ESSAI SUR LE RÈGNE DE L’EMPEREUR DOMITIEN

 

CHAPITRE IV. — ROME SOUS DOMITIEN.

 

 

PREMIÈRE PARTIE

Imitant à cet égard l’exemple de son père et de son frère, Domitien fut un des empereurs qui bâtirent le plus à Rome[1]. Ce fut dans une certaine mesure par nécessité : l’incendie qui avait éclaté sous Titus en 80 et duré trois jours et trois nuits avait brûlé une partie de la ville : les temples de Sérapis et d’Isis, les Septa, le temple de Neptune, les thermes d’Agrippa, le Panthéon, le Diribitorium, les théâtres de Balbus et de Pompée, le portique d’Octavie avec la bibliothèque, le temple de Jupiter Capitolin avec les édifices voisins[2]. Titus s’était efforcé de réparer ces ruines[3], mais il restait encore beaucoup à faire. Peut-être voyait-on encore à Rome des traces de l’incendie de Néron[4]. — Des motifs personnels engagèrent aussi Domitien à entreprendre de grands travaux publics : maître absolu de l’empire, se regardant comme un dieu, il voulait des demeures dont l’éclat répondit à sa puissance et frappât l’esprit de ses sujets ; restaurateur de l’ancienne religion romaine, il devait élever aux dieux des temples magnifiques. Il lui fallait des monuments pour rappeler à la postérité ses prétendues victoires. Orgueilleux et jaloux[5], il désirait surpasser ses prédécesseurs par le luxe de ses constructions comme pour tout le reste[6]. Ses contemporains le considérèrent comme possédé de la maladie de bâtir, et Plutarque le comparait à Midas, dont les mains transformaient tout en or[7]. — Domitien pouvait du reste satisfaire cette passion sans peine : il disposait à son gré de toutes les ressources de l’empire[8] ; il vivait dans un temps où les arts étaient florissants à Rome.

Le plus célèbre des monuments élevés par Domitien fut le temple de Jupiter Capitolin[9], brûlé en 80, dix ans à peine après l’incendie qui avait précédé l’entrée des Flaviens dans Rome. Titus en avait déjà décidé la réédification[10]. Les énormes soubassements qui dataient de Tarquin l’Ancien et dont des vestiges ont été retrouvés récemment sur la partie méridionale de la colline, dans les jardins du palais Caffarelli[11], furent conservés comme dans les reconstructions précédentes[12], et le plan primitif du temple ne fut pas changé. Mais Domitien fit décorer l’édifice avec une grande magnificence : Tous les biens du plus riche particulier de Rome, dit Plutarque[13], ne suffiraient pas pour en payer la dorure : elle a coûté plus de douze mille talents. Les portes et la toiture étaient en effet en bronze doré[14]. Les colonnes corinthiennes étaient faites en marbre pentélique. Plutarque raconte qu’il vit ces colonnes à Athènes : leur hauteur et leur diamètre étaient alors dans la plus exacte proportion ; mais à Rome, elles furent retaillées et repolies, ce qui les fit paraître trop grêles. Le temple était hexastyle[15]. On a retrouvé quelques fragments des colonnes[16]. Le fronton, dont nous possédons plusieurs reproductions sommaires[17], représentait, non pas une action, comme sur les temples grecs, mais une assemblée des principales divinités de Rome disposées symétriquement[18] : au centre, Jupiter (au-dessous duquel est un aigle), Junon et Minerve assis[19] ; à droite (pour le spectateur), Mercure, Esculape, Vesta, le Soleil sur un bige[20], trois figures qu’il est difficile d’identifier (Vulcain et deux forgerons ?)[21], et le Tibre ; à gauche, un enfant dont le nom n’est pas certain[22], la Lune sur un bige, trois autres figures qui répondent à celles que l’on observe de l’autre côté[23]. L’édifice était couronné par un quadrige, au sommet du fronton, un bige à chaque extrémité du fronton et de grandes statues entre le quadrige et chaque bige. — Domitien fit placer dans ce temple quatre colonnes faites jadis avec le métal des éperons de navires pris par Auguste à la bataille d’Actium[24]. L’édifice fut consacré en 82[25]. Il dura jusqu’aux derniers temps de l’empire et, au sixième siècle, il était peut-être encore debout[26].

