ESSAI SUR LE RÈGNE DE L’EMPEREUR DOMITIEN

 

CHAPITRE VI. — GUERRES.

 

 

PREMIÈRE PARTIE — Guerres d’Agricola en Bretagne

Le commencement du règne de Domitien fut marqué par d’importantes campagnes en Bretagne[1]. Depuis 77[2], Cn. Julius Agricola était gouverneur de cette province où il avait déjà séjourné à deux reprises différentes, d’abord sous Suetonius Paullinus comme tribun militaire (Agricola, 5), puis sous Vettius Bolanus et Petillius Cerialis, comme légat de légion (Agricola, 8). — Par une expédition heureuse contre les Ordoviques, Agricola avait d’abord achevé la conquête du pays de Galles et occupé l’île d’Anglesey, foyer de la résistance des Celtes (Agricola, 18). Après la soumission d’autres peuples[3] qui ne sont pas nommés par Tacite, les Romains possédèrent la Bretagne au moins jusqu’à Eburacum (York), dans le pays des Brigantes[4].

Agricola chercha aussi, par sa bonne administration, à attacher à la domination romaine les peuples qui faisaient partie de la province : il les traita avec douceur, supprima des abus qui les appauvrissaient ou les humiliaient, appela des hommes intègres à le seconder, allégea les tributs et les fournitures de blé, engagea les Bretons à construire des temples, des maisons, répandit chez eus l’usage de la toge, fit instruire les fils de leurs chefs[5].

Mais son ambition ne se bornait pas là : il avait formé le projet d’annexer à l’empire l’Écosse et même l’Irlande. Il espérait, par cette conquête, illustrer son nom et enlever toute velléité d’indépendance aux Bretons qui n’auraient plus envié la liberté de leurs voisins, ni attendu aucun appui extérieur[6] : de plus, comme on croyait alors l’Irlande située à l’est de l’Espagne, il pouvait penser que l’occupation de ce pays faciliterait les communications maritimes avec l’ouest de l’empire[7]. — Pour accomplir ces desseins, Agricola avait une nombreuse armée sous ses ordres : quatre légions[8], avec environ trente cohortes et dis ailes de cavalerie[9].

A partir de la troisième année de son commandement, il entreprit vers le nord des expéditions qui, s’il faut en croire Tacite, furent toutes heureuses, malgré les difficultés de la marche, du ravitaillement, des combats dans un pays inconnu, couvert de forêts, de marécages et de montagnes. — En 79, il pénétra dans des territoires inconnus auparavant et s’avança jusqu’à l’estuaire du Tartans (Firth of Tay ?)[10]. — L’année suivante fut consacrée par lui à s’assurer la possession définitive des pays qu’il venait de parcourir. De l’estuaire de la Clota (Clyde), sur la mer d’Irlande, à celui de la Bodotria (Forth), sur la mer du Nord, estuaires qui s’enfoncent profondément dans les terres et ne lais-sent entre eux qu’un isthme étroit, il éleva une ligne de forts, et tout le pays environnant fut au pouvoir des Romains[11]. Plus tard, Antonin le Pieux ne lit que restaurer cette ligne de défense[12].

En 81, Agricola, dit Tacite dans des termes malheureusement trop vagues, s’embarqua dès que la saison le lui permit et dompta, à la suite de nombreux succès, des nations jusqu’alors inconnues, peut-être des peuplades établies en Écosse, au nord de l’estuaire de la Clota[13]. En même temps, il garnit de troupes la partie de la Bretagne qui regarde l’Hibernie (Irlande), préparant une expédition dans cette île. Il avait accueilli un des petits rois du pays, chassé par une révolte, et, sous le titre d’ami, il le gardait pour une occasion favorable (Agricola, 24).

Ce fut alors que Domitien succéda à Titus. Quoique Agricola gouvernât déjà la province depuis plus de quatre ans, il ne le rappela pas et lui permit d’abord de poursuivre ses projets, au moins dans Pile de Bretagne.

En 82, Agricola s’avança, en longeant le rivage[14], dans les pays situés au delà de la Bodotria. Les côtes furent reconnues par la flotte, qu’il employa alors pour la première fois comme partie active de ses forces, afin d’éclairer sa marche, et qui causa une grande terreur aux indigènes. Cependant les Calédoniens résistèrent : ils harcelèrent l’armée ; des postes furent même attaqués par des forces nombreuses[15]. Le découragement commençait déjà à se mettre parmi les soldats : beaucoup disaient qu’il fallait repasser la Bodotria et sortir du pays avant de s’en faire chasser. Mais Agricola ne s’arrêta pas à ces craintes. Informé que les Calédoniens se préparaient à l’attaquer de différents côtés, il voulut éviter qu’ils ne missent à profit la supériorité de leur nombre et la connaissance qu’ils avaient des lieux pour l’envelopper. Afin de ne pas leur en laisser le temps, il marcha droit à eus, divisant son armée en trois corps assez rapprochés pour qu’ils pussent se porter mutuellement secours (Agricola, 25). Les ennemis, changeant alors de tactique, se réunirent en une seule masse et assaillirent à l’improviste, pendant la nuit, la colonne la plus faible, formée de la neuvième légion[16]. Ils avaient déjà envahi le camp, lorsque Agricola, averti par ses éclaireurs, accourut et les attaqua par derrière. Vaincus, ils s’enfuirent par des forêts et des marécages qui empêchèrent les Romains de les poursuivre[17]. Nous ignorons le lieu où cette bataille fut livrée. — Les troupes victorieuses voulaient alors achever la conquête de la Calédonie, mais Agricola se contenta de ce succès et jugea prudent de revenir en arrière (Agricola, 27).

