|
Sous Vespasien et son fils aîné, les Juifs ne furent pas persécutés à cause de leurs croyances. Leur fanatisme ne paraissait plus à craindre : Titus avait détruit le temple et dispersé la population de la ville sainte. Ils avaient, d’ailleurs, auprès du pouvoir des protecteurs fort influents : le roi Agrippa II et ses sœurs, Bérénice et Drusille, qui vivaient à Rome dans l’intimité des Flaviens[1], tout en restant très attachés à leur foi[2]. Vespasien leur permit donc le libre exercice de leur religion, mais à la condition d’en faire préalablement déclaration aux autorités et de payer au temple de Jupiter Capitolin un impôt de deux drachmes[3]. Nous avons fort peu de renseignements sur l’état des Juifs au temps de Domitien. Renan a pensé qu’une révolte avait éclaté sous son règne en Judée[4]. Voici les arguments sur lesquels il s’est fondé : 1° Nous savons par un diplôme militaire du 2° Entre le 13 mai et le 3° Henzen pense enfin que la cohorte I Lusitanorum qui, en
septembre 85, était en Pannonie[6] est la même que Mais le maintien sous les drapeaux des soldats de Judée
qui avaient terminé leur temps de service peut avoir eu une autre cause,
peut-être l’attitude menaçante des Parthes. Vologèse était fort mal disposé
pour l’empire ; vers 88, il soutint le faux Néron, et, dés 86, il peut avoir
montré des intentions hostiles. Nous avons dit qu’il avait peut-être des
relations avec Décébale ; or, c’est vraisemblablement vers le commencement de
86 que se place la première guerre de Domitien contre les Daces. La treizième
salutation impériale de Domitien peut naturellement se rapporter à d’autres
faits de guerre que la révolte supposée des Juifs : un succès sur le Danube
par exemple. Enfin, la cohorte I Lusitanorum qui, en 85, était en Pannonie
n’est pas la même que Il n’y a par conséquent pas lieu, je crois, d’adopter cette hypothèse d’une révolte en Judée en 86[10]. Suétone nous apprend[11] que l’impôt du didrachme fut perçu, sous Domitien, avec une grande rigueur. On déférait au fisc judaïque, dit cet historien, ceux qui menaient la vie juive sans le déclarer et ceux qui, dissimulant leur origine, ne payaient pas les tributs imposés à leur nation. Il s’agit, dans cette phrase : des hommes de race juive qui ne faisaient pas de déclaration à l’autorité et ne payaient pas le didrachme, soit parce qu’ils avaient renoncé à leur religion, soit simplement pour frauder l’État ; — des païens qui s’étaient convertis au judaïsme et fait circoncire, mais qui ne s’étaient pas fait inscrire sur les listes tenues par l’État et ne payaient pas le didrachme. Désormais, tous les circoncis furent déclarés contribuables. Suétone raconte[12] qu’il vit un procurateur examiner devant une assemblée nombreuse un vieillard de quatre-vingt-dix ans pour savoir s’il était circoncis. Dans Martial, on lit ces vers (VII, 55, 7) : Sed
quæ de Solymis vent perustis damnatam modo mentulam tributis. (mais sur celui d'un
juif échappé de Solyme en cendres, et qui vient d'être soumis à un impôt.) Et cet épigramme (VII, 82) : Menophili
penem tam gravis fibula vestit, ut
sit comœdis omnibus una satis. Hunc
ego credideram — nam sæpe lavamur in unum — sollicitum
voci parcere, Flacce, suæ. Dum
ludit media, populo spectante, palæstra, delapsa
est misero fibula : verpus mat. (Le priape de
Ménophile est enfermé dans un étui si vaste qu'il suffirait seul à tous les
comédiens ensemble. J'avais pensé (car souvent nous nous baignons de
compagnie) qu'il usait ainsi de précaution pour conserver sa voix : mais
dernièrement, Flaccus, au moment où, en présence du peuple, il s'exerçait à
la palestre, son étui se détache et tombe ; le malheureux était circoncis.) C’était sans doute pour éviter de payer l’impôt que Ménophile ne voulait pas qu’on sût qu’il était circoncis. Nous avons voulu citer ces textes parce qu’ils nous semblent prouver que le didrachme ne fut exigé que des circoncis. Us devaient être assez nombreux, car, à cette époque, la propagande juive était active[13]. A partir de quelle date l’impôt du didrachme fut-il exigé avec tant de rigueur ? il est difficile de le dire. Nous savons qu’au début de son règne, Domitien ne donna aucune marque de cupidité[14]. D’autre part, Suétone dit qu’il fut témoin du fait qu’il rapporte, quand il était encore enfant, adulescentulus, et, dans un autre passage, il nous apprend que, vingt ans après la mort de Néron, vers 88, il était jeune homme, adulescente me (Néron, 57). Si l’on donnait un sens précis à ces deux expressions[15], on pourrait en conclure qu’avant 88, l’impôt dont nous parlons donna lieu déjà à des délations nombreuses, à des perquisitions violentes[16]. Domitien, dont nous connaissons les embarras financiers, voulait augmenter les revenus de son trésor ; rien ne m’autorise à croire que l’âpreté dont il fit preuve dans la perception du didrachme ait eu une autre cause[17]. Beaucoup de Juifs et de prosélytes devaient s’abstenir de payer cet impôt[18] ; ces récalcitrants furent non seulement dénoncés et soumis à des examens humiliants, mais peut-être aussi punis d’amendes et de confiscations. Cette mesure fiscale et les conséquences qu’elle eut attirèrent sur Domitien la haine de beaucoup de gens affiliés ou sympathiques à la religion juive. Lorsqu’à la fin de l’année 96, Nerva interdit les dénonciations faites au profit du fisc judaïque et décida sans doute que le didrachme ne serait plus exigé que des Juifs restés fidèles à la religion de leurs pères, il en tira gloire et fit frapper des monnaies avec cette exergue : Fisci judaici calumnia sublata[19]. D’autres textes pourraient faire croire que Domitien
persécuta et les Juifs. Dans des Actes apocryphes de saint Jean[20], on lit que cet
empereur, ayant appris que Rome était remplie de Juifs, et se souvenant des
décrets de son père à leur sujet, donna ordre de les chasser tous de Rome.
