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La chute de la noblesse n’avait point enlevé leur
caractère aristocratique aux institutions romaines. Nous avons déjà fait voir
que l’aristocratie était immédiatement ressuscitée au sein du parti plébéien,
s’y faisant même plus énergiquement sa place à certains égards que dans
l’ancien patricial. Jadis l’égalité civile absolue avait existé pour tout le
peuple : il n’en était plus ainsi sous le régime de la constitution
réformée. Et tout d’abord celle-ci avait laissé s’établir une séparation
tranchée entre la masse des simples citoyen et les maisons sénatoriales,
avantagées tant dans leurs droits politiques que par la jouissance des biens
domaniaux. La noblesse ancienne, à peine mise de côté, l’égalité civile à
peine fondée, l’aristocratie nouvelle se montre ayant en face d’elle aussi un
parti nouveau d’opposition : l’une entée en quelque sorte sur les nobles
abaissés ; l’autre rattachant de même ses premières manifestations aux
agitations dernières de l’ancienne opposition entre les ordres. Les
commencements du parti du progrès appartiennent donc au Ve siècle, c’est au
siècle suivant qu’il achève de prendre couleur et attitude. Mais ce mouvement
intérieur passe inaperçu au milieu du bruit des armes et des victoires,
durant les grandes guerres nationales ; et il n’est pas de moment dans
l’histoire de Rome où le travail de la vie politique échappe davantage aux
regards. Comme la glace qui s’étend insensiblement sur le fleuve, et en
comprime le flot devenu invisible, l’aristocratie nouvelle va croissant tous
les jours : mais en même temps s’accroît aussi le parti du progrès : il
est le courant qui se cache en dessous, et, à son tour, épanche lentement ses
ondes soulevées. Légères et peu sensibles d’abord sont les traces de cette
double et contraire tendance : ses effets, à l’heure présente, ne se
manifestent point par une de ces catastrophes qu’enregistre l’histoire ; et
c’est chose difficile que de l’étudier dans sa marche générale et continue.
Il n’en est pas moins vrai que c’est à cette même époque que va succomber
l’antique système de la liberté civile, et que seront posées les pierres
d’attente des révolutions futures. Or, le tableau de ces révolutions, celui
même du développement des institutions romaines, demeureraient plus tard
incomplets, si nous n’avions pas montré, dès ce jour, la puissante couche
glacée qui recouvre le fleuve ; si nous n’avions pas fait entendre les
bruits sourds et les craquements, terribles avant-coureurs de l’immense et
prochaine débâcle.
La noblesse romaine se rattache formellement aux
institutions antiques du patriciat dans son beau temps. Les hauts fonctionnaires
sortis de charge jouissaient, naturellement, de grands honneurs : mais
par la suite ces honneurs se changèrent en de réels privilèges. Tout d’abord
il fut permis à leurs descendants d’exposer, dans les salles de la maison, et
le long des murailles où se voyait l’arbre généalogique, l’effigie en cire du
grand ancêtre récemment enlevé par la mort ; et son image figurait en public aux funérailles des autres membres de la
famille. Pour apprécier ce fait à sa juste importance, on se rappellera que
dans la tradition italo-hellénique le culte des images allait à l’encontre de
l’égalité républicaine ; qu’à Rome, par cette raison, leur exposition
avait été interdite pour les vivants ; et que pour les morts on ne
l’autorisait que dans certaines conditions sévèrement restreintes. La loi et
la coutume avaient aussi réservé aux principaux magistrats et à leurs
descendants de nombreux insignes : la bande de pourpre [latus clavus] à la tunique, l’anneau d’or au
doigt [Pline, Hist. nat., 33, 4.], pour les
hommes ; le harnais bosselé d’argent pour les chevaux des jeunes
gens ; la toge prétexte, aussi avec sa bande de pourpre ;
enfin la bulle d’or [bulla], avec son amulette, pour les enfants[1]. Distinctions
futiles, dira-t-on, mais qui pourtant avaient leur importance dans une
société où l’égalité civile obéissait à une règle extérieure sévère, où l’on
avait vu, au temps d’Hannibal, un citoyen arrêté et tenu en prison durant des
années, pour s’être montré indûment en public avec une couronne de roses sur
la tête[2]. Au temps du
gouvernement patricien pur, ces insignes appartenaient sans nul doute au
patriciat, les grandes maisons tenant à s’y distinguer des familles moindres
: mais ils acquièrent toute leur valeur politique à dater de la réforme de
387 [367
av. J.-C.], quand l’on voit les familles plébéiennes, grâce à
l’égalité de droits qui vient d’être fondée, arriver au consulat, et se
plaçant ainsi sur le même rang que les anciennes familles nobles, faire
défiler en public les images des aïeux, comme celles-ci le pratiquent déjà
toutes. La règle détermine ensuite quelles sont les magistratures auxquelles
adviendront les honneurs héréditaires ; elle exclut les charges
mineures, les fonctions extraordinaires, les magistratures de la plèbe ;
elle n’admet que le consulat, la préture, assimilée au consulat, et l’édilité
curule, qui participe aux pouvoirs de justice, et par conséquent à la
souveraineté civile[3]. Quoiqu’il semble
que la noblesse plébéienne, dans le sens strict du mot, n’ait pu dater que de
l’admission des plébéiens aux charges curules, on la voit pourtant aussitôt
afficher les tendances de caste les plus exclusives ; et je suis porté à
croire que longtemps avant 387 [-367], les gentes plébéiennes sénatoriales avaient
constitué déjà une sorte de noyau nobiliaire. La législation licinienne, à ce
compte, équivaudrait, par ses effets, à ce que l’on appelle une fournée de
pairs, dans le langage politique moderne. Les familles plébéiennes
ennoblies par leurs ancêtres curules faisant corps aussitôt avec les maisons
patriciennes, et conquérant: dans l’État une situation et une puissance
distinctes; les choses sont bientôt ramenées, au point d’où l’on était parti
: le peuple se retrouve en face d’une aristocratie gouvernante et d’une
noblesse héréditaire, qui n’avaient jamais été complètement détruites : cette
noblesse et cette aristocratie ne vont plus faire qu’une, et détiennent le
pouvoir. La lutte entre les familles souveraines et le peuple soulevé contre
elles devait nécessairement recommencer un jour. Ce jour ne se fit pas
attendre. Non contente de ces insignes distinctifs, insignifiants par
eux-mêmes, les nobles prétendirent aussi à la puissance séparée et absolue
dans l’État : ils voulurent transformer en organes de leurs castes, anciennes
et nouvelles, les institutions les plus importantes, le Sénat et la chevalerie.
Le lien de la dépendance légale du Sénat de la République, et
surtout du Sénat patricio-plébéien de l’ère qui suivit, s’était singulièrement
relâché au regard de la magistrature suprême ; on peut dire même qu’il
s’était transformé. Les magistrats du peuple mis au-dessous du conseil de la
cité par la révolution de 244 [510 av. J.-C.] ; la nomination aux places sénatoriales
transférée du consul au censeur ; enfin, et surtout, le droit de siégé et de
vote dans le Sénat légalement attribué à tous les fonctionnaires curules
après leur sortie de charge ; tous ces changements avaient modifié
profondément le Sénat lui-même. D’un simple corps consultatif, convoqué par
le haut magistrat, subordonné à lui sous beaucoup de rapports, la réforme
avait fait une corporation gouvernante, indépendante à peu de chose près, et
se recrutant presque toujours elle-même. Les deux portes, en, effet, qui en ouvraient
l’accès, l’élection à une charge curule, et l’élection par le censeur,
appartenaient en réalité au pouvoir gouvernant : toutefois, à cette époque,
le peuple était trop fer et trop libre encore, pour permettre d’exclure du
Sénat tous les non nobles : la noblesse était trop intelligente aussi pour
vouloir une telle exclusion. Mais bientôt le Sénat se partage en sections
tout aristocratiques : d’un côté se tiennent les ex-magistrats curules,
subdivisés en trois catégories : 1° consulaires, 2° ex-préteurs et
ex-édiles, et 3° sénateurs non nobles, ceux surtout qui n’ont point occupé
les hautes charges et ne prennent point part aux délibérations actives.
Quoiqu’ils siègent en assez grand nombre dans la curie, les sénateurs de la
seconde classe n’y occupent qu’une situation sans importance, relativement
abaissée, près que passive ; et le Sénat demeure en réalité l’expression
absolue de la noblesse.
L’ordre des chevaliers est aussi devenu l’organe de
l’aristocratie nobiliaire ; organe moins puissant, il est vrai, mais dont il convient de tenir
compte. La nouvelle noblesse ne pouvant s’arroger encore la suprématie exclusive
dans les comices, il lui parut grandement utile de s’assurer du moins une
place distincte dans l’assemblée du peuple. Sur les comices par tribus, elle
n’avait aucune prise : les centuries équestres de l’institution Servienne, au
contraire, semblaient faites à souhait pour la conduire droit au but. La
distribution de mille huit cents chevaux, fournis par la cité, fut aussi
rangée parmi les attributions constitutionnelles des censeurs[4].
Ces magistrats, dans leurs choix, devaient ne s’inspirer
que des intérêts de l’armée : ils devaient, aux revues refuser le cheval
public à tout homme impropre au service, à raison de son âge ou pour
toute autre cause. Mais tenir la main à ces strictes règles était chose
difficile : les magistrats prirent en considération souvent la naissance bien
plus que l’aptitude; souvent ils laissèrent leur monture à des cavaliers
ayant fait leur temps, parce qu’ils appartenaient à des familles
considérables ou sénatoriales. Il en résulta que les sénateurs allèrent
régulièrement voter dans les centuries équestres, et que les places restantes
y étaient de préférence données aux jeunes nobles. Le service militaire en
souffrit : non point tant parce que la cavalerie légionnaire n’eut plus son
effectif complet d’hommes valides, qu’a raison de l’atteinte grande apportée
à l’égalité entre les soldats. La jeunesse noble arriva insensiblement à se
soustraire au recrutement de l’infanterie, et la cavalerie devint toute
aristocratique. Les faits sont l’éloquent commentaire de cet étai de choses.
Pendant la guerre de Sicile on avait déjà vu les chevaliers, malgré l’ordre
du consul Gaius Aurelius Cotta, se refuser à travailler aux lignes avec
les légionnaires (502 [252 av. J.-C.]). Caton, durant son commandement à l’armée
d’Espagne, avait eu aussi à leur tenir un langage sévère. Mais, quelque
préjudiciable que fût pour l’État cette transformation de la cavalerie
civique en une sorte de garde noble montée, elle n’en constituait pas moins
un privilège pour l’aristocratie, laquelle s’installait ainsi dans les
dix-huit centuries équestres comme dans une position retranchée, et y
imposait sa loi aux votes.
Il en faut dire autant des places réservées à l’ordre
sénatorial dans les fêtes publiques, places tout à fait distinctes de celles
abandonnées à la foule. Cette innovation fut l’œuvre du grand Scipion, et
remonte à son second consulat, de 560 [194 av. J.-C.]. Le peuple entier
s’assemblait pour les jeux, comme il s’assemblait pour voter dans les
centuries ; et les places assignées à la noblesse dans une circonstance
où il n’y avait aucun vote à émettre, faisaient ressortir davantage encore la
distance officiellement proclamée entre la caste des maîtres et les sujets.
Dans le gouvernement même, la mesure rencontra plus d’un blâme elle était
odieuse ; elle n’était point utile, et elle donnait un démenti formel
aux habiles et aux prudents du parti, qui auraient voulu masquer leur
privilège politique sous les apparences de l’égalité civile.