Pour l’année 83, il prépara une grande expédition. Son armée était peut-être affaiblie par suite du rappel d’une partie de ses troupes sur le continent[18] ; il la renforça à l’aide d’auxiliaires levés parmi les Bretons les plus braves et les plus fidèles. — Il fit partir la flotte la première, afin qu’en ravageant plusieurs points, elle répandît chez les ennemis l’incertitude et la terreur. Puis il s’avança avec son armée sans bagages (Agricola, 29). De leur côté, les différents peuples de la Calédonie s’étaient armés, avaient conclu une ligue entre eux et mis en lieu sûr les femmes et les enfants (Agricola, 27). Ils attendirent Agricola au mont Graupius, au nord de l’Écosse[19]. D’abord au nombre de trente mille[20], ils recevaient tous les jours de nouveaux renforts. Le plus noble et le plus vaillant d’entre eux était Galgacus[21]. — L’armée romaine comptait vingt-six mille hommes environ[22].

Agricola disposa ses troupes de manière à former le centre de bataille avec les fantassins auxiliaires, au nombre de huit mille. Aux ailes, il plaça trois mille cavaliers. Les légions furent rangées derrière ces troupes et devant les retranchements du camp : le général voulait ménager le sang romain en cas de succès, et se garder une réserve importante en cas de revers (Agricola, 35). Quatre escadrons de cavalerie furent tenus aussi en réserve (Agricola, 37).

Du côté des ennemis, les chars, les cavaliers et une partie des fantassins se trouvaient dans la plaine ; le reste était rangé sur les pentes des collines, qui formaient un amphithéâtre (Agricola, 35).

Le combat commença d’abord de loin. Les Calédoniens, agiles et braves, paraient les javelots et faisaient tomber sur les Romains une grêle de traits. Agricola lança alors sur les ennemis de la plaine la cavalerie des ailes et les plus braves de ses auxiliaires, c’est-à-dire trois (?)[23] cohortes de Bataves et deux de Tongres qui furent suivies bientôt par les autres auxiliaires. Armés de petits boucliers, d’épées longues et sans pointe, gênés par leurs chars et par les chevaux qui fuyaient en désordre devant la cavalerie romaine, les Calédoniens de la plaine furent culbutés. A la vue de la défaite des leurs, ceux qui occupaient les collines en descendirent. Confiants dans leur nombre, ils voulurent envelopper l’armée d’Agricola. Mais celui-ci avait dès le début de la bataille prévu ce danger : sur son ordre, les quatre escadrons de cavalerie tenus en réserve jusqu’alors furent lancés contre les ennemis et les renversèrent, puis, par une manœuvre rapide, les prirent à revers. Les Romains triomphèrent ce jour-là grâce aux habiles dispositions prises par leur général, ainsi qu’à la supériorité de leur armement et de leur cavalerie. Les auxiliaires eurent l’honneur de la victoire ; les légions n’intervinrent pas. — La déroute des Barbares fut complète ; ils furent poursuivis jusqu’à la nuit et ne purent se rallier : dix mille d’entre eux périrent. Du côté des Romains, il n’y avait, s’il faut en croire Tacite, que trois cent soixante morts[24].

La ligue des Calédoniens était détruite ; il ne restait qu’à vaincre des résistances isolées. Mais la saison était déjà trop avancée pour permettre une guerre d’escarmouches ; Agricola ramena son armée dans le pays des Borestes (on ne sait quel est ce peuple), où il reçut des otages, puis il revint prendre ses quartiers d’hiver en s’avançant à petites journées, afin d’effrayer par la lenteur même de sa marche ces peuples qui ne connaissaient guère les Romains (Agricola, 38). En même temps, il ordonna au préfet de la flotte de faire le tour de la Bretagne, qui semblait conquise tout entière. Ce hardi voyage de circumnavigation fut favorisé par les vents, et la flotte rejoignit l’armée après avoir reconnu que la Bretagne est une île, découvert et soumis les Orcades, enfin entrevu, à travers la brume et la neige, la terre de Thulé, sans doute une des îles Shetland[25].

Mais il ne fut pas permis à Agricola de prendre définitivement possession de la Calédonie. — Déjà Domitien avait diminué son armée, en faisant venir sur le Rhin une vexillation de la neuvième légion[26]. Peut-être aussi avait-il défendu à Agricola d’accomplir en Hibernie l’expédition que ce général préparait dès l’année 81[27]. Après la septième année de son commandement, il lui donna un successeur, en 84, et Agricola revint sans avoir rempli la double tâche qu’il s’était proposée : la soumission définitive de l’île et la romanisation du pays conquis avant lui.

