du feu, pour l’empêcher de
s’étendre ; et à dater de ce jour, en effet, la conflagration n’envahit
pas de territoires nouveaux. Un instant allumée en Étrurie et en Ombrie, elle
s’éteignit presque aussitôt, et d’une façon surprenante, bien moins sous le
poids des armes romaines que par l’effet de la loi Julia. Dans les anciennes
colonies du droit latin, dans la région si peuplée du Pô, la République trouva
tout à coup de vastes et sûres ressources, qui réunies à celles fournies par
la population citoyenne, permirent de songer à vaincre l’incendie désormais
isolé. Les deux commandants en chef revinrent à Rome, sur ces entrefaites :
César, en qualité de censeur élu ; Marius, parce que ses opérations ayant
semblé entachées d’incertitude et de lenteur, il avait encouru le blâme. Le
vieux général, disait-on, marchait affaibli sous le poids de ses soixante-six
années. Reproche injuste, selon toute apparence ! Durant son séjour à
Rome, on le vit aller tous les jours à la Palœstre, y faisant parade de sa vigueur
physique. Sa dernière campagne d’ailleurs, avait attesté qu’il n’était point
déchu de sa capacité militaire d’autrefois : mais il ne lui avait pas été
donné de se signaler par quelques-uns de ces succès éclatants, qui seuls
eussent pu racheter sa banqueroute politique aux yeux de l’opinion : à son
grand désespoir, on rejeta au vieux fer sans plus de cérémonie son épée,
jadis illustre. A sa place, le consul de l’année, Lucius Porcius Caton,
recommandé par sa campagne d’Étrurie, prit le commandement de l’armée qui
opérait chez les Marses. A l’armée de Campanie, César eut pour successeur
Lucius Sylla, son lieutenant, à qui l’on était redevable des résultats les
plus heureux de l’année précédente. Quant à Gnæus Strabon, promu aussi au
consulat, il resta dans le Picenum, où il n’avait qu’à continuer le cours de
ses exploits.
La seconde campagne (665 [89 av. J.-C.]) s’ouvrit
pendant l’hiver même par un mouvement hardi des insurgés. On les vit tout
à-coup, renouvelant les grandes tentatives de la guerre épique du Samnium,
lancer un corps de quinze mille Marses dans l’Italie du nord, au secours de
l’insurrection fermentant alors en Étrurie. Mais Strabon, dont ils avaient à
traverser la province, leur barra la route, et les battit complètement : bien
peu revinrent dans leur patrie. Puis, la saison permettant aux Romains de
reprendre l’offensive, Caton, à son, tour, entra chez les Marses, et
s’enfonça jusqu’au cœur du pays, après une série de combats heureux. Mais il
veut enlever d’assaut le camp ennemi, aux alentours du lac Fucin. Là, il
trouve la mort, et Strabon demeure seul chargé de la conduite des opérations
militaires dans la moyenne Italie. Il se partage dès lors entre le siège
d’Asculum, qu’il continue, et l’œuvre de la réduction des pays marses,
sabelliques et apuliens. Le chef insurgé Judacilius accourt avec ses
Picentins devant sa ville natale qu’il veut à tout prix dégager, et fond sur
l’assiégeant, que la garnison d’Asculum vient aussi attaquer jusque dans ses
lignes. En ce jour soixante-quinze mille Romains combattirent,dit-on, contre
soixante mille Italiques. La victoire resta aux premiers. Judacilius,
toutefois, avait pu se jeter dans la place avec une partie de l’armée de secours.
Le siège recommença, aussitôt, siège long et difficile : la place était
forte, et les habitants se défendirent en gens désespérés, qui se souvenaient
de l’explosion sanglante du début de la guerre[14]. Quand, après
plusieurs mois d’une vaillante lutte, Judacilius vit que l’heure de la
capitulation allait sonner, il fit périr dans les tourments tous les
habitants suspects de pencher pour les Romains, puis il se donna à lui-même
la mort. Les portes de la ville s’ouvrirent, et aussitôt aux massacres
exécutés par le fer des Italiques succédèrent les supplices ordonnés par les
généraux de Rome : tous les officiers, tous les citoyens notables périrent :
le reste, réduit à mendier, fut expulsé, tout le butin, tous les biens
demeurant confisqués au profit de l’État.
Pendant le siège d’Asculum et après sa chute, de nombreux
corps avaient sillonné les pays voisins, les forçant l’un après l’autre à se
soumettre. Les Marrucins firent la paix : ils avaient été écrasés à Teate
(Chieti)
par Servius Sulpicius. En Apulie, le préteur Gaius Cosconius alla
prendre Salapia [Salpi,
l’ancien port d’Arpi] et Cannes, et assiéger Canusium. Une
bande samnite, que conduisait Marius Egnatius, avait marché au secours des
Apuliens trop peu belliqueux : elle refoula les Romains d’abord, mais défaite
par le préteur au passage de l’Aufidus (Ofanto), elle perdit son général
avec beaucoup d’hommes et dut se réfugier dans les murs de Canusium. Les
Romains poussèrent de nouveau en avant : on les vit à Vénusie, à Rubi [Ruvo] :
ils restaient, maîtres de toute l’Apulie. Leur domination se rétablissait en
même temps dans la contrée du lac Fucin et du mont Majella, véritable centre
de l’insurrection. Les Marses se soumirent à Quintus Metellus Pius et
à Gaius Cinna, légats de Strabon : l’année suivante Strabon en
personne reçut la soumission des Vestins et des Pœligniens (666 [88 av. J.-C.]).
