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Nous avons vu que tout en portant de graves atteintes au système politique inauguré par Auguste, Domitien n’osa pas fonder et organiser définitivement la monarchie ; il voulut ménager l’aristocratie, qui possédait alors une grande force morale. Il ne s’en attira pas moins, par ses tendances autoritaires, l’hostilité des sénateurs, mal disposés pour lui dès le début de son règne. Les honneurs extraordinaires, les noms de maître et dieu qu’il se faisait donner durent surtout leur déplaire. Ils se seraient peut-être résignés à voir Domitien devenir monarque en fait, mais qu’il en reçut le nom c’était une humiliation trop grande pour le Sénat, représentant de la souveraineté du peuple. Domitien n’avait même pas l’excuse de la gloire militaire : il n’était pas homme de guerre, et ses généraux, nous l’avons montré, essuyèrent plus de défaites qu’ils ne remportèrent de victoires. — Ceux que l’empereur introduisit dans le Sénat durent prendre, en y entrant, les sentiments de cette corporation, forte du respect qu’elle inspirait dans tout l’empire. Ce n’était pas seulement la politique, mais aussi la personne du prince que l’aristocratie ne pouvait supporter. Domitien ne savait pas, comme Titus, inspirer la sympathie. — Son visage, qui dans sa jeunesse était régulier et avenant, avait pris, avec l’âge, une expression malveillante. Ses sourcils froncés, son front plissé, ses lèvres dédaigneuses, sa voix rude, la rougeur même dont sa figure était couverte[1] gênaient ceux qui s’approchaient de lui. Son abord, dit Pline le Jeune (Panég., 48), son aspect étaient terribles : l’orgueil sur le front, la colère dans les yeux, une pâleur de femme sur le corps, l’impudence dissimulée par une vive rougeur sur le visage. Parmi les rares portraits de Domitien qui nous sont parvenue, un surtout nous le montre avec cette physionomie farouche et méprisante dont nous parlent ses contemporains : c’est une tête adaptée à une statue du Bracchio Nuovo au Vatican[2]. On l’accusait de lâcheté et de mollesse[3] : marchant difficilement par suite d’infirmités[4], il se faisait porter en litière, même à la guerre[5] ; il n’aimait d’ailleurs pas les armes[6]. Beaucoup de Romains devaient déplorer cette indifférence de leur empereur pour les exercices militaires. On s’indignait surtout des débauches qui souillaient le palais impérial. Domitien avait, nous l’avons dit, enlevé Domitia à L. Ælius Lamia Plautius Ælianus ; mais elle ne fut pas plus fidèle à son second mari qu’ail premier, et devint l’amante du fameux pantomime Paris. L’empereur ayant appris cette liaison, fit tuer en pleine rue le danseur et songea à mettre sa femme à mort ; mais, sur le conseil de Flavius Ursus, un de ses parents peut-être, il se contenta de la répudier. Cependant il l’aimait encore, car il feignit de céder aux prières du peuple et se réconcilia avec elle[7]. — De son côté, Domitien avait pour maîtresse Julie, fille de Titus, femme de T. Flavius Sabinus, et il ne s’en cachait pas[8]. Mais de peur d’un trop grand scandale, il ne voulut pas avoir d’enfants de sa nièce : il la fit plusieurs fois avorter[9], ce qui causa sa mort[10], survenue avant l’année 90[11]. Elle reçut les honneurs de la consécration[12], et Martial implora sa protection divine en faveur d’un enfant de Domitien qui allait naître[13]. — Domitien eut bien d’autres maîtresses, prises parfois parmi les filles publiques de la plus basse condition. Il qualifiait cyniquement ses rapports avec les femmes de xλινοπάλη[14]. Comme son frère, Nerva, Trajan, Hadrien, etc., il se livrait au vice grec[15]. Parmi ses nombreux favoris[16], on connaît un eunuque du nom de Flavius Earinus, son affranchi[17]. Un jour, il prit fantaisie à ce personnage de faire porter dans sa ville natale sa chevelure pour qu’elle fût consacrée à Asclépios, et afin que tout le monde le sût, il commanda des vers à Stace, à