L’auteur ajoute que les Juifs détournèrent le danger en accusant les
chrétiens auprès de l’empereur. Mais cette indication ne mérite guère qu’on
s’y arrête, la valeur historique des Actes dont il s’agit étant nulle. Dans
le Talmud[21],
il est question d’un César ennemi des Juifs qui dit aux grands de son royaume
: Si l’on a un ulcère au pied, faut-il l’amputer
et vivre, ou garder son pied et souffrir ? Tous furent pour
l’amputation, sauf le sénateur Katia bar Schalom. Il fut condamné à mort et,
avant de périr, il dit : Je suis tel qu’un
vaisseau qui a payé soir impôt [allusion à la circoncision], je puis donc passer et me mettre en route. —
Un midrash[22]
raconte le même fait avec des amplifications. On y lit que pendant un voyage
à Home de Rabbi Gamaliel, de Rabbi Eliezer, de Rabbi Josué et de Rabbi Akiba,
docteurs célèbres[23], le Sénat de
l’empereur décréta qu’au bout de trente jours il n’y aurait plus de Juifs
dans le monde. Un sénateur, homme pieux, vint auprès de Rabbi Gamaliel et lui
révéla la décision, qui affecta douloureusement les docteurs. Mais cet homme
leur dit de se calmer, car, dans les trente jours, le Dieu des Juifs
viendrait certainement à leur secours. Après vingt-cinq jours, le sénateur en
parla à sa femme. Voilà déjà vingt-cinq jours
écoulés, dit-elle. — Il en reste cinq
! Plus pieuse encore que son mari, elle reprit : N’as-tu pas de bague empoisonnée ? Suce-la et meurs : cela
donnera aux Juifs un répit de trente jours encore et dans l’intervalle on
abrogera le décret. Le sénateur l’écouta, suça la bague et mourut.
On reconnut plus tard qu’il avait été circoncis : le vaisseau n’avait pas
quitté le port sans payer l’impôt. — Ce récit a évidemment un caractère
légendaire. En outre, les textes dont il s’agit ne disent pas sous quel
empereur se passèrent les événements qu’ils rapportent. — Loin d’interdire le
judaïsme, Domitien, comme ses deux prédécesseurs, semble au contraire l’avoir
laissé libre de fixer définitivement sa doctrine et les pratiques qu’il
imposait. Les écoles de Les conversions au judaïsme furent très fréquentes sous les Flaviens, mais tous ceux que cette religion attirait à elle ne se soumettaient pas scrupuleusement aux obligations de la loi de Moïse. Ils étaient rebutés par la minutie des pratiques qu'elle imposait et que les docteurs aggravaient encore; les hommes répugnaient à la circoncision. D'ailleurs, la propagande était faite surtout par ceux qui mettaient la foi au-dessus des œuvres, par les agadistes, par les sibyllistes, par des lettrés dont l'esprit s'était ouvert au contact de la civilisation grecque. Aussi beaucoup de prosélytes empruntaient-ils au judaïsme sa doctrine théologique et sa morale, bien plus que ses observances, sauf les plus importantes, comme le repos du sabbat et certaines abstinences. Ils se distinguaient des Juifs de race et s'appelaient religionis judaicæ metuentes, en grec σεβόμενοι[26]. A cette époque, la propagande chrétienne était encore plus
active. Le gouvernement impérial connaissait les chrétiens[27], mais il les
considérait comme formant une secte du judaïsme, religion licite[28]. Après la
persécution de Néron, l'Église ne fut plus inquiétée pendant trente ans[29], et elle put
faire d'importantes conquêtes. Parmi ceux qui se convertirent alors, il faut
très probablement compter un consulaire qui portait un nom illustre,
M’Acilius Glabrio. Dion Cassius dit qu’il fut accusé d’athéisme et de mœurs juives, ce qui ne nous
fait pas savoir s’il inclina vers la religion de Moïse ou vers celle de
Jésus, car les Juifs, aussi bien que les chrétiens, étaient regardés comme
des athées[30].