La capitale de la révolte, Italia, redevint comme ci-devant le modeste bourg
pœlignien de Corfinium : les restes du Sénat italique s’étaient sauvés chez
les Samnites.
De son côté, l’armée du sud, sous les ordres de Lucius
Sylla, avait aussi pris l’offensive, et envahi la Campanie méridionale
occupée par l’ennemi. Stabies est enlevée et détruite par Sylla (30 avril 665 [-89])
; Herculanum, par Titus Didius, tué lui-même au moment de l’assaut, à ce
qu’il paraît (11 juin suivant). Pompéi résiste davantage. Un chef samnite, Lucius
Cluentius, était accouru pour dégager la place ; il est repoussé par
Sylla. Il revient à la charge, comptant sur les hordes gauloises qui ont renforcé
son armée ; mais il a eu tort de se fier au courage inconstant de ses
peu sûrs alliés ; sa défaite est un désastre ; son camp est pris,
et lui-même, s’enfuyant vers Nola , est taillé en pièces avec la plupart des
siens. L’armée romaine reconnaissante donna à son général la couronne de
gazon [corona graminea], insigne rustique à
l’usage des camps, et dont se paraît tout soldat qui par sa bravoure avait
sauvé une division. Sans s’arrêter au siège de Nola et des autres villes
campaniennes que les Samnites tenaient encore, Sylla s’enfonça dans le pays
et poussa droit au foyer principal de l’insurrection. Æclanum [Fircenti, à l’est
de Bénévent] est rapidement enlevée et cruellement punie : la peur
s’empare de tout le pays hirpin : il se soumet avant que les Lucaniens, qui
se mettent en mouvement, aient pu arriver à son secours, et rien n’empêche
plus Sylla de monter jusque dans le massif samnite. Il tourne les défilés où
les milices du pays l’attendaient avec leur chef Mutilus : celles-ci, prises
à dos, sont battues, perdent leur camp, et Mutilus blessé s’enfuit à Æsernia.
Sylla continue ses succès : il arrive devant Bovianum [Boiano], la
capitale du pays, et la force à capituler, après une nouvelle victoire
remportée sous ses murs. La saison avancée seule mit fin à ses exploits.
La roue de la fortune avait complètement tourné. Autant au
début de la campagne de 665 [85 av. J.-C.], l’insurrection était puissante,
triomphante et en progrès, autant à la fin on la voit partout abaissée et
défaite sans espoir de retour. L’Italie du nord pacifiée ; l’Italie
moyenne rentrée dans la main de Rome le long des rivages des deux mers ;
les Abruzzes presque en entier soumises ; l’Apulie reconquise jusqu’à
Vénusie ; la Campanie
reconquise jusqu’à Nola ; le territoire des Hirpins réoccupé, et rompant
les communications entre le Samnium et le massif Lucano-Bruttien, les seuls
pays s’opiniâtrant encore dans la lutte ; tel est le tableau qui s’offre
à nos yeux. L’Italie ressemblait à un immense foyer d’incendie non encore éteint
: partout des cendres et des ruines, et des lueurs sinistres ; puis çà
et là des jets de flamme au milieu des décombres : mais partout la République était
maîtresse du feu : le grand danger avait passé. Malheureusement, nous ne
savons des faits que la surface, et nous ne pourrions dire quelles furent les
causes certaines de ces prodigieux et soudains revers. Nul doute que
l’habileté de Strabon et plus encore de Sylla, que l’énergique concentration
des forces de Rome, et leur attaque vivement conduite n’aient puissamment
contribué au résultat. Mais à côté des faits de guerre, il y eut
nécessairement aussi l’influence des faits politiques : autrement on ne
saurait s’expliquer l’incroyable et soudaine chute de l’édifice
insurrectionnel. La loi de Silvanus et de Carbon avait dû, ainsi qu’on y
avait compté, fomenter la désorganisation et la trahison dans les rangs de
l’ennemi : et, comme il arrive si souvent, l’insuccès lui-même était devenu
une pomme de discorde au milieu des cités mal rattachées entre elles par le
lien de la commune révolte. Mais ce que nous voyons nettement (il ne nous en faut pas
plus pour constater et les violentes convulsions intérieures, et la
dissolution qui avait suivi dans l’État italique), c’est l’acte grave
et remarquable accompli par Ies Samnites : sous l’impulsion, je suppose, du
marse Quintus Silo qui, dès le début, avait été l’âme de la révolte,
et qui, après la capitulation de son peuple, s’était réfugié chez le peuple
voisin, ils se donnent à cette heure même une organisation nouvelle,
particulière et provinciale, et l’État d’Italia
étant vaincu, ils tentent de continuer la lutte pour leur compte, et sous
leur nom de Safines (Samnites[15]). De la forte
citadelle d’Æsernia, élevée jadis pour être la Bastille de leurs
libertés, ils en font le dernier sanctuaire : ils rassemblent une armée de
quelque trente mille hommes de pied et de mille chevaux ; ils la renforcent
de vingt mille esclaves affranchis et rangés dans leurs lignes; ils élisent
cinq généraux, dont le premier est ce même Silo, avec Mutilus à ses côtés.