Martial[18], sans doute à d’autres. Ces poètes lui adressèrent les plus basses flatteries et célébrèrent l’amour de l’empereur pour lui : il semblait indifférent à Domitien de laisser étaler ses débauches aux yeux de tous[19]. — Une telle conduite était peu séante à l’homme qui se donnait des airs de censeur rigide et de restaurateur des mœurs antiques, qui punissait sévèrement l’adultère et interdisait la castration[20]. On lui reprochait son caractère froid et misanthropique. L’idée qu’il se faisait du pouvoir impérial l’amenait à éviter une trop grande familiarité avec ses sujets, mais c’était autant par Orgueil que par politique qu’il se montrait glacial, dédaigneux dans ses réceptions[21] et dans les dîners qu’il offrait[22]. Il ne savait rien accorder de bonne grâce[23]. Absolu et irascible, il ne souffrait pas la contradiction et n’admettait pas qu’on protestât contre ses actes on même contre ses goûts. Il faillit mettre à mort Flavius Ursus, parce que ce personnage avait désapprouvé sa conduite en diverses circonstances[24]. Un élève du pantomime Paris rappelait son maître par sa beauté et son talent : il le fit tuer, quoique cet enfant souffrît alors d’une grave maladie[25]. Il condamna aussi à mort tous ceux qui avaient apporté des fleurs et des parfums au lieu où Paris avait péri[26]. Dans l’amphithéâtre, un père de famille se permit un jour de dire qu’un Thrace valait un Mirmillon, mais non pas celui qui donnait les jeux, il le fit arracher du milieu des spectateurs et déchirer par les chiens dans l’arène, avec cet écriteau : Porteur de petit bouclier, puni pour avoir blasphémé[27]. Il allait jusqu’à s’offenser des plaisanteries faites contre les gens chauves, il y voyait des allusions blessantes à sa calvitie[28]. Quoiqu’il se fût montré d’abord doux et généreux, il avait un caractère cruel dont la perversité se révéla et se développa peu à peu[29]. Méprisant les hommes, il se souciait peu de leur vie. Un jour qu’il donnait un splendide combat naval sur la rive droite du Tibre, un orage accompagné d’une pluie torrentielle éclata. L’empereur cependant ne quitta point sa place et ne permit pas aux spectateurs de sortir, ni de changer de vêtements, bien que lui-même en prît d’autres. Un grand nombre d’entre eux tombèrent malades et moururent[30]. Il se divertissait des souffrances de ceux qu’il n’aimait pas. Dion Cassius raconte[31], sur un ton beaucoup trop tragique, il est vrai, une plaisanterie sinistre qu’il lit à plusieurs sénateurs et chevaliers. Pendant toute une nuit, ces malheureux ; invités à dîner par lui, crurent qu’ils assistaient aux apprêts de leur supplice. Cette mauvaise grâce, cet orgueil, ces emportements d’un esprit autoritaire, ces traits de méchanceté blessaient et irritaient profondément l’aristocratie. Pline le Jeune pensait à Domitien quand il disait de Trajan (Panég., 3) : Il n’y a pas à craindre que quand je parlerai d’affabilité, il croie que je lui reproche l’orgueil ; quand je parlerai d’économie, le luge ; de clémence, la cruauté ; de libéralité, l’avarice ; de bienveillance, la jalousie ; de bonnes mœurs, la débauche ; d’ardeur au travail, la paresse ; de courage, la lâcheté. L’aristocratie n’oubliait pas que le prince qui traitait ses sujets de cette manière était le fils d’une femme qui pendant longtemps n’avait même pas été citoyenne romaine[32], l’arrière petit-fils d’un humble bourgeois de Réate[33]. Elle pensait que Domitien avait, moins que tout autre empereur, le droit de montrer tant de morgue, lui qu’on s’était accoutumé à dédaigner dans sa jeunesse, et que beaucoup regardaient comme indigne du rang suprême qu’il occupait. Elle comparait sa conduite avec celle de Vespasien et de Titus[34], qui avaient été simples dans leur vie, bienveillants pour tous, facilement accessibles, et avaient traité les principaux citoyens de Rome presque comme leurs égaux[35]. On lui reprochait l’animosité avec