Ces mesures furent-elles inspirées à l’empereur par des sentiments de malveillance à l’égard d’Agricola ? Tacite le prétend (Agricola, 39) : Domitien sentait bien qu’on s’était moqué de son triomphe récent sur les Germains, triomphe mensonger où avaient égaré comme prisonniers, avec le costume et la coiffure des barbares, des hommes achetés sur les marchés d’esclaves ; mais, cette fois, il n’était bruit que d’une véritable, d’une grande victoire et d’ennemis tués par milliers. Ce qu’il craignait le plus, c’était que le nom d’un simple citoyen fût élevé plus haut que celui du prince : à quoi lui aurait servi d’avoir étouffé l’éloquence et les arts de la paix, si un autre s’emparait de la gloire militaire ? Il aurait pardonné plus facilement tout le reste, mais la qualité de grand général est une prérogative de l’empereur.

Domitien, dont le caractère n’était rien moins que généreux, put en effet concevoir ces pensées ; cependant Tacite lui-même reconnaît qu’il sut les dissimuler. Ce prince permit à Agricola de rester sept ans gouverneur de Bretagne : c’était là une grande faveur, puisque les légations dans les provinces impériales ne duraient d’ordinaire que trois ans. A la nouvelle de ses dernières victoires, il lui fit décerner par le Sénat les plus grandes récompenses qu’un général prit recevoir sous l’Empire : les ornements triomphaux, distinction qu’il ne semble pas avoir prodiguée[28], la statue couronnée de laurier, et tout ce qui se donne au lieu du triomphe, en ajoutant à ces honneurs une foule d’éloges[29]. Après son retour de Bretagne, Agricola tomba au disgrâce, mais Domitien n’accueillit jamais les accusations portées contre lui (Agricola, 41) ; il accorda la préture[30], peut-être même un gouvernement de province ou un commandement de légion à son gendre Tacite[31].

Ce qui est certain, c’est que Domitien n’était pas, comme Agricola, partisan de la conquête de la Calédonie et de l’Hibernie. Il ne s’intéressait pas à la Bretagne autant que Vespasien et Titus, qui y avaient servi autrefois[32]. De plus, les guerres offensives d’Agricola étaient entreprises à un moment peu opportun. Sur le Rhin, Domitien avait dû faire en 83 une expédition et des annexions indispensables à la sécurité de l’empire ; sur le Danube, les Daces et d’autres peuples étaient menaçants. Les soldats de Bretagne se seraient donc trouvés dans une situation fort critique, le jour où ils auraient subi quelque échec, car des secours ne pouvaient leur être envoyés ; au contraire, les armées du continent avaient elles-mêmes besoin de renforts. Dans les dernières campagnes d’Agricola, les pertes d’hommes avaient été probablement assez considérables, et ces expéditions devaient paraître fort coûteuses à Domitien, désireux de restreindre les dépenses militaires. Les conquêtes qu’Agricola voulait faire ne semblaient d’ailleurs pas nécessaires. Déjà la Bretagne coûtait plus qu’elle ne rapportait[33] : la Calédonie et l’Hibernie étaient des contrées bien plus pauvres encore[34]. La romanisation aurait rencontré de grands obstacles dans des pays difficilement accessibles, habités par des tribus jalouses de leur liberté : il eût fallu toujours les occuper militairement sans en tirer aucun profit. Il était, semblait-il, moins utile de soumettre de nouveaux peuples que d’attacher à la domination romaine les Bretons, dont beaucoup regrettaient encore leur indépendance[35]. — Les Calédoniens menaçaient, il est vrai, la province par leur goût pour les aventures et l’appui qu’ils pouvaient prêter à des rebelles. Mais pour parer à ce danger, une forte défensive suffisait.

Après le rappel d’Agricola, Domitien renonça à la conquête de la Calédonie[36] : la ligne de la Clota à la Bodotria semble même avoir été abandonnée, ainsi que le pays situé au sud de cette ligne et au nord d’Eburacum. Mais cette ville resta la place militaire la plus importante de la province, et au deuxième siècle la défense de la Bretagne fut assurée par deux remparts, celui d’Hadrien (du golfe de Solway à l’embouchure de la Tyne), et celui d’Antonin le Pieux (de l’estuaire de la Clyde à celui du Forth)[37]. — Ce ne furent donc pas surtout, comme le dit Tacite, des sentiments de basse envie, mais des raisons très sérieuses qui déterminèrent Domitien à désapprouver les projets d’Agricola et à adopter en Bretagne une politique que ses successeurs suivirent.

 

DEUXIÈME PARTIE — Guerres sur le Rhin

Du côté du Rhin et du Danube, Domitien fit des guerres importantes et les dirigea lui-même[38]. Il eut plusieurs raisons pour les entreprendre. Sur plusieurs points, les barbares menaçaient les frontières : il fallait les rendre incapables d’attaquer l’empire, et rendre ainsi la tranquillité aux provinces. Depuis la ruine de Jérusalem et la révolte de Civilis, les armées romaines n’avaient pas eu, sauf en Bretagne, de guerres importantes à soutenir : il semblait utile de ranimer l’esprit militaire des troupes par des campagnes sérieuses. Voulant amoindrir la puissance politique du Sénat, Domitien sentait le besoin de se faire aimer des soldats par le prestige de grandes victoires. Avide d’honneurs, toujours éloigné des camps avant son règne, il ne voulait pas que la gloire militaire lui manquât ; enfin, il était peut-être jaloux des succès d’Agricola.