Mais des découvertes récentes permettent de préciser l’indication de
l’historien. En Acilio Glabrioni fi[l]io .........[32] Un autre fragment de marbre, ayant peut-être aussi fait partie d’un couvercle de sarcophage, porte les mots : M’Acilius · V... C · V · .. Priscilla · C ·... Le prénom rare Manius est ordinaire dans la famille des
Acilii Giabriones, les signes C · V et
C · [P ou F]
(clarissimus vir, clarissima puella ou femina) indiquent des personnages de
haute naissance qui ne vécurent pas antérieurement au second siècle. M. de
Rossi a vu dans cette inscription l’épitaphe de M. Acilius V[erus] et d’(Acilia)
Priscilla, enfants de M. Acilius Glabrio, consul pour la seconde
fois, en 186, et d’Arria Plaria Vera Priscilla[33]. Sur un
troisième fragment, on lit : [Aci]li... M(arci)
Acili... Sur d’autres inscriptions, trouvées dans les galeries
voisines et gravées sur des plaques de loculi,
on retrouve encore des Acilii : 1° Un ou une Αxείλ[ιος ou ια] ; 2° un Αxείλιος
Κοϊν[τος ou τιανός]
et une Αxείλια
; 3° un [Α]xείλις
Ρουφεϊνος : il ne s’agit
probablement pas d’un affranchi, mais d’un parent d’Acilius Rufus, consul en
105 ou 106. Sur un couvercle de sarcophage, découvert prés de là, on lit
encore : Κλ(αυδίου)
| Αxειλίου |
Ούαλερίου | ... |
...νίσxου. Enfin, de nombreux indices, qu’il
serait trop long d’énumérer ici, portent à croire que On a été tenté aussi de considérer comme chrétiens deux autres consulaires de l’époque de Domitien, Civica Cerialis et Salvidienus Orfitus[36]. Suétone les nomme en même temps que Glabrion : Complures senatores, in his aliquot consulates, interemit ; ex quibus Civicam Cerialem in ipso Asiæ proconsulatu, Salvidienum Orfitum, Acilium Glabrionem in exilio, quasi molitores rerum novarum[37]. Il faut ajouter que Philostrate[38] parle de l’indolence de Salvidienus Orfitus ; or ce reproche d’indolence fut souvent fait aux chrétiens[39]. Mais ces textes sont beaucoup trop vagues pour autoriser une telle hypothèse. De plus, il est certain que Civica Cerialis fut mis à mort plusieurs années avant le meurtre d’Acilius Glabrion et le commencement de la persécution contre les chrétiens[40]. A la même époque le christianisme entra dans la famille impériale. La tradition catholique distingue deux Flavia Domitilla qui auraient été chrétiennes : l’une, femme de Flavius Clemens et fille d’une sœur de Domitien et de Titus ; l’autre, fille d’une sœur de ce même Clemens[41]. La première a certainement existé. Dion Cassius parle de Flavius Clemens, cousin de l’empereur et mari de Flavia Domitilla, qui était aussi parente de Domitien (LXVII, 14). Philostrate[42] dit qu’un certain Stephanus était un affranchi de la femme de Clemens : or Suétone (Domitien, 17) l’appelle Domitillæ procurator. D’autre part la parenté de Domitilla avec Domitien est expliquée par Quintilien, qui dit[43] : cum mihi Domitianus Augustus sororis suæ nepotum delegavit curam, d’où il résulte que Domitilla, mère de ces enfants[44], était fille d’une sœur de Domitien. Philostrate commet donc une erreur quand il dit[45] que la femme de Clemens était sœur de l’empereur : ώ [Κλημεντι] τήν άδεφήν τήν έαντοΰ έδεδώxει [Δομετιανός] ; mais peut-être faut-il attribuer cette erreur à un copiste qui a transformé άδελφιδήν (nièce) en άδελφήν. C’est à elle qu’il faut rapporter deux fragments d’inscriptions : [Flavia Domitilla], filia Flaviæ Domitillæ (la sœur de Titus et de Domitien s’appelait aussi Domitilla)[46], [Imp. Cæsaris Vespasi]ani[47] neptis, fecit, etc.[48] — [Flavia Domitilla, filia Flaviæ Domitillæ, D]ivi Vespasiani neptis, patri[49]. D’autres inscriptions mentionnent aussi cette Flavia Domitilla[50]. Quant à l’autre Domitilla, on se fonde sur deux textes
d’Eusèbe pour croire à son existence. Nous lisons dans l’Histoire
ecclésiastique (III,
18) Φλαουίαν
Δομέτιλλαν..., έξ
άδελφής
γεγονυϊαν
Φλαουίου
Κλήμεντος. Dans ce
passage, Eusèbe s’appuie sur l’autorité d’historiens
païens. Mais aucun autour, ni Dion Cassius, ni Eusèbe, ni saint
Jérôme, ni le rédacteur des Actes des saints Nérée et Achillée, ne parle de
deux Flavia Domitilla, et les textes qui induisent à croire à l’existence de
la seconde ne semblent pas convaincants. Dans la source dont Eusèbe s’est
servi, plusieurs mots peuvent avoir été passés par erreur ; il faudrait
peut-être restituer ainsi la phrase primitive : Φλαουίαν
Δομετίλλαν,
Φλαουίου
Κλήμεντος
[γυαϊxα, Δομετιανοΰ]
έξ αδελφής
γεγονυϊαν. Cette erreur
serait l’origine du dédoublement de Flavia Domitilla. Rien n’autorise, du
reste, à donner à Bruttius[59] le cognomen de