Domitien dut aussi reconstruire les autres édifices qui se trouvaient dans l’enceinte du temple de Jupiter Capitolin et qui avaient été brillés en même temps que lui[27]. Il y éleva, dans l’enceinte même du temple, un vaste sanctuaire à Jupiter Custos. Déjà, du vivant de son père, il avait fait abattre le logement du garde où il s’était caché pendant la prise du Capitole, et bâtir un sanctuaire à Jupiter Conservateur, avec un autel dont les bas-reliefs représentaient son aventure[28]. Quand il fut devenu empereur, il remplaça le sanctuaire par un temple et consacra sa propre image entre les bras du dieu auquel il rapportait son salut[29]. — La cabane de Romulus, située aussi dans l’enceinte du temple de Jupiter Capitolin, fut restaurée par Domitien[30].

Domitien, quand il vivait à Rome, habitait sur le Palatin[31]. L’architecte Rabirius[32] y éleva un palais à la construction duquel plusieurs années furent employées et qui fut terminé vers 92[33]. Les contemporains en firent des descriptions enthousiastes et ridiculement déclamatoires : Tu peux rire, César, dit Martial (VIII, 36), des royales merveilles des pyramides : la barbare Memphis a cessé désormais de vanter ces monuments orientaux. Que sont de tels édifices auprès de la demeure du Palatin ? Dans le monde entier, le jour ne voit rien de plus beau. On dirait les sept collines de Rome s’élevant les unes sur les autres ; Pélion, monté sur Ossa, fut moins haut. Ton palais perce le ciel ; il se perd au milieu des étoiles brillantes ; la foudre éclate au-dessous de son calme sommet. Phébus, encore caché à tous, l’éclaire de ses feux avant que Circé aperçoive le visage de son père. Cette demeure, César, dont le faîte atteint les astres, vaut le ciel, mais elle ne vaut pas son maître. — Stace écrit de son côté (Silves, IV, 2, 18-31) : C’est un palais auguste, immense, orné, non de cent colonnes, mais d’autant qu’il en faudrait pour soutenir les dieux et le ciel et pour laisser quelque répit à Atlas ; le temple voisin de Jupiter l’admire, et les dieux sont heureux de te voir dans un séjour qui vaut le leur, car ainsi tu te hâteras moins de monter au ciel : tant est imposante la masse de ce palais, tant est vaste l’espace que sa cour occupe, tant ses murs s’élèvent dans les airs ! Et cependant combien il est plus petit que son maître dont la présence le remplit et dont le puissant génie le protège. Là rivalisent les marbres de Libye, de Phrygie, de Chios, des îles de la mer Ægée, les granits de Syène ; le marbre de Luni ne sert qu’à supporter les colonnes. Au-dessus, les regards fatigués peuvent à peine atteindre le faîte de l’édifice et croient voir les lambris du ciel doré. — Plutarque disait (Poplicola, 15) qu’un seul des portiques, des salles, des bains ou des appartements réservés aux femmes dans le palais de Domitien suffirait à donner une idée de la manie de bâtir dont ce prince était possédé.

Dans les ruines du Palatin, trois édifices, orientés de même et présentant les mêmes particularités de construction, semblent avoir été élevés ou restaurés à l’époque de Domitien : ce sont ceux qu’on appelle le palais d’Auguste, le palais des Flaviens et le stade.

Le palais d’Auguste, représenté sur deux fragments de la Forma urbis Romæ (plan de la ville)[34], en partie découvert, en 1777, par l’abbé Rancoureil et actuellement sous la villa Mills, avait deux étages et renfermait un très grand nombre de salles ; au centre était une grande cour entourée de colonnes ioniques. L’entrée se trouvait du côté du nord (regardant la Voie Sacrée) ; au sud, il y avait une vaste terrasse curviligne d’où l’on voyait la vallée du grand cirque[35]. Des tuyaux de plomb trouvés dans cet édifice portent la mention Domus Augustana et ont été faits sous Domitien[36] ; des briques qui y ont été employées datent de la fin du premier siècle[37]. Ce n’est cependant pas une raison suffisante pour penser que cet édifice ait été fondé par Domitien[38]. Il est plus vraisemblable que ce palais date d’Auguste[39] et qu’il a été restauré par notre empereur : dans quelle mesure, on l’ignore.

