ESSAI SUR LE RÈGNE DE L’EMPEREUR DOMITIEN

 

CHAPITRE V. — L’ITALIE, LES PROVINCES, L’ARMÉE.

 

 

Le gouvernement de Domitien eut des effets bienfaisants en Italie.

Cet empereur prit au sujet des subsécives une mesure qui rendit la sécurité à beaucoup de cultivateurs italiens, troublés par des réclamations inopportunes de Vespasien et de Titus.

Le mot subseciva s’appliquait à différentes catégories de terres[1] :

a) Lors de la fondation d’une colonie, les arpenteurs (agrimensores) traçaient du Sud au Nord et de l’Est à l’Ouest deux séries de lignes qui, se coupant à angle droit, limitaient des lots (centuriæ), en forme de rectangles parfaits. Comme le terrain concédé n’avait pas une configuration régulière, des espaces plus ou moins considérables s’étendaient, après l’opération des arpenteurs, entre ses limites naturelles et les limites artificielles de la surface divisée en centuries. On les appelait subseciva[2], quand ils avaient moins de deux cents jugères (superficie ordinaire d’une centurie), et loca extraclusa quand ils étaient plus grands ; juridiquement ces loca étaient assimilés aux subseciva[3].

b) A l’intérieur même de la surface mesurés, il y avait une certaine quantité de terres qui, lois du partage du sol, n’avaient pas été distribuées, à cause de leur aridité ou du nombre trop restreint des colons. C’étaient des subseciva[4] (ayant une superficie inférieure à celle d’une centurie) ou des loca relicta (d’une superficie plus grande), juridiquement assimilés comme les loca extraclusa aux subseciva[5].

c) Quelquefois, si le territoire destiné à la colonie était d’une étendue insuffisante, on achetait ou on confisquait dans les cites voisines des terres[6] que l’on divisait ensuite en centuries régulières et où il pouvait y avoir, soit après l’arpentage, soit après l’assignation, des subseciva, des loca extraclusa et relicta[7].

Les subsécives appartenaient de droit à l’autorité qui avait fait l’assignation[8], c’est-à-dire, pour les colonies militaires, au prince. Il pouvait les vendre ou les donner, soit à des particuliers dans une nouvelle distribution, soit aux communes (colonies ou municipes) sur le territoire desquelles elles se trouvaient[9], et il cessait d’en être propriétaire. — Quant aux subsécives non vendues ou non cédées, beaucoup d’entre elles furent occupées peu à pou par les cultivateurs voisins, sans que les empereurs réclamassent[10] ; elles continuèrent néanmoins à appartenir de plein droit au prince, car à l’égard des biens fiscaux, il n’y avait pas de prescription.

Vespasien, qui trouva l’État dans de grands embarras financiers, fit revivre ce droit de propriété. Il reprit pour les mettre en vente un grand nombre de subsécives occupées irrégulièrement[11]. — Les communes imitèrent cet exemple ; beaucoup d’entre elles en effet étaient propriétaires de subsécives qui leur avaient été concédées autrefois par des empereurs, mais que, depuis, des particuliers avaient prises : elles les réclamèrent[12]. — Justes au point de vue du droit strict, ces revendications étaient inopportunes (immédiatement après une guerre civile très funeste aux Italiens)[13] et même dans plus d’un cas contraires à l’équité, car souvent ceux qu’elles frappaient avaient acquis des subsécives par héritage, par don, par achat, sans même savoir que l’État ou les communes en fussent propriétaires ; ils avaient passé de longues années à défricher des terres en général incultes. Aussi toute l’Italie s’émut-elle ; des députations furent envoyées à Vespasien, qui consentit à suspendre ses poursuites[14]. Mais Titus les reprit[15].

Domitien régla définitivement la question des subsécives, peut-être à la suite d’un procès qu’il eut à juger. En tout cas, ce procès fut antérieur à l’édit général rendu sur les subsécives, car après l’édit, il n’aurait pas ou raison d’être. Nous en avons conservé la sentence : elle est du 19 juillet 82[16]. Auguste, après la bataille d’Actium. fonda une colonie de vétérans à Falerio[17]. Une partie des colons furent aussi établis dans la commune voisine de Firmum, à laquelle Auguste fit don des subsécives après l’assignation des lots. Une centaine d’années plus tard, les subsécives se trouvaient occupées par les propriétaires voisins, descendants ou héritiers de ces colons, par conséquent citoyens de Falerio comme eux. Les Firmiens prétendirent qu’elles leur appartenaient et l’affaire fut portée devant Domitien. L’empereur dans son jugement constata que, par une lettre, Auguste avait engagé les Firmiens à vendre leurs subsécives : comme ils avaient vrai-semblablement suivi cette recommandation, ils ne devaient plus en être propriétaires depuis longtemps. Il déclara aussi que, quand même les terres en question n’auraient pas été vendues, l’antiquité de la possession équivalait à un titre de propriété pour les Falériens[18].