Præsens, et rien ne prouve que Præsens, ami de Pline, s’appelât Bruttius. —
On sait le peu de valeur historique des Actes des saints Nérée et Achillée ;
d’ailleurs l’auteur se contredit, car il qualifie Nous pensons donc qu’il n’est pas nécessaire d’admettre l’existence d’une seconde Flavia Domitilla, nièce de Flavius Clonions. Après la mort de T. Flavius Sabinus et de Julie, fille de Titus, T. Flavius Clemens, frère de ce même Sabinus, et sa femme Domitilla, furent les plus proches parents de Domitien : nous avons vu que l’empereur destina sa succession à leurs deux fils. — Or Dion nous apprend que Clemens et sa femme furent, comme Glabrion, accusés d’athéisme et de recours juives (LXVII, 4), et Eusèbe, qui cite un autour païen, Bruttius, indique formellement que Flavia Domitilla était chrétienne[63]. Son témoignage semble confirmé par les belles découvertes de M. de Rossi, qui ont mis hors de doute le christianisme de plusieurs Flaviens. Dans le cimetière de sainte Domitille a été trouvée une inscription du second siècle portant les noms de Flavius Sabinus et de sa sœur Titiana : Φλ(αουίος) Σαβεϊνος xαί Τιτιανή άδελφοϊ[64], personnages qui descendaient probablement en ligne directe du frère aîné de Vespasien. A côté de cette inscription, il faut citer celles de Flavilla[65], de Flavia Speranda, peut-être qualifiée sur une inscription de Cl(arissima) f(emina)[66], de Φλ(αουίος) Πτολεμαϊος[67], recueillies au même endroit[68]. Enfin, il ne serait pas impossible que la célèbre vierge chrétienne Aurelia Petronilla[69], ensevelie aussi dans ce cimetière, ait été alliée à la famille Flavienne[70] : le grand-père de Vespasien s’appelait T. Flavius Petro[71]. — D’autre part, Flavia Domitilia posséda certainement un domaine sur la voie Ardéatine, à un mille et demi de Rome, au lieu appelé actuellement Tor Marancia. L’inscription suivant[72], qu’on y a trouvée en 1822, le prouve d’une manière certaine : Ser. Cornelio Juliano, frat(ri) piissimo, et Calvis[i]æ ejus, P. Calvisitis Philotas, et sibi, ex indulgentia Flaviæ Domitill(æ) ; in fronte p(edes) XXXV, in agro p(edes) XXXX[73]. C’est sous ce domaine qu’on voit encore le cimetière auquel M. de Rossi a rendu son véritable nom[74]. Domitille, étant propriétaire du lieu, pouvait seule accorder l’autorisation d’y faire des inhumations, et si l’on prouvait que des chrétiens y furent ensevelis pendant sa vie, ce serait une marque évidente de la protection qu’elle aurait accordée à leur foi. Mais à cet égard on ne peut rien affirmer de certain. Le nom de cœmeterium Domitillæ, donné par la tradition chrétienne[75] à la nécropole dont nous partons, semblerait indiquer que son origine remonte à la petite fille de Vespasien. En outre, plusieurs parties de ce cimetière sont fort anciennes, par exemple : a) un ambulacre découvert en 1860 par M. Michel de Rossi, et déblayé en 1865[76] ; b) un hypogée découvert en 1852[77] ; c) la crypte où furent enterrés sainte Pétronille, saints Nérée et Achillée[78]. Dans ce lieu, transformé à la fin du quatrième siècle en basilique[79] ; et tout auprès, on a trouvé des traces d’une haute antiquité chrétienne[80] ; de plus, rien n’empêche d’admettre, comme l’indique la tradition[81], que ces trois personnages aient vécu à la fin du premier siècle[82] ; d) l’hypogée d’Ampliatus, découvert en 1880[83]. Flavius Clemens se montra-t-il, comme sa femme, sympathique aux chrétiens[84] ? On est fort porté à le croire ; cependant Suétone, Philostrate, Eusèbe, qui parlent de lui, n’en disent rien ; c’est seulement dans Georges le Syncelle, auteur byzantin de la fin du huitième siècle qui copie la chronologie d’Eusèbe en y faisant quelques additions, qu’on trouve la mention du christianisme de ce personnage[85]. L’autre part, Clemens était, selon Suétone (Domitien, 15), un homme fort méprisé à cause de son inertie contemptissimæ inertiæ. Un reproche semblable fut souvent adressé aux chrétiens, qui s’intéressaient peu aux affaires publiques[86] ; mais c’est là un indice bien léger[87]. — On a pensé d’autre part, d’après plusieurs textes du Talmud[88], que Flavius Clemens s’était converti au judaïsme, mais le rapprochement est très forcé et ne semble pas pouvoir être accepté[89]. On sait qu’avant le triomphe de l’Église, bien des chrétiens cherchèrent des compromis entre leur foi et les mœurs, les institutions de la société païenne au milieu de laquelle ils vivaient[90]. Parmi les adeptes de la nouvelle religion, surtout parmi ceux qui appartenaient à la haute société, il