L'EMPEREUR GALLIEN ET LA CRISE DE L'EMPIRE ROMAIN AU IIIe SIÈCLE

 

Léon HOMO

Revue Historique, 1913, CXIII

Texte numérisé et mis en page par Marc Szwajcer

 

 

I. — GALLIEN ET LA TRADITION HISTORIQUE

II. — GALLIEN COLLÈGUE DE VALÉRIEN EN OCCIDENT

III. — LA GRANDE CRISE DE L’EMPIRE (258-268)

IV. — GALLIEN ET LES INVASIONS

V. — GALLIEN ET LES USURPATIONS

VI. — LA POLITIQUE ORIENTALE DE GALLIEN

VII. — LA RÉORGANISATION MILITAIRE

VIII. — L’ADMINISTRATION INTÉRIEURE

IX. — GALLIEN ET L’HISTOIRE

 

I. — GALLIEN ET LA TRADITION HISTORIQUE.

S’il est un empereur qui ait eu peu à se louer des historiens, c’est Gallien. Anciens et modernes semblent s’être donné le mot pour noircir sa mémoire et lui faire une réputation détestable. On lui prodigue sans compter les épithètes désagréables et les accusations infamantes. Son règne est une honte, une souillure[1], une peste[2], le plus terrible des fléaux que le monde romain ait connus[3].

Le chef d’Etat et l’homme privé sont traités avec un égal mépris. Gallien est un mauvais empereur ; il ne s’occupe pas des affaires publiques[4] et sa négligence attire sur l’Empire les plus affreuses calamités[5]. Tandis que les Barbares multiplient leurs invasions par terre et par mer que les usurpateurs surgissent de toutes parts, que l’Etat se disloque, il ne songe qu’à ses plaisirs, aux jeux du cirque, aux représentations théâtrales et passe son temps dans les orgies les moins avouables[6]. Les désastres de toute espèce dont l’Empire romain est alors la proie, loin de le consterner, l’amusent prodigieusement : On rougit de citer les plaisanteries que se permit Gallien au milieu des maux qui affligeaient le genre humain. Quand on lui annonça que l’Egypte s’était séparée de l’Empire : Quoi, dit-il, ne pourrons-nous vivre sans le lin d’Egypte ?... Quand la Gaule fut perdue pour Rome, il dit en souriant : La République n’est-elle donc pas en sûreté sans les étoffes d’Arras ? Il se faisait ainsi de toutes les pertes de l’Empire un sujet de moquerie[7], comme s’il se fût agi des objets les plus vils et les plus méprisables. La dernière des femmes lui est supérieure[8]. Zénobie en Orient[9], Victoria[10] en Gaule gouvernent mieux que lui et lui font honte de sa lâcheté[11].

Déplorable empereur, Gallien est aussi un fils dénaturé. La captivité de son père Valérien est pour lui une véritable délivrance[12] : Tandis que la plupart des citoyens déploraient la captivité de son père, Gallien trouvait une sorte de gloire à se réjouir de ce que ce prince était la victime de son courage. On savait d’ailleurs qu’il ne pouvait supporter l’austérité de Valérien et qu’il avait ardemment désiré secouer un joug qui lui pesait tant. A la mort de Valérien, il se contente de dire philosophiquement : Je savais que mon père était mortel[13].

Gallien, enfin, est l’incarnation vivante de tous les vices et de toutes les infamies. Il est indolent et jouisseur[14] : Il construisait des chambres à coucher avec des roses et des châteaux avec des fruits[15]. Il est débauché et, sur ce chapitre, les historiens latins s’en donnent à cœur joie : Gallien ne vécut que pour son ventre et pour le plaisir ; passant ses jours et ses nuits dans l’ivresse et la débauche, il perdit enfin la République[16]. Il convoque des femmes au conseil : Quand elles lui avaient baisé la main, il leur donnait quatre aurei à son effigie[17]. Il prend pour maîtresse la fille d’un roi barbare, Pipa[18]. Ses nuits sont une orgie continuelle et publique[19]. Il s’entoure de bouffons, de mimes et de gens sans aveu[20] ; il mène dans ses jardins de l’Esquilin une vie dégradante et efféminée : Lorsqu’il se rendait dans les jardins qui portaient son nom, il était suivi de tous les officiers du palais. Devant lui marchaient les préfets et les maîtres des différents offices qui étaient admis a ses repas et à ses festins et se baignaient avec lui. Souvent il invitait un grand nombre de femmes à ses festins et alors il choisissait pour lui les plus belles et les plus jeunes, laissant à ses convives les laides et les vieilles. Voilà ce qu’il appelait se divertir, tandis qu’il perdait l’Empire romain[21]. Il est buveur : Il passe ses jours et ses nuits dans l’ivresse[22], en compagnie d’ivrognes comme lui[23] ; il change constamment de vin et ne boit jamais dans un repas deux coupes du même[24]. Il est gourmand et gourmet : Il conservait des raisins pendant trois ans ; il avait des melons sur sa table au plus fort de l’hiver et il enseigna la manière de préparer le vin doux pour toute l’année. Il se faisait toujours servir hors de la saison des figues vertes et des fruits nouveaux[25]. Il est prodigue et dépensier : Toutes ses nappes étaient d’étoffes d’or ; il n’avait que des coupes d’or enrichies de pierres précieuses ; il saupoudrait ses cheveux d’une poussière d’or[26]. Il est frivole et puéril : Il se faisait un jeu du gouvernement de l’Etat, semblable à ces enfants qui jouent aux dignités ; aux Décennales, pour tromper le peuple, il fait paraître des troupes de faux prisonniers goths, sarmates, francs, perses[27]. Il passe son temps aux choses les plus ineptes[28].

