Introduction, culte et persécution des images. Révolte de l’Italie et de Rome. Domaine temporel des papes. Conquête de l’Italie par les Francs. Etablissement des images. Caractère et couronnement de Charlemagne. Rétablissement et décadence de l’empire romain en Occident. Indépendance de l’Italie. Constitution du corps germanique.
|
JE n’ai envisagé l’Église que dans ses rapports avec l’État et dans les avantages qu’elle procure aux corps politiques ; manière de voir à laquelle il serait bien à désirer qu’on se fût tenu inviolablement attaché dans les faits ainsi que dans mon récit. J’ai eu soin de laisser à la curiosité des théologiens spéculatifs la philosophie orientale des gnostiques, l’abîme ténébreux de la prédestination et de la grâce, et la singulière transformation qui s’opère dans l’eucharistie lorsque la représentation du corps de Jésus-Christ se convertit en sa véritable substance[1] ; mais j’ai exposé avec soin et avec plaisir ceux des faits de l’histoire ecclésiastique qui ont influé sur la décadence et la chute de l’empire romain, tels que la propagation du christianisme, la constitution de l’Église catholique, la ruine du paganisme, et les sectes qui sont sorties des controverses mystérieuses élevées touchant la Trinité et l’Incarnation. On doit mettre au rang des principaux faits de cette espèce le culte des images, qui occasionna des disputes forcenées aux huitième et neuvième siècles, puisque cette question d’une superstition populaire a produit la révolte de l’Italie, le domaine temporel des papes et le rétablissement de l’empire romain en Occident. Les premiers chrétiens étaient dominés d’une invincible, répugnance pour les images ; on peut attribuer cette aversion à leur origine judaïque et leur éloignement pour les Grecs. La loi de Moïse avait sévèrement défendu tous les simulacres de la Divinité, et ce précepte avait jeté de profondes racines dans la doctrine et les mœurs du peuple choisi. Les apologistes de la religion chrétienne employèrent tous les traits de leur esprit contre les idolâtres qui se prosternaient devant l’ouvrage de leurs mains, devant ces images d’airain ou de marbre[2], qui, si elles eussent été douées de mouvement et de vie, auraient dû plutôt s’élancer de leur piédestal pour adorer la puissance créatrice de l’artiste. Quelques gnostiques qui venaient d’embrasser la religion chrétienne, accordèrent peut-être aux statues de Jésus-Christ et de saint Paul, dans les premiers moments d’une conversion mal assurée, les profanes honneurs qu’ils avaient rendus à celles d’Aristote et de Pythagore[3], mais la religion publique des catholiques fut toujours uniformément simple et spirituelle, et il est question des images pour la première fois dans la censure du concile d’Illibéris, trois cents ans après l’ère chrétienne. Sous les successeurs de Constantin, dans la paix et l’abondance dont jouissait l’Église triomphante, les plus sages d’entre les évêques crurent devoir, en faveur de la multitude, autoriser une sorte de culte capable de frapper les sens ; depuis la ruine du paganisme, ils ne craignaient plus un parallèle odieux. Ce fut par les hommages rendus à la croix et aux reliques que commença à s’introduire ce culte symbolique. On plaçait à la droite de Dieu, les saints et les martyrs dont on implorait les secours ; et la foi du peuple aux faveurs bienfaisantes et souvent miraculeuses qui se répandaient autour de leur tombeau, était affermie par cette foule de dévots pèlerins, qui allaient voir, toucher et baiser la dépouille inanimée qui rappelait leur mérite et leurs souffrances[4] ; mais une fidèle représentation de la personne et des traits du saint, reproduite par les moyens de la peinture, ou de la sculpture, offrait des souvenirs encore plus intéressants que son crâne ou ses sandales. La tendresse particulière ou l’estime publique a mis dans tous les temps beaucoup d’intérêt à ces représentations si analogues aux affections humaines. On prodiguait des honneurs civils et presque religieux aux images des empereurs romains ; les statues des sages et dès patriotes recevaient des hommages moins fastueux, mais plus sincères ; et ces profanes vertus, ces brillants péchés disparaissaient en présence des saints, personnages qui s’étaient dévoués à la mort pour leur éternelle et céleste patrie. On fit d’abord l’essai du culte des images avec précaution et avec scrupule ; on les permettait pour instruire les ignorants, pour exciter les dévots peu fervents, et se conformer aux préjugés des païens, qui avaient embrassé ou qui désiraient d’embrasser le christianisme. Par une progression insensible, mais inévitable, les honneurs accordés à l’original se tendirent à la copie ; le dévot priait devant l’image d’un saint ; et la génuflexion, les cierges allumés, l’encens et d’autres cérémonies païennes, s’introduisirent dans l’Église. Le puissant témoignage des visions et des miracles vint imposer silence aux scrupules de la raison et de la piété. On pensa que des images qui parlaient, se remuaient et versaient du sang, devaient avoir une force divine, et pouvaient être l’objet d’une adoration religieuse. Le pinceau le plus hardi devait trembler de l’audacieuse pensée de rendre, par des traits et des couleurs, l’esprit infini, le Dieu tout puissant qui pénètre et soutient l’univers[5] ; mais un esprit superstitieux se prêtait, avec moins de peine, à peindre, à adorer, les anges, et particulièrement le fils de Dieu, sous la forme humaine qu’il avait daigné adopter pendant son séjour. Sur la terre. La seconde personne de la Trinité s’était revêtue d’un corps réel et mortel ; mais ce corps était monté au ciel, et si on n’en eût pas offert quelque simulacre aux yeux de ses disciples, les restes ou les images des saints auraient effacé le culte spirituel de Jésus-Christ. On dut permettre, par les mêmes motifs, les images, de la sainte Vierge ; on ignorait le lieu de sa sépulture ; et la crédulité des Grecs et des Latins s’était, hâtée d’adopter l’idée de son assomption en corps et en âme dans les régions du ciel. L’usage et même le culte des images était bien établi avant la fin du sixième siècle. Il plaisait à l’imagination brillante des Grecs et des Asiatiques : de nouveaux emblèmes ornèrent le Panthéon et le Vatican ; mais les Barbares plus grossiers et les prêtres ariens de l’Occident se livrèrent plus froidement à cette apparence d’idolâtrie. Les formes hardies des statues d’airain ou de marbre qui remplissaient les temples de l’antiquité, blessaient l’imagination ou la conscience des chrétiens grecs ; et les simulacres qui n’offraient qu’une surface coloriée et sans relief, ont toujours paru plus décents et moins dangereux[6]. Le mérite et l’effet d’une copie dépendent de ressemblance avec l’original ; mais les premiers chrétiens ne connaissaient pas les véritables traits du fils de Dieu, de sa mère ou de ses apôtres. La statue de Panéas en Palestine[7], qu’on croyait être celle