L’HISTOIRE ROMAINE À ROME

 

Depuis la réunion de l’Italie jusqu’à la soumission de Carthage et de la Grèce

Chapitre XIV — La littérature et l’art.

 

 

La littérature romaine avait des racines dans un sol tout particulier : elle a obéi à des incitations presque inconnues chez les autres peuples. Pour la bien juger, il faut, à l’époque où nous sommes, porter d’abord son attention sur l’instruction et les amusements publics.

Toute culture intellectuelle procède de la langue : il en fut ainsi dans Rome. On sait déjà quelle haute importance y avaient la parole et les monuments écrits ! Là, à cet âge où, selon nos idées modernes, l’homme serait un adolescent à peine, on voyait les citoyens aborder avec pleine capacité l’administration de leur fortune ; et improviser, s’il le fallait, des discours devant le peuple assemblé ! Aussi, non contents d’attacher un haut prix à la pratique libre et élégante de l’idiome national, les Romains s’appliquèrent-ils dès l’enfance à s’en approprier toutes les ressources. En outre, dès les temps des guerres d’Hannibal, la connaissance du grec est généralement répandue en Italie : bien auparavant même, dans les régions cultivées des hautes classes sociales, on s’est familiarisé déjà avec une langue devenue l’instrument commun de la civilisation au milieu du monde antique ; et à l’heure où la fortune de Rome démesurément accrue, la met partout en contact incessant avec les étrangers et les pays du dehors, l’usage du grec est tenu pour essentiellement utile, sinon pour absolument nécessaire, aux marchands et aux hommes d’État romains. Ce n’est pas tout. Des troupes d’esclaves, d’affranchis italiens habitaient les murs de Rome : grecs de naissance pour la plupart ou à demi grecs, par eux la langue, les mœurs grecques descendaient et se propageaient jusque dans les dernières couches de la population métropolitaine. Feuilletez les comédies d’alors, vous y rencontrerez dans la bouche du commun peuple un idiome, qui, tout latin qu’il est, suppose, pour être bien compris, la connaissance du parler grec, aussi complètement que l’anglais de Sterne, ou que l’allemand de Wieland, exigeaient la connaissance du français[1]. Quant aux personnages appartenant aux familles sénatoriales, ils ne parlaient pas seulement grec devant les Grecs, ils publiaient encore leurs discours, comme le fit Tiberius Gracchus (consul en 577 et 591 [177 et 163 av. J.-C.]) pour sa harangue prononcée à Rhodes : enfin, à l’époque de la guerre d’Hannibal, ils écrivaient en langue grecque des chroniques sur lesquelles nous aurons plus tard à revenir. Certains même allèrent plus loin encore. Tandis que les Grecs adressaient en latin leurs hommages à Flamininus, il leur rendait leur compliment en monnaie grecque ; et l’on vit alors le grand capitaine des Énéiades consacrer des dons pieux aux divinités helléniques, selon le rit grec, avec inscriptions en distiques grecs[2]. Et Caton, ne s’en va-t-il pas un jour gourmander un sénateur qui s’est fait chanter, dans un festin à la grecque, une mélopée grecque avec récitatif modulé ?

C’est au milieu de pareilles influences que l’instruction publique se développa dans Rome. On croit communément que sous le rapport des connaissances générales et élémentaires, l’antiquité serait restée de beaucoup en arrière de la civilisation moderne. Erreur grande ! Jusque dans les basses classes au contraire, et chez les esclaves eux-mêmes, la lecture, l’écriture, le calcul étaient choses vulgaires ; et Caton, à l’exemple de Magon, exige, sur toute chose, de l’esclave régisseur d’un domaine, qu’il sache lire et écrire. Longtemps avant lui, déjà, l’instruction élémentaire et la connaissance du grec étaient assurément répandues : mais c’est à dater de son siècle que l’éducation littéraire, dépouillant la livrée d’une simple et matérielle routine, revêt le caractère et aspire au but d’une véritable culture de l’esprit. Avant lui, dans la vie sociale ou politique, savoir le grec est en soi tout indifférent. Nul privilège pour le savant, de même que de nos jours il n’y a nul bénéfice à savoir le français pour l’habitant d’un village de la Suisse allemande. Les plus anciens rédacteurs des chroniques de Rome, en langue grecque ne primaient en rien dans le Sénat ; pas plus que n’est avantagé parmi ses compatriotes le paysan du Marais du Holstein[3] qui a fait ses humanités, rentre le soir à la maison, après le travail du labour, et s’attable avec le Virgile qu’il vient de tirer de son armoire ! — A vouloir briller parce qu’on parlait grec, il y aurait eu sottise ou absence de patriotisme, et tel qui le savait mal ou l’ignorait absolument n’en était pas moins un personnage notable, et devenait sénateur ou consul ! — Mais aujourd’hui les choses vont prendre un autre cours. La ruine de la nationalité italique avait déjà produit ses effets, surtout dans les rangs de l’aristocratie ; les idées générales d’humanité prenaient nécessairement la place du sentiment national : on marchait d’un pas rapide vers une civilisation plus raffinée. La grammaire des Grecs s’offrit tout d’abord aux Romains de la nouvelle école. Ils y ajoutèrent la littérature classique, Homère avec l’Iliade, et surtout l’Odyssée ; en même temps, ils voyaient épars déjà sur le sol italique lui-même les trésors innombrables de l’art et de la science helléniques. Donc, sans réformer leurs pratiques d’instruction, à vrai dire, ils les firent progressives d’empiriques qu’elles étaient. Les leçons générales données à la jeunesse se rattachèrent davantage à la haute littérature ; et la jeunesse les mettant à profit selon l’esprit du moment, entra plus avant chaque jour dans la connaissance intime des belles-lettres grecques, du drame tragique d’Euripide, et de la comédie de Ménandre. En même temps, les études latines recevaient une impulsion active et puissante.

La haute société romaine a. compris que sans abandonner l’usage de la langue grecque, il est aussi besoin d’anoblir la langue nationale et de l’accommoder au progrès de la civilisation nouvelle, entreprise qui ramenait encore à l’idiome des Grecs par une multitude de chemins. Comme dans les autres industries, comme dans les métiers mercenaires, la distribution des services économiques, à Rome, mettait presque exclusivement l’enseignement du latin lui-même dans la main des esclaves, des affranchis, des étrangers, ou, pour mieux dire, d’individus tous Grecs ou Grecs à demi[4]. Et qu’on ne s’étonne point d’un tel résultat : l’alphabet latin, on l’a vu ailleurs, ressemblait fort à celui des Hellènes : les deux langues étaient voisines et de près apparentées. Ce n’est pas tout, le système de l’instruction se modela de lui-même profondément sur les formes et le système helléniques. Nul n’ignore combien c’est un difficile problème que de trouver et coordonner les matériaux et les formes les mieux appropriés à l’éducation morale et littéraire de la jeunesse, et combien il est plus difficile encore de se débarrasser à temps du bagage et de l’appareil antérieurs, quand ils deviennent surannés ! Aussi, en face, des besoins d’une éducation progressive, les Romains ne surent-ils rien trouver de mieux, pour lui donner satisfaction, que de transporter purement et simplement dans Rome les méthodes grammaticales et littéraires de la Grèce. Nous faisons de même, nous autres modernes, quand prenant les anciens systèmes, excellents sans doute pour les idiomes morts, nous les appliquons, bon gré mal gré, à l’enseignement des langues vivantes. — Toutefois, chez les Romains, il manquait à l’importation grecque un fond solide sur lequel elle pût s’établir. Avec les Douze Tables, à la rigueur, on apprenait à écrire, à parler latin : mais pour que la langue latine se civilisât, il était besoin d’une littérature nationale ; et Rome n’en avait point encore.

Un second phénomène attiré nos regards. J’ai décrit plus haut les progrès et l’extension des jeux, des amusements populaires. De bonne heure le théâtre occupe une place importante parmi eux. A l’origine, les courses de chars en formaient comme le motif principal. Mais elles n’ont lieu qu’une seule fois ; elles ne remplissent que le programme de la dernière journée des fêtes, et les jours qui précèdent sont presque en entiers consacrés aux jeux de la scène. Pendant longtemps les représentations scéniques ne sont autre chose que des danses ou des farces : si parfois il s’y mêle quelques chants improvisés sur place, ils ne comportent ni dialogue ni action quelconque. Voici venir pour la première fois le vrai drame ! C’étaient encore des Grecs qui avaient la direction des festivités des jeux romains. Ingénieux amuseurs de la foule, auteurs inventifs des divertissements qui tuent le temps et chassent l’ennui, ils se sont faits les Intendants des plaisirs des Romains. Or, en Grèce, il n’était point de plaisirs plus populaires et plus variés que les spectacles de la scène. Les donneurs de fêtes et tous leurs acolytes y virent aussi une riche mine à exploiter dans Rome. L’ancienne chanson scénique latine contenait peut-être les germes d’un drame national, mais pour le faire épanouir il eût fallu un poète et un public également doués de facultés originales, sachant frapper les esprits, et sachant ressentir le coup porté. Tel ne fut point le génie des Romains, ni plus tard, ni surtout à l’époque où nous sommes. En eût-il été autrement que l’improvisation hâtive commandée aux amuseurs populaires n’eût permis ni le calme qui prépare le noble fruit dans son germe, ni le temps qui le conduit à la maturité. Il fallait pourvoir, ici encore, à un besoin tout factice, tout en dehors des aptitudes nationales : on voulait un théâtre, alors que les pièces de théâtre faisaient défaut.

Voila sur quels éléments dut se fonder la littérature latine : ses lacunes et sa pauvreté, tiennent nécessairement et manifestement à ses origines. L’art vrai s’abreuve aux sources de la liberté individuelle, aux joies et aux jouissances de la vie. Certes, ces biens précieux, l’Italie aussi les a possédés : mais à Rome, où la solidarité d’une pensée commune et de communs devoirs refoulait les libres et joyeux instincts de l’individualisme au profit de la fortune politique de la métropole, l’art s’est trouvé comme étouffé en naissant, et s’est rapetissé au lieu de grandir. Le point culminant des prospérités romaines est un siècle sans littératures ! Il faut, pour ouvrir à celle-ci sa carrière, les premières atteintes portées à la nationalité compacte de Rome ; alors elle arrive à la suite des influences cosmopolites de la Grèce ; elle porte la marque de sa patrie première, et elle s’impose à la longue avec une douce et intime violence : antithèse destructive, dont l’effort va minant chaque jour les vieilles et âpres énergies du caractère romain.