Il est d’une cruauté féroce. A la fête des Décennales, quelques bouffons se glissent parmi les soi-disant prisonniers perses, faisant partout les plus minutieuses recherches et examinant d’un air inquiet et surpris le visage de chacun d’eux. On leur demanda ce qu’ils cherchaient avec tant de soin : Nous cherchons, répondirent-ils, le père de l’empereur. Gallien, à qui l’on rapporta cette plaisanterie, ne laissa voir aucun sentiment de honte, de tristesse ou de piété filiale et il ordonna de brûler vifs ces mauvais plaisants[29]. Il se montre très cruel vis-à-vis des soldats et en fait tuer quelquefois trois ou quatre mille en un jour[30]. Les soldats songent à choisir un autre empereur : Gallien, qui ne savait ni les calmer, ni les ramener dans son parti, les fait tous mettre à mort[31]. Il réprime avec une sauvagerie inouïe la révolte d’Ingenuus : Il sévit avec la dernière rigueur contre tous les soldats et tous les habitants de la Mésie. Personne ne fut à l’abri de sa cruauté, et il poussa si loin la vengeance et la barbarie qu’il dépeupla la plupart des villes de cette contrée[32]..... Il nous reste une lettre de Gallien à Celer Venerianus qui montre toute la férocité de son caractère : Je ne serai point satisfait si vous vous bornez à tuer les soldats. Il faut tuer tous les hommes, même les vieillards et les enfants..... Déchirez, tuez, massacrez. Pénétrez-vous bien de mes sentiments et partagez la colère de celui qui vous écrit. Une insurrection éclate à Byzance en 263 : Gallien saccage la ville et aucun habitant ne survit au désastre[33].

Il est sans foi. Il trompe l’opinion publique et fait croire que tout l’Empire est en paix ; souvent même, il célèbre des jeux et des fêtes triomphales pour mieux confirmer la réalité de ses mensonges[34]. Il promet l’impunité aux soldats mutinés de Byzance ; le lendemain, il les fait entourer par ses troupes et, au mépris de la parole donnée, prescrit de les massacrer jusqu’au dernier[35]. Ammien Marcellin, énumérant les cruautés de l’empereur Constance, l’accuse de s’être montré plus cruel que Gallien lui-même (XXI, 16, 9-10).

En résumé, Gallien a conduit l’Empire romain à sa perte[36]. Deux traits complètent le portrait : les victoires mêmes qu’il remporte et dont on ne peut nier la réalité, on s’efforce au moins de lui en enlever le mérite. Il bat les Goths en Illyricum (267) ; son biographe rapporte l’événement de la manière suivante : Gallien, que les maux de l’Empire tiraient à peine de sa torpeur, marcha contre les Goths qui erraient dans l’Illyricum. Le hasard voulut qu’il en tuât un grand nombre[37]. — Second trait : on le rend responsable même des calamités naturelles, comme la peste, les inondations, les tremblements de terre. Le biographe, après avoir énuméré les malheurs de toute espèce qui s’abattent alors sur l’Empire : tremblements de terre, inondations, peste, invasions, usurpations, conclut formellement en ces termes : Tous ces maux venaient, comme nous l’avons dit souvent, du mépris qu’inspirait Gallien, le plus luxurieux de tous les hommes[38].

Le réquisitoire est donc aussi complet que possible. La question est de savoir s’il est légitime et dans quelle mesure le Gallien qu’on se plaît à nous représenter ainsi correspond à la vérité historique. Une première remarque s’impose. De tous ces vices, de toutes ces turpitudes, la tradition historiographique grecque ne connaît absolument rien. Les historiens byzantins Zosime, Zonaras, Syncelle, Malalas, les fragments conservés de l’Anonyme continuateur de Dion et de Pierre le Patrice n’en disent pas un mot, et ce silence est singulièrement de nature à retenir notre attention.

Il y a plus. Les faits sont en contradiction directe avec les accusations des historiens latins. Reprenons les griefs essentiels invoqués contre Gallien. — Tout d’abord, Gallien est-il l’empereur indolent et fainéant de la tradition romaine ? Voici les faits dans toute leur sécheresse et aussi dans toute leur éloquence. En 256, Gallien quitte Rome pour la frontière du Rhin qu’il va défendre contre les Barbares. Pendant près de deux ans (256-258), il remplit brillamment sa tâche, arrête les Germains sur le seuil des Gaules où il les écrase[39]. En 258, il part en toute hâte pour l’Illyricum où l’appelle la révolte d’Ingenuus ; il réprime le soulèvement[40]. En 259, il revient en Gaule à la suite de l’usurpation de Postumus ; il combat ce dernier pendant deux ans (259-260) et le réduit à s’enfermer dans une ville forte où il l’assiège[41]. En 261, il regagne l’Italie pour repousser les Alamans qui ont envahi la Péninsule ; il les bat à Milan[42]. En 262-263, nous le retrouvons en Gaule où il reprend contre Postumus la campagne interrompue ; il remporte de nouvelles victoires[43]. En 263, une insurrection éclate à Byzance, Gallien s’y rend aussitôt et rétablit l’ordre[44]. La même année, il revient à Rome et y célèbre ses Décennales. Il y reste pendant la fin de l’année et le début de l’année suivante (264). A la fin de 264, il fait un voyage en Grèce. Au cours des deux années suivantes (265-266), il ne semble pas avoir quitté sa capitale. En 267, il va en Thrace faire campagne contre les Goths. En 268, il revient précipitamment dans l’Italie du Nord où son général Aureolus vient d’usurper l’Empire. Il est tué la même année, au siège de Milan. La seule chronologie de ces déplacements nous montre que Gallien, loin d’être l’empereur apathique de la tradition, a fait preuve au contraire, durant tout son règne, d’une activité indéniable.

Gallien n’est ni un lâche, ni un efféminé. Il est brave de sa personne. C’est ainsi qu’il combat vaillamment les Germains sur la ligne du Rhin[45]. Il propose à Postumus de régler leur querelle par un combat singulier[46]. Au cours de la guerre de Gaule, il donne de sa personne et est blessé d’une flèche[47]. Il fait constamment la guerre et la fait bien : victoires sur les Germains (256-257) ; répression de l’usurpation d’Ingenuus en Illyricum (258) ; guerre heureuse contre Postumus (259-260). En 261, Gallien, avec une armée fort inférieure en nombre, écrase les Alamans à la bataille de Milan[48]. En 262-263, nouvelles victoires sur Postumus[49] ; en 263, il réprime l’insurrection de Byzance. En 267, victoire sur les Hérules au fleuve Nestos, qui formait la frontière de la Thrace et de la Macédoine[50]. Fait remarquable : cet homme qu’on nous représente comme un indolent et un incapable, qui eut à lutter contre tous les barbares, Francs, Alamans, Hérules, Goths, et contre quelques-uns des généraux romains les meilleurs de son époque, Ingenuus, Postumus, Victorinus, Aureolus, a pu subir quelques échecs partiels[51], d’ailleurs rapidement réparés[52], il n’a éprouvé aucune défaite sérieuse. C’est le plus bel éloge qu’on puisse faire de lui.

