Texte numérisé et mis en page par Marc Szwajcer
I. — Débuts de Flamininus en Grèce. Entrevue de l’Aoüs. Défection de la ligue Achéenne (été-automne 198).II. — Les conférences de Nicée (début 197).III. — L’entente avec Nabis. - La défection de la ligue Béotienne. - Victoire de Cynocéphales (hiver 198-été 197).IV. — Le traité de paix avec la Macédoine (printemps 196).V. — Insurrection de la Béotie. La proclamation des Jeux isthmiques (printemps 196).VI. — Flamininus et la commission sénatoriale. La guerre contre Nabis (été 196-automne 195).VII. —Règlement définitif des affaires de Grèce. Évacuation des places. Départ de Flamininus (hiver 195-printemps 194).VIII. — La politique sénatoriale et la personnalité de Flamininus.IX. — Conclusion. La politique romaine en Grèce de 198-194.I. — Débuts de Flamininus en Grèce. Entrevue de l’Aoüs. Défection de la ligue Achéenne (été-automne 198). En 200, le peuple romain, réuni en ses comices, avait déclaré la guerre au roi de Macédoine, Philippe. Une armée consulaire avait débarqué en Illyrie. Pendant deux années (200-198), les opérations, dirigées successivement par P. Sulpicius Galba et P. Villius, s’étaient poursuivies sans amener de résultats décisifs. Tout allait changer avec l’arrivée d’un nouveau général en chef, un des deux consuls de l’année, T. Quinctius Flamininus. Dès l’été de 198, quelques mois à peine après son entrée en charge, Flamininus arrivait à Corcyre, prenait le commandement de l’armée et arrêtait son plan de campagne. Si la guerre jusque-là était restée indécise, la faute en était, non à la politique romaine, non à l’incapacité des chefs, mais uniquement au plan adopté. D’Apollonie, sur la côte Illyrienne, ville qui était le quartier général de l’armée, deux routes menaient en Macédoine : l’une directe par la vallée de l’Aoüs et la Thessalie, l’autre plus longue par la Dassaretie, la Lyncestide et l’Eordée ; c’est cette seconde qu’avait suivie P. Sulpicius Galba, et P. Villius ne s’était pas encore décidé lorsqu’arriva son successeur. Le chemin de la Lyncestide était plus facile et plus sûr, mais il avait l’immense inconvénient d’être excentrique par rapport à la Macédoine et à la Grèce, éloignait l’armée romaine de sa base d’opérations naturelle, l’Illyrie, et ne lui permettait nulle part d’intercepter les communications entre Philippe et ses alliés grecs. L’autre route au contraire, celle de l’Aoüs, plus difficile et plus âpre, menait directement en Thessalie. La Thessalie entamée, l’armée romaine pouvait couper Philippe de la Locride, de la Phocide, de la Béotie, de l’Acarnanie et de l’Achaïe. C’était la Grèce entière livrée à l’influence romaine et Philippe à demi vaincu : Philippe, écrit Plutarque[1], avait dans son royaume assez de troupes pour suffire à quelques combats, mais, dans une guerre de longue durée, c’était la Grèce qui faisait toute sa force ; c’est d’elle qu’il tirait argent et ressources pour son armée ; et, tant qu’on ne l’aurait pas détachée de Philippe, cette guerre ne pouvait pas être terminée en une seule bataille. Toute attaque sur les frontières septentrionale et occidentale de la Macédoine devait nécessairement rester vaine. C’est en Grèce qu’il fallait frapper la Macédoine. Jusque-là, au cours de cette guerre, Rome n’avait envoyé en Grèce que des ambassadeurs et des vaisseaux. Flamininus comprit que, pour gagner les Grecs, il ne suffisait pas de les solliciter de loin et de leur envoyer des secours par mer, mais qu’il fallait mener l’armée romaine au cœur du pays. La présence des troupes romaines aurait vite fait de décider les indifférents et de réduire à l’impuissance les partisans de la Macédoine. Il comptait beaucoup trop sur sa séduction personnelle et son habileté de diplomate pour continuer à guerroyer en Illyrie, tandis que d’autres iraient négocier en Grèce et exerceraient sur les événements une influence décisive. Les intérêts de Rome, et les siens propres, conseillaient à Flamininus de transporter, pour ainsi dire, d’Illyrie en Grèce l’axe de la guerre et de la diplomatie. Forcer le passage de l’Aoüs, s’établir militairement au centre de la Grèce, isoler, paralyser la Macédoine par la défection de ses alliés avant de la frapper elle-même, tel fut le plan de campagne de Flamininus, plan qui fait honneur autant à son coup d’œil militaire qu’à sa clairvoyance politique. Philippe fermait la vallée de l’Aoüs et sa position semblait inabordable de front. Pendant quarante jours, Flamininus resta inactif[2]. Il ne s’était pas encore décidé à faire donner l’assaut, lorsque le roi de Macédoine, par l’intermédiaire des Epirotes, lui demanda une entrevue[3]. La défection des Étoliens, l’arrivée d’un général jeune et actif avaient déterminé Philippe à cette démarche ; peut-être aussi avait-il eu vent de quelques négociations secrètes entre Flamininus et les Épirotes et craignait-il qu’avec l’aide de ces