Sur le Rhin, Rome, depuis le désastre de Varus, ou tout au moins depuis Tibère, avait renoncé à la conquête de la Germanie[39]. Les légions échelonnées le long de la riva gauche du fleuve se bornaient à surveiller les barbares.

Au début du règne de Domitien, elles semblent avoir été au nombre de huit. C’étaient[40] :

Dans la Germanie Inférieure.

La X Gemina. Elle avait été appelée d’Espagne en Germanie Inférieure contre Civilis[41] et, au commencement du règne de Trajan, elle s’y trouvait encore[42]. On a découvert à Noviomagus (Nimègue) de nombreux monuments et briques attestant que son camp permanent était en cet endroit[43].

La VI Victrix. Comme la précédente, elle fut appelée en Germanie Inférieure contre Civilis[44]. Elle s’y trouvait au début du règne de Trajan[45], et elle y resta jusqu’à l’époque d’Hadrien. Son camp sons les Flaviens semble avoir été à Novesium (Neuss)[46].

La XXI Rapax. Après la mort de Néron, elle était à Vindenissa en Germanie Supérieure[47]. Elle fut aussi envoyée contre Civilis[48]. C’est à partir de cette époque que se place son second séjour en Germanie Inférieure (au début du règne de Tibère elle y était déjà)[49]. Son camp était à Bonn[50].

4° A ces trois légions, il convient probablement d’ajouter la XXII Primigenia. Elle a certainement fait partie de l’armée de la Germanie Inférieure, où elle a laissé de nombreuses traces de son séjour[51]. On sait qu’elle y était quelques années après l’an 100[52], quoique depuis peu, car en 97 elle se trouvait en Germanie Supérieure[53]. Cependant il y a de sérieuses raisons de croire que ce fut là son second séjour en Germanie Inférieure et que le premier out lieu à l’époque Flavienne, avant l’année 89. Nous verrons plus loin (chap. VII) qu’elle reçut les surnoms de Pia Fidelis, probablement en 89, en même temps que la VI Victrix et la X Gemina qui faisaient certainement partie à cette époque de l’armée de Germanie Inférieure. Ife plus, sur deux briques trouvées sur le territoire de la Germanie Inférieure, en Hollande, elle est qualifiée de leg(io) XXII Pr(imigenia) P(ia) F(idetis) D ou Do[54], c’est-à-dire, comme l’a supposé M. Ritterling (p. 15), Domitiana, surnom qu’elle n’a pu porter que du vivant de Domitien. Son camp était vraisemblablement à Noviomagus (Nimègue)[55].

Dans la Germanie Supérieure.

La XIIII Gemina. Elle y fut envoyée au début du règne de Vespasien[56] et en partit, au plus tard sous Trajan[57], mais probablement dès 89[58]. Son camp était à Mayence[59].

La VIII Augusta. Elle fut envoyée sur le Rhin contre Civilis[60], et ensuite attribuée à l’armée de Germanie Supérieure. Son camp était très probablement, dès cette époque, à Argentoratum (Strasbourg), où Ptolémée la place (II, 9, 9) et où elle a laissé des traces de son séjour[61]. Dès la dynastie Julio-Claudienne, il semblé qu’une légion ait été établie en ce lieu[62] et sous Vespasien une route qui passait sur la rive droite, se dirigeant vers Offenburg, en partait. Toute la légion ne paraît pas y avoir été campée. Elle avait des détachements en Gaule : à Mirebeau (Côte-d’Or) et à Néris (Allier), on a trouvé des briques de cette légion, datant certainement du règne de Domitien[63].

La XI Claudia. Envoyée en Germanie sous Vespasien[64], elle s’y trouvait certainement encore au commencement du règne de Trajan[65]. Elle dut quitter cette province lors de la conquête de la Dacie[66]. Son camp était à Vindonissa[67].

4° Mayence fut jusqu’en 89 un camp de deux légions[68]. Nous venons de voir que la XIIII Gemina y était établie. Quelle était l’autre légion habitant cette ville sous Vespasien, Titus et au commencement du règne de Domitien Y Il est bien difficile de le dire avec certitude, mais il y a quelques raisons de croire que c’était la I Adjutrix. Cotte légion fut appelée d’Espagne, où elle était en 69-70[69], pour combattre Civilis[70]. Elle a laissé des monuments attestant son séjour à Mayence et dans la vallée du Main[71]. Il est vrai qu’au début du règne de Trajan elle était en Germanie Supérieure[72] : elle n’y fit d’ailleurs qu’un court séjour, car sous Nerva nous la trouvons sur le Danube[73], où elle semble être retournée dés le règne de Trajan[74]. Il est d’autre part vraisemblable qu’en 88 elle se trouvait en Espagne, car une phrase du panégyrique de Trajan par Pline[75] laisse supposer qu’il y avait alors dans ce pays deux légions, dont l’une était la VII Gemina et dont l’autre ne peut guère avoir été que la I Adjutrix[76]. Cependant, si l’on supposait avec M. Mommsen[77] qu’après 70 elle rentra en Espagne et y resta jusqu’en 88, il serait difficile d’expliquer pourquoi on n’y a découvert aucun monument de cette légion[78]. Je serais plus disposé à croire qu’après 70 la I Adjutrix fut établie à Mayence et qu’elle n’en partit qu’après la première guerre cattique de Domitien ; la XXI Rapax l’aurait remplacée. Elle serait alors retournée en Espagne, mais seulement pour quelques années.

