L’HISTOIRE ROMAINE À ROME

 

Appendices

L’armée romaine au temps de César.

 

 

Ce travail nous a été demandé par beaucoup de nos lecteurs. Il eût fallu, pour le produire complet, lui donner la proportion d’un livret, Or, c’était là une œuvre au-dessus de nos forces, et aussi un hors d’œuvre. Nous avons préféré prendre pour guide, dans cette courte enquisse l’excellent résumé de Fr. Kraner, joint à son édition des Comm. de bello Gall., Berlin 1863, qui fait partie de la Collection choisie des classiques grecs et latins annotés, de Haupt et Sauppe. — Nous renverrons d’ailleurs les curieux et les hommes spéciaux aux grandes dissertations de J. Lipse, de militia Rom. lib. V. Antwerp. 1596 ; de Saumaise, de milit. Rom., Lugdun. Batav. 1657 ; aux 25 mémoires publiés par Lebeau, dans les Mémoires de l’Acad. des inscriptions et belles-lettres (tomes 25, 28, 29, 32, 35, 37, 39 et 41) ; aux Mémoires militaires de Guischardt (Lyon, 1760). — Voir aussi F. Haase, qui a donné une bonne liste des auteurs grecs et latins sur l’art militaire (de militarium scriprorum grœc. et latin. omnium editione instituenda narratio. Berlin, 1847). Mais laissant de côté toutes ces études dépassées aujourd’hui, nous recommanderons surtout à ceux qui les veulent ou peuvent suivre dans le texte original : Rückert, das Rœm. Kriegswesen (l’état milit. des Romains). Berlin 1850. — Lange, Historia mutationum rei militaris Romanorum (Gœtting. 1846). — Smith. Dict. of antiquities, au mot Exercitus, dû à la plume de W. Ramsay, professeur à Glasgow ; nous lui avons fait plus d’un emprunt, ainsi qu’au savant travail de Marquardt dans le Manuel de Becker, t. 3, pp. 236-480. Voir encore, sur la constitution de l’armée primitive des Romains : O. Schneider, de tension hastaria veterum Roman, Berlin, 1843, — Mommsen, die rœm. Tribus (les Tribus rom.), Altona, 1841 ; et enfin, sur l’époque même des guerres de César, Müller, de re militari Rom. quœdam e Cœs. commentarsis excerpta, Kiel, 1844, — Rüstow, Heerwesen und Kriegsfuhrung C. J. C. (L’armée et la guerre sous César), Gotha, 1855. — Gœhler, Gall. Krieg (Guerre des Gaules), Stuttgart, 1858. — Dyrrachium und Pharsalus, Karlsruhe, 1851.

 

On divise aujourd’hui l’histoire du système militaire chez les Romains en trois principales périodes

1ère Période : Milice citoyenne.

a) de Romulus à Servius Tullius.

b) de Servius Tullius à Camille.

c) de Camille à Marius.

2ème Période : Armée embauchée et soldée.

De Marius à Auguste, époque de la décadence et de la ruine des institutions républicaines.

3ème Période : Armée permanente.

D’autres établissent la division suivante également acceptable :

1° La légion de Romulus, selon les gentes.

2° La légion phalange de Servius Tullius, selon les classes du cens.

3° La légion phalange des milices sous Camille.

4° La première légion manipulaire, selon Tite-Live

5° La seconde légion manipulaire, selon Polybe (6, 19 et s.).

6° La légion à cohortes, de Marius[1] — C’est celle qui combattit sous César.

Les institutions militaires d’un peuple sont toujours en rapport avec son état social et politique; à ce point de vue, la division tripartite qui précède est fondée sur la réalité des faits.

Les révolutions à l’intérieur amènent dans l’armée des révolutions correspondantes, et que M. Mommsen a soigneusement notées au cours de son récit.

§1

Au début, l’armée de Rome n’est autre que la Landwehr ou milice citoyenne fournie par les gentes. Elle est patricienne, comme la cité elle-même. Elle suit l’ordre tactique traditionnel de la phalange [Tite-Live, 9, 17].

Chacune des trois tribus primitives, Ramniens, Titiens et Lucères, fournit ses 1000 hommes de pied et ses 100 cavaliers (celeres), au total 3000 hommes de pied et 300 hommes de cheval, ceux-là commandés par leurs trois tribuns (tribuni militum), appartenant de même à chacune des trois tribus, et ceux-ci par le Tribun équestre (Tribunes celerum).

Cette première légion se double avec le doublement de la cité, et par l’accession des Gentes mineures[2].

Le roi commande à l’armée comme il commande dans Rome.

La légion ou levée (legio, de legere) est complète par elle-même, et forme l’unité d’armée, plus tard, l’unité tactique.

Son armement ne diffère pas de celui usité dans la période suivante.

§ 2

Sous Servius Tullius, la milice citoyenne continue la prestation du service gratuit. Mais le recrutement de la légion n’est plus purement patricien ou génocratique : il devient timocratique. La légion se lève parmi les citoyens des cinq classes du cens (assidui [Festus] : locupletes). Quant aux prolétaires (proletarii, ceux qui possèdent moins de 11.000 as), la cité leur donne des armes, lorsqu’ils sont mis en réquisition[3].

Les plus jeunes, de 17 à 45 ans (juniores) composent l’armée active : les anciens (seniores), de 45 à 60 ans, restent dans la ville, pour la défendre.

Dans la légion active, aux premier et deuxième rangs, sont les hommes appartenant à la 1e classe du cens.

Ils ont le casque, la cuirasse, le bouclier rond en airain (clupeus), les jambières (ocreæ).