La poésie, à Rome, ne jaillit donc point à son début des profondeurs de l’âme du poète : elle est le produit artificiel de l’école, qui a besoin de manuels écrits en latin, et du théâtre, qui a besoin de pièces latines. Tous les deux, l’école et le théâtre, sont essentiellement anti-romains et révolutionnaires. L’oisiveté qui se prélasse les yeux béants devant les spectacles scéniques est un crime pour le Romain de la vieille roche ; sa rudesse de Philistin, son amour de l’action, entrent en révolte : il reste du fond du cœur attaché à l’ancienne et politique maxime du droit de sa patrie, selon laquelle nul n’est maître ni valet parmi les citoyens, nul n’y doit être millionnaire ou mendiant, une même culture, une même croyance les embrassant tous ! L’école nouvelle avec ses pratiques d’éducation nécessairement exclusives est donc un danger pour l’État : elle détruit le sentiment de l’égalité ! — Et de fait, l’école et le théâtre ont été les deux plus puissants leviers de l’esprit des temps nouveaux, et leur puissance s’est doublée quand, ils ont parlé latin. Écrivant ou parlant en grec, on n’eut pas cessé d’être Romain ! Mais voici qu’on s’accoutume, sous la livrée de la langue romaine, à penser et à vivre comme les Grecs. Qu’une telle révolution ait fait tache au milieu même d’un grand et brillant siècle conservateur, cela se comprend; elle n’en offre pas moins le plus remarquable et le plus instructif des spectacles. C’est alors que l’hellénisme projette ses rameaux dans toutes les directions, et partout où la politique ne lui ferme point aussitôt le passage : c’est alors aussi que le pédagogue et le maître des plaisirs du peuple, s’appuyant l’un sur l’autre, mettent au monde la littérature latine.

Chez les plus anciens écrivains de Rome on trouve déjà comme en noyau tout le produit des œuvres postérieures. Le Grec Andronicos (avant 482 jusqu’au delà de 547 [272 – 207 av. J.-C.]), appelé depuis, en sa qualité de citoyen romain, Lucius[5] Livius Andronicus, était venu tout jeune à Rome (en 489), avec la multitude ces prisonniers tarentins : il appartenait au vainqueur de Séna, Marcus Livius Salinator (consul en 535 et 547 [-291/-207]). Sa tâche servile consistait à jouer et à écrire pour la scène, à copier des textes, à enseigner le latin et le grec ; tantôt aux enfants de la maison du maître, tantôt, hors de la maison, à des enfants d’hommes riches. Son talent le mit en évidence ; son maître l’affranchit, et le gouvernement, qui souvent avait utilisé ses services ; qui, notamment, après l’heureuse fin de la guerre contre Hannibal, en 547, l’avait chargé de composer un hymne d’actions de grâces, le gouvernement, par une faveur insigne et toute spéciale, donna une place dans les cérémonies publiques du temple de Minerve Aventine à la confrérie nouvelle des poètes et des auteurs dramatiques. Les œuvres d’Andronicus procédèrent de son double métier. Pédagogue, il traduisit l’Odyssée, se servant du texte latin pour enseigner le latin, enseignant le grec sur le texte grec. Ce fut là le premier des livres d’école pratiqués à Rome ; il est resté en usage pendant plusieurs siècles. Auteur et artiste dramatique, Andronicus ne se contenta pas d’écrire des pièces de théâtre, comme ses autres confrères ; il les recueillit dans ses livres, ou plutôt il alla partout les lire et les publia en nombreuses copies. Ce qu’il nous importe le plus de constater, c’est qu’il substitua le drame grec à l’ancien cantique lyrique du théâtre romain.

Un an après la fin de la première guerre punique, en 514 [240 av. J.-C.], son premier drame fut représenté sur la scène.

C’est un événement historique, en vérité, que l’épopée, la tragédie et la comédie, confiées ainsi à la langue vulgaire par cet homme devenu Romain bien plus qu’il n’était resté Grec. Quant à ses œuvres, en elles-mêmes, elles étaient sans valeur artistique. Andronicus ne prétendait point à l’originalité, et en tant que traductions, se écrits portent le cachet d’une barbarie d’autant plus saisissante que sa pauvre et rude poésie a dépouillé déjà la fleur de la naïveté primitive, et qu’elle marche boiteuse et bégayante à la suite de chefs-d’œuvre d’une merveilleuse civilisation littéraire. Quand, il se sépare nettement de son modèle, ce n’est point par l’effet d’une libre aspiration, c’est uniquement dans sa grossièreté de copiste qu’il s’en va à la dérive : tantôt plat et brutal, tantôt guindé et ampoulé, il parle une langue dure, pleine d’épines[6]. Je crois volontiers, avec les anciens critiques de Rome, qu’une fois sorti des bancs de l’école, l’enfant quittait les livres obligés d’Andronicus et n’y revenait jamais une seconde fois. Ne méconnaissons pas, néanmoins, que ces travaux, sous beaucoup de rapports, ont influé sur les temps qui suivirent ; ils ouvrirent la porte aux traductions latines, ils conquirent pour le vers grec droit de bourgeoisie chez les Romains. On se demandera peut-être pourquoi Andronicus n’a copié que le vers dramatique, conservant dans son Odyssée la mesure et le moule du vers national saturnien. La raison en est claire. Si les iambes et les trochées de la tragédie et de la comédie grecques s’imitaient aisément en latin, il n’en allait point de même avec le dactyle épique.

Ces premiers essais littéraires furent promptement dépassés. Les épopées et les drames de Livius, aux yeux des Romains des siècles postérieurs, juges excellents sans aucun doute, n’eurent plus bientôt qu’une valeur d’antiquaire et de curiosité, semblables à des statues Dœdaliennes, raides, sans mouvement et sans expression. Mais les bases étaient posées ; la génération qui suivit n’eut plus qu’à élever sur elles l’édifice des arts lyrique, épique et dramatique. Il est d’un haut intérêt d’en étudier l’histoire.

Par l’étendue et le nombre des productions, par son influence sur la foule, le drame appelle tout d’abord l’attention. Il est en tête du mouvement poétique. L’antiquité n’a jamais connu nos théâtres avec entrée payante à prix fixe : à Rome, aussi bien qu’en Grèce, les spectacles formaient l’un des éléments essentiels des jeux civiques, anniversaires ou extraordinaires. Le gouvernement se montra d’abord ou voulut se montrer peu favorable à l’extension des fêtes populaires ; il ne les croyait pas, et avec raison, sans dangers ; et, de propos délibéré, il se refusa longtemps à laisser construire des théâtres de pierre[7]. On élevait pour en tenir lieu, au jour venu de la fête, un échafaud en bois, avec estrade ou avant-scène pour les acteurs (proscœnium, pulpitum), avec décoration de fond, ou scène (scœna) : en avant, s’étendait en fer à cheval l’espace en pente, sans siéges ni degrés, réservé au public. Les spectateurs apportaient leurs siéges ; sinon ils se tenaient debout, accroupis ou couchés[8]. Il se peut que les femmes aient été de bonne heure placées à part, et reléguées au fond dans la partie supérieure et la moins commode de l’hémicycle ; toutefois il n’y eut, point encore, à vrai dire, de places réservées, jusqu’en l’an 560 [194 av. J.-C.], où, comme on l’a vu déjà, les sénateurs s’arrogèrent par privilège les premières places dans la partie là plus basse et la plus avantageusement située de la cavea. — Le public n’était rien moins que choisi, dans ces anciens temps : non que les hautes classes se tinssent tout à fait à l’écart des jeux populaires : les pères de la cité estimaient qu’il y allait de leur devoir et des convenances de s’y montrer en personne. Mais d’un côté, puisqu’il s’agissait de fêtes civiques, les esclaves et les étrangers demeurant exclus, tout citoyen y avait ses entrées libres pour lui, sa femme et ses enfants[9] ; et par suite l’auditoire n’était guère autrement composé qu’il ne l’est de nos jours aux feux d’artifice et aux spectacles gratis. Naturellement tout s’y passait sans beaucoup d’ordre : les enfants criant, les femmes caquetant et se disputant : par-ci par-là quelque courtisane faisant mine de se hisser sur le proscœnium[10]. Ce n’était point jour de fête pour les gens de police : plus d’un manteau était saisi et consigné, et la verge du licteur avait souvent à faire son office. — A l’avènement du drame grec, les exigences allant croissant en ce qui touche le personnel scénique, il sembla qu’on se soit trouvé tout d’abord à court d’acteurs. Un jour, une pièce de Nœvius fut exécutée par des amateurs dilettantes à défaut d’artistes professionnels. La position sociale de ceux-ci n’y gagea rien ; d’ailleurs le poète, le scribe (scriba, comme il s’appelait) et le compositeur appartenaient comme le passé à la plus humble classe des ouvriers ; ils étaient placés au rang le plus has dans l’opinion publique, et la police les malmenait fort. Aussi quiconque tenait à sa considération personnelle se gardait de toucher aux choses du théâtre : le directeur (dominus gregis, factionis, ou choragus), d’ordinaire aussi le principal acteur, était le plus souvent un affranchi : le reste de la troupe se composait d’esclaves. Nous ne rencontrons pas d’homme libre parmi les compositeurs dont les noms nous sont parvenus. Leur salaire n’était pas seulement minime — peu d’années après la fin de l’époque actuelle, donner 8.000 sesterces (600 thaler = 2.250 fr.) à un poète de théâtre c’était faire exceptionnellement les choses : — ils n’étaient d’ailleurs rétribués qu’autant que la pièce avait réussi. Une fois payés, tout était fini : point de concours, point de prix d’honneur décerné, comme à Athènes : enfin, et comme chez nous, l’assistance applaudissait ou sifflait. Il ne se jouait qu’une pièce dans la même journée[11]. — Telle était la condition faite à l’art : il n’était qu’un infâme métier, loin d’être en honneur ; et l’artiste se voyait de même tenu en mépris ! Quoi d’étonnant dès lors que le théâtre national des Romains n’ait brillé, en naissant, ni par l’originalité, ni par le sentiment artistique ? A Athènes, les plus nobles descendant dans la lice, leurs généreux efforts avaient donné la vie au drame grec. Le drame romain, dans son ensemble, n’en pouvait être qu’une très pauvre copie ; et vraiment, il faut admirer chez lui la multitude des gracieux détails et des traits ingénieux de l’esprit dont il a su, malgré tout, se parer !

La comédie prit tout d’abord le pas dans les créations       du théâtre romain : l’auditoire fronçait le sourcil aux premiers vers de la tragédie, quand il s’était cru convié à la fable joyeuse de l’autre Muse. Aussi l’époque actuelle a-t-elle produit de vrais comiques, des Plaute, des Cœcilius ; elle n’a pas de poètes tragiques. Prenons tous les drames contemporains dont nous savons les noms : on y compte trois comédies pour une tragédie. Naturellement, les faiseurs ou plutôt les traducteurs de pièces s’attaquèrent à celles qui étaient le plus en faveur sur la scène grecque ; et, par cette raison, ils se renfermèrent à peu près exclusivement dans le genre de la Comédie nouvelle d’Athènes[12] ; suivant pas à pas les auteurs les  plus fameux, Philémon, de Soloï en Cilicie (394 ? – 492 [360-262 av. J.-C.]), et l’Athénien Ménandre (412-462 [-342/-292]). — La comédie nouvelle ayant eu une influence immense et sur la littérature romaine et sur la culture générale du peuple romain, l’histoire lui doit consacrer une étude approfondie[13].