Il rendit ensuite un édit d’un caractère général, par lequel il assimila les subsécives à des biens soumis à l’usucapion et les concéda en toute propriété aux particuliers qui les détenaient depuis longtemps[19]. Toute réclamation ultérieure du prince et des communes était ainsi écartée. Par cet édit, écrit Frontin[20], auteur contemporain, Domitien délivra toute l’Italie de la crainte que lui avaient causée les mesures de Vespasien et de Titus.

Cependant, la situation économique de l’Italie n’en resta pas moins très précaire. Ce fut autant pour venir en aide aux agriculteurs que pour essayer d’arrêter la dépopulation de l’Italie que Nerva projeta et que Trajan organisa les institutions alimentaires,

Des travaux publics importants furent entrepris en Italie par Domitien. A partir de Sinuesse, point où la voie Appienne s’éloignait de la côte pour se diriger vers Capoue et Bénévent, l’empereur fit construire une nouvelle voie jusqu’à Cumes, la voie Domitienne, qui en remplaça une autre très incommode et fort longue. Rome fut ainsi rapprochée du golfe de Naples, de Baies, la grande ville d’eaux, et de Pouzzoles, le premier port du monde. A cause des marécages et des sables mouvants qui bordaient la côte, on avait dû faire des soutènements, des jetées, des ponts. À Vulturne, qui répandait au loin ses eaux, avait été endigué. Un arc de triomphe indiquait à Sinuesse le commencement de la route qui, à certains endroits était pavée de marbre[21]. Dans une Silve entière[22], Stace décrit cette voie, qui est, à ses yeux, une œuvre aussi imposante qu’aurait pu l’être le percement de l’isthme de Corinthe ou du mont Athos. Il faut remarquer qu’elle fut construite pendant la période de terreur qui remplit la fin du règne de Domitien[23]. Même alors, ce prince ne négligeait pas les intérêts de l’empire.

Domitien fit aussi, à la fin de sa vie, réparer la voie Latine. Stace nous apprend qu’il confia ce soin au sénateur Vitorius Marcellus, auquel Quintilien dédia son Institution oratoire[24]. — Quelques travaux publics furent aussi exécutés sur l’ordre de l’empereur à Rimini[25].

Nous savons fort peu de choses sur l’état des provinces au temps de Domitien. Les auteurs anciens ne nous font presque rien connaître à ce sujet ; les inscriptions qui pouvaient témoigner de la reconnaissance des provinciaux pour les bienfaits accordés par cet empereur, celles qui furent gravées en son honneur par des gouverneurs et d’autres fonctionnaires furent presque toutes détruites après sa mort. Les surnoms des villes, les noms des provinciaux indiquent d’ordinaire le prince qui leur donna des privilèges, qui leur concéda le droit de cité ; mais comme Vespasien, Titus et Domitien s’appelaient tous les trois T. Flavius, il est difficile de faire la part de chacun d’eux. De plus, il est probable qu’un certain nombre de cités qui, sous Domitien, avaient reçu l’épithète de Flaviennes y renoncèrent après 96[26].

Quelques modifications furent, faites dans le régime administratif des provinces.

La Mésie, qui s’étendait auparavant de la Save à la mer Noire fut partagée en deux provinces, Supérieure à l’ouest, Inférieure à l’est, séparées par le fleuve Ciabrus[27] (la Kibritza), et gouvernées l’une et l’autre par des consulaires[28]. — Pline, dont l’Histoire naturelle parut en 77 (Préface, 3), ne parle point de cette division[29] ; elle n’existait donc pas alors. En 82, C. Vettulenus Civica Cerialis est indiqué dans un diplôme militaire comme légat de Mésie, sans épithète. Mais, dans le même document, le légat de l’armée de Germanie Supérieure est mentionné comme exerçant son commandement in Germania[30]. On ne peut donc en conclure que la division n’était pas faite à cette date, ce qui est cependant très probable[31]. — Il faut sans doute placer cette division à l’époque des guerres daciques qui eurent lieu sous Domitien, de 86 à 89, et l’expliquer par la nécessité dans laquelle les Romains se trouvèrent de surveiller plus activement leur frontière du Danube. Une inscription du temps de Domitien[32] nous apprend que L. Funisulanus Vettonianus fut successivement[33] légat de Dalmatie, de Pannonie, de Mésie Supérieure. Mais on peut préciser davantage. En 84 et en 85, il gouvernait la Pannonie[34]. Il alla donc, après 85, en Mésie Supérieure, province dont il dut être le premier légat, et ce fut vraisemblablement en cette qualité qu il reçut des récompenses militaires, lors d’une des deux guerres contre les Daces[35]. Le premier gouverneur connu de la Mésie Inférieure est Q. Pomponius Rufus qui la gouvernait en 100[36], mais elle est mentionnée dès l’époque de Domitien[37].