laquelle il attaquait la mémoire de son frère. Il n’était pas jusqu’à ses justes sévérités qui ne déplussent à beaucoup de nobles ; car les magistrats et les gouverneurs concussionnaires, les Vestales coupables qu’il punissait, appartenaient au premier ordre de l’État. Telles furent les causes de l’hostilité que l’aristocratie témoigna à cet empereur. A Rome, le Sénat ne lui fit, il est vrai, aucune opposition. Toute résistance aurait été brisée par la garde prétorienne, dévouée à l’empereur. Le peuple se serait sans doute abstenu de prendre parti. Incapable de protester contre la politique de Domitien, cette assemblée la servit ; elle lui décerna les titres, les magistratures qui modifièrent le caractère du principat ; plus tard, elle condamna docilement les victimes qui lui furent désignées. Quant aux sénateurs en particulier, ils flattèrent le prince par prudence et par intérêt[36]. Les plus mécontents eux-mêmes n’osèrent pas en général élever la voix ; ils savaient que leurs collègues ne les soutiendraient pas ; ils se souvenaient du sort d’Helvidius Priscus qui, sans aucun profit pour sa cause, avait payé de sa vie des paroles offensantes prononcées contre Vespasien, empereur si modéré pourtant[37]. Ils acceptaient les charges, les fonctions que Domitien leur confiait ; ils les exerçaient de manière à ne pas éveiller les soupçons d’un prince jaloux de son autorité[38] ; ils subissaient sans protester les disgrâces ; ils se rendaient avec empressement à ses audiences[39]. Après son retour de Bretagne, Agricola fut tenu à l’écart. Lors de son arrivée à Rome, Domitien le reçut d’une manière assez malveillante et ne lui adressa même pas la parole ; il ne lui donna point la légation de Syrie qu’il lui avait fait espérer[40] ; il l’obligea, quelque temps après, à renoncer au tirage au sort des proconsulats d’Asie et d’Afrique, et, contre l’usage suivi en pareil cas, il ne lui offrit pas l’indemnité à laquelle les proconsuls avaient droit[41]. Des dangers très graves menacèrent alors l’empire sur le Danube ; cependant Domitien n’eut point recours à l’expérience de cet excellent général. Agricola se résigna ; il évita de faire parler de lui et de trop se montrer en public[42] ; lors du tirage au sort des provinces sénatoriales, il déclara lui-même à l’empereur, en des termes fort humbles, qu’il ne voulait pas être proconsul[43]. Cette conduite lui permit de mourir de mort naturelle, en 93[44]. Tacite[45] oppose la prudence et la modération de son beau-père à cette insolence et à cette vaine ostentation de liberté qui provoquent la renommée et bravent la mort. Que les admirateurs de l’esprit de révolte apprennent que, même sous de mauvais princes, il peut y avoir de grands hommes, et que l’obéissance et la modération, si le talent et la fermeté les accompagnent, mènent à la même gloire que ces morts éclatantes cherchées dans les précipices, sans utilité pour la république. — Les téméraires dont parle ici Tacite furent rares sous Domitien ; encore attaquèrent-ils non le prince, mais ses favoris[46]. La plus grande marque de courage que l’on donnât alors était de s’abstenir de paraître aux séances du Sénat, pour ne pas ratifier des décisions qu’on désapprouvait, et de renoncer à la carrière des honneurs, pour ne pas être obligé de servir un gouvernement détesté. Bien peu l’osèrent. Nous avons donné, dit Tacite (Agricola, 2), un grand exemple de patience, et si nos aïeux connurent quelquefois l’extrême liberté, nous avons connu l’extrême servitude. L’opposition, sous Domitien, eut deux formes. Parmi ses ennemis, les uns piut6t mécontents que factieux, plutôt discoureurs qu’hommes d’action, se bornèrent à des protestations discrètes faites devant des amis, ou, lorsqu’ils les rendaient publiques, anonymes et fort déguisées[47]. — Dans les entretiens privés, on faisait l’éloge de Titus[48], on maudissait le tyran, on le tournait en ridicule, on appelait