Texte numérisé par Marc Szwajcer
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Il serait difficile de comprendre le véritable caractère des assemblées provinciales, au moins pendant les trois premiers siècles de l’Empire, si l’on n’en connaissait, au préalable, l’origine. Gomme tant d’autres institutions antiques, elles sortirent de la religion, et, si de très bonne heure elles dévièrent de leur primitif objet, elles ne cessèrent jamais de revêtir une apparence religieuse. Il importe donc de rechercher tout d’abord quelle est la nature des croyances d’où elles naquirent. Gela est d’autant plus nécessaire, qu’elles furent, pour la plupart, créées non par la volonté du pouvoir central, mais par l’initiative des populations, et il est sage de se demander ce que les hommes pensaient, dans ces temps lointains, pour expliquer ce qu’ils ont fait. I — DE LA RELIGION CONSIDÉRÉE COMME PRINCIPE D’UNION DANS L’ANTIQUITÉ.Une famille antique était, comme on l’a dit, une association religieuse plus encore qu’une association de nature[1]. Ce qui la constituait, c’était le culte d’un ancêtre adoré d’âge en âge ; ce qui la distinguait des autres, c’était le monopole de ce culte. Si exclusive qu’elle fût, elle renfermait pourtant dans son sein des éléments d’origine étrangère. La mère n’était pas née dans la famille, ni les enfants adoptifs, ni les esclaves ; mais un acte religieux avait suffi pour les y introduire. Chez les Grecs, le mariage consistait en une simple initiation de la nouvelle épouse au culte domestique de l’époux[2]. A Rome, la cérémonie sacrée de la confarreatio demeura longtemps le seul moyen de contracter un mariage légitime, et celui-ci était, au début, indissoluble[3]. Ce qui caractérisait l’adoption, c’était la rupture du lien religieux qui rattachait un homme à une famille, et la formation d’un lien de même nature entre une seconde famille et lui[4]. Quand un esclave entrait dans une maison athénienne, on avait l’habitude de l’asseoir auprès du foyer et de répandre sur sa tête des figues sèches, des dattes, des gâteaux[5]. Ces détails ne s’aperçoivent pas à Rome ; mais nous savons que l’esclave romain était associé au culte des Lares de son maître[6]. Nul ne pouvait, d’après les idées anciennes, avoir part aux cultes de deux familles ; mais plusieurs familles pouvaient célébrer de concert un culte commun[7]. Il est difficile de dire si les groupes secondaires qui à l’époque historique nous apparaissent comme étant les subdivisions de la cité sont les étapes par ou l’homme a passé pour aller du régime patriarcal au régime municipal. Une chose, en tout cas, est sûre, c’est que là encore la religion intervenait comme principe d’union. Phratries, dèmes, curies, tribus, tous ces cadres sociaux, quel qu’ait été dans la suite leur rôle politique, sont nés delà religion[8]. Le dieu que chacun de ces groupes invoquait, l’autel qu’il avait élevé, les sacrifices qu’il offrait, n’étaient pas seulement le signe de son unité ; ils étaient aussi la condition de son existence. Les anciens auraient très bien conçu une phratrie ou une tribu dépourvues de tout caractère civil ou administratif ; ils ne les auraient pas comprises sans prêtres ni cérémonies sacrées. La religion, en un mot, n’était pas l’objet unique dont s’occupassent les membres de ces associations ; mais c’est par elle qu’ils s’étaient rapprochés, et par elle qu’ils restaient unis. Les villes antiques ne se fondaient pas toutes de la même manière. Dans les temps primitifs, elles se constituaient fréquemment par voie de συνοικισμοί. L’opération consistait en ceci. Sur un territoire assez étendu, comme par exemple l’Attique, il y avait un certain nombre de localités, vivant de leur vie propre, ayant chacune son dieu, ses magistrats, ses prêtres, n’entretenant enfin avec ses voisines que des rapports accidentels de guerre ou d’amitié. Un jour venait où ces cantons, jusque-là isolés, étaient de gré ou de force groupés autour d’un centre commun. Dès lors une cité nouvelle naissait, et les habitants de la contrée, sans abandonner leurs terres, étaient désormais citoyens d’un État qui embrassait le pays tout entier. Les textes nous permettent de suivre le détail de ces faits pour ce qui concerne Athènes. Il fut un temps où l’Attique était morcelée en une multitude de domaines ruraux, cultivés chacun par une famille[9]. Ces familles formaient autant de petites sociétés pourvues de tous leurs organes essentiels ; elles avaient un culte, un gouvernement, des revenus, et le père y remplissait à la fois l’office de roi et de prêtre. Peu à peu elles sortirent de leur isolement, et commencèrent à se réunir ensemble. Il est visible que la religion leur en fournit le moyen ; il suffisait en effet que deux ou trois d’entre elles convinssent de sacrifier au même dieu, pour qu’elles cessassent d’être étrangères l’une à l’autre. Vers l’époque que l’on désignait par le nom de Cécrops, douze communautés de ce genre couvraient, dit-on, toute l’Attique[10]. Thésée acheva ce travail de concentration. Il unifia la péninsule, non pas en la conquérant, mais en faisant de tous les habitants des Athéniens, et en fixant sur l’Acropole l’autorité qui commandait à toute la contrée. Pas plus que la précédente, une pareille réforme n’aurait pu s’accomplir sans le secours de la religion ; pour qu’elle réussît, il fallut que les gens de l’Attique consentissent à n’avoir qu’un seul prytanée et à reconnaître Athena pour leur divinité suprême[11]. Un fait analogue semble s’être produit à l’origine de Rome. L’État romain n’exista véritablement que du jour où se fut achevée la fusion des deux populations qui portaient les noms de Ramnes et de Tities. Or il est remarquable que cette union s’opéra sous les auspices de la religion. Nous voyons, en effet, poindre