On s’expliquera facilement désormais la haute fortune de
la censure, cette cheville ouvrière de la constitution des temps
postérieurs. Insignifiante à son début, et placée sur la même ligne que la
questure, on la voit bientôt revêtir un éclat inattendu, s’envelopper d’une
auréole donnée à elle seule ; aristocratique et républicaine tout
ensemble, elle devient le sommet et le couronnement de toute carrière
publique heureusement parcourue. On comprend pourquoi le pouvoir lutte
opiniâtrement contre l’opposition, dès que celle-ci fait mine de pousser les
hommes de son parti vers cette magistrature, dès qu’elle essaye d’appeler
devant le peuple, pour y rendre compte de sa conduite, le censeur en charge
ou sorti de charge ! Devant une telle démonstration, le Palladium de
l’aristocratie courrait trop de danger ! Il faut marcher sur l’ennemi,
tous et comme un seul homme ! Qu’on se rappelle l’orage soulevé par la
candidature de Caton ! Qu’on se rappelle les mesures prises par le Sénat,
mesures inouïes et violatrices des formes, dans l’unique but de soustraire
aux poursuites criminelles les deux censeurs abhorrés de l’an 550 [204 av. J.-C.] !
Chose non moins remarquable ! en même temps qu’il glorifie la censure, le
gouvernement se méfie d’elle. Devenu son plus puissant instrument, elle est
aussi celui qui engendre le plus de dangers. Il fallut bien laisser au
censeur son pouvoir absolu, arbitraire, sur les listes du Sénat et des
chevaliers : le droit d’exclure ne se pouvait séparer de celui d’élire ; et
d’ailleurs, il convenait que le
censeur eût le premier de ces droits dans la main, non point tant pour fermer
le Sénat aux notabilités de l’opposition (on
était prudent encore, et l’on évitait le bruit à tout prix), que pour
conserver à la noblesse aussi l’auréole des vertus antiques, sa seule défense
contre les attaques sous lesquelles, autrement, elle eût bien vite succombé.
Le droit d’expulsion fut maintenu : mais tout en conservant à l’épée l’éclat
de sa lame, on avait pris soin d’en émousser le tranchant. Le pouvoir du
censeur avait ses limites dans la fonction, d’abord. Les listes des membres
des corporations nobles ne pouvaient plus, comme jadis, être à toute heure
modifiées : ce n’était que tous les cinq ans que s’en faisait la révision.
L’intercession de l’autre censeur, le droit de cassation imparti au
successeur en charge constituaient aussi des restrictions qu’il importe de
noter. Mais une règle plus efficace encore, et obéie dans la pratique à
l’égal d’une loi, faisait au magistrat des mœurs un devoir de ne
jamais rayer des listes un sénateur ou un chevalier quelconque, sans motiver
par écrit sa décision, sans procéder par conséquent à une véritable
instruction judiciaire préalable[5].
Les positions occupées par la noblesse dans le Sénat, dans
la chevalerie et dans la censure lui assurèrent donc la possession réelle du
pouvoir ; et la constitution même tourna désormais à son profit. D’abord, et
pour maintenir les fonctions publiques à leur haute valeur, on s’efforça de
n’en créer que le moins possible de nouvelles, restant dès lors en deçà des
besoins qui croissaient chaque jour avec l’élargissement des frontières et la
multiplication des affaires. C’est ainsi qu’il fallut la pression des nécessités les plus puissantes pour
qu’on se décidât à partager entre deux magistrats les procès jusqu’alors
dévolus à un seul juge. Dorénavant (511 [243 av. J.-C.]), le préteur urbain connaîtra des causes entre
citoyens romains ; et son collègue, de celles entre étrangers ou entre
étrangers et citoyens[6]. Il est créé, par
l’effet des mêmes causes, quatre proconsulats
pour les provinces transmaritimes
de Sicile (517 [-237]),
de Sardaigne et Corse (527), et des deux Espagnes, citérieure et ultérieure
(557 [-197]).
L’insuffisance matérielle des fonctions de magistrature a eu de très fâcheux
résultats, entre autres les formes plus que sommaires de l’instruction des
procès, et l’influence abusive de la bureaucratie.
Parmi les innovations
dues à l’aristocratie, qui, si
elles ne changeaient pas la lettre de la constitution, en dénaturaient
l’esprit et en modifiaient la marche, il faut citer en première ligne les
mesures prises en vue d’assurer les grades militaires ou les magistratures
civiles non plus au mérite, et aux aptitudes seules, comme l’avait voulu le
législateur politique, mais tout simplement à la naissance et à l’ancienneté.
Pour n’être point formellement affichée dans le choix des officiers
supérieur, la préférence n’en était pas moins réelle. Au cours de la période
précédente, l’élection avait passé du général au peuple : au temps où nous
sommes, tout l’état-major de la levée annuelle régulière, les vingt-quatre tribuns militaires des quatre légions
de la milice, sont nommés dans les comices par tribus. La barrière s’élève de
plus en plus infranchissable, entre les subalternes qui tiennent leur poste
du choix du général, de leurs bons et braves services, et ce même état-major,
à qui ses grades sont conférés par le peuple, après candidature posée en
forme. Il est certain néanmoins, qu’à dater du jour où le tribunat
légionnaire, cette colonne du système militaire de Rome, devient un
marchepied politique pour les jeunes gens de la noblesse, on voit ceux-ci
fort souvent éluder l’obligation du service, et l’élection aux grades
s’entacher à la fois de tous les vices inhérents aux brigues démocratiques et
aux prétentions nobiliaires exclusives. Quelle critique plus sanglante
imaginer du mode nouveau des choix, que la nécessité où l’on se vit parfois
placé (en 583 [-171],
par exemple), de suspendre les nominations des officiers par le peuple, et de
la rendre au général, comme au temps passé ?
En ce qui touche les charges civiles, la réélection aux
magistratures suprêmes fut assujettie à d’étroites délimitations ; et
cela devait être, si l’on ne voulait pas que la royauté seulement annuelle ne
devint qu’un vain mot ! Déjà durant la période précédente il avait été
décidé qu’un intervalle de dix années devrait s’écouler entre un premier et
un second consulat, et que le même citoyen ne pourrait pas être deux fois
censeur. La loi nouvelle n’en disait pas davantage. Mais la règle alla
s’affermissant ; et il fallut une disposition légale formelle pour en
suspendre l’effet (en 537 [-217]) pendant toute la durée de la guerre d’Italie. Plus
tard aucune dispense n’est accordée ; et la réélection, même après les
dix ans, sur la fin de l’époque actuelle, devient un fait rare. A cette même
date aussi (574 [-180]),
une loi formelle impose aux candidats de passer par la série officielle et
graduée des charges publiques : il est décrété de plus, qu’entre chaque
degré, il y aura un délai déterminé d’inactivité, et en outre une condition
d’âge afférente aux diverses charges, si les mœurs et l’usage n’ont depuis
longtemps déjà posé ces limites. C’est dans tous les cas chose grave que le
simple usage passant dans la loi, que les conditions d’aptitude ramenées a un
formalisme réglementaire, et que le droit enlevé aux électeurs de passer en
certains cas par-dessus les traditions. Ainsi, en même temps que le Sénat
s’ouvrait aux membres des familles aristocratiques, qu’ils fussent ou non des
hommes capables, les magistratures exécutives se fermaient absolument aux
classes pauvres et inférieures. Bien plus, par cela seul qu’étant simple
citoyen romain, on n’appartenait pas à la noblesse héréditaire, on voyait
aussi se fermer devant soi l’accès de la curie, et les deux charges suprêmes
du consulat et de la censure. Après Manius Curius, nous ne rencontrons plus
de nom consulaire qui n’appartienne pas à l’aristocratie, et je regarde comme
probable que le cas contraire ne s’est pas réalisé. Autre remarque : durant
le demi-siècle qui va du commencement de la guerre d’Hannibal à la fin de la
guerre contre Persée, le nombre des gentes
dont le nom se lit pour la première fois sur le tableau des consuls et des
censeurs demeure très limité : presque toujours Flaminiens, Térentiens,
Portiens Aciliens, Lœliens, ils sont le produit d’une élection
d’opposition, ou d’autres fois encore, ils se rattachent à quelque patronat
aristocratique : ainsi en est-il, par exemple, de l’élection de Gaius
Lœlius en 564 [190
av. J.-C.], exclusivement due à l’influence des Scipions. La
situation commandait d’ailleurs l’exclusion des citoyens pauvres. Depuis que
Rome n’est plus un état italique pur, depuis qu’elle a adopté la civilisation
grecque, il ne se peut plus faire qu’un simple paysan quitte comme autrefois
sa charrue pour venir prendre en main le timon des affaires publiques. Mais
c’était aller au delà du juste et du nécessaire que de circonscrire les choix
à peu près sans exception dans le cercle étroit des maisons curules, et de
faire qu’un homme
nouveau ne pût en quelque sorte franchir l’obstacle qu’en
usurpateur[7].
L’hérédité ne régnait pas seulement dans la collation des honneurs
sénatoriaux, en ce sens que, comme on s’en souvient, chaque t’eus avait eu
toujours son représentant dans le Sénat, elle était en outre l’essence même
de l’aristocratie romaine. Comme en toutes choses ici, la sagesse politique
et l’expérience passaient du père au fils, également sages et habiles l’un et
l’autre ; et le souffle des ancêtres allumait dans la poitrine de leurs
descendants le noble feu qui les avait eux-mêmes enflammés. C’est en cela
surtout que l’aristocratie romaine s’est vraiment transmise dans tous les
temps par droit de naissance ; et cette hérédité, elle se manifestait
naïvement à tous les yeux, quand le sénateur emmenait avec lui ses fils dans
le Sénat ; quand le magistrat curule leur faisait porter à l’avarice les
insignes des hautes charges, la pourpre consulaire et la bulle d’or du
triomphateur ! Mais autrefois du moins, ente qui touchait les dignités
extérieures, la successibilité se subordonnait à la loi du mérite
l’aristocratie gouvernait moins en vertu de son droit transmissible qu’en
vertu du droit de représentation le plus légitime, du droit de l’homme plus
capable préféré à l’homme vulgaire. Aujourd’hui, par l’effet d’une révolution
rapide, à dater surtout de la fin de la guerre contre Hannibal, la noblesse
n’est plus l’expression la plus haute de tout ce qu’il y a dans l’état
d’hommes éprouvés dans le conseil et dans l’action : elle tombe dans
l’ornière d’une caste, se recrutant de père en fils ; et gérant mal le
gouvernement placé au sein de sa corporation. C’était quelque chose de grave
et de fâcheux déjà que la prédominance du régime oligarchique : mais bientôt
la lèpre grandit, et le pouvoir usurpé se concentre dans la main de quelques
familles.
Nous avons raconté plus haut les bouderies du vainqueur de
Zama, ses prétentions politiques, en faveur de sa maison, et ses efforts,
trop facilement heureux lorsqu’il couvrit de ses lauriers l’incapacité
misérable de son frère. Le népotisme des Flamininus avait dépassé, s’il est
possible, celui des Scipions par l’excès de son impudence. La liberté
illimitée d’élire, avait tourné au profit des coteries nobles, bien plus
qu’au profit de l’électorat. Qu’on eût pu à vingt-trois ans nommer Marcus
Valérius Cornus, c’est ce dont la cité s’était bien trouvé ; mais
quand Scipion, plus tard, obtint, l’édilité au même âge, puis le consulat à
trente ans ; quand Flamininus, avant trente ans révolus, put monter de
la questure au consulat, cette collation trop rapide des honneurs devint
aussitôt un danger réel pour la République. En même temps, l’on cherchait et
l’on croyait trouver dans l’oligarchie elle-même la digue unique et efficace
contre les empiétements de quelques maisons et le mal qui en découle. Par
cette même raison aussi, l’opposition anti-oligarchique avait un jour prêté
les mains aux lois restrictives de l’éligibilité. — Quoiqu’il en soit, ces
changements insensiblement opérés dans l’esprit des institutions laissèrent à
leur tour leur empreinte dans les choses du gouvernement. La même logique, la
même énergie, les mâles vertus qui ont donné à Rome l’empire de l’Italie,
président encore à la direction des affaires extérieures. La guerre de Sicile
a nécessité un rude apprentissage : mais l’aristocratie romaine s’est peu à
peu élevée à la hauteur des nécessités du moment. S’il est vrai de dire
qu’elle usurpait alors au profit du Sénat un pouvoir que la loi avait partagé
entre, les fonctionnaires suprêmes et l’assemblée du peuple, encore elle
légitimait son usurpation, sinon par l’originalité de son génie politique, du
moins, par la fermeté claire et précise de l’impulsion qu’elle donnait aux
affaires, au milieu des orages de la guerre d’Hannibal et des complications
venues à la suite. Elle montra au monde que seul le Sénat romain pouvait
commander à la foule des États italo-helléniques ; que seul aussi, sous
beaucoup de rapports ; il était digne du commandement. Mais, si grand
qu’il se soit montré contre l’ennemi du dehors, si grands qu’aient été alors
les succès, nous ne saurions pas ne pas ramener aussi nos regards sur le
spectacle des affaires intérieures. Pour être moins éclatant, sans doute, le
rôle du gouvernement avait ici une importance encore plus haute : il était,
dans tous les cas beaucoup plus difficile. Or, dans le maniement des
institutions qui demeurent, comme aussi dans la conduite du nouvel ordre de
choses, nous voyons se manifester aujourd’hui un esprit, des tendances tout à
fait contradictoires ; ou pour parler plus exactement, nous voyons le conseil
suprême de l’État poussé déjà dans une voie qui n’est pas la sienne.