La Galatie et la Cappadoce forent d’abord réunies sous Domitien, comme sous ses deux prédécesseurs, et gouvernées par un légat consulaire[38]. Mais après l’année 92, on voit en Galatie un légat prétorien, Sospes[39], et avant 93, en Cappadoce, un autre légat prétorien, C. Antius A. Julius Quadratus[40]. Les deux provinces étaient donc séparées à cette époque. Elles furent réunies de nouveau à la fin du règne de Domitien : T. Pomponius Bassus les gouvernait en 95-96[41], sans aucun doute comme légat consulaire.

M. Mommsen pense que la Thrace, auparavant province procuratorienne, reçut, sous Domitien, un légat impérial de rang prétorien[42]. Il s’appuie sur une table de bronze qui nous apprend qu’en 82, les vétérans de la colonie Flavia Pacis Deultensium, en Thrace choisirent comme patron T. Avidius Quietus, légat d’Auguste[43], personnage qui fut plus tard consul[44]. Ces mots légat d’Auguste, employés d’une manière absolue, semblent indiquer qu’il s’agit du gouverneur de la province dans laquelle se trouvait Deulium. Cependant, une inscription de Périnthe[45], datant de l’année 88, mentionne un procurateur de Thrace, qui parait avoir été alors le premier fonctionnaire de la province ; car l’inscription dont il s’agit aurait très probablement indiqué le légat impérial, s’il en avait existé un à cette époque. Le premier légat de Thrace connu avec certitude est Juventius Celsus, sous Trajan[46].

En 92, le petit royaume de Chalcidène, dans le Liban, possédé auparavant par des princes Juifs, fut réuni à l’empire et rattaché à la province de Syrie[47]. L’ère de Chalcis date de l’année 92[48], et cette ville porte sur les monnaies le surnom de Flavienne[49]. Il en fut sans doute de même du petit royaume d’Aréthuse et d’Émèse[50] : les premières monnaies d’Émèse ont été frappées sous Domitien[51].

C’est peut-être au règne de Domitien qu’il faut rapporter l’institution définitive des deux provinces de Germanie Inférieure et de Germanie Supérieure[52]. Auparavant, les deux légats étaient désignés sous les noms de legatus pro prætore exercitus Germanici Inferioris et de legatus pro prætore exercitus Germanici Superioris. C’est encore le titre qui est donné à Cn. Pinarius Cornelius Clemens, légat en 74[53]. Ces légats possédaient aussi, il est vrai, l’administration civile sur les pays frontières où ils avaient le commandement militaire[54] ; cependant ils n’étaient pas, à proprement parler, des gouverneurs de provinces. Mais C. Octavius Tidius Tossianus L. Javolenus Priscus, qui était légat en Germanie en 90[55], est qualifié, sur une inscription, de legatus consularis provinciæ Germaniæ Superioris[56] : c’est la plus ancienne mention épigraphique de ce titre qui soit actuellement connue[57]. Il est possible que la reconnaissance officielle des deux Germanies comme provinces[58] ait suivi l’annexion d’importants territoires sur la rive droite du Rhin, lors de la guerre cattique de 83, territoires qui furent rattachés à la province de Germanie Supérieure[59].

En Bretagne, nous trouvons pour la première fois, sous Domitien, un juridicus provinciæ Britanniæ. C’est Javolenus Priscus[60] qui le fut avant le 27 octobre 90, date à laquelle il était légat de Germanie Supérieure ; entre ces deux fonctions, l’une prétorienne, l’antre consulaire, doit se placer le consulat de Javolenus Priscus[61]. — M. von Domaszewski[62] et moi[63] avons montré que C. Salvius Liberalis Nonius Bassus, qui vécut à l’époque flavienne, avait été aussi juridicus de Bretagne. Cette fonction est désignée dans l’inscription de Salvius Liberalis[64] par les mots : legato Augustorum [provin ou iuridi)e(iæ ou o) Britann(iæ). M. von Domaszewski pense que le mot Augustorum désigne Domitien et Nerva, et suppose que la création de la fonction de juridicus en Bretagne a été la conséquence du départ de la II Adjutrix, qui cessa d’appartenir à l’armée de cette province sous le règne de Domitien. Mais je crois que par Augustorum il faut plutôt entendre Vespasien et Titus[65] : la création des juridici en Bretagne ne pourrait pas, dans ce cas, être attribuée à Domitien.