de Jésus-Christ, était vraisemblablement celle d’un sauveur révéré seulement rôtir des services temporels. On avait condamné les gnostiques et leurs profanes monuments ; et l’imagination des artistes chrétiens ne pouvait être guidée que par une secrète imitation de quelque modèle du paganisme. Dans cet embarras, on eût recours à une invention hardie autant qu’adroite, et qui établissait à la fois la parfaite ressemblance de l’image et l’innocence du culte qu’on lui rendait. Une légende de Syrie sur la correspondance de Jésus-Christ et du roi Abgare, fameuse au temps d’Eusèbe, et que des écrivains modernes ont abandonnée avec tant de regret, servit de fondement à une nouvelle fable. L’évêque de Césarée[8] rapporte la lettre d’Abgare à Jésus-Christ[9] mais, ce qu’il y a de singulier, il ne parle pas de cette empreinte exacte[10] de la figure de Jésus-Christ sur un linge dont le Sauveur du monde récompensa la foi de ce prince qui avait invoqué sa puissance dans une maladie, et lui avait offert la ville fortifiée d’Édesse, afin de le mettre à l’abri de la persécution des Juifs. Pour expliquer l’ignorance où était restée à cet égard la primitive Église, on supposa que cette empreinte avait été longtemps emprisonnée dans une niche d’un mur, d’où, après un oubli de cinq siècles, elle fut tirée par un évêque prudent, et offerte, au temps propice, à la dévotion de ses contemporains. La délivrance de la ville attaquée par Chosroès Nushirwan fut le premier miracle qu’on lui attribua : bientôt on la révéra comme un gaga qui, d’après la promesse de Dieu, garantissait Édesse contre les armes de tout ennemi étranger. Il est brai que le texte de Procope attribue la délivrance d’Édesse à la richesse et à la valeur des citoyens, qui achetèrent l’absence du monarque persan, et repoussèrent ses attaques ; il ne se doutait pas, ce profane historien, du témoignage qu’on le force de rendre dans l’ouvrage ecclésiastique d’Evagrius, où Procope assure que le palladium fut exposé sur les murs de la ville, et que l’eau lancée sur la sainte face allumait, au lieu de les éteindre, les flammes jetées par les assiégés. Après cet important service, on conserva l’image d’Édesse avec beaucoup de respect et de reconnaissance ; et si les Arméniens ne voulurent point admettre la légende, les Grecs plus crédules adorèrent cette représentation de la figure du Sauveur du monde, qui n’était pas l’ouvrage d’un mortel, mais une production immédiate du divin original. Le style et les idées d’une hymne chantée par les sujets de Byzance, montreront en quoi le culte rendu par eux aux images s’éloignait du système grossier des idolâtres. Avec des yeux mortels comment pourrons-nous regarder cette image dont les saints qui sont au ciel n’osent pas envisager la céleste splendeur ? Celui qui habite les cieux daigne nous honorer aujourd’hui de sa visite par une empreinte digne de nos respects : celui qui est assis au-dessus des chérubins, vient se présenter aujourd’hui à notre adoration dans un simulacre que notre père tout-puissant a fait de ses mains sans tache, qu’il a formé d’une manière ineffable, et que nous devons sanctifier en l’adorant avec crainte et avec amour. Avant a fin du sixième siècle, ces images faites sans mains, comme les Grecs l’exprimaient par un seul mot[11], étaient communes dans les armées et les villes de l’empire d’Orient[12]. Elles étaient des objets de culte et des instruments de miracles. Au moment du danger, ou au milieu du tumulte, leur présence révérée rendait l’espérance, ranimait le courage ou réprimait la fureur des légions romaines. La plus grande partie de ces images, n’étant que des imitations faites par la main de l’homme, ne pouvaient prétendre qu’à une ressemblance imparfaite, et c’était à tort qu’on leur appliquait le même titre qu’à la première image ; mais il y en avait de plus imposantes, produites par un contact immédiat avec l’original, doué à cet effet d’une vertu miraculeuse et prolifique. Les plus ambitieuses prétendaient, non pas descendre de l’image d’Édesse, mais avoir avec elle des rapports de fraternité ; telle est la véronique de Rome, d’Espagne ou de Jérusalem, mouchoir que Jésus-Christ, lors de son agonie et de sa sueur de sang, avait appliqué sur son visage, et remis à une des saintes femmes. Bientôt il y eut des véroniques de vierge Marie, des saints et des martyrs. On montrait, dans l’église de Diospolis, ville de la Palestine, les traits de la mère de Dieu[13], empreints jusqu’à une assez grande profondeur sur une colonne de marbre. Le pinceau de saint Luc avait décoré, disait-on, les Églises d’Orient et d’Occident ; et on a supposé que cet évangéliste, qui paraît avoir été un médecin, avait exercé le métier de peintre, métier, aux yeux des premiers chrétiens, si profane et si odieux. Le Jupiter Olympien, créé par le génie d’Homère et le ciseau de Phidias, pouvait inspirer à un philosophe une dévotion momentanée ; mais les images catholiques, productions sans force et sans relief, sorties de la main des moines, attestaient le dernier degré de dégénération de l’art et du génie[14]. Le culte des images s’était introduit peu à peu dans l’Église, et chacun des progrès de cette innovation était favorablement accueilli par l’esprit superstitieux, comme augmentant le nombre des moyens de consolation qu’on pouvait se permettre sans péché. Mais au commencement du huitième siècle, lorsque l’abus fut dans toute sa force, quelques Grecs d’une conscience timorée commencèrent à craindre d’avoir, sous les dehors du christianisme, rétabli la religion de leurs ancêtres ; ils ne pouvaient supporter sans douleur et sans impatience le nom d’idolâtres que leur donnaient sans cesse les Juifs et les musulmans[15], à qui la loi de Moïse et le Koran inspiraient une haine immortelle pour les images taillées, et toute espèce de culte qui pouvait y avoir rapport. La servitude des Juifs affaiblissait leur zèle et donnait peu d’importance à leurs accusations ; mais les reproches des musulmans triomphants, qui régnaient à Damas et menaçaient Constantinople, avaient tout le poids que peuvent donner la vérité et la victoire. Les villes de la Syrie, de la Palestine et de l’Égypte, étaient munies d’images de Jésus-Christ, de sa mère et des saints, et chacune de ces places avait l’espoir où comptait avoir la promesse d’être défendue d’une manière miraculeuse. Les Arabes subjuguèrent en dix années ces villes et leurs images ; et, selon leur opinion, le Dieu des armées prononça un jugement décisif sur le mépris, que devaient inspirer ces idoles muettes et inanimées[16]. Édesse avait résisté longtemps aux attaques du roi de Perse ; mais cette ville de prédilection, l’épouse de Jésus-Christ, se trouva enveloppée dans la ruine commune, et l’empreinte du visage du Sauveur du monde devint un des trophées de la victoire des infidèles. Après trois siècles de servitude, le palladium fut rendu à la dévotion de Constantinople, qui pour l’obtenir