La Doctrine. - Les Cultes païens. - Le Culte chrétien. - Les Empereurs étaient devenus les parèdres du Soleil - La Légende de la conversion de Constantin.LA DOCTRINEConnaissant aujourd’hui les véritables lois de la nature qui nous sont enseignées dès l’enfance, il nous semble que croire à la divinité du Soleil ne peut avoir été qu’une grossière superstition ; il nous parait inadmissible qu’un astre ait été l’objet de l’adoration de gens instruits. Cependant, si nous nous reportons moins de trois siècles en arrière, si même nous jetons un regard attentif autour de nous, que de croyances complètement erronées ne trouvons-nous pas admises pour des vérités incontestables, non seulement par le vulgaire, mais par des esprits éminemment cultivés et droits[1]. Il en fut de même pour le culte du Soleil qui, aux siècles de l’empire romain, devint le culte presque universel du monde civilisé. Le sentiment des premiers humains en présence de la nature parait avoir été comme chez les enfants, la crainte. Les tremblements de terre et les éruptions volcaniques, les inondations des fleuves et les envahissements de la mer, les pluies diluviennes et les ouragans, les éclairs et le bruit de la foudre, ne pouvaient être pour eus que des objets de terreur. Inhabiles encore à se défendre eux-mêmes, ils ne songèrent qu’à se soumettre, à reconnaître la supériorité des éléments, c’est-à-dire à les diviniser et implorer leur clémence : Primus in orbe deos fecit timor[2]. Le soleil, la lune, les étoiles, les nuages, l’air, la mer, la terre devinrent des dieux pour eux. Quelques-uns cependant, plus hardis, réussirent à se préserver des fléaux destructeurs ; le succès encouragea ; les progrès succédèrent aux progrès. Vint enfin un moment où la race humaine crut se sentir non plus l’esclave, mais le maître de la nature ; elle s’estima de puissance égale sinon supérieure à celle des éléments dont elle avait d’abord fait des Dieux. Elle s’enorgueillissait dans Prométhée d’avoir trompé Jupiter-Soleil par une ruse grossière et de lui avoir dérobé le feu. Le sentiment de la divinité ne s’effaçait cependant pas du cœur de l’homme. Il lui fallait reconnaître que sa victoire contre les éléments n’était que passagère, qu’il finissait toujours par succomber dans la lutte. On admit alors que Prométhée fut enchaîné par Jupiter sur le Caucase et condamné à un éternel supplice pour servir d’exemple aux téméraires[3]. L’homme avait toutefois constaté en lui une force active, l’intelligence, qui lui paraissait distincte des éléments eux-mêmes. Il en vint ainsi à penser que les Dieux, ses maîtres et ceux du monde, devaient avoir comme lui sensibilité et intelligence. Il leur attribua toutes les passions, tous les calculs, tous les motifs d’action qui se manifestaient en lui. D’autre part, on remarquait que la sensibilité et l’intelligence ne se voyaient que dans les corps organisés, vivants. Puisque donc les dieux étaient sensibles et intelligents, c’était évidemment, pensa-t-on, une de ces formes qu’ils devaient revêtir. Or parmi les êtres vivants, l’homme était incontestablement le mieux doué. On fut ainsi conduit à attribuer aux Dieux la forme humaine[4]. On leur supposait un corps réel, mais très subtil et indestructible. Celte conception avait sa base dans la confiance que l’on accordait aux songes[5]. Qui n’était certain d’avoir vu apparaître à ses yeux des êtres marchant, parlant, agissant, témoignant la vie et l’intelligence, et en même temps franchissant l’espace avec la rapidité de l’éclair, passant à travers les murs et les portes. Les impressions que laissent les songes sont parfois si profondes qu’on ne saurait s’étonner que les hommes aient longtemps refusé de croire qu’ils n’étaient que des chimères et ne répondaient à aucune réalité. On pensa donc que chacune des manifestations des forces de la nature était produite par la volonté et l’action d’une divinité qui y présidait. Les phénomènes continuèrent à paraître aussi redoutables, mais au lieu d’implorer le nuage, le vent, l’eau eux-mêmes, on implorait l’être qui les mettait en mouvement. Tandis que le naturalisme demeurait la religion des peuples asiatiques, l’anthropomorphisme devint la base du culte de la race grecque, de cette race qui eut à un si haut degré le fier sentiment de la valeur propre et de l’indépendance de l’homme[6]. De grandes écoles philosophiques sorties de son sein déclarèrent que c’était par l’étude de l’âme humaine et non point par celle des phénomènes physiques qu’on devait chercher à connaître la nature et les attributs des êtres qui animaient et gouvernaient le monde. Mais d’autres philosophes pourtant mirent en doute la raison sur laquelle on fondait la prétention de donner aux Dieux la forme humaine. Considérer le type humain comme le plus parfait est une pure hypothèse, disait-on ; en fût-il ainsi, il varie beaucoup selon les individus, et l’appréciation des conditions qui en constituent l’excellence est fort variable ; on ne saurait donc donner aux Dieux une forme constante ; ne voyait-on pas