Dans la province impériale d’Espagne Citérieure, gouvernée par un légat consulaire, il y avait, dès l’époque d’Auguste[66], un légat prétorien placé sous les ordres du gouverneur et investi d’attributions civiles dans la partie centrale de la province. A la fin du premier siècle, il était appelé, soit simplement legatus Hispaniæ Citerioris[67], soit juridicus Hispaniæ Citerioris Tarraconensis[68]. Au second siècle, on trouve dans la même province un autre légat de l’empereur portant le titre de juridicus per Asturiam et Gallæciam[69]. Il est difficile de dire quand cette fonction fut instituée. M. von Domaszewski[70] pense qu’elle le fit à la suite du départ définitif d’une des deus légions d’Espagne, lors de la révolte de Saturninus, en 88 ; mais cela n’est pas prouvé.

Domitien veilla à la bonne administration des provinces. Il le fit, dit Suétone[71], avec tant de zèle que jamais les gouverneurs ne se montrèrent plus honnêtes ni plus justes. Sous Nerva et Trajan, ils cherchèrent à se dédommager : plusieurs provinces, en particulier la Bithynie, furent pillées par des proconsuls peu scrupuleux[72]. Ces scandales semblent avoir été plus rares sous le dernier Flavien. Il y eut cependant, en 93[73], un procès qui fit grand bruit, celui de Bæbius Massa, ancien gouverneur de Bétique, accusé de malversations. Massa était un délateur fort connu[74]. Tacite dit de lui, en racontant les événements de l’année 70[75] : cet homme, dès lors le fléau des gens de bien, et dont le nom reviendra souvent parmi les auteurs des maux que nous réservait l’avenir. Le prince qui se servait de lui, le sacrifia cependant aux provinciaux. Il permit au Sénat d’accorder contre lui une enquête, puis de le condamner à payer des dommages intérêts à ses victimes[76]. — Il ne serait pas impossible aussi que Marius Priscus, proconsul d’Afrique, et Cæcilius Classicus, proconsul de Bétique, qui commirent de graves exactions pendant leur gouvernement provincial, aient été proconsuls à la fin du règne de Domitien[77]. Ils ne furent jugés par le Sénat que sous Trajan, en 100 et en 101[78].

Quelques hommes de mérite reçurent, sous Domitien, des gouvernements de provinces. Le célèbre jurisconsulte C. Octavius Tidius Tossianus L. Javolenus Priscus fut légat de Germanie Supérieure, et peut-être de Syrie, Arrius Antoninus, aïeul maternel de l’empereur Antonin, Sex. Julius Frontinus, auteur du Traité des Aqueducs et d’autres écrits, proconsuls d’Asie. — Malgré son caractère méfiant, Domitien donna successivement à Funisulanus Vettonianus les gouvernements de Dalmatie, de Pannonie, de Mésie supérieure, et le laissa peut-être parvenir ensuite au proconsulat d’Afrique. C. Antius A. Julius Quadratus devint légat de Cappadoce, proconsul de Crète et de Cyrène, légat de Lycie et de Pamphylie. Agricola ne fut rappelé de Bretagne qu’après sept années de commandement[79].

Pline le Jeune semble dire que les députations des provinces et des cités avaient difficilement accès auprès de Domitien (Panég., 79). Le seul texte qui nous apprenne quelque chose sur ces députations nous montre, au contraire, l’empereur accueillant les réclamations de la province d’Asie lors de l’édit sur la plantation des vignes[80]. — En 83, il présida personnellement les opérations du recensement en Gaule[81].

On a retrouvé, en 1851, près de Malaga, deux tables de bronze[82] gravées entre 82 et 84[83], qui contiennent une partie de la constitution du municipum Flavium Malacitanum (Malaga) et du municipium Flavium Salpensanum (Salpensa). Ces communes, avec toute l’Espagne[84], avaient été dotées du droit latin[85] par Vespasien, mais leur condition ne fut définitivement réglée, comme nous l’apprennent ces tables, qu’au début du règne de son second fils.