de ses vœux le bienheureux jour où il disparaîtrait[49]. Les femmes mêmes, qui prenaient part à ces réunions, mêlaient leurs plaintes et leurs souhaits à ceux des hommes politiques[50]. — Selon une coutume fort répandue sous l’empire[51], on faisait des pamphlets et des épigrammes qui circulaient dans Rome. Le prince ordonnait-il d’extirper les plants de vigne ? on répétait deux vers grecs bien connus et l’on faisait dire par l’arbuste au bouc, c’est-à-dire à l’empereur : Tu auras beau me manger jusqu’à la racine, bouc, cependant, je porterai des fruits, et mon vin servira à faire des libations sur ton corps quand on te sacrifiera[52]. Le bruit ayant couru qu’une corneille, entendue sur le Capitole, avait dit : έσται πάντα xαλώς (Tout sera pour le mieux), on répandit ces vers : Nuper
Tarpeio quæ sedit culmine cornix, est bene non potuit dicere ; dixit : Erit[53]. Dans des ouvrages d’histoire, dans des exercices d’éloquence, on faisait des allusions offensantes pour le pouvoir. Sous prétexte de raconter la vie des grands hommes, victimes du régime impérial, on critiquait le temps présent[54]. Entre autres lieux communs déclamatoires, les rhéteurs avaient conservé l’habitude d’exalter la liberté et de maudire les tyrans[55] ; ceux qui étaient hostiles au gouvernement précisaient leurs anathèmes[56]. Mais c’étaient surtout les pièces de théâtre, lues dans les salles de récitations, qui donnaient matière à des attaques indirectes. On mettait en scène des personnages célèbres et on leur faisait débiter des discours remplis de maximes et d’allusions que les auditeurs, amis et invités du poète, accueillaient par des applaudissements et des murmures[57]. On choisissait dans la mythologie ou l’histoire ancienne des sujets de pièces qui rappelaient des événements contemporains : ainsi Helvidius Priscus le Jeune écrivit un mime sur le divorce de Pâris et d’Œnone ; le public comprenait qu’en réalité il s’agissait de Domitien et de Domitia[58]. Cette opposition mondaine et littéraire ne menaçait pas beaucoup la sécurité du prince ; elle était surtout tracassière et irrespectueuse. Ceux qui la faisaient voulaient taquiner le pouvoir et soulager leur haine ; ils hésitaient d’ordinaire à passer des paroles et des écrits aux actes. D’autres allaient plus loin dans leur hostilité contre Domitien ; ils songeaient à se débarrasser de lui. Ils ne devaient point ignorer que les Italiens et les provinciaux ne détestaient pas cet empereur et que l’armée l’aimait, mais ils voyaient que, tout en travaillant à détruire la dyarchie, Domitien n’établissait pas la monarchie sur une base solide ; que la gloire militaire, qu’il avait cherchée pour justifier sa politique et s’attacher l’armée, lui échappait, et surtout qu’il n’y avait prés de lui personne qui fût capable de recueillir son héritage et de compter sur les mêmes appuis que lui. Depuis 70, trois Flaviens avaient successivement exercé le pouvoir suprême. Beaucoup de gens s’étaient accoutumés à la domination de cette famille, et si Domitien avait eu un fils, celui-ci aurait sans doute trouvé de nombreux partisans après le meurtre de son père. Riais son fils, nous l’avons vu, mourut fort jeune. Le premier prince du sang était, au début du règne, T. Flavius Sabinus, biais Domitien et lui se haïssaient. L’empereur ne lui pardonnait peut-être pas la faveur dont il avait joui sous Titus ; Sabinus, de son côté, avait été outragé par Domitien dans son honneur conjugal. On pouvait donc espérer qu’une réaction aurait lieu si Sabinus succédait au second fils de Vespasien. Quant à Flavius Clemens, frère cadet de ce personnage et mari d’une nièce de l’empereur, il était sans doute jeune en 81 ; il ne fut consul pour la première fois que quatorze ans après, en 95[59] ; c’était, d’ailleurs, un homme sans talent, dédaigné à cause de son incapacité[60]. Ses deux fils, qui étaient probablement encore en bas âge en 96, furent adoptés