derniers, Flamininus ne parvînt à tourner sa position. L’entrevue fut accordée ; elle eut lieu sur les bords de l’Aoüs[4]. Flamininus exigea, comme bases préalables de toute négociation, l’évacuation de toute la Grèce, la Thessalie comprise, et une indemnité pour les dommages causés par les troupes macédoniennes[5]. Sur le premier point, Philippe demanda à faire une distinction : il voulait bien évacuer les villes qui étaient sa conquête propre, mais non celles que lui avaient laissées ses ancêtres ; quant à l’indemnité, il s’en remettrait volontiers à la décision d’un arbitre impartial[6]. Sur aucun des deux points, l’accord ne put se faire — ni Flamininus ni Philippe ne désiraient d’ailleurs sincèrement la paix — et l’entrevue resta infructueuse. Mais il n’était pas indifférent pour Rome d’avoir proclamé, dès le début de la campagne, qu’elle ne poserait pas les armes avant d’avoir obtenu de la Macédoine l’évacuation totale de la Grèce. Sur ces entrefaites, un pâtre, envoyé par un prince épirote, Charops, partisan des Romains, se présenta au consul et lui offrit de mener ses troupes sur une hauteur qui dominait la position de l’ennemi[7]. Après avoir hésité quelque temps, Flamininus accepta la proposition et détacha une division de son armée pour prendre les Macédoniens à revers[8]. Trois jours après, il ordonna une attaque générale[9]. Philippe, assailli à la fois de front et sur ses derrières, fut complètement battu[10]. Il ramena en Thessalie son armée désorganisée[11]. Incapable de tenir la campagne, il n’eut d’autre moyen pour arrêter les Romains que de faire le vide devant eux, en dévastant la contrée[12]. Tandis que les Étoliens se jettent sur la Thessalie[13], Flamininus, à la tête des légions, franchit les défilés de l’Aoüs abandonnés par Philippe[14]. Pour gagner les Grecs, il ménage l’Épire et s’abstient d’y faire des réquisitions[15]. Puis il entre en Thessalie parla haute vallée du Pénée, enlève Phalorie[16], soumet Métropolis et Cierium, sans infliger à ces villes de mauvais traitements, et, après avoir ravitaillé son armée, grâce à la présence de sa flotte mouillée dans le golfe d’Ambracie[17], il attaque la place forte d’Atrax[18] ; mais la résistance opiniâtre de la ville le contraint à lever le siège[19]. C’était le premier échec des Romains en Grèce et cet échec, au début de la campagne, pouvait être gros de conséquences. Heureusement, la flotte romaine, sous les ordres de L. Quinctius Flamininus[20], frère du consul, avait remporté d’éclatants succès. Érétrie[21] et Carystos[22] en Eubée avaient été prises. La mauvaise saison approchant, la flotte vint mouiller devant Cenchrées, au sud de l’isthme de Corinthe, pour surveiller de là les Achéens et les autres alliés de Philippe[23]. A la suite de l’échec d’Atrax, Flamininus interrompit ses opérations contre Philippe et se préoccupa de prendre ses quartiers d’hiver[24]. Le choix de l’emplacement devait être décisif. Flamininus eût pu — et l’on s’y attendait généralement — à l’exemple de P. Sulpicius Galba, ramener la flotte et l’armée sur la côte Illyrienne à Corcyre et à Apollonie pour ne rentrer en campagne qu’au printemps suivant. Mais c’eût été une grave faute qu’il se garda bien de commettre. Il savait que, quitter la Grèce, c’était laisser le champ libre aux intrigues de Philippe, lui donner les moyens de recruter son armée et de traîner la guerre en longueur. Il voulut donc hiverner au milieu de la Grèce pour interdire à Philippe l’accès du pays et faire rayonner de là en tous sens l’influence romaine. Or, en Grèce, Philippe avait trois points d’appui principaux : la ligue Acarnanienne, la ligue Béotienne, la ligue Achéenne. Flamininus choisit pour y installer ses quartiers d’hiver une ville de Phocide, Anticyre[25], située sur le golfe de Corinthe, à proximité de la Béotie et de l’Acarnanie, vis-à-vis de l’Achaïe. Il se trouvait ainsi placé au centre des alliances de Philippe, tout en conservant lui-même la liberté de ses communications, par mer avec Corcyre et l’Italie, par terre avec la ligue Étolienne[26]. Pour consolider sa situation et assurer ses derrières, il conquit la plupart des places de Phocide[27]. Dès lors, il se prépare à exécuter son plan. Durant l’hiver 198/197, il va détacher de Philippe, les uns après les autres, tous ses alliés grecs, en commençant par le plus puissant d’entre eux, la ligue Achéenne. Dans cette campagne diplomatique, la présence de son armée à Anticyre et de sa flotte à Cenchrées ne seront pas, en faveur de la cause romaine, le plus faible des arguments. A peine installé à Anticyre, Flamininus prépara le siège de Corinthe[28], la clef du Péloponnèse ; mais il se rendit compte bien vite qu’il serait difficile à l’armée romaine d’enlever la place sans l’alliance de la ligue Achéenne et que, réussît-il à s’en emparer, il ne pourrait la garder sans exciter le plus vif mécontentement en