en était qui ne renonçaient pas complètement aux pratiques du paganisme. Acilius Glabrion et Clemens suivirent la carrière des honneurs, ils furent consuls ; ils ne purent pas par conséquent se dispenser de présider d’importantes cérémonies du culte national. Proches parents de l’empereur, qui était grand-pontife, Clemens et Domitille durent souvent assister auprès de lui à des sacrifices solennels, à des fêtes dans lesquelles la religion païenne tenait une grande place. S’ils avaient renié hautement leur ancienne foi et fait profession publique de christianisme, Suétone n’aurait pas dit que Clemens fut mis à mort sur le plus léger des soupçons (Domitien, 15) ; et Quintilien, le précepteur de leurs deux fils, ne se serait peut-être pas permis de parler avec tant de mépris des Juifs[91], à une époque où, pour les païens, le christianisme n’était qu’une secte juive. Vers la fin du règne de Domitien, éclata une violente persécution religieuse[92]. Domitien, dit Dion Cassius (LXVII, 4), fit mourir Flavius Clemens, qui était alors consul, bien que ce personnage fût son cousin et qu’il eût pour femme Flavia Domitilla, sa parente. L’accusation d’athéisme fut portée contre eux deux. De ce chef, furent condamnés beaucoup d’autres citoyens qui avaient adopté les coutumes juives : les uns furent mis à mort, les autres virent confisquer leurs biens. L’empereur fit aussi périr Glabrion, qui avait été consul avec Trajan : il l’accusait du môme crime que les autres. — Quelques textes permettent de compléter ces indications. Domitien, dit Suétone[93], tua, sur le plus léger des soupçons, son cousin Flavius Clemens, homme dont on méprisait fort l’inertie. Clemens venait à peine de sortir du consulat. Consul ordinaire en 95[94], vraisemblablement du 1er janvier au 30 avril, il périt donc dans le cours de cette année[95]. Domitille fut reléguée, non pas à Pandataria, comme Dion le dit, mais à Pontia, comme nous l’apprennent Eusèbe (d’après Bruttius), saint Jérôme et l’auteur des Actes des saints Nérée et Achillée[96]. Fut-elle exceptée de la mesure qui, au début du règne de Nerva, rappela les exilés et resta-t-elle plusieurs années, jusqu’à sa mort, dans cette île[97] ? Nous n’en savons rien ; il faut seulement observer que saint Jérôme parle de son long martyre à Pontia[98]. — Quant à Acilius Glabrion, il fut d’abord exilé, puis mis à mort[99]. Dion Cassius dit, qu’outre le crime d’athéisme, on lui reprocha d’être descendu dans l’arène pour y combattre des bêtes féroces, à l’époque où il était consul, en 91[100]. C’était cependant Domitien qui, voulant peut-être déjà se débarrasser de lui, l’avait contraint, un jour qu’il l’avait invité à Albano pour la fête des Juvenatia, à tuer nu lion énorme, épreuve dont Glabrion était sorti sans blessure. D’autre part, il fut, selon Suétone (l. c.), mis à mort pendant son exil, comme coupable de conspiration, quasi molitor novarum rerum. Faut-il confondre cette accusation avec celle d’athéisme qui, au témoignage de Dion, fut portée contre lui ? L’homme auquel on faisait un crime de mépriser la religion nationale, pouvait sans doute être considéré comme un molitor novarum rerum ; mais nous serions plus disposé à croire qu’il s’agit de deux accusations différentes. Il est possible que Glabrion ait été d’abord exilé pour ses croyances et sa conduite lors des fêtes d’Albano, et ensuite mis à mort comme conspirateur. On lit dans Eusèbe[101] : Domitien, ayant fait preuve de sa cruauté à l’égard de beaucoup de gens et mis à mort par des arrêts injustes un grand nombre de nobles romains et d’hommes illustres... finit par se faire le successeur de Néron dans sa haine et sa guerre contre Dieu. A son tour, il entreprit de nous persécuter... A cette époque, la doctrine chrétienne avait un tel éclat que des écrivains, fort étrangers à notre foi [il s’agit de Bruttius, comme le montre la chronologie], n’hésitèrent pas à parler, dans leurs histoires, de la persécution et des martyres qui eurent lieu alors. Ils marquent même avec exactitude la date de la persécution ; car ils rapportent que, dans la quinzième année du règne de Domitien, beaucoup de chrétiens furent condamnés, entre autres Flavia Domitilla, etc. Malalas, citant aussi l’historien Bruttius, écrit ces mots[102] : Domitien condamna beaucoup de chrétiens, si bien qu’un grand nombre de fidèles s’enfuirent dans le Pont. Dans la lettre de Pline le Jeune à Trajan au sujet des chrétiens, le gouverneur de Bithynie écrit : D’autres, dénoncés devant moi, ont reconnu qu’ils étaient