L’intrigue de la pièce y est d’une fatigante uniformité. Toujours ou presque toujours elle roule sur l’amour d’un jeune homme qui poursuit et obtient, au grand dam de la cassette paternelle, au préjudice de quelque teneur de mauvais lieu, la possession d’une jeune fille douée indubitablement de toutes les grâces de son sexe, et d’une très douteuse moralité. Le drame marche invariable vers son dénouement à l’aide des écus soutirés par fraude ; il a pour cheville ouvrière le valet rusé, qui invente les fourberies nécessaires, et procure les fonds, pendant que notre jeune fou se lamente sur ses peines de cœur, et son escarcelle vide ! Il n’y manque ni les dissertations obligées sur les joies et les souffrances de l’amour, ni les scènes larmoyantes des adieux, ni les amants menaçant de se tuer dans leur désespoir : l’amour enfin, ou mieux les ardeurs amoureuses, au dire des anciens critiques eux-mêmes, voilà le soufre et la vie du drame poétique de l’école de Ménandre. L’intrigue se termine toujours, du moins chez Ménandre, par un bon mariage, après que, pour l’édification et le plaisir des auditeurs, la vertu de la jeune fille s’est produite au grand jour : il a été reconnu aussi qu’elle est la fille, longtemps perdue, d’un riche personnage, et qu’à tous égards elle est un parti avantageux. Outre les pièces d’amour, il y a aussi les pièces simplement émouvantes : telles sont le Rudens (le Cordage) de Plaute, où il ne s’agit que de naufrage et de droit d’asile ; le Trinumus (les trois Deniers) et les Captifs (Captivi). Ici nulle intrigue amoureuse : on y voit un ami qui se sacrifie pour son ami, un esclave qui se sacrifie pour son maître. Ce théâtre est comme un tapis à compartiments dont tous les dessins se répètent : à tous propos viennent les a parte d’un individu qui écoute, sans être vu ; on y frappe sans cesse à la porte des maisons : les esclaves courent les rues, chacun selon son métier. Les masques y figurent en nombre fixe, huit vieillards, sept valets, par exemple : le poète n’a qu’à choisir parmi eux pour les besoins de la pièce ; et ils ont contribué plus que tout le reste à cette uniformité scénique si monotone. L’école comique de Ménandre rejeta promptement l’élément lyrique de l’ancien mode ; elle bannit les chœurs, et se restreignit au dialogue ou au simple récit : intentions politiques, passion vraie, élévation poétique, tout cela lui fit défaut. On le comprend d’ailleurs, l’auteur n’avait nulle prétention aux grands effets de la poésie : il visait avant tout à occuper l’esprit par le sujet même de sa pièce, ce en quoi la nouvelle comédie, avec l’intrigue compliquée de sa fable extérieure, et la conception absolument vide de sa donnée morale, différait totalement de la comédie ancienne. Le poète visait aussi au fini des détails : les conversations curieusement aiguisées faisaient à la fois son triomphe et le plaisir des auditeurs. L’embrouillement des fils de l’intrigue, les méprises inattendues y sont tout à fait de mise avec les folies et les licences d’une fable impossible : le dénouement de la Casina, par exemple, où les deux amoureux s’en vont ensemble pendant que le soldat attifé en mariée se moque du vieux Stalinon ; ce dénouement ne marche-t-il pas de pair avec les farces cyniques de Falstaff ?

Ces comédies sont bourrées de jeux de mots, de grosses plaisanteries, d’énigmes, de tout ce qui déjà défrayait les propos de table, à Athènes, à défaut de sujets de conversation plus sérieux. Les poètes n’écrivaient plus pour tout un peuple, comme avaient fait jadis Eupolis et Aristophane : leurs œuvres s’adressaient à un cercle peu nombreux d’hommes cultivés, à une société choisie et spirituelle, mais avec tant d’autres sociétés non moins bien douées, s’en allant en décadence au milieu même de ses ingénieux et inactifs loisirs, et usant ses heures à déchiffrer des rébus et à jouer de vraies charades ! Aussi le drame d’alors ne retrace-t-il pas l’image du temps ; vous n’y trouverez la trace ni des grands faits de l’histoire ni des révolutions, morales et intellectuelles ? Qui se serait douté, à les lire, que Philémon et Ménandre avaient été les contemporains d’Alexandre et d’Aristote ? Miroir élégant, et fidèle de la belle société d’Athènes, jamais la comédie nouvelle ne touche d’autres sujets. Nous ne la connaissons plus guère dans son ensemble que par les imitations souvent mêlées des comiques de Rome : mais là encore, sous un costume plus grossier, elle a su conserver et son charme et sa grâce. Prenez les pièces empruntées au meilleur des poètes du genre, à Ménandre : vous y voyez les personnages vivre de la vie que Ménandre a menée et qu’il a observée autour de lui : elle y est ingénieusement dépeinte, avec ses agréments tranquilles de tous les jours, bien plutôt que dans ses égarements et ses excès. Les relations aimables de la famille : le père et la fille, le mari et la femme, le maître et l’esclave avec leurs petites passions, leurs petites crises d’intérieur, tous viennent tour à tour poser devant le peintre commun : tous ces portraits, domestiques sont achevés, et tout l’effet des couleurs s’est conservé. Rappellerai-je l’orgie des esclaves, par exemple, qui termine la comédie du Stichus [de Plaute] ? Quel tableau d’une incomparable réussite, que celui des deux drôles faisant gala avec leur maigre pitance, et courtisant, ensemble leur commune amie, Stéphanion ! Quelle piquante allure que celle de ces grisettes élégantes, fardées et pomponnées, les cheveux arrangés à la dernière mode, la robe traînante et brochée d’or, ou de ces courtisanes qui vous font assister à leur toilette ? Vous passer, en revue à leur suite, tantôt l’entremetteuse de la plus vulgaire espèce, comme la Lena du Charançon [Curculio], tantôt la Duègne bourgeoise, pareille à la Barbara du Faust de Gœthe, comme la Scapha du Revenant [Mostellaria][14] ; puis vient la bande des frères et amis, et des joyeux compagnons. Tous les anciens caractères comiques s’y rencontrent, retracés au complet avec leurs types variés. La sévérité farouche et l’avarice s’y coudoient, avec la débonnaireté et la tendresse du cœur : puis défile la procession du père de famille avisé, à l’affût de l’occasion, du vieillard féru d’amour, du célibataire sur le retour et de mœurs faciles, de la ménagère hors d’âge et jalouse, complotant avec sa suivante contre le maître de la maison. Les jeunes gens sont à l’arrière-plan : le premier amoureux de la troupe et le fils vertueux, quand, il s’en rencontre, n’ont jamais qu’une importance secondaire. Après eux vient ensuite la cohorte des esclaves : le valet de chambre roué, l’intendant sévère, le vieux et subtil pédagogue, le valet de labour puant l’ail, la fillette impertinente, enfin, toute l’armée des métiers. Mais l’une des principales figures est celle du diseur de bons mots, ou parasite (parasitus). Il est admis et fait bombance à la table du riche, à la condition d’amuser les convives avec force anecdotes et facéties risibles : quelquefois, par exemple, on lui jettera la vaisselle à la tête. Le parasite exerçait dans Athènes un véritable métier ; et ce n’est point une pure fiction que le poète comique imagine, quand il nous le montre ramassant dans les livres sa provision d’esprit et d’historiettes pour le prochain banquet. Les autres rôles favoris sont : le Cuisinier, qui chante victoire à propos d’une sauce nouvelle, pendard et pédant tout ensemble, et voleur filou à demi ; le Teneur de mauvais lieu [leno], professant effrontément tous les vices, comme le Ballio du Pseudolus, de Plaute[15] ; le Soldat matamore (Miles gloriosus), représentation au vif du soldat de fortune du siècle des Diadoques. Sycophantes de profession, ou mieux Chevaliers d’industrie, Changeurs avides et coquins, Médicastres pédants et sots, prêtres, marins, pécheurs, et tant d’autres ! tous paraissent en scène. Sens compter, les rôles à caractère : le Superstitieux de Ménandre, l’Avare de Plaute[16] (dans l’Aulularia [la marmite]) !

Telles furent les dernières créations de la poésie grecque : elle y manifeste encore son indestructible puissance plastique, mais elle ne descend plus jusque dans les profondeurs du cœur humain : la copie est tout extérieure, et le sentiment moral s’efface au moment même où le poète a pris son plus brillant essor. Chose remarquable, dans tous ces caractères, dans tous ces portraits, la vérité psychologique est remplacée par les déductions et les développements matériels de l’idée type. L’avare y ramassé des rognures d’ongle : il regrette les larmes versées comme une dépense perdue ! Pourtant, qu’on se garde de faire un crime au poète de la légèreté superficielle de sa touche. Si la comédie nouvelle pèche par l’absence de profondeur, par le vide de la pensée poétique ou morale, il en faut reporter le tort au peuple tout entier. La Grèce, la vraie Grèce, en était alors à son dernier soupir : patrie, croyances nationales, vie de famille, toute chose noble et belle dans l’ordre moral ou matériel avait cessé d’être. La poésie, l’histoire, la philosophie gisaient épuisées ; il ne restait plus rien à Athènes que les écoles des rhéteurs, que le marché aux poissons et le lupanar ! Qui pourrait s’étonner dès lors du parti pris par le poète ? Qui oserait reprocher à Ménandre les tableaux fidèles où il retrace les existences sociales qu’il a devant les yeux ? Pouvait-il choisir un autre cadre, s’il est vrai que le poète dramatique a pour mission la peinture de l’homme et de la vie humaine ? Et voyez comme la poésie de ce siècle se relève et s’idéalise, lorsqu’elle parvient un seul moment à oublier les détails terre à terre et les mœurs dégénérées de la société athénienne, sans pour cela rentrer dans l’ornière des imitations de l’ancienne école ? Il nous reste un spécimen unique de la parodie héroïque, l’Amphitryon de Plaute. Un souffla plus pur, plus poétique, ne circule-t-il pas dans ce drame, ruine précieuse entre toutes, parmi les précieux débris du théâtre de ces temps ? L’ironique respect des mortels y fait accueil à des dieux d’humeur accorte: les grandes figures du monde héroïque y contrastent merveilleusement avec la poltronnerie burlesque des esclaves ; et le tonnerre et les éclairs d’un dénouement quasi épique y accompagnent dignement la naissance du fils de Jupiter. Si l’on compare le sans-façon narquois de l’auteur comique, quand il se joue ainsi des anciens mythes, avec la licence habituelle de ses autres drames plus spécialement consacrés à la peinture de la vie des habitants d’Athènes, on l’absoudra facilement de son irrévérence d’ailleurs très poétique. Aux veux de la morale et de l’histoire, on ne saurait voir là un crime à reprocher aux écrivains de la comédie nouvelle : il y aurait injustice à imputer à faute à tel ou tel d’entre eux de ne s’être pas élevé plus haut que son siècle : leur œuvre a subi le contrecoup de la dégénérescence populaire, loin qu’elle l’ait amenée. Que si maintenant l’on veut apprécier à sa juste valeur l’influence de cette comédie sur les mœurs romaines, il faut bien jeter la sonde jusqu’au fond de l’abîme à peine recouvert par les élégances et les délicatesses de la civilisation grecque contemporaine. C’est peu de chose, à mon sens, que ces grossièretés ordurières, évitées par Ménandre, et qui salissent les pages de ses confrères. Je me sens bien autrement choqué par la stérilité navrante de la vie que cette société mène : les seules oasis qui s’y rencontrent, l’amour sensuel et l’ivresse les remplissent ! Je me sens choqué par cet effrayant prosaïsme qui ne s’anime jamais sinon au bruit des hâbleries de quelque fourbe grisé par ses folles conceptions, et menant avec entrain, du moins, des escapades qui sentent la corde. Mais je m’afflige, par-dessus tout de l’immoralité réelle de cette morale prétentieuse dont il n’est pas jusqu’à Ménandre qui n’ait affublé et fardé ses comédies. Le vice y est puni, j’en conviens : la vertu y est récompensée, et aux peccadilles commises une bonne conversion ou un bon mariage y font suite. Dans certaines comédies, telles que les Trois deniers (Trinumus) de Plaute, ou dans quelques drames de Térence, chez tous les personnages, chez les esclaves eux-mêmes, vous trouvez par-ci par-là un grain de vertu. Vous y coudoyez en foule des gens honnêtes s’accommodant, il est vrai, des fourberies ourdies pour eux ; des jeunes filles, ayant de l’honneur, quand elles peuvent : et leurs galants, qui leur tiennent digne compagnie, parés des mêmes avantages ! Tout ce monde vous débite force lieux communs de morale : les sentences artistement tournées s’y comptent par milliers comme les mûres dans les bois. Ce qui n’empêche pas qu’au dénouement, après la réconciliation finale, dans les deux Bacchis [de Plaute] par exemple, on les voie tous ensemble, les fils qui ont escroqué leurs pères, les pères volés par leurs fils, s’en aller tous ensemble, bras dessus bras dessous, dans quelque mauvais lieu où les attend l’orgie[17] ! C’est du Kotzebue tout pur avec son vernis de morale malsaine.