Après deux cents ans de silence, on vit avec étonnement se rallumer la guerre
du Samnium : le rude et brave peuple, comme au Ve siècle de Rome, reprenait
les armes, après la chute de la confédération italienne, et tentait d’arracher,
seul et de haute lutte, la reconnaissance de son indépendance. Effort
héroïque du désespoir et qui ne pouvait aboutir ! La guerre des
montagnes pouvait durer quelque temps encore, et faire de nouvelles victimes
en Samnium et en Lucanie : la cause de l’insurrection n’en était pas moins
irrémissiblement perdue.
A ce moment pourtant, survint une complication grave. Les
affaires s’étant embrouillées en Orient, Rome était dans la nécessité de
déclarer la guerre à Mithridate, roi du Pont : il fallait, pour l’année
suivante (666 [88
av. J.-C.]), envoyer en Asie-Mineure et un consul et une armée
consulaire. Si la guerre eût éclaté un an plus tôt, quel immense danger n’eût
pas couru la République,
ayant alors sur les bras et la révolte de la moitié de l’Italie, et le
soulèvement d’une de ses plus riches provinces ! Mais aujourd’hui, la
merveilleuse fortune de Rome s’étant encore manifestée par la chute rapide de
l’insurrection italienne, la guerre qui commençait en Asie, quoiqu’elle
s’ouvrit à l’heure où prenait fin le mouvement des peuples italiques, ne
pouvait plus être un danger sérieux, d’autant que Mithridate, dans son
orgueil, avait refusé aux Italiens de leur prêter main-forte. Toutefois on ne
peut nier qu’il n’y eût là pour Rome un grave ennui. Les temps n’étaient plus
où elle menait de front, sans presque s’en ressentir, une guerre en Italie,
et une expédition au delà des mers : après les deux années de la lutte
marsique, le trésor était déjà à sec, et il semblait impossible de former un
nouveau corps d’armée en sus des armées en activité de service. On y pourvut
comme on put. On battit monnaie en aliénant comme terrain à bâtir les
emplacements demeurés libres sur le plateau et aux alentours du Capitole : la
vente procura 9.000
livres d’or (2.500.000 thalers = 9.375.000 fr.). On ne réunît point une
armée nouvelle, mais on donna au corps de Campanie, commandé par Sylla,
l’ordre de s’embarquer aussitôt que le permettrait l’état des choses dans
l’Italie du sud : les progrès du corps de Strabon dans le nord faisaient
entrevoir que ce moment ne serait pas de longtemps différé.
La campagne de 666 [-88], la troisième de la guerre,
commençait sous les plus favorables auspices. Strabon écrasa du premier coup
la dernière tentative de résistance des Abruzzes. En Apulie, Quintus
Metellus Pius, successeur de Cosconius et fils du Numidique, comme
celui-ci fortement attaché aux principes conservateurs et digne de lui par
ses talents militaires, mit fin à la lutte en s’emparant de Venusia, où il fit trois mille prisonniers.
Dans le Samnium, Silo avait d’abord reconquis Bovianum : mais il perdit
bientôt une bataille qu’il avait voulu livrer au général romain Mamercus
Æmilius ; et, ce qui était pour la République un succès
plus grand que la victoire, son corps fut trouvé parmi les six mille morts
que les Samnites laissèrent couchés sur le terrain. En Campanie, les rebelles
se virent enlever par Sylla les quelques petites localités qu’ils occupaient
encore; et l’investissement de Nola commença. Enfin le Romain Aulus Gabinius,
pénétrant en Lucanie, y eut aussi le dessus, d’abord : mais il fut tué à
l’attaque du camp ennemi, et Lamponius, le chef des insurgés reprit
possession presque sans conteste de tout le grand et sauvage massif de la Lucanie et du Bruttium.
Un coup de main par lui tenté contre Rhegium est déjoué par le préteur de
Sicile, Gaius Norbanus. Quoi qu’il en soit, et en dépit de quelques
incidents malheureux, les Romains voyaient le but se rapprocher tous les
jours. Nola sur le point de tomber, le Samnium épuisé, un corps d’armée
nombreux disponible pour la guerre d’Asie : tout allait à souhait, quand
soudain un changement inattendu dans Rome rendit à l’insurrection et de l’air
et des forces.
A Rome, en effet, régnait une fermentation des plus
redoutables. L’attaque de Drusus contre la juridiction des chevaliers, sa
chute précipitée sous l’effort de leur parti, et enfin la série de procès
ouverte par la loi Varia, cette arme à deux tranchants, ainsi qu’on
l’a vu plus haut, avaient semé les plus amères rancunes entre l’aristocratie
et ce que j’appelle la bourgeoisie, entre les modérés et les ultras.