Et tout d’abord, vis-à-vis du simple citoyen le
gouvernement n’est plus ce qu’il a été. Magistrat [magistratus, radical mag, magis,
magister], veut dire l’homme qui est
plus que les autres hommes ; il sert la République, mais il commande au peuple. Or,
déjà s’est affaibli cette forte notion du pouvoir. Partout où, comme dans la Rome de ce temps, des
coteries dominent avec la brigue qui mendie les charges publiques, nul ne se
permet plus les observations sévères ; nul d’osé agir en magistrat
indépendant au risque de s’aliéner les services de ses frères de caste, ou la
faveur de la foule. Si vous rencontrez un fonctionnaire, gardien rigide des
mœurs et de l’austérité ancienne, tenez pour sûr, que comme Cotta (502 [252 av. J.-C.])
ou Caton, il est un homme nouveau,
sans affinité d’origine avec l’ordre noble. Sachons gré de son courage à
Paul-Émile ! Appelé au commandement contre Persée, au lieu de se
confondre en remerciements, tels que les aimait le peuple, il lui tint ce
langage : Je suppose que si le peuple m’a élu,
c’est qu’il voit en moi le meilleur général. Maintenant donc, je demande
qu’on ne veuille pas m’aider à commander : mieux vaut se taire et
obéir ! La suprématie et l’hégémonie de Rome, dans les États
méditerranéens, ne tenait pas le moins du monde à la vigueur de sa discipline
militaire et de sa justice civile. De bon compte, d’ailleurs, la République était en
cela immensément supérieure à ces royaumes grecs, phéniciens et orientaux,
tous en voie de dissolution. Mais déjà la gangrène a pénétré dans son sein.
Nous avons raconté en son temps les fautes pitoyables de ses généraux ; nous
avons dit comment, durant la troisième guerre de Macédoine, des hommes qui
n’étaient point les élus de la démagogie, tels que les Gaius Flaminius
ou les Gaius Varron, comment de vrais champions du parti aristocratique
n’avaient pas laissé que de compromettre la fortune de Rome. Et la justice,
était-elle toujours bien comprise et bien conduite ? Le consul Lucius
Quintus Flamininus vient d’entrer dans son camp sous Plaisance (562 [192 av. J.-C.]).
Un jeune favori [scortum] qu’il a
amené avec lui s’ennuie de n’assister plus aux combats de gladiateurs qui se
donnent à Rome : il faut le dédommager. Le général alors d’inviter à sa table
un Boïen notable, qui s’est réfugié au milieu des Romains ; puis, durant
le festin, il le tue de sa propre main. Odieuse action, qui n’est point alors
un fait isolé ! Mais chose pire que le crime, le crime ne l’ut pas
déféré à la justice. Et quand Caton le Censeur eut rayé le coupable des
listes du Sénat, on vit ceux de sa
caste exciter Flamininus à reprendre au théâtre sa place parmi les sénateurs.
Ce Flamininus était le frère du libérateur de la Grèce, l’un des
principaux chefs de parti dans le Sénat.
Les finances publiques sont aussi en décadence plutôt
qu’en progrès. — Le revenu s’accroît à vue d’œil, il est vrai. Les impôts
indirects (il n’y a
pas d’impôt direct à Rome) augmentent avec les extensions du
territoire en 555 et 575 [199 et 179 av. J.-C.], par exemple, il faut établir de
nouveaux bureaux de douane sur les côtes de la Campanie et du
Bruttium, à Puteoli [Pouzzoles], à Castra
[Squillace],
et ailleurs. Comme il n’est plus possible de livrer le sel à un taux uniforme
à tous les citoyens romains, dispersés désormais sur toute la surface de
l’Italie, un tarif modérateur est décrété, en 550 [-204], qui abaisse les prix
suivant les zones ; mais les finances ne profitent en rien de la mesure,
obligé qu’est l’État vraisemblablement d’abandonner le sel, soit au prix de
revient, soit au-dessous. — Les revenus du domaine étaient aussi en progrès,
même plus marqué. A la vérité, les prestations dues au trésor par les occupants
installés sur les terres domaniales italiques, n’étaient pour la plupart ni
exigées ni fournies. Il en était autrement des taxes scripturaires [scriptura]. Après les guerres d’Hannibal, les
territoires nouvellement conquis, et notamment la plus grande partie de ceux
de Léontium et de Capoue, au lieu d’être donnés à des occupants, furent
découpés en parcelles et loués à de petits fermiers à bail temporaire.
Quelques tentatives d’occupation s’y produisirent bien, mais le gouvernement
les repoussa avec une énergie peu commune, créant ainsi une source nouvelle
et considérable de produits pour les caisses du trésor. Il en arriva de même
des mines, et surtout de celles de l’Espagne : on les loua. Enfin, les
contributions payées par les sujets d’outre-mer arrivaient aussi à Rome. Nous
passons sous silence les sommes importantes versées à titre exceptionnel, les
200.000.000 sesterces (14.500.000 thaler = 54.275.000 fr.) rapportés par la guerre
d’Antiochus ; les 210.000.000 sesterces (5.000.000 Thaler – 56.250.000 fr.) de la
guerre contre Persée, ceux-ci constituant le plus gros versement qui ait
jamais été fait dams les caisses publiques de Rome. Mais si les ressources
allaient croissant, les dépenses non moins multipliées les absorbaient vite.
A l’exception de la Sicile,
les provinces coûtaient autant qu’elles produisaient : avec l’extension
du territoire, les routes et les travaux publics nécessitaient un surcroît de
fonds : enfin, les restitutions dues aux citoyens possessionnés, à
raison des avances forcées (tributa)
prélevées au cours de ces terribles guerres, pesèrent aussi sur le trésor
durant de longues années. Ajoutez-y les pertes considérables occasionnées par
les vices de l’administration ou la faute des fonctionnaires supérieurs,
inattentifs à l’intérêt public. Nous aurons à dire, plus tard, leur conduite
dans les provinces, leurs folles profusions aux dépens de l’État, les vols
commis par eux sur le butin des guerres, la corruption et les extorsions qui
déjà s’érigent en système ! Un fait donnera la mesure du tort subi par la République à
l’occasion des fermes des impôts, et des marchés de fournitures ou de travaux
publics. En 587 [167
av. J.-C.], le Sénat vote l’abandon des mines de Macédoine,
tombées dans le domaine de la
République, parce que de deux choses l’une, ou les
concessionnaires pilleraient les sujets, ou ils voleraient le trésor :
certificat naïf d’indigence morale que les magistrats contrôleurs des finances
en étaient venus dès cette époque à porter contre eux-mêmes. Non content, on
vient de le voir, de laisser tomber ou dormir les redevances dues pour le
domaine occupé, on tolère les usurpations du terrain public pour des jardins
et des parcs privés dans la capitale et ailleurs ; et l’eau des aqueducs est
détournée pour les besoins individuels. Un jour, le censeur ayant voulu sévir
contre les coupables, les contraindre à ne plus entreprendre sur la chose de
tous ou à payer le vertigal dû pour
l’eau et la terre appartenant à l’État, il se fit une grosse affaire sans
réussir à atteindre son but. Au regard de la République, la
conscience des Romains, partout ailleurs si anxieuse, affectait les plus
faciles principes économiques. Qui vole un citoyen,
disait Caton, va finir ses jours dans les
chaînes ; qui vole la république, les finit dans l’or et la
pourpre ! En face de ce pillage du domaine par les
fonctionnaires, et des spéculateurs que rien n’effraye et que nul ne punit,
opposera-t-on le récit de Polybe, suivant lequel les délits de ce genre
étaient rares à Rome, alors que chez les Grecs il n’était presque pas de
magistrat qui ne mit la main sur les caisses publiques ; de Polybe
admirant l’intégrité des commissaires romains, qui, à l’entendre, maniaient
sans y toucher des trésors immenses à eux remis sur simple parole, tandis
qu’en Grèce il fallait mettre, sous vingt scellés les sommes les plus
minimes, et appeler vingt témoins du dépôt, sans parvenir jamais à empêcher
la fraude du dépositaire ? Tout cela ne prouve rien, si ce n’est qu’en
Grèce la démoralisation sociale et économique était plus générale encore qu’à
Rome ; et que chez les Romains les détournements de caisse à cette époque
étaient moins directs, moins patents peut-être que chez leurs voisins. Nous
avons, pour asseoir notre conviction, des preuves certaines ; et les
travaux publics, et l’encaisse du trésor nous renseignent suffisamment sur la
situation financière. — Aux travaux publics, Rome consacrait, en temps de
paix, le cinquième ; en temps de guerre, le dixième de ses revenus,
proportion relativement minime, ce semble. Il était pourvu à ce chapitre du
budget soit au moyen des sommes que j’indique, soit à l’aide des amendes qui
n’étaient point directement versées au trésor. Les principaux fonds avaient,
pour destination le pavage, des routes et chemins de la ville et des
faubourgs, la construction et l’entretien des grandes voies d’Italie[8] et des bâtiments
publics. Citons le plus important des travaux de l’époque contemporaine qui
nous soient connus, la réparation et l’agrandissement donnés à l’entreprise
(en 570 probablement [184
av. J.-C]) de tout le réseau des égouts de la Ville. Il ne leur fut
pas assigné moins de 24 millions de sesterces (1.700.000 thaler = 4.375.000 fr.), en une
seule fois. A cette reconstruction se rattache, il n’en faut pas douter, la
majeure partie de ce qui en subsiste encore. Mais, selon toute apparence,
même en faisant abstraction des dures nécessités des guerres, la période
actuelle est restée en arrière de celle précédente sous le rapport des grands
travaux publics. Entre 482 [-272] et 607 [-147] aucun nouvel aqueduc n’a été élevé à Rome. — Le
trésor s’accrut, il est vrai. En 545 [-209], année où il fallut entamer la
réserve, celle-ci ne dépassait pas 4.000 livres d’or (ou 1.144.000 thaler =
4.290.000 fr.). Plus tard en 597 [-157], à la fin de la période
actuelle, l’encaisse en métaux nobles atteignait presque 6 millions de thaler
[22.500.000 fr.].
Après les recettes monstrueuses et extraordinaires affluant dans Rome au
lendemain des guerres d’Hannibal et durant toute une génération d’hommes, ce
chiffre, quelque considérable qu’il soit, paraîtra assurément peu élevé.
Concluons. Si en l’absence de tous documents précis sur la matière, il faut
tenir pour certain que le budget romain se soldait encore par un excédant à
l’avoir, la situation financière, dans son ensemble, n’était rien moins que
brillante.