chrétiens, puis l’ont nié, disant qu’ils l’avaient été, mais ne l’étaient plus, les uns depuis plusieurs années, quelques-uns même depuis plus de vingt ans (Lettres, 97, 6). La lettre datant de l’année 112[103], ces dernières apostasies semblent avoir eu pour cause la persécution de Domitien[104]. Méliton de Sardes, dans son Apologie, dit que, seuls parmi les empereurs, Néron et Domitien voulurent inquiéter la foi chrétienne[105]. — Domitien, écrit Tertullien, ce demi-Néron par la cruauté, essaya contre nous de la violence, mais comme il avait encore quelque chose d’humain, il renonça à son entreprise et rappela même ceux qu’il avait exilés[106]. L’auteur du libelle De mortibus persecutorum (attribué à Lactance) parle aussi de l’hostilité de cet empereur à l’égard du christianisme (c. III) : Quoiqu’il exerçât une injuste domination, sa tyrannie pesa fort longtemps sur ses sujets, et il régna tranquille jusqu’au jour où il leva ses mains impies contre le Seigneur. Mais après qu’il eut été poussé par les démons à persécuter les justes, il fut livré aux mains de ses ennemis et puni de ses crimes. Paul Orose[107] et Sulpice Sévère[108] mentionnent aussi cette persécution contre les chrétiens. Dans les Actes de saint Ignace, il est question des tempêtes excitées dans l’église d’Antioche par les nombreuses persécutions de Domitien[109]. On retrouve la trace de cette persécution dans un écrit chrétien qui date de la fin du premier siècle. La lettre qu’à cette époque[110] l’église de Rome adressa aux Corinthiens commence par ces mots (I, début) : Par suite des catastrophes, des malheurs soudains et répétés qui nous ont frappés, nous nous sommes occupés tardivement des questions que vous nous avez adressées. C’est là une allusion évidente à la persécution de Domitien. Dans le même écrit, on lit encore (LIX & LX) : Seigneur, sauve ceux d’entre nous qui sont dans la tribulation, réveille ceux qui ont failli, délivre nos prisonnier[111] ! Montre-toi à nous, afin que nous jouissions des bienfaits de la pais, que nous soyons protégés par ta main puissante et délivrés de toute iniquité par ton bras élevé ; sauve-nous de ceux qui nous haïssent injustement. Parmi les victimes de la persécution de Domitien, l’Église compte saint Jean l’Évangéliste. A cette époque, il aurait été plongé, à Rome, dans une cuve d’huile bouillante[112], puis relégué à Patmos[113] ; ce serait alors qu’il aurait vu l’Apocalypse[114]. Sous Nerva, il aurait quitté son lieu d’exil et se serait rendu à Éphèse[115]. — Il ne semble pas qu’il y ait lieu de rejeter d’une manière absolue toutes les données de cette tradition. Le témoignage de saint Irénée qui, par saint Polycarpe avait pu avoir des renseignements exacts sur saint Jean, est ici d’une importance particulière. Ce fut, dit-il, à la fin du règne de Domitien que Jean vit l’Apocalypse. On sait que de nombreux savants ont cru trouver dans le texte même de l’Apocalypse la preuve que ce livre fut écrit vers le commencement de 69 après Jésus-Christ. Cette opinion a été fortement ébranlée depuis quelques années, surtout à la suite de la publication de MM. Vischer et Harnack[116], qui voient dans l’Apocalypse une œuvre juive remaniée ensuite dans le sens chrétien[117]. L’Apocalypse, sous la forme où nous la possédons aujourd’hui, pourrait dès lors être fixée à l’époque indiquée par saint Irénée, et il serait légitime d’y chercher dans les passages certainement chrétiens des allusions à la persécution de Domitien[118] : Antipas, mon témoin fidèle,
qui a été tué chez vous, à Pergame, là où habite Satan (II, 13). — J’ai vu... les âmes de ceux qui ont été décapités pour le
témoignage de Jésus et pour la parole de Dieu, ceux qui n’ont pas adoré la
bête, ni son image (XX, 4). — ...les âmes de ceux qui
ont été tués pour la parole de Dieu et pour le témoignage qu’ils ont rendu
(VI, 9). — Nos frères l’ont vaincu [le Dragon] par le sang de l’Agneau et par la parole de leur propre