Le palais des Flaviens, exploré au seizième siècle[40], puis au dix-huitième (par Fr. Bianchini)[41] et déblayé de nos jours par P. Rosa[42], se trouve au nord-ouest du palais d’Auguste. Pour l’élever, on a comblé une petite vallée qui séparait le mont Cermalus (palais de Tibère) du Palatin proprement dit (villa Mills). Je n’ai pas à insister sur la description de cette ruine célèbre[43]. Je rappelle seulement que le devant du palais, dont la face est tournée vers l’arc de Titus[44], est occupé par trois grandes salles : dans l’une, avaient lieu les réceptions solennelles ; dans la deuxième, l’empereur rendait la justice ; la destination de la troisième n’est pas certaine. Par derrière s’étend une cour entourée de colonnes, d’une surface de plus de trois mille mètres carrés, à droite et à gauche de laquelle il y a des séries de petites salles. Au delà, est située une salle que l’on appelle en général le triclinium : elle est flanquée de deux nymphées, ornées autrefois de fontaines, de statues, de colonnades[45]. Toutes les salles sont décorées avec magnificence : on y voit les marbres les plus rares ; les fragments d’architecture qui existent encore sont d’une ornementation très riche, surchargée même[46] ; de belles statues y ont été découvertes[47]. — Ce palais, qui est plutôt un édifice d’apparat qu’une maison d’habitation, a été élevé d’un coup, comme le prouve la symétrie parfaite de toutes ses parties[48] ; il paraît, conformément à l’opinion courante, dater de l’époque flavienne. On y a trouvé des marques de briques de cette époque[49] ; le système de construction et de décoration semble aussi indiquer à peu près la fin du premier siècle[50]. Ce peut donc être spécialement à cet édifice que se rapportent les vers de Martial et de Stace.

Devant ce palais se dressait peut-être une statue colossale de l’empereur : des vers de Martial semblent l’indiquer[51].

Le stade, qui n’est mentionné que par un seul teste ancien[52], a laissé de belles ruines[53] : il mesure 165 mètres de long et 48 de large. Les plus anciennes marques de briques[54], extraites du mur d’enceinte, portent des noms d’affranchis impériaux appelés T. Flavius et d’ouvriers au service des frères Domitius Lucanus et Domitius Tullus, dont l’un, Lucanus, mourut en 93 ou 94[55]. Sur l’une de ces briques, on lit l’inscription Nicomachi Domiti Tulli[56] : elle est postérieure à la mort de Lucanus, qui laissa Tullus seul propriétaire des briqueteries possédées auparavant en commun par les deux frères. Les briques dont il s’agit ne prouvent pas avec évidence que le stade ait été fait à la fin du règne de Domitien, car elles peuvent avoir été fabriquées longtemps avant leur emploi. Cependant, le style de la construction ainsi que le voisinage d’autres édifices, élevés ou restaurés par Domitien et formant un ensemble avec le stade, rendent probable l’attribution du stade au dernier empereur flavien[57]. Le stade était entouré d’un portique supportant une terrasse : il était flanqué sur sa face longue de l’est d’une grande loge en forme de demi-cercle. Au sud de cette loge il y avait des thermes. Portique, loge et thermes ont été refaits plus tard, mais dans leur état primitif, ils étaient contemporains de la construction du stade[58].

En contrebas de la maison d’Auguste, au sud-ouest, se trouve la demeure des pages[59], qui pourrait bien avoir été construite ou restaurée à la fin de l’époque flavienne, à en juger d’après les marques de briques trouvées dans cet édifice[60].

Derrière la demeure appelée improprement maison de Livie, au nord-ouest du palais des Flaviens, ont été découverts des tuyaux de plomb avec les marques suivantes[61] :

a) Imp(eratoris) Domitiani Caesar(is) Aug(usti) ; sub cura Eutychi l(iberti), proc(uratoris), fec(it) Hymnus, Caesar(is) n(ostri) serv(us).

b) Iuliae Aug(ustae).