paya douze mille livres d’argent, remit en liberté deux cérats musulmans, et promit de s’abstenir à jamais, de tout acte d’hostilité contre le territoire d’Édesse[17]. A cette époque de détresse et de crainte, les moines employèrent toute leur éloquence à défendre les images ; ils voulurent prouver que les péchés et le schisme de la plus grande partie des Orientaux avaient aliéné la faveur et anéanti la vertu de ces précieux symboles ; mais ils eurent contre eux les murmures d’une foule de chrétiens ou simples ou raisonnables, qui invoquèrent les textes, les faits et l’exemple des temps primitifs, et qui désiraient en secret la réforme de l’Église. Comme le culte des images n’avait été établi, par aucune loi générale ou positive, ses progrès, dans l’empire d’Orient fuirent retardés où accélérés selon les hommes et selon les dispositions du moment, selon les divers degrés des lumières répandues dans les diverses contrées, et selon le caractère particulier des évêques. L’esprit léger de la capitale et le génie inventif du clergé de Byzance s’attachèrent avec chaleur à un culte tout de représentation tandis que les cantons éloignés de l’Asie, plus grossiers dans leurs mœurs, montraient peu de goût pour cette espèce de faste religieux. De nombreuses congrégations de gnostiques et d’ariens gardèrent après leur conversion le culte simple qu’ils avaient suivi avant d’avoir abjuré, et les Arméniens, les plus guerriers des sujets de Rome, n’étaient pas réconciliés, au douzième siècle, avec la vue des images[18]. Tous ces noms divers amenèrent des préventions et des haines qui produisirent peu d’effet dans les villages de l’Anatolie et de la Thrace, mais qui influèrent souvent sur la conduite du guerrier, du prélat ou de l’eunuque parvenu aux premières dignités de l’Église ou de l’État. Le plus heureux de tous ces aventuriers fut l’empereur Léon III[19], qui, des montagnes de l’Isaurie, passa sur te trône de l’Orient. Il ne connaissait ni la littérature sacrée ni la littérature profane ; mais son éducation rustique et guerrière, sa raison, et peut-être son commerce avec les Juifs et les Arabes, lui avaient inspiré de l’aversion pour les images, et l’on regardait alors comme le devoir d’un prince le soin d’obliger ses sujets à régler leur conscience sur la sienne. Toutefois, dans les commencements d’un règne mal affermi, durant dix années de travaux et de dangers, Léon se soumit aux bassesses de l’hypocrisie ; il se prosterna devant des idoles qu’il méprisait au fond du cœur, et rassura chaque année le pontife romain par une déclaration solennelle de son zèle pour l’orthodoxie. Lorsqu’il voulut réformer la religion, ses premières démarches furent circonspectes et modérées : il assembla un grand conseil de sénateurs et d’évêques, et ordonna, d’après leur aveu, d’enlever toutes les images du sanctuaire et de l’autel, de les placer dans les nefs à une hauteur où on pût les apercevoir, et où la superstition du peuple ne pourrait atteindre ; mais il n’y eut pas moyen de réprimer de l’un et de l’autre côté l’impulsion rapide de la vénération et de l’horreur : les saintes images placées a cette hauteur édifiaient toujours les dévots et accusaient le tyran. La résistance et des invectives irritèrent Léon lui-même. Son parti l’accusait de mal remplir ses devoirs, et lui proposa pour modèle le roi juif qui avait brisé le serpent d’airain. Un second édit ordonna non seulement l’enlèvement, mais la destruction des tableaux religieux. Constantinople et les provinces furent purifiées, de toute espèce d’idolâtrie : les images de Jésus-Christ, de la mère de Dieu et des saints, furent détruites, et on revêtit d’une légère couche de plâtre les murailles des édifices. La secte des iconoclastes eut pour appui le zèle et le pouvoir despotique de six empereurs, et durant cent vingt années, l’Orient et l’Occident retentirent de cette bruyante querelle. Léon l’Isaurien voulait faire de la proscription des images un article de foi sanctionné par l’autorité d’un concile général ; mais ce concile ne fut assemblé que sous son fils Constantin, et quoique le fanatisme de la secte triomphante l’ait représenté comme une assemblée d’imbéciles et d’athées[20], ce qui nous reste de ses actes dans quelques fragments mutilés, laisse apercevoir de la raison et de la piété. Les discussions et les décrets de plusieurs synodes provinciaux avaient amené ce concile général qui se tint dans les faubourgs de Constantinople, et fut composé de trois cent trente-huit évêques de l’Europe et de l’Anatolie, car les patriarches d’Antioche et d’Alexandrie étaient alors esclaves du calife, et les pontifes de Rome avaient détaché de la communion des Grecs les Églises d’Italie et d’Occident. Le concile de Byzance s’arrogea le titre et le pouvoir de septième concile général ; cependant c’était reconnaître les six conciles généraux antérieurs, qui avaient établi d’une manière si laborieuse l’édifice de la foi catholique. Après une délibération de six mois, les trois cent trente-huit évêques déclarèrent et signèrent unanimement que tous les symboles visibles de Jésus-Christ, excepté dans l’Eucharistie, étaient blasphématoires ou hérétiques, et que le culte des images dérogeait à la pureté de la foi chrétienne et ramenait au paganisme ; qu’il fallait effacer ou anéantir de pareils monuments d’idolâtrie ; que ceux qui refuseraient de livrer les objets de leurs superstitions particulières se rendraient coupables de désobéissance à l’autorité de l’Église et de l’empereur. Leurs bruyantes acclamations célébrèrent les mérites de leur rédempteur temporel, et, ils confièrent à son zèle et à sa justice l’exécution de leurs censures spirituelles. A Constantinople, de même que dans les conciles précédents, la volonté du prince fut la règle de la foi épiscopale ; mais je suis tenté de croire qu’en cette occasion un grand nombre de prélats sacrifièrent à des vues d’espérance ou de crainte les opinions de leur conscience. Durant cette, longue nuit de superstition les chrétiens s’étaient écartés de la simplicité foi de l’Évangile, et il n’était pas aisé pour eux de suivre le fil et de reconnaître les détours du labyrinthe. Dans l’imagination d’un dévot, le culte des images se trouvait lié d’une manière inséparable avec la croix, la Vierge, les saints et leurs reliques. Les miracles et les visions enveloppaient de nuages la base de cet édifice sacré, et les habitudes de l’obéissance et de la loi avaient engourdi les deux puissances de l’esprit, la curiosité et le scepticisme. On accuse Constantin lui-même de doute, d’incrédulité, ou même de quelques plaisanteries royales sur les mystères des catholiques[21] ; mais ces mystères se trouvaient bien établis dans le symbole public et privé de ses évêques, et l’iconoclaste le plus audacieux ne dut attaquer qu’avec une secrète horreur les monuments de la superstition populaire, consacrés à la gloire des saints qu’il regardait encore comme ses