par Domitien vers la fin de son règne, mais ils n’eurent pas le prestige dont aurait joui un propre fils de l’empereur. Plus tard, les princes consolidèrent leur pouvoir en s’associant des hommes faits qui n’appartenaient pas à leur famille ; mais Domitien n’y songea pas ; il voulait que l’empire restât, comme un bien héréditaire, dans la famille Flavienne. Il semblait donc qu’un coup de poignard ferait définitivement disparaître ce gouvernement, détesté de l’aristocratie. Des conspirations furent formées ; nous en ignorons l’histoire. Dans la réaction qui suivit la mort de Domitien, on se souvint de ses crimes, mais non pas des attaques qu’on avait dirigées contre lui. Domitien y faisait allusion quand il prétendait que la condition des princes était bien malheureuse, car on ne voulait croire aux complots tramés contre eux que le jour où ils périssaient[61]. — Les empereurs, disait-il encore, qui ne punissent pas beaucoup de coupables ne sont pas vertueux, mais heureux[62]. — Dès l’année 83, il y eut peut-être une première conspiration[63]. Une autre fut découverte en 87[64]. Il n’est pas invraisemblable que T. Flavius Sabinus ait été complice d’une de ces deux entreprises ; des mécontents purent lui offrir l’empire : ç’eût été un moyen de se défaire de la tyrannie présente sans renverser la dynastie Flavienne. Domitien, dont le caractère était peu généreux et qui, depuis longtemps, craignait do périr assassiné, punit ces complots d’une manière terrible. En 83, selon Eusèbe[65], il relégua et fit périr beaucoup de nobles. A la suite du complot de 87, il y eut sans doute de nouvelles condamnations. C’est peut-être à cet événement qu’il faut rapporter ce que dit Dion Cassius[66] : Domitien fit mettre à mort un grand nombre de personnages importants, faisant juger les uns par le Sénat et accusant les autres en leur absence. Il semble qu’il y ait dans ces derniers mots une allusion au meurtre de C. Vettulenus Civica Cerialis que Domitien fit tuer pendant son proconsulat d’Asie[67]. T. Flavius Sabinus fut aussi mis à mort, à une date inconnue[68], parce que, dit Suétone, le jour des comices consulaires, le héraut, au lieu de le proclamer consul en présence du peuple, l’avait qualifié d’Imperator par inadvertance[69]. Domitien dut être fort aise de se débarrasser d’un prétendant possible et du mari de sa maîtresse. Ces supplices n’étouffèrent pas l’opposition. Une grande
révolte éclata[70]
à la fin de l’année 88. Cette date peut, en effet, titre fixée avec
précision. Dans la onzième épigramme du livre IV, Martial prédit la défaite
du rebelle, mais ne la célèbre pas. On peut donc en conclure que la guerre,
qui fut très courte, était commencée, mais non terminée lors de la
publication de ce livre, qui eut lieu, en tout cas, après le .........
alma dies .................. longs,
precor, Pylioque veni numerosior ævo, semper
et hoc vultu vol meliore nite. ce qui semble prouver qu’aucun danger ne menaçait alors l’empereur. Antonius Saturninus n’a même dit se révolter que vers la fin de novembre. Nous savons par Plutarque[73] que Domitien reçut la nouvelle à Rome et en partit précipitamment. Or il s’y trouvait encore, autant qu’il semble, au commencement de décembre. Martial dit que pendant un spectacle de l’amphithéâtre, auquel l’empereur assistait, il tomba de la neige[74] : il s’agit probablement d’une des représentations données par les questeurs au mois de décembre ; Suétone (Domitien, 4) nous apprend que Domitien y assistait toujours. — Bergk[75] a parfaitement montré que des vœux et sacrifices extraordinaires faits par les Arvales en janvier 89 se rapportent à la révolte d’Antonius. Au 12 janvier, nous y lisons[76] : in Capitolio, ex s(enatus) c(onsulto) pro salute et vict[oria et reditu] Imp(eratoris) .. [fratres Arvales vota] nuneupaverunt. — Au 17 : in Capitolio, ob vota adsuscipienda e[x ed]iclo co(n)s(ulum) et ex s(enatus) c(onsulto), pro salute