PREMIÈRE PARTIE — Guerres d’Agricola en BretagneLe commencement du règne de Domitien fut marqué par
d’importantes campagnes en Bretagne[1]. Depuis 77[2], Cn. Julius
Agricola était gouverneur de cette province où il avait déjà séjourné à deux
reprises différentes, d’abord sous Suetonius Paullinus comme tribun militaire
(Agricola, 5),
puis sous Vettius Bolanus et Petillius Cerialis, comme légat de légion (Agricola, 8).
— Par une expédition heureuse contre les Ordoviques, Agricola avait d’abord
achevé la conquête du pays de Galles et occupé l’île d’Anglesey, foyer de la
résistance des Celtes (Agricola,
18). Après la soumission d’autres peuples[3] qui ne sont pas
nommés par Tacite, les Romains possédèrent Agricola chercha aussi, par sa bonne administration, à attacher à la domination romaine les peuples qui faisaient partie de la province : il les traita avec douceur, supprima des abus qui les appauvrissaient ou les humiliaient, appela des hommes intègres à le seconder, allégea les tributs et les fournitures de blé, engagea les Bretons à construire des temples, des maisons, répandit chez eus l’usage de la toge, fit instruire les fils de leurs chefs[5]. Mais son ambition ne se bornait pas là : il avait formé le projet d’annexer à l’empire l’Écosse et même l’Irlande. Il espérait, par cette conquête, illustrer son nom et enlever toute velléité d’indépendance aux Bretons qui n’auraient plus envié la liberté de leurs voisins, ni attendu aucun appui extérieur[6] : de plus, comme on croyait alors l’Irlande située à l’est de l’Espagne, il pouvait penser que l’occupation de ce pays faciliterait les communications maritimes avec l’ouest de l’empire[7]. — Pour accomplir ces desseins, Agricola avait une nombreuse armée sous ses ordres : quatre légions[8], avec environ trente cohortes et dis ailes de cavalerie[9]. A partir de la troisième année de son commandement, il
entreprit vers le nord des expéditions qui, s’il faut en croire Tacite,
furent toutes heureuses, malgré les difficultés de la marche, du
ravitaillement, des combats dans un pays inconnu, couvert de forêts, de
marécages et de montagnes. — En 79, il pénétra dans des territoires inconnus
auparavant et s’avança jusqu’à l’estuaire du Tartans (Firth of Tay ?)[10]. — L’année
suivante fut consacrée par lui à s’assurer la possession définitive des pays
qu’il venait de parcourir. De l’estuaire de En 81, Agricola, dit Tacite dans des termes
malheureusement trop vagues, s’embarqua dès que
la saison le lui permit et dompta, à la suite de nombreux succès, des nations
jusqu’alors inconnues, peut-être des peuplades établies en Écosse,
au nord de l’estuaire de la Clota[13]. En même temps,
il garnit de troupes la partie de Ce fut alors que Domitien succéda à Titus. Quoique Agricola gouvernât déjà la province depuis plus de quatre ans, il ne le rappela pas et lui permit d’abord de poursuivre ses projets, au moins dans Pile de Bretagne. En 82, Agricola s’avança, en longeant le rivage[14], dans les pays
situés au delà de Pour l’année 83, il prépara une grande expédition. Son
armée était peut-être affaiblie par suite du rappel d’une partie de ses
troupes sur le continent[18] ; il la renforça
à l’aide d’auxiliaires levés parmi les Bretons les plus braves et les plus
fidèles. — Il fit partir la flotte la première, afin qu’en ravageant
plusieurs points, elle répandît chez les ennemis l’incertitude et la terreur.