L’événement ayant donné tout à fait raison au parti qui penchait vers un
accommodement amiable, on s’était vu forcé, ou à peu près, d’accorder aux
fédérés ces mêmes droits que les modérés avaient proposé de leur reconnaître
de bonne grâce : mais la concession faite, comme les refus qui l’avaient
précédée, avait gardé en la forme ce caractère étroit et jaloux que nous
savons. Au lieu de placer toutes les cités italiques sous l’empire d’une
égale loi, on n’avait fait que donner à l’inégalité même une expression
différente. Sans doute on avait reçu un grand nombre de ces villes dans
l’association civique de Rome, mais en attachant une note d’infériorité au
titre conféré, mais en plaçant les nouveaux citoyens par rapport aux anciens
dans une situation pareille à celle des affranchis vis-à-vis des ingénus. A
donner le droit latin seulement aux villes d’entre le Pô et les Alpes, on
excitait, loin de les apaiser, leurs convoitises. Enfin, dans une
considérable partie de l’Italie, et non la pire tant s’en faut, toutes les
localités reconquises au lendemain de la révolte se voyaient non seulement
exclues, mais leurs anciens traités avec Rome étant tombés par le fait de
leur forfaiture, Rome ne leur avait point rendu d’autres chartes écrites :
elles ne gardaient que ce qui leur était laissé par grâce et sous clause de
bon plaisir[16].
Se voir écarter ainsi du vote politique était chose d’autant plus blessante
qu’on savait de reste combien, dans l’état actuel des comices, ce vote était
sans valeur aux yeux de tout homme impartial, quoi de plus ridicule que cette
sollicitude affectée pour la pureté immaculée du corps électoral ? Donc,
toutes ces restrictions comportaient un péril : elles offraient au premier
démagogue venu un moyen tout prêt pour ses ambitions, soit qu’il voulût faire
droit aux réclamations plus ou moins justes des citoyens nouveaux, soit qu’il
voulût admettre à la cité les Italiques tenus en dehors. Enfin, les demi
concessions faites et les droits si jalousement accordés semblaient encore un
don insuffisant aux personnages clairvoyants de l’aristocratie, tout aussi
bien qu’aux nouveaux venus ou aux exclus eux-mêmes. Ils déploraient surtout
l’absence douloureuse de tous les hommes éminents, envoyés en exil et à la
misère par la commission de haute trahison de la loi Varia, et dont il
était difficile d’obtenir le rappel, condamnés qu’ils étaient, non par la
justice populaire, mais par sentence du jury. Faire casser par un second
plébiscite judiciaire le plébiscite antérieur n’eût embarrassé personne :
mais faire casser un verdict par le peuple eût été d’un funeste exemple aux
yeux de tout bon aristocrate. En somme, ni les ultras, ni les Modérés ne se
montraient satisfaits de l’issue de la crise sociale. Mais nul ne sentait son
cœur soulevé par la colère autant que le vieux Marius. Il s’était jeté au
plus épais de la guerre avec toutes sortes d’espoirs revivifiés : il en était
revenu contre son gré, avec la conscience des nouveaux services rendus et des
nouvelles injures subies, avec la conviction amère que, loin d’être
redoutable encore à l’ennemi il avait baissé dans son estime : l’esprit de
vengeance, ce ver rongeur qui se nourrit de son propre poison, le mordait au
sein. Si incapable ou inutile qu’il se fût montré naguère, il en était de lui
comme des intrus et des exclus : son nom demeuré populaire en faisait un
redoutable instrument dans la main d’un démagogue.
A ces éléments dangereux de convulsion politique venait se
joindre la décadence croissante des mœurs, de l’honneur et de la discipline
militaires. Les germes mauvais, apportés dans la légion par les prolétaires
incorporés, s’étaient développés avec une rapidité effrayante pendant les
guerres démoralisatrices de l’insurrection, où il avait fallu lever tous les
hommes valides sans distinction, où la propagande démagogique s’était faite
tout à l’aise sous la tente du soldat aussi bien que dans les murs de Rome.
Bientôt les conséquences se firent voir dans le relâchement du lien de la
hiérarchie militaire. Pendant le siége de Pompéi, le commandant du corps
d’investissement, détaché de l’armée de Sylla, Aulus Postumius Albinus,
consulaire, avait été assommé à coups de pierres et de bâtons par ses propres
soldats, qui se crurent un instant trahis et livrés à l’ennemi. Et Sylla, le
général en chef, n’avait rien pu contre eux, si ce n’est les exhorter à
cacher le souvenir de leur crime derrière leur prouesse en face de l’ennemi.
Les principaux, coupables étaient les soldats de la flotte, la pire espèce de
soldats, comme on sait. Bientôt leur exemple fut suivi par une division de
légionnaires, tirée surtout des rangs de la populace de Rome. Se soulevant à
la voix de Gaius Titius, triste héros du Forum, elle s’attaqua à
Caton, l’un des consuls, qui, par un heureux hasard, échappa cette fois à la
mort. Titius fut arrêté, mais non puni. A peu de temps de là, Caton périt
dans un combat ; et, à tort ou à raison, je ne le sais, on soupçonna ses
propres officiers, et parmi eux Gaius Marius le jeune, de l’avoir
assassiné.