témoignage et ont méprisé la vie jusqu’à la mort (XII, 11). — J’ai vu D’autres allusions pourraient être cherchées à la rigueur dans le Pasteur d’Hermas[119] : legs visions d’Hermas y sont placées à l’époque où vécut saint Clément[120], c’est-à-dire vers la fin du premier siècle[121]. Ces témoignages sont pour la plupart vagues, quelques-uns même sont suspects : ils nous permettent cependant d’apprécier la nature de la persécution religieuse ordonnée par Domitien. Le nombre des victimes fut grand : Dion Cassius et Bruttius le disent expressément, et le teste de Tertullien, qui semble indiquer que la persécution fut courte, ne prouve pas qu’elle ne fut point cruelle. — Des hommes de toute condition furent frappés : deux parents de l’empereur, le consulaire Glabrion, des riches (Dion parle de confiscations), des gens du peuple. — La persécution ne sévit pas seulement à Rome : elle s’étendit aussi en Asie, notamment dans la province d’Asie proprement dite, et en Bithynie[122]. Elle eut lien peu de temps avant la mort de Domitien : Flavius Clemens fut tué, sa femme exilée en 95 ; le martyre de Glabrion et des autres personnages auxquels Dion Cassius fait allusion doit probablement se placer à la même époque[123]. C’est aussi en 95 que Bruttius, copié par Eusèbe, place la persécution contre les chrétiens[124]. Lactance et Paul Orose disent qu’elle ne commença qu’à la fin du règne. C’est en 93 ou 94 qui est placé l’exil de saint Jean à Patmos. Le texte de Pline le Jeune, relatif aux apostasies qui eurent lieu vingt ans avant son gouvernement, semble indiquer que, dès l’année 93, des chrétiens furent inquiétés en Bithynie, mais il n’est peut-être pas nécessaire de considérer ce chiffre vingt comme rigoureusement exact. Il semble impossible d’indiquer avec précision les moyens dont le prince se servit pour atteindre ses victimes. Suétone et Dion Cassius disent simplement qu’il mit à mort Clemens[125], expression vague à laquelle il ne faut pas attacher trop d’importance. Peut-être Domitien frappa-t-il un certain nombre de prosélytes par simple mesure de police, traitement sommaire qui fut souvent appliqué aux chrétiens[126] ; mais il est vraisemblable qu’il y eut aussi des poursuites régulières[127] intentées, soit devant la juridiction criminelle du prince, soit devant celle du Sénat[128]. D’après les textes cités plus haut, ce furent des chrétiens que la persécution atteignit : seul, Dion Cassius se sert d’une expression plus générale, a ceux qui avaient adopté les mœurs juives ; n mais des trois personnes qu’il nomme à ce sujet, Acilius Glabrion, Flavia Domitilla et Flavius Clemens, les deux premières ont été chrétiennes et Clemens a pu l’être aussi. Cependant le vague même de cette expression[129] et le fait que Nerva interdit les accusations de vie juive[130] peuvent porter à croire que ce ne furent pas les chrétiens seuls que l’on frappa. Il est possible que la persécution se soit étendue d’une manière générale à tous les prosélytes du judaïsme, chrétiens ou non. Parmi ces prosélytes, les plus fervents, les plus nombreux, étaient les chrétiens : eux surtout furent persécutés. Peut-être les perquisitions faites pour soumettre à l’impôt du didrachme tous les circoncis ont-elles déterminé la persécution. Le pouvoir impérial put se rendre compte, mieux qu’auparavant, du nombre des anciens païens qui pratiquaient la religion juive, en en observant strictement toutes les prescriptions, en particulier la circoncision, du nombre infiniment plus grand de ceux qui, sans s’astreindre à toutes ces prescriptions, menaient la vie juive, qu’ils fussent prosélytes de la foi de Moïse ou de celle de Jésus. Domitien qui, nous l’avons vu, ne semble pas avoir songé à détruire la religion juive, voulut du moins empêcher les progrès d’une propagande qu’il jugeait dangereuse. S’en alarma-t-il parce qu’il considérait le judaïsme et le christianisme comme des religions immorales[131] ? On sait qu’il prenait au sérieux son titre de censeur des mœurs. Regardait-il les chrétiens, en particulier, comme des magiciens malfaisants, reproche qui leur fut fait dés le premier siècle[132] ? Il ne faut pas oublier qu’il était très superstitieux et qu’à cette époque on redoutait fort la magie[133]. Fut-il entraîné à des mesures de rigueur par la haine et le mépris que la société païenne témoignait aux Juifs et aux chrétiens[134], par conséquent à leurs prosélytes ? Mais ce sont là des hypothèses qu’aucun texte ne confirme. Ce que nous savons seulement, c’est que beaucoup de gens qui avaient adopté les mœurs juives furent frappés pour athéisme[135]. Or, rien ne nous empêche de croire que ce fut la cause et non le prétexte de la persécution. On reprochait souvent alors aux Juifs et aux chrétiens d’être athées[136], non parce qu’on était dans une ignorance complète de leur religion[137], mais parce qu’on les voyait refuser obstinément loura hommages aux dieux de l’État, dont ils niaient l’existence ou qu’ils considéraient comme des démons. Un certain nombre de prosélytes, nous l’avons vu, ne rompaient pas tout à fait avec les pratiques du paganisme, mais, évidemment, leurs