Puis il s’avança avec son armée sans bagages (Agricola, 29). De leur côté, les
différents peuples de Agricola disposa ses troupes de manière à former le centre de bataille avec les fantassins auxiliaires, au nombre de huit mille. Aux ailes, il plaça trois mille cavaliers. Les légions furent rangées derrière ces troupes et devant les retranchements du camp : le général voulait ménager le sang romain en cas de succès, et se garder une réserve importante en cas de revers (Agricola, 35). Quatre escadrons de cavalerie furent tenus aussi en réserve (Agricola, 37). Du côté des ennemis, les chars, les cavaliers et une partie des fantassins se trouvaient dans la plaine ; le reste était rangé sur les pentes des collines, qui formaient un amphithéâtre (Agricola, 35). Le combat commença d’abord de loin. Les Calédoniens, agiles et braves, paraient les javelots et faisaient tomber sur les Romains une grêle de traits. Agricola lança alors sur les ennemis de la plaine la cavalerie des ailes et les plus braves de ses auxiliaires, c’est-à-dire trois (?)[23] cohortes de Bataves et deux de Tongres qui furent suivies bientôt par les autres auxiliaires. Armés de petits boucliers, d’épées longues et sans pointe, gênés par leurs chars et par les chevaux qui fuyaient en désordre devant la cavalerie romaine, les Calédoniens de la plaine furent culbutés. A la vue de la défaite des leurs, ceux qui occupaient les collines en descendirent. Confiants dans leur nombre, ils voulurent envelopper l’armée d’Agricola. Mais celui-ci avait dès le début de la bataille prévu ce danger : sur son ordre, les quatre escadrons de cavalerie tenus en réserve jusqu’alors furent lancés contre les ennemis et les renversèrent, puis, par une manœuvre rapide, les prirent à revers. Les Romains triomphèrent ce jour-là grâce aux habiles dispositions prises par leur général, ainsi qu’à la supériorité de leur armement et de leur cavalerie. Les auxiliaires eurent l’honneur de la victoire ; les légions n’intervinrent pas. — La déroute des Barbares fut complète ; ils furent poursuivis jusqu’à la nuit et ne purent se rallier : dix mille d’entre eux périrent. Du côté des Romains, il n’y avait, s’il faut en croire Tacite, que trois cent soixante morts[24]. La ligue des Calédoniens était détruite ; il ne restait
qu’à vaincre des résistances isolées. Mais la saison était déjà trop avancée
pour permettre une guerre d’escarmouches ; Agricola ramena son armée dans le
pays des Borestes (on
ne sait quel est ce peuple), où il reçut des otages, puis il revint
prendre ses quartiers d’hiver en s’avançant à petites journées, afin
d’effrayer par la lenteur même de sa marche ces peuples qui ne connaissaient
guère les Romains (Agricola,
38). En même temps, il ordonna au préfet de la flotte de faire le tour
de Mais il ne fut pas permis à Agricola de prendre
définitivement possession de Ces mesures furent-elles inspirées à l’empereur par des sentiments de malveillance à l’égard d’Agricola ? Tacite le prétend (Agricola, 39) : Domitien sentait bien qu’on s’était moqué de son triomphe récent sur les Germains, triomphe mensonger où avaient égaré comme prisonniers, avec le costume et la coiffure des barbares, des hommes achetés sur les marchés d’esclaves ; mais, cette fois, il n’était bruit que d’une véritable, d’une grande victoire et d’ennemis tués par milliers. Ce qu’il craignait le plus, c’était que le nom d’un simple citoyen fût élevé plus haut que celui du prince : à quoi lui aurait servi d’avoir étouffé l’éloquence et les arts de la paix, si un autre s’emparait de la gloire militaire ? Il aurait pardonné plus facilement tout le reste, mais la qualité de grand général est une prérogative de l’empereur. Domitien, dont le caractère n’était rien moins que généreux, put en effet concevoir ces pensées ; cependant Tacite lui-même reconnaît qu’il sut les dissimuler. Ce prince permit à Agricola de rester sept ans gouverneur de Bretagne : c’était là une grande faveur, puisque les légations dans les provinces impériales ne duraient d’ordinaire que trois ans. A la nouvelle de ses dernières victoires, il lui fit décerner par le Sénat les plus grandes récompenses qu’un général prit recevoir sous l’Empire : les ornements triomphaux, distinction qu’il ne semble pas avoir prodiguée[28], la statue couronnée de laurier, et tout ce qui se donne au lieu du triomphe, en ajoutant à ces honneurs une foule d’éloges[29]. Après son retour de Bretagne, Agricola tomba au disgrâce, mais Domitien n’accueillit jamais les accusations portées contre lui (Agricola, 41) ; il accorda la préture[30], peut-être même un gouvernement de province ou un commandement de légion à son gendre Tacite[31]. Ce qui est certain, c’est que Domitien n’était pas, comme
Agricola, partisan de la conquête de Après le rappel d’Agricola, Domitien renonça à la conquête
de la Calédonie[36]