Aux 3e et 4e rangs se tiennent les hommes de la 2e classe, sans cuirasse, et portant l’écu (scutum), ou bouclier long et carré.

Aux 5e et 6e rangs, viennent les miliciens de la 3e classe, sans les jambières. Au 7e et 8e rang, sont ceux de la 4e classe, qui n’ont plus que le scutum pour arme défensive.

Du 1er au 8e rang, les armes offensives sont l’épée et la lance (hasta).

La 5e classe fournit le corps des roraires (rorarii), troupes légères armées seulement du pilum. Ils engagent le combat et font pleuvoir leurs traits légers sur l’ennemi avant que la troupe de ligne en arienne aux mains. A côté d’eux se placent les accensi velati ou adscriptitii, qui portent la fronde.

L’ordre de combat est l’ordre profond, en masse, sur six rangs selon les uns, sur huit selon les autres. La cavalerie est la principale force d’attaque : les plus nobles et les plus riches qui l’ont jusqu’ici composée, apportant leurs armes et leur cheval, tiennent à honneur d’engager le combat, et d’enfoncer les lignes ennemies (πρόμαχοι) avant que l’infanterie ne donne : souvent pour doubler sa force, on ôte les mords aux chevaux, et on les lance sur l’ennemi[4].

§ 3

A dater de Camille, une révolution se fait dans l’ordre tactique. La phalange dorique, ce système primitif, perfectionné chez les Grecs et les Macédoniens, mais traditionnel aussi chez tous les peuples indo-germaniques, la phalange est abandonnée. Les Romains imaginent une ordonnance aussi forte et plus mobile tout ensemble, et la division manipulaire ou par pelotons, s’introduit[5].

La légion comprend alors 4200 hommes de pied, et 300 chevaux, de nombre normal : mais au besoin elle s’accroît, et dépasse même 6000 hommes.

Les classes du cens ne sont plus la règle de l’ordonnance des troupes.

L’armement, le temps de service et la perfection du soldat déterminent son rang. — A dater du siégé de Véies, vers l’an 406 [348 av. J.-C.], le soldat, tenu plus longtemps en campagne, reçoit une solde, et les cavaliers sont montés souvent aux frais de l’État (equo publico). — Au temps des guerres puniques, voici l’ordre de la légion :

1er ligne

1200 hastaires (hastati) : flos juvenum.

2e

1200 principes : robustior ætas.

3e

600 triarii : veteranus miles.

……

1200 velites : armes légères.

 

4200 [Tite-Live, 8, 8 — Polybe, 6, 21]

Chaque ligne se divise en manipules, ainsi appelés, de la botte de foin portée au haut d’une pique, qui sert d’enseigne aux divers pelotons.

Le manipule est de 100 hommes à l’origine : il se divise plus tard en 2 sections ou centuries de 60 hommes ayant chacune son chef. Le centurion de droite commande le manipule, il a le centurion de gauche pour subordonné.

Chaque ligne se partage en 10 manipules comme il suit[6] :

1e hastati :

10 manipules ou 20 centuries

1200 hommes

2e principes :

10 manipules ou 20 centuries

1200 hommes

3e triarii :

10 ceux-ci à 30 hommes

600 hommes

Total

30 manipules ou 60 centuries

3000 hommes

4e velites :

 

1200 hommes

 

Total

4200 hommes

Quant à l’ordre de bataille, il est, comme on le pressent, de 3 lignes rangées, ainsi qu’il suit, en quinconce :

Les intervalles sont égaux aux fronts pleins, ce qui permet, en cas d’insuccès, à la première ligne de rentrer derrière la seconde, celle-ci prenant alors sa place : et si la seconde faiblit à son tour, les triaires s’avancent (res ad triarios redit). Ils se sont tenus à genoux jusque-là, et se lèvent tout à coup devant l’ennemi, quand il se croit vainqueur.

L’armement est déjà ce qu’il sera au temps de César.

1° Armes défensives.

La panoplie complète se compose :

a) du casque d’airain (cassis) ou de cuir (galea) avec l’aigrette ou Crète (crista) de plumes rouges ou noires.

b) de l’écu (scutum) carré de 2 pieds et demi de largeur, sur 4 pieds de longueur, recouvert de cuir de bœuf : bordé en haut et en bas d’une garniture métallique : relevé au centre en bosse, par un umbo de fer, qui repousse le trait de l’ennemi.

c) des jambières (ocreæ), montant jusqu’au genou : plus tard, le soldat n’en aura qu’une, à la jambe droite, celle qu’il porte en avant.

d) de la cuirasse (lorica), faite de bandes de cuir croisées et superposées avec un poitrinal de fer en-dessous. — Les miliciens riches la portaient en cotte de mailles (lorica serta, hamata), ou faite de feuilles métalliques imbriquées (squamata).

2° Armes offensives

e) de l’épée droite, longue de 2 pieds, à deux tranchants (gladius hispanus), plus propre au coup de pointe qu’au coup de taille. Elle est suspendue à l’épaule par un baudrier (balteus), ou elle tient au côté droit par un ceinturon (cingulum). — Les officiers, qui n’ont point de bouclier, la portent suspendue au flanc gauche.

f) du pilum, l’arme de jet des hastaires et des principes (aujourd’hui la hasta ou simple pique n’est plus qu’aux mains des triarii). Le pilum a un manche rond ou carré de 4 pouces d’épaisseur. Il est long de 4 pieds. Il se termine par une longue pointe de fer, dont la moitié inférieure est creusée et s’adapte au manche. Il sert d’arme de jet et aussi de pique, quand on en vient aux mains.