Le changement dans l’esprit et les tendances du pouvoir, à
Rome, se manifestent carrément dans la politique suivie à l’égard des sujets
italiens et extra italiens de la République. Jadis on comptait en Italie des
cités alliées du droit italique et du droit latin, des citoyens
romains passifs [ou
sans droit de vote], et des citoyens parfaits ou actifs. De ces
quatre classes, la troisième s’éteint durant la période qui vient de finir.
Des villes et citoyens passifs, les uns, comme Capoue, ont perdu la cité
romaine au cours de la seconde guerre punique ; les autres, au
contraire, ont successivement conquis le droit de cité parfaite. Les rares
débris de cette troisième classe ne se composent plus que d’individus isolés,
exclus du suffrage pour des motifs particuliers. En revanche, une classe
nouvelle apparaît, celle des déditices (peregrini dediticii).
Jusqu’alors repoussés à l’arrière-plan, n’ayant ni les libertés municipales,
ni le droit de porter les armes, traités presque sur le pied de l’esclavage,
les déditices appartiennent surtout aux villes de la Campanie, du Picentin
méridional et du Bruttium, qui ont fait cause commune avec Hannibal. Il faut
leur adjoindre les tribus gauloises, encore tolérées dans la région en deçà
du Pô. La condition de celles-ci par rapport à la confédération italienne ne
nous est à la vérité qu’imparfaitement connue ; mais quand nous lisons dans
leurs traités avec Rome qu’aucune des villes gauloises ne pourra à l’avenir
obtenir le droit de cité, nous entrevoyons aisément quel humble sort leur
avait été fait.
Quant aux alliés non latins, nous avons dit déjà que les
guerres d’Hannibal avaient tourné fortement à leur désavantage. Il n’était
parmi eux qu’un petit nombre de villes, Naples, Nola, Héraclée, par exemple,
qui fussent restées fidèles au travers de toutes les vicissitudes de la
guerre : elles en avaient été récompensées par le maintien de leurs
franchises fédérales. Mais tout autre, avait été la conduite du plus grand
nombre, et par cela seul qu’elles avaient abandonné Rome un instant, elles
avaient dû subir une réforme amoindrissant la situation politique qui leur
avait été faite aux termes des anciens traités. Pour échapper à une
oppression trop prouvée par le résultat, les non Latins émigrent en masse et
vont s’établir chez les Latins. En 577 [177 av. J.-C.], les Samnites et les
Pœligniens viennent solliciter auprès du Sénat la réduction de leurs
contingents de guerre, et se fondent sur ce que, durant les dernières années,
4.000 familles samnites ou pœligniennes ont été planter leurs foyers dans la
colonie latine de Frégelles.
Par ce qui précède, on voit déjà que la condition des
Latins continuait d’être meilleure : ils ne comptaient plus d’ailleurs qu’un
petit nombre de villes du vieux Latium restées en dehors de la confédération
romaine propre, comme Tibur et Prœneste ; les villes alliées qui leur étaient
assimilées pour le droit public, comme, par exemple, certaines cités des
Herniques ; et enfin les colonies latines dispersées dans toute
l’Italie. Somme toute, les Latins avaient beaucoup aussi perdu. Les charges
originaires s’étaient injustement aggravées, et l’obligation du service
militaire, dont les citoyens romains avaient su tous les jours s’affranchir
davantage, retombait sur eux et sur les autres fédérés du droit italique.
C’est qu’en 536 [-218],
la République
avait levé chez ses alliés deux fois autant d’hommes que chez les citoyens
romains : ainsi encore, à la fin de la guerre d’Hannibal, licenciant
tous ces derniers, elle avait gardé les autres sous les armes. Elle les
envoyait de préférence dans les garnisons des places, ou dans cette odieuse
contrée de l’Espagne. Au triomphe de 577 [-177], les alliés n’avaient pas été
traités sur le même pied que les soldats romains le cadeau leur avait été
distribué d’une valeur moitié moindre. Aussi avait-on vu leurs divisions
marcher silencieuses derrière le char du vainqueur, et faire tache au milieu
des folles et bruyantes réjouissances de ce carnaval des soldats.
Enfin, aux assignations de terre dans l’Italie du nord, les citoyens romains
recevant chacun 10 jugères [2,520 hect.], les non citoyens n’en avaient reçu que 3 [0,756 hect.]. Nous
avons fait voir ailleurs que Rome n’avait plus laissé le droit de libre
locomotion aux habitants des colonies latines fondées après l’an 486 [268 av. J.-C.].
Les cités plus anciennes l’avaient un instant conservé : mais devant
l’émigration en masse de leurs citoyens qui affluaient à Rome, devant les
plaintes des autorités locales, signalant la dépopulation croissante des
villes latines, devant l’impossibilité croissante pour celles-ci, par suite,
de fournir les contingents fixés, la République fut amenée à restreindre aussi les
franchises des Latins antérieures à 486. L’émigration fut interdite à qui ne
laisserait pas d’enfants issus de lui dans la cité, sa patrie
d’origine ; et par les mêmes raisons, la police romaine expulsa grand
nombre de gens de la capitale en 567 [-187] et 577 [-177]. Je ne
conteste pas la nécessité vraisemblable de ces mesures : elles n’en
pesèrent pas moins douloureusement sur les cités alliées ; et c’était
aussi rayer d’un trait la liberté de se mouvoir, formellement garantie par
une stipulation écrite. D’autre part, quand elle fonde des cités dans
l’intérieur de l’Italie, vers la fin de notre période, Rome se met à les
doter, non plus comme avant, des institutions du droit latin, mais bien du
droit complet de cité romaine. Jadis, elle ne s’était montrée aussi généreuse
qu’envers les colonies maritimes. Par sa politique actuelle elle arrête
aussitôt l’accroissement régulier de la latinité qui, jusque là, s’adjoignait
les cités de création nouvelle. Aquilée, dont la fondation remonte à
571 [183 av.
J.-C.], est la dernière colonie italienne de Rome qui ait reçu le
droit latin : quant aux colonies probablement contemporaines de Potentia,
Pisaurum, Parme, Mutine, Luna (570-577 [-184/-177]),
elles eurent de suite la cité pleine. La cause en est claire. Le droit latin
visiblement en décadence, ne pouvait plus lutter avec la cité romaine. Et
comme les colons, pour la plupart, sortaient désormais des rangs du peuple
romain, il ne se trouvait plus personne, même parmi les plus pauvres, qui
consentit, fût-ce au prix d’avantages matériels importants, à échanger ses
droits de citoyen contre la condition inférieure de la latinité.
Enfin vint le moment où le droit de cité romaine se ferma
à peu près totalement aux non citoyens, communautés ou individus. Vers l’an
400 [354 av.
J.-C.], avait cessé la pratique des incorporations des villes
conquises. On avait craint en étendant la cité outre mesure, d’arriver
bientôt à une décentralisation dangereuse. De là la formation des cités de
demi citoyens. Mais aujourd’hui l’idée de la centralisation est abandonnée,
et le droit complet est donné à ces dernières villes, ou encore, des colonies
nombreuses et lointaines se voient du premier coup investies des franchises
romaines. Cependant, la
République ne recommence pas davantage les incorporations
des anciens temps. Après la soumission de l’Italie consommée, nul exemple ne
se rencontre, à notre connaissance, d’une seule cité italienne admise à
passer du droit fédéral au droit civique de Rome ; et très vraisemblablement,
le fait ne s’est plus produit une seule fois. D’ailleurs en élevant une
barrière contre la liberté du domicile, jadis juridiquement attachée à la
cité passive, la
République avait sensiblement enraye déjà le mouvement qui
transportait tous les jours dans la classe des citoyens romains les individus
appartenant à la classe des italiques. Le bénéfice du changement de condition
n’était plus guère accordé qu’aux magistrats des cités latines, ou par faveur
spéciale, à quelques non citoyens admis parmi les Romains fondateurs d’une
colonie civile[9].
Les modifications apportées à la condition des sujets
latins soit en fait, soit en vertu de la loi, se rattachent au fond à un
mouvement d’ensemble et conséquent avec lui-même. A envisager les
classifications anciennes, on ne peut nier qu’ils n’aient généralement perdu.
Pendant qu’ailleurs la
République s’ingénie à concilier les contraires et à
adoucir les transitions vers le nouvel ordre de choses, ici un beau jour,
tous les anneaux intermédiaires de la chaîne ont disparu, tous les ponts sont
tombés. De même que dans Rome, les castes nobles s’éloignent du peuple,
s’affranchissent des impôts et charges dus par tous, et attirent à elles tous
les honneurs et tous les privilèges, de même en Italie la classe des citoyens
romains se sépare des simples fédérés, et les exclut de toute participation
au pouvoir : en même temps ces derniers ont à supporter double et triple
charge dans les taxes communes. Comme la noblesse, en face des plébéiens,
s’était cantonnée dans les anciens retranchements du patriciat en décadence,
les citoyens s’enferment dates leurs privilèges en face des non
citoyens ; et le plébéien grandi, par les institutions plus libérales,
se resserre à son tour dans l’immobilité hautaine de sa gentilhommerie née
d’hier. Au fond, on aurait tort de blâmer absolument la suppression des
citoyens passifs : la réforme en ce point se rattache d’ailleurs par de
sérieux motifs à tout un ordre de choses sur lequel nous aurons à donner plus
tard des éclaircissements. Qu’il nous suffise de constater, en passant,
qu’elle frappe de mort un membre utile et médiat du corps politique. Plus
dangereux encore est l’enlèvement des barrières entre les Latins et les
autres Italiques. La primauté de rang donnée aux Latins était l’un des
fondements de la puissance romaine ; fondement qui manque et laisse le
vide à sa place, du jour où les villes latines cessent d’avoir part
d’associés favorisés à l’empire de la puissante cité sœur ; du jour où
elles se sentent sujettes de Rome, comme les autres peuples ; où avec tous
les autres Italiens, elles subissent le même et insupportable joug. Sans nul
doute, les Bruttiens et leurs compagnons d’infortune sont traités comme de
simples esclaves et se comportent en esclaves, s’échappant, quand ils le
peuvent, des navires où ils rament par force et prenant du service dans les
rangs des ennemis de Rome : sans nul doute, les Gaulois, les sujets
d’au-delà de la mer sont plus durement opprimés encore ; et la politique
romaine dans ses perfides calculs les donne en pâture aux Italiques, qui les
méprisent et les malmènent ! Mais quelques différences qu’il y ait
encore dans les conditions de l’assujettissement, elles ne remplacent pas
l’ancien et profitable antagonisme entre le groupe des peuples de même race
et celui des Italiques d’un autre sang. Un mécontentement profond s’empare du
tous les alliés : dans toute l’Italie la crainte seule leur ferme la bouche.
Certes c’était devancer l’heure, et s’exposer à un juste refus, que de
proposer, au lendemain de Cannes, l’admission de deux hommes par cité latine
dans la cité romaine et dans le Sénat ; mais cette motion même ne fait-elle
pas toucher du doigt les inquiétudes éveillées déjà au sein de la ville reine
par la condition respective du Latium et de Rome ? Supposez un second
Hannibal descendant en Italie, l’épée au poing ! Le soldat étranger se
serait-il heurté une seconde fois contre la résistance indomptable du nom
et du contingent latin [nomen latinum] ?
Nous avons peine à le croire. Mais de toutes les institutions que le VIe
siècle a vu s’introduire dans le système politique, la plus importante sans
contredit, celle qui s’éloigne le plus décidément des voies jusque là
suivies, et recèle les plus grands dangers pour l’avenir, c’est l’institution
des nouveaux gouvernements dans les provinces. Aux termes de l’ancien droit
public de Rome, il n’existait pas à proprement parler de sujets tributaires :
de deux choses l’une, ou les habitants des villes vaincues étaient vendus en
esclavage : ou, bien ils étaient, soit incorporés dans la cité romaine, soit
rangés dans une fédération qui leur laissait du moins l’indépendance
municipale et l’immunité d’impôts. Il en était autrement dans les possessions
de Carthage en Sicile, en Sardaigne et en Espagne, comme aussi dans le
royaume de Hiéron. Là, un impôt et des taxes se prélevaient régulièrement au
profit des maîtres et seigneurs ; et quand Rome leur succéda, il parut
habile aux politiques à courte vue, il parut, en tous cas, très commode de
continuer sur les mêmes errements l’administration des nouveaux territoires.