aussitôt un culte, celui de Quirinus, qui n’appartenait en propre ni aux uns ni aux autres, et qui désormais fut commun à tous. Ce dieu, confondu plus tard avec Romulus, s’en distingua tout d’abord ; il fut créé pour servir de point de ralliement aux hommages collectifs de la cité entière. Les deux éléments, albain et sabin, qui avaient concouru à la former, avaient leurs divinités particulières, qu’ils continuèrent d’adorer. Quirinus seul eut droit aux sacrifices de tous les hommes qui composaient l’État nouveau ; il fut presque le dieu, du foyer national, et c’est de lui que les Romains tirèrent leur nom de Quirites[12]. Lorsqu’un individu partait pour établir une colonie, il avait soin d’emporter du feu sacré pris au foyer de la métropole ; il lui empruntait aussi quelqu’un de ses dieux ; lui-même devait faire partie d’une des familles sacerdotales de la ville qu’il quittait[13], et dans celle qu’il fondait l’autorité était généralement réservée à lui et à ses descendants[14]. Tous ses compagnons devenaient citoyens de l’État dont il était le chef, et la communauté du culte était un lien d’une telle puissance qu’elle suffisait à constituer une sorte de parenté politique entre des hommes souvent accourus de tous les points de la Grèce et rapprochés par le seul effet du hasard. Il n’était pas nécessaire que la majorité d’entre eux fût sortie d’une même ville pour que celle-ci fût considérée comme la métropole de la colonie ; la métropole était la cité qui avait fourni le feu sacré et le fondateur. Les Ioniens d’Asie Mineure n’étaient Athéniens que dans une très faible proportion ; Athènes était pourtant leur mère patrie, parce que c’était à son foyer qu’avait été allumé le feu de leurs prytanées[15]. Dans la vieille Italie, chaque essaim d’émigrants se mettait en route sous la conduite de quelque dieu du pays. Les Picentins avaient été dirigés par le pivert, oiseau de Mars[16] ; ce fut aussi le taureau de Mars qui montra aux jeunes Samnites envoyés dans la Sabine le lieu où ils devaient se fixer[17] ; ce fut enfin le vol des vautours qui mena Romulus et ses compagnons albains jusqu’à l’emplacement de Rome[18]. D’ordinaire la colonie poursuivait ses destinées avec une entière indépendance ; elle se gouvernait a sa guise ; elle se développait en toute liberté ; et il n’était pas rare que de bonne heure toute relation politique cessât entre elle et la cité qui lui avait donné naissance. Il n’y avait qu’une chose qui persistât à travers les âges, c’était le lien religieux qui les unissait[19]. Les villes colonisées par Athènes ne manquaient jamais de contribuer par leurs offrandes à la fête des Panathénées[20] et les magistrats romains, au moment d’inaugurer leurs fonctions, allaient sacrifier à Lavinium, parce que Rome se regardait comme une colonie issue de cette antique cité[21]. Les confédérations se formaient d’après les mêmes principes que les villes. Elles ne furent pas toutes l’œuvre exclusive de la religion, mais sans la religion aucune d’elles n’aurait pu s’organiser. S’il en est une dans l’histoire qui ait un caractère politique, c’est bien la ligue qu’Athènes créa, après les guerres médiques, pour éloigner les Perses des cotes de la mer Egée ; or on est frappé de voir toute la place qu’y tiennent les préoccupations religieuses. Le siège fédéral fut d’abord fixé à Délos, la plus sainte des Cyclades ; c’est le qu’était déposé le trésor commun ; c’est là que s’assemblait la diète. Plus tard, on le transféra à Athènes ; mais alors ce fut la divinité poliade, Athena, qui prit les alliés sous sa protection. Sur le tribut que payaient les villes, un soixantième était prélevé pour le compte de la déesse[22] ; leurs délégués venaient assister aux grandes Panathénées et aux grandes Dionysies, et ils immolaient en leur nom des victimes[23]. Bien plus, le peuple athénien ayant décidé que les prémices des récoltes seraient offertes, suivant un ancien usage, aux divinités d’Eleusis, Déméter et Coré, les alliés furent astreints à la même obligation[24]. Multiplier les prescriptions religieuses, c’était augmenter la cohésion de la ligue. Toutes les confédérations helléniques avaient pour centre un sanctuaire, et se groupaient autour d’un même dieu. Pendant longtemps, les Arcadiens n’eurent entre eux d’autre lien que la communauté du culte, et ce lien subsista après que la bataille de Leuctres eut fait d’eux un État politique ; même alors on continua d’honorer Pan et Zeus Lycæos ; on représenta leurs images sur la monnaie fédérale ; et leurs temples du mont Lycée furent toujours témoins des fêtes de la ligue[25]. Les Acarnaniens étaient également unis par le culte d’Apollon Acteos ; son temple renfermait leurs archives ; son prêtre était leur magistrat éponyme ; et leurs monnaies étaient souvent frappées au type du dieu[26]. Les Étoliens tenaient leurs assemblées générales auprès du sanctuaire d’Apollon, à Thermon[27], et il est singulier que Tite Live, pour désigner le conseil dirigeant de la nation, emploie l’expression sanctius concilium[28]. En Béotie, la parenté des habitants de la contrée se manifestait par une fête annuelle qui avait lieu dans le voisinage du temple d’Athena Itonia[29]. Ce pays avait encore un autre centre religieux, le temple de Poséidon, à Onchestos, déjà fréquenté à l’époque homérique, et de tout tempe très vénéré. La ville n’avait aucune importance politique ni militaire ; cependant, lorsque après la mort d’Alexandre la ligue béotienne fut reconstituée, c’est elle qu’on choisit pour capitale[30]. Les Achéens avaient, eux aussi, un culte commun, celui de Zeus Homagyrios et de Déméter Panachant, dont les temples se trouvaient à Œgion, et dont les images figuraient sur les monnaies de toutes les villes alliées[31]. En Asie Mineure, c’était Zeus Chrysaoreus