ESSAI SUR LE RÈGNE DE L’EMPEREUR DOMITIEN

 

CHAPITRE II. — CARACTÈRE DU GOUVERNEMENT DE DOMITIEN.

 

 

Dans le régime politique inauguré par Auguste et complété par Tibère, le Sénat était le représentant de la souveraineté du peuple. Il élisait les magistrats, il exerçait le pouvoir législatif ; il pouvait statuer sur n’importe quel procès criminel ; tribunal supérieur d’appel au civil, il déléguait cette compétence aux consuls. Il était en droit le conseil du prince. Il avait des attributions administratives : il disposait d’un trésor ; l’Italie et une partie des provinces dépendaient de lui. Grâce à leur noblesse, à leur fortune, aux magistratures qui leur étaient réservées, aux patronages qu’ils exerçaient à Rome, dans l’Italie et dans les provinces, les sénateurs jouissaient d’un très grand prestige. Le Sénat lui-même, considéré comme corps politique, était respecté dans tout l’empire : Juvénal l’appelle le Sénat sacré (III, 29), Stace dit de la curie l’auguste demeure et le sanctuaire du Sénat latin[1].

L’empereur était un magistrat extraordinaire, sans collègue ni limitation de temps. Par l’exercice de ses droits, il pouvait restreindre ou même annuler l’action politique, judiciaire et administrative du Sénat : droit de recommander dans les élections des candidats que le Sénat ne pouvait se dispenser d’élire[2], droit d’intercession tribunitienne s’appliquant à tous les décrets du Sénat et à toutes les décisions des magistrats, droit d’attirer à lui les protes criminels soumis à la juridiction du Sénat ; droit d’annuler et de réformer les décrets des magistrats dans les causes civiles jugées à Rome, en Italie et dans les provinces sénatoriales ; nomination (depuis Néron) des préfets du trésor de Saturne, qui dépendait du Sénat ; haute surveillance sur les proconsuls en vertu de son imperium supérieur. — Au contraire, dans la part du gouvernement, de la justice et de l’administration que l’empereur s’était réservée, le Sénat, en tant qu’assemblée, n’avait aucun moyen de limiter son action. L’empereur, ayant en sa main toutes les forces militaires du monde romain, pouvait imposer ses volontés. En fait, il était le maître.

Cependant il ne choisissait pas à son gré tous ses auxiliaires dans l’administration et dans l’armée. Auguste avait réorganisé l’ordre équestre, noblesse reposant sur la concession du prince et ne formant pas comme le Sénat une corporation ; il avait confié aux chevaliers la plupart des emplois d’officiers et des fonctions financières ; mais pour le gouvernement du plus grand nombre des provinces impériales, pour le commandement des légions, pour une partie de l’administration de la ville de Rome, il était de règle que le prince prît ses auxiliaires parmi les sénateurs de rang prétorien ou consulaire ; c’était aussi parmi les sénateurs qu’il choisissait la plupart doses conseillers privés. — Or la composition du Sénat ne dépendait de lui quo dans une mesure très limitée. On appartenait par droit de naissance à l’ordre sénatorial dont il fallait faire partie pour briguer les magistratures. Ces magistratures, c’était le Sénat qui les conférait, et comme l’entrée au Sénat était attachée à l’exercice de la questure, comme les sénateurs étaient divisés en classes d’après les magistratures qu’ils avaient gérées, c’était en droit le Sénat qui se recrutait lui-même et qui décidait de l’avancement de ses membres. Il est vrai qu’en fait le nombre de ceux qui remplissaient les conditions d’éligibilité était à peine supérieur au nombre des charges à conférer, mais par cela même le droit de recommandation du prince se trouvait limité. Ceux qui étaient entrés dans la carrière des honneurs étaient à peu près assurés de la suivre régulièrement[3]. L’ordre des magistratures, les intervalles de temps entre ces magistratures, les conditions d’âge pour les briguer étaient rigoureusement fixées. — L’empereur pouvait conférer le laticlave qui ouvrait l’ordre sénatorial à des jeunes gens, mais c’était le Sénat qui conférait le vigintivirat, placé à l’entrée de la carrière des honneurs, et l’empereur n’y recommandait pas de candidats.

L’empereur donnait le tribunat militaire dont l’exercice après le vigintivirat était une condition d’éligibilité à la questure[4], mais comme les questeurs étaient égaux en nombre aux vigintiviri, le refus du tribunat militaire à des vigintiviri aurait ou pour résultat de rendre le nombre des jeunes gens éligibles à la questure inférieur à celui des places de questeurs à conférer. L’empereur révisait tous les ans la liste des sénateurs, mais c’était seulement pour rayer les noms des morts et de ceux qui avaient cessé de remplir les conditions de capacité exigées pour faire partie de l’assemblée.

L’empereur était proclamé par le peuple, représenté d’ordinaire dans cet acte par le Sénat. C’était le Sénat qui lui conférait ses pouvoirs, en préparant une loi soumise ensuite pour la forme au peuple ; c’était l’appui du Sénat qui légitimait l’autorité du prince en cas de révolte. Comme dépositaire de la souveraineté nationale, il avait le droit de le destituer ; il le jugeait quand il était sorti de charge. Si d’ordinaire il ne pouvait pas faire un libre usage de ces droits, il ne les en possédait pas moins.