Les institutions provinciales de Carthage et de Hiéron furent donc
maintenues : on les transporta même dans les autres pays conquis sur les
barbares, comme dans l’Espagne citérieure, par exemple. Or, à faire cela, on
recevait des mains de l’ennemi la ceinture de Nessus. S’il est vrai que la République, en
encaissant les tributs n’avait point eu d’abord la pensée de
s’enrichir ; si elle n’avait voulu que pourvoir aux frais de
l’administration et de la défense des territoires, bientôt elle céda à
d’autres instincts, et demanda des contributions à l’Illyrie, à la Macédoine, sans
d’ailleurs prendre à sa charge ni le gouvernement local, ni la garde des
frontières. Peu importe que dans cette voie elle ait observé une équitable
mesure. Dès ce moment, elle transformait sa domination en un droit utile et
profitable. Qu’on ne cueille que la pomme, ou qu’on dépouille tout l’arbre,
n’est-ce pas même chose pour le péché originel ?
La peine marchait derrière la faute. Le système adopté
pour l’administration provinciale rendit nécessaire la création des préteurs
provinciaux, création funeste aux provinces, par la force même des choses, et
en complet désaccord avec la constitution de la République. Comme
celle-ci avait pris la place de l’ancienne souveraineté locale, son agent
prit la place de l’ancien roi et l’on vit le préteur de Sicile s’installer à
Syracuse, dans le palais d’Hiéron. Selon le droit, il avait dans son
administration à obéir toujours aux maximes de la probité et de la sobriété
républicaines. Caton, gouvernant la Sardaigne, se faisait voir dans les villes de
sa province, marchant à pied et suivi d’un seul serviteur qui portait son
manteau, et sa coupe aux libations. Quand il revint d’Espagne, sortant
de préture, il vendit son cheval de combat, ne voulant pas en faire payer le
transport par l’État. Je reconnais que, sans pousser d’ailleurs les scrupules
de conscience jusqu’à la mesquinerie parfois ridicule de Caton, laquelle
n’eut que bien peu d’imitateurs assurément, bon nombre d’autres préteurs
surent se maintenir suffisamment dans la ligne de l’antique sainteté des
mœurs. A leur table silencieuse la décence régnait : leur administration,
leur justice droite et honnête ; leur sévérité motivée contre les banquiers
et fermiers de l’impôt, ces détestables sangsues des provinces ;
par-dessus tout leur déportement grave et cligne en imposaient aux sujets de
Rome, à ces Grecs légers et relâchés tous les premiers. D’ailleurs, ils
faisaient aux gouvernés une condition tolérable. Ceux-ci n’avaient point
perdu encore le souvenir des lieutenants de Carthage et de Syracuse. Et puis
le temps était proche où la verge se changeant en
serpent [Exode,
VII], leurs souvenirs allaient se porter avec regret et reconnaissance
sur leur condition, d’aujourd’hui ! Le VIe siècle ne devait-il pas plus
tard leur apparaître comme l’âge d’or de la domination romaine ? — Quoiqu’il
en soit, c’était chose impossible que de rester longtemps républicain et roi
tout ensemble. A trancher du souverain dans sa province, le préteur se
démoralisa vite : il oublia sa condition de simple homme noble de Rome.
Le faste et l’orgueil étaient tellement dans son rôle, qu’on se sent enclin à
ne pas les lui reprocher sévèrement. Déjà pourtant, il était rare qu’il
revint à Rome les mains nettes : d’autant plus rare, que la République persistait
dans l’ancien système de la gratuité des emplois. On cite comme un beau trait
chez Paul-Émile, le vainqueur de Pydna, de n’avoir ni pris ni emporté d’argent.
Le vin d’honneur, les dons volontaires
offerts aux préteurs, toutes ces pratiques mauvaises sont aussi vieilles que
l’institution des gouvernements provinciaux. Peut-être Carthage en avait-elle
aussi légué la tradition ; et Caton, durant sa préture en Sardaigne (556
[198 av. J.-C.]),
ne put qu’en régulariser et en modérer le taux. Les factionnaires en tour de
voyage officiel pouvaient se faire héberger gratis, et envoyer des
réquisitions diverses : aussi déjà le droit avait servi de prétexte à l’abus,
aux exactions. Les préteurs pouvaient demander à leurs provinces, soit pour
les besoins de leur maison et de leurs gens (in
cellam), soit en cas de guerre, pour la nourriture de leurs
soldats, ou enfin pour toute autre cause, des fournitures de blé taxées à
prix modéré : mais déjà les excès étaient tels, qu’en 583 [171 av. J.-C.],
le Sénat, sur les plaintes des Espagnols, avait retiré à ses agents le droit
de régler seuls cette taxe. Bientôt on met les provinces en demeure de
fournir aux fêtes populaires de Rome : en 572 [-182], l’édile Tiberius
Sempronius Gracchus ayant à donner les jeux, inflige les plus lourdes
tribulations aux cités italiques et extra italiques : le Sénat interpose
son autorité. A la fin du VIe siècle, le préteur romain se croit tout permis,
non pas seulement contre les infortunés sujets de la République, mais même
contre les États libres et les royaumes dans la dépendance de Rome. Qu’on se
rappelle les razzias de Gnaeus Vulso en Asie-Mineure, et par-dessus
tout le traitement infligé à la
Grèce pendant la guerre contre Persée. — Le pouvoir central
eût été mal venu à s’étonner de tout le mal, lui qui n’avait point enfermé
dans de fortes barrières les empiétements et les abus de pouvoir de ses
satrapes militaires. Et pourtant, la justice avait essayé sur eux son
contrôle et sa mainmise. Si, pour le préteur comme pour tout autre magistrat,
l’antique et dangereuse règle prévalait toujours ; si, en sa qualité de
général, il était pleinement irresponsable tant que durait son office,
sortant de charge, il pouvait se voir appelé à rendre des comptes. Le mal
était fait sans doute, mais son auteur tombait du moins sous le coup de la
justice criminelle ou civile. Pour mettre la première en mouvement, il
suffisait qu’un magistrat, investi de la juridiction pénale, prît en main
l’affaire et la portât devant le peuple : pour la seconde, il suffisait
que le sénateur, alors chargé de la préture à Rome, déférât le procès à un
jury également formé, suivant la loi en vigueur, de personnages sénatoriaux.
Mais dans les deux cas, on le voit, le contrôle appartenait à l’ordre
noble ; et quoiqu’il restât encore dans ses rangs des hommes assez
vertueux, assez honorables pour ne point repousser d’emblée toute plainte qui
semblait fondée ; quoiqu’il fût arrivé plus d’une fois que le Sénat, la
partie lésée entendue, ordonnât d’office la poursuite civile, les humbles et
les étrangers, malheureusement, n’étaient jamais sûrs d’aboutir, ayant à
accuser un homme puissant ; sorti des rangs de l’aristocratie
gouvernante, ou avant à porter leur plainte devant des juges et jurés placés
loin des lieux, coupables souvent des mêmes méfaits, et appartenant à la même
caste que le défendeur. Il fallait, pour pouvoir compter sur la justice, que
le crime fût patent et criant : se plaindre sans succès, c’était courir
à sa perte ! Parfois, les opprimés trouvaient un point d’appui dans les
clientèles héréditaires par lesquelles des villes entières, des pays
assujettis se rattachaient aux maisons de leurs vainqueurs, ou à d’autres
citoyens leur tenant de près par un lien quelconque[10]. Les préteurs
d’Espagne apprirent à leurs dépens que nul ne pouvait maltraiter impunément
les clients de Caton ; et quand on vit les représentants des trois peuples
subjugués par Paul-Émile, Espagnols, Ligures et Macédoniens, ne point laisser
à d’autres l’honneur de porter sa bière au bûcher, ce fut là, certes, le plus
bel éloge qui pût être prononcé aux funérailles du grand homme. Toutefois,
ces clientèles particulières avaient leur mauvais côté. Elles donnaient aux
Grecs une occasion de plus de venir à Rome développer leur génie de souplesse
et d’abaissement devant ces maîtres, que les témoignages de leur servilité
spontanée achevaient de corrompre. —Marcellus a pillé et détruit Syracuse.
Les Syracusains portent plainte devait le Sénat, mais en vain. Que font-ils,
alors ? Ils votent des délibérations en son honneur. Page honteuse entre
toutes dans leurs annales, d’ailleurs si peu glorieuses ! Bien plus, en ce
siècle où quelques familles dominent et dirigent la politique romaine, le
patronat des grandes maisons vient accroître le danger de la situation. A
n’en pas douter, le mal eût été plus grand encore, les vols et les pilleries
n’eussent point connu de limités, si les préteurs n’avaient point un peu
ressenti la crainte des dieux et celle du Sénat. Toujours est-il vrai qu’on
volait, et qu’on volait impunément, pourvu qu’on le fît avec mesure. Il
devint de règle, pour le malheur de tous, que les exactions, que les abus de
pouvoir des préteurs, à la condition de n’être pas par trop criants,
rentraient jusqu’à un certain point dans la limite de leurs attributions
ordinaires ; et que la justice n’ayant point à les punir, les opprimés
étaient tenus de garder le silence. La suite des temps fera bien voir les
conséquences immédiates de cette désolante maxime.
D’ailleurs la justice se fut-elle montrée sévère autant
qu’elle était faible, elle ne pouvait guère que réprimer les excès isolés et
les plus odieux. Les vraies garanties d’une bonne administration reposent
dans la surveillance sévère et continue de l’autorité suprême : cette
surveillance on ne la trouvait pas dans le Sénat ; mollesse, inertie ou
maladresse, dès les anciens temps s’y était manifestée la plaie des
administrations collectives. Dans la théorie, il aurait fallu tout d’abord
assujettir les préteurs à un contrôle plus sévère et plus immédiat qu’il
n’était nécessaire, peut-être, pour la conduite des intérêts municipaux des
fédérés italiques : puis, l’empire s’étendant sur de vastes contrées
transmaritimes, il eût été sage de fortifier l’appareil du contrôle
administratif : le gouvernement avait besoin d’yeux pour tout voir de haut.
Mais rien ne fut fait : bien au contraire, les préteurs, se gérèrent en
souverains. La plus utile de toutes les institutions de contrôle, le cens,
est introduite en Sicile : elle n’est point étendue aux conquêtes
postérieures. Ainsi dégagés de tout frein, les fonctionnaires chargés du
gouvernement des provinces deviennent un danger pour le pouvoir central.
Appelé à la tête de l’armée, mis en possession de vastes ressources
financières, n’ayant rien ou presque rien à redouter de la justice,
indépendant en fait de l’autorité dirigeante, conduit par la petite
nécessaire des choses à séparer son intérêt et celui de ses administrés des
intérêts de la République,
quand encore il n’entrait point avec eux en lutte, le préteur ressemble, je
l’ai dit, à un satrape de Perse, bien plus qu’à un lieutenant de la cité de
Rome au temps des guerres samnites. Quand ce tyran militaire imposé à
l’étranger rentrera dans Rome, y a-t-il espoir qu’il y reprendra l’ornière
battue de la cité républicaine ? Celle-ci n’a que des magistrats qui
commandent, et des citoyens qui obéissent : dans son droit public, elle ne
sait ce que c’est que des maîtres et des esclaves. Les gouvernants à Rome ne
tardèrent pas à le voir : l’égalité au sein de l’ordre aristocratique, la
subordination des fonctions sous la haute tutelle de l’État, ces deux grandes
maximes fondamentales, couraient le risque de périr par eux. De là leur répugnance
à créer de nouvelles prétures, et leur jalousie à l’endroit du système
prétorial : de là, l’établissement des questures provinciales,
destinées à y mettre les finances dans d’autres mains que celle des
préteurs : de là enfin la courte durée assignée aux fonctions de ces
derniers, malgré les avantages certains d’une maintenue plus longue en
charge. Les regards des hommes d’État de Rome se fixaient inquiets sur la
semence déjà hors de terre. Mais le diagnostic n’est point la guérison. Le
gouvernement des nobles à l’intérieur se meut suivant son impulsion
première ; et le mal, dont quelques-uns ont conscience, progresse chaque
jour d’un pas régulier que rien n’arrête : l’administration, les finances
sont sur l’abîme ; la révolution, l’usurpation marchent derrière
elles !