Comme si ce n’était point assez de la crise politique et
militaire, une autre se déclare, et plus terrible encore, dans les choses de
l’économie publique. La guerre sociale et les troubles de l’Asie l’ont fait
naître : ses premières victimes seront les capitalistes. Incapables de
suffire à l’intérêt de leurs dettes, et poursuivis impitoyablement par leurs
créanciers, les débiteurs s’étaient présentés devant la juridiction
compétente, réclamant du préteur urbain, Asellio, tantôt terme et
délai pour pouvoir vendre leurs propriétés, tantôt même l’application des
anciennes lois oubliées sur les usures, et, conformément à une règle
de tradition immémoriale, la condamnation du créancier au quadruple de
l’intérêt illégalement extorqué[17]. Asellio
semblait disposé à faire céder les pratiques du droit existant à la rigueur
de sa lettre : il reçut les demandes, et procéda en la forme
accoutumée ; sur quoi, les porteurs de créances, irrités, se
rassemblèrent dans le Forum, et conduits par le tribun du peuple Lucius
Cassius, se jetèrent sur le préteur, en train d’accomplir un sacrifice et
portant le vêtement religieux, et le tuèrent devant le temple de la Concorde ! Aucune
information ne suivit l’attentat (665 [89 av. J.-C.]). Pendant ce temps, les débiteurs
exaspérés se disaient qu’il n’y avait de remède aux souffrances de la foule que dans l’établissement de nouveaux livres de comptes
; ce qui revenait à dire, dans l’annulation de par la loi de toutes les
créances, ou dans la remise totale des dettes. Tous les incidents de la
querelle des ordres se reproduisaient : les capitalistes, renouant
alliance avec une aristocratie dont l’intérêt était aussi le leur,
dénonçaient la guerre et les procès à la multitude opprimée, aussi bien
qu’aux hommes du juste-milieu qui auraient voulu l’adoucissement des rigueurs
judiciaires. On se retrouvait sur le bord de l’abîme, où, en de telles
extrémités, on voit souvent le débiteur désespéré se jeter la tête la
première, entraînant le créancier dans sa chute : mais ce n’était plus, comme
autrefois, à l’organisme civil et moral d’une grande cité purement agricole
que s’attaquait le mal. Aujourd’hui, le déchirement social se faisait au
milieu d’une ville, capitale de nombreux peuples. La démoralisation était de
celles où princes et mendiants se coudoient, et sur ce théâtre démesurément
agrandi toutes les conditions se heurtaient par masses plus compactes, plus
abruptes, plus effrayantes ! La guerre sociale avait secoué rudement
tous les ferments entassés dans Rome, et préparé une révolution nouvelle. Un
hasard amena l’explosion.
On était en 666 [88 av. J.-C.]. Le tribun Publius Sulpicius Rufus
proposa au peuple : de déclarer déchu de son titre tout sénateur qui aurait
une dette supérieure à 2.000 deniers (600 thaler = 2.250 fr.) ; de rouvrir les portes de la patrie
aux citoyens condamnés par le verdict de jurés qui n’avaient point été
libres ; et enfin de distribuer les nouveaux citoyens dans toutes les
tribus, en même temps que les affranchis y auraient également partout droit
de vote. Motions étranges sous certains rapports, tout au moins dans la
bouche d’un tel homme ! Publius Sulpicius Rufus (né en 630 [-124]) était
redevable de son importance politique, bien moins à son extraction
nobiliaire, à ses hautes relations et à sa richesse patrimoniale, qu’à son
talent oratoire, par où il surpassait tous ses contemporains : sa voix
éclatante, son geste animé, parfois tirant vers l’action théâtrale, le flot
ample et plein de sa parole, entraînaient l’auditeur, même non convaincu[18]. Par ses
origines il tenait au parti sénatorial : son premier acte politique (659 [95 av. J.–C.])
avait été une accusation publique portée contre ce Norbanus si odieux aux
amis du pouvoir. Parmi les conservateurs, il avait appartenu à la faction de Crassus
et de Drusus. Pourquoi s’était-il décidé à briguer le tribunat du peuple en
666 [-88],
abdiquant du même coup sa noblesses patricienne ? Je ne saurais le dire.
Mais de ce qu’avec tout le parti modéré, il eut contre lui les conservateurs,
qui le qualifiaient de révolutionnaire, il faut se garder de conclure qu’il
l’ait été en effet, ou qu’il ait rêvé le renversement de la constitution à
l’instar de Gaius Gracchus. Toutefois, comme il était le seul parmi les
personnages notables du parti de Crassus et de Drusus qui eût vu passer sur
sa tête l’ouragan des procès sortis de la loi Varia, il se crut sans nul
doute appelé à achever de ses mains l’œuvre de Drusus, à mettre fin à
l’infériorité civique des citoyens nouveaux ; et pour cela faire, il eut
besoin de revêtir l’office de tribun. J’ajoute qu’au cours de ses fonctions,
plus d’un de ses actes manifesta des tendances essentiellement contraires à
la démagogie. On le vit un jour, interposant son veto, empêcher qu’un
de ses collègues n’emportât par un plébiscite la cassation des verdicts
prononcés aux termes de la loi Varia. Un autre jour, quand au sortir
de l’édilité, Gaius Cæsar voulut sauter par-dessus la préture et
obtenir le consulat pour l’année 667 [-87], évidemment en vue du généralat de l’armée d’Asie,
il rencontra dans Sulpicius le plus décidé et le plus énergique de ses
contradicteurs. Ainsi toujours fidèle à la ligne de conduite de Drusus,
Sulpicius veut avant tout, chez lui, comme chez les antres, le respect de la
constitution. Malheureusement, pas plus qu’il n’a été donné à Drusus, il ne
lui sera donné d’unir des éléments absolument inconciliables, et de faire
aboutir, en les conduisant par les strictes voies du droit, ses projets de
réforme, pour si sages qu’ils soient : ils répugnent trop à l’immense
majorité des anciens citoyens ; et jamais ceux-ci ne les accepteraient
de leur plein gré. Sulpicius se brouilla avec la puissante famille des Jules,
à laquelle appartenait Lucius Cœsar, l’un des plus influents
sénateurs, et le frère de Gaius : il se brouilla avec la coterie
aristocratique qui se mouvait dans leurs eaux. Et les rancunes personnelles
nées de cette rupture ne contribuèrent pas peu, il faut croire, à pousser
l’irascible tribun au delà de son but primitif.