Achaïe et dans toute la Grèce. Le but de Flamininus, en assiégeant Corinthe, était d’intercepter les communications entre Philippe et ses alliés d’Achaïe ; mais n’était-il pas plus habile de provoquer la défection de ces alliés en promettant de leur livrer Corinthe ? Du même coup, Flamininus augmentait ses chances d’enlever la ville et donnait aux yeux des Grecs une preuve éclatante de son désintéressement. Aussi, avant d’entreprendre le siège, Flamininus envoya-t-il une ambassade aux Achéens pour leur promettre Corinthe, s’ils passaient à l’alliance romaine[29]. Il avait confiance dans les résultats de la démarche, car le stratège de 199, Cycliadas, partisan de la Macédoine, venait d’être remplacé par un partisan de l’alliance romaine, Aristène[30]. Le moment était décisif : à l’assemblée Achéenne de Sicyone arrivèrent simultanément des ambassades d’Attale, roi de Pergame, de Rhodes, de Philippe, d’Athènes et de Rome[31]. Les Achéens étaient divisés entre eux sur la question de l’alliance, non seulement de ville à ville, mais aussi dans l’intérieur de chaque cité[32]. Les débats, qui furent très animés, durèrent trois jours. L’ambassadeur romain, L. Calpurnius, parla le premier[33] ; puis parlèrent successivement les ambassadeurs d’Attale, de Rhodes, de Philippe et d’Athènes[34]. Les Athéniens se montrèrent les plus violents à l’égard du roi de Macédoine ; peut-être avait-ce été une tactique de la part du stratège qui réglait les tours de parole de rejeter a la fin le discours des Athéniens pour que, la séance levée, l’impression dominante dans l’assemblée restât défavorable au roi. Le lendemain[35], l’assemblée se réunit de nouveau. Aucun orateur ne se présenta à la tribune, tant étaient grandes l’inquiétude et l’anxiété générales[36]. Le stratège Aristène exhorta les citoyens à intervenir dans le débat : C’est maintenant, dit-il[37], le moment de discuter ; car, une fois la décision prise, il faudra que tous s’y rallient. L’assemblée continua à garder le silence[38]. On ne pouvait congédier les ambassadeurs sans réponse ; Aristène remonta à la tribune. Tite-Live[39] lui prête un long discours qu’il a sans nul doute emprunté à Polybe et dont par conséquent on peut considérer comme exactes les lignes essentielles. Aristène examine franchement quels sont les véritables intérêts de l’Achaïe. Il commence par faire justice de la prétendue modération de Philippe : Philippe, a dit l’ambassadeur macédonien Cléomédon, se contenterait à la rigueur de la neutralité achéenne[40]. — Mais, dit Aristène, à quoi tient cette prétendue modération ? Uniquement à ce fait que Philippe, étant donné l’état présent de ses affaires, ne peut demander davantage. Si les Romains sont plus exigeants, s’ils parlent d’alliance, c’est que leur situation est incomparablement plus forte. Philippe n’a pu leur résister ; il peut encore moins venir au secours de ses alliés ; pourquoi ceux-ci ne pourvoiraient-ils pas eux-mêmes à leur propre salut ? La flotte romaine est maîtresse de la mer ; le Péloponnèse est vulnérable sur toutes ses côtes ; l’Achaïe surtout est menacée[41]. De Philippe, dit encore Aristène, nous ne voyons que l’ambassadeur ; mais les Romains ont leur flotte mouillée à Cenchrées et nous apercevons le consul au delà du détroit qui nous sépare de lui, parcourant sans obstacle avec ses légions la Phocide et la Locride[42]. Toutes ces raisons, conclut-il, militent en faveur de l’alliance romaine. Quant à la neutralité, il n’y faut pas songer : rester neutre serait devenir à coup sûr la proie du vainqueur. Ce discours fit naître dans l’assemblée les discussions les plus vives[43]. Des dix démiurges qui devaient, par un vote préalable, autoriser la mise aux voix de l’alliance romaine, cinq se prononcèrent pour et cinq contre[44]. La journée se passa sans que l’on pût s’entendre. Enfin, le troisième jour, un des cinq opposants, que son père, raconte Tite-Live, avait menacé de mort s’il persistait dans son attitude, se joignit aux cinq autres[45]. Le décret fut mis aux voix. Les habitants de Dyme, Megalopolis et un certain nombre d’Argiens qui, pour diverses raisons, étaient liés particulièrement au roi de Macédoine refusèrent de s’associer au vote et quittèrent l’assemblée[46]. Après leur départ, la majorité se prononça en faveur de l’alliance romaine[47]. Tel est, en résumé, le récit de Tite-Live : il est nécessaire d’y ajouter quelques remarques. Selon son habitude, Tite-Live, pour rehausser le rôle de Rome, a volontairement laissé certains points dans l’ombre. Le discours d’Aristène, tel qu’il le reproduit, est franchement hostile à la Macédoine ; il ne s’y trouve aucune objection sérieuse — et pourtant les objections ne manquaient pas — au projet d’alliance avec Rome. On pourrait croire, d’après le récit de Tite-Live, que la grande majorité des Achéens s’est assez facilement décidée à abandonner la cause macédonienne. Le