Si la nouvelle noblesse avait un caractère moins tranché
que l’ancienne aristocratie de race ; si, l’une s’aidant de la loi,
l’autre du fait accompli, elles tendaient toutes les deux à exclure les
simples citoyens de la participation aux droits politiques, les excès de
celle-ci, plus insupportables que les excès de son aînée, étaient aussi plus
difficiles à refréner. Les tentatives ne manquèrent point, comme bien on
pense. De même que la noblesse avait son assiette dans le Sénat, l’opposition
avait sa base dans l’assemblée du peuple. Mais pour bien faire comprendre le
rôle de l’opposition, il convient d’esquisser avant tout le portrait de ce
peuple, de montrer quel était son esprit et quelle place il occupait alors
dans la République.
Le peuple de Rome dans ses assemblées générales,
n’agissait point comme la roue motrice d’un vaste mécanisme. Mais il était le
solide fondement d’un grand édifice, et comme tel il a donné tout ce qu’on
pouvait attendre de lui. Vues sûres de l’intérêt commun : docilité entière
vis-à-vis du chef le meilleur au moment critique : fermeté et courage
inébranlables dans les bons et les mauvais jours : science du sacrifice
individuel au regard de l’utilité de tous : renoncement au bien-être actuel
au profit du bonheur à venir, toutes ces vertus le peuple de Rome les a
complètement pratiquées ; et à voir les choses de haut et dans
l’ensemble, les taches disparaissent : on se sent tout à l’admiration, au
respect ! A cette heure encore les citoyens obéissaient le plus souvent à
un sens politique intelligent et droit. Toute leur conduite, soit envers le
pouvoir, soit envers l’opposition, fournit la preuve incontestable qu’assez
fort et puissant pour contraindre le génie même d’Hannibal à vider le champ
devant lui, le peuple de Rome était maître aussi, dans les comices. Citadins
ou paysans, les votants aux comités ont pu se tromper souvent : mais jamais
leurs erreurs n’ont été celle d’une populace à mauvais instincts.
Malheureusement rien de plus incommode que le mécanisme de la participation
du peuple aux affaires ; il se vit un jour noyé dans la grandeur même de
ses conquêtes. Déjà nous avons fait voir les cités du droit passif (sine suffragio) entrant presque toutes, au Ve siècle,
dans le droit civique parfait, et bon nombre des colonies de fondation
récente dotées du même privilège. A la fin de cette période, les citoyens
romains se sont répandus en foule dans tout le Latium, dans la Sabine, dans une partie
de la Campanie
: le droit de cité s’étend depuis Cœré sur la côte au nord, jusqu’à Cumes au
sud : seules, quelques villes dans l’intérieur de ces limites en sont encore
exclues. Telles sont, par exemple, Tibur, Præneste, Signia, Norba,
Ferentinum. Joignez-y les colonies maritimes sur les côtes d’Italie qui sont
régulièrement dotées de la cité ; les colonies récentes du Picenum, et du
pays d’au delà de l’Apennin, auxquelles il a fallu octroyer pareille faveur ;
sans compter une multitude de citoyens épars dans toute la Péninsule, dans les
villes et villages forains (fora et conciliabula)
et ne se rattachant à aucun centre spécial. Pour remédier aux difficultés
inhérentes à une telle organisation, soit dans l’ordre judiciaire[11] soit dans
l’ordre administratif, on avait institué des juges locaux pour tenir la place
de ceux de Rome ; et dans certaines villes, dans les cités maritimes
notamment, dans les nouvelles colonies du Picenum et le pays d’au-delà
de l’Apennin, les premiers jalons avaient été posés pour l’établissement
futur d’un régime municipal, avec ses chefs-lieux distincts au sein de la
grande unité de l’empire. Quoi qu’il en soit, l’assemblée du peuple sur le
Forum romain a seule légalement la connaissance de toutes les questions ; et
il saute aux yeux que dans sa constitution même et dans son mécanisme, elle
n’est plus déjà ce qu’elle était aux temps anciens, alors que tous les
citoyens exerçaient leur fonction en personne, quittant le matin leur
métairie ; et y revenant le soir après avoir voté. Autre chose encore.
Est-ce inintelligence, insouciance, ou calcul déshonnête, je ne saurais le
dire, mais après 513 [241
av. J.-C.], au lieu de réunir comme autrefois les cités
nouvellement admises au droit romain dans de nouvelles circonscriptions
civiques (tribus), le pouvoir les distribue dans
les anciennes ; si bien qu’elles englobent désormais des villes éparses
sur toute la surface de l’empire. Composées de huit mille citoyens en
moyenne, tantôt plus dans les villes, tantôt moins dans les campagnes, sans
lien, sans unité territoriale, elles ne se prêtent ni à une action méthodique,
ni aux réunions préalables et efficaces des électeurs : lacune grave
assurément dès qu’il n’y a point de débat oral dans l’assemblée générale du
peuple. La compétence de cette assemblée s’étendait à toutes les affaires
d’intérêt public ; mais dans les grandes et difficiles questions où la
puissance dominatrice du monde aurait eu à dire son mot, quoi de plus insensé
et de plus ridicule que de voir le vote dans les mains de cette foule honnête
de paysans italiens, poussés dans le Forum au hasard et à la hâte ?
Ayant à prononcer, en dernier ressort sur les nominations des généraux en
chef, et sur toutes les affaires politiques, ils ne comprenaient ni les
raisons de décider ni les conséquences de leur décision. Aussi, toutes les
fois que l’affaire mise en délibéré à dépassé l’horizon de la cité proprement
dite, l’assemblée du peuple s’est montrée, sans virilité d’intelligence, pour
ne pas dire niaise et enfantine. D’ordinaire le peuple, debout, disait oui
sur toutes les motions : que si, dans tel ou tel cas rare, emporté par un
mouvement instinctif, il avait répondu négativement, comme en ce jour, où il
avait voté contre la déclaration de guerre à la Macédoine (554 [200 av. J.-C.]),
il n’était plus alors que le triste instrument d’une politique de clocher hostile
à la grande politique et bientôt son opposition finissait misérablement.
A côté des simples citoyens libres était la tourbe des
clients. Égaux aux premiers devant la
loi, souvent déjà ils étaient les plus forts. L’origine des clientèles
se perdait dans les premiers temps de Rome[12]. Le Romain
notable avait toujours exercé une sorte de pouvoir sur ses affranchis et ses
protégés. Dans toutes les circonstances graves, ils venaient lui demander
conseil. Un client ne mariait pas ses enfants sans l’aveu de son patron :
souvent même c’était celui-ci qui faisait le mariage. Mais comme au sein de
l’aristocratie un groupe de nobles faisait bande à part, qui avait pris en
main la puissance et concentré la richesse, de même dans la foule des clients
on comptait des favoris et des mendiants ; et cette armée nouvelle à la
suite des riches minait la cité au dedans et au dehors. Non contente de
tolérer les clientèles, l’aristocratie les exploitait pécuniairement et
politiquement. C’est ainsi que les anciennes collectes pratiquées jusqu’alors
pour les besoins du culte ou pour les funérailles des hommes illustres par
leurs services, sont détournées de leur objet primitif ; et l’on voit
certains nobles, dans des occasions extraordinaires, s’en faire un prétexte à
contribution prélevée sur le peuple. Ainsi, le premier, Lucius Scipion (568 [186 av. J.-C.])
les applique à des jeux publics qu’il veut donner. La loi dut mettre des
limites aux donations excessives (550 [-204]). Sous couleur de donation, les
sénateurs extorquaient un tribut régulier à leurs clients. Mais chose plus
grave encore, ne venant plus aux comices qu’avec la suite nombreuse de leurs
créatures, les grands y dominèrent ; et les élections habituelles enseignent
quelle concurrence puissante la tourbe des clients faisait déjà aux classes
moyennes indépendantes. De là ressort déjà la preuve de l’accroissement
rapide et énorme de la populace, dans Rome surtout : tout d’ailleurs
confirme la vérité du fait. Déjà, dans le siècle précédent, il avait fallu,
devant la marée montante des affranchis, réglementer par des dispositions
sévères leur droit de vote dans l’assemblée. Ces restrictions légales
s’étaient maintenues durant le VIe siècle : mais bientôt, au temps de la
deuxième guerre punique, un mémorable sénatus-consulte avait autorisé les
femmes affranchies à se mêler des quêtes lorsqu’elles étaient d’honnêtes
mœurs ; et les enfants légitimes de pères, simples affranchis, pouvaient
dorénavant porter sans délit les insignes jusque-là concédés aux seuls fils
des ingénus. — Quant aux Grecs et aux Orientaux qui affluaient dans Rome,
leur condition était de peu supérieure aux esclaves libérés : servilité
nationale chez les uns, servilité de droit chez les autres.
Comme si ce n’était point assez de ces causes naturelles
pour faire sortir de terre la populace de la métropole, la noblesse et le
parti démagogique commirent à l’envi la faute de lui fournir un aliment :
flatteries, moyens mauvais, rien n’est épargné de ce qui détruira chez le
peuple l’antique vigueur du sens politique. Dans son ensemble le corps
électoral avait gardé son honorabilité : aussi n’osait-on pas encore,
recourir aux manœuvres de la corruption directe. Mais déjà l’on arrive à la
faveur par les manœuvres détournées les plus coupables. Aux édiles, par exemple,
il avait appartenu de tout temps de veiller au cours modéré du prix des
céréales : ils avaient la surveillance des jeux. Or, voici qu’à ce propos
commence à se réaliser l’effrayante sentence proclamée plus tard par un
empereur : A ce peuple, il faut du pain et des jeux [panem et circenses] !
Grâce aux arrivages immenses et gratuits de blé, envoyé soit par les préteurs
provinciaux pour l’approvisionnement du marché de Rome, soit par les
provinces elles-mêmes, jalouses de se faire bien venir auprès de quelques
magistrats de la métropole, les édiles, dés le milieu de ce siècle, se sont
mis en situation de livrer à vil prix au peuple le grain dont il a besoin. Comment voulez-vous, s’écriera Caton, que la foule entende encore raison ? Le ventre n’a pas
d’oreilles ! — Les fêtes populaires se renouvellent dans une
proportion croissante et effrayante. Cinq cents ans durant, Rome s’était
contentée d’une seule fête annuelle et d’un cirque unique. Gaius Flaminius,
le premier démagogue de profession qu’on eût vu dans Rome, institue de
nouveaux jeux, et bâtit un nouveau cirque[13] (534 [200 av. J.-C.]).