Voilà sur quels fondements et avec quels matériaux la comédie romaine a été construite. Ses conditions esthétiques lui  interdisaient l’originalité ; et tout d’abord, il le faut croire, la police locale lui mit un frein et comprima son essor. Nous connaissons un nombre considérable de pièces latines du VIe siècle de Rome : il n’en est pas une seule parmi elles qui ne s’annonce comme une imitation d’une autre pièce grecque. Son titre n’est complet que quand il énoncé, et le nom du drame, et celui du poète hellène. Dispute-t-on, cela arrive parfois, sur la nouveauté de tel ou tel drame ? sachez que la dispute ne roule jamais que sur une question de priorité de traduction. La scène est toujours placée en pays étranger, c’est même une règle obligatoire ; et le genre tout entier a reçu son nom de comédie à pallium (fabula palliata), parce que le lieu de l’action n’est point à Rome, mais d’ordinaire à Athènes ; et parce que les personnages sont grecs, ou en tout cas ne sont point romains. Dans les détails mêmes, le costume étranger est rigoureusement maintenu, là surtout où le Romain le moins cultivé manifesterait des goûts, des sentiments décidément opposés à ceux de la fable dramatique. Le nom de Rome ne s’y rencontré jamais ; jamais il n’y est fait mention des Romains : si quelque allusion s’adresse à eux on les appelle des étrangers en bon grec (barbari). Cent et cent fois l’or et l’argent monnayé jouant un rôle, la monnaie romaine n’y est jamais nommée. Ce serait se faire une singulière idée de Nœvius, de Plaute, de tous ces hommes d’un si grand et si souple talent, que de croire qu’ils ont agi de libre parti pris. Non ! En se plaçant ainsi, carrément et singulièrement, loin de Rome, leur comédie obéissait, à n’en pas douter, à de tout autres nécessités qu’à des règles d’esthétique. Exposer le tableau des rapports sociaux dans Rome, tels que ceux que déroule la comédie nouvelle à Athènes, c’eût été, aux yeux de la Rome du siècle d’Hannibal, commettre un odieux attentat contre les bonnes mœurs et le bon ordre dans la cité. Et comme alors les jeux de la scène étaient donnés par les édiles et les préteurs, tous dans la dépendance du Sénat ; comme les solennités des fêtes extraordinaires, les jeux funéraires par exemple, étaient astreints à l’autorisation préalable du gouvernement ; comme enfin la police romaine prenant partout ses coudées franches y mettait moins de façons encore au regard des représentations comiques ; on voit de suite pourquoi, même après son admission dans le programme des festivités populaires, la comédie n’a jamais eu licence de placer un Romain sur la scène ; et pourquoi, dans Rome même, elle restait bannie pour ainsi dire à l’étranger.

Plus rigoureuse encore était la prohibition imposée aux auteurs de nommer un personnage vivant avec éloge ou avec blâme, ou de faire insidieusement allusion à quelques-uns des événements du jour. Cherchez dans tout le répertoire de Plaute et des comiques venus après lui, vous n’y trouverez pas un mot, un seul mot ayant pu jamais attirer un procès pour injure ou pour diffamation[18]. A part quelques plaisanteries fort légères, le poète respecte toujours les susceptibilités chatouilleuses de l’orgueil municipal italien : chez lui, jamais d’invectives contre les cités vaincues, si ce n’est quand, par une exception remarquable, il est ouvert libre carrière à sa verve moqueuse contre les malheureux habitants de Capoue et d’Atella ; ou quand encore il se raille à plusieurs reprises des prétentions fastueuses, et du mauvais latin des Prœnestins. Des choses et des événements du présent, Plaute et ses confrères ne disent rien, sauf tel ou tel vœu émis pour les succès dans la guerre[19] ou la prospérité dans la paix. En revanche, à toutes les pages, le poète s’en prend aux usuriers et aux accapareurs en général, aux dissipateurs, aux candidats qui corrompent les élections, aux triomphateurs trop nombreux, aux entrepreneurs de la recette des amendes, aux fermiers des impôts et aux saisies qu’ils pratiquent ; il se récrie contre les hauts prix des marchands d’huile, et une autre fois, la seule, dans le Curculio (le Charançon), comme par ressouvenir des Parabases de la comédie de l’ancienne Athènes, il lance une longue et d’ailleurs peu dangereuse tirade sur la foule qui s’agite dans le Forum. Mais bientôt il s’interrompt dans son accès de patriotisme vertueux et autorisé :

Mais ne suis-je pas fou de m’inquiéter des choses de l’État, quand les magistrats sont là qui s’en occupent ?

En somme, on ne peut rien imaginer de plus anodin, de plus docile que la comédie du VIe siècle, sous le rapport de la politique[20]. Toutefois, le plus ancien des auteurs comiques de Rome dont le nom ait retenti jusqu’à nous, Gnœus Nœvius, avait fait notablement exception à la règle. Non que je prétende qu’il ait écrit des pièces romaines et originales : mais du moins, à en juger par les quelques débris de sa poésie qui se sont conservés, il osa toucher sans cesse aux choses et aux personnes. N’est-ce pas lui qui bafoue un peintre du nom de Théodote ? N’est-ce pas lui qui s’attaque au grand vainqueur de Zama, dans des vers que n’aurait point démentis Aristophane ?

Et cet homme, qui accomplit glorieusement tant de grandes choses, dont les exploits sont vivants et fructifient, cet homme à qui seul portent respect tous les peuples, un jour, son père l’a ramené de chez sa maîtresse à demi vêtu !

Prenait-il son dire à la lettre, quand il s’écriait :

Aujourd’hui, jour de fête de la liberté, je veux librement parler ?

Il dut plus d’une fois s’exposer aux rigueurs de la police ! Quand il adressait à son public de dangereuses questions de la nature de celle-ci :

Comment un si puissant État tombe-t-il sitôt en ruines ? Ne lui fut-il pas aussitôt répondu avec le registre des délits de la police ?

C’est la faute des nouveaux et beaux diseurs, et des jeunes fous !...

Mal en prit à Nœvius de ses diatribes politiques et de ses invectives débitées sur le théâtre. La police romaine ne pouvait ni lui octroyer un tel privilège ni tolérer sa licence. Notre poète fut mis en carcere duro. Il y resta jusqu’à ce que dans d’autres œuvres comiques il eût publiquement expié ses irrévérences et fait amende honorable. Mais bientôt ayant récidivé, il fut exilé, dit-on [Aul. Gell, III, 3]. La leçon était sévère : elle profita à ses successeurs, et l’un d’eux donne clairement à entendre qu’il se soucia fort de ne pas se faire mettre un bâillon à la bouche, comme son confrère Nœvius !

Ainsi se produisit dates l’ordre littéraire un résultat non moins étonnant peut-être que la défaite d’Hannibal sur les champs de bataille. A l’heure où les événements suscitaient au sein du peuple les anxiétés les plus fiévreuses, le théâtre populaire à Rome naît et grandit, sans prendre couleur au contact, des choses politiques.