Les vélites ont un petit bouclier rond (parma) et sur la tête un bonnet de cuir. — Leurs armes sont l’épée, et le javelot léger (hastæ velitares, missilia). — Ils combattent en tirailleurs, par 20 ou 30, se portant entre les bataillons partout où besoin est ; d’autres fois, montant en croupe derrière les cavaliers, pendant la charge et la retraite, sautant à terre quand ils arrivent sur l’ennemi, et les aidant dans la mêlée[7].

La cavalerie légionnaire se partage en 10 turmes (turmæ) de 30 hommes ; chaque turme a ses 3 décurions ; avec leurs adjudants (administri, optiones). Ses armes sont : la cuirasse d’airain, les jambières de cuir, le casque, l’écu, la lance garnie d’un fer pointu en haut et en bas, enfin une longue épée.

Rome ayant étendu ses guerres et ses conquêtes, elle eut bientôt ses alliés et ses auxiliaires, dont le rôle marqua à côté des légions.

Les alliés (socii) sont formés par le contingent des villes italiques fédérées ou des colonies latines. Leur armement est analogue à celui des Romains. Leur nombre se proportionne à celui de l’armée principale : quelquefois même il la dépasse d’un cinquième (extraordinarii) : ils fournissent aussi un tiers de la cavalerie.

Ils prennent place sur les ailes des légions consulaires (ala dextra, sinistra, fortes de 4.200 hommes) : chaque aile a 6 préfets (præfecti socium), dont le commandement alterne, et qui le plus souvent sont pris parmi les officiers romains.

Les auxiliaires (auxilii) sont appelés dans les guerres menées hors de l’Italie : ils sont fournis par les provinces et les rois locaux.

Enfin, à dater du dernier Scipion, le consul a sa cohorte prétorienne (cohors prætoria, delecta manus). A cette garde du corps se font attacher les jeunes gens des grandes familles (contubernales, comites prætorii), qui veulent faire leurs premières armés à bonne école : ailleurs, elle se compose de vétérans licenciés (evocati) qui servent en volontaires auprès du chef.

§ 4 — ÉPOQUE DE MARIUS ET DE CÉSAR

Déjà sous les Scipions des symptômes graves se manifestent, accompagnés de modifications importantes dans la levée des milices, dans la durée du service, dans le paiement de la solde. A mesure que l’esprit militaire décline, être légionnaire dans le rang n’est plus considéré comme l’accomplissement d’un devoir civique, et tourne en métier. Au temps de Marius, le cens n’a plus d’effet sur la conscription : dans les hautes classes on ne veut plus à aucun prix de la rude et obscure condition du soldat, et s’il se trouve encore des citoyens dans la légion, ils sont tous pris dans la classe infime des capite censi : de là à la disparition de l’armée citoyenne, et à son remplacement par l’armée soudoyée, le pas sera tôt franchi. L’armée soudoyée, au milieu des luttes et des révolutions sanglantes du VIIe siècle de Rome, sera une arme toute prête pour les partis. Elle appartient à ses généraux et non plus à la République. Arme d’attaque irrésistible dans la main d’un chef démocrate, d’un Marius, d’un César, elle s’associe ailleurs aux réactions sanglantes du régime aristocratique, dans la main d’un Sylla. Vous y trouvez des cohortes de libertini (affranchis), réservés jadis au service moins noble de la flotte : vous y trouverez, au temps des guerres civiles, jusqu’à des esclaves tirés la veille de l’ergastulum[8], et jusqu’à des gladiateurs. Quant aux simples provinciaux, dès longtemps utilisés à titre d’auxiliaires, on les voit aussi formés en légions, qui comptent sur les rôles réguliers de l’armée, à dater du jour où les soldats ont reçu la cité. Citons la fameuse légion Ve, dite de l’alouette (alauda), toute composée de Transalpins. Ces corps prendront le nom de legiones vernaculæ (B. c., 2, 20. — B. Alexand., 50, 53, 54, 57).

Les alliés italiques ont disparu : la loi Julia-Plautia, de l’an 664 [90 av. J.-C.], ayant appelé à la cité tous les peuples de la Péninsule, celle-ci ne fournit désormais que des légionnaires au recrutement.

Quant aux auxiliaires proprement dits, tantôt ils gardent leurs armes nationales, et se battent à leur manière : tantôt ils sont armés et disciplinés à la romaine. Les vélites romains ayant été supprimés[9], et tous les légionnaires étant aujourd’hui milites gravis armaturæ, les auxiliaires les remplacent dans le service des troupes légères (levis armaturæ). Les frondeurs et les sagittaires (fundatores, sagittarii) sont nombreux : Pompée et César les appellent de Crète, des Baléares, de Lacédémone, du Pont et de Syrie.

Quand les auxiliaires ont été levés dans les provinces ou dans les colonies[10] romaines, ils sont formés aussi en cohortes, armées du scutum ou de la cetra (bouclier rond et léger des Espagnols[11]). Ailleurs, bien qu’elles combattent en ligne, César leur donne leur ancien nom d’alariœ.