Gallien s’est-il montré fils dénaturé ? L’auteur de sa biographie prétend qu’il était las des reproches de son père et que la captivité de Valérien a été pour lui une véritable délivrance[53]. Mais les rapports du père et du fils ne semblent pas avoir été mauvais. Valérien, jusqu’à l’époque de sa captivité, n’a jamais eu de graves reproches à adresser à son fils. Les historiens latins eux-mêmes sont unanimes à constater que les débuts de Gallien ont été dignes de tous éloges[54]. Quant à l’accusation de n’avoir rien tenté pour la délivrance de son père prisonnier, nous verrons plus loin, par l’étude des faits, qu’elle doit être absolument écartée.

Enfin, Gallien est-il, par son caractère et ses mœurs, l’être méprisable et abject qu’on s’est plu à nous représenter ? Les sources, grâce auxquelles nous pourrions critiquer le témoignage des historiens latins, sont trop rares et trop pauvres pour qu’il puisse être question d’un contrôle minutieux et suivi. Tout au moins peut-on procéder à un certain nombre de vérifications qui, pour être éparses, n’en sont pas moins intéressantes. La Vie de Gallien reproche à l’empereur d’avoir vécu dans la luxure et la débauche, au moment même où Postumus usurpait le pouvoir en Gaule[55]. L’allégation est fausse ; lorsque se produisit la révolte de Postumus, Gallien se trouvait sur le Danube, où il menait rude campagne contre Ingenuus. Erreur du même genre chez Aurelius Victor (Caess., XXXIII) : Gallien mène une vie de fête et d’orgies. Il faut l’usurpation d’Aureolus pour le tirer de son indolence et le faire sortir de Rome. Or, à la date où Aureolus prend l’Empire, Gallien est retenu en Macédoine par la guerre contre les Barbares du nord, — guerre qu’il dirige d’ailleurs avec ardeur et succès[56], — et c’est de Macédoine, non de Rome, qu’il marche directement contre l’usurpateur.

Autre fait. Le même Aurelius Victor (Caess., XXXIII) nous dit que Gallien était absolument soumis à la volonté de sa femme, l’impératrice Salonine. Une anecdote, rapportée par l’Anonyme continuateur de Dion, donne la preuve du contraire[57]. Salonine, qui se défle d’Ingenuus, ne peut cependant empêcher sa nomination à un grand commandement et doit se contenter de le faire surveiller. On allègue, comme une preuve de débauche[58], la liaison de Gallien avec une femme d’origine barbare, Pipa ou Pipara, mais il y a là autre chose qu’un caprice de Gallien. Voici les faits : au début du règne, entre les années 253 et 258, la Pannonie est envahie par les Marcomans, les Quades, les Sarmates. Gallien, suivant un principe qui est de tous les temps, cherche a diviser l’ennemi. Il conclut un traité avec un roi marcoman, Attale, lui abandonne une partie de la Pannonie, à charge pour lui de la défendre contre les autres Barbares, et prend comme concubine, — peut-être faut-il dire comme seconde épouse, — la fille de ce roi, Pipa[59]. La conduite de Gallien s’explique donc, au moins en partie, par des raisons politiques fort avouables.

Gallien, nous disent les historiens latins, passe son temps à courir les cabarets. Un texte d’Ammien Marcellin (XIV, 1, 9) nous montre que ce n’était pas uniquement par ivrognerie et habitudes d’intempérance : On vit Gallus ne pas reculer devant un moyen périlleux autant qu’infâme et dont Gallien, dit-on, avait jadis fait l’essai à Rome, au grand déshonneur de son administration. C’était de parcourir sur le soir les carrefours et les tavernes avec un petit nombre de compagnons qui cachaient des épées sous leurs robes, s’enquérant auprès de chacun de ce qu’on pensait de l’empereur. Le procédé a trouvé plus d’un imitateur ; Haroun al Raschid et Bonaparte, premier consul, y ont également eu recours. Il rentre dans la catégorie des pratiques policières et comme tel ne prouve rien contre la moralité de Gallien.

Orose (VII, 23, 13) rapporte que Gallien a été tué à Milan, où, après avoir abandonné les affaires de l’État, il perdait son temps dans les plaisirs. Reproche doublement erroné. Gallien marche sur Milan pour combattre l’usurpateur Aureolus, par conséquent pour remplir son devoir de chef d’Etat, et il est si peu dans la ville de Milan qu’il y tient son compétiteur assiégé. Ses principaux officiers, d’après sa biographie, le mettent à mort en 268, ne diutius theatro et circo addicta Respublica per voluptatum deperiret illecebras[60]. Il faut convenir que le moment était singulièrement mal choisi pour adresser à Gallien une accusation de ce genre, car, depuis l’année précédente (267), Gallien n’avait cessé d’être en campagne, d’abord contre les Goths, en Macédoine et en Thrace, ensuite dans l’Italie du Nord contre l’usurpateur Aureolus.

La Vie de Gallien (VI, 4, 7) nous montre l’empereur accueillant par des plaisanteries aussi niaises que déplacées les nouvelles relatives à la sécession de l’Egypte, de l’Asie et de la Gaule. La vérité historique est tout autre. Gallien, loin de se satisfaire à bon compte et par quelques mots d’un goût douteux, a tout fait pour ramener à l’unité impériale les provinces en question ; il y a réussi pour deux d’entre elles, l’Asie et l’Egypte. Son voyage en Grèce (264) n’échappe pas, — il fallait s’y attendre, — aux plus amères critiques[61]. Gallien se fait nommer archonte ; il veut être inscrit au nombre des citoyens athéniens, être initié à tous les mystères, entrer à l’Aréopage, et cela par vanité et mépris de l’État romain. Pourquoi lui supposer de si noirs motifs et ne pas voir là tout simplement, comme autrefois chez Hadrien, goût de l’hellénisme et curiosité inoffensive de lettré ?