Pendant ce temps, enfermée clans d’étroites barrières par les exigences des mœurs et par celles de la police locale, la poésie manqua du souffle de vie. Nœvius n’exagérait rien quand il enviait, pour le poète de la Rome puissante et libre, la condition de celui qui vivait sous le sceptre des Séleucides et des Lagides[21]. Le succès des œuvres comiques latines dépendit donc et de la perfection plus ou moins grande de chacun des drames grecs choisis pour modèle, et du génie individuel, de l’imitateur on le comprend, d’ailleurs, avec toute la diversité de leurs talents, les comiques romains n’ont laissé qu’un répertoire assez uniforme dans ses traits les plus généraux : il fallait bien accommoder toutes leurs pièces et à des conditions d’exécution et à un public toujours les mêmes. Dans l’ensemble et dans les détails du drame pourtant, la main du poète se mouvait avec une liberté absolue : la raison en est bien évidente. Les pièces originales avaient été jouées jadis sous les yeux de la société dont elles reproduisaient le tableau : en cela avait consisté leur principal attrait. Mais entre le public athénien et l’auditoire romain actuel, il y avait une distance énorme, et ce dernier n’était assurément plus en état de comprendre le poète grec. Est-ce que les Romains, dans ces peintures de la vie hellénique, se seraient intéressés à toutes ces grâces aimables, à cette humanité parfois sentimentale, à ce vernis gracieux mis sur le vide des choses ? Le monde des esclaves avait même changé : l’esclave romain appartenait au mobilier domestique : celui d’Athènes n’était qu’un serviteur, après tout. Le maître épouse-t-il une femme de condition servile ? Condescend-il à discourir sérieusement, humainement avec son valet ? Le traducteur romain prend grand soin de rappeler au spectateur que le drame se passe à Athènes, où de telles énormités  n’ont rien qui choque[22]. Quand plus tard on se met à écrire des comédies en costume romain [comœdia togata], aussitôt disparaissent les valets roués et sournois, se moquant de leurs maîtres qu’ils mettent en lisières. Un auditoire romain ne les supporterait pas. Les portraits de caractère, les profils pris dans certaines classes sociales, si crus, si grotesques parfois qu’ils fussent, s’accommodaient bien mieux à la scène latine que les esquisses élégantes de la vie quotidienne du beau monde d’Athènes : mais même parmi les premiers, il en était beaucoup, souvent des meilleurs et des plus originaux, tels que la Thaïs, l’Entrepreneuse de mariages [Δημιουργός], la Devineresse [Θεοφορουένη], le Prêtre mendiant [de Cybèle, Μηναγύρτης], et d’autres créations de Ménandre, que le poète latin avait dû négliger, pour s’en tenir de préférence à certains métiers plus généralement connus à Rome, grâce aux importations du luxe de table des Grecs. Pourquoi Plaute se complait-il à mettre en scène l’artiste culinaire et le parasite ? Voilà les personnages qu’il dessine avec amour et qu’il saisit sur le vif ! N’en devons-nous pas conclure que déjà les cuisiniers grecs allaient offrant leurs services en plein marché ? Et Caton, dans ses instructions à son intendant, ne se croyait-il pas obligé d’interdire le parasite ? — Il en était de même du dialogue. Tout ce fin et attique langage de l’original, le traducteur dut presque toujours l’omettre. En face de ces tavernes et de ces lupanars raffinés d’Athènes, le rude habitant de Rome et le paysan de la banlieue n’eussent su où ils en étaient. II me semble voir des citadins d’une petite ville allemande transplantés tout à coup au milieu des mystères de l’ancien Palais-Royal ? Ils n’auraient rien compris aux raffinements savants de la cuisine grecque ! Que si, dans les imitations des comiques latins, nous assistons à de fréquents pique-niques ; c’est le rôti de porc, le ragoût usuel et grossier des Romains qui l’emporte toujours sur les pâtisseries variées, sur les sauces, les poissons et les plats recherchés de l’Attique ! Enfin, les énigmes, les chansons à boire, qui jouent chez les Grecs un si grand rôle à côté des tirades de rhéteurs et de philosophes, tout cela a disparu ou peu s’en faut : çà et là, seulement, vous en rencontrez encore quelque vestige.

Obligés, ainsi, à cause de leur public, à bouleverser toute l’économie des pièces originales, les comiques romains étaient inévitablement conduits à faire entrer dans leur fable toutes sortes d’incidents  amalgamés pêle-mêle, et n’ayant rien de commun avec l’art de la composition dramatique. Il leur fallut rejeter fréquemment des rôles tout entiers, les remplacer par d’autres choisis dans le répertoire du même maître ou d’un autre poète, ce qui, je l’avoue, ne leur réussit pas aussi mal qu’on le pourrait croire. Il est vrai de dire que chez le modèle grec, la charpente des pièces était ramenée à des règles purement matérielles, et que les personnages et les mobiles de l’action ne variaient guère. Les poètes, du moins les plus anciens, se permettaient aussi les plus étranges licences. Prenez le Stichus de Plaute, joué en 554 [200 av. J.-C.], et d’ailleurs excellent, vous y voyez deux jeunes femmes que leurs pères s’évertuent à faire divorcer d’avec leurs maris restés absents depuis trop longtemps. Elles se conduisent en louables Pénélopes, jusqu’à ce qu’un beau matin les maris reviennent enrichis par le commerce : alors tout s’arrange pour le mieux, au moyen d’une jolie esclave donnée en cadeau au beau-père ! Dans la Casina, qui eut un succès de vogue, on ne voit pas la jeune fiancée qui donne son nom à la pièce, et dont le sort fait le nœud de l’action : pour tout dénouement, il est dit dans l’Épilogue[23] que le reste se passe à l’intérieur du logis. D’autres fois, le fil de l’intrigue est brusquement brisé ; ailleurs le poète l’abandonne sans plus s’en soucier à l’avenir, toutes choses qui témoignent d’un art hâtif, incomplet. Remarquons pourtant qu’il y a là bien moins inhabileté de main chez l’arrangeur de la pièce, qu’indifférence absolue du public de Rome pour les lois esthétiques : mais un jour vint où le goût s’étant épuré, force fut bien à Plaute et aux autres comiques de donner à l’intrigue un soin plus attentif : les Captifs, le Pseudolus, les deux Bacchis, par exemple, sont excellemment agencés, et Cœcilius, l’un des héritiers de Plaute, se fit un nom particulièrement célèbre par la composition bien ordonnée et savante de son drame.

Dans l’exécution de détail, le poète avait d’une part à mettre les choses sous les yeux mêmes, et le plus près possible, de son public romain : d’un autre côté, la loi de police l’astreignait à placer sa scène à l’étranger. De là, les plus singuliers contrastes ! Au milieu de ce monde tout grec, quoi de plus étrange que d’entendre appeler par leurs noms les divinités romaines, que d’entendre parler la langue appartenant au droit sacré, aux institutions militaires ou judiciaires de Rome ? Les édiles, les triumvirs y coudoient les agoranomes et les démarques ! Le drame se passe en Étolie ou à Épidaure : mais voilà que les spectateurs sont sans plus de façon ramenés au Vélabre ou au Capitole. C’est de la barbarie assurément qu’un tel mélange, que toutes ces dénominations de localités latines foisonnant en pleine Grèce. Pourtant, je l’avoue, ces impossibilités amusent jusque dans leur naïveté. Mais ce que je ne puis tolérer, c’est l’élégance de l’original étouffée sous l’enveloppe grossière de la traduction latine. L’auditoire, il est vrai, n’avait lui-même rien d’attique, et le poète romain a cru tout le premier à là nécessité de ce travestissement. Quelquefois aussi, les nouveaux comiques d’Athènes, par le cynisme de leurs conceptions, ne laissaient plus rien à faire au copiste futur. Il est telle comédie de Plaute, l’Asinaire, par exemple, dont la trivialité et la platitude inouïes ne sont assurément pas du fait seul de l’imitateur. Au résumé, la comédie romaine est grossière avec préméditation, soit que le poète y ait ajouté de son cru, soit, tout au moins, que sa compilation affecte de reproduire les excès de l’original. Les coups de bâton pleuvent sans fin ni trêve : les coups de fouet y menacent comme grêle le dos des esclaves, et rappellent à ne pas s’y tromper la discipline de la maison de Caton : de même, les tirades et les invectives continuelles contre les femmes remettent en mémoire les colères du vieux censeur contre le beau sexe. Enfin, quand le comique romain veut inventer, quand il veut jeter le sel de sa plaisanterie sur les élégances du dialogue athénien, il tombe souvent dans la niaiserie vide et dans la brutalité la plus incroyable du langage[24]. — En revanche, on ne saurait trop louer le souple et sonore vers comique des Latins. Ce vers fait honneur aux poètes de l’époque. Si le trimètre iambique, qui domine chez les Grecs , et s’adapte admirablement à l’allure du dialogue tempéré, a été constamment remplacé chez les imitateurs romains par le tétramètre iambique ou trochaïque, il faut se garder à ce sujet de les accuser d’impéritie : au besoin, ils maniaient fort bien aussi le trimètre ; mais s’accommodant de préférence au goût moins exercé de leur public, ils flattaient son oreille avec les harmonies plus remplies du grand vers, alors même qu’il n’y avait pas convenance parfaite à s’en servir.

Enfin la mise en scène atteste l’indifférence profonde et de l’impresario et de l’auditoire pour les règles esthétiques du drame. Les vastes dimensions du théâtre, chez les anciens, la représentation donnée en plein jour, ne laissaient pas de prise aux finesses du geste : des hommes y jouaient les rôles de femmes : il fallait communiquer à la voix un plus ample volume, toutes conditions scéniques et acoustiques exigeant l’emploi du masque sonore. Les Romains adoptèrent les mêmes pratiques : quand la pièce était jouée par des amateurs, ceux-ci ne se montraient jamais que masqués. Il n’en fut point ainsi pour les représentations des comédies traduites ; les acteurs ne reçurent pas le masque obligé et artistique de la Grèce : par suite, et sans compter les autres inconvénients non moins sérieux, il leur fallut, dans les conditions acoustiques très défectueuses de la scène latine[25], forcer la voix au delà des limites convenables. Livius Andronicus, le premier, lorsqu’il se rencontrait un passage à chanter, eut recours à un détestable, mais inévitable expédient. Il plaça le chanteur hors de la scène, et pendant que celui-ci remplissait sa tâche, l’acteur chargé du rôle l’accompagnait de son jeu muet. — Quant aux décorations et aux machines, les entrepreneurs de la fête auraient assez mal trouvé leur compte à déployer une magnificence coûteuse. A Athènes, le théâtre représentait d’ordinaire une rue de ville, avec des maisons pour fond : les décorations ne changeaient pas. Toutefois, au milieu d’autres appareils dont je ne parle pas, se mouvait un mécanisme spécial destiné à faire avancer sur la scène une autre scène plus petite, figurant l’intérieur d’une habitation. — A Rome, on ne voyait rien de tout cela : il y aurait injustice dès lors à reprocher aux comiques d’avoir mis en pleine rue l’action tout entière, et même jusqu’au lit de la femme en couches.

Tels étaient les principaux caractères de la comédie romaine au VIe siècle. L’importation du drame grec à Rome, les conditions suivant lesquelles elle eut lieu nous ont valu, après tout, sur les deux civilisations voisines, des tableaux d’un inestimable prix, à ne les envisager qu’au point de vue de l’histoire. Mais comme l’art et les mœurs chez le modèle se trouvaient alors à un médiocre niveau, chez le copiste ils descendirent plus bas encore. Toute cette cohue mendiante, que les arrangeurs romains ne laissèrent en scène que sous bénéfice d’inventaire, semble hors de sa route, et comme perdue sur le théâtre latin : plus de caractères finement touchés : la comédie elle-même n’a plus pied sur le terrain du réel les personnes et les situations s’y mêlent arbitrairement et sans raison comme les cartes que bat le joueur. L’original montrait la vie au vrai : la copie n’en montre plus que la charge. Et comment faire mieux avec une direction théâtrale, qui, ayant annoncé des jeux à la grecque, flûtistes, chœurs dansants, tragédiens et athlètes, ne craindra pas pour clore son programme de le changer en une mêlée de coups ? Comment mieux faire avec ce public grossier, qui, selon le mot des poètes des temps postérieurs, quittera le théâtre en masse, dès qu’il verra poindre ailleurs un pugiliste, un danseur de corde, ou un lutteur ? Et puis, qu’on n’oublie pas l’humble condition de ces anciens comiques de Rome. Pauvres esclaves ou artisans qu’ils étaient, eussent-ils eu le goût meilleur, et un meilleur coup d’œil, encore leur fallait-il lutter contre la rudesse frivole de leurs auditeurs ? Tout ce qu’ils pouvaient faire en deçà du miracle, ils l’ont fait. Ils ont compté dans leur bande un certain nombre de génies vifs et pleins de sève, qui, recevant leurs sujets tout faits des mains de l’étranger, les ont su ramener, tout au moins, dans le cadre de la poétique nationale, et illuminant les voies frayées avant eux, ont ainsi mis au jour des créations réjouissantes et d’une incontestable importance.