La cavalerie n’est plus le corps de la riche élite citoyenne des anciens temps. Le chevalier romain ne se rencontre plus que dans la cohors prætoria du général : il lui faut les grades de tribun, de préfet, ou tout autre commandement spécial (ainsi, en Gaule, dans l’armée de César, Gaius Trebonius, chevalier, commande un corps de vétérans : ailleurs, au passage de la Seine, à Melodunum, Labienus confie à des chevaliers la garde de ses embarcations [B. gal., 6, 40. 1, 60]). Les mœurs et la tactique, tout .a changé. La cavalerie n’a plus le premier et principal rôle, elle est un accessoire obligé, mais elle n’est plus qu’un accessoire. Elle s’est recrutée d’abord parmi les auxiliaires italiques, puis bientôt et presque exclusivement chez les auxiliaires provinciaux, et même chez les Barbares. Espagnols, Gaulois, Germains, armés et montés le plus souvent à la mode du pays, les escadrons se recrutent et sont exercés parfois à la romaine. Tantôt, comme autrefois, ils se tiennent aux ailes (legionarii egicites [B. Afric., 51]) : ailleurs ils se forment en corps séparés : César eût jusqu’à 4000 et 5000 cavaliers : l’armée de Pompée en compta 7000 [B. civ., 3, 84]. Il y a un chef de corps, romain toujours[12]. Le corps se divise en alœ (quelle que soit sa place dans l’ordre de bataille), chaque ala ayant son préfet, celui-ci romain ou compatriote de ses soldats [B. gal., 8, 12. B. civ., 3, 59]. L’aile se subdivise en turmes : les turmes en décuries avec leurs décurions [B. gal., 1, 23. 6, 8. 7, 42. 8, 18].

Jadis, ainsi qu’on l’a vu plus haut, lorsqu’on voulait renforcer l’attaque, on mêlait les vélites aux légionnaires à cheval. Au temps de César, cette tactique est d’usage fréquent dans les cavaleries germaine et gauloise[13].

Plus de division effective en hastati, principes et triarii : ils n’existent plus que nominalement dans les cohortes des légions césariennes, désormais réparties en légions de vétérans (veteranœ) ou légions de jeunes soldats (leg. tironum, leg. proxime conscriptæ [B gal., 1, 24. B. civ., 3, 28-29, 34]). L’unité d’âge, domine dans chacune, de même qu’à dater de Marius le pilum est l’arme commune à tous les rangs.

La formation manipulaire de la légion, dont on rapporte l’introduction à Camille, à côté de ses avantages de mobilité et de souplesse, avait aussi ses inconvénients. Elle laissait des vides dangereux, Marius inventa l’ordre par cohortes, qui fut bientôt l’ordre réglementaire et définitif.

Dans la légion de César, forte de 3000 à 3600 hommes, selon les circonstances [B. gal., 5, 49] (les alæ auxiliaires non comprises), on comptait 10 cohortes à 300-360 hommes : par chaque cohorte, 3 compagnies ou manipules, de 100 à 120 hommes : par manipules, 2 centuries de 50 à 60 hommes[14].

Les légionnaires étaient rangés sur 10 hommes de profondeur.

L’ordre de marche (agmen) variait aussi.

Le plus souvent la légion marchait en colonne, immédiatement suivie de ses bagages (impedimenta)[15], et flanquée par la cavalerie, qui ne se tenait à l’arrière que si une attaque à dos était à craindre.

Que si l’on allait à l’ennemi, on se formait en triple ligne (acies triplex) ; chaque cohorte poussant son train devant elle. Arrivés en face de l’ennemi, les légionnaires passaient par la droite ou la gauche en avant de leurs impedimenta, et attendaient ou commençaient l’attaque[16].

Que si enfin l’ennemi était tout voisin, quand les légions se mettaient en marche, elles se tenaient prêtes au combat (expeditæ), laissant tous les bagages en arrière, sous la garde des réserves. Tel fut l’ordre suivi par César quand il marcha aux Nerviens, qui l’attendaient sur la Sambre[17].

Les Romains pratiquaient aussi l’ordre carré (agnicit quadratum), l’ordre à 4 fronts, quand ils redoutaient une embuscade, une attaque de cavalerie ou de troupes légères sur l’un des flancs, à l’avant, ou à l’arrière[18].

Dans l’ordre de bataille les légions se tenaient le plus souvent en triple ligne (acies triplex).

Au premier rang se plaçaient les 4 premières cohortes derrière, et en échiquier, se tenaient les 3 cohortes 5e, 6e et 7: puis au troisième rang, les 8e, 9e et 10e, les numéros allant de droite à gauche, les intervalles vides égaux aux fronts pleins, sauf pour les 3 cohortes de l’arrière ligne.

L’on rencontre d’ailleurs des exemples de l’ordre simple (simplex), double (duplex), parfois avec les cohortes alariæ ou auxiliaires en réserve ; enfin on voit César disposer aussi ses légions sur 4 lignes[19].

Les soldats les plus éprouvés se plaçaient dans la première cohorte et les suivantes, plus fournies en soldats que les autres. — Sous les empereurs mêmes, on vit porter la première cohorte jusqu’à 1.000 hommes.

Les rangs étaient serrés ou lâches suivant les circonstances (acies densa, ordinibus confertis, laxatis)[20]. D’ordinaire le soldat romain, en ligne, occupait 3 pieds romains en espace, largeur et profondeur, ce qui donnait 660 hommes sur 1000 pas en longueur [Végèce, 3, 14].

L’ordre en ligne droite s’appelait l’ordre à long front (fronte longa, quadro exercitu). L’armée se rangeait aussi en front oblique (obliqua), avec une aile d’attaque et une aile en retraite ou de défense : si l’attaque était à la droite, c’était l’aile droite (dextra cornus) qui faisait pointe ; si elle avait lieu à gauche (sinistra cornus), la gauche se portait en avant. — Dans le front en croissant (sinuata acies), les deux ailes faisaient pointe, le centre se refusait, pour ne s’élancer que plus tard à l’encontre de l’ennemi. — Ailleurs, la légion tout entière se formait : en coin (cuneus), par une manœuvre bien connue : en tortue (testudo), les hommes serrés l’un contre l’autre, le bouclier au-dessus de la tête, et marchant ainsi à l’assaut d’une muraille ou d’un camp[21]. Enfin l’armée romaine, sur la défensive, se rangeait en orbis : soit qu’elle formât le carré parfait, soit qu’une division moins nombreuse, décrivant le cercle plein, fit face à la fois et de tous les côtés à l’ennemi plus fort qu’elle[22].