L’historiographie latine, enfin, fait de Gallien un monstre de cruauté. Remarquons tout d’abord que le reproche d’avoir fait tuer trois ou quatre mille soldats par jour est simplement grotesque. La situation où se débattait péniblement l’Empire était déjà assez lamentable, les ressources en hommes dont disposait l’empereur étaient déjà trop restreintes pour que Gallien, de gaieté de cœur, s’avisât de décimer lui-même ses dernières troupes. Au contraire, un certain nombre de faits nous présentent, sans hésitation possible, l’empereur sous un tout autre jour. Gallien, d’après l’Histoire Auguste, aurait réprimé le soulèvement d’Ingenuus avec une férocité inouïe[62]. Zonaras (XII, 24) ne connaît rien de pareil : Gallien, nous dit-il, marcha contre Ingenuus avec une armée dans laquelle entraient particulièrement des Maures. La bataille eut lieu à Sirmium. Aureolus, le maître de la cavalerie, livra à l’usurpateur un violent combat. Beaucoup d’ennemis furent tués, les autres mis en déroute. Ingenuus, pendant qu’il fuyait, fut tué par ses propres soldats. Une anecdote, rapportée par l’Anonyme continuateur de Dion[63], donne aux accusations de l’Histoire Auguste le démenti le plus formel. Un soldat amène à Gallien son propre frère, un combattant de l’armée d’Ingenuus, qu’il a fait prisonnier. L’empereur fait bon accueil au rebelle et lui accorde sa grâce.

Fait non moins remarquable. Cet homme, qui aurait tué les soldats par milliers, est vivement regretté d’eux et ils se soulèvent pour le venger[64]. La mort de Gallien fut suivie d’une violente sédition militaire... Les soldats disaient qu’on leur avait ravi un prince nécessaire, vaillant et capable. Il est vrai que le biographe explique cette attitude par l’intérêt personnel des soldats qui espèrent le pillage et regrettent en Gallien un empereur particulièrement précieux à cet égard. L’Histoire Auguste elle-même nous donne à penser que Gallien pourrait bien n’avoir pas été aussi cruel qu’on veut bien le dire : un jour, raconte-t-elle, un marchand vend à l’impératrice des perles fausses pour des fines. La tromperie est découverte. L’impératrice demande la punition du coupable. Gallien ordonne de saisir le vendeur, comme pour le livrer aux lions, puis, au lieu de bêtes fauves, il lâche dans l’arène un chapon. Tout le monde s’étonne d’une semblable plaisanterie. Gallien alors fait crier par le curion : Trompeur, il a été trompé à son tour[65]. Il faut convenir que la leçon ne manquait pas d’esprit et que vraiment, pour un homme cruel, Gallien a perdu une excellente occasion de l’être à bon escient. Enfin, Zonaras (XII, 25), dans le jugement d’ensemble qu’il porte sur le caractère de Gallien, est aussi catégorique qu’on peut le désirer : Il était magnanime et voulait rendre service à tout le monde. Aucun solliciteur ne fut jamais repoussé par lui. Il ne châtia même ni ses ennemis, ni les partisans des usurpateurs.

Deux autres faits sont particulièrement significatifs. La tradition romaine, qui maltraite si brutalement Gallien, est bien obligée de lui reconnaître un certain nombre de qualités naturelles : le courage et l’activité, au moins par intermittences et sous l’aiguillon de la nécessité : Le ressentiment des injures éveillait quelquefois chez lui un subit et audacieux courage ;... il devenait, quand la nécessité le pressait, actif, courageux, violent[66] ; de l’esprit[67] ; une culture étendue et le goût des choses intellectuelles[68] : On ne saurait nier qu’il ne possédât à un degré remarquable le talent de la parole, de la poésie et de toutes les belles connaissances. On a de lui un épithalame qui fut jugé le meilleur entre ceux de cent autres poètes... Ses vers et ses discours le placèrent au premier rang des poètes et des rhéteurs de son temps. D’autre part, les textes qui lui sont le plus défavorables font remarquer que ses débuts, comme empereur, ont été excellents de tous points : Le règne de Gallien, écrit Eutrope[69], eut un commencement heureux, une suite satisfaisante, une fin désastreuse. Jeune encore, il se signala par de nombreux exploits en Gaule et en Illyricum... Longtemps sage et modéré, il se livra ensuite à tous les excès de la débauche.

Les historiens latins ont, sur la grande crise de l’Empire au IIIe siècle, deux thèmes qui reviennent systématiquement dans leurs œuvres : le thème de la fatalité, pour Valérien ; le thème de la dépravation, pour Gallien : L’Empire que Valérien a perdu par une malheureuse destinée et Gallien par le dérèglement de sa vie, écrit l’auteur du recueil des Trente Tyrans[70]. La Vie de Gallien oppose le fatum du père aux mores du fils ; le règne de Valérien et Gallien, dit Eutrope, fut fatal à l’Empire et faillit amener sa ruine, soit par le malheur, — il s’agit de Valérien, — soit par la lâcheté, — ce reproche vise Gallien, — des empereurs[71]. Ces deux thèmes, d’un développement facile et d’une simplicité saisissante, avaient aux yeux des Romains l’immense avantage de sauvegarder l’orgueil national, et ainsi s’explique que les historiens latins se les soient pieusement transmis. Raison de plus pour que nous ne les acceptions pas les yeux fermés. Les remarques qui précèdent suffisent à nous mettre en défiance. L’étude du règne de Gallien, dans ses traits essentiels, nous permettra d’aboutir sur bien des points à une solution positive.

 

II. — GALLIEN COLLÈGUE DE VALÉRIEN EN OCCIDENT.

Vers la fin de 256, Valérien quittait Rome pour aller combattre les Perses en Orient. Son fils Gallien, associé à l’Empire depuis quelques années déjà, restait en Italie. Ce ne fut pas pour longtemps. La situation, en effet, s’aggravait de jour en jour sur le Rhin. Les envahisseurs germains, Francs au nord, Alamans au sud, multipliaient leurs attaques. En 253, les Romains ont déjà à les combattre ; les monnaies de Valérien portent à cette date la légende Victoria Germanica ; en 255, il est question d’une expédition contre eux. Le limes, qui constituait en avant du fleuve une première ligne de défense, était déjà fortement entamé. La Gaule était menacée de l’invasion ; peu de temps après le départ de son père, sans doute encore dans le courant de 256, Gallien accourut de sa personne pour organiser la résistance[72]. Les effectifs dont il disposait étaient peu considérables, mais il avait à côté de lui deux excellents généraux, Postumus et Aurélien, qui se répartirent la défense de la frontière.