Ces deux armées de Germanie, dont l’effectif était d’environ soixante-cinq mille hommes, en comptant les troupes auxiliaires[79], se bornait à surveiller les barbares pour les empêcher de passer le Rhin. — Sur la rive droite, les Romains n’avaient que des possessions peu étendues à l’est de Mayence, dans la vallée inférieure du Main, qui a eu de tout temps une grande importance stratégique. Les habitants de cette région étaient les Mattiaques, tribu belliqueuse du peuple catie, qui, comme les Bataves, devaient fournir à l’Empire des corps auxiliaires, sans être soumis à un tribut[80]. Là se trouvaient les sources thermales appelées Aquæ Malliacas (Wiesbaden)[81], et un fort établi par Drusus, restauré par Germanicus[82]. — Plus au nord, les Usipiens[83] dépendaient de l’Empire au commencement du règne de Domitien, car en 82 une cohorte de ce peuple servait dans l’armée de Bretagne : peut-être furent-ils vaincus sous Vespasien[84], qui voulut ainsi les punir de la part qu’ils avaient prise à l’attaque de Mayence, en 69[85]. — Dans le bassin du Neckar et la Forêt Noire s’étendaient les Champs décumates que les Romains, par prudence, avaient forcé les Germains à évacuer[86]. Plus tard, des aventuriers gaulois, poussés par la misère, s’étaient établis sur ce sol que personne n’occupait[87]. Ils payèrent peut-être une redevance[88], et le pays dépendit ainsi de l’Empire sans en faire réellement partie[89]. Dès l’époque de Vespasien, une route militaire, partant d’Argentoratum (Strasbourg), passait sur la rive droite et se dirigeait vers Offenbourg[90]. Tels étaient les pays soumis à l’est du Rhin au protectorat ou la domination des Romains, lorsque Domitien devint empereur.

Par des alliances avec quelques-uns des peuples germains, par des rivalités habilement suscitées entre eux, la politique impériale détournait le plus souvent le danger qui menaçait les frontières. Domitien suivit, autant qu’il le put, cette règle de con-duite. II ne semble pas que, sous son règne, des expéditions militaires importantes aient été faites sur le Rhin inférieur. Peut-être y eut-il quelques hostilités contre les Sygambres ; un vers de la satire IV de Juvénal le laisserait supposer[91]. Les Bataves et les Frisons restaient en paix depuis la compression de la révolte de Civilis. Les Bructères, qui habitaient vers l’Ems supérieur et les sources de la Lippe, avaient pris une grande part à cette révolte : Velléda, dont les prophéties avaient rempli les combattants d’ardeur, appartenait à ce peuple. Mais, peut-être sous Titus, elle avait été prise par Rutilius Gallicus, légat de l’armée de Germanie Inférieure[92], et depuis cette époque les rois des Bructères étaient, semble-t-il, sous la dépendance des Romains[93]. Sur le cours moyen du Weser vivaient les Chérusques, qui avaient autrefois écrasé Varus, résisté énergiquement à Germanicus, contribué à abattre Marbode. Tombés en décadence depuis la mort d’Arminius[94], affaiblis par leurs discordes, ils étaient devenus les protégés de l’Empire : Claude leur avait même donné un roi en 47[95]. Domitien continua cette alliance : nous verrons qu’il soutint, insuffisamment il est vrai, le roi Chariomère. — Aussi n’ont-il pas besoin d’augmenter l’armée de la Basse Germanie[96], et en 89 la XXII Primigenia semble avoir quitté la province pour aller à Mayence[97].