Par là, et le nom de jeux plébéiens
dit assez ses tendances, il achète le généralat et le droit d’aller se faire
battre au bord du lac de Trasimène. La voie une fois ouverte, tous s’y
précipitent. Les fêtes de Cérès, déesse protectrice du peuple (les Cerealia,
célébrées en avril), si tant est qu’elles soient antérieures en date aux jeux
plébéiens, ne le sont que de peu d’années. Dès 542 [-212], après l’introduction des
prédictions sibyllines et de Marcius[14], une quatrième
fête est instituée en l’honneur d’Apollon [ludi Apollinares]
; et en 550 [-204],
une cinquième s’inaugure en l’honneur de la Grande Mère
phrygienne [magna mater Idœa], récemment arrivée
dans Rome. On était alors dans les années les plus rudes de la guerre
d’Hannibal. Au milieu des jeux apollinaires célébrés pour la première fois,
le peuple réuni autour du cirque fut tout à coup appelé aux armes. La fièvre
des superstitions italiennes agitait les esprits, et les ambitieux ne
manquaient pas, tout prêts à en tirer parti et à lancer dans la circulation
les oracles de la Sibylle
et des faux prophètes. J’ai peine à blâmer le gouvernement lui-même lorsque,
demandant aux citoyens des efforts et des sacrifices immenses, il ne lutte
point contre la folie du moment. Toutefois, après les concessions faites, les
retirer n’était plus possible ; et au milieu même de plus tranquilles
conjonctures, en 581 [173
av. J.C.], une fête mineure, celle des jeux dédiés à Flore, est
encore instituée [Horalia ou ludi
Florenses]. C’était aux magistrats chargés de toutes ces
fêtes à pourvoir à la dépense de leurs deniers personnels. Les édiles curules
défrayaient les anciens grands jeux, ceux de la mère des dieux [Megalensia ou Megalenses ludi]
et les jeux Floraux. Aux édiles plébéiens revenaient les jeux
plébéiens et ceux de Cérès ; et les jeux d’Apollon étaient l’affaire du
préteur urbain. Que toutes ces institutions nouvelles pour l’amusement du peuple
ne vinssent point peser sur le trésor public, je le trouve très excusable, et
pourtant il y eût eu danger moindre à mettre à sa charge un certain nombre de
dépenses perdues, que de faire des jeux donnés par les fonctionnaires le
marchepied nécessaire des fonctions suprêmes. Bientôt les candidats au
consulat luttèrent de splendeurs dans les fêtes : les frais, s’élevèrent à un
taux incroyable ; et le consul en expectative se vit bien accueilli du
peuple, quand en sus des jeux ordinaires et légaux, il offrait encore un régal volontaire, un combat de gladiateurs payé
de sa bourse (munus). A la richesse des fêtes,
l’électeur mesurait les capacités du candidat. Il en coûta cher aux nobles :
une belle montre de gladiateurs ne coûtait pas moins de 720.000 sesterces (50.000 thaler = 187.500
fr.). N’importe, ils payèrent de bon cœur, fermant à ce prix la
carrière politique à quiconque n’avait point la puissance de l’argent.
Après s’être essayée sur le Forum, la corruption pénètre
dans les camps. Le citoyen des anciens temps s’estimait satisfait quand il
avait reçu, quelque indemnité de ses fatigues de guerre, ou quand, à tout le
mieux, il rapportait un mince cadeau en souvenir de victoire. Les nouveaux
généraux, à commencer par Scipion, prodiguent à pleines mains à leurs soldats
et l’or de Rome, et le butin : la rupture entre l’Africain et Caton, au
moment de l’expédition finale des Romains en Afrique, n’a pas eu d’autre
motif. Les vétérans de la seconde guerre de Macédoine et de la guerre d’Asie
s’en revinrent presque tous avec une fortune aisée et les meilleurs, même
parmi les citoyens, se prenaient à louer le général qui, ne gardant pas pour
lui seul et sa suite immédiate les dons des provinces et les gains faits sur
les champs de bataille, renvoyait de son camp bon nombre d’hommes chargés
d’or, et la foule des licenciés avec argent en poche. On avait oublié déjà
que tout le butin mobilier était propriété de l’État. Lucius Paullus voulut
un jour reprendre les anciens errements : il s’en fallut de peu que ses propres
soldats, les volontaires surtout, qu’avait attirés dans son armée l’espoir
d’un riche pillage, ne poussassent le peuple à refuser au vainqueur de Pydna
les honneurs du triomphe, naguère prodigués sans raison à l’obscur vainqueur
de trois villages de Ligurie.
L’œuvre de la guerre dégénérant ainsi en une œuvre de
proie, la discipline et l’esprit militaire s’affaissent : on le voit
clairement, à suivre les détails de l’expédition contre Persée. La lâcheté
s’empare des cœurs, et déjà se manifeste d’une façon pitoyable; durant
l’insignifiante guerre d’Istrie, de 576 [178 av. J.C.]. Là, sur le bruit d’un
combat, bruit grossi par la peur et courant comme une avalanche, l’armée de
terre et l’armée de mer des Romains, et les Italiens de la contrée se sont
mis à fuir. Caton, dans une allocution des plus rudes, reproche leur
pusillanimité à ses soldats. — Dans cette voie funeste, la jeunesse se
précipite la première. Pendant la guerre d’Hannibal (545 [-209]) les
censeurs, en dressant les rôles des chevaliers, ont eu à sévir contre la
nonchalance des assujettis au service militaire. A la fin de notre période
(574 [-180]),
dans le but unique de forcer les fils de familles nobles à marcher avec
l’armée, une loi exige la preuve de dix années passées sous les aigles, comme
condition absolue de l’entrée dans les fonctions civiles.
Petits et grands, tous désormais courent après les
décorations et les titres ; symptôme le plus grave de l’abaissement de
l’ancien orgueil, de l’ancien honneur civique. La chasse aux titres diffère dans
sa forme et son but : au fond le mobile est le même dans tous les ordres,
dans toutes les classes. On se précipite vers les honneurs du triomphe : il
n’est plus possible d’observer la règle antique qui ne les donne qu’au
magistrat suprême de la cité, revenant victorieux des champs de bataille, et
apportant à la République
un agrandissement de territoire : règle injuste, je le confesse, en ce que
ces mêmes honneurs, elle les a refusés souvent au véritable auteur des plus
éclatants succès ! Tel général s’est-il adressé en vain au Sénat ou au
peuple ? Croit-il n’avoir pas chance d’un vote favorable ? Il s’en
va, et on le laisse faire, mener son triomphe hors de Rome, sur le mont
Albain (pour la première fois en 523 [-231]). Il n’est plus désormais de si
petits combats avec quelque bande de Ligures ou de Corses qui ne soient
prétexte à ces solennités. On voulut
arrêter au passage ces triomphateurs peu militaires, les consuls de l’an 573 [-181], par
exemple ; et l’on décida qu’à l’avenir il faudrait faire preuve d’une
bataille, ou cinq mille ennemis au moins auraient perdu la vie : puérile
précaution de la loi, éludée facilement, à l’aide de faux bulletins. Déjà
dans les maisons des notables, on voit appendus aux murailles des trophées
censés pris sur l’ennemi, quoiqu’ils ne viennent point du champ du combat.
Jadis le général en chef de l’année tenait à honneur de servir l’année
suivante sous les ordres de son successeur. Il n’en est plus ainsi ; et
Caton, le consulaire, entre en lutte ouverte contre la mode nouvelle et ses
dédaigneuses allures, par cela seul qu’il redevient, simple Tribun
militaire sous Tiberius Sempronius Longus (560 [-194]), et sous
Manius Glabrio (563 [-191]). Jadis les services rendus à l’État se
rémunéraient suffisamment par un simple remerciement public, une fois
conféré : aujourd’hui il faut une récompense perpétuelle. Déjà l’on
avait vu Gaïus Diulius, le vainqueur de Mylœ (494 [-260]), quand
il sortait le soir dans les rues de la ville, se faire précéder d’un porteur
de torche et d’un joueur de flûte ! Les statues, les monuments érigés
souvent aux frais du titulaire, se rencontrent partout ; et l’on
commence à s’en moquer en disant que la distinction consiste à n’en pas
avoir. Les honneurs purement personnels ne suffisent plus, on en arrive
bientôt à se parer de sa victoire, soi et ses descendants : on en tire un
surnom, perpétuel [cognonim secundum, agnonem].
Ce fut le vainqueur de Zama qui mit ces qualifications à la mode. Il s’appela
l’Africain : son frère prit le titre d’Asiatique et son cousin celui
d’Espagnol [Africanus, Asiaticus,
Hispanicus][15]. L’exemple se
propagea des grands chez les petits. — Quand la caste gouvernante prenait
soin d’ordonner les classes des funérailles, et quand elle assignait un
vêtement de pourpre au cadavre de l’ancien censeur, qui donc eût pu trouver
étrange la prétention des affranchis, voulant aussi voir à la toge de leurs
fils la bande de pourpre tant enviée ? La toge, l’anneau, la bulle
ne distinguaient pas seulement le citoyen et sa femme d’avec l’étranger et
l’esclave ; ils servaient encore de démarcation entre l’ingénu et
l’ex-esclave, entre le fils de l’ingénu et celui de l’affranchi ; entre
le fils du chevalier ou du sénateur et le citoyen du commun ; entre le
rejeton d’une maison curule et le simple sénateur : tout cela, dans
cette même cité où rien ne s’était fait de bon et de grand que par l’égalité
civile !
Le dualisme à l’intérieur se reproduit dans le camp même
de l’opposition. Appuyés sur le paysan, les patriotes poussent le cri de la réforme
; appuyés sur la plèbe de la ville, les démagogues travaillent à une œuvre
plus radicale encore. Quoiqu’ils ne marchent pas sur deux routes absolument
séparées, et que souvent ils se donnent la main ; on les jugera mieux en
les étudiant les uns après les autres.
Marcus Porcius Caton est à vrai dire l’incarnation du
parti réformiste. Le dernier venu des politiques (520-605 [234-145 av J.-C.])
de l’ancienne école qui voulait confiner Rome dans les limites de l’Italie,
et repoussait l’empire universel, Caton, par cela même, est apparu à la
postérité comme le type du vrai Romain de la vieille roche. Jugement peu
exact ; car il faut bien plutôt voir en lui le représentant de
l’opposition des classes moyennes contre la nouvelle noblesse hellénisante
et cosmopolite. Né près d’une charrue, élevé et poussé dans la carrière
politique par son voisin de campagne, Lucius Valerius Flaccus, un des
rares nobles d’alors restés hostiles aux tendances du siècle, le rude paysan
de la Sabine
avait semblé au loyal patricien l’homme le mieux fait pour entrer en lutte
contre le courant ; et ses prévisions s’étaient réalisées. Grâce aux
soins de son protecteur, Caton, selon l’antique usage, mettant et la parole
et l’action au service de l’État, utile à ses concitoyens et utile à la chose
publique, s’éleva jusqu’aux honneurs
du consulat et du triomphe, et enfin jusqu’à la censure. Entré à seize
ans dans la légion, il avait fait toutes les guerres d’Hannibal depuis la
journée du lac de Trasimène jusqu’à celle de Zama, sous les ordres de Fabius
et de Marcellus, de Néron et de Scipion devant Tarente, à Sena, en Afrique,
en Sardaigne, en Espagne, en Macédoine : soldat, officier, général, partout
il avait vaillamment fait son devoir. Tel il était sur le champ de bataille,
tel on le retrouvait sur la place publique. Sa parole sans peur et prête à
l’attaque, la vertu rusticité de son sarcasme, sa connaissance du droit
romain et des institutions romaines, son activité extraordinaire, son corps
de fer, toutes ses qualités l’avaient fait illustre d’abord dans les petites
villes de son voisinage : mais bientôt il se produit sur le théâtre plus
vaste du Forum et du Sénat : on le considère comme l’avocat le plus
influent, comme le premier des orateurs de son siècle. Il prend la voix et le
ton de Manius Curius, son idéal parmi les politiques du temps passé :
il consacre l’oeuvre de sa longue vie à la résistance loyale que suivant ses
propres notions des choses il oppose partout, à tout propos, à la décadence
rapide des mœurs ; et sa quatre-vingt quinzième année le trouvera encore
sur la place publique, livrant ses derniers combats à l’esprit des temps
nouveaux. Il n’était rien moins que beau de corps ; ses ennemis lui
reprochaient ses yeux vairs et ses cheveux roux. Il ne fut point un
grand homme, dans le sens ordinaire du mot, il ne fut surtout point un grand
homme d’État aux larges vues. En morale, en politique, ses idées tournaient
court, au contraire : n’ayant que le bon vieux temps devant les yeux ou sur
les lèvres, il faisait fi de la nouveauté sans plus d’examen. Sévère au plus
haut degré contre lui-même, légitimant par là sa rudesse et son inflexible
dureté envers tous et en toute circonstance, honnête et droit, mais n’ayant
pas la perception du devoir moral au delà de la règle positive de la loi de
police, ou de la ponctualité marchande ; ennemi de l’acte bas ou déloyal,
comme des élégances brillantes de l’esprit ; ennemi avant tout de ses
ennemis, jamais il ne sut remonter aux sources du mal social : il usa sa vie
à combattre contre les symptômes, et aussi contre les personnes.