Ils ont été posés à l’époque de Domitien, et prouvent qu’alors cette petite maison, célèbre par les belles peintures qu’on y a trouvées, appartenait à Julie, fille de Titus et maîtresse de l’empereur, son oncle. Du reste, construite en petit opus reticulatum de tuf, elle n’appartient pas à l’école flavienne, mais à peu près aux derniers temps de la république ; elle est, en tout cas, antérieure au comblement de la vallée centrale du Palatin, au-dessus de laquelle s’éleva le palais des Flaviens. Elle se trouve à un niveau inférieur de plusieurs mètres à celui de ce palais, dont les fondations ont intercepté une de ses issues[62]. Quant aux peintures, elles semblent dater de l’époque d’Auguste au plus tard[63].

Il est possible que Domitien ait restauré le temple d’Apollon Palatin. Martial dit en parlant des constructions ou des restaurations de cet empereur[64] : Quid loquar Alciden, Phœbumque piosque Laconas.

L’emplacement de ce temple fameux doit peut-être être cherché sur la hauteur de S. Sebastiano, au sud de l’arc de Titus[65].

Philostrate[66] parle de jardins, appelés jardins d’Adonis[67], qui se trouvaient dans le palais de l’empereur Domitien. Leur emplacement est inconnu, et il est fort douteux qu’il faille les identifier avec le grand édifice appelé Adonaæ du plan de Rome[68].

Les tuyaux de plomb trouvés dans le palais d’Auguste et dans la maison de Julie rendent assez vraisemblable l’opinion que Domitien fut le premier empereur qui amena l’eau de l’Aqua Claudia au Palatin[69]. Peut-être des réservoirs dont l’existence a été constatée au nord-est du stade, sous le couvent de S. Bonaventura, ont-ils été construits à cette époque[70].

L’aspect du forum romain fut en partie modifié sous Domitien. Au pied du Palatin, il restaura le temple de Castor[71], sans doute endommagé par l’incendie de Néron ; cependant, les trois colonnes qui sont, avec le stybolate et une petite partie des escaliers, les seuls restes de ce temple, ne semblent pas, si l’on en juge par leur style, remonter à l’époque de Domitien, mais à celle de Tibère sous lequel cet édifice fut reconstruit[72]. Contre le temple de Castor, fut élevé un sanctuaire à Minerve, la déesse favorite du prince, sanctuaire qui était aussi voisin du temple d’Auguste, situé au bas du Palatin[73]. C’est, semble-t-il, l’édifice qui est souvent mentionné dans les diplômes militaires à partir de Domitien[74].

Au-dessous du Capitole fut construit, par ordre du Sénat, un temple à Vespasien divinisé[75], temple qui est mentionné dès l’année 87[76] ; on y adora aussi Titus[77]. Sur le fronton était gravée l’inscription suivante[78] : Divo Vespasiano Augusio S(enatus) P(opulus)q(ue Romanus). Les ruines en existent encore : trois belles colonnes corinthiennes cannelées, en marbre, d’une hauteur de 15m,20[79], soutiennent les restes d’un entablement richement orné[80]. Ces restes sont, d’après leur style, de l’époque de Domitien. Une restauration faite sous Septime Sévère semble avoir été peu importante ; la partie de l’inscription qui le concerne fut gravée sur l’ancienne architrave, martelée à cet effet pour former une surface. Derrière s’étend la cella, au fond de laquelle on voit les vestiges d’un grand piédestal, destiné à porter les statues des deux empereurs.     

Du côté nord, la curie fut restaurée ou reconstruite[81] : elle est représentée sur un des deux bas-reliefs du temps de Trajan, retrouvés sur le forum romain[82]. C’est un monument très élevé au-dessus du forum avec lequel il communique par un escalier ; il est figuré avec cinq colonnes, ce qui est nécessairement inexact : il devait en avoir six. — Le chalcidicum, annexe de la curie[83], semble avoir été aussi restauré et avoir pris depuis lors le nom de Chalcidicum ou Atrium Minervæ[84]. Il devait se trouver sur l’emplacement actuel de l’église de S. Martina[85].