§ 5

Ces courtes notions établies, passons à d’autres détails : à la composition de l’état-major, et de ce qu’on appellerait aujourd’hui le cops d’officiers : et nous finirons par quelques indications sur l’équipement, les enseignes, les campements, la défense et l’attaque des places.

A. — Le Général en chef

On a vu que dans les temps primitifs le roi, et après le roi, sous la république, les deux consuls, le dictateur, les proconsuls et les préteurs dans les provinces, investis à la fois, de la puissance civile et militaire, se mettaient à la tête de l’armée. Le consul avait l’imperium après le vote de la loi curiate, qui suivait son élection. Après les vœux (votis nuncupatis) adressés aux dieux sur la colline du Capitole, il partait, revêtu du paludamentum de laine écarlate, rehaussé de broderies d’or ; ses licteurs l’escortaient[23]. Ses autres insignes consistaient dans la tunique laticlave à large bordure pourpre, dans le sceptre d’ivoire portant l’aigle en chef, et la chaise curule. Avait-il vaincu, ses soldats le proclamaient Imperator[24]. — Dans les derniers temps de la République, on le voit souvent, sans se soucier des injonctions du Sénat, ou du vote jadis, souverain et nécessaire du peuple, lever des légions, augmenter le nombre des soldats qui les composent, trancher souverainement les questions de paix et de guerre. César, en cela, ne fit que ce que Lucullus, Marius et Sylla avaient fait avant lui[25].

B. — Les Lieutenants

Les legati, quant à leur nomination, et à leur nombre, dépendaient du vote du Sénat[26], qui d’ailleurs suivait volontiers le désir exprimé par le général.’ Le nombre ordinaire, souvent augmenté, était de 3. César en eut jusqu’à 10, avec rang de propréteurs, au cours de la guerre des Gaules, sans compter ceux qu’il désigna lui-même pour des expéditions spéciales[27]. — Responsables vis-à-vis du chef, celui-ci répondait d’eux vis-à-vis de l’État [B. civ., 3, 51]. Lorsqu’ils avaient les pouvoirs proprétoriaux, les faisceaux les précédaient. Dans le combat, ils commandaient les divisions de l’armée, et aussi les corps détachés ; ils dirigeaient même des expéditions accessoires ou lointaines, de plus ou moins longue durée.

C. — Le Questeur

Intendant civil et financier à côté du proconsul dans sa province, le questeur remplissait en outre les fonctions d’intendant militaire. Il tenait la caisse, payait la solde et les dépenses, réglait l’emploi, la distribution du butin, la vente des prisonniers aux traitants d’esclaves (mangones) à la suite de l’armée : parfois il obtenait un commandement, et remplissait alors l’office de lieutenant [B. gal., 1, 51 ; 5, 24-25].

D. — Les Tribuns militaires

Il y avait 6 tribuns militaires par légion, chacun fonctionnant durant deux mois. Nommés par les consuls d’abord, puis par le peuple, dans les tribus, puis par l’un ou l’autre pouvoir, on les appelait, ceux nommés par le peuple, tribuni comitiati[28], les autres, tribuni rufuli[29]. — A la fin de la République tous les tribuns sont chevaliers (augusticlavi) ou de rang sénatorial (laticlavi). Ils portent l’anneau d’or. A cette époque le général a fini par les instituer lui-même. Il les choisit à raison de ses relations de famille ou d’amitié, souvent à raison de leur capacité militaire [B. gal., 1, 39], parmi les jeunes volontaires de la cohorte prétorienne (cohors prætoria : comites imperatoris). Leur grade est désormais insignifiant entre les légats ou lieutenants qui commandent les légions en sous-ordre, et les centurions qui commandent les cohortes, et dont le rôle a grandi, leur rôle à eux s’efface. Ils ont aussi des fonctions administratives ; ils tiennent les listes militaires, surveillent la discipline au camp ; visitent les gardes, distribuent le mot d’ordre, pourvoient aux vivres et munitions, etc.

E. — Les Préfets

Chevaliers romains, et jeunes gens, comme les tribuns, préposés aux cohortes auxiliaires, cavalerie et infanterie (præfecii equitum, par ex.) — Les evocati et les ouvriers ont aussi leur préfet. (V. infra.)

F. — Les Centurions

Ces officiers, comme le nom l’indique, commandaient dans le rang, les centuries manipulaires d’abord, et plus tard, cohortales. Le général les nommait et pourvoyait à leur avancement.

Au temps de la légion manipulaire, les 60 centurions prenaient rang selon leur arme : ceux des triaires passant avant les officiers des principes, ceux des principes avant les officiers des hastaires. En outre, le centurion de la première centurie du manipule (prior) primait aussi son collègue de la deuxième (posterior). Les mêmes dénominations, les mêmes prérogatives demeurèrent, quand triaires, principes et hastaires se fondirent dans l’ordonnance de la légion à cohortes. — Dans la légion manipulaire, le centurion se mouvait pour l’avancement, de la gauche à la droite de tous les manipules, en remontant successivement les 3 ligies de l’a milice. Parti de la 60e et dernière centurie (decimus hastatus posterior), et passant par tous les grades postérieurs, il commençait ensuite la série des priores ; puis entrait dans les principes, avec le titre de decimus princeps posterior. Là, il suivait la même évolution, entrait dans les triaires (decimus pilus posterior), et suivait de nouveau la série ascendante, jusqu’au grade de primus pilus[30].