et redit[u e]t victoria Imp(eratoris ... — Au 24 : in Capitotio, sænatus (sic) turæ (sic) et vino sup[plicavit]. — Au 25 : in Capitolio, ob lætitiava publicam, in tem[plo Jovis O(ptimi) M(aximi) fratres Arvales] Jov[i] O(ptimo) M(aximo) bovem marem immollarunt. — Au 29 : in Capitolio, ad vota solvenda et nuneupanda pro salute et re[ditu] Imp(eratoris).. fratres Arvales convener[unt], Jovi, Junoni, Minervæ, Saluti, Fortunæ, Victoriæ Reduci, [Genio po]puli Romani voverunt. — La guerre dont il s’agit dans ces Actes a eu lieu en hiver, elle a nécessité le départ de l’empereur et causé une fort vive émotion à Rome ; elle s’est terminée par une victoire son. daine à la suite de laquelle on ne fit plus de vœux que pour le retour de Domitien. Ces indications concordent bien avec ce que les auteurs nous apprennent sur la révolte. — Enfin, on peut remarquer que l’épigramme 84 du livre IX de Martial fut faite six ans au plus après la révolte[77]. Or ce livre fut certainement édité en 94[78], et les pièces de vers qu’il contient ne sont pas antérieures aux derniers mois de l’année 93[79]. — Ainsi nous devons placer le commencement de la révolte vers la fin de novembre 88. Antonins Saturninus fut vaincu et tué au commencement de janvier[80]. Cette guerre s’appelle, dans les auteurs, bellum civile[81]. Dans les inscriptions, on trouve le terme bellum Germanicum[82], qui désigne à la fois la révolte d`Antonius et la guerre contre les Cattes, ses alliés. En entraînant une partie des légionnaires, les ennemis de
Domitien voulurent le faire renverser par ceux qui avaient été jusque-là les
meilleurs soutiens de la dynastie Flavienne, et s’assurer l’appui d’une force
armée suffisante pour réprimer les troubles qui pouvaient suivre la mort du
tyran. — L. Antonius Saturninus[83], légat de Antonins choisit le moment où des préparatifs se faisaient
pour recommencer la guerre contre les Daces et pour venger Cornelius Fuscus :
une partie des légions que Domitien aurait pu lui opposer en d’autres temps
était alors retenue sur le Danube. Il n’hésita pas à s’allier avec des
Germains, sans aucun doute avec les Cattes[88] : c’était donner
à ces barbares une nouvelle occasion de piller l’empire. Pour s’assurer
l’appui de Domitien montra une grande énergie. Dés qu’il reçut la nouvelle de la révolte, il partit de Rome avec la garde prétorienne[92]. Trajan, alors légat de légion[93], reçut l’ordre
d’amener d’Espagne en toute hâte les deux légions qui y séjournaient[94], Quoique l’exemple des troupes de Mayence n’eût pas été imité par les autres légions de l’empire, tout le monde prévoyait une grande guerre[99]. Mais la révolte fut brusquement terminée par L. Norbanus Appius Maximus[100]. — Les suppositions les plus diverses ont été émises sur la fonction que ce personnage remplissait alors. Bergk[101] l’a regardé comme un procurateur de Rhétie, à cause de ce vers que lui adresse Martial (IX, 84, 5) : Me
tibi Vindelicis Rætus narrabat in oris. Mais c’est une erreur, car plusieurs autres textes
prouvent que Norbanus était de rang sénatorial. — Renier[102] en a fait un
légat d’Aquitaine ; M. Asbach[103], un légat de
Lyonnaise, à cause des briques de Cum
tua sacrilegos contra, Norbane, furores staret
pro domino Cæsare sancta fides, hæc
ego Pieria ludebam tutus in umbra, ille
tuæ cultor notus amicitiæ. Me
tibi Vindelicis Rætus narrabat in oris, nescia
nec nostri nominis Arctos erat... Omne
tibi nostrum quod bis trieteride juncta Ante dabat lector, nunc dabit auctor opus[110]. Ces vers indiquent que, pendant l’espace des sis années
précédentes, Norbanus vainquit Antonius et qu’il alla sur les bords du
Danube, en Rhétie et en Vindélicie. Mais rien ne prouve, comme le fait
remarquer M. Asbach[111] que ces deux
actions aient été contemporaines. On peut admettre, par exemple, que
Norbanus, qui acquit une grande réputation militaire par suite da sa victoire