des Jupiter, des Junon, des Apollon de tous genres[7]. Tous ces dieux à figure humaine, qu’ils fussent représentés dans les esprits sous les formes grossières qui leur furent attribuées aux premiers essais de l’art ou sous la merveilleuse beauté que leur donnèrent les grands artistes de la Grèce, finirent par perdre créance. Les gens sensés ne pouvaient se résoudre à croire à la nature et à la puissance divine d’êtres créés par l’imagination de l’homme. Les politiques déclaraient qu’il fallait laisser au peuple ses superstitions. Mais on en riait généralement[8]. Quelle était alors, se demandait-on, le Dieu ou les Dieux qui gouvernaient l’univers. Ne fallait-il pas revenir au culte du soleil et des astres[9] ? C’est à ce parti que se rangèrent généralement les stoïciens ; ils ne furent pas les seuls ; mais ils furent les plus influents propagateurs du retour au naturalisme dans le monde gréco-romain. Aux premiers siècles de notre ère, en dehors des divergences théoriques des écoles de philosophie, l’opinion générale pensait que l’univers était formé de quatre éléments : la Terre, l’Eau, l’Air, le Feu. Les trois premiers correspondaient à ce que nous appelons corps solides, liquides et gazeux[10] ; le dernier pourrait être assimilé à ce qu’était le fluide impondérable de la physique moderne. Superposant les éléments par ordre de densité, on plaçait la Terre au rang inférieur ; l’Eau reposait sur elle ; l’Air était au-dessus ; et au point le plus élevé de l’espace se trouvait le Feu. Il formait la substance du soleil, de la lune, des planètes et des étoiles. Cette région supérieure était appelée le Ciel ou Éther[11] ; on disait par suite la substance stellaire ignée ou éthérée, céleste, puisque le ciel était le lieu qu’elle occupait. Les stoïciens, dont les doctrines philosophiques étaient les plus répandues, enseignaient que la terre, l’eau, l’air étaient des éléments passifs ; le quatrième, le feu, était l’élément actif. C’est à lui, c’est à son action, qu’étaient dues toutes les transformations des autres éléments[12]. On concevait la nature du Feu comme dans le système de l’émission on définissait le calorique. Selon les anciens, c’était une substance, de nos jours on dirait un fluide, d’une extrême ténuité qui pénétrait toutes les parties de l’univers[13]. On attribuait au feu les phénomènes que nous nommons lumineux, calorifiques, électriques. C’est ce qu’exprimaient les écoles orientales, où avaient puisé les Grecs et les Romains, en disant qu’il était formé par la triade, φώς, πϋρ, φλόξ, lumière, chaleur, foudre[14]. Le feu, de plus, se confondait, on n’en doutait pas, avec le mouvement[15]. Les stoïciens eurent donc non pas la connaissance précise, mais l’intuition de l’unité du principe de la chaleur, de la lumière, de l’électricité et du mouvement, qui après avoir été naguère considérées comme des forces distinctes sont actuellement ramenées à une seule. Le feu produisait encore, pensaient-ils, la vie dans la nature. Sans lui tout être vivant ne périssait-il pas ? Il paraissait ainsi constituer ce que nous nommons le principe vital ou la force vitale[16]. On ne pouvait d’autre part concevoir la vie dans son développement complet sans activité propre et sans intelligence ; c’est ce qui la caractérisait. Posant en principe que nul ne pouvait donner ce qu’il ne possède pas, on en concluait que l’activité et l’intelligence étaient inhérentes à la substance ignée[17]. C’était, en conséquence, le feu ou l’éther, comme on l’appelait aussi, qui formait, pensait-on, toutes choses et donnait la vie à tous les êtres. Or cette puissance active et souverainement intelligente qui avait établi cet ordre parfait dans l’ensemble et dans les détails qu’on admire dans l’univers, que pourrait-elle être sinon la divinité ? La divinité était ainsi répandue partout, animait tout, et faisait partie intégrante du monde[18]. Mais le feu n’était pas également réparti dans l’espace. Sur la terre et dans les couches atmosphériques les plus proches d’elle, il se trouvait allié à d’autres éléments, et par conséquent il y était moins pur, moins actif ; c’était seulement dans les plus grandes hauteurs au-dessus de nos tètes qu’il était dans toute son excellence ; il y formait des globes tels que le soleil, la lune, les étoiles. Les astres passaient ainsi pour des êtres essentiellement vivants, intelligents[19]. La principale masse du feu était, on n’en doutait pas, le Soleil ; c’était de lui que la terre recevait la chaleur et la vie. On reconnaissait bien aux autres astres une influence active, mais ce n’était qu’une influence secondaire[20]. La vie sur la terre résultait de l’intime union de l’élément igné et des éléments passifs ; et la mort était causée par leur désassociation. Orles astres n’étant formés que du premier élément ne pouvaient, pensait-on, périr. On en croyait trouver la preuve dans les annales de l’humanité qui ne constataient aucun changement survenu dans la constitution du ciel. Vie, intelligence, immortalité, constituaient la divinité ; les astres