Dans l’ordonnance définitive de la légion à cohortes, là même où les noms n’ont point changé, les grades et l’avancement se modifient et s’adaptent aux exigences nouvelles.

La cohorte, on l’a vu, compte 3 manipules à 2 centuries, soit 6 centuries en tout, commandées par 6 centurions (60 pour toute la légion de 10 cohortes).

Au grade inférieur sont les centurions de la 10e cohorte[31] : ceux de la 1ère cohorte priment tous les autres[32]. L’avancement suit donc la marche ascendante, de la 10e à la 1ère cohorte[33], en conduisant aux primi ordines les centurions les plus solides et les plus habiles au métier des armes.

Souvent appelés en conseil avec les tribuns militaires, dans les graves occurrences, ou représentants ordinaires des cohortes auprès du chef [B. gal., 1, 40-41 ; 5, 28], ces officiers avaient dans l’armée un haut renom de bravoure, et payant hardiment de leur personne, ils enlevaient le soldat et le jetaient sur l’ennemi[34].

L’insigne des centurions était la baguette ou sarment de vigne (vitis). Ils avaient en effet droit de discipline et de basse justice sur le soldat.

G. — Les Evocati

Quand le soldat avait fini son temps, et atteignait la limite d’âge (ælatis excusatio [B. civ., 1, 85]), il arrivait souvent que le chef le retenait à l’armée par l’appât de l’honneur, de la solde plus forte, par la dispense du service des tranchées ou des gardes ; souvent il lui était donné un cheval, ou l’avancement lui était promis[35]. Les evocati furent appelés en plus grand nombre que jamais au temps des guerres civiles, et la raison en saute aux yeux[36]. Ils se tenaient dans le rang, touchaient la solde des centurions, et souvent César les nomme concurremment avec eux [B. civ., 1, 3, 17 ; 3, 53] : à Pharsale, Pompée avait ses evocati dans toutes les lignes[37]. César aimait mieux les réunir en troupe séparée et d’élite, sous le commandement d’un préfet [Cicéron, ad fam., 3,6,5]. On les vit même former jusqu’à des légions entières de vétérans.

Rangeons sous la même rubrique les beneficiarii [B. civ., 1, 75 ; 3, 88], véritables ordonnances du consul, du tribun et des autres officiers supérieurs, ayant aussi la haute paye, et passant aux evocati quand finit leur temps [ibid., 3, 88].

H. — Les Fabri.

L’armée avait son train et son corps d’ouvriers. Parlons de ceux-ci d’abord. Ils étaient forgerons (fabri ferrarii), charpentiers (f. lignarii) de navires ou de machines [B. gal., 5, 11], etc. — Ils obéissaient à leur chef ingénieur (præfectus fabrum), qui dirigeait les travaux d’attaque ou de siège, installait les balistes et catapultes, et avait la police sur tout le train.

I. — Équipement et Train

Le soldat, au temps de César, a quitté la toge pour la saie (sagum) fermée ou ouverte (sagulum), et retenue par une boucle à l’épaule. Sous le sagum il revêt la tunique, serrée par le ceinturon (cingulum). Il est chaussé des caligæ, fortes demi bottines, à semelles garnies de clous (clavi caligarii).

On sait qu’il marchait chargé d’un énorme poids (60 livres romaines). Ses armes, ses vivres pour 15, et parfois plus de 20 jours[38], les pieux pour le vallum du campement, les outils (hachette, scie, etc.), les ustensiles de cuisine, il portait tout. Il était littéralement empêché (impeditus) par son bagage (sarcinæ)[39]. Marius lui fit attacher les vasa et cibaria au bout d’une perche ou d’un pieu de vallum, qu’il portait sur l’épaule droite, la main gauche tenant le pilum, le bouclier dans sa couverture passé à l’avant-bras gauche, le casque pendant sur la poitrine ou sur le dos[40].

L’ennemi est-il près, on dépose les bagages (sarcinas conferre [B. gal., 1, 24 ; 7, 18]), sous bonne garde (præsidium), et on marche à lui. On les laisse dans le camp, si l’on en sort pour le combat[41].

Quant aux lourds et gros bagages d’armée (impedimenta), tentes, moulins à main, machines et chariots, ils sont transportés par bête de somme, au trait ou à dos. Au signal donné (vasa conclamare [B. gal., 1, 66 ; 3, 67]), on replie les tentes et on rassemble les bagages (colligere) : à un second signal, on les charge : au troisième, on défile.

Les hommes du train (calones) sont employés à ce travail, le légionnaire ne prenant que sa charge ; et ils accompagnent les impedimenta, suivis des cantiniers (lixæ), libres trafiquants, en contact continuel avec le soldat.

J. — Les Signaux et Enseignes

Pour donner les signaux, les légions ont leurs clairons et trompettes (tubicines[42], bucinalores[43], cornicines[44], liticines[45]).

Le signal de l’attaque ou de l’appel général (classicum, classicum canere) est donné par le général seul, et devant sa tente[46].

Les enseignes sont de diverses sortes.

Au temps des premières légions manipulaires, chaque manipule a la sienne, une botte de foin[47], et les soldats de ce manipule sont unius signi milites. — Mais à cette enseigne grossière succèdent bientôt des figures symboliques d’animaux : celle de l’aigle (1ère manipule), du loup, du minotaure, du cheval, du sanglier, etc. Puis, plus tard, c’est une simple main (manus) au bout d’une perche ornée de disques de métal superposés[48]. — La légion à cohorte les adopte aussi pour ses manipules, ce qui donne trois enseignes par cohorte[49]. — La cohorte en revanche ne paraît point en avoir eu de spéciales avant le Dragon, qui lui fut donné au temps de l’empereur Hadrien.