Bilais sur le Rhin moyen, Domitien dut prendre l’offensive et annexer d’importants territoires. — Le plus puissant des peuples de la Germanie occidentale était les Cattes, dont le pays ne s’étendait pas jusqu’au fleuve : ils habitaient la Hesse actuelle, au nord et au nord-est des possessions romaines de la rive droite du Rhin[98]. Ils ont, dit Tacite (Germanie, 30), plus que les autres Germains, le corps robuste, les membres nerveux, le visage menaçant, une grande vigueur d’âme : Ils montrent, pour des Germains, beaucoup d’intelligence et de finesse. Ils savent se choisir des chefs, écouter ceux qui les commandent, garder leurs rangs, saisir les occasions, différer les attaques, profiter du jour, se retrancher la nuit, compter la fortune parmi les chances, le courage parmi les certitudes, et, ce qui est très rare et ne peut être que l’effet de la discipline, avoir confiance dans le général plus que dans l’armée. Toute leur force est dans l’infanterie, qu’ils chargent, outre ses armes, d’outils de fer et de provisions. Les autres barbares semblent n’aller qu’au combat, les Cattes vont à la guerre. Ils étaient redoutables par leur courage. C’était chas eux un usage général de se laisser croître la barbe et les cheveux, et de ne les couper qu’après avoir tué un ennemi. Il y en avait aussi qui prenaient un anneau de fer, signe d’ignominie, et le portaient jusqu’à ce qu’ils eussent accompli cet exploit (Germanie, 31). — Leur pays boisé, montueux, moins ouvert que celui des autres peuples de la Germanie (Germanie, 30), paraissait difficile à attaquer ; au contraire, les Cattes, braves et belliqueux, étaient naturellement portés à envahir et à piller le territoire romain, dont une partie leur avait jadis appartenu et était encore occupée par une de leurs anciennes tribus, les Mattiaques[99]. Drusus avait songé à les soumettre[100], et au début du règne de Tibère, Germanicus les avait vaincus[101]. — Plus tard, les légions de la Haute Germanie durent plusieurs fois repousser des bandes de Cattes qui passaient la frontière de l’Empire[102]. Pendant la révolte de Civilis, des Cattes, des Usipiens et même des Mattiaques, peut-être entraînés par les Cattes, vinrent assiéger Mayence et piller la Germanie Supérieure[103]. Au moment où Domitien les attaqua, ils étaient menaçants[104], quoique en paix avec Rome[105]. — Les Cattes avaient de plus des différends avec les Hermondures, qui s’étaient toujours montrés alliés fidèles de l’Empire[106] : sous Néron, ils leur avaient fait la guerre pour une contestation de frontières[107]. Ils étaient aussi les ennemis des Chérusques[108], qui entretenaient de bonnes relations avec les Romains. Une guerre contre eux était donc à peu près nécessaire.

Ce fut en 83 que Domitien l’entreprit[109]. Le triomphe sur les Cattes était certainement célébré le 3 septembre 84, puisque, sur un diplôme daté de ce jour-là[110], Domitien est qualifié de Germanicus. Il ne l’était pas le 9 juin 83, date d’un diplôme sur lequel ce titre manque[111]. Sur plusieurs monnaies alexandrines, frappées du 29 août 83 au 28 août 84, Domitien ne porte pas le surnom de Germanicus[112] ; sur d’autres, il le porte[113]. Sur aucune des monnaies frappées à Rome en 83, on ne lit le mot Germanicus[114] ; sur toutes celles de 84, ce nom figure. Il est omis, il est vrai, sur l’inscription d’un bloc de marbre de 84[115], mais d’autres blocs de 86[116] le passent aussi. Nous savons par Dion Cassius qu’après son triomphe sur les Cattes, Domitien se fit décerner le consulat pour dix ans : et nous avons vu plus haut que ce fut probablement aux premiers comices de l’année 84, peut-être le 9 janvier. Le triomphe doit donc se placer, soit à la fin de 83, soit au commencement de 34. L’année 83 semble devoir être choisie. Ce fut très probablement cette année-là qu’après la fin de l’été Agricola remporta la victoire du mont Graupius[117] : or Domitien en reçut la nouvelle peu après son triomphe sur les Cattes[118]. On peut donc en conclure que le triomphe fut célébré vers l’automne de 83. — Le 19 septembre 82, des vétérans de l’armée de Germanie Supérieure reçurent leur congé[119] : il est donc probable que la guerre n’était pas commencée à cette époque. — Les salutations impériales que Domitien reçut en 83 se rapportent, en partie du moins, à l’expédition contre les Cattes. Le 19 septembre 82, il était imperator II[120] ; le 9 juin 83, imp. III[121] ; il ne dut pas longtemps garder le titre d’imperator III, non plus que celui d’imperator IV, car nous n’avons aucune monnaie portant ces deux chiffres. Sur une monnaie (Cohen, 590), où on lit trib(tinicia) pot(estate) III, co(n)s(ul) IX [du 13 septembre au 31 décembre 83], il est qualifié d’imp(erator) V. Les salutations III et IV durent être prises coup sur coup pendant la campagne contre les Cattes quant à la cinquième, elle rappela peut-être la victoire du mont Graupius.

Domitien partit donc pour la Gaule en 83, mais il feignit d’y être venu pour présider aux opérations du cens[122]. Puis il attaqua les Germains à l’improviste[123]. — Parmi les légions qui prirent part à cette guerre, il faut compter sans doute celles qui étaient cantonnées à Mayence, la XIV Gemina et la I Adjutrix, et aussi les deux autres légions de Germanie Supérieure, la XI Claudia, qui a laissé des traces dans la vallée du Main[124], et la VIII Augusta. La XXI Rapax semble avoir été appelée de la Germanie Inférieure. On a lu sur une plaque de bronze trouvée à Friedberg, en Hesse[125] : Leg(ionis) XXI Rapacis Sési Seveki, etc. Bergk[126] a pensé avec vraisemblance qu’il fallait lire Sosi Seneci(onis), et a vu dans ce personnage Q. Sosius Senecio, gendre de Frontin, ami de Pline le Jeune, protecteur de Plutarque, consul en 99, et pour la seconde fois en 107[127] ; il aurait été tribun de la XXI Rapax en 83, et aurait pris part en cette qualité à l’expédition contre les Cattes. On a trouvé, en outre, des briques de la XXI Rapax dans la vallée du Main. — Il y aurait donc eu cinq légions en Germanie Supérieure à l’époque de la guerre cattique. A Mirabeau (département de la Côte-d’Or) ont été recueillies des briques qui présentent les noms de ces cinq légions : Vexiliationes legiotaum I, VIII, XI, XIIII, XXI[128]. Par une conjecture assez probable, M. Ritterling[129] a pensé que les briques en question se rapportent précisément à cette époque. — Une vexillation de la IX Hispana, légion qui faisait partie de l’armée do Bretagne, fut appelée sur le continent pour prendre part à la guerre[130].