Comme l’a défini M. Mommsen[5], le régime impérial était un compromis entre le gouvernement d’un seul et le gouvernement de l’aristocratie. Le Sénat, représentant le peuple souverain et presque indépendant du prince dans sa composition, prenait part aux affaires publiques sous la surveillance du prince ; le prince, magistrat qui tenait ses pouvoirs du Sénat, gouvernait avec L’assistance des sénateurs.

Ce régime avait de graves défauts. Les sénateurs étaient pour la plupart incapables de s’acquitter des devoirs publics qui leur incombaient. Fort riches d’ordinaire, ils devaient consacrer une partie de leur temps à l’administration de leur fortune ; leur rang dans la société leur imposait en outre de nombreuses occupations mondaines[6]. Les enfants de l’aristocratie recevaient une éducation qui les préparait mal à la vie publique[7]. Les parents négligeaient d’élever eux-mêmes leurs fils et remettaient ce soin à des affranchis ; les études se faisaient trop rapidement ; les rhéteurs habituaient leurs élèves à parler sur tout sujet, mais ils ne leur apprenaient guère à réfléchir ; les philosophes leur donnaient des conseils plus sérieux, mais ils cherchaient à les détourner des affaires. Les hommes qui suivaient la carrière sénatoriale devaient exercer successivement des charges, des fonctions d’une courte durée, fort différentes les unes des autres, exigeant des connaissances juridiques, militaires, administratives, que d’ordinaire ils n’avaient ni le loisir, ni la volonté d’acquérir. Comme nous l’avons dit, les conditions d’éligibilité aux magistratures étaient telles qu’ils étaient à peu près certains, une fois entrés dans la carrière, de parvenir aux plus hautes dignités : n’ayant pas de rivaux à craindre, ils n’avaient nul intérêt à se donner de la peine. Malgré les efforts des princes pour empêcher de tels abus, nombreux étaient les gouverneurs de provinces qui profitaient sans scrupule de leur autorité pour s’enrichir aux dépens de leurs administrés[8]. — Comme dans toute corporation fermée, l’esprit de coterie régnait au Sénat. Ainsi, dans l’exercice. de la juridiction criminelle, les sénateurs faisaient preuve d’une grande partialité, disposés à l’indulgence pour ceux de leurs collègues qu’on poursuivait devant eux, — du moins quand leur propre intérêt ou la volonté de l’empereur ne leur dictait pas une conduite différente, — par contre assez malveillants pour les autres accusés[9]. Le grand nombre des membres de l’assemblée supprimait les responsabilités.

U était de l’intérêt général et aussi de l’intérêt du prince, mal secondé par les sénateurs qu’il employait, de porter remède à cette situation. Mais, pour modifier le régime politique créé par Auguste, une très grande prudence était nécessaire. II était impossible de supprimer le Sénat, et même d’écarter complètement ses membres des emplois qui dépendaient de l’empereur. L’aristocratie, dont l’autorité morale était grande et qui ne voulait pas s’avouer son incapacité, s’en serait vengée soit par des complots, soit par des révoltes ouvertes, en entraînant derrière elle les soldats habitués à être commandés par des sénateurs. Mais l’empereur pouvait essayer de diminuer peu à peu les attributions administratives du Sénat. Déjà Auguste et Tibère avaient placé sous leur dépendance presque toute l’administration de la ville de Rome ; depuis Néron, le trésor du peuple, relevant en droit du Sénat, fut géré par des préfets nommés par le prince. — L’administration impériale, destinée à s’accroître ainsi aux dépens du Sénat, devait être organisée d’une manière régulière. Dans la constitution d’Auguste, l’empereur n’avait d’auxiliaires que pour certains départements, et il devait les surveiller lui-même, n’ayant pas de ministres au-dessous de lui. Dans la part d’administration qui lui était réservée, tout dépendait de son intelligence et de son activité personnelles. Or, nu seul homme, si zélé qu’il fût, pouvait difficilement suffire à cette tâche. Il fallait des directions centrales, un conseil d’État, une série de postes administratifs réservés à la noblesse équestre, qui dépendait étroitement du prince, avec des règles d’avancement assez élastiques et des emplois assez variés pour qu’on pût tenir compte dans leur répartition des mérites et des aptitudes de chacun. Sous Claude, plusieurs directions centrales avaient été organisées, des fonctions nouvelles avaient été créées au profit des chevaliers. Mais ces directions, aux mains des affranchis impériaux, n’étaient pas de véritables services publics ; la carrière équestre n’était pas encore constituée. — Puisqu’il semblait impossible d’écarter les sénateurs du commandement des armées et des plus hautes fonctions administratives, le prince pouvait du moins s’efforcer d’intervenir dans la composition du Sénat, en y faisant entrer des gens capables et dévoués, en rendant moins strictes les règles de l’avancement dans la carrière sénatoriale, règles qui ne tenaient aucun compte da mérite personnel. Sans cesser d’être, en droit, une assemblée souveraine, le Sénat devait devenir un ordre de hauts fonctionnaires, se recrutant en partie parmi les fonctionnaires équestres. En qualité de censeurs, Claude, puis Vespasien[10] avaient introduit dans la curie des Italiens, des provinciaux, des procurateurs de l’ordre des chevaliers. Mais ils n’avaient exercé ce droit d’allection que d’une manière extraordinaire, pendant quelques mois, plutôt pour combler des vides que pour régénérer le Sénat par des éléments nouveaux.