qui appelait périodiquement dans son sanctuaire de Stratonicée les députés du peuple cari en, chargés a la fois de prendre part à une cérémonie sacrée et de délibérer sur les affaires publiques[32]. De même, c’est par Poséidon Porthmios que l’île de Carpathos arrivait à une certaine unité[33]. L’hexapole dorienne du Triopium[34] et la confédération ionienne du promontoire de Mycale se maintinrent pendant plusieurs siècles par la religion[35]. Enfin, si les Grecs n’oublièrent pas entièrement, au milieu de leurs discordes et de leurs guerres, qu’ils avaient tous une même origine, si les haines qui les armaient fréquemment les uns contre les autres laissèrent subsister en eux un vague sentiment de fraternité, ils en furent surtout redevables à ces grandes solennités religieuses de Delphes et d’Olympie, qui de temps en temps les forçaient de suspendre leurs querelles et de se confondre dans l’adoration des mêmes divinités[36]. Les ligues italiennes sont beaucoup moins connues que celles dont il vient d’être parlé ; mais le peu que nous en savons concorde avec ce que les documente nous apprennent sur la Grèce. Là aussi on constate que la religion fut souvent pour les peuples un principe d’unité. Les douze cités d’Étrurie s’assemblaient tous les ans auprès du temple de Voltumna, et elles y célébraient des jeux sacrés sous la présidence d’un prêtre élu[37]. Les Latins se groupaient, à intervalles réguliers, sur le mont Albain, pour adorer Jupiter Latiaris ; à Lavinium, pour sacrifier à Vénus ; dans le bois de Ferentina, pour honorer quelque divinité des eaux[38]. Une confédération analogue avait son centre à Frégelles[39]. Le temple de Diane, à Aricie, était un lieu de réunion pour les Èques, les Rutules et les Volsques[40]. Le signe visible de la parenté qui reliait entre eux tous les Sabins était le culte du premier auteur de leur race, Semo Sancus[41]. Les Samnites eux-mêmes, malgré leur farouche esprit d’indépendance, paraissent avoir de concert pratiqué des cérémonies qui de temps à autre les obligeaient de rompre avec leurs habitudes d’isolement[42]. Les auteurs nous rapportent à propos des Latins un trait curieux. Lorsque Servius Tullius voulut assurer définitivement la suprématie de Rome sur eux, il ne trouva rien de mieux que de les déterminer à construire sur l’Aventin un temple de Diane, en stipulant que chaque ville aurait le droit d’y sacrifier pour son propre compte, et de participer aux fêtes communes. Bâtir ce sanctuaire, remarque Tite Live, c’était reconnaître que Rome était la capitale du Latium[43]. Cicéron a un mot bien significatif pour caractériser l’incorporation des Sabins à l’État romain sous Romulus ; il dit qu’ils y entrèrent par l’admission aux solennités religieuses de la cité[44]. Les conquêtes de Rome furent favorisées et sa domination fut fortifiée par la coutume qu’elle avait de s’approprier les dieux de ses ennemis. Avant de livrer le dernier assaut à Vêtes, Camille prononça ces paroles : Junon Reine, qui pour le présent habites Véies, je te prie de nous rendre vainqueurs et de nous suivre dans notre ville qui sera bientôt la tienne. La ville prise, des jeunes gens sont chargés d’emmener la déesse ; vêtus de blanc, et purs de toute souillure, ils entrent dans le temple, s’approchent d’elle avec respect, et lui demandent si elle consent à partir pour Rome ; une voix répond : Oui, et la déesse se laisse facilement entraîner ; alors seulement Véies fut conquise aux yeux des Romains[45]. C’était l’usage à Rome, dit un vieil historien, d’accueillir chez elle les religions des peuples vaincus[46], et il est manifeste qu’on le faisait surtout par intérêt politique. Déposer une offrande dans le temple de Jupiter Capitolin, c’était s’introduire, au moins par voie d’alliance, dans l’État romain[47]. Le Capitole était à la fois le centre politique et religieux de l’Empire. Là étaient réunies et honorées les statues de tous les dieux[48], et il fallut en effet qu’on les assemblât de préférence en cet endroit, puisqu’une ancienne prédiction avait annoncé de très bonne heure que cette colline serait la capitale du monde[49]. Deux expressions parallèles se rencontrent dans les auteurs, suivant le point de vue où ils se placent. Les uns appellent le Capitole la citadelle de l’empire, la tête des peuples, le centre de la terre habitée[50] ; les autres disent qu’il est le temple de toutes les divinités, la curie des dieux, la capitale de toutes les religions de l’État[51]. Au fond ces qualifications diverses se complètent réciproquement. Rome tenait sous sa dépendance toutes les nations de l’univers, parce qu’elle avait attiré chez elle tous leurs dieux[52] ; son empire était une confédération de cités, parce que son Panthéon était une confédération de dieux ; elle était enfin maîtresse du monde, parce qu’elle se trouvait en communion religieuse avec tous les peuples[53]. II — L’APOTHÉOSE DANS L’ANTIQUITÉ.Il résulte de tout ce qui précède que la création d’un culte nouveau devait avoir pour conséquence naturelle un nouveau groupement des hommes. Il y avait une corrélation si étroite entre les religions antiques et les associations humaines, que du jour où une religion apparaissait, il fallait s’attendre à voir une institution politique naître aussi. Or c’est là justement ce qui eut heu sous l’empire romain. Le culte des empereurs fut imaginé, et aussitôt on assista à l’éclosion d’une multitude de corps fédéraux qui furent les assemblées provinciales. Avant de montrer comment cela se fit, il importe de rechercher d’où sortit ce culte lui-même. Il eut pour origine première une des croyances les plus antiques et les plus tenaces de l’humanité. Les anciens avaient sur la divinité des idées fort différentes des nôtres. Ils apercevaient des dieux partout, même dans