A leur tête est Gnœus Nœvius, le premier qui dans Rome ait mérité le nom de poète. Autant qu’il est possible d’asseoir un jugement sur son compte, d’après les opinions des anciens eux-mêmes et sur le vu des trop minces fragments qui nous en restent, il a été l’un des plus remarquables et des plus considérables auteurs de toute la littérature latine. Contemporain de L. Andronicus, mais plus jeune que lui, il marquait déjà au début des guerres d’Hannibal : il parait n’avoir fini d’écrire qu’après ces mêmes guerres closes. — Il se rattache en général à la filiation de l’esclave Tarentin, et comme il arrive d’ordinaire là où la littérature est importée toute faite, il suit son maître dans tous les sentiers où celui-ci s’engageait. A la même heure qu’Andronicus, il écrit des épopées, des tragédies, des comédies, lui prenant jusqu’au système de sa versification. Il y a cependant un abîme entre les deux poètes, comme entre leurs poésies. Nœvius n’est ni un affranchi, ni un pédant d’école, ni un acteur dramatique : il est citoyen, non des plus considérables, sans reproche toutefois, d’une des cités latines de la Campanie ; il a combattu en soldat durant la première guerre punique[26]. Comparée à celle de Livius, la diction de Nœvius peut passer pour un modèle de clarté facile, de souplesse libre et sans affectation ; il a horreur du pathos et de l’enflure, et les évite même dans la tragédie : malgré de fréquents hiatus, et en dépit de maintes licences abandonnées plus tard, son vers coule aisé et noble tout à la fois[27]. La poésie rude et fruste de Livius me rappelle sous certains rapports les vers [allemands] de l’école de Gottsched[28] ; elle ne sort pas de l’âme, obéit à des impulsions tout extérieures, et porte des lisières grecques. Mais Nœvius, émancipant la muse latine, alla frapper, de sa baguette magique aux seules et vraies sources d’où pouvait jaillir la poésie italienne populaire, l’histoire nationale et la comédie. Son épopée n’est plus seulement un livre où épellent les enfants qui vont à l’école ; elle s’adresse au public qui lit et qui écoute. Le drame, avant lui, comme le costume, comme les autres accessoires scéniques, n’était que l’affaire de l’acteur, ou que travail d’artisan. Par lui, il devient la chose principale ; et désormais l’acteur est au service dis poète. Ses créations sont frappées au cachet populaire. Le drame national, l’épopée nationale, voilà l’ouvré qu’il veut sérieusement entreprendre (de son épopée nous reparlerons plus bas) ! Quant à ses comédies qui furent peut-être ses productions les mieux réussies, et les mieux adaptées à la vraie nature de son talent, elles ont subi, nous l’avons dit déjà, la loi des influences étrangères : le poète s’est vu forcément renfermé dans le cadre des Grecs. Il n’en a pas moins laissé loin derrière lui, et ses successeurs, et  probablement même ses bien ternes modèles, dans ses gaies et libres peintures et dans ses esquisses toutes vivantes de la vie contemporaine, entrant ainsi, et poussant assez loin dans la voie comique d’Aristophane. Il avait conscience de ses mérites, et dans l’épitaphe qu’il écrivit pour lui-même, il ne craint pas de dire ce qu’il a fait pour son pays.

S’il était permis aux immortels de pleurer les mortels, les divines Camènes pleureraient Nœvius le poète : car, du jour où il est descendu sous les voûtes de l’Orcus, les Romains ont désappris le parler de la langue latine[29].

Une telle fierté n’était point malséante chez l’homme qui s’était conduit en brave dans les guerres contre Hamilcar et Hannibal, qui les avait vus tomber vaincus : elle convenait au poète qui, dans ce siècle profondément agité, dans ces jours consacrés aux délirantes allégresses de la victoire, avait trouvé la juste note et la véritable expression du sentiment populaire. Nous avons dit ailleurs quelles affaires il se fit avec les triumvirs, et comment, exilé de Rome pour la liberté de son langage, il alla finir ses jours à Utique. Là, comme d’ordinaire à Rome, l’individu fut sacrifié au bien public ; et le beau dut le céder à l’utile.

Nœvius eut pour contemporain Titus Maccius Plautus, plus jeune que lui (500-570 [204-180 av. J.-C.]). De beaucoup son inférieur dans l’ordre des conditions sociales, Plaute se fit aussi une idée bien moins haute de la mission du poète. Il était né à Sassina, petite ville jadis ombrienne, mais peut-être déjà latinisée. Il exerça à Rome le métier d’acteur, y gagna de l’argent ; perdit sa fortune dans des spéculations commerciales malheureuses : puis, devenu poète de théâtre et arrangeur de comédies grecques, il se consacra exclusivement à ce genre littéraire, sans d’ailleurs prétendre, à ce qu’il semble, à des conceptions plus originales. Les artisans en comédie étaient alors nombreux ; mais leurs noms, à presque tous, ont disparu de l’histoire. En général, ils ne publiaient pas leurs pièces[30], et ce qui reste de leur répertoire a été transmis à la postérité sous le nom du plus populaire d’entre eux, de Plaute. Les littérateurs du siècle suivant ont compté jusqu’à cent trente pièces plautiniennes, pour la plupart ou tout à fait étrangères à notre auteur, ou qui n’ont été que revues et retouchées par lui. Les principales nous sont parvenues. Ce n’en est pas moins chose fort difficile que de porter un jugement motivé sur ses mérites et son génie : souvent même on tenterait l’impossible à vouloir le faire, puisque nous ne possédons pas les drames originaux. Des arrangements faits sans choix, et s’attaquant aux mauvaises pièces aussi bien qu’aux bonnes ; les arrangeurs, esclaves de la police et du public avant tout ; nulle préoccupation d’art chez l’auteur ou chez l’auditeur, pour plaire à celui-ci, la bouffonnerie et la trivialité remplaçant la grâce de l’original, voila les caractères généraux de toutes ces pièces sorties de la même fabrique de traduction ; leurs défauts sont partout les mêmes, et ne sauraient être reprochés à tel ou tel des écrivains (scriptores). Mais ce qu’il faut louer chez Plaute au moins, c’est la langue qu’il manie en maître, c’est le rythme qu’il varie, c’est l’habileté rare des situations heureusement posées et conduites au profit de l’effet scénique ; c’est le dialogue presque toujours aisé, d’un tour excellent souvent ; enfin, et par-dessus tout, c’est sa gaieté verte et pleine de sève, s’épanchant en heureuses saillies, n’épuisant jamais son vocabulaire d’invectives plaisantes, de mots composés les plus divertissants, arrivant à l’effet comique, irrésistible, par les tableaux d’une mimique heureuse, par les situations et les jeux de scène jetés à propos dans son drame ! A tous ces mérites, on reconnaît la main de l’homme qui a longtemps vécu sur le théâtre. Non que j’hésite à reconnaître qu’il faille reporter aux comédies originales bien des détails réussis que l’arrangeur n’a eu qu’à transférer dans l’œuvre nouvelle, plutôt qu’il ne les a inventés lui-même. On ne sera que juste et bienveillant tout ensemble, en disant que ce qui lui appartient dans ces comédies est d’assez médiocre valeur ; et pourtant c’est par là qu’il a conquis sa popularité. Il fut le poète dramatique national ; il garda toujours la première et la meilleure place sur le théâtre latin ; et après la chute de Rome et, du monde romain les comiques du monde moderne revinrent à lui plus d’une fois[31].

Moins que pour Plaute encore nous serions en mesure de juger par nous-mêmes du génie de Statius Cœcilius, le troisième et dernier comique de l’époque (nous disons le dernier : car Ennius, qui écrivit aussi des comédie, n’y obtint aucun succès). Cœcilius, comme son illustre confrère, était d’humble condition et par son origine et par son métier. Né dans la Gaule transpadane, dans la région de Mediolanum, il fut amené à Rome avec les prisonniers faits chez les Insubres, et il y vécut, esclave d’abord, plus tard affranchi, du produit de ses pièces tirées du théâtre grec ; il y demeura jusqu’à sa mort, qui paraît avoir été précoce (586 [168 av. J.-C.]). Il n’écrivit point purement, ce qui s’explique par son origine ; en revanche, il se fit remarquer, on l’a vu déjà, par l’habile et forte composition de son drame. Il ne trouva d’ailleurs qu’assez mince faveur auprès du public, et la postérité elle-même le délaissa pour Plaute et Térence. D’où vient donc que les critiques des temps vraiment littéraires, que les critiques des siècles de Varron et d’Auguste, le placent au premier rang parmi les arrangeurs de pièces grecques ? Serait-il vrai qu’aux yeux de la médiocrité qui juge, le poète décemment médiocre l’emporte sur le génie qui excelle par un seul côté ? Vraisemblablement les critiques de Rome ont pris Cœcilius en faveur parce qu’il fut plus régulier que Plaute ; et plus vigoureux que Térence. Pourtant tout porte à croire qu’il resta bien au-dessous de Térence et de Plaute.

On trouvera sévères peut-être les jugements de l’histoire littéraire envers les comiques latins. Que si tout en tenant compte à quelques-uns du talent souvent estimable qui brille dans leur répertoire de traductions dramatiques, elle se voit en même temps forcée de leur refuser la palme du génie artistique ou de nier qu’ils aient ressenti les pures aspirations de l’art, elle prononcera une sentence plus rigoureuse encore, lorsqu’elle mesurera leur influence sur la marche des mœurs. La comédie grecque qu’ils copient, pratique la doctrine de l’indifférence en matière de morale : jamais elle ne s’élève au-dessus du niveau de la corruption publique. La comédie romaine naît et grandit, au contraire, dans un siècle flottant encore entre l’austérité antique et la dégénérescence qui commence ; elle devient aussitôt l’école officielle de l’hellénisme et du vice ! Immorale partout, dans le cynisme de son langage comme dans ses accès de sentimentalité lascive, usurpant à faux le nom de l’amour, et prostituant ainsi les corps et les âmes ; affecte-t-elle la générosité des idées, elle va à rebours aussitôt du vrai et du naturel ! Puis, glorifiant et mettant en scène la vie des tavernes, mêlant ensemble les grossièretés rustiques du Latium et les raffinements d’une civilisation étrangère, elle prêche à l’assistance la dépravation grecque entée sur la démoralisation croissante de Rome ! Plus d’un pressentait ce résultat. En veut-on la preuve ! qu’on lise ces quelques vers de l’Épilogue des Captifs (Plaute).