témoignage d’autres textes permet de rétablir la vérité. Pausanias[48] nous dit formellement que les Achéens se souvenaient fort bien des violences auxquelles s’était livrée l’armée romaine lors de la première campagne. Ils prévoyaient, ajoute-t-il, que Rome voulait établir sa domination sur la Grèce. Un texte d’Appien est plus précis encore : La plupart des Achéens, dit-il[49], tenaient pour Philippe et repoussaient les Romains, en souvenir des vexations que Sulpicius avait fait subir aux villes grecques. Les partisans des Romains insistant violemment, la plupart des citoyens protestèrent, quittèrent l’assemblée, et les autres, contraints par leur petit nombre à céder, firent alliance avec Lucius Flamininus. Aristène lui-même, dans le récit de Tite-Live, cherche moins à convaincre l’assemblée achéenne qu’à l’effrayer : son principal argument — et ce fut certainement l’argument décisif — est que les Romains sont les plus forts et qu’ils sont installés aux portes mêmes de l’Achaïe. Dans ces conditions, il fallait que les partisans de la Macédoine fussent bien nombreux pour oser résister, comme ils le firent, à la pression des Romains. La nation achéenne, dit Polybe[50], était perdue sans ressources, si Aristène, la détachant de Philippe, ne lui eût fait conclure une alliance avec Rome. Polybe a raison, mais il faut ajouter qu’à Sicyone la partie n’était pas égale entre les amis de Rome et ceux de la Macédoine. Avant de négocier, Flamininus avait su habilement, mettre de son côté tous les avantages. Du jour où il avait choisi la Grèce centrale comme base d’opérations, installé son armée à Anticyre et sa flotte à Cenchrées, la défection de la ligue Achéenne était devenue inévitable. II. — Les conférences de Nicée (début 197). La défection de la ligue Achéenne était un coup terrible pour la cause macédonienne. Aussi, Philippe, alarmé, résolut-il d’ouvrir des négociations pour la paix dès qu’un retour momentané de fortune lui permettrait de le faire dans des conditions avantageuses. L’occasion ne tarda pas à se présenter. Flamininus, désormais assuré de l’alliance achéenne, vint mettre le siège devant Corinthe. La prise de Cenchrées par la flotte romaine permit de compléter l’investissement de la place[51]. Le consul espérait provoquer des dissensions entre la population civile et la garnison macédonienne, mais le gouverneur Androsthène pourvut à tout avec vigilance et sut déterminer les habitants eux-mêmes à se défendre vaillamment. Une attaque des Romains échoua et un général de Philippe, Philoclès, réussit à introduire quinze cents hommes dans la ville[52]. C’était un grave échec que la prise d’Elatée par Flamininus ne suffit pas à compenser[53]. Philoclès ne s’en tint pas à ce premier succès ; exploitant à Argos le mécontentement du parti macédonien, il se fit livrer la place, où il s’empressa de mettre garnison[54]. Philippe profita immédiatement de ces avantages pour demander une entrevue à Flamininus[55]. Les deux adversaires se rencontrèrent en effet près de Nicée, sur le golfe Maliaque, au début de l’année 197[56]. Au jour dit, Flamininus, entouré du roi des Athamanes Amynander, des ambassadeurs du roi de Pergame, Attale, et de Rhodes, des représentants des deux ligues Achéenne et Étolienne, se porta à la rencontre de Philippe qui devait arriver de Démétriade par mer. Le roi de Macédoine, parvenu au lieu du rendez-vous, se refusa, par défiance des Étoliens, à descendre sur le rivage et demanda, debout à la proue de son navire, quelles conditions de paix- on voulait lui imposer. Flamininus répondit au nom de Rome. Le roi devait retirer ses garnisons de toutes les villes de la Grèce, rendre aux alliés du peuple romain les prisonniers et les transfuges, livrer aux Romains les places qu’il avait occupées en Illyrie depuis la paix de Phœnice, restituer à Ptolémée, roi d’Égypte, les villes qu’il lui avait prises depuis la mort de Ptolémée Philopator. C’étaient là les bases de paix imposées par Rome, mais, ajouta Flamininus, ce n’était pas tout. Il fallait y ajouter les conditions des alliés, et Flamininus, s’adressant à ceux qui l’entouraient — aux représentants d’Attale, de Rhodes et des ligues — les pria d’exposer les demandés des puissances dont ils étaient les mandataires[57]. L’amiral Dionysodore, ambassadeur d’Attale, prit le premier la parole ; il demanda, au nom de son maître, la restitution des navires capturés à la bataille de Chios, la remise en état du temple d’Aphrodite et du Nicéphorion, ruinés par Philippe lors de sa campagne d’Asie. Rhodes, par la voix de son représentant, Acesimbrote, réclamait le retrait des garnisons macédoniennes d’Iassos, Bargylia, Euromos, le rétablissement de l’alliance entre Périnthe et Byzance, l’évacuation de la Pérée, de Sestos, d’Abydos et, d’une manière générale, de toutes les places d’Asie Mineure. Les Achéens exigeaient Argos et Corinthe, et