: la ligne de DEUXIÈME PARTIE — Guerres sur le RhinDu côté du Rhin et du Danube, Domitien fit des guerres importantes et les dirigea lui-même[38]. Il eut plusieurs raisons pour les entreprendre. Sur plusieurs points, les barbares menaçaient les frontières : il fallait les rendre incapables d’attaquer l’empire, et rendre ainsi la tranquillité aux provinces. Depuis la ruine de Jérusalem et la révolte de Civilis, les armées romaines n’avaient pas eu, sauf en Bretagne, de guerres importantes à soutenir : il semblait utile de ranimer l’esprit militaire des troupes par des campagnes sérieuses. Voulant amoindrir la puissance politique du Sénat, Domitien sentait le besoin de se faire aimer des soldats par le prestige de grandes victoires. Avide d’honneurs, toujours éloigné des camps avant son règne, il ne voulait pas que la gloire militaire lui manquât ; enfin, il était peut-être jaloux des succès d’Agricola. Sur le Rhin, Rome, depuis le désastre de Varus, ou tout au moins depuis Tibère, avait renoncé à la conquête de la Germanie[39]. Les légions échelonnées le long de la riva gauche du fleuve se bornaient à surveiller les barbares. Au début du règne de Domitien, elles semblent avoir été au nombre de huit. C’étaient[40] : Dans 1° 2° 3° 4° A ces trois légions, il convient probablement d’ajouter
Dans 1° 2° 3° 4° Mayence fut jusqu’en 89 un camp de deux légions[68]. Nous venons de
voir que Ces deux armées de Germanie, dont l’effectif était
d’environ soixante-cinq mille hommes, en comptant les troupes auxiliaires[79], se bornait à
surveiller les barbares pour les empêcher de passer le Rhin. — Sur la rive
droite, les Romains n’avaient que des possessions peu étendues à l’est de
Mayence, dans la vallée inférieure du Main, qui a eu de tout temps une grande
importance stratégique. Les habitants de cette région étaient les Mattiaques,
tribu belliqueuse du peuple catie, qui, comme les Bataves, devaient fournir à
l’Empire des corps auxiliaires, sans être soumis à un tribut[80]. Là se
trouvaient les sources thermales appelées Aquæ Malliacas (Wiesbaden)[81], et un fort établi
par Drusus, restauré par Germanicus[82]. — Plus au nord,
les Usipiens[83]
dépendaient de l’Empire au commencement du règne de Domitien, car en 82 une
cohorte de ce peuple servait dans l’armée de Bretagne : peut-être furent-ils
vaincus sous Vespasien[84], qui voulut
ainsi les punir de la part qu’ils avaient prise à l’attaque de Mayence, en 69[85]. — Dans le
bassin du Neckar et Par des alliances avec quelques-uns des peuples germains,
par des rivalités habilement suscitées entre eux, la politique impériale
détournait le plus souvent le danger qui menaçait les frontières. Domitien
suivit, autant qu’il le put, cette règle de con-duite. II ne semble pas que,
sous son règne, des expéditions militaires importantes aient été faites sur
le Rhin inférieur. Peut-être y eut-il quelques hostilités contre les
Sygambres ; un vers de la satire IV de Juvénal le laisserait supposer[91]. Les Bataves et
les Frisons restaient en paix depuis la compression de la révolte de Civilis.
Les Bructères, qui habitaient vers l’Ems supérieur et les sources de Bilais sur le Rhin moyen, Domitien dut prendre l’offensive
et annexer d’importants territoires. — Le plus puissant des peuples de Ce fut en 83 que Domitien l’entreprit[109]. Le triomphe sur les Cattes était certainement célébré le 3 septembre 84, puisque, sur un diplôme daté de ce jour-là[110], Domitien est qualifié de Germanicus. Il ne l’était pas le 9 juin 83, date d’un diplôme sur lequel ce titre manque[111]. Sur plusieurs monnaies alexandrines, frappées du 29 août 83 au 28 août 84, Domitien ne porte pas le surnom de Germanicus[112] ; sur d’autres, il le porte[113]. Sur aucune des monnaies frappées à Rome en 83, on ne lit le mot Germanicus[114] ; sur toutes celles de 84, ce nom figure. Il est omis, il est vrai, sur l’inscription d’un bloc de marbre de 84[115], mais d’autres blocs de 86[116] le passent aussi. Nous savons par Dion Cassius qu’après son triomphe sur les Cattes, Domitien se fit décerner le consulat pour dix ans : et nous avons vu plus haut que ce fut probablement aux premiers comices de l’année 84, peut-être le 9 janvier. Le triomphe doit donc se placer, soit à la fin de 83, soit au commencement de 34. L’année 83 semble devoir être choisie. Ce fut très probablement cette année-là qu’après la fin de l’été Agricola remporta la victoire du mont Graupius[117] : or Domitien en reçut la nouvelle peu après son triomphe sur les Cattes[118]. On peut donc en conclure que le triomphe fut célébré vers l’automne de 83. — Le 19 septembre 82, des vétérans de l’armée de Germanie Supérieure reçurent leur congé[119] : il est donc probable que la guerre n’était pas commencée à cette époque. — Les salutations impériales que Domitien reçut en 83 se rapportent, en partie du moins, à l’expédition contre les Cattes. Le 19 septembre 82, il était imperator II[120] ; le 9 juin 83, imp. III[121] ; il ne dut pas longtemps garder le titre d’imperator III, non plus que celui d’imperator IV, car nous n’avons aucune monnaie portant ces deux chiffres. Sur une monnaie (Cohen, 590), où on lit trib(tinicia) pot(estate) III, co(n)s(ul) IX [du 13 septembre au 31 décembre 83], il est qualifié d’imp(erator) V. Les salutations III et IV durent être prises coup sur coup pendant la campagne contre les Cattes quant à la cinquième, elle rappela peut-être la victoire du mont Graupius. Domitien partit donc pour Parmi les grands personnages qui accompagnèrent Domitien étaient probablement Frontin, fauteur du livre des Stratagèmes, dans lequel l’expédition est mentionnée à plusieurs reprises[131], et A. Didius Gallus Fabricius Veiento, trois fois consul[132]. Nous ne savons presque rien sur cette guerre. Dion Cassius prétend que Domitien revint à Rome sans avoir combattu (LXVII, 4). Mais Frontin nous apprend que les barbares furent vaincus[133]. La campagne dut être difficile à cause du courage et de la discipline des Cattes, à cause aussi de la nature du pays, dont les forêts empêchaient le libre développement de la cavalerie et favorisaient la fuite et les embuscades des Germains[134]. — Domitien eut peut-être aussi à combattre les anciens alliés des Cattes, les Usipiens, mal soumis[135]. L’année précédente, des Usipiens, transportés en Bretagne peut y former une cohorte, avaient mas-sacré leurs chefs et les soldats qu’on avait placés auprès d’eux pour leur servir à la fois de chefs et de modèles. Ils s’étaient en-suite embarqués sur trois navires pris de force et avaient fait le tour de la Bretagne[136]. A la suite de la campagne de 83, Domitien agrandit le territoire romain sur la rive droite du Rhin. On lit dans Frontin (I, 3, 10) : L’empereur César Domitien Auguste, voyant que les Germains, selon leur habitude, sortaient à l’improviste de leurs bois et de leurs retraites secrètes pour attaquer les nôtres, et trouvaient en-suite un sûr refuge dans les profondeurs des forêts, traça des frontières sur une longueur de cent vingt mille pas, et ainsi il ne changea pas seulement les conditions de la guerre, mais il soumit encore à sa domination les ennemis, dont il avait déboisé les retraites. — Les Germains dont parle Frontin étaient des Cattes, comme le prouve la comparaison avec un autre passage du même auteur (II, 3, 23) : L’empereur César Auguste le Germanique, voyant que les Cattes évitaient les combats de cavalerie en se réfugiant précipitamment dans leurs forêts, ordonna à ses cavaliers, dès qu’ils furent entrés dans des terrains où leurs bêtes avaient de la peine à se mouvoir, de descendre de cheval et de combattre à pied. On trouve dans les Stratagèmes de Frontin un autre renseignement sur les conséquences de cette guerre (II, 11, 7) : L’empereur César Domitien Auguste le Germanique, dans cette guerre où la défaite des ennemis lui valut le surnom de Germanique, faisant élever des forts sur le territoire des Cubii (?), paya les terrains qui furent compris à l’intérieur du rempart, et grâce à la réputation de justice qu’il acquit par cet acte, il s’assura la fidélité de tous. — Le titre du chapitre est : De dubiorum animis in ide retinendis. Dans ce dernier passage, il s’agit certainement de mesures prises après la guerre de 83, cette guerre où la défaite des ennemis lui valut le surnom de Germanique. Il en est sans doute de même des deux autres passages. On ne voit pas, en effet, que Frontin ait parlé, dans ses Stratagèmes, d’aucune autre guerre de Domitien[137]. Des textes mentionnés ci-dessus, il résulte qu’après la
guerre de 83 : 1° des territoires appartenant aux Cattes furent annexés à
l’empire ; 2° une frontière artificielle, longue de cent vingt milles ( La médaille de 85, portant l’exergue Germania capta, pourrait, comme le croit M. Asbach[140], indiquer la 8n de ces travaux du limes ; cependant elle petit aussi bien rappeler des faits de guerre qui auraient eu lieu cette année-là. A l’intérieur de la nouvelle frontière, le pays fut eu partie déboisé pour empêcher les Germains de trouver des retraites et de préparer des embuscades au fond des forêts[141]. Une phrase de Tacite s’applique peut-être aussi aux annexions de Domitien dans la vallée du Main (Germanie, 29) : La tribu des Mattiaques se trouve vis-à-vis de Rome dans les mêmes rapports de dépendance que les Bataves, car la grandeur du peuple romain a porté le respect de l’empire au delà du Rhin et au delà des anciennes limites. Nous avons vu plus haut qu’une partie au moins du pays des Mattiaques appartenait aux Romains bien avant Domitien. II est possible cependant que Tacite veuille faire allusion, en même temps qu’à des annexions plus anciennes, aux nouvelles conquêtes de Domitien sur le Main : il évite de nommer un prince dont la mémoire était condamnée. Au delà même du limes, les Romains s’assurèrent peut-être
la possession d’une zone de territoire, où il était défendu aux Germains de
séjourner. On lit dans un texte, de basse époque il est vrai[142] : Au delà du castellum Montiacese (lisez castellum
Mogontiacense, sur le Rhin, en face de Mayence)... les Romains ont possédé quatre-vingts lieues au delà
du Rhin. Si ce chiffre est exact, on doit en conclure, avec M.