Spectateurs, cette pièce est écrite selon la loi des chastes mœurs ! Vous n’y avez vu ni amours, ni caresses, ni supposition d’enfant, ni argent escroqué, ni jeune galant affranchissant une courtisane à l’insu de son père. Elles sont rares chez les poètes, les comédies comme celle-ci, où les bons apprennent à être meilleurs. Si donc elle vous plaît, si nous avons pu plaire, et ne pas encourir votre mécontentement, faites ce signe !... (l’acteur applaudit). Vous qui voulez que la vertu ait sa récompense, donnez vos applaudissements !

On peut voir par là quelle était la pensée du parti des mœurs au sujet de la comédie grecque. Ajoutons que dans ce drame honnête des Captifs, cette avis rara[32] tant vantée par le poète, la morale n’est bonne qu’à tromper et séduire plus sûrement l’innocence. Qui peut douter que de tels enseignements n’aient rapidement avancé et mûri la corruption ? Un jour Alexandre de Macédoine, entendant lire une comédie de l’école nouvelle, n’y trouva que dégoût, et le poète, de s’excuser, disant que la faute n’en était point à lui, mais au roi ; et que pour se plaire à son théâtre il fallait mener la vie de tavernes et de tripots, donner et recevoir des coups tous les jours à propos de quelque fille ! — Cet homme connaissait son métier ; et si nous voyons les Romains prendre plaisir peu à peu, au spectacle des comédies grecques, nous savons aussi ce qu’il leur en coûtera. A mon sens, le tort du gouvernement n’est point tant de n’avoir presque rien fait en faveur de cette poésie dramatique, que de l’avoir seulement tolérée. Le vice se propage sans qu’il soit besoin de chaires publiques, je le veux : encore n’est-ce pas là une raison pour le laisser monter en chaire. Mais, dit-on, cette comédie à l’instar des Grecs n’osait pas mettre le pied au milieu des institutions de Rome ; elle ne touchait pas à la personne des Romains ! Excuse mauvaise ; pur artifice de langage ! Elle eût été moins dangereuse, je le crois, s’il lui avait été ouvert plus libre carrière ; si la mission de l’artiste s’anoblissant, il avait pu créer une poésie originale et vraiment romaine. La poésie aussi a une puissante force morale ; elle sait guérir les profondes blessures qu’elle inflige ! Donc, le gouvernement fit trop ou trop peu : les demi-mesures de sa politique intérieure, et le cagotisme immoral de sa police ont assurément contribué à précipiter encore la marche effrayante de la corruption romaine.

Pendant que dans la métropole le poète comique, sous le coup des prohibitions officielles, ne peut mettre sur la scène, soit les événements intéressant la patrie, soit ses concitoyens eux-mêmes, il gagne sa cause ailleurs, et la comédie nationale des peuples latins, laissée à sa liberté entière, trouve jour à se produire. En effet, à l’époque où nous sommes, les Latins ne sont point encore fondus dans la cité romaine ; et le dramaturge, maître de porter sa fable à Athènes et à Massalie, la peut aussi placer dans l’une des villes jouissant du droit de Latinité ; telle est l’origine de la comédie latine originale (fabula togata)[33] : Titinius, le premier poète qui l’ait écrite florissait vraisemblablement vers la fin de la période des guerres puniques[34]. La Togata, elle aussi, va puiser dans la pièce à intrigue de l’école nouvelle athénienne : mais au lieu de ne faire que traduire, elle imite librement. Son théâtre est en Italie : ses personnages portent le vêtement national, la toge. On y assiste au tableau de la vie sociale des Latins dans sa naïveté, avec le mouvement qui lui est propre. L’action se place en plein milieu des mœurs bourgeoises des villes moyennes latines, ainsi que l’indiquent assez les titres même des pièces : la Joueuse de harpe, ou la Jeune fille de Ferentinum (Psaltria, ou Ferentinatis), la Joueuse de flûte (Tibicina), la Femme juriste (Jurisperita), les Foulons (Fullones), et ainsi des autres. Nous y voyons, par exemple, un petit citoyen latin commandant sa chaussure sur le modèle des sandales des rois d’Albe. Chose remarquable : déjà les rôles de femmes y sont plus nombreux que les rôles d’hommes[35]. Le poète, dans l’accès de sa liberté nationale, y célèbre les temps glorieux des guerres de Pyrrhus : il tient en médiocre estime ses voisins de latinité nouvelle ;

Qui parlent osque et volsque, ne sachant dire mot en latin !

La Togata du reste se joue à Rome aussi bien que la comédie purement grecque : mais elle a pu et du s’inspirer aussi de cet esprit d’opposition provinciale, dont Caton, dès ces temps, et dont Varron, plus tard, se feront les organes. De même que chez les Allemands, où la comédie était fille de la comédie française, absolument comme celle de Rome était fille, de la musé d’Athènes, on a vu l’accorte Lisette, faire place à Francisca, la chambrière, de même à Rome, le théâtre comique national s’éleva à côté du théâtre hellénique ; et sans pousser aussi loin l’essor poétique qu’en Allemagne, il ne laissa pas de suivre une voie semblable et de rencontrer peut-être des succès pareils.

La tragédie grecque fut importée à Rome à la même époque que le drame comique. Elle avait une valeur plus grande, et ses conditions d’avenir étaient meilleures et plus faciles. Chez les Grecs elle avait pour fondement les poèmes d’Homère, également familiers aux Romains, dont les légendes nationales y allaient de même plonger leurs racines. Il fallait bien moins de temps à un étranger pour se naturaliser, en quelque sorte, dans ce monde idéal des mythes héroïques, qu’au milieu des bruits de l’Agora d’Athènes. Et cependant, la tragédie, elle aussi, quoique d’une façon moins tranchée, moins générale, a revêtu le costume grec et s’est dénationalisée. A cette époque le théâtre tragique des Hellènes appartenait tout entier à Euripide (274-348 [480-406 av. J.-C.]). De là, par suite, l’influence décisive du grand poète sur le théâtre des Romains. Nous sortirions de notre sujet si nous voulions tenter l’étude complète de ce personnage remarquable, dont l’autorité parmi ses contemporains et durant les siècles qui suivirent, fut chose plus étonnante encore que le génie. Mais comme il a donné après lui son mouvement moral et sa forme particulière au drame tragique de la Grèce ; comme il est aussi le père de la tragédie gréco-romaine, j’estime qu’il m’est indispensable d’esquisser en peu de mots les caractères fondamentaux de son système dramatique. Euripide appartient à la cohorte des poètes envisageant pour leur art les plus hautes et les plus nobles destinées, mais qui, une fois en marche, avec le sentiment parfait de leur idéal, se voient trahis par leurs forces et restent en deçà du but.

Le mot vrai, le mot profond de la tragédie, celui qui la résume moralement et poétiquement, c’est que pour l’homme agir et souffrir sont tout un. Telle fut la maxime du drame tragique chez les anciens : il met en scène l’homme agissant et souffrant, mais sans l’individualiser jamais. La grandeur d’Eschyle ne saurait être surpassée, quand il nous fait voir l’homme aux prises avec le destin, et le secret de cette grandeur réside précisément dans sa peinture, vue de haut et d’ensemble. Les puissances luttant entre elles y sont esquissées à grands traits : ce qu’il y a de l’homme et de l’individu dans Prométhée, dans Agamemnon, disparaît dans une sorte de nimbe poétique. Sophocle se rapproche davantage de nous : il retrace déjà en larges traits quelques-unes des conditions sociales ; il peint le roi, le vieillard, la sœur : mais le microcosme humain observé sous toutes ses faces, voilà ce qui échappe à ses héroïques pinceaux. Déjà il atteint à un beau résultat ; il n’atteint pas au résultat le plus parfait. Montrer l’homme tout entier, savoir fondre en un ensemble idéal toutes ces figures, achevées chacune en soi et pourtant distinctes, c’eût été là, un merveilleux progrès ! Et sous ce rapport, il faut bien, l’avouer, les génies d’Eschyle et de Sophocle sont restés en deçà de Shakespeare ! Vient à son tour Euripide qui, lui, entreprend de peindre l’homme tel qu’il est. Évolution toute logique, historique même si l’on peut dire, mais où la poésie n’a plus rien à gagner.

En effet, Euripide renverse l’antique tragédie, mais il ne lui est pas encore donné de créer la tragédie moderne ; et il s’arrête à moitié chemin, dans toutes les voies où il s’engage. Le masque, cet organe qui ne laisse rien passer des mouvements et de la vie de l’âme, et qui traduit le jeu mobile de la sensibilité par la rigidité d’une expression toute générale ; le masque, était une nécessité pourtant dans la tragédie à grands types des anciens. Par la même raison il ne pouvait s’accorder avec le drame à caractères : Euripide néanmoins le conserva. Avec le sentiment merveilleux et profond de la situation, la tragédie, ne pouvant se donner pleine et libre carrière, s’était gardée d’entrer dans le vif de l’élément dramatique et de le reproduire : elle l’avait comme enveloppé sous le costume épique des dieux et des héros d’un monde surhumain, et sous les cantates lyriques de ses chœurs. On le sent, quand on étudie Euripide, il voulut briser toutes ces entraves ; il se transporta avec ses sujets de drame dans les temps déjà à demi historiques ; et son chœur recula au second plan de l’intérêt scénique, tellement que, plus tard, on l’omit souvent en exécutant ses pièces, non d’ailleurs sans de graves inconvénients.

Quoi qu’il en soit, il garde, je le répète, son chœur devenu presque inutile, et il n’ose pas encore amener ses personnages jusque sur le terrain du réel. Expression complète et vraie de son siècle, il est en plein dans le grand courant historique et philosophique du jour ; mais en même temps il puise à des sources déjà troublées ! Ne faut-il pas à la haute poésie les ondes pures et sans mélange de la tradition nationale ? La crainte pieuse des dieux jette comme un reflet du ciel sur le drame des vieux tragiques : sous les horizons étroits et fermés de l’ancienne Hellade, les auditeurs se sentaient pénétrés par un charme adoucissant. Dans le monde d’Euripide au contraire, il ne se fait plus que la terne lueur de la méditation morale : au lieu des dieux, vous êtes en face de conceptions abstraites ; par-ci par-là seulement les rares éclairs des passions traversent les nuages grisâtres du ciel. La vieille et intime croyance au destin a disparu du fond des âmes : le destin n’est plus qu’un despote tyrannisant les corps, et dont les victimes traînent leurs chaînes en grinçant des dents ! L’absence de foi, ou mieux, la foi au désespoir, rencontre dans la bouche du poète des accents d’une puissance démoniaque. On le conçoit, du reste, Euripide n’arrive plus à cette hauteur des conceptions plastiques, où l’artiste emporté par sa création se perd en elle ; où l’effet poétique triomphe et éclate dans l’œuvre tout entière. De là son insouciance marquée pour la composition même de ses fables tragiques : souvent il les esquisse à la hâte ; il ne ramène ni l’action ni le personnage à un centre puissant : c’est Euripide encore qui invente, à proprement parler, le prologue familier où se construit le nœud de l’intrigue et l’apparition commode, pour la dénouer à la fin, du Deus ex machina, ou de tel autre procédé pareillement grossier.