Ce qui manquait surtout au régime impérial, c’était un ordre régulier de succession. Le principat, magistrature extraordinaire, n’était pas transmissible. La collation de l’imperium proconsulaire et de la puissance tribunitienne secondaires désignait au Sénat le personnage que l’empereur souhaitait avoir pour successeur, mais ne lui donnait aucun droit à la succession, le peuple, représenté par le Sénat, conservait intact son droit de proclamer qui bon lui semblait après la mort du prince. — Cependant, dès Auguste, dont les intentions furent très nettes à cet égard, l’hérédité avait tendu à s’établir en fait ; Vespasien surtout avait clairement manifesté son intention de fixer le pouvoir impérial dans sa famille.

Ainsi, dès le début de l’empire, avait commencé cette lente évolution qui transforma une magistrature extraordinaire, assistée d’une assemblée souveraine, en une monarchie absoute, pourvue d’institutions administratives. En politiques habiles, Auguste, Tibère, Vespasien, Titus avaient sauvegardé les apparences et respecté la souveraineté nominale du peuple et du Sénat ; ils avaient repoussé les titres et les honneurs extraordinaires ; ils avaient voulu être considérés, à Rome tout au moins, comme les premiers citoyens de l’État, et non comme des maîtres et des dieux. Cette modération n’était pas aisée : il fallait résister aux flatteries intéressées, à l’ivresse du pouvoir suprême, aux sentiments que développait dans les provinces le culte de l’empereur vivant, aux idées du monde gréco-oriental habitué à la monarchie. Caligula avait exigé qu’on l’adorât.

Le règne de Domitien marque une date importante dans cette transformation de la dyarchie en monarchie.

Domitien était bien doué et capable de comprendre les besoins de l’État. Son esprit était juste et réfléchi, comme le prouvera l’étude de son administration, de sa politique générale, intérieure et extérieure. Ses ennemis l’ont peint comme le plus méchant des hommes : ils n’ont jamais prétendu qu’il eût perdu la raison[11]. On vantait ses mots heureux et spirituels[12]. la civilisation grecque semble avoir exercé beaucoup d’attrait sur lui. Il aimait à citer Homère[13]. Quand il fut empereur, il accorda des privilèges à Corinthe, il accepta d’être archonte à Athènes[14]. Sa déesse favorite fut Athéna (ch. III). Sous le nom de jeux capitolins, il institua à Rome des fêtes grecques, et ce fut en costume grec qu’il les présida (ch. IV).

S’il eut peu de goût pour les exercices corporels auxquels les Romains se plaisaient[15], il montra pendant son règne une grande activité d’esprit. Dès son avènement, il renonça comme à des futilités à ses occupations littéraires, pour se consacrer au gouvernement[16]. Il ne lisait plus quo les mémoires et les actes administratifs de Tibère[17]. Il était sobre. Après son repas du matin où il mangeait de bon appétit, dit Suétone, il lui arrivait souvent de ne pas prendre autre chose pendant le reste de la journée qu’une pomme et quelques gouttes de boisson qu’on lui gardait dans une fiole. S’il donnait fréquemment des festins somptueux, il les faisait servir à la hâte et jamais il ne les laissait se prolonger au delà du coucher du soleil[18].

Il avait, lisons-nous encore dans Suétone, une belle prestance, un visage modeste qui rougissait souvent, des yeux grands, quoiqu’un peu myopes. Il était beau et bien proportionné, surtout dans sa jeunesse[19]. Martial et Stace vantent sa physionomie noble et digne[20]. Il était très vigoureux[21]. C’est ainsi que nous le montrent quelques-uns de ses portraits qui nous ont été conservés, en particulier une statue de Munich[22] et un buste du Louvre[23]. Il était d’ailleurs fier de sa beauté au point d’en parler publiquement. Un jour, il dit aux sénateurs : Vous avez jusqu’à présent approuvé mon caractère et mon visage. Citant Homère, il écrivait à un de ses amis : Ne vois-tu pas que je suis beau et grand[24].

Quand il succéda à son frère, il était d’un âge mûr : il allait avoir trente ans.

Son caractère ne valait malheureusement pas son intelligence. Il était surtout orgueilleux. Dés le jour où il sortit de l’obscurité dans laquelle s’était passée son enfance, il se jugea capable de gouverner, et il crut que c’était son droit. S’étant trouvé seul de sa famille à Rome lors de la chute de Vitellius, il s’imagina qu’il aurait pu, s’il l’avait voulu, se réserver le pouvoir suprême. Après son avènement, il osa déclarer qu’il avait jadis donné l’empire à son père et à son frère, et que ceux-ci n’avaient fait que le lui rendre[25], paroles insolentes que ses courtisans répétèrent[26]. Les obstacles qu’il rencontra ne firent qu’accroître son orgueil. Ses projets ambitieux avaient d’abord été contrariés par Mucien ; puis, après le retour de son père, il avait été complètement écarté des affaires publiques ; pendant longtemps, il avait dû s’occuper d’études qui lui semblaient indignes de l’occuper tout entier. Enfin, son frère n’avait pas voulu l’associer à l’empire. Même après la mort de Titus, Domitien ne le lui pardonna pas. Il est vrai que, de peur d’indigner les Romains, désolés d’avoir perdu ce prince, il contint d’abord sa haine ; il prononça l’éloge funèbre de son prédécesseur, suivant la coutume, et versa de fausses larmes[27] ; il permit au Sénat de le mettre au rang des Divi[28]. Mais il n’accorda à sa mémoire aucun autre honneur[29] et supprima les jeux du cirque qui étaient célébrés le jour anniversaire de sa naissance[30]. On dut s’abstenir de louer Titus en sa présence[31] ; lui-même critiqua souvent d’une manière indirecte les actes de son frère, soit dans des discours, soit dans des édits[32].