étaient donc des dieux ; et leur puissance se faisait sentir sur la terre et dans le monde entier. De la conception que l’on avait de la nature du principe vital, on demeurait convaincu que l’âme de l’homme, ce qui constituait en lui la capacité de sentir, de penser et d’agir était d’essence ignée[21]. C’était d’une étincelle dérobée au ciel que Prométhée, croyait-on, avait animé l’argile dont il avait façonné l’homme[22]. D’autre part tous les astres étant sphériques, cette forme passait pour divine[23] ; et l’âme participant de la nature stellaire devait aussi, pensait-on, la posséder. On s’imaginait que c’était un petit globe de substance ignée qui tombé du ciel, se déformait en traversant les couches de l’atmosphère et s’introduisait dans le corps qu’elle animait[24]. En conséquence, devenue libre par la mort, l’âme laissait le cadavre froid ; elle remontait vers sa véritable patrie, et elle s’élevait d’autant plus haut dans les sphères célestes qu’elle était plus pure, plus dégagée d’attaches terrestres[25] : ce qu’on appelait la mort était donc, au contraire, la vie. Les stoïciens avaient en cette matière quelques points communs avec les péripatéticiens[26] ; ils étaient à peu près d’accord avec les pythagoriciens[27] ; mais leurs doctrines étaient, combattues par les épicuriens et les platoniciens. Les épicuriens faisaient valoir deux sortes d’arguments : les uns généraux contre l’existence des dieux, les autres particuliers à la nature que leur attribuait récole du Portique. Rejette, disaient-ils[28], l’erreur dont la religion aurait pu t’imposer le frein honteux ; ne crois pas que le soleil et les astres soient d’une essence divine et qu’ils jouissent de l’immortalité. Ne voyons-nous pas les corps terrestres, l’eau, le souffle aérien, le fluide igné, naître, se former et périr ? Le tout doit partager le sort des parties qui le composent. Quand on ignorerait la puissance des atomes créateurs, l’imperfection des cieux permet d’affirmer qu’ils ne sont pas d’une nature divine. S’il en était ainsi, pourquoi, lorsque les rudes et patients travaux de l’homme ont couronné la terre de verdure et de fleurs, les froids tardifs ou les chaleurs dévorantes viennent-ils détruire ses légitimes espérances ? Pourquoi chaque saison amène-t-elle une foule de maux homicides ? Ils donnaient fort souvent à leurs critiques la forme de la raillerie et de l’invective[29]. Un dieu, disaient-ils, doit être heureux ; a-t-on jamais su quels pouvaient être les plaisirs du soleil ?.... Et encore : Pense-t-on qu’il puisse tourner avec tant de vitesse sans perdre le sentiment ? Tandis que les épicuriens niaient, en même temps que la divinité du soleil, toutes les autres, les académiciens étaient d’accord avec les stoïciens sur l’existence des dieux ; ils ne se séparaient d’eux que sur leur nature. Ils se bornaient à soutenir que la substance ignée et son principal foyer ne réunissaient pas les qualités de bonté, de sagesse, d’intelligence répondant à l’idéal que concevaient les esprits distingués. Ils employaient à peu près les mêmes arguments que les épicuriens. Les stoïciens, disaient-ils[30], prétendent que le principe universel, c’est le feu ; qu’ainsi tous les corps vivants sont animés par la chaleur, et que l’extinction de la chaleur leur ôte la vie. Mais l’on ne conçoit pas ce qui leur fait dire qu’ils meurent faute de chaleur plutôt que faute d’humidité ou d’air, et cela d’autant moins qu’ils meurent même par excès de chaleur. La vie des animaux ne dépend donc pas plutôt du feu que des autres éléments. Ou encore[31] : Les stoïciens sont obligés de convenir que tout feu a besoin d’aliment et que s’il en manquait il ne pourrait subsister ; que le soleil, la lune, tous les astres, se nourrissent les uns des vapeurs d’eaux douces, les autres des vapeurs d’eaux salées qui s’élèvent de la terre... Or ce qui peut cesser d’être n’est pas éternel de sa nature ; le feu ne l’est donc pas. Les stoïciens et les naturalistes répondaient qu’il fallait distinguer deux sortes de feu ; le feu mauvais ou destructeur, le feu bon ou générateur ; celui qui dévore et consume tout ce qu’il rencontre et celui qui donne la vie aux plantes, aux animaux et aux hommes, les fait croître, les conserve, les rend sensibles et intelligents ; or le feu du soleil, disaient-ils, est de cette dernière sorte, puisqu’il en a toutes les propriétés[32]. Dans les Temples, sur l’autel domestique, le feu sacré qui brûlait était considéré comme étant sans conteste d’une nature différente de celui de la cuisine. Les mazdéens et, avec eux, les sectes empreintes de la religion de Zoroastre admettaient également deux natures de feu[33]. Refusant de voir dans le feu la source de la vie dans l’univers, les académiciens l’attribuaient à l’intelligence, principe qui réunissait, selon eux, toutes les qualités que les stoïciens attribuaient à tort au feu ; c’était en lui qu’ils plaçaient la puissance créatrice et conservatrice du monde ; c’est lui qui en était l’âme : L’intelligence n’était pas, pour les