L’assemblée du peuple, Composée de tous les citoyens, élit les magistrats : duumvirs, édiles, questeurs. La liberté et la sincérité des élections sont garanties par des dispositions minutieuses. — Les magistrats administrent le municipe avec l’assistance d’un sénat ou conseil des décurions. Les attributions des duumvirs sont très étendues : ils convoquent et président l’assemblée du peuple et le sénat, gèrent les finances, adjugent les travaux publics, afferment les propriétés communales, recueillent les revenus ordinaires ou extraordinaires, infligent des amendes, jugent les procès civils jusqu’à un taux déterminé, ont la juridiction volontaire. — Leur pouvoir est limité, non par l’intervention du gouvernement central, mais par le droit d’intercession que chaque magistrat peut exercer à l’égard de son collègue, par le droit de contrôle et, dans certaines circonstances, de cassation que possède le conseil des décurions, par la menace d’amendes perçues au profit de la commune, par l’obligation de fournir caution, enfin, par la courte durée des charges qui sont annuelles et ne peuvent être conférées de nouveau au même personnage qu’après un intervalle de cinq ans. — Le conseil des décurions peut élire librement des protecteurs du municipe ou patrons. — Nulle part, dans ces lois, n’apparaît le gouverneur de la province[86]. Quant à l’empereur, il peut être duumvir du municipe, et dans ce cas, il se fait remplacer par un préfet unique dont les attributions sont celles des duumvirs ordinaires, mais, lui-même, il est élu comme les autres magistrats : la commune implore son intervention, il ne l’impose pas. — Le pouvoir impérial cherche même à stimuler le zèle des citoyens pour les intérêts de leur ville, en concédant le droit de cité romaine aux magistrats sortis de charge, ainsi qu’à leurs père, mère, femme, enfants légitimes.

On ne doit pas faire honneur à Domitien de ces dispositions appliquées avant lui à toutes les communes de droit latin, et, en grande partie aussi, aux communes romaines. Mais on peut s’étonner qu’un prince si autoritaire n’ait pas cherché à les détruire, qu’il les ait même propagées. C’est que les libertés municipales s’exerçaient dans des territoires très restreints ; elles n’avaient rien de commun avec les affaires politiques que le pouvoir central se réservait ; elles permettaient à beaucoup d’hommes nouveaux de s’initier aux affaires administratives et d’exercer ensuite des fonctions publiques. Elles ne pouvaient donc porter ombrage à cet empereur.

A une autre extrémité du monde romain, dans les cités grecques d’Asie Mineure, la vie municipale était alors fort active. De graves débats s’y élevaient, surtout au sujet de la gestion des deniers publics : les passions éclataient avec tant d’ardeur qu’elles amenaient souvent des troubles[87]. Ces villes envoyaient à l’empereur des députés pour lui adresser des réclamations dont il était tenu compte[88]. Elles se montraient fières de leur passé et de leurs privilèges, fort susceptibles, jalouses les unes des autres[89], sans que cette vitalité bruyante excitât les défiances du prince.

C’est cependant sous Domitien qu’on trouve la première mention épigraphique des curateurs des cités. On lit en effet dans une inscription déjà mentionnée plus haut[90] : ... Sos [pi]ii, fetiali, leg(ato) Aug(usti) pro pr(ætore) provinc(iarum) Gal(atiæ), ...... donat(o) don(is) militarib(us) expedit(ione) Suebic(a) et Sarm(atica), cor(ona) mur(ali), cor(ona) vall(ari), cor(ona) aur(ea), hast(is) pur(is) trib(us), vexill(is) trib(us), curat(ori) colonior(um) (sic) et municipior(um), præ(fecto) frum(ento) dand(o) ex s(enatus) c(onsulto), prætori, æd(ili) curul(i), qu(æstori) Cret(æ) et C[yr(enarum)], trib(uno) leg(ionis XXI [I] Primigen(iæ), III vir(o) a(uro), a(rgento) a(ere) f(lando) f(eriundo)...... Comme on le voit, le cursus honorum est dans l’ordre inverse. La guerre suévo-sarmate ayant eu lieu en 92, ce fut avant cette date que Sospes exerça, en qualité d’ancien préteur, la fonction de curator coloniarum et municipiorum. Il ne s’agit pas, semble-t-il, d’un curateur semblable à ceux que nous rencontrons plusieurs fois dans les cités à une époque antérieure. Par exemple, en 26, le Sénat fit élever à Smyrne un temple et nomma à cet effet un curator templi[91]. Vespasien fit construire un édifice à Nole et confia la surveillance des travaux à un ancien magistrat de la ville, qui est qualifié sur une inscription de curatori oper(um) publicor(um) dato a Divo Aug(usto) Vespasiano (C. I. L., X. 1266). En effet, l’emploi des fonds que l’État fournissait pour une destination spéciale devait être contrôlé par des agents qu’il nommait lui-même[92]. — Mais dans notre inscription, il s’agit d’un personnage prétorien qui est qualifié d’une manière absolue de curator. Il doit être assimilé aux curatores rei publicæ qu’on trouve en grand nombre à une époque postérieure, curateurs chargés de surveiller d’une manière générale les finances municipales et exerçant souvent cette surveillance dans plusieurs cités à la fois[93].