I’abandon, la pauvreté dont il avait souffert dans ses premières années, les injustices dont il se croyait victime, le pou d’estime qui on lui avait témoigné jusqu’alors l’avaient rendu ombrageux et misanthrope[33]. Il avait des colères soudaines et terribles[34]. Il ne croyait à la sincérité de personne : il voulait être flatté, dit Dion Cassius, et se fâchait également contre ceux qui le courtisaient et ceux qui ne le courtisaient pas : dans sa pensée, les uns étaient des complaisants, les autres le méprisaient (LXVII, 4). Autant qu’il le pouvait, il cherchait à s’isoler des hommes[35]. — Superstitieux comme presque tous ses contemporains, il s’alarmait de plusieurs prédictions sinistres qui lui avaient été faites dès sa jeunesse. S’il faut en croire Suétone[36], des astronomes chaldéens lui avaient prédit qu’il mourrait de mort violente. Du vivant même de son père, il craignait qui on ne l’empoisonnât : se souvenant du sort de Claude, il s’abstenait de manger des champignons, ce qui lui attirait les railleries du sceptique Vespasien. — Il était jaloux des premiers personnages de l’empire, généraux ou hommes d’état[37] : sa vanité s’offensait d’entendre vanter d’autres que lui, et il avait lui-même conscience de n’avoir encore rien fait pour surpasser leur réputation.

Il était mal disposé pour la plupart des sénateurs, car il devait très bien se rendre compte qu’il leur inspirait peu de sympathie. Les uns appartenaient à des familles nobles qui avaient géré, quelques-unes depuis des siècles, de hautes magistratures ; les autres avaient été introduits dans la curie peu de temps auparavant par Vespasien et Titus, censeurs en 73-74. Parmi les premiers, un assez grand nombre devaient regretter la république, pendant laquelle le Sénat et leurs ancêtres avaient dirigé l’État. Des événements récents encore ravivaient ces regrets : les folies et les cruautés du règne de Néron, les compétitions sanglantes qui avaient suivi sa mort, la dévastation de l’Italie, les grandes révoltes qui s’étaient élevées en Orient et en Occident. On avait pu se demander alors si l’ancien régime ne valait pas mieux ; on avait même eu des velléités de le rétablir[38]. D’autres comprenaient la nécessité du régime impérial[39] ; ils sentaient, comme Tacite le fait dire à Galba[40], que ce corps immense de l’empire avait besoin d’un modérateur pour se soutenir et garder son équilibre. Mais ils n’avaient aucun dévouement pour la personne du prince : la plupart d’entre eux le servaient et le trahissaient selon leur intérêt[41]. Beaucoup étaient animés de sentiments peu bienveillants à l’égard des empereurs flaviens : infatués de leur propre noblesse, ils méprisaient l’humble origine de ces parvenus ; désireux de voir le Sénat exercer en toute liberté ses droits constitutionnels et même diriger la politique générale de l’empire, ils s’alarmaient de leurs tendances monarchiques[42] ; ils leur tenaient peut-être rancune de les avoir empêchés de se venger des délateurs[43] ; ils leur reprochaient sans doute d’avoir fait entrer dans le Sénat un grand nombre de provinciaux que beaucoup d’entre eux, par un vieux préjugé romain, dédaignaient et avec lesquels ils devaient désormais partager les honneurs et les hautes fonctions de l’État. Aussi y est-il sous Vespasien et sous Titus de fréquentes conspirations[44]. — Quant à ceux qui devaient leur fortune politique à ces deux empereurs, ils étaient mal disposés pour Domitien qui avait été, non sans quelque raison, tenu à l’écart par son père et s’était montré l’ennemi de son frère aîné ; ils pouvaient craindre d’expier par une disgrâce la faveur dont ils avaient joui sous les deux règnes précédents.

Les tendances absolutistes du gouvernement de Domitien s’expliquent donc à la fois par le sentiment que ce prince eut de l’incapacité de l’aristocratie, par son caractère orgueilleux, jaloux et misanthrope, enfin par l’antipathie assez justifiée que, dès le début de son règne, la plupart des sénateurs lui inspirèrent.

 

Nous dirons plus tard ce que Domitien fit pour l’armée. Mais en étudiant son gouvernement intérieur, il ne faut pas oublier qu’il s’appuya sur elle pour fortifier le pouvoir impérial et diminuer les attributions du Sénat. Il chercha à se concilier l’affection des troupes en augmentant la solde et en ambitionnant la gloire militaire ; il s’efforça de les animer de sentiments de défiance à l’égard de leurs chefs appartenant à l’aristocratie. L’armée fut. l’instrument dont il comptait se servir au besoin pour briser les résistances.