protecteurs auprès de Dieu. Lors de la réforme du seizième siècle, la liberté et les lumières avaient augmenté toutes les facultés de l’homme ; le besoin des innovations l’emporta sur le respect pour l’antiquité, et l’Europe, dans sa vigueur, osa dédaigner les fantômes devant lesquels tremblait la faiblesse efféminée des Grecs avilis. Le peuple ne connaît le scandale d’une hérésie, sur des questions abstraites, que par le bruit de la trompette ecclésiastique ; mais les plus ignorants peuvent apercevoir, les plus glacés doivent ressentir la profanation et la chute de leurs divinités visibles. Les premières hostilités de Léon se portèrent sur un crucifix placé dans le vestibule et au-dessus de la porte du palais. On allait l’abattre ; mais l’échelle dressée pour y atteindre fut renversée avec fureur par une troupe de fanatiques et de femmes. La multitude vit avec un pieux transport les ministres du sacrilège, précipités du haut de l’échelle, tomber et se briser sur le pavé ; ceux qui s’étaient rendus coupables de cette action avaient été justement punis pour crime de meurtre et de rébellion, leur parti prostitua en leur faveur les honneurs accordés aux anciens martyrs[22]. L’exécution des édits de l’empereur entraîna de fréquentes émeutes à Constantinople et dans les provinces : la personne de Léon fut en danger ; on massacra ses officiers, et il fallut employer toute la force de l’autorité civile et de la puissance militaire pour éteindre l’enthousiasme du peuple. Les nombreuses îles de l’Archipel, qu’on nommait la mer Sainte, étaient remplies d’images et de moines : les habitants abjurèrent sans scrupule leur fidélité envers un ennemi de Jésus-Christ, de sa mère et des saints ; ils armèrent une flottille de bateaux et de galères, déployèrent leurs bannières sacrées, et marchèrent hardiment vers le port de Constantinople, afin de placer sur le trône un homme plus agréable à Dieu et au peuple. Ils comptaient sur des miracles ; mais ces miracles ne purent résister au feu grégeois, et, après la déroute et l’incendie de leurs navires, leurs îles sans défense furent abandonnées à la clémence ou à la justice du vainqueur. Le fils de Léon avait entrepris, la première année de son règne, une expédition contre les -Sarrasins ; et durant son absence, son parent Artavasdes, ambitieux défenseur de la foi orthodoxe, s’était emparé de la capitale, du palais et de la pourpre. On rétablit en grande pompe le culte des images ; le patriarche renonça à la dissimulation qu’il s’était imposée, ou dissimula les sentiments qu’il avait adoptés ; et les droits de l’usurpateur furent reconnus dans la nouvelle et dans l’ancienne Rome. Constantin se réfugia sur les montagnes où ses aïeux avaient reçu le jour ; mais il descendit à la tête de ses braves et fidèles Isauriens, et, dans une victoire décisive, il triompha des troupes et des prédictions des fanatiques. La longue durée de son règne fut continuellement troublée par des clameurs, des séditions, des conspirations, une haine mutuelle et des vengeances sanguinaires. La persécution des images fut le motif : ou le prétexte de ses adversaires, et s’ils manquèrent un diadème temporel, ils reçurent des Grecs la couronne du martyre. Dans toutes les entreprises qui furent formées contre lui, soit en secret, soit à découvert, l’empereur éprouva l’implacable inimitié des moines, fidèles esclaves de la superstition à laquelle ils devaient leurs richesses et leur influence. Ils priaient, prêchaient et donnaient des absolutions ; ils échauffaient le peuple et conspiraient : un torrent d’invectives sortit de la solitude de la Palestine, et la plume de saint Jean Damascène[23], le dernier des pères grecs, proscrivit la tête du tyran dans ce monde et dans l’autre[24]. Je n’ai pas le loisir d’examiner jusqu’à quel point les moines s’étaient attiré les maux réels ou prétendus dont ils se plaignaient, ni combien ils ont exagéré leurs souffrances, ni quel est le nombre de ceux qui perdirent la vie ou quelques-uns de leurs membres, les yeux ou la barbe, par la cruauté de l’empereur. Après avoir châtié les individus, il s’occupa de l’abolition de leurs ordres ; leurs richesses et leur inutilité purent donner à son ressentiment l’aiguillon de l’avarice et l’excuse du patriotisme. La mission et le nom redoutable de Dragon[25], son visiteur général, en fit, pour toute la nation enfroquée, un objet d’horreur et d’effroi. Les communautés religieuses furent dissoutes, les édifices furent convertis en magasins ou en baraques ; on confisqua les terres, les meubles et les troupeaux ; et des exemples modernes nous autorisent à penser que non seulement les reliques, mais les bibliothèques, prirent devenir la proie de ce brigandage, qu’excita la licence ou le plaisir de nuire. En proscrivant l’habit et l’état de moine, on proscrivit avec la même rigueur le culte public et privé dès images ; et il semblerait qu’on exigea des sujets, ou du moins du clergé de l’empire d’Orient, une abjuration solennelle de d’idolâtrie[26]. L’Orient soumis abjura avec répugnance ses images sacrées le zèle indépendant des Italiens les défendit avec vigueur et redoubla de dévotion pour elles. Pour le rang et pour l’étendue de sa juridiction, le patriarche de Constantinople étain presque l’égal du pontife de Rome ; mais le prélat grec était un esclave sous les yeux de son maître, qui, d’un signe de tête, le faisait passer tour à tour d’un couvent sur le trône, et du trône dans le fond d’un couvent. L’évêque de Rome, éloigné de la cour et dans une position dangereuse, au milieu des Barbares de l’Occident, tirait de sa situation du courage et de la liberté : choisi par le peuple, il lui était cher ; ses revenus considérables fournissaient aux besoins publics et à ceux des pauvres. La faiblesse ou la négligence des empereurs le déterminait à consulter dans la paix et dans la guerre, la sûreté temporelle de la ville. Il prenait peu à peu, dans l’école de l’adversité ; les qualités et l’ambition d’un prince : l’Italien, le Grec ou le Syrien qui arrivait à la chaire, de saint Pierre, s’arrogeait les mêmes fonctions et suivait la même politique ; et Rome, après avoir perdu ses légions et ses provinces, voyait sa suprématie rétablie de nouveau par le génie et la fortune des papes. On convient qu’au huitième siècle ils fondèrent leur domination sur la révolte, et que l’hérésie des iconoclastes produisit et justifia la rébellion ; mais la conduite de Grégoire II et de Grégoire ni durant cette lutte mémorable, est interprétée diversement parleurs .amis et par leurs ennemis. Les écrivains byzantins déclarent d’une voix unanime, qu’après un avertissement inutile ; les papes prononcèrent la séparation de l’Orient et de l’Occident, et privèrent le sacrilège empereur du revenu et de la souveraineté de l’Italie. Les Grecs, témoins du triomphe des papes, parlent de cette excommunication d’une manière encore plus claire ; et comme ils sont plus attachés