Énergiquement appuyé par ses deux lieutenants, Gallien tint tête aux Germains sur toute la ligne du fleuve et extermina ceux d’entre eux qui avaient réussi à passer en Gaule[73]. La légende monétaire Victoria Germanica, le titre de Germanicus renouvelé par six fois à Gallien nous ont conservé le souvenir de ces campagnes victorieuses. Malheureusement, les forces en présence étaient trop disproportionnées. Les positions avancées sur la rive droite du Rhin succombent les unes après les autres. Au nord, la zone d’influence romaine qui s’étendait du Rhin au bassin du Weser par les vallées de la Lahn, de la Ruhr, de la Lippe et de l’Ems, tombe définitivement aux mains des Barbares ; au sud, de Coblentz à Ratisbonne, la ligne défensive du limes germano-rhétique est forcée de toutes parts. Du confluent de la Moselle au Mein, deux seuls castella, — Kapersburg et Niederbieber, — tiennent encore ; du Mein au bassin du Danube, les derniers castella conservés, — Miltenberg, Walldurn, Oster-burken, Jagsthausen, Oehringen, Pfahlbronn, — constamment battus en brèche, réussissent toutefois péniblement à se maintenir. Le grand péril est donc au nord du Mein, sur le Rhin inférieur ; la chute du limes septentrional ouvre une brèche où risque de passer l’invasion menaçante.

Gallien fait face à la situation avec habileté et énergie[74]. Il use, selon les nécessités du moment, de la force et de la diplomatie. Lorsqu’il se sent débordé, il s’entend avec un chef germain, conclut un fœdus par lequel le Barbare s’engage à fermer la ligne du Rhin aux autres envahisseurs[75]. Enfin, dernière précaution, il couvre la rive gauche du fleuve de forteresses nouvelles et y organise systématiquement la défense. Cologne, la vieille Colonia Agrippinensis, reçoit une enceinte dont les restes subsistent encore aujourd’hui[76] ; Novaesium, l’actuelle Neuss, qui avait été aux deux premiers siècles de l’Empire un centre militaire important, est remise en état de défense et pourvue d’une nouvelle garnison[77] ; Antunnacum, l’Andernach moderne, est transformée en place forte[78], et enfin, par surcroît de précautions, Trêves, solidement fortifiée, est chargée de fermer aux Barbares la grande voie d’invasion de la Moselle[79]. Toute cette mise en état de défense de la vallée du Rhin a été conçue par Gallien selon un plan d’ensemble : Colonia, Novaesium, Antunnacum commandent les principaux passages du fleuve. Au cas où les Barbares réussiraient, soit à enlever, soit à tourner ces places de première ligne, ils trouveront désormais devant eux les fortifications de Trêves. Ce plan, habilement conçu et rapidement exécuté, fait le plus grand honneur à Gallien. Les historiens, acharnés contre sa mémoire, ne nous en ont rien dit et, sans le témoignage impartial de l’archéologie, il nous serait resté absolument inconnu. Gallien pouvait, à juste titre, se vanter d’avoir rétabli l’ordre dans les Gaules. Les monnaies de l’atelier de Lugdunum lui donnent fréquemment le titre de Restitutor Galliarum, et, second fait plus caractéristique encore, ne le donnent qu’à lui seul. Son père et collègue Valérien avait partagé avec lui le titre de Germanicus et la légende monétaire Victoria Germanica ; au contraire, Gallien est seul qualifié de Restitutor Galliarum. L’œuvre défensive réalisée dans la région rhénane est une œuvre personnelle dont il a eu toute la charge et dont on tient à lui laisser tout le mérite.

En 258, Gallien apprend tout à coup qu’Ingenuus, commandant en chef de l’armée de Pannonie, vient de se soulever et d’usurper l’Empire[80]. Valérien est retenu au fond de l’Orient. La présence de Gallien est donc nécessaire sur le Danube ; il quitte le Rhin[81] précipitamment avec l’intention d’y revenir dès qu’il en aura fini avec l’usurpateur, mais, si courte que doive être son absence, il a soin cependant de prendre toutes les précautions nécessaires. La défense du Rhin en son absence reste divisée entre deux généraux, Postumus, qui conserve son commandement, et Silvanus, nommé en remplacement d’Aurélien qui vient d’être, quelque temps auparavant, envoyé sur le Danube. Ce n’est pas tout. Gallien, pour donner à la défense l’unité de direction indispensable et aussi pour écarter tout péril d’usurpation, laisse sur le Rhin son fils, Licinius Cornelius Valerianus, un jeune homme de bonne mine et de belles espérances, nous dit Zonaras (XII, 24), revêtu du titre de César et confié à la garde de Silvanus. Il était impossible de montrer plus de prévoyance et de manifester une sollicitude plus éclairée pour les deux intérêts essentiels dont l’empereur devait également se préoccuper : la défense de la frontière et le salut de la dynastie. Retenu jusque-là par les affaires de Gaule, Gallien n’avait pas encore paru sur la frontière danubienne, et cependant, là aussi, la situation devenait plus critique chaque jour. Les Marcomans, les Quades, les Sarmates envahissaient la Pannonie ; les Goths et les Carpes, la Dacie transdanubienne, l’ancienne conquête de Trajan. Gallien, qui ne pouvait quitter le Rhin sans compromettre la défense de la Gaule, s’était contenté de placer sur le Danube de bons généraux et, renouvelant le procédé qui lui avait déjà réussi, de recourir à la diplomatie lorsque la force des armes restait inefficace. Il négocia avec un roi des Marcomans, Attale, lui céda par traité des terres en Pannonie et prit comme concubine sa fille Pipa ; le roi, en revanche, s’engageait à défendre le Danube contre les autres envahisseurs[82]. Ce traité doit être rapproché de la convention analogue que nous avons vu Gallien conclure sur le Rhin : dans les deux cas, le but, le procédé, les conditions sont les mêmes. La diplomatie de Gallien nous apparaît donc comme particulièrement active. Ce goût de l’empereur pour les règlements diplomatiques, nous le retrouverons plus tard à propos des affaires d’Orient : c’est un des traits les plus remarquables et les plus originaux de son caractère. Quant à la Dacie, qui se trouvait singulièrement excentrique par rapport à sa sphère d’activité, Gallien ne put rien faire d’efficace. Dès 257, la province était perdue, à l’exception de la partie méridionale, la Petite-Valachie actuelle, où se concentrèrent les débris de l’ancienne armée d’occupation[83].

Telle était la situation sur la frontière danubienne en 258, au moment où se produisit l’usurpation d’Ingenuus[84]. Cette révolte était pour Gallien un événement doublement grave : d’abord parce qu’elle désorganisait la défense du Danube et ensuite parce qu’Ingenuus pouvait franchir les Alpes et se jeter sur l’Italie sans défense. Gallien ne perdit pas de temps. Il accourut en Pannonie ; Ingenuus fut battu et tué dans la déroute[85].