l’homme. Les principes qui le font vivre, penser, agir, étaient a leurs yeux quelque chose de divin[54]. Il n’entrait pas dans leur esprit que l’individu fût anéanti tout entier par la mort ; il subsistait toujours de lui la parcelle divine de son être, et longtemps on se figura qu’elle continuait de cohabiter avec le corps dans le tombeau[55]. De la les pratiques souvent singulières qui accompagnaient le culte des morts. Elles n’avaient pas seulement pour objet d’honorer la mémoire du défunt et de perpétuer son souvenir. Ce culte avait tous les caractères de l’adoration, et il ne se distinguait que par des nuances de celui qu’on adressait aux dieux[56]. Il était inspiré à la fois par le respect, par la crainte et par l’intérêt. On prodiguait aux morts comme aux dieux les prières, les sacrifices, les offrandes de tout genre, soit pour apaiser leur colère, soit pour gagner leur bienveillance ; et l’on accomplissait à leur intention tous les rites prescrits, parce qu’on les jugeait aussi puissants pour le mal que pour le bien. Les Grecs appelaient héros (ήρως) un mort, quel qu’il fût, et kéroon (ήρώον) un tombeau ; souvent même on rencontre dans les textes épigraphiques l’expression Θεοΐς ήρωσιν ou καταχθονίοις[57]. En latin, le terme le plus usité est celui de Dii Manes[58]. Il n’était pas rare que le tombeau fût surmonté d’un autel absolument semblable aux autels des dieux[59]. Il dépend de nous, dit un jurisconsulte[60], d’imprimer un caractère religieux à un lieu dont nous avons la propriété ; il suffit d’y déposer un mort. Chaque famille romaine vénérait ses ancêtres sous le nom de dei parentes[61], et Cicéron formule cette loi dans un de ses traités politiques : Que les prérogatives des Dieux Mânes soient sacrées ; que les morts soient traités comme des Divi[62]. Le mort était une espèce de saint qui intercédait en faveur des vivants, et on l’invoquait comme un ange gardien[63]. Si humble qu’eut été sa condition, il n’en recevait pas moins des siens une sorte d’apothéose. Sur un marbre funéraire trouvé en Macédoine, deux enfants sont représentés en Apollon et en Diane[64]. Dans un tombeau découvert à Rome, une femme est figurée sous les traits et avec les attributs de la Fortune, de Vénus et de l’Espérance[65]. Cicéron disait à propos de sa fille Tullia qu’il avait perdue : Je veux qu’elle prenne place dans l’assemblée des dieux immortels, et que l’opinion des hommes la considère comme une déesse[66]. Nous connaissons une nourrice qui, après sa mort, reçoit le titre de divine[67], une femme d’affranchi qui est appelée très sainte déesse[68], un enfant que l’on qualifie divus et dominus[69]. Un curieux document nous raconte l’histoire d’une jeune fille qui avait quitté la maison paternelle, et que ses parents crurent morte ; son père, dans sa douleur, lui éleva une statue en or, faite à son image, et l’adora comme une divinité[70]. Comme la famille, la cité avait aussi ses ancêtres, et elle leur prodiguait des honneurs analogues ; c’étaient ceux qui l’avaient fondée, et qui les premiers avaient régné sur elle. L’histoire primitive des villes était encombrée d’une foule de héros qui d’abord avaient été des hommes et qui étaient ensuite montés au rang des dieux. Il arrivait même souvent qu’on les rattachât par de savantes généalogies aux divinités de l’Olympe. Dans les anciens temps, les rois étaient réellement fils des dieux par le sang, et après leur vie ils devenaient dieux à leur tour. Lycurgue avait à Sparte un culte qui durait encore sous l’Empire[71]. Thésée était adoré dans Athènes. Ténès à Ténédos, Nélée à Milet, Timésios à Abdère, Battes à Cyrène, Hagnon à Amphipolis, beaucoup d’autres encore, recevaient les hommages pieux dus aux fondateurs[72]. De même en Italie. Jupiter Latiaris, que tout le Latium révérait, avait été jadis roi du pays, sous le nom de Latinus[73]. Le premier roi des Sabios, Sancus, fut longtemps vénéré comme un dieu[74]. Énée, le lointain fondateur de Rome, obtint les mêmes honneurs, et Virgile composa sur lui une épopée qui est, on l’a dit, une œuvre hagiographique autant que poétique[75]. Romulus enfin, à qui Rome devait son existence, fut de bonne heure compté parmi les dieux nationaux. Ces dieux portaient dans la langue un nom particulier ; on les appelait di patrii ou indigetet[76]. Ils n’étaient en rien inférieure aux autres ; on leur adressait les mêmes prières ; on leur élevait les mêmes temples ; et parfois on leur témoignait un respect plus sincère qu’aux grandes divinités du ciel. L’apothéose n’était pas réservée exclusivement aux héros déjà issus du sang des dieux ; on la décernait aussi à des personnages dont l’origine était purement humaine ; il suffisait que la reconnaissance ou l’admiration publique les en jugeât dignes. Cicéron trouve naturel que l’on considère et que l’on traite comme des dieux les hommes qui se sont illustrés par leurs bienfaits[77]. Ce qu’on estimait le plus en eux, ce n’était pas l’ensemble de leurs qualités morales ; les anciens auraient fait assez peu de cas d’un homme qui, en offrant le modèle de toutes les vertus, n’aurait travaillé qu’à son perfectionnement individuel. Il fallait, pour passer dieu, avoir manifesté d’une façon quelconque une puissance surhumaine. Un scélérat de génie aurait très bien pu être canonisé, et il y en eut des exemples. Dans les idées antiques, un dieu était un être qui dépassait le niveau commun de l’humanité, et qui était capable d’exécuter ce que la plupart des hommes n’eussent point fait. Il importait donc de s’assurer son appui et de conjurer son courroux ; de là le culte dont on l’entourait. Cette religion reposait, en somme, sur un contrat où des hommages s’échangeaient contre des services[78]. On conçoit dès lors que les Grecs et les Romains fussent à peu près indifférents