les Étoliens, avec l’évacuation générale des villes de la Grèce, la restitution de toutes les villes qui avaient précédemment fait partie de leur ligue[58]. La curée ne pouvait être plus complète. Philippe, malgré la dureté des conditions qui lui étaient proposées, malgré les sarcasmes et les grossièretés déplacées des envoyés étoliens Alexandre et Phæneas, ne perdit cependant pas son sang-froid. Il discuta pied à pied les propositions de ses adversaires et fit immédiatement un certain nombre de concessions. Il rendrait à Attale ses navires et ses prisonniers et remettrait en état, conformément aux demandes de Dionysodore, le temple d’Aphrodite et le Nicéphorion. Il consentait à rendre la Pérée aux Rhodiens et Argos aux Achéens ; quant à Corinthe, sans refuser catégoriquement, il demandait à en délibérer tête à tête avec Flamininus[59]. Restaient les conditions directement proposées par Rome. Philippe, avant de donner sur ce point une réponse définitive, demanda à Flamininus un certain nombre de précisions : Quelles étaient ces villes de Grèce qu’on le sommait d’évacuer ? Étaient-ce les villes qu’il avait conquises lui-même ou celles qu’il avait héritées de ses ancêtres ? Flamininus ne répondit pas[60]. Philippe, avant de se retirer, voulut avoir par écrit les conditions de la paix : Il était seul, disait-il, et n’avait auprès de lui personne qui pût le conseiller. Puis, on se sépara après avoir pris de nouveau rendez-vous au même endroit pour le lendemain[61]. Si l’on n’était pas tombé d’accord dans cette première journée de pourparlers, tout au moins, du point de vue diplomatique, d’importants résultats avaient été acquis. Il suffit pour s’en rendre compte de mettre en regard les demandes de Rome et de ses alliés d’un côté, les concessions de Philippe de l’autre :
L’accord s’était donc fait complètement avec Attale, partiellement avec Rhodes et la ligue Acheenne ; l’opposition restait entière entre Philippe d’une part, la ligue Étolienne et Rome de l’autre. Sur la question capitale, l’évacuation totale de la Grèce par le roi de Macédoine, une fois de plus, on n’avait pu s’entendre. Le lendemain, Philippe arriva très tard au rendez-vous. Il dit pour s’excuser que les conditions qu’on exigeait de lui étaient si embarrassantes qu’il ne lui avait pas fallu moins de toute la journée pour en délibérer[62]. Les autres crurent que la vraie raison était qu’il n’avait pas voulu que les Achéens et les Étoliens eussent le temps de présenter leurs doléances. Il les confirma lui-même dans cette pensée, lorsque, faisant approcher son navire, il pria le consul de lui accorder un tête à tête pour qu’on ne perdît pas le temps en paroles inutiles et qu’on réglât enfin les contestations[63]. Le but de Philippe n’était pas douteux ; il cherchait, s’il était possible, à faire une paix séparée avec Rome ou tout au moins à compromettre Flamininus aux yeux de ses alliés grecs. Mais Flamininus ne se laissa pas prendre à cette manœuvre ; très habilement il réunit les représentants des alliés, leur communiqua la proposition de Philippe et les pria de donner leur avis. Tous lui conseillèrent de répondre affirmativement[64]. L’entrevue eut lieu sur le rivage ; Flamininus avait amené avec lui le tribun militaire Appius Claudius Nero, un de ses amis ; Philippe était accompagné de deux secrétaires, Apollodore et Démosthène[65]. Au cours des pourparlers, Philippe consentit à faire de nouvelles concessions ; il rendrait aux Achéens, non seulement Argos, comme il l’avait offert la veille, mais aussi Corinthe, aux Étoliens Pharsale et Larisse, à Rome enfin les places d’Illyrie et en outre tous les prisonniers et transfuges[66]. Sur la question essentielle, l’évacuation totale delà Grèce, l’opposition entre les adversaires restait irréductible. Flamininus, après avoir quitté Philippe, réunit de nouveau les alliés pour les mettre au courant de l’état des négociations ; à l’unanimité ils rejetèrent les propositions du roi de Macédoine et, pour qu’il ne pût subsister aucun doute, ils déclarèrent que la condition sine qua non de tout traité de paix devait être l’évacuation totale de la Grèce par les troupes macédoniennes[67]. Philippe se rendit compte aussitôt que toute entente était impossible, mais sa situation était devenue trop difficile pour qu’il ne cherchât pas à épuiser les dernières chances d’accord. Il demanda et obtint une troisième entrevue pour le jour suivant[68]. Cette troisième conférence eut lieu à l’est de Nicée, non loin de Thronion. Philippe pria Flamininus de poursuivre la négociation. Si l’on ne pouvait aboutir sur place, il enverrait une ambassade au Sénat, obtiendrait la paix aux conditions qu’il avait offertes ou accepterait celles que lui dicterait le Sénat, quelles qu’elles fussent[69]. Il ne se faisait aucune illusion sur l’issue définitive des pourparlers, mais il gagnait ainsi du temps, considération qui