à leur religion qu’à leur pays, ils louent, au lieu de les blâmer, le zèle et l’orthodoxie de ces hommes apostoliques[27]. Les auteurs qui ont défendu la cour de nome dans les temps modernes, se montrent fort empressés à faire valoir l’éloge et le fait ; les cardinaux Baronius et Bellarmin célèbrent ce grand exemple de la déposition des rois hérétiques[28] ; et si on leur demandé pourquoi on ne lança pas les mêmes foudres contre les Néroli et les Julien de l’antiquité, ils répondent que la faiblesse de la primitive Église fut la seule cause de sa patiente fidélité[29]. L’amour et la haine ont produit en cette occasion les mêmes effets, et les zélés protestants, qui veulent exciter l’indignation et alarmer le pouvoir des princes et des magistrats, s’étendent sur l’insolence et le trimé des deux Grégoire envers leur légitime souverain[30]. Ces papes ne sont défendus que par les catholiques modérés, pour la plupart de l’Église gallicane[31], qui respectent le saint sans approuver son délit. Ces défenseurs de la couronne et de la tiare jugent de la vérité des faits d’après la règle de l’équité, les ouvrages qui nous restent, et la tradition ; et ils en appellent[32] au témoignage des Latins, aux vies[33] et aux épîtres des papes eux-mêmes. Nous avons deux épîtres originales de Grégoire II à l’empereur Léon[34] ; et si on ne peut les citer comme des modèles d’éloquence et de logique, elles offrent le portrait ou du moins le masque d’un fondateur de la monarchie pontificale. On compte, lui dit-il, dix années de bonheur, durant lesquelles nous avons eu la consolation de recevoir vos lettres royautés, signées en encre de pourpre ; et de votre propre main : ces lettres étaient pour nous des gages sacrés de votre attachement à la loi orthodoxe de nos aïeux. Quel déplorable changement et quel épouvantable scandale ! Vous accusez maintenant les catholiques d’idolâtrie, et, par cette accusation, vous trahissez seulement vôtre impiété et votre ignorance. Nous sommes forcés de proportionner à cette ignorance la grossièreté de notre style et de vos arguments. Les premiers éléments des saintes lettres suffisent pour vous confondre ; et si, entrant dans une école de grammaire, vous vous y déclariez l’ennemi de notre culte, vous irriteriez la simplicité et la piété des enfants qu’on y instruit, au point qu’ils vous jetteraient leur alphabet à la tête. Après ce décent exorde, le pape essaie d’établir la distinction ordinaire entre les idoles de l’antiquité et les images du christianisme. Les idoles, dit-il, sont des figures imaginaires attribuées à des fantômes et des démons, dans un temps où le vrai Dieu n’avait pas manifesté sa personne sous une forme visible ; les images sont les véritables formes de Jésus-Christ, de sa mère et de ses saints, qui ont prouvé, par une foule de miracles, l’innocence et le mérite de ce culte relatif. Il faut qu’en effet il ait bien compté sur l’ignorance de Léon, pour lui soutenir que, depuis le temps des apôtres, les images ont toujours été en honneur, et qu’elles ont sanctifié de leur présence les six conciles de l’Église catholique. Il tire de la possession du moment et de la pratique actuelle, un argument plus spécieux ; il prétend que l’harmonie du monde chrétien ne rend plus un concile général nécessaire, et il a la franchise d’avouer que ces assemblées ne peuvent être utiles que sous le règne d’un prince orthodoxe. S’adressant ensuite à l’impudent, à l’inhumain Léon, bien plus coupable qu’un hérétique, il lui recommande la paix, le silence, et une soumission implicite à ses guides spirituels de Constantinople et de Rome. Il fixe les bornes de la puissance civile et de la puissance ecclésiastique ; il assujettit le corps à la première, et l’âme à la seconde : il établit que le glaive de la justice est entre les mains du magistrat ; qu’un glaive plus formidable, celui de l’excommunication, appartient au clergé ; que, dans l’exercice de cette divine commission, un fils zélé n’épargnera point son coupable père ; que le successeur de saint Pierre a le droit de châtier les rois du monde. Ô tyran ! ajoute-t-il, vous nous attaquiez d’une main charnelle et armée : désarmés et nus comme nous le sommes, nous ne pouvons qu’employer Jésus-Christ, le prince de l’armée céleste, et le supplier de vous envoyer un diable pour la destruction de votre corps et le salut de votre âme. J’expédierai mes ordres à Rome, dites-vous avec une arrogance insensée ! je mettrai en pièces l’image de saint Pierre ; et Grégoire, ainsi que Martin, son prédécesseur, sera conduit, chargé de chaînes au pied du trône impérial, pour y subir l’arrêt de son exil. Ah ! plût à Dieu qu’il me fût permis de marcher sur les traces de saint Martin ! Mais que le sort de Constans serve d’avis aux persécuteurs de l’Église. Lorsque le tyran eut été justement condamné par les évêques de la Sicile, tout couvert de péchés, il périt par la main d’un de ses domestiques : ce saint est encore adoré chez les peuples de la Scythie, parmi lesquels finirent son exil et sa vie. Mais nous devons vivre pour l’édification et l’appui des fidèles, et nous ne sommes pas réduit à compromettre notre sûreté dans un combat. Quelque incapable que vous soyez de défendre votre ville de Rome, sa situation sur le bord de la mer peut lui faire craindre vos déprédations ; mais nous pouvons nous retirer à vingt-quatre stades[35], dans la première forteresse des Lombards, et alors vous poursuivriez les vents. Ne savez-vous pas que les papes sont les liens de l’union et les médiateurs de la paix entre l’Orient et l’Occident ? Les yeux des nations sont fixés sur notre humilité ; elles révèrent ici-bas comme un dieu l’apôtre saint Pierre, dont vous nous menacez de détruire l’image. Les royaumes les plus reculés de l’Occident présentent leurs hommages à Jésus-Christ et à son vicaire, et nous nous disposons à aller voir un des plus puissants monarques de cette partie du monde ; qui désire recevoir de nos mains le sacrement de baptême[36]. Les Barbares se sont soumis au joug de l’Évangile ; et, seul, vous êtes sourd à la voix du berger. Ces pieux Barbares sont pleins de fureur ; ils brûlent de venger la persécution que souffre l’Église en Orient. Renoncez à votre audacieuse et funeste entreprise ; faites vos réflexions, tremblez et repentez-vous. Si vous persistez dans vos desseins, on ne pourra nous imputer le sang qui sera versé dans cette querelle : puisse-t-il retomber sur votre tête ! Les premières hostilités de Léon contre les images de Constantinople avaient eu pour témoins une foule d’étrangers venus de l’Italie et des différents pays de l’Occident ; ils y racontèrent avec douleur et indignation le sacrilège de l’empereur ; mais, en recevant l’édit qui proscrivait ce culte, ils tremblèrent pour leurs dieux domestiques : les images de Jésus- Christ, de la Vierge, des anges, des martyrs et des saints, furent enlevées de toutes les églises de l’Italie, et l’on offrit au