académiciens, une simple abstraction et encore moins une négation. Quoique invisible et impalpable, elle n’en constituait pas moins, affirmaient-ils, une substance réelle ; et ils en avaient fait, par suite un cinquième élément[34]. Les académiciens, toutefois, et après eux les néoplatoniciens, ne pouvaient méconnaître le rôle actif et vivifiant du feu dans l’univers, et surtout celui du soleil[35]. Ils refusaient seulement d’admettre que l’intelligence et l’activité libres fussent des propriétés inhérentes à la substance ignée. Le soleil, disaient-ils, possède au suprême degré l’intelligence ; mais son action calorifique n’en est que la manifestation et non la cause. C’est ce que pensait à peu près Macrobe, et c’est également cette opinion qu’il attribuait à Cicéron[36]. En écrivant : Aux grands hommes, il a donné une âme, partie de ces feux éternels que nous nommons constellations, étoiles[37], Cicéron, dit-il, n’a pas déclaré que nous sommes animés par les feux éternels et célestes ; car bien que divine cette flamme n’est pas moins un corps, et un corps, quelque divin qu’il puisse être, ne saurait animer un autre corps. Il a entendu exprimer simplement que nous avons reçu en partage une parcelle de cette âme du monde ou intelligence pure qui anime ces corps célestes, divins en apparence et en réalité. Il ajoute, en effet : et qui sont animés par des esprits divins. N’est-il pas évident que les feux éternels sont les corps, que les esprits divins sont les âmes des astres, et que la force intelligente qui pénètre nos âmes est une émanation de ces esprits divins. Ainsi tout en prétendant distinguer leur cinquième élément des autres, les platoniciens plaçaient dans les couches supérieures de l’espace céleste le principal foyer de l’intelligence, là même où les stoïciens mettaient la pure substance ignée. Aussi quelle que fût l’idée que l’on eût sur la nature intrinsèque des âmes, leur descente des sphères éthérées et leur ascension faisaient partie des doctrines de presque toutes les écoles philosophiques et des divers cultes[38]. Cette croyance était devenue générale dans l’empire romain au IIIe et au IVe siècle. C’est ainsi que le disciple des néoplatoniciens, le césar Julien, voyait les âmes arriver du ciel sur la terre portées par un rayon de soleil. Il écrivait : De la partie la plus active et la plus divine de sa clarté, il fait une sorte de char qui conduit sans obstacle les âmes vers une génération nouvelle. Et il exprime l’espoir de retourner après sa mort dans le sein du soleil : Puisse le soleil, quand l’heure fatale sera venue, m’accorder un essor facile auprès de lui, et s’il se peut, un séjour éternel avec lui[39]. Dans ses commentaires sur le Songe de Scipion[40], Macrobe nous fait connaître les croyances qui régnaient de son temps et qu’il partageait. Les âmes, dit-il, descendent du ciel sur la terre et remontent de la terre au ciel par deux portes : l’une, celle du Cancer, est appelée la porte des hommes, parce que c’est par elle qu’on descend sur la terre ; l’autre, celle du Capricorne, est appelée la porte des dieux, parce que c’est par là que rentrent les âmes qui viennent reprendre place parmi les dieux. Quand on demandait aux platoniciens de justifier l’existent ; de leur cinquième élément, d’en déterminer la nature, ils déclaraient qu’il était invisible, inappréciable aux sens et qu’on ne pouvait le connaître que par la raison. Les hommes qui recherchaient la clarté dans la pensée ne trouvaient pas satisfaction dans une telle conception ; elle leur paraissait purement hypothétique. Cicéron convenait lui-même qu’il était aussi difficile de donner un nom convenable à ce cinquième élément que d’expliquer quelle était sa nature[41]. On n’était pas plus avancé sur ce point au temps de Julien. Il écrivait[42] : Il est mal aisé, je le sais, de s’en faire une idée. C’est pourquoi Zénon, écrit Cicéron[43], n’était point d’avis d’ajouter aux principes ou éléments des choses, cette cinquième nature, de laquelle étaient composés les sens supérieurs et l’âme, selon les autres philosophes. Il assurait que le feu était cette même nature que l’on cherchait, et qu’il suffisait pour engendrer les sens et l’âme elle-même. De son côté Pline avait dit[44] : Au milieu des astres roule le Soleil, dont la grandeur et la puissance l’emportent sur tous, et qui gouverne non seulement nos saisons et nos climats, mais encore les autres astres et le ciel lui-même. II est la vie ou plutôt l’âme du monde entier ; il est le principal régulateur, la principale divinité de la nature ; c’est du moins ce qu’il faut croire si nous jugeons par les faits... Je pense qu’il faut laisser à la sottise humaine de chercher quelle est la figure et la forme de Dieu, si tant est qu’il ne soit pas le Soleil. Aussi peut-on constater la tendance générale des esprits à quitter les abstractions pour en venir dans la pratique au culte du Soleil et à déclarer avec Julien[45] : Je crois, sur la foi des sages, que le père commun des hommes, c’est le Soleil. La barrière qui séparait les