A dater de Marius, on l’a vu, l’enseigne légionnaire est l’aigle d’or ou d’argent, plantée les ailes éployées au haut d’un portant : souvent elle tient la foudre dans ses serrés. Le porte-aigle (aquilifer), désigné par les centurions, est pris parmi les meilleurs et les plus braves. Il a le manteau de peau d’ours [Marquardt, l. c., pl. 2, fg. 14].

Outre les enseignes (signa), les Romains se servaient aussi du fanion (vexillum), pièce d’étoffe carrée, de couleur variable suivant les cas[50]. Souvent le vexillum pendait au-dessous de l’aigle légionnaire (Sic sur l’Arc de Constantin). — Il est l’enseigne propre aux turmes de la cavalerie. De couleur rouge et planté au haut de la tente du général, il annonce le combat[51].

Les enseignes ne quittant point les légions, quand il est envoyé un détachement (electi) en expédition, il a son vexillum[52].

Au moment de donner, les signiferi se placent devant les manipules et cohortes ; puis les soldats s’avançant, ils se retrouvent au milieu du rang[53]. — Autrefois l’aigle appartenait aux triaires, de la 3e acies : Marius en fait l’enseigne légionnaire et la place à la première ligne, dans la première cohorte, sous la garde du primipilus. — Au camp elle reste enfouie sous terre, auprès de la tente prétoriale [Cicéron, Catilina, 1, 9]. Le lieu est sacré et emporte asile.

En temps de paix on la dépose dans l’ærarium, confiée aux questeurs. Comme au drapeau chez les modernes, il s’attache, chez les Romains, à l’enseigne légionnaire, une idée d’honneur et de sainteté. Il y a note d’infamie à la perdre, à la laisser aux mains de l’ennemi : la légion partage la honte de son signifer, et celui-ci est puni de mort s’il s’est rendu coupable de lâcheté[54]. Souvent, comme Condé lançant son bâton de maréchal dans les lignes ennemies, le porte-aigle la jette ou se précipite avec elle en avant dans la mêlée[55].

K. — Le Campement

Le campement de l’armée constitue l’une des parties les plus importantes et des plus originales assurément de l’art militaire chez les Romains[56]. Sa réglementation est bien connue. Nous la résumerons donc brièvement, renvoyant les curieux aux auteurs spéciaux, à Polybe (6, 27-32), pour les temps des guerres Puniques, à Josèphe, à Hygin[57], pour l’époque de Titus et de Trajan. Quant à ce qui concerne la période intermédiaire, et notamment le siècle de César, on est réduit à de plus rares citations ; mais les conclusions historiques ne sont pas moins certaines.

En campagne le camp était formé tous les soirs. Comme il importait d’abord de se mettre à l’abri de quelque surprise nocturne, un détachement s’en allait en reconnaissance (exploratores), conduit par les tribuns et des centurions, et choisissait l’emplacement convenable[58], d’ordinaire un lieu dominant et en pente douce[59] : on mesurait le terrain (castra metari, metatores), et l’on traçait un carré (c. quadrata), plus tard un parallélogramme, d’un tiers plus long que large (c. tertiata)[60]. Une voie principale (decumanus maximus) le coupait de l’avant à l’arrière (l’avant (pars antica) tournant le dos à l’ennemi) : une seconde voie perpendiculaire à la décumane allait de gauche à droite (cardo maximus). L’une et l’autre aboutissaient à quatre portes ; la décumane à la porte prétorienne (porta prætoria, extraordinaria), s’ouvrant à l’arrière, et à la porte décumane ouverte à l’avant du camp. Le cardo maximus se terminait à droite par la porta principalis dextra, à gauche par la porta principalis sinistra[61].

Les troupes se rangeaient entre la via principalis et la pars antica du camp. Elles formaient six files de tentes, coupées à angles droits par 10 rues, 5 entre la porte décumane et la via quintana, 5 entre la via quintana et la voie principale. Les alliés, fantassins et cavalerie, se tenaient à l’extrême gauche et à l’extrême droite, puis venaient les hastaires, les principes et les triarii ; puis la cavalerie romaine rangée au centre le long de la décumane[62].

A la jonction des deux voies perpendiculaires, sur une place de 200 pieds carrés (prætorium), s’élevait la tente du général, le tabernaculum[63].

En avant du prétoire, l’armée s’assemblait sur le principium[64]. Là se dressaient l’autel (ara), l’augurale ou auguratorium, le tribunal ou suggestus fait de terre recouverte de gazon, et du haut duquel le général, assis sur la sella castrensis, haranguait le soldat. — Enfin, entre le prætorium et la porte décumane, on rencontrait le forum quæstorium, la grande place du camp et le marché, puis plus près de la porte, la tente du questeur, intendant et payeur de l’armée (quæstorium)[65].

Le camp était fortement retranché. Une rue circulaire de 200 pieds de large courait entre les tentes et le mur. En même temps qu’elle mettait le soldat hors de l’atteinte des projectiles lancés du dehors, elle facilitait les mouvements de l’intérieur, le rangement du train et des bêtes de somme ou autres. Les marchands et vivandiers (lixæ) se tenaient au dehors, à la porte décumane.

Le retranchement enveloppait tout le camp. Il se composait d’un mur en remblai (agger), muni de sa palissade (vallum), avec fossé en avant (fossa)[66].