 

III. — LA GRANDE CRISE DE L’EMPIRE (258-268).

Sauf la perte de quelques positions avancées sur le Rhin et sur le Danube, l’Empire avait réussi à maintenir partout en Europe l’intégrité de son territoire. L’activité et l’intelligence déployées par Gallien depuis son association à l’Empire avaient été pour beaucoup dans ce résultat. Tout change brusquement en 258 ; à peine Gallien a-t-il quitté la frontière rhénane pour marcher contre Ingenuus que les Germains franchissent le Rhin et inondent la Gaule. Cette invasion soudaine marque dans l’histoire de l’Empire au me siècle le début d’une crise qui va se prolonger pendant les dix dernières années du règne de Gallien (258-268). Les invasions se multiplieront sur toutes les frontières : Rhin, Danube, Euphrate, Afrique ; elles entraîneront sur tous les points du territoire une série d’usurpations ; enfin, ces usurpations elles-mêmes auront pour résultat la dislocation momentanée de l’unité romaine. Le désordre sera partout au dehors comme au dedans, aux armées comme dans l’administration. Les calamités naturelles, — tremblements de terre, inondations, peste, — se déchaîneront sur le monde méditerranéen. L’Empire défaillant semblera un instant perdu et l’œuvre de la romanisation brusquement arrêtée dans son essor. Exposons tout d’abord les faits : connaître les nécessités pressantes auxquelles l’empereur devra faire face, c’est le seul moyen de comprendre la politique de Gallien et de la juger avec toutes les garanties d’impartialité désirables.

Avant de quitter la frontière du Rhin, Gallien avait pris de sages précautions pour assurer l’unité de la défense, et il pouvait penser qu’elles seraient suffisantes[86]. Malheureusement, Postumus et Silvanus ne s’entendirent pas ; le fils de Gallien était trop jeune, trop inexpérimenté, pour faire cesser ces tiraillements. Les Francs, toujours aux aguets sur la rive droite, mirent à profit la situation[87] ; les derniers castella du limes septentrional, particulièrement celui de Niederbieber, furent enlevés d’assaut. Par les vallées de la Meuse et de la Sambre, les envahisseurs pénétrèrent en Gaule, dévastèrent la Gaule méridionale, l’Espagne, où ils enlevèrent Tarragone[88], et, grâce aux navires qu’ils trouvèrent dans les ports d’Espagne, allèrent piller en Afrique la Maurétanie tingitane (258-259)[89].

L’heureux succès de l’entreprise déchaîna le long de la frontière danubienne toute une série d’invasions successives. En 259, les Alamans, tournant les défenses du Rhin moyen, pénètrent en Gaule par la vallée du Rhône et pendant deux années entières (259-260) ravagent toute la partie sud-est du pays[90]. En 261, ils franchissent les Alpes, font jonction dans la vallée du Pô avec d’autres bandes venues par le col du Brenner et s’avancent jusqu’à Ravenne[91] ; un certain nombre même traversent l’Apennin et se portent sur Rome[92]. Nouvelle invasion six ans plus tard (fin 267, début 268). Les Alamans détruisent les derniers castella du limes rhétique qui tiennent encore, — notamment le castellum d’Aalen, — occupent la Rhétie et se préparent à franchir les Alpes ; quelques mois plus tard, au printemps de 268, l’empereur Claude les écrasera au lac de Garde[93]. Sur le bas Danube, les Goths, maîtres de l’ancienne province de Dacie, envahissent les pays de la rive droite et menacent l’Orient hellénique (261)[94].

En Asie, l’invasion est plus redoutable encore et va amener la plus terrible des catastrophes que l’Empire ait encore connues. Une première fois, en 256, les Perses avaient envahi la Syrie et dévasté les deux grandes métropoles de l’Orient romain, Antioche et Césarée[95]. Valérien, accouru en toute hâte, franchit l’Euphrate en 259 et porte la guerre en Mésopotamie, mais son armée est écrasée[96]. Lui-même tombe aux mains de l’ennemi qui le gardera prisonnier jusqu’à sa mort[97]. Dès lors, c’est l’Orient livré sans défense aux envahisseurs ; Antioche est de nouveau mise à sac, la Cilicie, la Cappadoce sont affreusement dévastées et le roi des Perses, Sapor, regagne l’Euphrate avec un immense butin[98].

En Afrique, une insurrection formidable éclate dans la région de la Kabylie actuelle. Les puissantes peuplades indigènes des Bavares, des Quinquegentanei se soulèvent avec l’appui d’un chef de partisans, un certain Faraxen, et se jettent sur la province romaine de Numidie (258-259)[99].

Les mers elles-mêmes deviennent la proie des Barbares. En Occident, les pirates saxons pillent les côtes de Gaule et de Bretagne. En Orient, les Goths, les Boranes, les Hérules, établis au nord du Pont-Euxin, viennent par mer attaquer les provinces romaines ; en 256, ils dévastent le littoral de la Colchide[100] ; en 257-258, ils enlèvent Trébizonde, forcent le Bosphore et se répandent dans la Méditerranée ; Chalcédoine, Nicée, Apamée, Pruse, Nicomédie sont mises au pillage[101]. Interrompues pendant cinq années, les invasions maritimes reprennent en 263. Les côtes d’Asie Mineure sont de nouveau dévastées ; Chalcédoine, une seconde fois, Ilion, Ephèse, avec son célèbre temple d’Artémis, sont saccagées[102]. Nouvelle invasion en 264 : Goths et Boranes débarquent en Bithynie où ils pillent de nouveau Nicomédie et traversent par terre la partie occidentale de l’Asie Mineure, en rançonnant systématiquement toutes les villes[103]. Deux ans plus tard, en 266, les Barbares viennent débarquer dans la province de Pont, près d’Héraclée, et vont ensuite piller la Bithynie[104]. L’invasion se renouvelle plus grave que jamais en 267[105]. Goths et Hérules, montés sur cinq cents navires, traversent diagonalement le Pont-Euxin et débarquent à l’embouchure du Danube[106]. Repoussés par les villes de Mésie[107], ils réussissent à franchir les détroits, pillent Cyzique[108] et le rivage de la province d’Asie, Lemnos, Scyros, Athènes, Eleusis, Corinthe, Sparte, Argos ; toute la Grèce est dévastée[109]. Les habitants abandonnent partout villes et villages pour se réfugier dans la montagne. Un Athénien, Dexippe, réunit une armée de deux mille hommes et détruit une bande de pillards. C’était un brillant coup de main, pas davantage, et les Barbares n’en continuèrent pas moins leurs ravages[110].