à ses yeux n’était nullement méprisable. Les alliés voulaient répondre à Philippe par un refus brutal qui eût entraîné une rupture immédiate[70]. Flamininus refusa de les suivre dans cette voie, et Polybe nous donne les raisons de son attitude : Il savait que Philippe ne ferait rien de ce que l’on exigeait de lui, qu’il n’y avait même aucune apparence qu’il en fît rien, mais, après tout, la grâce qu’il sollicitait ne faisait aucun tort aux affaires des alliés et il fallait la lui accorder ; que, d’ailleurs, on ne pouvait rien statuer sur les articles proposés sans l’autorité du Sénat ; que la saison était propice et donnait tout le temps nécessaire pour sonder ses intentions ; que les armées pendant l’hiver ne pouvaient entrer en campagne et qu’ainsi, en employant cette saison à informer le Sénat de l’état présent des affaires, loin d’en reculer le succès, on l’avancerait beaucoup[71]. L’opinion de Flamininus prévalut, et la suite des négociations se trouva ainsi portée à Rome devant le Sénat romain. En attendant, une trêve de deux mois fut accordée au roi de Macédoine, à la condition formelle qu’il évacuât immédiatement la Locride et la Phocide[72]. Les ambassades de Philippe, des alliés et de Flamininus lui-même arrivèrent à Rome au commencement de l’année 197. Le Sénat n’avait pas encore procédé à la répartition des provinces. Les nouveaux consuls, C. Cornelius Cethegus et Q. Minucius Rufus, proposaient la désignation de l’Italie et de la Macédoine comme provinces consulaires ; c’était le remplacement de Flamininus dans son commandement. Mais Flamininus fit agir ses amis ; deux tribuns, L. Oppius et Q. Fulvius, s’opposèrent énergiquement au projet des consuls et le Sénat leur donna raison. Les deux consuls reçurent l’Italie comme province[73]. Restait à prendre un parti sur la question macédonienne. Le Sénat fit comparaître devant lui les ambassadeurs de Philippe et exigea brutalement l’évacuation des trois places fortes, qui assuraient au roi de Macédoine la domination de la Grèce, Chalcis, en Eubée, Démétriade, sur le littoral thessalien, et Corinthe. Les députés durent avouer qu’ils n’avaient pas de mandat positif à cet égard. Ils se retirèrent, et la trêve fut immédiatement rompue[74]. Flamininus fut prorogé sans limite de temps dans son commandement ; le sénatus-consulte portait qu’il devrait conserver ses fonctions jusqu’à l’arrivée d’un successeur. Il reçut neuf mille hommes de renfort, avec ses deux prédécesseurs, P. Sulpicius Galba et P. Villius, comme légats[75]. Les conférences de Nicée n’avaient donc pas donné de résultat. Tout au moins avaient-elles permis aux parties en présence de prendre contact et de préciser mutuellement leur programme diplomatique. Philippe, de toute évidence, ne pouvait consentir, sans une défaite, à l’évacuation totale de la Grèce : Quelles conditions plus dures m’imposeriez-vous si j’avais été vaincu ? avait-il déjà déclaré lors des négociations de l’Aoüs. Il y a des situations que seule la force brutale peut régler. Après Nicée, il n’y eut plus personne en Grèce pour en douter. III. — L’entente avec Nabis. - La défection de la ligue Béotienne. - Victoire de Cynocéphales (hiver 198-été 197). Après avoir vainement essayé de négocier à Nicée, Philippe se sentit perdu s’il laissait Flamininus pousser à la défection ses derniers alliés de Grèce, les Béotiens et les Acarnaniens. Renforcé par leurs contingents, désormais couvert sur ses derrières et sur ses flancs, le général romain marcherait sur la Macédoine avec une supériorité de forces écrasante. Une diversion seule pouvait empêcher Flamininus de prendre l’offensive et sauver la Macédoine. D’autre part, nous dit Tite-Live[76], Philippe n’était pas sans inquiétude pour les villes de l’Achaïe, contrée si éloignée de ses états, et plus encore pour Argos que pour Corinthe. Le roi de Macédoine crut trouver dans le tyran de Sparte Nabis l’allié qui lui était nécessaire[77]. Nabis avait une armée nombreuse et bien exercée et sa situation dans le Péloponnèse lui permettait de rendre aisément à Philippe le service que celui-ci attendait de lui. Pour le gagner, Philippe chargea son général Philoclès de lui offrir la ville d’Argos, sous certaines conditions[78], et de lui proposer pour ses fils la main de ses filles[79]. Après quelques hésitations[80], Nabis accepte. Il occupe Argos, lève des taxes énormes sur les habitants et rend deux édits pour l’abolition des dettes et le partage des terres. Mais à peine est-il maître de la ville qu’il change brusquement de politique[81]. Il envoie des députés à Flamininus qui se trouvait alors à Elatée, à Attale qui hivernait à Egine et demande une entrevue au général romain. Le lieu fixé pour la rencontre était Argos[82]. Flamininus accepta aussitôt cette proposition et se rendit à Sicyone où il rejoignit Attale venu d’Egine. Attale lui conseilla de ne pas aller au-devant