Enfin, au milieu de la place, le Sénat fit élever à la fin de 89, après le double triomphe sur les Daces et les Cattes[86], une statue colossale en bronze de l’empereur. Martial la mentionne[87] et Stace a consacré la première de ses Silves à la décrire. Domitien , vêtu d’un paludamentum et ceint d’une épée, était représenté à cheval, foulant le Rhin. Son regard était tourné vers,-le temple de Jules César et la demeure des Vestales ; à sa gauche, il avait la basilique Emilienne ; à sa droite, la basilique Julienne ; derrière lui, le temple de la Concorde et celui de son père. Il soutenait de sa main gauche une statue de Minerve qui portait la tête de Méduse ; sa main droite étendue arrêtait les combats. Cette statue, élevée en quelques semaines, fut détruite sans aucun doute après le meurtre du prince[88].

Les deux célèbres bas-reliefs trouvés sur le forum romain en 1872 ne peuvent représenter (comme l’ont cru MM. Visconti et Cantarelli)[89] deux actes publics de Domitien. Ainsi que l’a fait remarquer M. Hülsen[90], il est impossible d’admettre qu’on ait laissé subsister en cet endroit des monuments d’un empereur dont la mémoire a été si rigoureusement condamnée.

Au nord du forum romain, Vespasien avait élevé le temple de la Paix et un édifice pour les archives publiques. Il se pourrait que Domitien ait placé une statue de la Paix dans le temple construit par son père[91]. — Près de là, au nord-est, il fit le forum[92] qui porta le nom de son successeur, Nerva[93], sous lequel il fut consacré[94]. Peut-être projeté et même commencé par Vespasien[95], il est mentionné dès l’année 86[96]. C’était une longue place, entourée d’un portique[97], qui servait de passage entre le quartier de Subura et le forum romain, et qui pour cette raison était appelée aussi forum transitorium[98]. Le centre de cette place était occupé par le temple à quatre portes de Janus quadrifrons[99]. A l’extrémité septentrionale fut élevé un grand temple consacré à Minerve[100]. Il est représenté sur un fragment du plan capitolin[101] : c’était un prostyle hexastyle corinthien avec une cella à trois nefs, se terminant au fond par une abside semi-circulaire. Au seizième siècle, ses ruines se voyaient encore, et l’on a conservé plusieurs dessins et gravures qui le reproduisent[102]. Il fut détruit sous Paul V, au commencement du dix-septième siècle. Aujourd’hui, il ne reste plus du forum de Nerva qu’une petite partie du portique[103]. Ce sont deux colonnes corinthiennes[104], dont chacune soutient un entablement composé d’une architrave, d’une frise, d’une attique et d’une corniche : par derrière, se voit le mur d’enceinte que chaque entablement va rejoindre en formant avec lui un angle droit et en s’appuyant sur un pilastre. Les charmants reliefs, par malheur fort endommagés, qui décorent les frises, sont d’une interprétation difficile : Athéna au milieu des Muses dans la vallée de l’Hélicon ; Athéna punissant Arachné ; travaux chers à la déesse, filage, tissage ? etc.[105] Sur le mur, est sculptée une belle figure de Minerve, coiffée d’un casque, tenant une lance et un bouclier. Toute cette ruine est d’une grande richesse et d’une élégance exquise : elle donne une idée très favorable de l’architecture et de la plastique romaine à la fin du premier siècle[106].

Sur la Velia, fut construit, aux frais du trésor public et à la suite d’un sénatus-consulte, le célèbre arc de Titus. L’inscription qu’on y lit encore porte : Senatus Populusgue Romanus Divo Tito, Divi Vespasiani f(ilio), Vespasiano Augusto[107]. Le mot Divo prouve que Titus était déjà mort ; dans la voûte est représentée l’apothéose de l’empereur. La construction de cet arc fut sans doute décrétée en même temps que la consécration de l’empereur[108]. Il fut destiné à perpétuer le souvenir de la prise de Jérusalem. Les deux principaux reliefs, composés d’une manière pittoresque, représentent le triomphe de 71 ; ils comptent parmi les œuvres les plus admirables de l’art romain par leur belle ordonnance, leur mouvement, leur exécution large et sévère dans les draperies et dans les nus, mais ils n’ont pas la sobriété de composition et l’élégance de style des chefs-d’œuvre grecs[109].