Dans le cours de son règne, Domitien se fit décerner plus d’honneurs qu’aucun des princes qui l’avaient précédé. A partir de 82, il fut dix fois consul, tous les ans de 82 à 88, en 90, en 92, en 95[45]. Si l’on compte ses sept consulats antérieurs, il prit les faisceaux pour la dix-septième fois le 1er janvier 95[46] ; personne avant lui n’était arrivé à ce chiffre. Après avoir triomphé des Cattes, il se fit conférer, en 84, par le Sénat, le consulat pour une série de dix années[47] ; mais comme on le voit, il ne le géra pas tous les ans pendant cette période. — Domitien ne se montrait si désireux de consulats que parce qu’il voulait se réserver l’éponymie annuelle[48]. On doit remarquer que sur quelques monuments de cette époque, l’empereur est seul indiqué comme consul[49]. Quant à la magistrature, il ne s’en souciait guère ; le plus souvent, il renonçait aux faisceaux le jour des ides de janvier[50]. A cet égard, il imitait du reste la conduite de son père et d’autres empereurs[51].

Le Sénat lui conféra le pouvoir censorial, puis la censure à perpétuité, sans collègue. C’était un honneur que personne n’avait encore reçu[52]. Nous eu parlerons plus loin.

Il fut salué vingt-deux fois imperator pour des victoires mensongères ou véritables[53], et célébra trois triomphes[54]. Il reçut le surnom de Germanicus vers la fin de l’année 83, celui de Dacicus vers 89[55]. Le 13 juillet 93, il pouvait se qualifier ainsi sur un monument officiel[56] : Imp(erator) Caesar, Divi Vespasiani f(ilius), Domitianus Augustus Germanicus, pontifex maximus, tribunic(ia) potestat(e) XII, imp(erator) XXII, co(n)s(ul) XVI, censor perpetuus, p(ater) p(atriae)[57].

Dès le début de son règne, sa femme Domitia reçut le titre d’Augusta[58].

A partir de 84 ou 85, Domitien eut vingt-quatre licteurs[59]. Il porta la toge triomphale toutes les fois qu’il assista aux séances du Sénat[60]. Les deux mois de septembre et d’octobre furent appelés Germanicus et Domitianus ; il avait reçu l’empire dans le premier de ces mois et était né dans le second[61].

Les sénateurs rivalisaient de flatteries à l’égard du prince[62] ; pour les causes les plus futiles, ils proposaient à l’assemblée de lui faire élever des statues, des arcs de triomphe[63], d’ordonner en son honneur des sacrifices publics[64]. Les Actes des Arvales nous apprennent qu’en 86, à la suite d’un sénatus-consulte, des vœux et un sacrifice annuels furent institués pour le salut de l’empereur et l’éternité de l’empire[65]. Cette cérémonie, qui n’existait pas avant Domitien et qui disparut après lui, avait lieu le 22 janvier[66]. — En 87, avant le 22 janvier et sans doute après le 8, on trouve encore mentionnés, dans les Actes des Arvales, des vœux prononcés pro salure e[t incolumitate Imperatoris Caesaris Domitiani Augusti] Germanici, avec promesse d’un sacrifice aux trois divinités du Capitole[67]. Nous en ignorons la cause.

L’exemple donné par le Sénat trouva partout des imitateurs. On lit dans les écrivains de cette époque, Martial, Stace, Silius Italicus, Quintilien[68], les plus basses adulations à l’adresse de Domitien. Dans les festins, on chantait ses louanges ; au théâtre, des acteurs récitaient des éloges du prince[69]. De riches Romains donnaient des jeux splendides à l’occasion de ses victoires[70]. Dans le monde entier, des statues lui étaient élevées[71] ; celles qui étaient placées au Capitole ne pouvaient être qu’en or et en argent et devaient avoir un poids déterminé[72]. Des sacrifices étaient célébrés à son intention par des particuliers. Nous lisons sur une inscription[73] qu’à la suite d’un vœu pour le salut de Domitien, L. Domitius Phaon concéda à un collège du dieu Sil-vain d’importants fonds de terre, à condition que le revenu en fût employé à des festins qui se feraient tous les ans le 1er janvier, le 11 février (anniversaire de la naissance de Domitia), le jour de la fête de Silvain (en juin), le jour de la fête des Rosalia (en juin), le 24 octobre (anniversaire de la naissance de Domitien), pro salure optum[i] principis et domini[74].

Par le luxe inouï que Domitien déployait à une époque où la noblesse menait une vie beaucoup moins brillante que sous la dynastie julio-claudienne[75], il se distinguait de tous les Romains[76]. Les regardant comme ses sujets, i] les tenait à distance et évitait de se montrer familier avec eux. Il voulait qu’on lui baisât les pieds ou les mains[77], il se faisait porter lorsqu’il paraissait en public[78]. Il empêchait les particuliers de parvenir à une trop grande réputation[79] ; sous son règne, les itérations de consulats furent moins fréquentes que sous Vespasien[80]. Il cherchait à rabaisser, ceux que leurs talents élevaient au-dessus de tous et à rehausser sa gloire on se parant de la leur : ce fut ainsi qu’il s’attribua tous les succès militaires de ses généraux, même lorsqu’il n’y avait pris aucune part[81] ; il put de cette manière acquérir sans peine un grand nombre de salutations impériales. Il était mal disposé pour les hommes d’une naissance illustre, et d’ordinaire il ne leur facilitait pas un avancement rapide dans la carrière des honneurs[82].