Cette institution nouvelle des curateurs, nommés par le prince, est assurément une atteinte portée aux libertés municipales. Mais il faut observer que le curateur n’a en général qu’une compétence financière ; de plus, il ne se substitue pas aux magistrats dans la gestion de la fortune publique, il se contente de les surveiller. Il autorise ou interdit telle recette, telle dépense ; il vérifie les comptes ; mais il ne prend point part à l’administration. Si la nomination d’un curateur enlevait à une cité le droit de disposer librement de ses revenus, elle l’empêchait de se ruiner ; elle était un remède et une garantie contre l’incapacité ou les malversations des magistrats. Loin d’être considérée comme une mesure tyrannique prise pour étouffer la vie municipale, elle dut être souvent souhaitée, sollicitée même par les communes[94]. D’autre part, il est certain que l’institution de curateurs en Italie et dans des provinces sénatoriales était une atteinte portée aux droits administratifs du Sénat : ce qui ne doit pas étonner de la part de Domitien.

Le droit de cité fut accordé libéralement aux provinciaux par les empereurs flaviens, ainsi que le témoigne la grande diffusion du nom de T. Flavius, surtout en Orient et en Afrique[95]. Le grand développement de la tribu Quirina dans l’empire se rattache aussi en partie à la dynastie Flavienne[96] qui appartenait à cette tribu, comme déjà du reste Claude et Néron[97]. A l’égard de la collation du droit de cité, il est très probable que Domitien suivit la politique de son père Vespasien[98]. Des efforts furent faits pour hâter la romanisation des pays encore à demi barbares : en Bretagne, ce fut, an dire de Tacite, une des préoccupations d’Agricola[99] ; en Pannonie, en Mésie, en Thrace, des fondations de colonies, de municipes répandirent les mœurs et les institutions romaines ou grecques[100]. En 88, une des deux légions de la Tarraconaise semble avoir quitté définitivement ce pays où la domination romaine n’avait plus rien à craindre[101].

Le nombre des provinciaux faisant partie des deux premiers ordres de l’État et appelés à exercer les fonctions, les magistratures les plus considérables de l’État semble s’être beaucoup accru à cette époque. Vespasien en avait fait entrer un grand nombre dans la curie[102], d’autres s’élevèrent parla voie ordinaire des honneurs. Trajan et Q. Valerius Vegetus, originaires de Bétique, furent consuls en 91[103] ; L. Licinius Sura et L. Minicius Natalis, originaires de Tarraconaise[104] firent une partie de leur carrière sous Domitien[105] ; L. Helvius Agrippa, indiqué comme pontife vers 82-83, était aussi d’une famille espagnole[106], ainsi que Marius Priscus[107] qui fut proconsul d’Afrique, peut-être à la fin du règne, et par conséquent consul sous Domitien[108]. Valerius Paulinus, qui dut recevoir des honneurs sous ce prince[109], semble avoir appartenu à une famille de Fréjus[110], dans la Gaule Narbonnaise. T. Aurelius Fulvus, préfet de la ville au temps de Domitien, était de Nîmes, comme aussi probablement T. Iulius Maximus Ma [...?] Brocchus, personnage prétorien[111]. C. Antius A. Julius Quadratus, consul en 93, gouverneur de plusieurs provinces orientales[112], était né à Pergame[113]. Cæcilius Classicus, qui fut peut-être proconsul de Bétique à la fin du règne de Domitien, était africain[114]. Le fait que Trajan décida que les candidats aux magistratures devraient justifier du placement du tiers de leur patrimoine en immeubles italiens[115] atteste qu’un assez grand nombre de provinciaux faisaient alors partie de la curie.

Des provinciaux se faisaient un nom dans la littérature : parmi les compatriotes de l’espagnol Martial, on peut citer le rhéteur Quintilien, Canius Rufus, poète et historien[116], le jurisconsulte Maternus[117], l’avocat Licinianus[118], le philosophe Decianus[119].

Le titre de Flavium, Flavia, qu’un certain nombre de villes portent sur des inscriptions et sur des monnaies, remonte, pour plusieurs d’entre elles, au règne de Domitien, et rappelle soit la fondation d’une colonie, soit l’octroi du droit romain ou latin, soit d’autres privilèges ou bienfaits. Nous citons ici celles qui ont reçu ou peuvent avoir reçu ce surnom de Domitien[120] :

Dans les Champs décumates (rive droite du Rhin), Aræ Flaviæ (Βωμοί Φλαύιοι), aujourd’hui Rottweil[121].

En Germanie Supérieure, Flavia Nemetum[122] désignant la civitas des Nemètes dont le chef-lieu était Noviomagus (Spire).

En Helvétie, la Colonia Pia Flavia Constans Emerita Helvetiorum fœderata[123], désignant tout le pays des Helvètes (civitas Helvetiorum)[124].