Du haut de leur dédain les hommes au pouvoir laissaient
faire cet aboyeur à l’esprit étroit,
et non sans raison peut-être : ils croyaient voir par-dessus sa tête, et plus
loin que lui. Mais les roués élégants, dans le Sénat et hors du Sénat,
tremblaient en secret devant le vieil aristarque des mœurs, à la fière et
républicaine allure; devant le vétéran, tout couvert des cicatrices
rapportées des guerres contre Hannibal ; devant le sénateur puissant par
son influence, et le protecteur du paysan. Pas un des notables ses collègues,
à qui successivement il ne mit sous les yeux ses tablettes et son
blâme public ; fort peu difficile d’ailleurs à l’endroit de la preuve,
et s’en donnant à cœur joie contre quiconque avait croisé sa route, ou
l’avait irrité. A la même heure, avec la même hardiesse, il repoussait toute
injustice populaire, tout nouveau désordre, et disait son fait à la foule.
Ses attaques amères et courroucées lui suscitèrent de nombreux ennemis :
avec les chefs de la coterie noble, les Scipions, les Flamininus, il vécut en
guerre ouverte et irréconciliable : il fut quarante-quatre fois accusé devait
le peuple. Mais, et ceci prouve combien était vivace encore, dans les classes
moyennes, le viril courage qui supporta vaillamment le désastre de Cannes,
jamais le parti des campagnards n’abandonna dans ses votes le téméraire
champion de la réforme des mœurs. En 570 [184 av. J.-C.], lorsque briguant la
censure de concert avec le noble Lucius Flaccus, l’associé de ses
doctrines, on l’entendit annoncer avec lui qu’ils expurgeraient le corps
civique et électoral, le peuple n’en choisit pas moins ces deux hommes
redoutés entre tous : quoi qu’eût fait la noblesse pour les écarter, il
lui fallut les subir. Alors il se fit comme un complet balayage : le
frère de l’Africain fut rayé de la liste des chevaliers ; le frère du
libérateur de la Grèce
disparut de la liste du Sénat.
Mais cette guerre contre les personnes et ces efforts
répétés pour réfréner les tendances nouvelles à l’aide de la police et du
pouvoir judiciaire, quelque méritoire que fût d’ailleurs l’intention du
réformateur, ne pouvaient tout au plus qu’arrêter un instant la corruption
débordée. S’il était beau de voir Caton lutter contre le torrent, et par là
même jouer un grand rôle politique ; chose non moins remarquable, Caton ne
réussit pas plus à renverser les coryphées du parti contraire, que ceux-ci ne
parvinrent à se débarrasser de leur antagoniste : les procès portés par lui
et par ses adhérents devant le peuple dans les conjonctures politiques les
plus graves n’aboutirent d’ordinaire à aucun résultat, de même que tombèrent
les accusations intentées contre lui par représailles. Les lois de police
restèrent pareillement inefficaces ; lois somptuaires promulguées en foule,
lois économiques ayant pour objet la simplicité et le bon ordre dans la tenue
des maisons, rien n’y fit. Nous aurons plus tard à revenir sur ce sujet [ch. XII et s.].
Citons pourtant quelques tentatives plus pratiques, plus
utiles, et qui, médiatement du moins, atténuaient les effets de la
corruption. En première ligne se placent les assignations de lots de terre
sur le domaine public. Elles se firent sur une grande échelle dans
l’intervalle qui sépare la première et la seconde guerre punique. Elles se
reproduisirent en grand nombre et dans de grandes proportions, après cette
dernière et jusqu’à la fin de la période actuelle. Ainsi, pour ne rappeler
que les plus considérables, Gaius Flaminius, en 522 [232 av. J.-C.],
avait installé dans le Picenum de nombreux possesseurs. Rappelons
encore les huit nouvelles colonies maritimes fondées en 560 [-194], et
surtout la colonisation largement établie sur tout le territoire d’entre
l’Apennin et le Pô, avec les colonies latines de formation nouvelle, Placentia,
Crémone, Bononia, Aquilée, et les colonies de citoyens
romains de Potentia, Pisaurum, Mutina, Parme, et Luna
(années 536 et
565-577 [-218 et -189/-177]). Nul doute qu’il ne faille
attribuer aux réformistes l’honneur de ces grandes entreprises. Caton et son parti
montraient du doigt l’Italie dévastée par les guerres d’Hannibal, la
disparition rapide, effrayante, de la petite propriété, et de la population
libre italienne : ils montraient d’une autre part les vastes possessions
abandonnées aux riches Romains, à titre de quasi-propriété, dans la Gaule cisalpine, dans le
Samnium, dans l’Apulie et le Bruttium ! Ainsi mis en demeure, le
gouvernement de la
République n’avait point agi sans doute comme il aurait pu
et dû faire, avec l’énergie opportune : pourtant il n’était point resté
absolument sourd aux sages appels du patriote. — Ce fut dans le même esprit
qu’un jour, voulant parer à la désorganisation de la cavalerie citoyenne,
Caton proposa au Sénat la création de quatre cents nouveaux cavaliers. La
caisse du trésor, y pouvait suffire sans peine ; mais Caton avait compté
sans les idées exclusives de la noblesse, et sans ses tendances à repousser
hors des cadres de la milice montée tous les simples cavaliers non
chevaliers. Ce n’est pas tout. Déjà, au cours des longues et difficiles
guerres du siècle, les chefs du gouvernement avaient dû recruter l’armée
selon la mode orientale, c’est-à-dire sur le marché aux esclaves.
Heureusement leur essai n’avait point réussi. Il n’en fallut pas moins
abaisser les conditions jusque-là requises pour l’admission des citoyens au
service militaire, à savoir le cens minimum de 11.000 as (300 thaler = 1125 fr.)
et l’ingénuité. Nous laissons de côté le service de la flotte auquel
étaient appelés tous les affranchis et tous les ingénus classés au cens entre
4.000 et 1.500 as (de
115 thaler, à 43 = 431 fr. 25 c. à 161 fr. 25 c.) : mais le minimum du
cens d’un légionnaire fut ramené à 4.000 as (115 thaler = 431 fr. 25. c.). En cas de
pressant besoin même, on remplit les cadres de l’infanterie, soit avec les
assujettis au service de la flotte, soit avec les ingénus recensés à 1.500 as
(43 thaler = 161 fr.
25 c.) et au-dessous, jusqu’à 375 as (11 thaler = 41 fr. 25 c.) seulement. Qu’on
se garde de voir dans ces modifications l’effet direct du travail des
partis : elles se placent, en effet, ou à la fin de la période qui
précède, ou au commencement de la période actuelle ; et on ne saurait
méconnaître leur analogie grande avec les réformes militaires de Servius.
Elles ne laissèrent pas pourtant que de communiquer une impulsion décisive au
parti démocratique. Ayant à supporter de lourdes, charges, les citoyens
élèvent des prétentions, et revendiquent les droits qui leur font contrepoids
à ces charges et les allégent. A dater de ce jour, les pauvres et les
affranchis, dès qu’ils servent la République, commencent aussi à y jouer un rôle.
De là, l’une des plus importantes innovations politiques des temps, la
refonte des comices centuriates. Elle s’opéra, suivant toute
apparence, dans l’année qui suivit la fin de la guerre de Sicile (513 [241 av. J.-C.]).
— Dans ces comices, et par le résultat de l’organisation du vote, si les
possessionnés et domiciliés n’avaient plus tout seuls voix délibérative comme
avant la réforme d’Appius Claudius, les riches avaient du moins gardé la
prépondérance. Les chevaliers votaient les premiers, ou, si l’on aime mieux,
les nobles patricio-plébéiens ; puis venaient les plus imposés, ceux qui
au cens avaient justifié d’une fortune d’au moins 100.000 as (2.900 thaler =
10.875 fr.)[16].
Dès qu’il y avait accord entre ces deux catégories de votants, la décision
leur appartenait sûrement. Pour ce qui est des quatre autres classes de
censitaires, elles n’exerçaient plus qu’un droit fort douteux dans ses
résultats ; et même la classe du dernier et plus bas cens (11.000 as ou 300 thaler =
1125 fr.) n’avait plus guère qu’un vote complètement illusoire. Sauf
de rares exceptions, les affranchis ne votaient pas. — Dans le système
nouveau, au contraire, la chevalerie, quoiqu’elle reste dans ses cadres
séparés, a perdu son droit de première votante. Ce droit a été transféré à
l’une des sections de la première classe, selon la désignation du sort.
L’affranchi désormais est traité sur le même pied que
l’ingénu. Enfin chacune des cinq classes a le même nombre de votes[17]. Par suite, si
le peuple est uni dans la même pensée, ce n’est plus qu’après le vote de la
troisième classe que la majorité se dessine. — Le remaniement des centuries
fut la première grande réforme introduite dans la constitution par la
nouvelle opposition anti-nobiliaire. Elle fut aussi la première victoire de
la démocratie proprement dite. On ne saurait priser trop haut l’importance de
la priorité du vote appartenant jadis à la noblesse, surtout à l’époque où
son influence allait grandissant tous les jours au sein du peuple. Le parti
aristocratique était assez puissant encore pour se maintenir par ses
candidatures en possession des seconds sièges des consuls et des censeurs,
légalement accessibles pourtant aux plébéiens aussi bien qu’aux patriciens,
et cela jusqu’à la fin de notre période actuelle pour le consulat (jusqu’en 582 [172 av.
J.-C.]), et pendant une génération encore au delà pour la censure (jusqu’en 623 [-131]).
Même dans les jours les plus périlleux qu’ait eus à traverser la République durant la
crise qui suivit le désastre de Cannes, les aristocrates surent faire
échouer, uniquement parce qu’il était d’extraction plébéienne, l’élection
d’ailleurs très régulière de Marcellus, de l’aveu de tous le meilleur général
de la République,
appelé au consulat vacant après la mort du patricien L. Æmilius Paullus. —
Chose non moins caractéristique, dans la réforme nouvelle la priorité du vote
n’est enlevée qu’à la noblesse, non aux plus imposés ; et le privilège
que les centuries équestres viennent de perdre, au lieu d’aller à une section
de votants désignée par le sort dans tout le peuple, est exclusivement
transféré à la première classe. Théoriquement, l’organisation nouvelle
tranche aussi dans le vif, en ce qu’elle attribue la même valeur aux votes du
censitaire riche et du pauvre, de l’ingénu et de l’affranchi ; en ce que, par
suite, au lieu d’avoir la moitié du nombre total des voix, les hauts
censitaires n’en possèdent plus guère que le cinquième. Mais hâtons-nous de
dire, pour être exact, que de toutes ces innovations, l’une des plus
importantes dans la pratique, sinon même la plus importante, l’égalité entre
les ingénus et les affranchis, sera supprimée ; à peu de temps de là
(534 [220 av.
J.-C.]), par l’un des principaux personnages du parti même de la
réforme, par le censeur Gaius Flaminius, qui fermera les centuries à
ces derniers. Et cinquante ans plus tard (585 [-169]), nous verrons la mesure
d’exclusion reprise et renforcée par un autre censeur, par Tiberius
Sempronius Gracchus, le père |