sur Antonins, reçut ensuite un grand commandement militaire sur le Danube,
soit en 89, lors de la seconde expédition de Domitien sur le Danube (Rome eut alors à combattre
les Marcomans), soit en 92, lors de la guerre suévo-sarmatique. Il est
vrai qu’une inscription[112] nous apprend
qu’un soldat qui appartenait sans doute alors à la légion XV Apollinaris
combattit dans la guerre contre Antonins et les Cattes. Cela laisse supposer
que quelques troupes furent appelées de Pannonie. Mais le moment n’était pas
propice, alors que le Danube était très menacé par les Barbares, pour faire
venir en Germanie le légat de Pannonie avec toutes ses troupes. — MM. Roulez[113] et Pfitzner[114] ont vu en lui
un gouverneur de Du reste, il peut avoir reçu alors de Domitien un grand
commandement qui s’étendait sur les deux Germanies, avec autorité militaire
dans toute Norbanus marcha contre les rebelles, les rencontra sur les bords du Rhin[130] et les vainquit contre toute attente[131]. Les Germains qui devaient soutenir Antonins furent empêchés à l’heure même du combat de passer le Rhin sur la glace, par suite d’un dégel subit[132]. L’usurpateur fut tué dans cette bataille[133]. A cette nouvelle, qui se répandit avec une rapidité surprenante[134], le Sénat et les collèges religieux offrirent de grands sacrifices[135] ; des présages heureux furent inventés après coup ; on raconta que, le jour même de la bataille, un grand aigle avait entouré de ses ailes la statue de l’empereur, en poussant des cris de joie[136]. Il ne restait plus qu’à punir les complices et les alliés d’Antonius. Après qu’on eut reçu la nouvelle de la victoire de Norbanus, on crut peut-être à Rome que l’empereur reviendrait aussitôt. On fit des vieux, non plus pour sa victoire, mais seulement pour son retour[137]. Cependant Domitien continua sa marche vers le Rhin[138]. Il alla sans doute à Mayence, où il fit de terribles exécutions. Ceux qui avaient montré le plus d’empressement à reconnaître le rebelle furent mis à mort avec d’horribles raffinements de cruauté[139]. Selon Dieu Cassius, le nombre des victimes fut si grand que Domitien défendit de les mentionner dans les Actes, et qu’il n’écrivit rien au Sénat sur les exécutions ordonnées, bien qu’il eût envoyé à Rome les têtes des suppliciés, comme celle d’Antonius, et qu’il les eût fait exposer sur le Forum[140]. — La répression était terrible ; mais il ne faut pas oublier que la révolte avait éclaté au moment oui de grands dangers menaçaient l’empire du côté du Danube et qu’elle avait été appuyée par les ennemis de Rome, les Caties. Ces rigueurs n’atteignaient donc que des traîtres. D’un autre côté, Domitien, qui s’appuyait sur l’armée, qui avait fait tant d’efforts pour se la concilier, dut être indigné de cette sédition militaire ; il la punit comme un acte d’ingratitude. Il fut décidé que plusieurs légions ne prendraient plus désormais leurs quartiers d’hiver dans le même camp[141], circonstance qui avait beaucoup favorisé la révolte. D’autre part, Domitien défendit qu’à l’avenir chaque soldat déposât dans les caisses d’épargne légionnaires plus de mille écus[142]. On sait l’usage qu’Antonius avait fait des sommes gardées dans ces caisses. Bergk[143] a supposé que Il n’y a, je crois, aucune raison pour penser que les deux
autres légions de Germanie Supérieure, Quant aux Cattes, ils furent punis de leur participation à la révolte. Nous avons vu qu’à la fin de 89, Domitien triompha d’eux en même temps que des Daces. L’empereur frappa durement les personnages de l’aristocratie qu’il soupçonna d’avoir été les complices d’Antonius. Malgré les veaux et les sacrifices officiels ordonnés par le Sénat avant et après la victoire, Domitien avait, au cours de toute cette révolte, éprouvé la sourde hostilité de ceux mômes qui le servaient. Lucianus Proculus, sénateur âgé qui vivait la plupart du temps à la campagne, était parti avec l’empereur pour ne pas sembler l’abandonner au moment