Domitien se fit appeler dominus, titre qui n’était point une simple marque de déférence ou de politesse[83], mais par lequel les Romains se reconnaissaient comme ses sujets[84]. Il est vrai qu’il ne le prit pas officiellement, et qu’il refusa d’abord de l’accepter en public[85] ; maison le trouve très fréquemment dans les vers de Stace et de Martial[86] et sur quelques inscriptions sans caractère officiel[87].

Domitien voulut même donner à sa personne un caractère sacré[88]. Vespasien avait reçu les honneurs de la consécration après sa mort ; sa fille Flavia Domitilla avait aussi été divinisée[89]. Titus la fut à sou tour au début du règne de Domitien[90]. Quand le jeune fils de Domitien et Julia Augusta, fille de Titus, moururent, ils prirent aussi place parmi les Divi[91]. Domitien fut ainsi tifs, frère, père, oncle de personnages mis au rang des dieux[92]. Leur culte, dont fut chargé un collège de quinze membres, les sodales Flaviales Titiales[93], fut célébré dans le temple de la famille flavienne que Domitien fit construire : il permit aussi an Sénat d’élever sur le Forum un temple à Vespasien[94]. — Au Capitole, dans l’enceinte et sur les parvis du temple de Jupiter, les images du prince furent mêlées à celles des dieux[95]. Une femme ayant quitté ses vêtements devant une statue de Domitien, elle expia par la mort cet acte d’impiété[96]. — Martial, Stace appellent souvent l’empereur deus[97], Jupiter[98], sacratissimus imperator[99]. Il est qualifié de θεός sur une monnaie asiatique[100] et sur une inscription de Chersonesos[101]. A Athènes, on l’appela Ζεύς έλευθέριος[102]. Lui-même, il osa dire, quand il se réconcilia avec sa femme Domitia, dont il s’était auparavant séparé, qu’il l’avait rappelée à son pulvinar[103]. Philostrate va jusqu’à prétendre qu’il voulait qu’on le proclamât officiellement fils de Minerve, la déesse vierge, et qu’un fonctionnaire fût mis en jugement pour avoir négligé de le faire dans des prières publiques[104]. Mais il faut ajouter que ce récit est fort peu vraisemblable[105].

Les noms réunis de dominus et deus ne furent pas portés par Domitien officiellement. Mais il fit un jour écrire en tête d’une circulaire qui devait être expédiée au nom de ses procurateurs dominus et deus noster sic fieri jubet, et depuis lors on lui donna d’ordinaire ce titre, soit par écrit, soit dans la conversation[106].

En un mot, le prince n’apparaissait plus désormais comme le premier citoyen de l’État : il semblait un monarque, un maître et un dieu.

De même que son père, Domitien voulut assurer l’empire à la maison flavienne[107]. Domitia lui avait donné en 73 un fils en l’honneur duquel furent peut-être frappées quelques monnaies[108]. Mais il mourut fort jeune[109]. En 90, Domitia devint enceinte et l’enfant dont on attendait alors la naissance fut célébré par Martial (VI, 3) dans ces vers où l’hérédité du pouvoir impérial est nettement exprimée : Nais, nom promis au Dardanien Iule, vrai rejeton des dieux, nais, enfant illustre, afin que ton père te remette après des siècles les rênes éternelles et que tu gouvernes le monde, vieillard associé à un vieillard. Mais, si cet enfant naquit, il ne vécut pas ; car il n’en est parlé nulle part ailleurs. Domitien, sans enfants, ne renonça cependant pas à faire de l’empire une propriété héréditaire de la famille flavienne. Vers la fin de son règne, il destina sa succession aux deux fils de son cousin Flavius Clemens[110] et de sa nièce Maxis, Domitilla[111]. Il donna à ces enfants les noms de Vespasien et de Domitien[112], et chargea le célèbre Quintilien de leur instruction[113]. — A partir de son règne, les vœux prononcés pour le salut du prince le furent aussi pour toute sa maison[114].

Les tendances monarchiques de Domitien se manifestèrent surtout dans la conduite qu’il tint à l’égard du Sénat. — Au début de 85, il se fit conférer par cette assemblée la puissance censoriale. Peu de temps après, dans le cours de la même année, il reçut la censure à vie[115]. Ce fait à une grande importance dans l’histoire générale de l’empire[116]. La charge de censeur conférait au prince le droit d’allection, c’est-à-dire le droit de faire entrer dans le Sénat des hommes qui n’avaient pas exercé la préture, le tribunat ou l’édilité, la questure[117], et de leur assigner un rang parmi ceux qui avaient géré ces charges. De plus, le censeur pouvait élever un sénateur, appartenant à la classe questorienne ou à la classe tribunitienne, à une classe supérieure. Il n’avait pas à tenir compte des prescriptions d’intervalle et de suite régulière exigées dans la gestion des magistratures. Il était maître de modifier à son gré la composition et la hiérarchie du Sénat, sans que cette assemblée eût à se prévaloir de son droit d’élection pour intervenir. D’ailleurs, en multipliant les allections, il pouvait désormais accroître à son gré le nombre des personnes éligibles aux magistratures, nombre qui jusque-là était à peine supérieur à celui des charges à conférer : les allecti inter quaestorios, tribunicios, praetorios avaient en effet le droit de se porter candidats aux magistratures supérieures à celle de leur classe, comme les anciens questeurs, tribuns ou édiles, préteurs, ce qui pouvait permettre à l’empereur de faire de son droit de recommandation dans les élections un usage plus efficace que par le passé. Il avait le droit de chasser de la curie ceux qui lui paraissaient indignes d’en faire partie. — Or, ces droits ; Domitien les reçut à vie, il les exerça quand il lui plut et il les exerça sans collègue : jusqu’alors il y avait toujours eu deux censeurs en charge. Il fut désormais libre de faire entrer dans la curie des chevaliers dont il avait éprouvé le mérite et le dévouement, il put récompenser le zèle des sénateurs par une promotion à un rang supérieur, il eut enfin une arme contre ceux qui se montraient trop hostiles.