En revanche, il est merveilleux dans les détails, et sait faire oublier l’irréparable défaut du manque d’ensemble par l’infinie multiplicité des effets. Là, il est vraiment un maître, quoique entaché souvent de sentimentalité sensuelle et recherchant de préférence lés assaisonnements de haut goût, quoique relevant l’amour par le meurtre et l’inceste, et aiguillonnant ainsi la sensibilité purement physique du spectateur ! Certes rien de plus beau dans leur genre que la peinture de Polyxène et de sa mort volontaire, que celle de Phèdre consumée par la flamme de son amour clandestin ; et par-dessus tout, que le tableau splendide de ces Bacchantes soulevées par un mystérieux délire ! Pourtant la pureté artistique et morale leur font défaut, et Aristophane est dans le vrai quand il reproche au grand tragique de ne pas savoir mettre une Pénélope sur la scène ! Quoi de plus déplaisant que ses héros, quand encore, et par trop souvent, ils ne provoquent pas le sourire ? Citerons-nous son triste Ménélas, dans l’Hélène ; son Andromaque, son Électre, qui n’est qu’une pauvre paysanne, son Télèphe, ce marchand infirme et ruiné ? Mais dès que sa fable quittant les régions héroïques se rapproche davantage du terre à terre de la vie commune, dès qu’elle descend des hauteurs tragiques pour se placer au sein de la famille et entrer presque dans le domaine de la comédie sentimentale, les effets les plus heureux se multiplient sous sa plume. Rappellerai-je ici l’Iphigénie en Aulide, l’Ion, et cette Alceste, la création la mieux réussie peut-être de son nombreux répertoire ? Ailleurs, mais avec moins de succès, Euripide s’attaque à l’intelligence de son auditoire, et veut le prendre par l’intérêt de l’action. De là les complications, et les jeux de scène ! Tandis que l’ancienne tragédie agit sur le cœur, c’est plutôt à la curiosité du spectateur que le drame nouveau s’adresse ; de là encore un dialogue raisonneur, affiné en pointes, et parfois insupportable à tous autres auditeurs qu’aux subtiles citoyens d’Athènes : de là ces sentences disposées comme les fleurs dans les plates-bandes d’un jardin ; de là enfin tout cet appareil psychologique, qui n’a rien de commun avec les sensations sortant immédiatement du sujet, et demande ses effets à l’observation et à la logique générales. Dans la Médée, le poète a la prétention de copier au plus près la vie humaine : aussi l’héroïne n’oubliera-t-elle pas de prendre de l’argent avant de se mettre en route ! Du combat terrible qui doit se livrer dans son âme entre l’amour maternel et la jalousie, le lecteur impartial ne verra rien ou presque rien chez Euripide. Enfin et toujours il substitue des opinions, des tendances, à la mise en scène purement poétique. Non qu’il aille jusqu’à l’allusion directe aux affaires du jour : mais en agitant les questions sociales plutôt encore que les questions politiques, au fond, et par voie de conséquence, il entre en contact avec le radicalisme politique et philosophique de son siècle ; il se constitue le premier et l’éloquent apôtre des doctrines humanitaires et cosmopolites, cet irrésistible dissolvant de la vieille nationalité athénienne ! Voilà le vrai, le sérieux motif de l’opposition que firent au poète irréligieux et anti-patriote bon nombre de ses contemporains : voilà le secret de l’étonnant enthousiasme qu’il a excité chez la génération nouvelle et chez l’étranger. On ne vit plus en lui que le poète de la tendresse et de l’amour, que le poète aux maximes et aux tendances progressistes, que le propagateur des idées de philosophie et d’humanité. De fait, et par Euripide, la tragédie grecque ayant dépassé son propre niveau, retomba brisée sur elle-même ; mais cette catastrophe ne fit qu’accroître encore le succès du poète ; la nation voulut se dépasser à son tour, et à soit tour elle se perdit. En vain Aristophane, ce rude critique, avait pour lui et les bonnes mœurs et la vraie poésie : dans le champ de l’histoire, les œuvres de l’imagination n’agissent pas seulement selon la mesure exacte de leur valeur esthétique, leur influence croît par cela même qu’elles ont pressenti l’esprit du temps ! En cela, nul poète n’a été doué à l’égal d’Euripide ! Aussi, voyez son succès ! Alexandre en fait sa lecture assidue. Aristote modèle sur son drame les règles de sa poétique tragique : la jeune poésie et la jeune école des arts plastiques à Athènes s’inspirent de sa méthode ! La comédie nouvelle ne fait autre chose que de le transporter tout entier dans son théâtre ; les peintres qui ornent les vases de la dernière époque ne vont plus chercher des sujets dans les vieilles épopées ; ils les empruntent aux fables d’Euripide ! Enfin, et à mesure que la Grèce s’abandonne aux idées de l’hellénisme nouveau, la gloire et l’influence du poète vont grandissant partout : chez l’étranger, en Égypte ou à Rome médiatement ou immédiatement il donne le ton à la Grécité.

C’est en effet la Grèce d’Euripide qui est importée chez les Romains par les voies les plus diverses ; elle s’y impose et s’y acclimate encore plus vite à l’aide des contacts directs que sous la forme des traductions. La scène tragique s’est installée à Rome en même temps que la scène comique. Mais les frais matériels chez la première dépassant de beaucoup les dépenses de la seconde, les Romains y regardèrent de près, surtout durant la guerre contre Hannibal, et d’ailleurs, les dispositions du public ne lui ouvraient pas une aussi brillante carrière. Les comédies plautiniennes ne font que de rares allusions aux drames trafiques, et ces allusions même peuvent ne se référer qu’aux originaux. L’unique poète tragique de ce temps qui ait eu des succès, est le contemporain de Nœvius et de Plaute Quintus Ennius, plus jeune qu’eux, il vécut de 515 à 585 [239 à 169 av. J.-C.]. Les comiques, ses confrères, le parodièrent de son vivant. Mais ses drames se jouèrent et se déclamèrent jusque sous les empereurs.

Nous sommes infiniment moins bien renseignés sur le répertoire tragique que sur celui de la comédie romain. En somme, on peut affirmer qu’il subit les mêmes lois. Il se compose en grande partie de traductions de pièces grecques. Les sujets sont de préférence puisés dans les aventures du siège de Troie, ou dans les légendes qui s’y rattachent. La raison en est manifeste. Tout ce cycle mythique était devenu familier aux Romains grâce aux leçons des pédagogues. Et puis, n’y avait-il pas là tout un bagage commode de moyens matériels de terreur, le meurtre d’une mère, les infanticides dans les Euménides, dans Alcméon, dans Chresphonte, dans la Mélanippe, dans la Médée : le sacrifice d’une jeune vierge dans la Polyxène, les Erechtides, l’Andromède, l’Iphigénie ? Qu’on ne l’oublie pas, ce public grossier était accoutumé aux combats de gladiateurs ! Les rôles de femmes, les esprits faisaient sur lui l’impression la plus profonde.

Mais au milieu des remaniements opérés par la tragédie romaine, ce qui nous trappe le plus, après la suppression du masque, c’est la suppression du chœur. Le théâtre comique à Rome ne comportait plus ce dernier ; et l’arrangement même de la scène ne lui laissait plus de place : l’orchestre avec son autel au centre (όρχήστρα, θυμέλη), où se mouvait le chœur athénien avait disparu, ou n’était plus qu’une sorte de parquet abandonné à certains spectateurs[36]. Aussi à Rome plus d’évolutions, plus de danses artistement mêlées de musique et de chant déclamé, et si parfois le chœur essaye de se produire encore, il n’a plus ni sens ni importance. Pareillement, les arrangeurs tragiques ne se faisaient faute ni de changer le mètre, ni d’abréger ou de bouleverser les détails. Prenons l’Iphigénie latine : soit que le poète ait copié un autre modèle, soit qu’il ait inventé cette modification, nous y voyons le chœur des femmes d’Euripide changé en un chœur de soldats.

Pour nos modernes, les tragédies du VIe siècle de Rome ne sauraient s’appeler de bonnes traductions : néanmoins il convient de reconnaître que le drame d’Ennius a reproduit son original avec une fidélité plus exacte que la comédie plautinienne ne l’a fait pour Ménandre[37].

L’histoire de la tragédie grecque à Rome, et son influence morale ont passé, comme on voit, par les mêmes phases que la comédie. Si par le fait, et à cause des différences entre les deux genres, l’hellénisme a pu se maintenir plus pur et plus vivace dans le genre tragique, il n’en est pas moins vrai que là aussi les exigences de la scène locale ont provoqué, chez Ennius, son principal représentant, et chez ses confrères, des manifestations plus nettement antinationales, et des tendances propagandistes dont ils avaient d’ailleurs la pleine con science. Si Ennius ne fut pas le plus grand poète du VIe siècle, il a été du moins le poète le plus influent de son époque. Le Latium n’était pas sa patrie : à moitié Grec par son point de départ (il était Messapien d’extraction, et Grec par l’éducation), il vint à trente-cinq ans se fixer à Rome. Simple domicilié d’abord, ensuite citoyen (en 570 [184 av. J.-C.]), il y vécut, fort petitement d’abord, du produit de ses leçons de latin et de grec, du prix de ses pièces dramatiques, et enfin et surtout des générosités des Romains illustres, des Publius Scipion, des Titus Flamininus, des Marcus Fulvius Nobilior, ces fervents partisans des idées de l’hellénisme nouveau, toujours prêts à payer le poète qui chantait leur éloge et celui de leurs aïeux, ou qui, faiseur de vers officiels , les accompagnait, dans les camps, sa lyre toute montée, pour la louange de leurs futurs exploits. Ennius un jour a élégamment retracé et les conditions de sa vie de client et les heureuses aptitudes qui l’y avaient fait trouver des succès[38]. Cosmopolite par sa naissance et par sa condition sociale, il avait su s’assimiler toutes les nationalités au milieu desquelles il avait vécu : à la fois grec, latin, osque même, il s’était gardé de se donner à un seul peuple. Tandis que chez les autres poètes primitifs de Rome, la grécité a conquis leurs efforts et leurs œuvres, plutôt qu’ils n’ont eu le dessein de se livrer à elle ; tandis qu’ils ont tous plu