du tyran ; c’était à Nabis de venir le trouver. Flamininus ne tint pas compte de ses observations ; il était pressé d’en finir avec les affaires de Grèce pour marcher sur la Macédoine. Il fit toutefois une concession au roi de Pergame en refusant d’entrer dans Argos, ce qui eût été reconnaître officiellement à Nabis la possession de cette ville[83]. L’entrevue eut lieu dans la région de Mycènes, au nord d’Argos[84]. Avec Flamininus arrivèrent son frère Lucius, Attale, le stratège des Achéens Nicostrate et quelques tribuns militaires[85]. Flamininus, qui voulait à tout prix gagner Nabis et le détacher de l’alliance macédonienne, ne se fit aucun scrupule de le traiter en roi. On discuta longuement les conditions de l’alliance. Flamininus exigea deux choses : que Nabis signât la paix avec les Achéens et qu’il fournît à l’armée romaine des secours contre Philippe[86]. Nabis était trop avisé pour se lier les mains en signant un traité avec l’Achaïe. Il voulait rester libre de reprendre les armes contre les Achéens et à l’occasion même contre les Romains s’ils devenaient trop menaçants. Il se borna donc à conclure avec l’Achaïe une trêve qui durerait jusqu’à la fin de la guerre de Macédoine[87] : il réservait ainsi formellement sa liberté pour le jour où seraient réglées les affaires de Grèce. Il ne fut pas question d’Argos dans le traité. Attale, qui était maître d’Egine, prétendit bien contraindre Nabis à l’évacuer ; mais, vraisemblablement sur les instances de Flamininus, qui n’avait pas de temps à perdre, il renonça à ses exigences[88]. — Cette négociation, habilement menée par Flamininus et terminée en une seule entrevue, était un véritable coup de maître. Flamininus s’était montré fort modéré dans ses prétentions, non par faiblesse, non par condescendance à l’égard de Nabis, mais parce qu’il n’avait pas besoin d’exiger davantage. L’essentiel — et ce résultat fut atteint — était de neutraliser Nabis pour la durée de la campagne qui allait s’ouvrir : la Macédoine mise hors de cause, il serait à la merci de Rome et de ses alliés. L’alliance conclue, Flamininus partit avec 600 auxiliaires crétois fournis par Nabis[89], eut à Corinthe une entrevue avec le général macédonien Philoclès, mais sans pouvoir le décider à capituler, et rentra à Anticyre[90]. Désormais, il n’avait plus rien à craindre du Péloponnèse. Il ne lui restait plus, pour achever son œuvre diplomatique, qu’à détacher de la Macédoine les deux ligues Acarnanienne et Béotienne. Il envoya son frère Lucius en Acarnanie[91] et lui-même, dès les premiers jours du printemps 197[92], entra en Béotie[93]. Depuis longtemps, la politique d’alliance avec la Macédoine, soutenue par le parti démocratique, prédominait en Béotie : il faut ajouter que le voisinage des possessions macédoniennes de Thessalie, de Locride et d’Eubée prévenait toute tentative de défection. La ligue Béotienne, jusque-là, avait résisté à toutes les sollicitations de Flamininus et il est probable qu’elle n’eût cédé qu’à la force, si le général romain ne s’était décidé à en finir par un coup d’audace. Il vient camper près de Thèbes[94], et, le lendemain, accompagné d’Attale et d’un seul manipule, il s’avance vers la ville. Deux mille légionnaires le suivaient à distance[95]. Les habitants courent aux remparts pour le voir ; le stratège des Béotiens, Antiphile, vient à sa rencontre et l’escorte pour lui faire honneur[96]. Flamininus était presque seul ; personne ne suspecte ses intentions. Arrivé près de la ville, il ralentit sa marche, entretient les principaux citoyens, les charme par sa conversation et pénètre dans Thèbes. Profitant de la confusion générale, les légionnaires l’avaient rejoint : ils entrèrent avec lui dans la ville[97]. Les habitants surpris, se croyant trahis par Antiphile, n’osèrent agir[98]. — Le lendemain, l’assemblée se réunit : Il était visible, avoue Tite-Live, que les débats ne seraient pas libres ; mais chacun dissimula une douleur qu’il eût été inutile et dangereux de laisser voir[99]. Attale[100], l’ancien stratège des Achéens Aristène[101], puis Flamininus[102] parlèrent successivement en faveur de l’alliance romaine. Le décret d’alliance, rédigé par Dicéarque de Platées, fut voté sans que personne osât faire la moindre opposition[103] et ratifié par toutes les cités de Béotie[104]. La route de Macédoine était désormais ouverte. Flamininus revint à Elatée[105]. Pendant ce temps, Lucius Flamininus s’efforçait d’enlever à Philippe l’alliance de l’Acarnanie, la dernière contrée de la Grèce qui lui demeurât fidèle, à la fois par tradition et par haine de sa voisine l’Étolie. Il fit venir à Corcyre les principaux membres de l’aristocratie et les détermina à agir[106]. Une assemblée se réunit à Leucade. Un grand nombre de cités n’y étaient pas représentées[107] : les aristocrates réussirent à faire voter l’alliance avec Rome[108]. Ce fut alors dans le