L’immense amphithéâtre Flavien, dont Auguste déjà projeta la construction, avait été commencé par Vespasien et continué par Titus, ce fut Domitien qui le termina[110] : il avait pourtant été inauguré dès 80[111]. — Près de là furent construites de nouvelles écoles de gladiateurs[112], et peut-être un magasin destiné à recevoir les décors et les accessoires qui servaient aux spectacles publics[113]. Domitien acheva aussi ou restaura la Meta Sudans[114], château d’eau dont la ruine informe se voit encore entre le Colisée et l’arc de Constantin : ce monument figure déjà sur une monnaie de Titus de l’année 80[115]. On a retrouvé des tuyaux de plomb qui conduisaient l’eau de l’Aqua Claudia à la Meta Sudans : ils datent du règne de Domitien[116].

Les thermes de Titus, voisins aussi de l’amphithéâtre, avaient été construits rapidement par le fils aîné de Vespasien et inaugurés en 80[117] : Domitien les acheva[118]. Ils prirent plus tard le nom de Trajan, qui les fit rebâtir[119] ; mais l’expression thermæ Domitianæ se trouve encore au moyen âge[120].

La Mica Aurea, une maison de plaisance de l’empereur, fut bâtie sur le Célius[121].

De grandes constructions furent faites sur le champ de Mars, qui avait beaucoup souffert de l’incendie de 80. Domitien y réédifia, au début de son règne, le double temple d’Isis et de Sérapis[122], que de nombreuses trouvailles faites depuis plusieurs siècles près de l’église Santa Maria sopra Minerva permettent de reconstituer à peu près[123]. L’architecture en était à la fois gréco-romaine et égyptienne. On y entrait par des propylées, constructions pyramidales ornées d’obélisques, on suivait ensuite une avenue bordée de sphinx, de lions, etc., au bout de laquelle s’élevait le double temple, de style égyptien, avec des colonnes de granit, des figures colossales, des obélisques. A l’intérieur, les parois étaient couvertes de bas-reliefs et d’hiéroglyphes. L’enceinte du lieu sacré était formée par un portique gréco-romain[124].

Auprès du temple d’Isis fut élevé le temple de Minerva Chalcidica[125], dont le souvenir s’est conservé dans le nom de la vieille église de Santa Maria sopra Minerva[126]. La statue de la déesse se voit encore au musée du Vatican : c’est la célèbre Minerve Giustiniani[127].

Dans le Champ de Mars, Domitien restaura le Panthéon[128], endommagé dans l’incendie de 80 ; les autres monuments touchés par cet incendie furent réparés dès la fin du règne de Titus, qui montra une grande activité à relever les ruines, ou au début du règne de Domitien : le théâtre de Pompée est mentionné par Martial dès 84-85 (XIV, 29 et 166), les Septa dès 85-86 (II, 14, 5 ; II, 57, 2), les thermes d’Agrippa dès 87-88 (III, 20, 15 ; III, 36, 6). Le vieux portique de Minucius fut aussi restauré[129]. — Domitien fit encore construire un portique en l’honneur des empereurs divinisés[130], monument dont l’emplacement est inconnu. Enfin, il éleva un Odéon et un Stade pour les concours musicaux et athlétiques des jeux capitolins qu’il fonda. L’Odéon, qui contenait plus de dix mille places[131], semble avoir été terminé ou restauré sous Trajan, par le célèbre architecte Apollodore de Damas[132]. C’était un des plus beaux monuments du champ de Mars : l’empereur Constance II l’admira à son entrée dans Rome[133] ; au cinquième siècle, Polemius Silvius le mettait parmi les sept merveilles de la ville[134]. On ignore son emplacement exact[135]. Le Stade correspond à la grande place Navone, qui on a conservé la forme et le nom (in agone)[136]. Restauré plus tard par Alexandre Sévère, il pouvait contenir plus de trente mille spectateurs[137].