Pictes et Scots, en Bretagne ; Francs, en Gaule, en Espagne, en Maurétanie ; Alamans, dans les pays danubiens, en Gaule, en Italie ; Goths, dans la péninsule des Balkans ; Perses, en Syrie et en Asie Mineure ; Berbères, en Afrique ; Goths, Boranes, Hérules, dans la Méditerranée orientale ; Saxons, sur les côtes de la mer du Nord, de la Manche et de l’Atlantique, — pas une province n’est indemne. L’invasion est universelle et permanente.

Les provinces partout envahies et saccagées sans merci, souvent abandonnées par un pouvoir central débordé, songent à se défendre elles-mêmes contre les Barbares. Elles se donnent des chefs, des empereurs régionaux : la crise d’invasions se double ainsi d’une crise d’usurpations non moins grave que la première. Sur le Rhin, au lendemain de la grande invasion qui vient de dévaster la Gaule, Postumus est proclamé empereur par ses soldats (258)[111]. Il met à mort le fils de Gallien fait prisonnier à Cologne[112]. La Gaule tout entière le reconnaît ; la Bretagne et l’Espagne vont bientôt suivre cet exemple. Tout l’Occident se trouve ainsi constitué en Empire gallo-romain indépendant de l’Empire.

L’Orient était livré à lui-même depuis la catastrophe de 260. Les deux principaux lieutenants de Valérien, Ballista et Macrianus, ramenèrent les débris des troupes romaines et s’efforcèrent d’organiser la défense[113]. Ces deux hommes n’étaient ni les premiers venus, ni de vulgaires ambitieux : Ballista, préfet du prétoire, avait témoigné de qualités militaires remarquables ; Macrianus s’était révélé le premier des généraux et un des meilleurs conseillers de Valérien[114]. Tous deux tombèrent d’accord que l’Orient romain était perdu si on ne lui donnait pas un empereur particulier[115] ; l’exemple de l’Empire gallo-romain, d’ailleurs, était fort encourageant à cet égard. L’Orient fut constitué en Empire autonome. Sur le refus des deux généraux, les deux fils de Macrianus, Macrianus jeune et Quietus, furent proclamés empereurs[116]. Le centre du nouvel Empire était la Syrie et sa capitale, Hémèse[117], mais les pays voisins, l’Asie Mineure au nord, l’Egypte au sud, ne tardèrent pas à s’y rallier. Vers le milieu de 261, l’État sécessionniste d’Orient est définitivement constitué ; ses frontières sont les limites traditionnelles de l’Orient romain, du Bosphore à la Cyrénaïque.

Sur le Danube, deux usurpations se produisent successivement : en 258, Ingenuus, gouverneur de Pannonie, un des meilleurs généraux de Valérien, est proclamé empereur[118], un peu plus tard, à la fin de 258 ou au début de 259, les troupes de Mésie donnent l’Empire à un autre de leurs chefs, Regalianus[119] ; une dernière usurpation aura lieu en 268, celle d’Aureolus dans l’Italie du Nord[120]. En Grèce, double usurpation de Valens, proconsul d’Achaïe et de Calpurnius Piso (261)[121]. En Asie Mineure, c’est Trebellianus, un aventurier d’Isaurie, qui se soulève dans les montagnes et fait frapper monnaie à son effigie[122] ; en Egypte, Aemilianus[123], le préfet impérial (262) ; en Afrique, Celsus[124]. Deux autres, enfin, nous ne savons où : Saturninus[125] et Memor[126].

Partout l’invasion, partout les usurpations, et cependant nous n’avons pas encore achevé l’énumération des maux qui fondent sur l’Empire. La Sicile est désolée par une guerre servile causée par les brigands qui s’étaient répandus dans cette province et qu’on eut beaucoup de peine à réprimer[127]. En 262, un tremblement de terre épouvantable désole l’Italie, l’Afrique et l’Orient : Au milieu de tous ces maux produits par la guerre, écrit l’auteur de la Vie de Gallien, il y eut un épouvantable tremblement de terre et des ténèbres qui durèrent plusieurs jours. On entendit aussi sortir des entrailles de la terre un mugissement semblable au bruit du tonnerre, quoiqu’il ne tonnât pas. Dans ce tremblement de terre, beaucoup de maisons furent englouties avec ceux qui les habitaient ; la frayeur seule fît mourir beaucoup de monde. Ce désastre eut des effets encore plus tristes dans les villes d’Asie. Rome fut violemment ébranlée ainsi que la Libye ; la terre s’ouvrit sur plusieurs points et de l’eau salée jaillit de ces ouvertures[128]. Les eaux de la mer recouvrirent de nombreuses villes[129].

Une peste terrible se déchaîne sur le monde méditerranéen. L’épidémie sévissait déjà depuis plusieurs années en Orient et avait enlevé une partie de l’armée de Valérien[130]. En 261, elle fait son apparition en Egypte ; l’évêque d’Alexandrie, Denys, témoin oculaire, nous a laissé un tableau pathétique des ravages causés par le fléau[131] : Partout le deuil, les lamentations, les pleurs ; la quantité des morts et de ceux qui meurent quotidiennement est telle que la ville est remplie de gémissements... Il n’y a aucune maison où l’on ne compte une victime et plût au ciel qu’il n’y en eût qu’une... L’épidémie a été supérieure à toute prévision... Beaucoup de nos frères, entraînés par l’excès de leur charité, oublieux de leur propre santé, soucieux de s’entraider les uns les autres, ont été frappés avec ceux qu’ils soignaient... Beaucoup d’entre eux, après avoir soigné les malades et les avoir sauvés, sont morts eux-mêmes... Les païens ont eu une conduite tout opposée. Ils se débarrassaient de ceux qui commençaient à être malades et ils fuyaient les êtres qui leur étaient le plus chers ; ils les abandonnaient dans les rues à demi nus ou les laissaient sans sépulture pour éviter la contagion, à laquelle cependant, en dépit de toutes les précautions, ils n’arrivaient pas à se soustraire. En 262, l’épidémie gagne l’Europe. Au témoignage de Zosime (I, 37), elle est plus violente qu’aucune de celles qui l’ont précédée ; elle emporte des villes entières, surtout en Italie et en Grèce. La Vie de Gallien nous dit qu’il y eut jusqu’à cinq mille victimes par jour[132].