Mommsen[143],
que le territoire romain s’étendait jusque vers Hersfeld, sur Plus au sud, les Champs décumates furent définitivement annexés à la province de Germanie Supérieure. Dans un passage déjà cité, Tacite dit que des Gaulois occupèrent cette région et il ajoute (Germanie, 29) : Depuis peu, une frontière a été tracée, les postes ont été portés en avant et ce pays est occupé comme un territoire de l’empire et une partie de la province. Ces mesures ont été prises par Domitien (que Tacite ne nomme pas pour la raison indiquée plus haut). Nous avons vu en effet qu’en 77, quatre ans avant l’avènement de Domitien, les Champs décumates ne faisaient pas, à proprement parler, partie de l’empire. Elles durent suivre la conquête de la vallée inférieure du Main, qui autrement aurait formé une bande de territoire isolée et facile à cerner. Quant à la date exacte, elle est impossible à fixer. Frontin qui semble avoir écrit ses Stratagèmes peu après la guerre de 83[144], ne parait avoir fait aucune allusion à cette annexion définitive des Champs décumates : peut-être est-elle postérieure à la seconde guerre cattique qui date de 88-89. — Au cœur des Champs décumates, prés des sources du Neckar, s’éleva la ville d’Aræ Flaviæ (Rottweil)[145], centre religieux du pays, on devait y adorer la déesse Rome, les empereurs divinisés et le génie du prince régnant[146]. Un peu plus au nord-est, il y eut une autre ville importante, Sumelocenna (Rottenbourg), résidence du procurateur impérial[147]. Une inscription, datant à peu prés de la fin du premier siècle, mentionne peut-être une bande de territoire dépendant de l’empire au delà de cette partie du limes[148]. Un texte, déjà mentionné plus haut, semble indiquer les peuples qui, après les annexions de Domitien, firent partie de l’empire : Nomina civitatum trans Rhenum fluvium quæ sunt : a) Usiphorum, les Usipiens, au nord du Taunus. Voisins des Cattes, dit Tacite (Germanie, 32), les Usipiens et les Tenctères habitent les bords du Rhin dont le lit est désormais fixé et qui peut suffire à servir de frontière. Dans ce passage, Tacite énumère les peuples germains en descendant le Rhin. Les Tenctères habitaient en face de Cologne[149], les Usipiens vivaient donc un peu au sud. D’autre part, c’est au delà de Bingen, où se termine le Taunus, que le Rhin entre dans un vaste plateau schisteux et s’y creuse un lit profond. b) Tuvanium (= Tubantum). Les Tubantes avaient d’abord habité sur le Rhin inférieur[150]. Plus tard, ils devinrent voisins des Cattes[151]. Leur position exacte ne peut être déterminée. c) Nictrensium (= Nicerensium) ; habitants des rives du Neckar[152]. d) Novarii (= Abnovariorum) ; habitants du mont Abnoba, ou Forêt Noire[153]. e) Casuariorum.
Tacite (Germanie,
34) les indique à l’est des Chamaves et des Augrivariens, c’est-à-dire
en face de L’occupation, à la fin du premier siècle, des territoires de la rive droite du Rhin qui sont situés à l’est de Mayence et de Strasbourg est attestée par de nombreuses découvertes archéologiques. On a trouvé des briques de la légion XXI Rapax à Wiesbaden, à Hofheim, à Höchst, à Nied, à Heidelberg |