choix du pontife de Rome la faveur impériale pour prix de sa soumission, ou la déposition et l’exil pour châtiment de sa désobéissance. Le zèle religieux et la politique ne lui permettaient pas d’hésiter, et la hauteur du ton qu’il prit envers l’empereur annonçait une grande confiance dans la vérité de sa doctrine, ou dans ses moyens de résistance. Sans compter sur les prières ou sur les miracles, il s’arma contre l’ennemi public, et ses lettres pastorales avertirent les Italiens de leurs dangers et de leurs devoirs[37]. A ce signal, Ravenne, Venise, et les villes de l’exarchat et de la Pentapole, adhérèrent à la cause de la religion ; des naturels du pays formaient la plus grande partie de leurs troupes de terre et de mer ; et ils inspirèrent aux mercenaires étrangers l’esprit de patriotisme et de zèle dont ils étaient animés eux-mêmes. Les Italiens jurèrent de vivre et de mourir pour la défense du pape et des saintes images ; le peuple romain était dévoué à son père spirituel, et les Lombards eux-mêmes désiraient partager le mérite et les avantages de cette guerre sacrée. La destruction des statues de Léon fut l’acte de rébellion le plus apparent, le plus audacieux, et celui qui se présentait le plus naturellement : le plus efficace et le plus avantageux fut de retenir le tribut que l’Italie payait à Constantinople, et de dépouiller ainsi le prince d’un pouvoir dont il avait abusé depuis peu, en exigeant une nouvelle capitation[38]. On élut des magistrats et des gouverneurs, et de cette manière on conserva une forme de gouvernement. Telle était l’indignation publique, que les Romains se disposaient à créer un empereur orthodoxe, et à le conduire avec une escadre et une armée dans le palais de Constantinople. En même temps Grégoire II et Grégoire III étaient déclarés par l’empereur auteurs de la révolte, et condamnés comme tels : on employait toutes sortes de moyens pour s’emparer de leur personne, soit par fraude ou par violence, ou pour leur ôter la vie. Des capitaines des gardés, des ducs et des évêques, revêtus d’une dignité publique ou chargés d’une commission sécrète, s’introduisirent dans Rome ou se présentèrent à diverses reprises pour l’attaquer ; ils débarquèrent des troupes étrangères ; ils trouvèrent dans le pays quelques secours, et la superstitieuse ville de Naples doit rougir de ce que ses ancêtres défendaient alors la cause de l’hérésie. Mais la valeur et la vigilance des Romains repoussèrent ces attaques ouvertes ou clandestines ; les Grecs furent battus et massacrés, leurs chefs subirent une mort ignominieuse, et les papes, quel que fût leur penchant à la clémence, refusèrent d’intercéder en faveur de ces coupables victimes. Des querelles sanglantes, produites par une haine héréditaire, divisaient depuis longtemps les différents quartiers de la ville de Ravenne[39] : ces factions trouvèrent un nouvel, aliment dans la controverse religieuse qui s’élevait alors ; mais les partisans des images avaient la supériorité du nombre ou de la valeur, et l’exarque, qui voulut arrêter le torrent, perdit la vie dans une sédition populaire. Pour punir cet attentat et rétablir sa domination en Italie, l’empereur envoya une escadre et une armée dans le golfe Adriatique. Longtemps retardés par les vents et les flots qui leur causèrent beaucoup de dommage, les Grecs débarquèrent enfin aux environs de Ravenne ; ils menacèrent de dépeupler cette coupable ville, et d’imiter, peut-être de surpasser Justinien II, qui, ayant eu jadis à punir une rébellion, avait livré aux bourreaux cinquante des principaux habitants. Les femmes et le clergé priaient sous le sac et la cendre, les hommes étaient en armes pour la défense de leur pays ; le péril commun avait réuni les factions, et ils aimèrent mieux risquer une bataille que de s’exposer aux longues misères d’un siége. On combattit en effet avec acharnement. Les deux armées plièrent et s’avancèrent, tour à tour : on vit un fantôme, on entendit une voix, et la certitude de la victoire rendit Ravenne victorieuse. Les soldats de l’empereur se retirèrent sur les vaisseaux ; mais la côte de la mer, qui était très peuplée, détacha une multitude de chaloupes contre l’ennemi : tant de sang se mêla dans les eaux du Pô, que le peuple passa six années sans vouloir manger du poisson de ce fleuve ; et l’institution d’une fête annuelle consacra le culte des images et la haine du tyran grec. Au milieu du triomphe des armes catholiques, le pontife de Rome, voulant condamner l’hérésie des iconoclastes, assembla un concile de quatre-vingt-treize évêques. Il prononça, de leur aveu, une excommunication générale contre ceux qui, de paroles ou d’actions, attaqueraient la tradition des pères et les images des saints : ce décret comprenait tacitement l’empereur[40] ; cependant la résolution que l’on prit de lui adresser sans espoir de succès une dernière remontrance, semble prouver que l’anathème n’était alors que suspendu sur sa tête coupable. Il semble aussi que les papes, après avoir établi les points qui intéressaient leur sûreté, le culte des images et la liberté de Rome et de l’Italie, se relâchèrent de leur sévérité et épargnèrent les restes de la domination du souverain de Byzance. Ils différèrent et empêchèrent, par des conseils modérés, l’élection d’un nouvel empereur, et exhortèrent les Italiens à ne pas se séparer du corps de la monarchie romaine. On permit à l’exarque de résider dans les murs de Ravenne, où il joua moins le rôle d’un maître que celui d’un captif ; et jusqu’au couronnement de Charlemagne, l’administration de Rome et de l’Italie fut toujours au nom des successeurs de Constantin[41]. La liberté de Rome, opprimée par les armes et l’adresse d’Auguste, fut délivrée, après sept cent cinquante années de servitude, de la tyrannie de Léon l’Isaurien. Les Césars avaient anéanti les triomphes des consuls ; dans le déclin et la chute de l’empire romain, le dieu Terme, cette limite sacrée, s’était retiré peu à peu des rives de l’Océan, du Rhin, du Danube et de l’Euphrate, et Rome se trouvait réduite à son ancien territoire, comprenant le pays qui s’étend, de Viterbe à Terracine, et de Narni à l’embouchure du Tibre[42]. Après l’expulsion des rois, la république reposa sur la solide base qu’avaient établie leur sagesse et leur vertu. Leur juridiction perpétuelle se partagea à deux magistrats qu’on élisait tous les ans ; le sénat demeure revêtu de la puissance administrative et délibérative ; et les assemblées du peuple exercèrent le pouvoir législatif, distribué entre les différentes classes, dans une proportion bien calculée d’après la fortune et les services de chacun. Les premiers Romains, étrangers aux arts de luxe, avaient perfectionné la science du gouvernement et celle de la guerre : les droits des individus étaient sacrés ; la volonté de la communauté était absolue ; cent trente mille citoyens se trouvaient armés pour défendre leur pays, ou pour l’étendre par des