nouvelles croyances ne pouvaient se concilier avec une foi sincère à la religion nationale. Il est naturel que Domitien, qui prétendait restaurer cette religion, les ait persécutés. Hors de Rome, il y avait un dieu que l’on adorait partout : c’était l’empereur régnant. Il devait être adoré surtout sous Domitien qui, à Rome même, voulait qu’on crût à sa divinité. Or, ceux qui s’étaient convertis au judaïsme ou au christianisme ne reconnaissaient pas plus ce dieu que les autres. C’était, aux yeux de Domitien, le plus grand des crimes[138]. Le gouvernement impérial avait pu souffrir que le petit groupe des Juifs, naguère encore isolé dans ses croyances, refusât de reconnaître les dieux de l’État romain et la divinité du prince ; il ne pouvait permettre que ces sentiments de révolte se répandissent partout. Les prosélytes du judaïsme et du christianisme furent donc recherchés et punis rigoureusement comme athées[139]. S’il voulut empêcher cette impiété de s’étendre, Domitien chercha peut-être en même temps à subvenir à ses besoins financiers par des confiscations, et à se débarrasser de personnages illustres qui excitaient ses soupçons : on ne doit pas s’en étonner de la part d’un prince qui se montra si cupide et si hostile à l’aristocratie dans les dernières années de son règne. A cette persécution, Eusèbe, citant Hégésippe, rattache le jugement des descendants de David par Domitien, jugement qu’il raconte en détail[140]. Après avoir dit que Domitien donna l’ordre de faire périr tous les descendants de David, il ajoute : Alors survivaient de la parenté du Seigneur les descendants de Jude qui, selon la chair, était frère de Jésus[141]. Ils furent dénoncés comme étant de la race de David. Un evocatus les amena devant Domitien, car ce prince craignait comme Hérode la venue du Christ. Il leur demanda s’ils descendaient de David, ce dont ils convinrent. Il s’informa ensuite de leur fortune : l’un et l’autre lui répondirent qu’à eux deux ils n’avaient qu’un bien de neuf mille deniers ; c’était la valeur d’une terre de trente-neuf plèthres, dont les revenus les nourrissaient, à condition qu’ils la cultivassent eux-mêmes. Ils montrèrent alors leurs mains calleuses, lotir peau durcie par le travail auquel ils avaient coutume de se livrer. Interrogés sur le Christ et sur sa royauté, sur le caractère de cette royauté, quand et où elle apparaîtrait, ils répondirent qu’elle n’était pas terrestre, mais céleste et divine ; qu’elle existerait à la fin des siècles, quand le Christ se montrerait dans sa gloire, juge-rait les vivants et les morts, et traiterait chacun selon ses mérites. Là-dessus, Domitien ne les condamna pas, mais, les méprisant comme de petites gens, les laissa partir libres. Ceux-ci, respectés comme des martyrs, dirigèrent les églises, la paix ayant été rétablie, et vécurent jusqu’à l’époque de Trajan. Voilà ce que dit Hégésippe[142]. Ce récit a l’air d’une légende. Eusèbe lui-même ne paraît
pas bien sûr que les faits qu’il raconte, d’après Hégésippe, se soient
réellement passés : il les présente en ces termes : Une vieille tradition rapporte, etc. —
Cependant, ils ne sont pas tout à fait invraisemblables. Les parents de Jésus
étaient réellement considérés par les chrétiens comme appartenant à la race
de David : les prophètes ayant autrefois annoncé que le Messie descendrait de
ce roi, et cette prédiction souvent répétée jouissant alors d’un grand crédit[143], on cherchait à
rattacher Jésus à David par des généalogies, dont deux nous sont conservées
dans les évangiles de saint Luc et de saint Matthieu. Il est possible que
l’attention de Domitien ait été attirée sur ces personnages. Dans un pays
dont la plupart des habitants attendaient leur salut d’un rejeton de David,
se prétendre issu de race royale, c’était, semblait-il, menacer la paix
publique[144].
Les parents de Jésus étaient d’ailleurs fort respectés d’une partie
importante de la population de Mais, même si l’on admet que les parents de Jésus furent véritablement amenés devant Domitien et acquittés par lui, le récit d’Hégésippe prouverait : en premier lieu, qu’ils furent poursuivis, non pour leurs croyances religieuses, mais pour les ambitions politiques qu’on leur attribuait ; en second lieu, que dans cette persécution Domitien ne visait pas surtout les chrétiens de race juive, puisque les plus importants d’entre eux furent épargnés par lui, bien qu’ils eussent hautement confessé leur foi : c’étaient les prosélytes d’origine païenne qu’il prétendait frapper et effrayer |