Parmi les grands personnages qui accompagnèrent Domitien étaient probablement Frontin, fauteur du livre des Stratagèmes, dans lequel l’expédition est mentionnée à plusieurs reprises[131], et A. Didius Gallus Fabricius Veiento, trois fois consul[132].

Nous ne savons presque rien sur cette guerre. Dion Cassius prétend que Domitien revint à Rome sans avoir combattu (LXVII, 4). Mais Frontin nous apprend que les barbares furent vaincus[133]. La campagne dut être difficile à cause du courage et de la discipline des Cattes, à cause aussi de la nature du pays, dont les forêts empêchaient le libre développement de la cavalerie et favorisaient la fuite et les embuscades des Germains[134]. — Domitien eut peut-être aussi à combattre les anciens alliés des Cattes, les Usipiens, mal soumis[135]. L’année précédente, des Usipiens, transportés en Bretagne peut y former une cohorte, avaient mas-sacré leurs chefs et les soldats qu’on avait placés auprès d’eux pour leur servir à la fois de chefs et de modèles. Ils s’étaient en-suite embarqués sur trois navires pris de force et avaient fait le tour de la Bretagne[136].

A la suite de la campagne de 83, Domitien agrandit le territoire romain sur la rive droite du Rhin. On lit dans Frontin (I, 3, 10) : L’empereur César Domitien Auguste, voyant que les Germains, selon leur habitude, sortaient à l’improviste de leurs bois et de leurs retraites secrètes pour attaquer les nôtres, et trouvaient en-suite un sûr refuge dans les profondeurs des forêts, traça des frontières sur une longueur de cent vingt mille pas, et ainsi il ne changea pas seulement les conditions de la guerre, mais il soumit encore à sa domination les ennemis, dont il avait déboisé les retraites. — Les Germains dont parle Frontin étaient des Cattes, comme le prouve la comparaison avec un autre passage du même auteur (II, 3, 23) : L’empereur César Auguste le Germanique, voyant que les Cattes évitaient les combats de cavalerie en se réfugiant précipitamment dans leurs forêts, ordonna à ses cavaliers, dès qu’ils furent entrés dans des terrains où leurs bêtes avaient de la peine à se mouvoir, de descendre de cheval et de combattre à pied.

On trouve dans les Stratagèmes de Frontin un autre renseignement sur les conséquences de cette guerre (II, 11, 7) : L’empereur César Domitien Auguste le Germanique, dans cette guerre où la défaite des ennemis lui valut le surnom de Germanique, faisant élever des forts sur le territoire des Cubii (?), paya les terrains qui furent compris à l’intérieur du rempart, et grâce à la réputation de justice qu’il acquit par cet acte, il s’assura la fidélité de tous. — Le titre du chapitre est : De dubiorum animis in ide retinendis.

Dans ce dernier passage, il s’agit certainement de mesures prises après la guerre de 83, cette guerre où la défaite des ennemis lui valut le surnom de Germanique. Il en est sans doute de même des deux autres passages. On ne voit pas, en effet, que Frontin ait parlé, dans ses Stratagèmes, d’aucune autre guerre de Domitien[137].

Des textes mentionnés ci-dessus, il résulte qu’après la guerre de 83 : 1° des territoires appartenant aux Cattes furent annexés à l’empire ; 2° une frontière artificielle, longue de cent vingt milles (176 kilomètres), y fut alors constituée ; — c’est donc au nord et au nord-est du Main, du côté des Cattes, qu’il convient de chercher ces territoires et cette frontière ; 3° sur le territoire des Cubii (nom inconnu et probablement altéré), Domitien paya les terrains qu’il annexa, afin de conquérir la fidélité de gens dont il n’était pas star ; 4° dans ce pays des Cubii, il fit construire des forts et un rempart. — Quels sont ces Cubii ? Il est difficile de le dire. M. Asbach[138] propose de lire Sueborum au lieu de Cubiorum ; il pense qu’il s’agit des Hermondures, habitant à l’est des Champs décumates, peuple sur le territoire duquel aurait été constituée cette frontière de cent vingt milles dont parle Frontin. Je suis peu disposé à accepter cette hypothèse. En premier lieu, les acquisitions de terrains que Frontin mentionne ne furent très probablement pas faites chez les Hermondures, car ceux-ci étaient non des ennemis, mais des clients de Rome[139], et le titre du chapitre, De dubiorum animis in ide retinendis, ne se comprendrait pas ; il convient plutôt de penser à des populations tout récemment soumises. En second lieu, si l’on admet que, dans ce passage sur les Cubii, Frontin a voulu parler des Hermondures, il ne faut pas le mettre en relation avec les cent vingt milles de l’autre pas-sage, qui concernent certainement le territoire des Cattes. — Pour ma part, je serais porté à croire que les deux passages doivent être rapprochés l’un de l’autre, et que par conséquent le mot Cubiorum est une mauvaise lecture pour Cattorum, ou bien désigne une tribu inconnue des Cattes.