En Pannonie, le municipium Flavium Scarbantia (Œdenburg sur le lac Neusiedel)[125], le municipium Flavium Neviodunum (Dernovo)[126], la Colonia Flavia Sirmium (Mitrovitz)[127].

En Dalmatie, le municipium Flavium Scardona[128].

En Mésie, la colonia Flavia Scupi (Routschewitsch)[129].

En Thrace, Philippopolis est qualifiée de Fl(avia) sur une inscription[130]. Les premières monnaies impériales de cette ville datent de Domitien et de l’année 88[131] ; leur légende est bilingue : Imp(erator) Cæs(ar) Domit(ianus) Auq(ustus) Germ(anicus), co(n)-s(ul) XIIII, cens(or) per(petuus), p(ater) p(atriæ). — ® Φιλνπποπολείτων[132]. Domitien accorda peut-être le droit de cité romaine aux habitants de Philippopolis[133].

En Achaïe, Corinthe s’appelle, sous Domitien, Colonia Julia Flavia Augusta Corinthus[134]. Cette épithète de Flavia n° explique par le revers de quelques monnaies frappées dans cette ville sous le règne de cet empereur ; on y lit : perm(issa) Imp(eratoris)[135]. Vespasien avait enlevé à Corinthe le droit de battre monnaie et Titus avait maintenu cette interdiction[136] ; Domitien la leva. Après la mort de l’empereur, l’épithète de Flavia disparut[137].

En Bithynie, Cratia Flaviopolis[138].

En Galatie, Ancyre[139].

En Syrie, Sidon[140].

Dans l’île de Chypre, Paphos[141].

En Afrique, la colonia Flavia Augusta Emerita Ammædara (Haidra)[142], la colonia Flavia Cillium (Henchir-Gasrine)[143].

En Numidie, une inscription trouvée au nord de l’Auras, près de Khenchela, mentionne des Aquæ Flavianæ[144].

Des travaux publics furent exécutés, sur l’ordre de Domitien, dans plusieurs provinces : la restauration de la grande voie qui traversait la Bétique en passant par Cordoue, Séville, et qui aboutissait à Gadès[145] ; l’achèvement des routes de la Galatie, de la Cappadoce, du Pont, de la Pisidie, de la Paphlagonie, de la Lycaonie, de la petite Arménie[146], commencée sous Titus[147] et peut-être même sous Vespasien pour des motifs stratégiques. Des ouvrages dont nous ignorons la nature furent construits à Savaria, en Pannonie[148]. Malalas parle de constructions faites sur l’ordre de Domitien à Antioche[149], indication qui se lit aussi dans le douzième chant sibyllin[150]. On trouve encore dans Malalas la mention d’une ville, Domitianopolis, fondée par Domitien en Isaurie. Cette liste serait sans doute plus longue si presque toutes les inscriptions portant le nom de Domitien n’avaient pas été détruites ou mutilées après sa mort[151].

Les expéditions militaires de l’empereur sur le Rhin et sur le Danube, la guerre contre les Nasamons en Afrique furent faites surtout pour défendre les provinces frontières, les Gaules, la Pannonie, la Mésie, l’Afrique, menacées fréquemment par les barbares[152].

Nous n’avons point de renseignements sur la condition matérielle des provinces à l’époque de Domitien, mais il ne semble pas qu’elle ait été mauvaise.

Les transactions commerciales furent favorisées par le bon système monétaire que Domitien sut maintenir jusqu’à la fin de son règne, malgré ses embarras financiers. L’aureus pesa, en moyenne, 7 grammes 43 ; sous Vespasien et Titus, son poids moyen était de 7 gr. 29 ; sous Trajan et Hadrien, il tomba à 7 gr. 21, 7 gr. 20[153]. L’alliage du denier d’argent, sous Vitellius, était d’un cinquième ; sous Domitien, il ne fut que d’un dixième ; sous Trajan, il fut beaucoup plus fort[154]. Les monnaies fourrées, communes sous Néron et même sous Vespasien, devinrent plus rares à l’époque du dernier empereur Flavien[155].