stoïciens des platoniciens n’était pas infranchissable. Tandis que les épicuriens étaient les mécanistes de l’antiquité, les philosophes issus des écoles de Socrate et de Pythagore étaient des animistes. Tout aussi bien que Platon, Zénon enseignait que tout mouvement supposait nécessairement une âme qui l’opérait[46]. Ils ne différaient entre eux qu’au sujet de la substance dont était formée l’âme ou l’intelligence de l’Univers. Pour les stoïciens, cette substance était le feu. D’une nature aériforme, elle pénétrait tous les corps, disaient-ils ; et alors même qu’elle était invisible on en pouvait toujours constater la présence, en frappant, par exemple, deux cailloux ou en frottant deux morceaux de bois. Ils la définissaient[47] : un fluide intelligent et calorifique n’ayant aucune forme propre, mais les pouvant prendre toutes à son gré. Πνεΰμα[48] νοερόν καί πυρώδες, ούκ έχον μέν μορφήν, μετάβαλλον δ' είς ά βούλεται. Pour les platoniciens, la substance de l’intelligence constituait, il est vrai, un cinquième élément, mais quand ils voulaient la définir, la dépeindre, ils étaient contraints d’user de comparaisons[49], et ils l’assimilaient souvent au feu ou à l’air des stoïciens ; comme eus ils en plaçaient le foyer dans les sphères célestes. En dehors des écoles philosophiques la confusion des deus substances ne pouvait donc manquer de se produire dans la grande masse des esprits[50]. C’est ce que montre dans le langage usuel des Grecs et des Romains la synonymie des termes qui les désignaient[51]. On peut donc dire que pour les stoïciens la vie, et avec elle l’intelligence et la sensibilité qui la constituaient, n’était que la chaleur transformée[52]. La religion solaire avait ainsi pour base un système philosophique plus ou moins logiquement établi sur la nature ignée du principe constitutif de la force vitale et de l’intelligence, c’est-à-dire de Dieu[53]. Cette doctrine n’était pas si évidemment fausse que des hommes éclairés n’aient pu l’adopter[54]. Ce sont des croyances similaires sur l’essence divine qui formaient le fond du panthéisme naturaliste qui séduisit, au XVe et au XVIe siècle, tant d’esprits au-dessus de l’ordinaire, et les attira dans la Nouvelle Philosophie[55], malgré les nombreuses chimères de la secte. Selon Paracelse[56], le système général des astres, réalisé dans le firmament par l’élément du feu, est la source de la sagesse, de la sensibilité, des pensées ; c’est donc au feu que l’homme doit le développement de son intelligence. Or qui ne reconnaît ici la doctrine d’Héraclite qui disait que le monde est et sera toujours un feu vivant, s’embrasant et s’éteignant avec mesure. Héraclite d’ailleurs attribuait au feu les propriétés universelles, spirituelles et matérielles tout ensemble ; c’est assez dire que, comme Paracelse après lui, il ne désignait point par le mot πΰρ le phénomène extérieur du feu, mais le principe premier, générateur de ces phénomènes[57]. Cette idée est-elle donc si éloignée des opinions des savants modernes qui ont pensé que tous les phénomènes vitaux, physiologiques et psychologiques, étaient dus à l’action des forces naturelles, c’est-à-dire la chaleur, la lumière, l’électricité, le magnétisme, forces qui se transforment les unes dans les autres et en mouvement ? L’erreur de la doctrine et les conséquences qu’elle entraînait venaient de ce que tout système religieux ou philosophique se proposait de faire connaître l’essence de la cause qui produit la vie et fait régner l’ordre dans l’univers ; tandis qu’il ne nous est donné que de constater ses manifestations. Aussi est-ce à bon droit que Cicéron[58] fait dire à Cotta : Que n’est-il aussi aisé de trouver les raisons qui établissent le vrai que celles qui dévoilent le faux ! Les esprits qui veulent ou peuvent tenter de se débarrasser des préjugés et des erreurs qui règnent autour d’eux sont rares en tous les temps ; grand, au contraire, est toujours le nombre de ceux qui préfèrent les partager et éviter ainsi tout ennui, taule fatigue d’esprit. Dans l’empire au nie et au ive siècle dominait le mysticisme. Par son but et sa méthode, la philosophie n’était à vrai dire que la théologie. Les philosophes se confondaient avec les hiérophantes[59]. Aussi leur ultima ratio était comme celle des temples : le maître l’a dit ou c’est un mystère. Peut-être, déclare Julien[60], ces idées sont-elles trop subtiles ; mais je tiens moins à les démontrer qu’à y croire. Impuissants dans la discussion contre le bon sens et la raison, ils étaient toujours prêts à employer la violence pour étouffer la parole de leurs adversaires, pour l’empêcher de parvenir aux oreilles de leurs adeptes. Les principes d’Épicure surtout les irritaient. Toute voie, déclaraient-ils[61], ne convient pas aux prêtres puisqu’ils doivent suivre celle qui leur est tracée ; de même toute lecture ne leur convient pas. Fermons tout accès chez eux aux enseignements d’Épicure et de Pyrrhon ; c’est un des bienfaits des dieux de la perte de leurs livres, dont la plus grande partie a disparu. La grande