pays, où le parti démocratique avait la prépondérance, une explosion générale[109]. Le stratège Zeuxide, qui avait mis l’alliance aux voix, fut déposé[110] ; les promoteurs du décret, Archélaos et Bianor, furent condamnés pour crime de haute trahison[111] ; tous deux cependant se défendirent avec énergie et firent annuler le décret porté contre eux[112] ; mais l’alliance romaine n’en fut pas moins rejetée[113] et l’alliance macédonienne remise en vigueur. Cet échec diplomatique pouvait avoir de graves conséquences pour la politique romaine. Lucius Flamininus, sans perdre un instant, partit de Corcyre, se présenta devant Leucade[114] et somma la ville de se rendre. Sur son refus de capituler, elle fut prise d’assaut[115]. La capitale soumise, l’Acarnanie se trouvait réduite à l’impuissance, et peu de jours après, la nouvelle de Cynocéphales vint hâter la soumission des cités qui hésitaient encore[116]. La Macédoine avait été épuisée par la guerre et l’émigration. Pour réunir une armée qui pût tenir tête aux troupes romaines et à leurs alliés grecs, Philippe dut enrôler des recrues de seize ans et rappeler sous les drapeaux des vétérans depuis longtemps libérés du service. Malgré ces mesures désespérées, l’armée macédonienne, à l’ouverture de la campagne, ne comptait que vingt-cinq mille hommes, dont cinq mille étaient des auxiliaires. C’était peu pour défendre la Thessalie et la Macédoine, découvertes par la défection des alliés et directement menacées par Flamininus. Au printemps de 197, Flamininus partit d’Elatée[117] et, par Héraclée, se porta sur Xynies, où il opéra la concentration de tous ses corps[118]. Une tentative pour enlever la ville de Thèbes en Phtiotide[119] échoua et lui-même, en opérant sa retraite, courut les plus grands dangers[120]. Philippe avait résolu de livrer bataille pour sauver son royaume : il prit l’offensive[121]. Flamininus s’avança à sa rencontre. Les troupes légères des deux armées se livrèrent d’abord quelques escarmouches dans lesquelles, grâce à la cavalerie étolienne, les Romains eurent l’avantage[122]. Mais le terrain très coupé, parsemé d’arbres, de murs, de ruisseaux, ne se prêtait pas à une bataille générale[123]. Les deux adversaires quittèrent leur position et marchèrent sur Scotussa[124]. Le surlendemain, tandis que les deux armées manœuvraient, leurs avant-gardes se heurtèrent au milieu du brouillard[125] et engagèrent le combat : on se trouvait au centre d’une vaste plaine, coupée par une ligne de collines, les Cynocéphales[126], qui étaient aux mains des Macédoniens. L’action devient bientôt générale. Philippe se déploie sur les Cynocéphales[127] et ordonne à son lieutenant Nicanor, resté en arrière, de venir se placer à sa gauche[128]. Flamininus divise son armée en deux corps ; il laisse son aile droite et ses éléphants en réserve et s’élance à la tète de l’aile gauche pour enlever les Cynocéphales[129]. Mais il est repoussé et ses troupes reculent en désordre[130]. La position est inabordable de front : Flamininus se décide à l’attaquer de flanc. Il abandonne son aile gauche mise en désordre[131], court rejoindre son aile droite laissée en réserve et charge, les éléphants en tête, le corps de Nicanor qui à ce moment même débouchait sur le champ de bataille[132]. Les troupes de Nicanor, surprises en pleine marche et en ordre de colonne[133], n’ont pas le temps de former la phalange ; elles sont mises en fuite et poursuivies l’épée dans les reins[134]. Un tribun militaire, à la tête de vingt manipules, tombe sur les derrières de l’aile commandée par Philippe[135], tandis que Flamininus l’attaque de front et de flanc avec toutes ses forces ralliées. Pressée de tous côtés, la phalange fut rompue ; huit mille Macédoniens furent tués, cinq mille faits prisonniers[136]. Le butin fut immense. Flamininus poursuivit les fuyards jusqu’à Larisse[137]. Il reçut dans cette ville un parlementaire de Philippe qui sollicitait une trêve pour ensevelir les morts et un sauf-conduit pour l’envoi d’une ambassade[138]. Flamininus accueillit favorablement les deux demandes[139]. Les Étoliens prétendirent qu’ils étaient les véritables vainqueurs de Cynocéphales[140] — c’est la tradition de Dion Cassius suivie par Zonaras[141] — et ils firent circuler en Grèce des épigrammes et des chansons, où ils se nommaient avant les Romains[142]. C’était là une prétention injustifiée ; il est vrai qu’au début de l’action, l’avant-garde romaine fut un instant repoussée et que la cavalerie étolienne rétablit le combat[143] ; mais la victoire fut décidée par les légions qui enfoncèrent la phalange. Polybe le dit formellement[144] : Avec un ordre de bataille dont toutes les parties agissent avec tant de facilité, doit-on être surpris que les Romains, d’ordinaire, viennent plus aisément à bout de leurs entreprises que ceux qui combattent dans un autre ordre ? Au surplus, je me suis cru |