Quoi qu’il en soit, les motions sulpiciennes, par leur
nature, ne donnaient point un démenti absolu à ses antécédents personnels, ou
à la situation qu’il avait jusque-là occupée au milieu des partis. Établir
l’égalité entre les citoyens nouveaux et les anciens, c’était simplement
reprendre en partie l’une des propositions de Drusus en faveur des Italiques,
et, comme Drusus aussi, ne faire qu’obéir aux prescriptions d’une sage
politique. Le rappel des personnages condamnés par les verdicts du jury de
Varius portait, il est vrai, atteinte à l’inviolabilité des sentences,
inviolabilité dont Sulpicius lui-même s’était fait naguère le champion, mais
il profitait aux soldats de son parti, principalement, et aux conservateurs
modérés : on conçoit facilement, dès lors, ce changement de conduite chez le
fougueux meneur. Entré la veille sur la scène politique, il avait combattu
vivement la mesure : puis bientôt exaspéré par la résistance de ses
adversaires à tous ses projets, il s’en faisait lui-même le promoteur. Quant
à la mesure d’exclusion contre les sénateurs endettés, elle avait sa raison
d’être dans la situation profondément ébranlée des fortunes au sein des
principales familles, situation percée à jour durant la crise financière, en
dépit des apparences et de l’éclat extérieur. Pour douloureux que fût le
sacrifice, il y allait de l’intérêt bien entendu de l’aristocratie, de voir
sortir de la Curie
(et tel eût été le
résultat de la loi Sulpicienne) tous les sénateurs hors d’état de
liquider promptement leur passif. On en comptait en effet bon nombre qui,
surchargés de dettes, marchaient comme enchaînés à la suite de leurs
collègues plus riches, esclaves de coteries qu’il fallait détruire en
expulsant toute une foule notoirement vénale. Reconnaissons pourtant qu’à
vouloir ainsi nettoyer l’étable d’Augias, Rufus exposait en pleine lumière
les vices honteux du Sénat : la mesure était brutale, odieuse ; et il ne
l’aurait pas prise en main sans ses démêlés avec les chefs de la faction.
Enfin, si par sa motion en faveur des affranchis, il visait à devenir
aussitôt roi de la rue, cette motion avait bien aussi ses justes causes, et
pouvait d’ailleurs se concilier avec les institutions aristocratiques. Depuis
qu’on avait appelé les affranchis au service militaire, n’étaient-ils donc
pas fondés à réclamer le vote politique ? Toujours le vote et le service
à l’armée avaient marché de pair. Et puis, dans cet abaissement des comices,
politiquement annulés désormais, quel grand inconvénient à ce qu’un égout de
plus vînt se perdre dans l’immense cloaque ? En admettant tous les
affranchis indistinctement à la cité, loin d’accroître les difficultés du
gouvernement pour l’oligarchie, on allait en les amoindrissant. Les
affranchis, pour la plupart, étaient, de leur fortune et de leurs biens, dans
la dépendance des grandes familles : utilisés à propos, ils offraient au
pouvoir un levier pour peser plus efficacement sur les élections. Sans doute,
comme toute autre faveur politique concédée au prolétariat, la mesure allait
à l’encontre même des tendances de l’aristocratie réformiste ; mais pour
Rufus elle n’était rien de plus que n’avait été la loi des céréales pour
Drusus ; elle était le moyen d’attirer à soi les prolétaires, de
conquérir leur assistance, et de briser avec eux la résistance opposée aux
réformes vraiment utiles. Quoi de plus facile à prévoir que cette résistance
à outrance ! Il était trop certain que dans leur esprit à courte vue,
l’aristocratie et la bourgeoisie manifesteraient après l’insurrection les
mêmes stupides jalousies qu’avant son explosion ; et que la grande
majorité dans chaque parti, à voix haute ou à voix basse, taxerait de
faiblesse inopportune les demi concessions faites à l’heure du danger, et
s’opposerait violemment à toute proposition tendant à les étendre. L’exemple
de Drusus avait fait voir ce qu’il pouvait advenir des tentatives de réforme
conservatrice avec l’unique appui de la majorité du Sénat. De là l’attitude
de l’ami et du partisan de Drusus ; de là chez lui la tentative de
donner vie à ses projets pareils, en se mettant en opposition directe avec le
Sénat, et en s’aventurant dans la voie des démagogues. Rufus ne prit même pas
la peine de gagner les sénateurs par l’appât de la restitution du jury. Il
trouvait un plus ferme appui chez les affranchis, et dans la petite armée
qu’il traînait à sa suite : au dire de ses adversaires, il disposait de trois
mille mercenaires, et d’un anti-Sénat
composé de six cents jeunes gens des hautes classes : avec eux, il se
montrait dans les rues et sur le Forum.