Nous ne savons pas quel usage Domitien fit de son droit de recommandation dans les élections. Il ne serait pas impossible qu’il l’ait étendu aux charges du vigintivirat, dont le Sénat disposait librement jusqu’alors : ce qui avait son importance, le vigintivirat ouvrant la carrière sénatoriale. Une phrase de Pline le Jeune, bien peu précise il est vrai, semblerait l’indiquer[118]. Dans ce cas, on pourrait supposer que Domitien conféra le laticlave plus fréquemment que ses prédécesseurs, pour augmenter ainsi le nombre des jeunes gens éligibles au vigintivirat et pour pouvoir par conséquent exercer plus librement son droit de recommandation. Mais ce ne sont là que des hypothèses.

Sous cet empereur, le Sénat ne prit guère part aux affaires publiques. Il eut, il est vrai, d’importants procès politiques à juger, surtout vers la fin du règne, mais nous verrons que dans ces circonstances il fut forcé de se décimer lui-même. Son activité législative semble avoir été fort restreinte[119] : Pline le Jeune dit qu’alors on ne discutait pendant les séances aucune question sérieuse[120] : quand les sénateurs ne se réunissaient pas pour décerner au prince de nouveaux honneurs ou se faire les complices de ses crimes, ils délibéraient sur l’institution d’un collège d’artisans, sur les autorisations que les communes leur demandaient pour l’augmentation du nombre de leurs gladiateurs[121]. Du reste même pendant la discussion d’affaires de ce genre, ils étaient contraints d’adresser des flatteries à l’empereur[122].

Au point de vue administratif, nous constatons certains empiètements du prince sur les droits du Sénat et des magistrats de l’État. Nous savons par Frontin[123] qu’il enleva au trésor de Saturne les revenus des aqueducs et se les attribua. C’étaient les sommes payées à l’aerarium par les propriétaires qui avaient une concession d’eau. Il ne faut pas oublier du reste que le prince supportait les frais de l’entretien des aqueducs[124]. — L’institution des curateurs, chargés par l’empereur de la surveillance des finances d’un certain nombre de colonies et de municipes, fut une atteinte sérieuse portée au droit de haute surveillance que le Sénat possédait sur l’Italie et sur les provinces sénatoriales : elle date peut-être du temps de Domitien[125]. — Une inscription[126] nous apprend qu’après la mort d’un proconsul d’Asie, peut-être de C. Vettulenus Ciyica Cerialis, C. Minicius Italus, procurateur de l’empereur, fut chargé du gouvernement intérimaire de cette province sénatoriale, fait exceptionnel : l’intérim aurait dû être exercé par les légats du proconsul et le questeur[127]. — Les noms des proconsuls de Bithynie n’apparaissent plus sur les monnaies à partir du règne de Domitien. Peut-être faut-il voir aussi dans ce fait un empiètement du prince sur les droits du Sénat. — On trouve sous Domitien la mention de tributs de blés perçus par le fisc impérial dans la province proconsulaire d’Afrique[128], et c’est à cette époque qu’est signalé pour la première fois le fiscus Asiaticus, destiné salis doute à la perception d’un impôt par tête dans la province proconsulaire d’Asie[129]. Si c’étaient là des innovations, les droits financiers du Sénat dans les provinces non impériales auraient reçu alors une grave atteinte. Mais il est très probable qu’avant Domitien plusieurs de ces provinces durent payer des contributions à l’empereur[130].

Les gouverneurs et même les magistrats urbains furent soumis à une surveillance rigoureuse[131]. L’activité judiciaire des préteurs fut peut-être limitée par les progrès que dut faire à cette époque la juridiction civile et criminelle des préfets de la ville[132]. Toute initiative sérieuse fit enlevée aux consuls[133].

Domitien montra un grand dédain pour les magistratures d’origine républicaine réservées à l’ordre sénatorial : il n’assistait pas aux comices dans lesquels ses consulats étaient proclamés devant le peuple[134] ; il négligeait, tous les devoirs qu’imposait la charge qu’il se faisait si souvent conférer[135] ; quand il déposait les faisceaux, il se contentait de le faire par un édit[136].