Prés de la porte triomphale, dans le voisinage du Circus Flaminius, Domitien Il peut-être construire, au retour d’une de ses expéditions, un temple à la Fortuna Redux[138]. Après l’expédition suévo-sarmate, en 93, il éleva, auprès de ce temple, un arc de triomphe sur le faîte duquel on voyait deux quadriges d’éléphants conduits par deux figures dopes représentant l’empereur[139].

Sur d’autres points de Rome, des monuments importants furent encore élevés. Au lieu où il était né, dans la sixième région, l’empereur édifia un magnifique mausolée, destiné à servir de lieu de sépulture aux membres de sa famille, le templum gentis Flaviæ[140]. Vespasien[141], Julie et Domitien[142] y furent certainement ensevelis ; sans doute aussi Titus, ainsi que le César, fils de Domitien. Ce temple fut achevé peu avant l’année 94, date de la publication du livre IX de Martial, dans lequel il est fréquemment mentionné[143]. Peut-être le lieu où il devait s’élever fut-il consacré dès l’année 89, comme semblerait l’indiquer un vers de Stace[144]. Cet édifice est aujourd’hui complètement détruit : cependant on peut dire où il s’élevait. Dans la Notifia et le Curiosum, il est indiqué entre les jardins de Salluste et les thermes de Dioclétien. Il est possible de préciser encore davantage. Une inscription[145] ainsi formulée : inter duos parietes ambitta privat(i) Flavi Sabini, a été trouvée, au seizième siècle, dans les environs du carrefour des Quattro Fontane[146]. Les restes de ce temple ont peut-étre été retrouvés aussi au seizième siècle : il aurait été de petites dimensions et de forme circulaire[147]. — J’ai parlé, au chapitre précédent, d’une place et d’un autel faits par Domitien près de ce temple de la famille Flavienne.

Sur l’Esquilin (place Victor-Emmanuel) existent encore les ruines d’un château d’eau antique, ruines qualifiées sans raison de trophées de Marius[148]. La maçonnerie de cet édifice semble d’une époque assez basse ; mais il était orné de deux trophées que Sixte-Quint fit transporter sur la balustrade du Capitole, au sommet de l’escalier qui mène à la place : on les y voit aujourd’hui[149]. Sous l’un des deux fut trouvée l’inscription suivante : Imp(eratoris) Dom(itiani) Aug(usti) Ger(manici) per Cre[scentem ?] lib(erium)[150]. Ces sculptures faisaient-elles partie de la décoration d’un château d’eau construit par Domitien et restauré dans la suite[151] ? Ou furent-elles transportées là, d’un édifice construit par cet empereur en souvenir de ses prétendues victoires ? A est difficile de le dire. A en juger d’après leur style, elles semblent d’une époque postérieure à Domitien[152].

Le grand cirque qui, sous Vespasien, avait déjà deux cent cinquante mille places[153], semble avoir été en partie modifié à la suite d’un incendie[154]. Comme Domitien ajouta deux factions aux quatre qui existaient auparavant (voir plus loin), il fut nécessaire d’établir douze portes pour les chars, au lieu de huit. Ce prince semble avoir fait aussi construire une loge impériale ; Pline loue Trajan de l’avoir supprimée[155]. Enfin, le nombre des places fut peut-être augmenté. Ces travaux furent achevés sous Trajan[156].

Sur la rive droite du Tibre, Domitien creusa un vaste bassin pour les naumachies, bassin qui fut détruit peu de temps après[157].

Nous ignorons le lieu où furent élevés d’autres édifices de Domitien, les deux temples de Junon[158], les Semptem Atria[159].

Un si grand nombre de Jani, d’arcs de triomphe, commémorant les guerres de Domitien, furent construits dans Rome, qu’un jour une main inconnue écrivit sur l’un d’eux : άρxεξ (c’est assez)[160]. Une médaille de l’année 85 nous montre une porte triomphale à deux arches, richement décorée de reliefs et surmontée de deux quadriges d’éléphants, conduits chacun par une figure de l’empereur[161]. Nous avons déjà vu que Martial décrit un monument semblable élevé près la porte triomphale à la suite de l’expédition suévo-sarmate, en 93. Après le meurtre de Domitien, la plupart de ces arcs furent renversés[162].