majorité de ceux qui, parmi les populations de l’empire romain, avaient reçu une culture intellectuelle moyenne, concevait la divinité comme quelque chose de semblable à l’air, mais d’une essence beaucoup plus subtile, comme un fluide impondérable, dirions-nous, s’il était permis d’appliquer une telle expression à des idées anciennes. Embrassant et pénétrant tout dans l’univers, elle n’avait aucune forme particulière et pouvait les prendre toutes : elle réunissait en elle les principes de la chaleur, de la lumière, du mouvement et, par suite de la vie et de l’intelligence. Elle façonnait et animait tout ce qui existe, quoiqu’à des degrés divers. Elle se concentrait surtout dans les hautes sphères, dans les astres qui étaient constitués de sa propre substance et exerçaient une action providentielle dans le monde. Le soleil était reconnu pour être incontestablement de tous les corps célestes le plus grand, le plus puissant, celui qui avait la plus considérable et la plus directe influence sur la terre. Mais s’il lui était donné d’y apporter et d’y entretenir la vie, il n’était toutefois que l’émanation, ou en quelque sorte le fils de la divinité universelle et suprême, de la Nature. A un autre point de vue un le considérait comme en étant un des organes d’action, sa voix ou sa main ; il était ainsi l’artisan ou démiurge, l’intermédiaire ou médiateur du monde. LES CULTES PAÏENSLa doctrine panthéistique et naturaliste des stoïciens leur permettait de ne se mettre en antagonisme ni avec la religion gréco-romaine, ni avec les autres cultes répandus dans les diverses provinces de l’empire. L’école du Portique les adoptait tous en leur donnant toutefois des interprétations allégoriques. Elle se flattait de transformer par d’habiles transactions la théologie mythique et la théologie civile en théologie physique[62]. Qu’est-ce que la Nature, disaient-ils[63], si ce n’est Dieu, si ce n’est cette intelligence céleste répandue dans l’ensemble et dans toutes les parties de l’univers ? Pour peu que vous le vouliez, il y a bien d’autres noms à donner à ce grand auteur de tout ce qui est à notre usage. Vous pouvez l’appeler Jupiter stator parce qu’il donne la stabilité à toutes choses ; nommez-le Destin, car le destin est l’enchaînement compliqué de toutes les causes et lui-même la première cause, celle de qui toutes les autres dérivent. Tout nom que vous lui donnerez lui conviendra à merveille, dès que ce nom caractérisera quelque attribut, quelque effet de la puissance céleste ; Dieu peut avoir autant de noms qu’il est de bienfaits émanant de lui. C’est pour cela que ceux de notre secte le confondent avec Bacchus, Hercule, Mercure. Les prêtres orientaux avaient, d’autre part, avant les barbares du Nord, envahi l’empire romain. Par leurs connaissances médicales, physiques, astronomiques, ils avaient acquis une influence considérable et supplanté les ministres d’Esculape, les aruspices et les augures, les druides et autres pontifes provinciaux. Ils avaient répandu avec eux le naturalisme religieux qui constituait le fond de leurs cultes et qu’ils retrouvaient d’ailleurs presque partout dans les anciennes croyances mal éteintes. La partie élevée de leur théologie et de leur morale ne différait pas essentiellement des doctrines enseignées dans les écoles philosophiques gréco-romaines. Leurs idées sur la nature divine du Soleil, la descente et l’ascension des âmes, et sur d’autres questions, étaient à peu près les mêmes. Si parmi les gens éclairés, il en était beaucoup qui, à l’exemple de Pline, ne pouvaient s’élever à la conception de l’élément invisible, il en était surtout ainsi pour les masses. Elles n’avaient de culte que pour l’astre visible dont la substance et l’action étaient apparentes ; c’est à lui qu’elles adressaient leurs hommages et leurs prières. Le Soleil était ainsi devenu la divinité prépondérante au IIIe et au IVe siècle[64]. Mais bien que l’anthropomorphisme eût perdu un terrain considérable, il était loin d’avoir disparu de la conscience religieuse du monde romain. L’habitude de concevoir les dieux sous la forme humaine hantait encore fortement les esprits. On se plaisait à représenter le Soleil sous la figure d’un homme soit entièrement nu, soit ayant les épaules recouvertes d’un manteau et portant sur la tète une couronne ornée de rayons ; on lui donnait aussi les traits et les attributs sous lesquels avaient été honorés la plupart des dieux. Vainement les philosophes avaient voulu faire de Jupiter le dieu suprême, l’Éther[65]. Jupiter, disait Plutarque[66], n’est pas né en Crète. Principe et cause de son éternelle existence, il a toujours été, il sera toujours. En lui sont le commencement et la fin, la mesure et la destinée de chaque chose. Mais placé à une telle hauteur, s’occupant de l’univers entier, ses regards ne se portant pas spécialement sur la terre et sur les hommes, ses autels eussent reçu moins d’offrandes, on en fit le soleil[67]. Pour conserver la clientèle de leurs temples, tous les autres dieux de l’Olympe, Apollon, Mars, Mercure, furent