à la valeur morale de leurs héros et de leurs dieux. Ceux-ci étaient, en général, redevables de leur apothéose moins à leur mérite personnel qu’au pouvoir très étendu qu’on leur supposait pour nuire ou pour protéger. Ainsi s’explique l’extrême diversité des hommes qu’ils divinisaient. Hésiode fut un des héros de la Béotie, et l’on eut soin d’aller chercher son corps à Naupacte pour le transférer à Orchomène[79] ; Léonidas et Lysandre eurent des autels à Sparte ; Brasidas fut adoré en Thrace[80] ; Bias, Démocrite, Pythagore, Platon, Posidonius, furent l’objet d’un culte pareil[81] ; Thasos dédia un temple au roi Agésilas[82], et, du temps de Plutarque, Aratus obtenait encore à Sicyone les honneurs divins[83]. Quand Philopœmen fut mort, il fut traité par les Achéens à l’égal d’un dieu[84]. Un décret des Mégalopolitains ordonna qu’on lui élevât sur l’agora un tombeau surmonté d’un autel en pierre blanche, aussi beau que possible ; on lui dressa en outre des statues de bronze ; on institua pour lui des jeux gymniques et équestres ; on prescrivit des sacrifices annuels à son intention ; et l’on composa des hymnes à la louange du héros[85], L’usage de la canonisation était si répandu qu’on prodiguait souvent à l’excès ce glorieux privilège. On est surpris de voir combien de gens obscure sont divinisés, surtout par les Grecs. Tantôt c’est un athlète dont on célèbre par ce moyen les succès ou la beauté[86] ; tantôt c’est un courtisan que le caprice de son maître place d’emblée au rang des dieux[87] ; ici c’est un certain Myiagrios, que l’on invoque parce qu’il a la vertu singulière de préserver des mouches[88] ; là c’est un ennemi à qui l’on offre des sacrifices périodiques, parce qu’on a eu la cruauté de lui couper la tête et que sa mort a été l’occasion d’un miracle[89]. Partout, en un mot, on fait d’un homme un dieu, chaque fois qu’un détail de sa vie ou un trait de son génie propre semblent indiquer qu’il y a en lui quelque chose de surnaturel, par conséquent de divin. De l’adoration d’un héros mort au culte d’un personnage vivant la distance n’était pas grande, et à la fin elle fut franchie. Le cas, il est vrai, se présente assez rarement avant Alexandre ; mais, à partir de son règne, il fut très fréquent. Est-ce au contact des monarchies orientales que ce prince prit le goût de l’apothéose ? La conjecture est possible ; mais ce n’est pas seulement en Egypte ni en Asie qu’il se fit adorer ; il exigea aussi des Hellènes les mêmes honneurs[90]. Dans l’opinion des contemporains, il n’y avait là, semble-t-il, rien de monstrueux. Un roi jeune et vainqueur, qui comptait parmi ses ancêtres Héraclès et Achille, qui venait de renouveler en Orient les exploits de Dionysos, qui avait été proclamé fils de Zeus à la fois par l’oracle égyptien de l’oasis d’Ammon et par l’oracle grec des Brandi ides de Milet[91], pouvait bien recevoir par anticipation des hommages auxquels il aurait eu droit dès le lendemain de sa mort. Devant l’ordre formel qui arriva du fond de la Perse, Sparte s’inclina sans peine[92] ; Athènes résista d’abord par esprit d’opposition, mais elle céda bientôt pour des raisons politiques[93] ; et, du consentement de tous, un roi grec entra vivant dans l’Olympe. Dans la pensée d’Alexandre, ce devait être là le privilège exclusif des princes doués d’un génie supérieur, ceux-ci étant, suivant le mot d’Aristote, des dieux parmi les hommes[94]. Aussi disait-il lui-même que Zeus, père de tous les hommes, n’adoptait pour ses fils que les meilleurs[95]. Mais ses indignes successeurs ne se tinrent pas sur cette sage réserve. Ils voulurent presque tous être dieux, uniquement parce qu’ils étaient rois, et l’on vit en Egypte, en Syrie, en Asie Mineure, en Grèce, des princes médiocres, ou même odieux, recevoir et réclamer sans scrupule un culte qui les déifiait. Leur vanité y fut pour quelque chose, mais la docilité des populations y fut pour beaucoup. Du moment qu’un sacrifice, qu’une prière était un excellent moyen de gagner les puissances du ciel, il était tout simple d’employer le même procédé à l’égard des puissances de la terre. Il n’était pas moins nécessaire de ménager un roi qu’un dieu, surtout dans ces contrées de l’Orient, où l’autorité du monarque n’avait point de limites, et puisque telle sorte d’hommages avait pour effet de forcer la bienveillance des dieux, il convenait de les prodiguer également aux rois dans la même intention. Au fond les plus humbles flatteries de ces populations asiatiques et helléniques, à supposer même qu’elles ne fussent point sincères, n’étaient pas aussi coupables qu’on serait tenté de se l’imaginer ; souvent ces hommes n’avaient pas d’autre ressource contre le despotisme de leurs maîtres : ils adoraient la force pour la rendre plus traitable, et ils divinisaient leurs rois pour les rendre plus humains. Les Romains ne tombèrent pas dans le même travers ; du moins ils y tombèrent assez tard. Tant que dura la République, leur histoire n’offrit pas un seul exemple sérieux de canonisation. Il est probable que cela tient en grande partie à leurs institutions politiques. La pratique de la liberté, même entendue à la façon des anciens, était peu faite pour inspirer les sentiments que suppose l’adoration d’un homme vivant. Dans un Etat où tous les magistrats étaient électifs, soumis aux lois, responsables, et jusqu’à un certain point placés sous la dépendance du sénat et du peuple, il était bien inutile de chercher à se garantir contre eux par des artifices empruntée à la religion. On pouvait d’autre part admirer leur conduite et récompenser leurs services ; mais, comme chaque citoyen se devait tout entier à sa patrie, il croyait, et tous croyaient avec lui, qu’en agissant de son mieux il faisait simplement son devoir, de telle façon que nul ne songeait