La médaille de 85, portant l’exergue Germania capta, pourrait, comme le croit M. Asbach[140], indiquer la 8n de ces travaux du limes ; cependant elle petit aussi bien rappeler des faits de guerre qui auraient eu lieu cette année-là.

A l’intérieur de la nouvelle frontière, le pays fut eu partie déboisé pour empêcher les Germains de trouver des retraites et de préparer des embuscades au fond des forêts[141].

Une phrase de Tacite s’applique peut-être aussi aux annexions de Domitien dans la vallée du Main (Germanie, 29) : La tribu des Mattiaques se trouve vis-à-vis de Rome dans les mêmes rapports de dépendance que les Bataves, car la grandeur du peuple romain a porté le respect de l’empire au delà du Rhin et au delà des anciennes limites. Nous avons vu plus haut qu’une partie au moins du pays des Mattiaques appartenait aux Romains bien avant Domitien. II est possible cependant que Tacite veuille faire allusion, en même temps qu’à des annexions plus anciennes, aux nouvelles conquêtes de Domitien sur le Main : il évite de nommer un prince dont la mémoire était condamnée.

Au delà même du limes, les Romains s’assurèrent peut-être la possession d’une zone de territoire, où il était défendu aux Germains de séjourner. On lit dans un texte, de basse époque il est vrai[142] : Au delà du castellum Montiacese (lisez castellum Mogontiacense, sur le Rhin, en face de Mayence)... les Romains ont possédé quatre-vingts lieues au delà du Rhin. Si ce chiffre est exact, on doit en conclure, avec M. Mommsen[143], que le territoire romain s’étendait jusque vers Hersfeld, sur la Fulda.

Plus au sud, les Champs décumates furent définitivement annexés à la province de Germanie Supérieure. Dans un passage déjà cité, Tacite dit que des Gaulois occupèrent cette région et il ajoute (Germanie, 29) : Depuis peu, une frontière a été tracée, les postes ont été portés en avant et ce pays est occupé comme un territoire de l’empire et une partie de la province. Ces mesures ont été prises par Domitien (que Tacite ne nomme pas pour la raison indiquée plus haut). Nous avons vu en effet qu’en 77, quatre ans avant l’avènement de Domitien, les Champs décumates ne faisaient pas, à proprement parler, partie de l’empire. Elles durent suivre la conquête de la vallée inférieure du Main, qui autrement aurait formé une bande de territoire isolée et facile à cerner. Quant à la date exacte, elle est impossible à fixer. Frontin qui semble avoir écrit ses Stratagèmes peu après la guerre de 83[144], ne parait avoir fait aucune allusion à cette annexion définitive des Champs décumates : peut-être est-elle postérieure à la seconde guerre cattique qui date de 88-89. — Au cœur des Champs décumates, prés des sources du Neckar, s’éleva la ville d’Aræ Flaviæ (Rottweil)[145], centre religieux du pays, on devait y adorer la déesse Rome, les empereurs divinisés et le génie du prince régnant[146]. Un peu plus au nord-est, il y eut une autre ville importante, Sumelocenna (Rottenbourg), résidence du procurateur impérial[147]. Une inscription, datant à peu prés de la fin du premier siècle, mentionne peut-être une bande de territoire dépendant de l’empire au delà de cette partie du limes[148].

Un texte, déjà mentionné plus haut, semble indiquer les peuples qui, après les annexions de Domitien, firent partie de l’empire : Nomina civitatum trans Rhenum fluvium quæ sunt :

a) Usiphorum, les Usipiens, au nord du Taunus. Voisins des Cattes, dit Tacite (Germanie, 32), les Usipiens et les Tenctères habitent les bords du Rhin dont le lit est désormais fixé et qui peut suffire à servir de frontière. Dans ce passage, Tacite énumère les peuples germains en descendant le Rhin. Les Tenctères habitaient en face de Cologne[149], les Usipiens vivaient donc un peu au sud. D’autre part, c’est au delà de Bingen, où se termine le Taunus, que le Rhin entre dans un vaste plateau schisteux et s’y creuse un lit profond.

b) Tuvanium (= Tubantum). Les Tubantes avaient d’abord habité sur le Rhin inférieur[150]. Plus tard, ils devinrent voisins des Cattes[151]. Leur position exacte ne peut être déterminée.

c) Nictrensium (= Nicerensium) ; habitants des rives du Neckar[152].

d) Novarii (= Abnovariorum) ; habitants du mont Abnoba, ou Forêt Noire[153].

e) Casuariorum. Tacite (Germanie, 34) les indique à l’est des Chamaves et des Augrivariens, c’est-à-dire en face de la Germanie Inférieure, en dehors du territoire romain ; Ptolémée (II, 11, 11) les met à l’est du mont Abnoba que, du reste, il place mal[154]. Ce ne sont sans doute pas les mêmes.

L’occupation, à la fin du premier siècle, des territoires de la rive droite du Rhin qui sont situés à l’est de Mayence et de Strasbourg est attestée par de nombreuses découvertes archéologiques. On a trouvé des briques de la légion XXI Rapax à Wiesbaden, à Hofheim, à Höchst, à Nied, à Heidelberg