Il semble que l’intérêt de Domitien aurait dû être d’octroyer libéralement le consulat afin d’avilir cette charge et aussi d’être plus libre dans ses choix pour les fonctions et les quasi-magistratures qui exigeaient des consulaires. Sous Titus, les consulats avaient été de deux mois ; cela est du moins certain pour l’année 81[137]. Il peut en avoir été de même dans les deux premières années du règne de Domitien. En 83, il semble que Q. Vibius Crispus et A. Didius Gallus Fabricius Veiento aient été consuls[138] après les consuls ordinaires (Domitien et Q. Petillius Rufus)[139] et avant Tottius Julianus et Terentius Strabo Erucjus Homullus, qui étaient en fonctions le 9 juin[140]. On pourrait donc supposer que cette année-là les consulats furent de deux mois[141]. Pour le reste du règne, on ne trouve plus que des consulats de quatre mois (six consuls par an, sept en comptant le suppléant du prince dans le premier nundinum)[142]. L’allongement de la durée des consulats peut avoir été décidé en 84, dans les premiers comices de l’année, en même temps que l’empereur recevait le consulat pour dix ans. Le consulat était alors une charge fort considérée ; Domitien ne voulut peut-être pas que trop de sénateurs en fussent investis.

Deux faits, rapportés par Dion Cassius et Suétone, prouvent les mauvaises dispositions de cet empereur à l’égard des sénateurs. Le Sénat lui demanda plusieurs fois de renoncer à son droit de mettre à mort des sénateurs, droit dont Titus n’avait jamais usé : Domitien refusa[143]. Il annula un legs de Ruscius Caepio, qui ordonnait à son héritier de payer chaque année une certaine somme aux nouveaux sénateurs, lors de leur entrée dans la curie[144]. — Remettant en vigueur une prescription du temps de Claude[145], abrogée sous Néron[146], il obligea les questeurs entrant en charge à donner des combats de gladiateurs[147]. C’était une grosse dépense qu’il leur imposait. La suppression des sportules offertes par des particuliers ou des magistrats au peuple et leur remplacement par de véritables repas[148], furent aussi des mesures onéreuses pour l’aristocratie.

Nous verrons plus loin que le commandement supérieur d’une grande expédition dirigée contre les Cattes fut confiée non à un personnage de l’ordre sénatorial, comme c’était la règle auparavant, mais à un chevalier[149].

Domitien voulut exercer personnellement son autorité. Tibère avait abandonné la conduite des affaires publiques à Séjan, préfet du prétoire, Claude à des affranchis. Domitien n’eut auprès de lui ni fondés de pouvoirs, ni favoris maîtres de l’État ; il n’eut que des serviteurs. Il est vrai que certains affranchis exercèrent peut-être quelque influence sur lui[150]. Les plus honnêtes, dit Tacite (Agricola, 41), par attachement et par fidélité ; les plus méchants, par malignité et par envie, aigrissaient son caractère naturellement méchant. Leur entremise put faire obtenir à des solliciteurs des fonctions, des charges, des privilèges[151]. Stace et surtout Martial les flattèrent[152] ; mais aucun d’eux n’eut la puissance d’un Pallas, d’un Narcisse, d’un Icelus, d’un Asiaticus[153]. Dans les dernières années de son règne, Domitien suivit les conseils de quelques délateurs[154] ; mais il ne se laissa pas diriger par eux. Si sa nièce Julie, dont il fut l’amant, put le détourner de mettre à mort Ursus, auquel elle fit même obtenir le consulat[155], elle ne semble avoir pris aucune part au gouvernement de l’empire. Domitien prétendit tout faire par lui-même ; il s’occupa aussi activement des affaires militaires que de l’administration et de la justice.

Comme ses prédécesseurs, il prit ses principaux fonctionnaires et conseillers dans l’ordre sénatorial ; mais il employa les chevaliers plus qu’on ne l’avait fait avant lui[156]. Aussi voulut-il que la considération du second ordre de l’État ne fait pas compromise par des individus qui s’attribuaient les privilèges équestres sans y avoir aucun droit. Il interdit aux indignes de prendre place sur les bancs qui dans les lieux de spectacles étaient réservés aux chevaliers[157]. — Il se servit aussi de ses affranchis. L’importance du conseil du prince[158] dut naturellement s’accroître sous Domitien[159]. Comme le Sénat ne participait pas d’une manière sérieuse au gouvernement de l’empire, c’était dans ce conseil que se discutaient les mesures politiques d’un caractère général. Le Sénat ayant perdu presque toute initiative eu matière de législation, il devait le remplacer à eût égard. Il assistait l’empereur dans l’exercice de sa juridiction.

Aussi Domitien choisit-il les membres du Conseil parmi les personnages les plus expérimentés : on put dire plus tard que ce méchant prince avait en d’excellents amis[160]. Malgré sa rancune contre son père et son frère, il garda auprès de lui leurs conseillers, qui connaissaient bien les traditions administratives[161] : Pegasus[162], fameux jurisconsulte, chef de la secte des Proculiens[163], consul, gouverneur de plusieurs provinces et investi sous Vespasien déjà de la préfecture urbaine, charge qu’il continua à exercer sous Domitien[164] ; Q. Vibius Crispus[165], de basse naissance comme Pegasus et d’un caractère peu estimable, mais homme d’état d’un grand mérite, célèbre par sou éloquence et son esprit, d’une richesse proverbiale, traité lui aussi avec beaucoup de faveur par Vespasien, et consul pour la troisième fois en 83[166] ; M. Arrocinus Clemens[167], beau-frère de Titus, préfet du prétoire sous Vespasien, deux fois consul[168] ; C. Calpetanus Rantius Quirinalis Valerius Festus[169], consul en 71, légat de l’armée d’Afrique en 69-70, de la province de Pannonie sous Vespasien, de la Tarraconaise sous ce prince et son fils aîné