à lui décerner des honneurs extraordinaires, et que lui-même n’y aspirait pas. Si Ton ajoute à cela une certaine pauvreté d’imagination, une tendance médiocre à l’enthousiasme, un esprit sévère et positif, on comprendra que les Romaine eussent tout ce qu’il fallait pour échapper à l’abus de l’apothéose. Feu à peu cependant ils cédèrent à la contagion. D’abord ils se laissèrent adorer par les Grecs, aussi empressés à flatter leurs nouveaux maîtres que les anciens. On connaît un assez grand nombre de proconsuls à qui la piété intéressée des Orientaux voua un culte dans les deux derniers siècles de la République. Tels furent, par exemple, Flamininus, Marcellus, Q. Mucius Scævola, Q. Cicéron, et bien d’autres encore[96]. Dédaigner une pareille faveur, c’eût été blesser gratuitement les populations ; c’eût été même compromettre le prestige du nom romain que de se déclarer indigne d’un honneur que tant de Grecs obscurs avaient déjà obtenu. Les gouverneurs de province toléraient donc qu’on les déifiât, quand ils ne le désiraient pas, et le sénat n’avait garde de les en blâmer, puisqu’en somme la domination de Rome y trouvait son compte. Des raisons à la fois morales et politiques firent faire aux Romains un pas de plus dans cette voie. Quand l’hellénisme commença d’exercer son empire sur eux, on vit se répandre des idées nouvelles qui, tout en causant du scandale, n’en eurent pas moins du succès. Les plus illustres des philosophes grecs avaient prétendu que les lois, bonnes pour le vulgaire, n’étaient guère qu’une entrave inutile ou gênante pour l’homme supérieur, que celui-ci devait avoir la liberté de développer à son aise et de mettre en œuvre ses facultés, que son droit comme son intérêt étaient souvent de se soustraire aux règles que le commun acceptait, et que la meilleure des républiques était celle qui abdiquait entre les mains du génie[97]. Une pareille doctrine justifiait d’avance tous les ambitieux, et il est remarquable que dès lors il se rencontra toujours à Rome des gens prêts à sortir de la légalité. Le premier qui en donna l’exemple, Scipion l’Africain, était tout imbu de culture hellénique, et il eut de nombreux imitateurs qui ne le valaient pas. Insensiblement la constitution s’altéra, l’équilibre des pouvoirs disparut, et, les esprits s’accoutumant de plus en plus à la prépondérance d’un seul, l’Empire naquit, pour ainsi dire, de lui-même. L’habitude que l’on prit de sacrifier les institutions à un homme eut encore une autre conséquence : elle favorisa la tendance à l’apothéose. Puisqu’on accordait a certains personnages le droit de s’élever au-dessus des lois, il n’en coûtait guère de les élever au-dessus de l’humanité ; on leur faisait une situation exceptionnelle dans l’État ; quoi de plus naturel que de leur en faire une semblable dans le monde ? L’évhémérisme avait diminué la distance qui sépare le ciel de la terre, en montrant que les dieux, même les plus grands, avaient été d’abord des hommes, et il est manifeste que ce système compta à Rome beaucoup d’adhérents[98]. C’était d’ailleurs rivaliser avec la Grèce que d’opposer à ses héros, dont elle était si fière, des héros d’un égal mérite et d’une égale dignité ; or comment y réussir, si on maintenait obstinément entre les uns et les autres la différence qu’il y a entre un homme et un dieu ? Enfin la foule, demeurée dévote et superstitieuse au milieu du scepticisme qui avait envahi les hautes classes de la société, avait besoin d’avoir sous la main des divinités qu’elle adorât, et, à défaut des anciennes dont le prestige avait baissé, elle était portée à en créer de nouvelles. C’était là comme un instinct vague et confus, dont les contemporains n’avaient pas pleinement conscience, mais que l’historien constate plus sûrement. Toute occasion paraissait bonne pour faire un dieu. Déjà Scipion, vainqueur d’Hannibal, avait reçu des honneurs qui touchaient presqu’à l’apothéose[99]. Après sa victoire sur les Cimbres, on décerna à Marius le titre divin de fondateur de Rome, et on lui offrit des libations comme à un dieu[100]. Son neveu Marius Gratidianus, pour une simple réforme monétaire, vit le peuple lui dresser dans tous les quartiers des statues, allumer à son intention des cierges, verser du vin, brûler de l’encens[101]. Metellus Pius, de retour d’Espagne, recueillit des hommages dont Macrobe nous a conservé le détail, et qui l’assimilaient à un dieu[102]. Ce ne furent là, il est vrai, que des tentatives isolées, et pour le moment elles eurent peu d’importance ; mais elles attestent qu’au premier siècle avant notre ère les esprits étaient mûrs pour le culte des empereurs, comme ils l’étaient pour le despotisme. III — L’APOTHÉOSE IMPERIALE.Le premier empereur de Rome, César, fut aussi le premier qui devint dieu. Déjà, de son vivant, on peut suivre dans les décrets du sénat les progrès de son apothéose. D’abord ce sont des hommages religieux qu’on lui décerne[103] ; puis on l’appelle un demi-dieu[104] ; finalement on décide de lui bâtir un temple sous le vocable de Jupiter Julius[105]. Néanmoins il ne fut vraiment divinisé qu’après sa mort, et il le fut par l’effet de l’enthousiasme très sincère de la foule. Le peuple, dit Suétone, avait la conviction que César était un dieu[106], et sa superstition interpréta dans ce sens des phénomènes célestes qui se produisirent alors[107]. Il fallut donc que le sénat le proclamât Divus, lui donnât un prêtre, et permit qu’à l’endroit même où il avait été brûlé un autel fût consacré à sa mémoire[108]. Octave, revenu d’Orient pour recueillir la succession de son père adoptif, était intéressé à maintenir et à développer le culte naissant. Ce fut probablement sur sa demande que les triumvirs, dès leur entrée en charge, confirmèrent toutes les prescriptions dont ce culte avait été