du danger, ce qui aurait pu lui attirer une condamnation à mort. Mais lorsque la nouvelle de la défaite d’Antonius fut arrivée, il s’écria : Tu as vaincu, prince, comme je le désirais ; rends-moi donc à mes champs. Quittant alors l’empereur, il s’en alla dans ses terres, et bien qu’ayant vécu longtemps encore, il ne revint jamais auprès de lui dans la suite. — Quant à Norbanus, il aurait brillé tous les papiers trouvés dans les cassettes d’Antonins, aimant mieux risquer sa vie que de permettre qu’ils servissent à des accusations[148]. Mais cette anecdote, rapportée par Dion Cassius, pourrait bien être une légende. Le môme acte de courage est attribué par lui à Martius Verus, général qui vécut sous Marc-Aurèle (LXXI, 29). Cela n’empêcha pas l’empereur de punir de la mort ou de l’exil un certain nombre de sénateurs, accusés de complicité avec Antonius ; mais nous n’avons aucun détail sur ces condamnations[149]. L’échec d’Antonins et les représailles sanglantes de Domitien exaspérèrent la noblesse. Dès lors, elle ne songea plus qu’à faire disparaître le tyran. Elle renonça à le renverser par une révolte militaire, car les derniers événements avaient prouvé la fidélité de la plus grande partie des troupes pour Domitien[150] ; mais elle forma sans cesse des conspirations. Quant au prince, cette épreuve augmenta sa méfiance et aigrit son caractère. Il montra dès lors une cruauté atroce et raffinée[151]. Connaissant la puissance de ses ennemis, il voulut frapper des coups terribles pour les abattre ; voyant partout des assassins et des traîtres, trompé par des flatteurs qui voulaient se concilier sa faveur ou écarter d’eux ses soupçons en lui désignant de prétendus coupables[152], il fit d’innombrables victimes. Il tua sans regret, sans pitié, se croyant en état de légitime défense. Entre le prince et les sénateurs, il y eut désormais une haine implacable[153]. Cette lutte acharnée dura longtemps, car pendant plusieurs années, toutes les conspirations échouèrent ; d’autre part, les rigueurs de Domitien, loin d’étouffer l’opposition, lui donnèrent plus de force. Chaque condamnation capitale fut suivie de nouveaux complots, dans lesquels entrèrent les parents, les amis, les protégés des victimes, par désir de vengeance ou par crainte d’are punis comme complices. |
[1] Tacite, Agricola, 45. Philostrate, Vie d’Apollonius de Tyane, VII, 28.
[2] Bernoulli, Römische IKonographie, II, 2e partie, p. 55, n° 1 et pl. XIX.
[3] Dion Cassius, LXVII, 6 ; Tacite, Agricola, 40 ; Pline, Panég., 14 ; Tertullien, De pallio, 4. Cf. Suétone, Domitien, 19 : Laboris impatiens.
[4] Suétone (Domitien, 18) dit qu’il avait les doigts des pieds trop courts, et que ses jambes, par suite d’une longue maladie, maigrirent beaucoup. — De plus, Domitien pensait sans doute que sa dignité ne lui permettait pas de se mêler trop à ses sujets.
[5] Suétone, Domitien, 19. Pline, Panég., 24.
[6] Suétone, loc. cit. Il n’avait de goût que pour l’arc qu’il maniait avec une grande habileté. — Cf. Pline, Panég., 82.
[7] Dion Cassius, LXVII, 3. Zonaras, XI, 19, p. 499. Suétone, Domitien, 3 et 13 ; cf. Titus, 10 (allusion aux débauches de Domicia). Scolies de Juvénal, VI, 87.
[8] Suétone, Domitien, 22. Dion Cassius, LXVII, 3. Zonaras, loc. cit. Pline, Lettres, IV, 11, 6 ; Panég., 52 : incesti principis ; cf. 63. Scoliaste de Juvénal, II, 29 : Philostrate (Apollonius, VII, 7) raconte même que Domitien avait épousé Julie après avoir fait tuer Sabinus, et qu’Apollonius vit les Éphésiens fêter par des sacrifices le mariage de l’empereur. Ce récit est naturellement sans valeur. — Malgré ces relations incestueuses, connues de tous, Julie fit frapper des monnaies portant au revers l’image de la pudique Vesta (Cohen, I, p. 467, n° 15 et suiv.).
[9] Juvénal, II, 32.
[10] Suétone, loc. cit. Pline, Lettres, IV, 11, 6.
[11] Julie était
certainement morte le
Hue
et sub nocte silenci
cum superis terrena placent, tua