Domitien s’occupa aussi du bien-être de la population de Rome. De nouveaux greniers publics furent bâtis[163]. Les aqueducs furent entretenus avec soin. On a conservé une inscription de 88[164] dans laquelle un entrepreneur de constructions remercie la Bonne Déesse de l’avoir aidé par sa bienveillance é terminer les travaux de la conduite souterraine d’un bras de l’aqueduc Claudien, travaux faits sur l’ordre de l’empereur. La porte Capène, au-dessus de laquelle passait une conduite d’eau[165], fut restaurée[166]. Nous avons vu que ce fut probablement sous Domitien que l’eau de l’Aqua Claudia fut amenée au Palatin. Dans le camp des prétoriens, on a retrouvé plusieurs tuyaux de plomb portant le nom de Domitien[167]. D’une manière générale, ce nom est un des plus fréquents sur les tuyaux qui ont été retrouvés[168]. Le curator aquarum était, sous ce règne, Acilius Aviola, prédécesseur du célèbre Frontin[169].

En 92, un édit ordonna l’enlèvement de toutes les Boutiques et échoppes en bois qui, placées devant les maisons, rétrécissaient les rues et causaient des incendies[170].

A côté des édifices construits par Domitien à Rome, nous devons mentionner le palais d’Albano[171], où il aimait à séjourner[172]. On en a retrouvé des restes dans la villa Barberini, entre la voie Appienne et le lac d’Albano, le village d’Albano et celui de Castel Gandolfo. Le palais de l’empereur, dont quelques substructions se voient encore, s’élevait dans un site splendide, au-dessus de quatre terrasses disposées en étages[173], et sur la cime du cratère qui enferme le lac[174]. On découvre de là toute la campagne romaine, les lacs d’Albano, de Nemi, les montagnes albaines, celles de la Sabine[175]. Aux alentours se voient les ruines d’un théâtre[176], d’un amphithéâtre[177], d’un temple antique[178]. Le lac tout entier était entouré de tillais, de portiques, de loges, de nymphées[179].

Entre Rome et la villa d’Albano, au huitième mille de la voie Appienne, fut construit un temple d’Hercule : le dieu était représenté sous les traits de l’empereur[180].

Domitien avait aussi à Tusculum une villa somptueuse sur les ruines de laquelle la plus grande partie de la ville actuelle de Frascati est construite[181]. Nous connaissons d’autres villas habitées par cet empereur à Antium[182], à Gaëte[183], à Circéi[184], à Anxur[185], à Baies[186].

Domitien fut, après Auguste, le prince qui modifia le plus l’aspect de Rome. Mais ces constructions contribuèrent à épuiser ses ressources[187] et causèrent les confiscations iniques qui marquèrent la fin de son règne.

 

DEUXIÈME PARTIE.

Afin de se concilier la faveur du peuple, qui considérait les jeux comme une dette du prince envers lui et montrait pour ces divertissements une passion violente[188], Domitien donna à Rome un grand nombre de fêtes[189]. Il suivit à cet égard l’exemple de son père et de son frère[190] : il fallait faire oublier Néron à la foule, qui regratta longtemps cet empereur prodigue. Lui-même semble avoir eu beaucoup de goût pour les jeux : ce fut pour son plaisir personnel qu’il en institua à Albe et qu’il fit probablement construire un stade sur le Palatin.

Sous ce prince, qui acheva le Colisée et construisit les écoles de gladiateurs, les jeux de l’amphithéâtre furent nombreux et brillants. Nous avons vu qu’il décida que des combats de gladiateurs seraient célébrés régulièrement tous les ans, au mois de décembre, par les questeurs désignés. Pour rehausser l’éclat de ces tètes, il y assistait toujours et y faisait paraître, sur la demande du peuple deux couples de gladiateurs, instruits dans ses écoles : ils combattaient les derniers, revécus de la livrée impériale