conquêtes ; une troupe de voleurs et de proscrits était devenue une nation digne de la liberté, et enflammée de l’amour de la gloire[43]. A l’époque où la souveraineté des empereurs grecs s’anéantit, Rome n’offrait plus que l’image de la dépopulation et de la misère ; l’esclavage était devenu pour elle une habitude, et sa liberté fut un accident produit par la superstition, et qu’elle-même ne put envisager qu’avec surprise et avec terreur. On ne retrouvait pas dans les institutions ou dans le souvenir des Romains le moindre vestige de la substance ou même des formes de la constitution ; et ils n’avaient ni assez de lumières ni assez de vertu pour reconstruire l’édifice d’une république. Le faible reste des habitants de Rome, tous nés d’esclaves et d’étrangers, était l’objet du mépris des Barbares triomphants. Lorsque les Francs et les Lombards voulaient employer contre un ennemi les paroles les plus méprisantes, ils l’appelaient un Romain ; et ce nom, dit l’évêque Luitprand, renferme tout ce qui est vil, tout ce qui est lâche, tout ce qui est perfide ; les deux extrêmes de l’avarice et du luxe, et enfin tous les vices qui peuvent prostituer la dignité de la nature humaine[44]. La situation des Romains les jeta nécessairement dans un gouvernement républicain grossièrement conçu. Ils furent obligés de choisir des juges en temps de paix, et des chefs durant la guerre ; les nobles s’assemblaient polir délibérer, et on ne pouvait exécuter leurs résolutions sans le consentement de la multitude. On vit se renouveler les formes de style du sénat et du peuple romain[45] ; mais on n’y retrouvait plus leur esprit, et la lutte orageuse de la licence et de l’oppression déshonora cette nouvelle indépendance. Le défaut de lois ne pouvait être suppléé que par l’influence de la religion, et l’autorité de l’évêque dirigeait l’administration au dedans et la politique au dehors. Ses aumônes, ses sermons, sa correspondance avec les rois et les prélats de l’Occident, les services qu’il venait de rendre à la ville, les serments qu’on lui avait prêtés et la reconnaissance qu’on lui devait, accoutumèrent la Romains à le regarder comme le premier magistrat ou le prince de Rome. Le nom de dominus ou de seigneur n’effaroucha pas l’humilité chrétienne des papes, et on retrouve leur figure et leur inscription sur les plus anciennes monnaies[46]. Leur domination temporelle est aujourd’hui affermie par dix siècles de respect, et leur plus beau titre est le libre choix d’un peuple qu’ils avaient délivré de l’esclavage. Au milieu des querelles de l’ancienne Grèce, le peuple saint de l’Élide jouissait, d’une paix continuelle sous la protection de Jupiter et dans l’exercice des jeux olympiques[47]. Il eût été heureux pour les Romains qu’un privilège semblable défendît le patrimoine de l’Église des calamités de la guerre, et que les chrétiens qui allaient voir le tombeau de saint Pierre se crussent obligés, en présence de l’apôtre et de son successeur, de remettre leurs épées dans le fourreau ; mais ce cercle mystique n’aurait pu être tracé que par la baguette d’un législateur et d’un sage : ce système pacifique ne s’accordait pas avec le zèle, et l’ambition des papes. Les Romains n’étaient pas, comme les habitants de l’Élide, adonnés aux innocents et paisibles travaux de l’agriculture ; et les institutions publiques et privées des Barbares de l’Italie, malgré l’effet que le climat avait produit sur leurs mœurs, se trouvaient bien au-dessous de celles des États de la Grèce. Luitprand, roi des Lombards, donna un exemple mémorable de repentir et de dévotion. Ce vainqueur, à la tête de son armée, à la porte du Vatican, prêta l’oreille à la voix de Grégoire II[48], retira ses troupes, abandonna ses conquêtes, se rendit à l’église de Saint-Pierre ; et, après y avoir fait ses dévotions, déposa sur la tombe de cet apôtre son épée et son poignard, sa cuirasse et son manteau, sa croix d’argent et sa couronne d’or. Mais cette ferveur religieuse fut une illusion et peut-être un artifice du moment ; le sentiment de l’intérêt est puissant et durable. L’amour des armes et du pillage était inhérent au caractère des Lombards, et les désordres de l’Italie, la faiblesse de Rome et la profession pacifique de son nouveau chef, furent pour eux et pour leur roi un objet de tentation irrésistible. Lorsqu’on publia les premiers édits de l’empereur, ils se déclarèrent les défenseurs des images. Luitprand envahit la province de Romagne, déjà désignée alors par cette dénomination ; les catholiques de l’exarchat se soumirent sans répugnance à son pouvoir civil et militaire, et un ennemi étranger fut pour la première fois introduit dans l’imprenable forteresse de Ravenne. La ville et la forteresse furent bientôt recouvrées par l’activité des Vénitiens, habiles et puissants sur la mer ; et ces fidèles sujets se rendirent aux exhortations de Grégoire, qui les engagea à séparer la faute personnelle de Léon de la cause générale de l’empire romain[49]. Les Grecs oublièrent ce service, et les Lombards se souvinrent de cette injure. Les deux nations, ennemies par leur foi, formèrent une alliance dangereuse et peu naturelle ; le roi et l’exarque marchèrent à la conquête de Spolette et de Rome : cet orage se dissipa sans produire aucun effet ; mais le politique Luitprand continua à tenir l’Italie en alarmes par de perpétuelles alternatives de trêves et d’hostilités. Astolphe, son successeur, se déclara tout à la fois l’ennemi de l’empereur et du pape. Ravenne fut subjuguée par la force ou par la trahison[50], et cette conquête termina la suite des exarques, qui, depuis le temps de Justinien et la ruine du royaume des Goths, avaient exercé dans ce pays une espèce de royauté subordonnée. Rome fut sommée de reconnaître pour son légitime souverain le Lombard victorieux ; on fixa la rançon de chaque citoyen à un tribut annuel d’une pièce d’or ; le glaive suspendu sur leur tête était prêt à punir leur désobéissance. Les Romains hésitèrent ; ils supplièrent, ils se plaignirent, et l’effet des menaces des Barbares fut arrêté par les armes et par les négociations, jusqu’à ce que le pape se fût ménagé au-delà des Alpes un allié et un vengeur[51]. Dans sa détresse, Grégoire Ier avait imploré les secours du héros de son siècle, de Charles Martel, qui gouvernait la France avec le titre modeste de maire, ou de duc, et qui, par sa victoire signalée sur les Sarrasins, avait sauvé son pays et peut-être l’Europe du joug des musulmans. Charles reçut les ambassadeurs du pape avec le respect convenable, mais l’importance de ses occupations et la courte durée de sa vie ne lui permirent de se mêler des affaires de l’Italie que par une médiation amicale et infructueuse. Son fils Pépin, héritier de son pouvoir et de ses vertus, se déclara le défenseur de l’Église romaine, et il paraît que le zèle de ce prince fut excité par l’amour de la gloire et par la religion ; mais le danger était sur les bords du