Ses motions n’en furent pas moins combattues à outrance
par la majorité du Sénat. Pour gagner du temps, celui-ci poussa les consuls,
Lucius Cornelius Sylla et Quintus Pompeius Rufus, tous deux adversaires
déterminés de la démocratie, à célébrer des solennités religieuses
extraordinaires, durant lesquelles les comices ne pouvaient être réunis.
Sulpicius, en réponse, suscita une violente émeute où, entre autres victimes,
périt le jeune Quintus Pompée, fils d’un des consuls et gendre de
l’autre. Les consuls eux-mêmes y coururent de grands dangers ; et l’on
raconte que Sylla dut chercher asile dans la maison de Marius. Il fallut
céder à la force. Sylla se résigna à contremander les fêtes ; et les
motions Sulpiciennes passèrent sans plus d’obstacles. Pourtant leur sort
n’était point encore assuré. Si dans la capitale, l’aristocratie avait eu le
dessous, et cela pour la première fois, depuis l’ère de la révolution, il y
avait en Italie une autre puissance avec laquelle on avait désormais à
compter : je veux parler des deux armées nombreuses et victorieuses de
Strabon, le proconsul, et du consul Sylla. Les dispositions de Strabon
étaient douteuses : mais pour Sylla, quoique dans le premier moment il eût
cédé à la violence ouverte, il vivait en entente complète avec la majorité
sénatoriale, et de plus, après les féries décommandées, il avait aussitôt
quitté Rome pour rejoindre son armée en Campanie. Inaugurer la terreur
avec l’épée des légions, dans une capitale sans défense, n’était pas plus
difficile que d’épouvanter un consul désarmé, en le menaçant des gourdins de
l’émeute ; et Sulpicius supposait que son adversaire, aujourd’hui qu’il
en avait le pouvoir, répondrait à la force par la force, et reviendrait à
Rome à la tête de ses légionnaires pour y jeter à bas les conservateurs
démagogues avec toutes leurs lois. Peut-être se trompait-il ! Sylla
était plus désireux d’aller guerroyer contre Mithridate, qu’il n’avait de
dégoût et de haine contre les tumultes de la rue dans Rome. Indifférent
d’origine à toutes ces querelles, dans son incroyable nonchalance politique,
il ne songeait, point très vraisemblablement au coup d’État que Sulpicius
croyait avoir déjà suspendu sur sa tête. Si on eût laissé faire Sylla, Nola,
qu’il assiégeait alors, une fois prise, il eût aussitôt embarqué ses troupes
et cinglé vers l’Asie. Toutefois, Sulpicius, voulant prévenir le péril,
conçut l’idée de lui enlever son commandement. A cette fin, il s’aboucha avec
Marius toujours, dont le nom populaire semblait justifier auprès de la foule
la motion tendant à lui conférer le généralat en Asie. De plus, grâce à ses
talents et à son illustration militaire, il pouvait, en cas de rupture avec
Sylla, devenir un solide appui. Non que le tribun se fit illusion, soit sur
le danger d’une mesure qui plaçait l’armée de Campanie dans la main d’un homme
altéré de vengeance et d’honneurs, soit sur l’énorme illégalité d’un
commandement en chef conféré par plébiscite à un citoyen non fonctionnaire.
Mais l’incapacité politique notoire de son héros lui laissait l’assurance que
celui-ci ne voudrait pas se porter à quelque grave attentat contre la
constitution. Et puis tel était le péril de la situation, si les prévisions
de Sulpicius allaient au-devant des projets réels de Sylla, qu’il ne lui
était plus permis de s’arrêter à de semblables objections. Quant au vieux
capitaine en disponibilité, il se faisait de grand cœur le condottiere
de quiconque employait ses services : depuis longues années, il ambitionnait
au fond de son cœur le commandement en chef d’une expédition en Asie. Qui
sait aussi s’il n’y trouverait pas l’occasion tant souhaitée de régler ses
comptes avec la majorité du Sénat ? Donc, par un plébiscite rendu sur la
motion de Sulpicius, Gaius Marius reçoit le commandement suprême et extraordinaire,
ou suivant la formule, avec puissance proconsulaire, de l’armée de Campanie :
il dirigera en chef l’expédition contre Mithridate. Deux tribuns du peuple
partent pour le camp, sous Nola, pour reprendre à Sylla ses légions.