L’armée devait-elle faire un long séjour, la fortification du camp[67] revêtait un caractère de solidité plus durable. Des redoutes (castella) ou ouvrages avancés, d’ordinaire quadrangulaires, commandaient le mur à intervalles égaux, et protégeaient les soldats qui combattaient derrière l’agger[68].

Au début, c’était aux vélites à veiller à la sûreté du camp. Ils bivouaquaient dehors (procubitores) et fournissaient les gardes des portes. — Après leur suppression, les excubiæ se composent d’une, de deux cohortes, ou plus encore[69]. Elles stationnent (in statione) en avant des portes, et elles ont avec elles une turme de cavalerie. Les sentinelles de nuit (vigiliæ, plus spécialement) se relayent quatre par quatre, de trois en trois heures, depuis six heures du soir jusqu’à six heures du matin[70].

Le mot d’ordre, écrit sur une tablette (tessera), était remis par le commandant aux tribuns et préfets, et circulait dans les divers corps, porté par le tessararius ou circuitor, qui le rendait à ceux de qui il le tenait, en preuve de la besogne accomplie.

L. — Poliorcétique

Au temps de César la poliorcétique des Romains n’est autre que celle des Grecs. Ici ils sont simplement imitateurs. Nous n’en dirons dès lors que peu de mots.

S’agit-il d’enlever une place d’assaut (oppugnatio repentina [B. civ., 3, 80]), ils arrivent aux fossés, les comblent de terre et de fascines (crates, fossas aggere complere) ; ils brisent les portes, renversent les palissades et escaladent les murs.

Ouvrent-ils le siège en règle (obsidio, coronâ, cingere, circumvallare urbem), ils procèdent comme à Marseille, Avaricum, Alise, Dyrrachium, etc., à l’investissement et au blocus complet. Ils élèvent retranchement contre retranchement : leurs lignes de contrevallation et de circonvallation se munissent de tours et de redoutes (munitiones, brachia, castella) ; derrière elles campe l’armée.

A l’investissement se joignent d’ordinaire les travaux d’attaque (oppugnatio). L’agger est conduit peu à peu jusque sous les murs de la ville investie. Il est soutenu et renforcé par un entrelacement de pierres et de puissantes traverses[71], on le monte jusqu’à la hauteur du mur attaqué[72].

Le long de l’agger s’élevaient des tours, tantôt fixes, tantôt mobiles, et à trois ou quatre étages (turres ambulatoriæ, mobiles, tabulatæ), d’où les traits pleuvaient sur les remparts, et d’où partaient les ponts volants (samabucæ). Au rez-de-chaussée travaillaient les béliers (aries) : on les recouvrait de peaux crues et de couvertures mouillées pour les défendre contre les feux et les pierres lancés par l’ennemi.

Les Romains pratiquaient aussi les blindages, et les abris divers, dans leurs travaux d’approche ou de défense.

Ils avaient les plutei, murailles mobiles de fascinages entrecroisés et convexes, recouverts aussi de peau[73], et marchant sur des roues, ils avaient les tortues (testudo)[74], variables de forme et d’objet : la tortue, dite vinea ou berceau (la χερροχελώνη des Grecs), haute de 8 pieds, sur 9 de large, longue de 16 pieds, soutenue sur quatre poutres ou plus, au toit aplati, garantie du feu par des sacs et des matelas mouillés (centones). Le soldat, abrité sous elle, la pousse devant lui (vineas agerre, proferre)[75].

Celle dite musculus (χελώνη χωστρις), a son avant-toit qui cache le travailleur occupé à creuser et déblayer le fossé[76]. Ailleurs elle facilite l’ouverture de la mine (cuniculum) sous les murailles [B. civ., 2, 10]. Quelquefois elle ne consiste qu’en un plan incliné, appuyé sur la muraille même, et échafaudé sur des roues (χελώνη διορυxτίς).

Enfin la tortue ariétaire (arietaria : χελώνη xριοφόρος) porte un immense bélier, à tête de fer, long de 60 à 180 pieds, suspendu sous la voûte, et dont l’action destructive était grande[77]. — Ailleurs le tolleno (bascule ou grue) élevait le soldat à la hauteur du mur ennemi.

Joignez à ces instruments les faux murales (falces murales, asseres falcati), assez semblables aux longs crocs dont se servent nos pompiers pour tirer à eux les murs et les pierres qui s’écroulent. L’assiégé à son tour les arrêtait ou attirait à lui avec des cordes, des crocs (anchora ferrata) ou des machines. Joignez-y toute la série des machines de jet (tormenta) également usitées pour l’attaque et la défense, et dont les noms grecs disent assez l’origine, artillerie véritable et puissante, les catapultes et les scorpions, arbalètes monstrueuses mues à l’aide de cordes et de treuils, projetant au loin des carreaux pesants, des traits et des flèches de fer, et quelquefois aussi des quartiers de pierre. Leur trajectoire se rapproche de l’horizontale [B. gal., 7, 25] : — les balistes (λιθοβάλοι, ballistæ), plus spécialement faites pour lancer les pierres à toute volée. César s’en servit même en rase campagne[78].

Les assiégés, outre les armes ordinaires et ci-dessus indiquées, employaient des instruments de défense non moins énergiques. Ils versaient la poix fondue, l’huile bouillante sur l’assaillant ils saisissaient ses échelles, ses béliers, avec des mains de fer (furcæ), avec des harpons et des tenailles, (forfex, lupus), et les renversaient ou les faisaient dévier : ils jetaient sur les tortues des maillets à pointe et des phalariques enflammés (malleoli, phalaricœ) : ils roulaient sur les machines d’énormes pierres, enlevaient les hommes en lançant sur eux des cordes ou des engins élévateurs (tolleno) ; ils opposaient la contre-mine à la mi