précédemment l’objet, en y ajoutant quelques dispositions nouvelles, telles que le privilège, jusque-là inouï, du droit d’asile reconnu au tombeau de César[109]. A partir de ce moment, César prit place officiellement parmi les dieux, et toutes les populations de l’Empire l’adorèrent. Les hommes étaient si bien habitués à confondre dans la même personne le caractère sacré et l’autorité politique, que tout ambitieux, pour réussir, se croyait obligé, dans ce temps-là, de se déclarer fils des dieux. Sextus Pompée, à l’époque où il dominait dans la Méditerranée, se vantait d’être le fils de Neptune ; il frappait des monnaies à son effigie ; il portait un costume dont la couleur verdâtre rappelait celle de la mer ; et il offrait des sacrifices à son prétendu père[110]. On sait à quelles extravagances mythologiques Antoine s’abandonna en Egypte. Là elles étaient peut-être de mise, puisque les rois du pays, qu’il s’évertuait à imiter, étaient tous des dieux ; mais il les renouvela dans l’Orient grec. Il se figurait descendre d’Hercule, et il croyait lui ressembler[111] ; il contracta mariage avec Athena, en exigeant pour elle une dot de mille talents[112] ; il se faisait appeler Dionysos ; et il se montra souvent en public avec les attributs du dieu[113]. Il y avait dans tout cela plus que la fantaisie d’un homme ivre d’orgueil ; ces folies, où la religion se mêlait à la débauche[114], étaient aussi un moyen d’acquérir la popularité et d’en imposer à la multitude. Octave n’eut pas besoin de tomber dans tous ces excès : sa parenté avec César suffisait à lui procurer un grand prestige. Il était par là fils d’un dieu, d’un dieu bien autrement aimé, craint et respecté que Bacchus, Neptune ou Hercule, et déjà, presque sans y songer, il se transformait en dieu. Beaucoup d’Italiens éprouvaient à son égard les sentiments qu’exprime dans les Bucoliques le berger Tityre[115]. Tous ceux qui avaient été gratifiés par lui de quelque bienfait ou que sa colère avait épargnés devaient être tentés de pousser aussi la reconnaissance jusqu’à l’adoration, et de s’écrier avec le poète que pour eux il serait toujours un dieu ; il est même probable que plus d’un lui vouait dès lors un culte domestique, et célébrait en son honneur des sacrifices périodiques[116]. Ces hommages ne déplaisaient pas à Octave ; s’il se gardait de les réclamer, il les acceptait volontiers, et il eut soin d’en récompenser Virgile. L’idée d’un culte privé offert à Octave reparaît encore dans les Géorgiques[117] ; mais il y a dans ce poème quelque chose de plus ; on y trouve une allusion très claire à l’apothéose qui un jour couronnera la glorieuse carrière du triumvir. Il est bon cependant de noter que nulle part Virgile ne voit en lui un dieu vivant parmi les hommes. Octave sera dieu plus tard, mais seulement après sa mort[118] ; si, dès à présent, il reçoit des vœux, c’est, à vrai dire, par anticipation, et pour en prendre l’habitude ; à côté des divinités nationales, il n’est pour le moment qu’un jeune homme ; il est en marche vers l’Olympe, mais il n’y est pas arrivé[119]. Vainqueur à Actium, il fut le maître du monde, et aussitôt il s’éleva au-dessus de l’humanité. A toutes les attributions qu’il avait déjà le sénat joignit, en janvier 97, le titre d’Auguste[120]. Ce terme avait en latin un sens très précis ; il s’appliquait à tout ce qui était sacré, notamment aux temples[121]. Octave n’acquérait par là aucun pouvoir nouveau, mais seulement plus de prestige[122] ; il était désormais plus qu’un homme[123]. Aussi n’est-il pas étrange qu’on l’ait adoré comme un dieu. A Rome, il fallut y mettre quelques ménagements, pour éviter de blesser trop ouvertement et surtout d’égayer cette aristocratie sceptique et frondeuse dont une bonne partie ne s’était pas encore ralliée. Ces hommes, que Tacite nous représente poursuivant de leurs critiques la mémoire d’Auguste défunt, se plaignant en particulier qu’il se fût approprié tous les hommages dus aux dieux, qu’il eût voulu des temples, des statues héroïques, des flamines[124], ces nobles, ces sénateurs qui, après un règne de quarante-quatre ans, persistaient dans leur opposition, auraient eu beau jeu à blâmer et à railler Auguste, si dès le début il avait fait le dieu sous leurs yeux. Cette prétention n’aurait eu pour effet que d’accroître leur hostilité, au grand déplaisir du prince, qui, voyant en eux les instruments nécessaires de sa politique, espérait les gagner tôt ou tard. C’est pour ce motif sans doute qu’il refusa dans Rome tout culte public. Il laissa les poètes célébrer à l’envi sa divinité[125], il permit à ses sujets de lui prodiguer les prières, les libations, les sacrifices dans l’intérieur de leurs demeurée[126], il institua même cette dévotion singulière des Lare Augusti qui associait son nom à ceux des génies adorée par le petit peuple dans les carrefours de la ville[127] ; mais il ne toléra ni la construction d’un temple, ni l’établissement d’une cérémonie officielle à son intention[128]. Il n’en fut pas ainsi dans le reste de l’Italie. Sans que l’empereur prît aucune initiative, sans qu’il réglât rien par lui-même, il eut un culte à peu près partout dans la péninsule. Dans une ville d’Étrurie on immolait, au jour anniversaire de sa naissance, deux victimes sur son autel ; on offrait du vin et de l’encens à son génie, et les décurions le fêtaient par un repas sacré[129]. A Pompéi, à Préneste, à Crémone, à Vérone, il avait ses prêtres[130] ; à Bénévent, un temple lui fut bâti par son ami Vedius Pollion[131] ; il en eut également à Terracine, à Pola, à Pise, à Pouzzoles[132]. Les habitants de Cumes invoquaient la divinité d’Auguste et le génie de l’empereur[133]. A Naples on attacha son nom aux jeux que la cité célébrait tous les quatre ans avec une magnificence qui les égalait aux plus fameuses solennités de la Grèce[134]. L’Italie, heureuse d’avoir échappé aux guerres civiles et de jouir des bienfaits de la paix, exprimait sa reconnaissance à la mode antique, c’est-à-dire par l’adoration[135]. Dans les provinces, on ne fut pas moins empressé à organiser le nouveau culte. Des le lendemain de la bataille d’Actium, en 29, Octave autorisa les habitants de l’Asie et de la Bithynie h lui dédier un temple, les uns à Pergame, les autres à Nicomédie, avec cette réserve que les Romaine domiciliés en seraient exclus[136]. Ce fut alors à qui, dans tout l’Orient, solliciterait la même faveur et suivrait le même exemple. Une inscription postérieure à l’année 12 avant J.