Plusieurs textes pourraient cependant nous faire croire que Domitien se montra, à certains égards, peu soucieux du bien-être des provinciaux. II semble que, voulant assurer la marche de son armée dans des expéditions au delà des Alpes, il ait imposé des réquisitions trop lourdes aux communes italiennes et provinciales dont il traversait les territoires[156] : c’est là un acte de mauvaise administration qui étonne de la part de cet empereur. — Il y eut peut-être alors une ou plusieurs grandes famines dans l’Empire[157]. Elles paraissent avoir provoqué un édit célèbre de Domitien, qui pouvait être fort préjudiciable aux intérêts de plusieurs provinces. Voyant, dit Suétone[158], que le vin était en extrême abondance et qu’au contraire il y avait disette de blé, il pensa que la passion des vignes faisait négliger les champs : c’est pourquoi il défendit d’en planter de nouvelles en Italie et ordonna qu’on ne laissât subsister dans les provinces que la moitié des anciens plants[159]. Cette mesure, quoiqu’elle entravât en Italie le développement de la viticulture, dut être bien accueillie dans cette contrée dont les vins étaient alors la principale richesse, car elle diminuait la concurrence des autres vins. Mais les provinces s’émurent fort : des députations furent envoyées à l’empereur[160], et Domitien ne fit pas exécuter l’édit[161].

Zonaras, d’après Dion Cassius, dit, sans doute avec exagération, que beaucoup de tributaires se révoltèrent parce qu’on exigeait d’eux de l’argent par des moyens violents[162]. Nous parlerons, au chapitre suivant, de la révolte des Nasamons que cet auteur mentionne. Dans les provinces même, il y eut quelques troubles sous Domitien. En 87 ou 88, apparut en Orient un faux Néron[163]. Déjà en 69[164] et sous Titus[165] s’étaient montrés de semblables imposteurs : ils abusaient de l’affection que la populace avait toujours eue pour ce tyran[166], et de la croyance très répandue qu’il n’était pas mort et qu’il reviendrait un jour[167] ; la réapparition de Néron était surtout attendue par les Juifs et les chrétiens : elle devait être suivie en effet pour les chrétiens du retour, pour les Juifs de la venue du Messie[168]. — Ce personnage, comme le faux Néron du temps de Titus[169], fut soutenu par les Parthes, anciens alliés de Néron[170], qui n’entretinrent pas toujours de bonnes relations avec la dynastie Flavienne[171]. Du reste, cette sédition semble avoir été étouffée sans peine. Suétone n’en dit qu’un mot à la fin de la biographie de Néron. Le faux empereur fut livré par les Parthes et sans doute mis à mort[172].

Il est possible que Décébale, roi des Daces, contre lequel Domitien eut de longues guerres à soutenir[173], ait trouvé des sympathies parmi les populations de ta Mésie et de la Thrace, qui appartenaient à la même race que ses sujets. On doit observer de plus que, dans le premier siècle de l’Empire, les Romains avaient à plusieurs reprises transporté de force, à l’intérieur de leur territoire, un grand nombre de barbares de la rive gauche du Danube[174]. Ces nouveaux sujets ne devaient attendre qu’une occasion pour se révolter. Nous savons par Dion Cassius (LXVIII, 9-11) qu’il y avait dans l’armée de Décébale de nombreux transfuges. Une monnaie de 86, représentant la Mésie en pleurs, se rapporte peut-être à des mouvements favorables aux Daces, mouvements qui furent réprimés par Domitien[175].

Mais ce ne sont là, semble-t-il, que des faits isolés : on peut croire qu’en général le gouvernement de Domitien ne fut pas impopulaire parmi les provinciaux. Bonne administration, libertés municipales, diffusion du droit de cité, accès plus facile aux honneurs, travaux publics, développement de la prospérité matérielle, tels furent les avantages dont ils paraissent avoir joui sous ce règne.

 

Nous avons peu de renseignements sur l’état de l’armée au temps de Domitien. Cet empereur avait besoin de son appui contre l’aristocratie : ce fut pour se la rendre favorable qu’il voulut la gloire militaire et qu’il éleva la solde. Depuis longtemps déjà, les légions se plaignaient de ne pas être assez payées ; les révoltes militaires de Germanie et de Pannonie au commencement du règne de Tibère n’avaient pas eu d’autre cause. Ces réclamations ne manquaient pas de fondement, car depuis l’empire, le prix de toutes choses avait fort renchéri, par suite dé l’augmentation du numéraire[176]. D’autre part, le service militaire n’était plus depuis un siècle qu’un métier pour les hommes des classes inférieures. Or les événements des années 68-69 leur avaient prouvé qu’un empereur pouvait être fait hors de Rome ; Galba en Espagne, Vitellius en Gaule, Vespasien en Judée avaient été proclamés par leurs troupes. Dès lors les soldats furent tentés d’imiter cet exemple : ils pensèrent, non sans raison, que leur général, une fois parvenu au rang suprême se montrerait libéral envers eux. A leurs yeux, la révolte fut désormais une entreprise lucrative[177]. Plus que tout autre prince, Domitien devait craindre une sédition militaire, car il se savait détesté de la plupart des légats légionnaires et provinciaux, tous membres de cette aristocratie qu’il avait humiliée.

Pour parer à ce danger, il décida après la guerre contre les Cattes, en 83