Les envoyés s’adressaient mal. S’il était un homme à qui
dût revenir le commandement militaire en Asie, c’était bien Sylla. Peu
d’années avant, il avait guerroyé sur ce théâtre aven de grands succès : plus
que nul autre, il avait contribué à abattre la dernière et dangereuse révolte
des Italiques : consul en fonctions dans l’année même de la rupture avec
Mithridate, le commandement d’Asie lui avait été assigné en la forme
accoutumée, du plein consentement de Pompeius, son collègue, son ami et le
père de son gendre. C’était chose grave après cela, que de lui retirer le
généralat par un vote du peuple souverain, pour le donner à son vieux rival
dans la guerre et dans la politique, à celui dont personne ne pouvait dire à
quels excès, à quelles violences on ne le verrait pas se porter. Svlla
n’était ni assez débonnaire pour se résigner à obéir, ni assez dépendant pour
y être obligé. L’armée, telle que l’avaient faite les réformes militaires de
Marius et la discipliné de son chef actuel, sévère au point de vue des armes,
relâchée au point de vue des mœurs, n’était plus guère qu’une bande de
soldats de fortune se donnant tout entière à son général, et demeurant
absolument indifférente aux choses de la politique. Et pour ce qui était de
Sylla lui-même, froid et blasé autant qu’esprit lucide, il ne voyait dans le
peuple de Rome qu’une vile multitude, dans le héros d’Aix qu’un roué
politique en pleine déconfiture, dans la légalité qu’un mot vide, dans Rome
qu’une ville dégarnie, aux murailles croulantes, plus aisée mille fois à
emporter que Nola. Et comme il voyait, il s’est hâté d’agir. Il rassemble ses
soldats, soit six légions, ou trente-cinq mille hommes environ ; il leur
dénonce le message reçu de Rome, en ayant soin de bien leur dire que le
nouveau général désigné, loin de les emmener en Asie Mineure, ne manquera pas
d’y conduire d’autres troupes. Les officiers supérieurs, citoyens avant
d’être hommes d’épée, se refusent à le suivre, sauf pourtant un seul : mais
les soldats, à qui l’expérience passée promet en Asie et une guerre facile,
et un butin immense, se soulèvent tumultueux, mettent en pièces en un instant
les deux tribuns venus de la capitale, et s’écrient dans tous les rangs que
Sylla peut les conduire à Rome. Aussitôt il lève son camp, et se faisant
joindre en route par l’autre consul, son collègue, qui pense comme lui, en
quelques marches, et sans prendre garde aux envoyés que Rome lui dépêche avec
l’ordre de s’arrêter, il arrive sous les murs de la ville. On voit soudain
ses colonnes s’établir au pont du Tibre, aux portes Colline et Esquiline,
puis avec deux légions en bon ordre et les aigles en avant, franchir les
murailles sacrées, en arrière desquelles la loi a interdit la guerre. Bien
des discordes, bien des luttes funestes s’étaient débattues et vidées dans
leur enceinte : jamais pourtant armée romaine n’en avait violé la paix
consacrée : aujourd’hui le crime sans hésitation se consomme pour une
misérable question de commandement militaire en Orient. Une fois dans Rome,
les légions gagnèrent la hauteur de l’Esquilin : là, incommodées par les
pierres et les traits lancés des toits, elles allaient fléchir, quand Sylla
prend en main une torche enflammée, et fait mine de jeter sur les maisons
l’incendie et la ruine. Les soldats arrivent enfin sur la place Esquiline (non loin de Santa Maria
Maggiore), où les attendaient quelques troupes ramassées à la hâte
par Marius et Sulpicius. Les premières colonnes qui débouchent sont refoulées
par la masse de leurs adversaires. Mais bientôt les portes de la ville
livrent passage à leurs renforts : une division de Syllaniens descendue
par la Subura
va prendre à dos les défenseurs de Rome : ceux-ci reculent. Marius alors
se retourne et veut faire face à l’ennemi, sous le temple de la Terre [Tellus], là où l’Esquilin s’abaisse vers le grand
Marché. Il conjure le Sénat, les chevaliers, le peuple, de se porter à
l’encontre des légionnaires : vains efforts ! Il veut faire armer les
esclaves sous promesse de la liberté : trois seulement se présentent.
Bientôt il ne reste plus aux deux chefs qu’à s’enfuir par les portes non
encore occupées : à peu d’heures de là Sylla est maître absolu dans
Rome ; et quand vient la nuit, les feux de bivouac de ses légions
s’allument en plein Forum !
Pour la première fois l’armée intervenait dans les
dissensions civiles. Il était démontré jusqu’à pleine évidence, qu’au point
où en étaient les difficultés politiques, la force ouverte et directe les
pouvait seule trancher désormais; et qu’en outre la violence armée de bâtons
ne peut tenir contre la force militaire. Le premier aussi, le parti
conservateur avait tiré l’épée : dès ce jour il était condamné à en porter la
peine édictée plus tard par la profonde et juste sentence de l’Évangile. En
attendant, il avait la victoire, et pouvait tout à son aise écrire son
triomphe dans la formule des lois. Il allait de soi que les lois Sulpiciennes
tombaient annulées comme de plein droit. Leur auteur et ses principaux
partisans avaient fui : le Sénat les déclara, au nombre de douze,
ennemis de la patrie, et appréhendables au corps pour être livrés au
supplice. En vertu de ce sénatus-consulte, Publius Sulpicius fut arrêté et
tué près de Laurentum : sa tête envoyée à Sylla fut, par son ordre,
exposée en plein Forum, sur cette même tribune où peu de temps avant
retentissait sa jeune et forte éloquence. On suivit la piste des autres ;
et le vieux Marius se sauvait, ayant les meurtriers sur ses talons. Le grand
général avait terni par une longue série de fautes, sans nul doute, le
souvenir de maintes journées glorieuses : mais quand on sut en danger la vie
du sauveur de la République ;
on ne voulut plus voir en lui que le héros victorieux de Verceil ; et
toute l’Italie apprit, attentive et haletante, l’étonnante aventure de sa
fuite. A Ostie, il s’était jeté dans une embarcation pour gagner
l’Afrique ; puis forcé par les vents contraires et le manque de
provisions d’aborder au promontoire Circéien, il s’était remis à errer à
tâtons dans la campagne. Ses compagnons étaient peu nombreux : il ne se fiait
pas à coucher sous un toit. Le vieux consulaire marchait à pied, souvent
épuisé par la faim. Il arriva dans le |