-C. nous montre le peuple de Mylasa en Carie vouant un temple à César Auguste[137]. En l’an 1 avant J.-C. une petite ville de la contrée, Nysa, avait un prêtre de l’empereur[138]. A Cyme, en Éolide, ce prêtre était Polémon, roi du Pont et du Bosphore[139]. Un sacerdoce pareil existait à Salonique, à Thasos, à Athènes[140]. A Corinthe, à Mégare, à Thespies, à Alabanda, ce culte était identifié avec celui d’Apollon et des Muses[141]. Dans le royaume d’Hérode, Auguste avait deux sanctuaires, près de Panium et à Césarée[142]. D’autres encore lui furent élevés à Ancyre, et à Apollonie de Pisidie[143]. En Egypte, il était couramment appelé Zeus Soter[144]. Un document épigraphique trouvé à Philes, en Ethiopie, et daté du 26 mars an 7 avant J.-C., débute par ces mots : A César qui règne sur les mers et sur les continents, Jupiter qui tient de Jupiter son père le titre de libérateur, maître de l’Europe et de l’Asie, astre de toute la Grèce, qui s’est levé avec l’éclat du grand Jupiter sauveur[145]... Pour l’Occident, les témoignages sont moins nombreux, mais ils ne sont pas moins précis, et ils prouvent que, si le culte d’Auguste vivant s’était moins répandu dans ces contrées, il y avait pourtant pénétré. L’empereur étant tombé malade à Tarragone en 26 pendant la guerre des Cantabres, les habitants de cette ville lui consacrèrent un autel, et ils eurent pour lui une telle vénération qu’ils lui attribuèrent des miracles[146]. Le 1er août de l’an 10 avant J.-C., un autel semblable fut inauguré à Lyon devant les notables des soixante cités gauloises[147]. En l’année 12 après J.-C., le 22 septembre, un autel du même genre fut érigé par les Narbonnais à la divinité d’Auguste[148]. Partout, en un mot, le sentiment unanime des populations se traduisait par les mêmes hommages. Tant qu’Auguste avait vécu, le soin de l’adorer avait été laissé k l’initiative des particuliers, des cités et des provinces. Un mois après sa mort, le ciel lui fut donné par décret[149]. Gomme c’était le sénat qui, en vertu des précédents, avait seul le droit d’introduire un culte nouveau dans la religion nationale[150], un sénatus-consulte, rendu le 17 septembre 14, proclama Auguste Divus et lui décerna les honneurs divins[151] ; dès lors l’empereur défunt prit place dans le Panthéon officiel. Il eut un collège de prêtres choisis dans sa famille et dans la haute aristocratie[152] ; il eut un flamme spécial, comme Jupiter[153] ; il eut des temples, des sanctuaires, des chapelles de toute sorte, à Rome, en Italie, dans les provinces, et rien, aux yeux des hommes, ne le distingua plus d’un dieu de l’Olympe[154]. A vrai dire, il n’y avait dans les détails de ce culte presque rien de nouveau ; toutes ces marques de vénération lui avaient été déjà prodiguées de son vivant ; mais désormais c’est au nom de l’État qu’elles lui étaient offertes. Les successeurs d’Auguste reçurent, comme lui, un double culte, un culte officieux pendant leur vie, un culte officiel après leur mort. Il serait difficile d’en découvrir un seul qui n’ait pas été divinisé sur son trône par la gratitude on la crainte de ses sujets. Les plus mauvais l’étaient aussi bien que les meilleurs, et souvent c’étaient les plus indignes qui se montraient à cet égard les plus exigeants. L’adoration prenait, dans ce cas, des formes très diverses. Il n’était pas rare que le prince fût identifié par son surnom ou par son costume avec quelque divinité célèbre[155]. D’autres fois, c’était un titre, comme celui de deus ou δέος[156], un simple attribut, comme la couronne radiée ou l’auréole[157], un détail d’étiquette, comme l’habitude de porter devant lui le feu sacré[158], qui manifestaient le caractère divin de l’empereur. Enfin il arrivait fréquemment qu’un temple fût érigé en l’honneur du prince régnant avec sa permission[159], ou que des cités, des particuliers même, désireux de lui plaire, le proclamassent dieu publiquement[160]. Mais, quelles que fussent l’ardeur et la sincérité de ces hommages, ce n’était la qu’une adoration de fait ; la divinité qu’ils attestaient était aussi précaire que la vie même de l’empereur, et elle disparaissait au moment où il expirait. Au fond, il ne commençait à être vraiment dieu qu’après avoir passé dans l’autre monde. Gela se voit clairement dans le texte du serment que prêtaient les duumvirs de Malaga au temps de Domitien ; ils juraient par la divinité des empereurs morts, par le génie de l’empereur vivant, et par les pénates[161]. En 65 un sénateur, par flatterie, demanda qu’un temple fût élevé aux frais du trésor Divo Neroni. Néron s’y opposa, disant que le prince ne devait être honoré comme un dieu que du jour où il avait cessé de vivre parmi les hommes[162]. Encore la chose n’allait-elle pas d’elle-même. Il fallait, en effet, que le sénat, par un décret solennel, admit le défunt au nombre des dieux ; c’était là ce qu’on appelait la consecratio[163]. Les circonstances l’empêchaient parfois de la refuser ; mais légalement il en avait toujours le droit, et il le fit dans certains cas. On a dressé la liste des Divi antérieurs à Dioclétien |