assimilés au grand astre[68]. Il en fut de même des dieux particuliers de certaines contrées, comme le Belenus de la Gaule[69]. C’est le Soleil qu’adoraient les initiés aux mystères de Bacchus et de Cérès[70], de Cybèle[71], de Vénus[72], d’Isis[73], de Mithra[74]. Hercule et ses, douze travaux était le Soleil parcourant les douze signes du zodiaque. Tous ces dieux et toutes ces déesses avaient par suite à peu près les mêmes attributs ; on les honorait par des cérémonies à peu près semblables. Nous n’avons pas à insister sur ce point. Nous rappellerons seulement que dans les Gaules, Belenus était confondu avec Mercure, et tous deux avec Mithra, ainsi que le montrent diverses sculptures antiques[75]. Mercure était parfois représenté debout sur la croupe d’un taureau ; et à Patras, où Apollon avait un culte spécial, il était, nous dit Pausanias, également sur un taureau. Sur beaucoup de bas-reliefs c’est la déesse Mylitta, la Vénus assyrienne, qui immole un taureau, comme Mithra[76]. Mylitta ne se distinguait pas d’Astarté, la Vénus phénicienne, la Virgo celestis ou numen virginale de Carthage[77]. Saint Ambroise confond Mithra et Mylitta[78]. Isis était prise pour Cérès et pour Vénus[79]. Il est d’usage, dit Macrobe[80], dans la célébration des mystères, que le Soleil, alors qu’il parcourt l’hémisphère supérieur ou diurne, soit invoqué sous le none d Apollon, et sous celui de Dionysos, qui est le même que Bacchus, alors qu’il parcourt l’hémisphère inférieur ou nocturne. D’autre part, le calendrier romain réformé par Auguste et basé sur les révolutions solaires, avait été imposé à toutes les contrées de l’empire dans l’intérêt administratif. Si certaines populations continuaient à désigner les mois par les noms indigènes qu’elles étaient habituées à leur donner, chacun d’eux, néanmoins, correspondait à un mois romain. La division toutefois du mois en ides et kalendes n’avait rien de naturel, rien de logique ; elle ne se généralisa pas : elle frit, au contraire, abandonnée. En dehors du monde officiel, la semaine depuis longtemps adoptée en Égypte et en Asie, suivie dans tous les mystères orientaux, devint vers la fin du IIe siècle, de l’Euphrate à l’Océan, le mode général de compter et de nommer les jours[81]. Chacun d’eux fut ainsi consacré à un astre. Il y eut d’abord le jour du Soleil, puis ceux de la Lune, de Mars, de Mercure, de Jupiter, de Vénus, de Saturne. Sur ce point comme sur tant d’autres, l’unification s’était faite dans le monde romain. Le premier jour de janvier, époque traditionnelle à Rome pour les mutations des grandes magistratures, fut choisi pour le commencement de l’année civile. Mais elle ne répondait pas à la date astronomique du solstice d’hiver, du retour apparent du soleil vers l’hémisphère nord ; celle-ci était fixée sur le calendrier romain au 25 décembre invariablement. Chaque année, en ce jour, dans toutes les provinces de l’empire les confréries de Bacchus[82], de Mithra[83], de Vénus, d’Isis[84], et d’autres encore célébraient par des manifestations joyeuses ce qu’elles appelaient la Nativité du Soleil[85], du Dieu qui allait amener la belle saison des fleurs et des fruits. La fête était parfois ajournée au 1er janvier. On la faisait ainsi coïncider avec le commencement de l’année civile. Ce n’était d’ailleurs qu’à ce moment que l’on pouvait constater effectivement une légère augmentation dans la durée du jour, s’assurer que l’époque de sa croissance régulière était arrivée. Les processions étaient de rigueur dans toutes les fêtes religieuses[86]. Les mystes de Bacchus parcouraient les rues des villes et les routes de la campagne. Des faunes et des bacchantes portaient triomphalement le Dieu nouveau-né, Λικνίτης[87], couché dans le van ou la corbeille sacrée qui lui servait de berceau ; il avait à la main une grappe de raisins, symbole de l’heureuse récolte qu’il promettait[88]. On le montrait aussi tenu dans les bras de Cérès[89]. Les dignitaires portaient tous des peaux de faon, la nebris[90] ; ils étaient coiffés de mitres, avaient des thyrses à la main. D’autres jouaient de la flûte ou battaient du tambour ; d’autres portaient des branches de sapin. Ceux des rangs inférieurs, par leurs costumes et leurs gestes, cherchaient à représenter quelques-unes des actions attribuées à ce Dieu. Venaient ensuite les porteurs de phallus, le visage enguirlandé, et une partie d’entre eux habillés en femmes ; ils se livraient à des danses extravagantes et obscènes ; d’autres, montés sur des ânes, imitaient Silène, Pan et les Satyres. Tous criaient à tue-tête les mots sacramentels : Evohé Bacchus ! Puis ils se réunissaient dans des banquets où l’ivresse était obligatoire[91]. Pour les initiés aux mystères de Bacchus, de Cybèle, de Sérapis, l’ébriété était un acte religieux par lequel ils rendaient hommage à la Divinité[92], en obtenaient des faveurs, et entraient par l’extase en communication avec elle[93]. On se persuadait qu’on agissait alors sous son impulsion et que tout devenait permis, que rien de ce