La persécution religieuse, renouvelée par les édits de Valérien (257-258), mettait aux prises les païens et les chrétiens de l’Empire. L’agriculture était ruinée ; les champs restaient en friche et la famine décimait la population[133]. Plus de commerce, ni par terre, ni par mer ; une situation économique presque désespérée ; la puissance financière de l’Empire ruinée comme sa puissance militaire ; une monnaie dépréciée à la fois par les altérations officielles et les fraudes des particuliers : Il semblait que le monde entier, écrit le biographe de Gallien[134], eût conspiré la perte de l’Empire,... c’était la fortune elle-même qui sévissait,... partout le désespoir et nulle part la moindre espérance de salut[135]. » Les malheurs publics, enfin, ne l’oublions pas, se doublent pour Gallien d’infortunes domestiques : son fils mis à mort par Postumus en 258, son père fait prisonnier par les Perses en 260. Reconnaissons qu’il y avait dans cet enchaînement de calamités, dans cet acharnement du destin, de quoi accabler un homme quelque bien doué, quelque bien trempé qu’il pût être.

 

IV. — GALLIEN ET LES INVASIONS.

La double sécession de l’Occident on 258, de l’Orient en 260 réduisait singulièrement le territoire de l’Empire romain. Les seules régions qui restent, d’une manière constante, fidèles à Gallien, sont l’Italie, les pays danubiens, la péninsule des Balkans, les îles méditerranéennes et les provinces d’Afrique, mais pendant dix années (258-268), les invasions s’y succèdent et s’y multiplient. Voyons un peu si Gallien, comme le veulent les historiens latins, est l’homme qui laisse faire et ne songe qu’à ses plaisirs.

En Afrique, au cours des années 259-260, la campagne est vigoureusement menée contre les envahisseurs. Le légat de Numidie, G. Macrinius Decianus, bat les Bavares dans la région de Mila, une seconde fois sur la frontière de Maurétanie et de Numidie, et les rejette dans leur pays, le massif montagneux du Babor. De leur côté, les Quinquegentanei furent également expulsés de Numidie et Faraxen fait prisonnier. Une inscription[136] nous donne les détails de cette capture : un chevalier romain, Q. Gargilius Martialis, à la tête d’une cohorte de Singulares et d’un détachement de cavaliers Maures, s’empara du chef berbère et le mit à mort. La disparition de Faraxen ne termina d’ailleurs pas la lutte. Quelque temps après, les Bavares attiraient Gargilius dans une embuscade et le faisaient périr. Mais ce n’est plus dès lors qu’une guerre de guérillas et de coups de main qui ne met pas en danger la domination romaine. A la fin de 260, l’ordre est rétabli en Afrique.

En 261, nous avons laissé les Alamans maîtres de l’Italie du Nord et en pleine marche sur Rome. Gallien est absent, retenu en Gaule par les opérations contre Postumus ; l’Italie est dégarnie. Devant l’immense péril qui menace la capitale, le Sénat fait preuve d’initiative. Il mobilise la garnison, enrôle les plus vigoureux d’entre les citoyens et leur fournit des armes[137]. Les Barbares trouvent Rome en état de défense ; ils s’éloignent vers le nord, en dévastant de nouveau les campagnes. A la première nouvelle de l’invasion, Gallien s’était hâté de revenir. Il se porta dans l’Italie du Nord, sur la ligne de retraite des Alamans. Malgré la disproportion des forces, — Zonaras (XII, 24) lui donne dix mille hommes et en attribue trois cent mille aux envahisseurs, deux chiffres dont probablement le premier seul est vrai, — il remporte à Milan une victoire décisive (fin 261)[138].

Vers la même époque, d’autres Barbares, surtout des Goths, avaient mis au pillage les provinces du Danube moyen (Norique et Pannonie). La situation fut un instant très grave. Les envahisseurs furent enfin chassés, — nous ne savons quand ni comment, — probablement sans intervention personnelle de Gallien[139].

En 263, lors de la reprise des grandes invasions maritimes en Asie Mineure, Gallien se rend à Byzance sur la ligne de retraite même de l’ennemi[140]. Il envoie en Asie des troupes qui battent les Goths et les contraignent à se rembarquer. Trois ans plus tard, en 266, c’est Odaenath, le représentant de Rome, le mandataire de Gallien en Orient, qui manœuvre contre les Barbares en Cappadoce et les oblige à regagner leurs vaisseaux[141].

Enfin, la conduite de Gallien, lors de la grande invasion gothique de 267, lui fait particulièrement honneur. Il envoie aussitôt deux ingénieurs byzantins, Cleodamus et Athenaeus, pour mettre en état de défense les villes romaines de la mer Noire et fermer, autant que possible, aux Barbares l’accès des détroits[142]. Dans le Bosphore même, il poste une flotte, sous les ordres de Venerianus, un homme de mer habile et énergique, avec l’ordre d’arrêter les envahisseurs. Ces mesures étaient bien combinées et l’exécution en avait été confiée par l’empereur à des hommes fort bien choisis. Cleodamus et Athenaeus battirent les Barbares qui durent se rembarquer[143], et, lorsque les Goths se présentèrent devant le Bosphore, Venerianus, avec la flotte romaine, les rejeta sur le Pont-Euxin. Malheureusement Venerianus avait péri dans le combat[144]. La flotte romaine, affaiblie et démoralisée par la mort de son chef, se retira et les Barbares purent librement se répandre dans la Méditerranée[145]. Nous avons vu plus haut quels ravages ils avaient exercés en Grèce.

Il s’agissait d’en débarrasser la péninsule des Balkans et, s’il était possible, de les anéantir. Gallien combina très habilement son plan en conséquence. Son général Marcianus, à la tête de troupes tirées du bas Danube, devait couper la retraite aux envahisseurs, en attendant que l’empereur pût venir le rejoindre avec d’importants renforts ; la flotte romaine de Venerianus, réorganisée et pourvue de nouveaux chefs, ces mêmes Cleodamus et Athenaeus que nous avons déjà vus à l’œuvre, reçut l’ordre de croiser sur les côtes de Grèce pour détruire la flotte des Barbares. Le plan, bien conçu, vigoureusement exécuté, réussit complètement. Sur mer, Cleodamus et Athenaeus attaquèrent les envahisseurs, en firent un grand massacre, coulèrent, capturèrent ou dispersèrent leurs vaisseaux[146]. Sur terre, le résultat fut tout aussi brillant. Marcianus ferma aux Barbares la route du nord, les battit au nord de la Grèce et les rejeta vers le sud[147]. Errant par bandes à travers la Béotie, la Macédoine, l’Epire, ils cherchèrent à se faire jour par le nord-ouest