qu’on faisait ne pouvait être mal, puisqu’un Dieu ne pouvait que bien faire. Les sectateurs de Mithra avaient aussi leurs processions en ce jour[94]. Ils se distinguaient par les insignes de leurs grades. Les uns figuraient des taureaux ; d’autres se faisaient des têtes de lion ; ceux qui avaient les grades supérieurs ou aériens avaient des têtes de vautour, d’aigle, de griffon, d’épervier. Ils criaient en répétant les mots syro-chaldaïques : Annouel ou Noël, c’est-à-dire, un dieu nous est né[95]. Des festins où la joie et l’espérance se manifestaient par l’intempérance complétaient la fête anniversaire de Mithra[96], le Médiateur, le Mesites[97], comme disaient les initiés grecs. Les confrères d’Isis, couverts également de peaux de faon ou revêtus de formes symboliques d’animaux, se livraient à mille extravagances[98]. Les prêtres, ayant leur tète marquée d’une large tonsure, étaient vêtus de tuniques blanches ; les uns étaient armés de thyrses[99], d’autres portaient des lampes allumées[100]. Ils promenaient triomphalement l’image d’Horus[101] ; le jeune dieu qui venait de naître pour le bonheur de la terre, qui allait grandir bientôt et redonner la vie à la nature, était tenu dans les bras de sa mère la vierge Isis[102], ainsi que le montrent de si nombreuses figurines antiques. La vénération des provinces de l’empire pour Isis l’avait, pour ainsi dire, transformée en déesse olympienne. Au lieu de la forme raide dont elle était affublée aux bords du Nil, les artistes grecs et romains la représentaient sous les traits d’une matrone patricienne ; ils la revêtaient d’une tunique aux plis élégants ; son visage respirait la grâce et la dignité[103]. Dans beaucoup d’autres cultes s’accomplissaient des cérémonies analogues. Ainsi aux kalendes de janvier on fêtait encore Jupiter-Soleil naissant, le Vejovis des Latins, l’Axur des Grecs. A Rome la foule se rendait alors dans l’île du Tibre où était son temple[104]. Dans la plupart des contrées et même des villes, les habitants étaient partagés en mystes de Bacchus, de Vénus, d’Isis et autres. Prenons pour exemple les Gaules. Nous n’avons pas à rappeler les nombreuses confréries de Mithra, de Bacchus, de Belenus, qui y étaient répandues. Celles d’Isis ont été contestées. Mais dans la Religion des Gaulois[105], le savant bénédictin de Saint-Maur démontre que les inscriptions recueillies par Gruter, Reinesius, Chorier, Bouche et autres savants attestent que non seulement Isis était connue et honorée dans les Gaules, mais encore qu’elle y avait des temples magnifiques et superbes. A cet effet il cite des inscriptions trouvées en Flandre, à Soissons, à Nîmes. Il établit ensuite que l’église de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés fut un temple d’Isis et que sa statue, selon Jacques Dubreuil, religieux de cette abbaye y était gardée non pour l’adorer mais pour remarque d’antiquité du lieu. Il fait en outre observer que le bourg d’Issy, Issiacum, tire son nom d’un ancien bâtiment qui a toujours passé pour avoir été un temple d’Isis. Enfin il rappelle que Melun, au moyen âge, s’appelait Isia, à cause du sanctuaire en renom que la déesse y avait possédé. Quoique ayant au fond à peu près les mêmes croyances, toutes ces confréries se jalousaient. Quand leurs processions se rencontraient, il était rare qu’elles ne se livrassent point bataille. Les thyrses que portaient les confrères ressemblaient fort aux longues cannes à pomme entourées de rubans des Compagnons du Devoir et servaient comme elles d’armes pour la défense aussi bien que pour l’attaque[106]. Sulpice Sévère, dans la vie de saint Martin[107], raconte comment le saint, entouré de ses partisans, aperçut un grand nombre d’hommes qui semblaient accomplir une marche religieuse. Il s’apprête aussitôt à leur faire un mauvais parti, ou tout au moins à empêcher leur cérémonie de s’accomplir ; cependant, après s’être rapproché d’eux et ayant reconnu que c’était un simple enterrement, il permit au cortège de continuer sa route. C’est cet usage qui s’est si longtemps conservé dans les diverses corporations de métiers. Il est encore de nos contemporains qui ont vu ces affligeants combats à coups de bâtons que se donnaient les Compagnons quand ils venaient il se croiser sur un même chemin. Des fêtes analogues en l’honneur du Soleil se renouvelaient à toutes les saisons[108]. Celles de l’équinoxe du printemps étaient avec celles du solstice d’hiver les plus générales. Dans presque tous les cultes on célébrait le retour du Soleil sous le symbole de la mort et de la résurrection de quelque divinité. Parmi les cérémonies les plus remarquables étaient celles des Mystères de Vénus. Ce qu’on voyait à Antioche[109], à Byblos[110], à Alexandrie[111], à Athènes[112], se répétait partout où était honorée la déesse, c’est-à-dire dans toutes les provinces. Ces solennités duraient plusieurs jours, quelquefois huit jours. Les premiers étaient consacrés au deuil. On pleurait Adonis[113] (le soleil), le bel amant de Vénus (la terre) tué par le sanglier (l’hiver) |