Tibre, les secours se trouvaient sur ceux de la Seine, et notre compassion est languissante pour des misères éloignées de nous. Tandis que la ville de Rome se livrait à la douleur, Étienne III prit la généreuse résolution de se rendre lui-même à la cour de Lombardie et à celle de France, de fléchir l’injustice de son ennemi ou, d’exciter la pitié et l’indignation de son ami. Après avoir soulagé le désespoir public par des prières et des litanies, il entreprit ce laborieux voyage avec les ambassadeurs du monarque français et ceux de l’empereur grec. Le roi des Lombards fut inflexible ; mais ses menaces ne purent contenir les plaintes ou retarder la diligence du pontife de Rome, qui traversa les Alpes Pennines, se reposa dans l’abbaye de Saint-Maurice, et se hâta d’aller saisir cette main de son protecteur, qui dans la guerre et pour l’amitié ne s’élevait jamais en vain. Étienne fut accueilli comme le successeur visible de l’apôtre. A la première assemblée du champ de mars ou de mai, le roi de France exposa à une nation dévote et guerrière les divers griefs du pape, et le pontife repassa les Alpes, non en suppliant, mais en conquérant, à la tête d’une armée de Français que leur roi commandait en personne. Les Lombards, après une faible résistance, obtinrent une paix ignominieuse ; ils jurèrent de rendre les possessions et de respecter la sainteté de l’Église romaine ; mais Astolphe ne fut pas plus tôt délivré de la présence des troupes françaises, qu’il oublia sa promesse et se souvint seulement de sa honte. Rome se vit de nouveau investie par ses soldats, et Étienne, craignant de fatiguer le zèle des alliés qu’il s’était acquis au-delà des Alpes, imagina de fortifier sa plainte et sa requête d’une lettre éloquente, écrite par saint Pierre lui-même[52]. L’apôtre assure ses fils adoptifs, le roi, le clergé et les nobles de France, que, mort corporellement, il vit toujours en esprit ; que c’est la voix du fondateur et du gardien de l’Église de Rome qui se fait entendre à eux, et qu’ils doivent lui obéir ; que la Vierge, les anges, les saints et les martyrs, et toute l’armée céleste, appuient la requête du pape, et leur font un devoir de s’y rendre ; que pour les récompenser de leur dévote entreprise, ils obtiendront la fortune, la victoire et le paradis ; et que la damnation éternelle sera la peine de leur négligence, s’ils souffrent que son tombeau, son Église et son peuple, tombent entre les mains des perfides Lombards. La seconde expédition de Pépin ne fut ni moins rapide ni moins heureuse que la première : saint Pierre obtint ce qu’il désirait ; Rome fut sauvée une seconde fois, et, sous la férule d’un maître étranger, Astolphe apprit enfin à respecter la justice et la bonne foi. Après ce double châtiment, les Lombards ne firent plus que languir et déchoir l’espace d’environ vingt ans. Leur caractère toutefois ne s’était pas conformé à l’abaissement de leur condition ; et, au lieu de s’adonner aux paisibles vertus des faibles, ils fatiguèrent les Romains par une multitude de prétentions, de subterfuges et d’incursions, qu’ils renouvelèrent sans réflexion et qu’ils terminèrent sans gloire. Leur monarchie expirante était pressée d’un côté par le zèle et la prudence du pape Adrien Ier, et de l’autre par le génie, la fortune et la grandeur de Charlemagne, fils de Pépin : ses héros de l’Église et de l’État se réunirent par une alliance et par l’amitié, et lorsqu’ils foulèrent les faibles à leurs pieds, ils eurent soin de se couvrir des plus spécieuses apparences de l’équité et de la modération[53]. Les défilés des Alpes et les murs de Pavie étaient la seule défense des Lombards. Le fils de Pépin surprit ces défilés et investit ces murailles ; et, après un blocus de deux ans, Didier, le dernier de leurs princes naturels, remit au vainqueur son sceptre et sa capitale. Les Lombards, soumis à un roi étranger, mais gardant leurs lois nationales, devinrent les concitoyens, plutôt que les sujets des Francs, qui tiraient, comme eux, leur origine, leurs mœurs et leur langue de la Germanie[54]. Les obligations réciproques des papes et de la famille Carlovingienne, forment l’important anneau qui réunit l’histoire ancienne et moderne, l’histoire civile et ecclésiastique. Les défenseurs de l’Église avaient été encouragés à la conquête de l’Italie par une occasion favorable, un titre spécieux, les vœux du peuple, les prières et les intrigues du clergé. La dignité de roi de France[55] et celle de patrice de Rome furent les dons les plus précieux que reçut des papes la dynastie. Carlovingienne. I. Sous la monarchie sacerdotale de saint Pierre, les nations commençaient à reprendre l’habitude de chercher sur les bords du Tibre leurs monarques, leurs lois et les oracles de leur destinée. Les Francs se trouvaient embarrassés entré deux souverains, l’un de fait et l’autre de nom : Pépin, simple maire du palais, exerçait tous les pouvoirs de la royauté, et, excepté le titre de roi, rien ne manquait à son ambition. Ses ennemis se trouvaient abattus sous sa valeur ; sa libéralité multipliait le nombre de ses amis. Son père avait été le sauveur de la chrétienté, et quatre illustres générations appuyaient et relevaient les droits de son mérite personnel. Le dernier descendant de Clovis, le faible Childéric, conservait toujours le nom et les apparences de la dignité royale ; mais son droit tombé en désuétude ne pouvait plus servir que d’instrument à des séditieux ; la nation désirait rétablir la simplicité de sa constitution, et Pépin, sujet et prince, voulait fixer son rang et assurer la fortune de sa famille. Un serment de fidélité liait le maire et les nobles envers le fantôme royal : c’était le pur sang de Clovis, toujours sacré pour eux. Leurs ambassadeurs demandèrent au pontife de Rome de dissiper leurs scrupules ou de les absoudre de leurs promesses. L’intérêt détermina promptement le pape Zacharie, successeur des deux Grégoire, à prononcer en leur faveur : il décida que la nation avait le droit de réunir sur la même tête le titre et l’autorité de roi ; que l’infortuné Childéric devait être immolé à la sûreté publique ; qu’il fallait le déposer, le raser et l’enfermer dans un couvent pour le reste de ses jours. Une réponse si conforme au désir des Francs fut reçue, par eux comme l’opinion d’un casuiste, l’arrêt d’un juge ou l’oracle d’un prophète la race mérovingienne disparut, et Pépin fut élevé sur le bouclier par un peuple libre, accoutumé à obéir à ses lois, et à marcher sous son étendard. Il fut couronné deux fois avec la sanction de la cour de Rome la première, par le fidèle serviteur des papes, saint Boniface, apôtre de la Germaine ; et la seconde, par les mains reconnaissantes d’Étienne III, qui, dans le monastère de Saint-Denis, plaça le diadème sur la tête de son bienfaiteur. On eut alors l’adresse d’y ajouter l’onction des rois d’Israël[56] : le successeur de saint Pierre s’arrogea les fonctions d’un ambassadeur de Dieu ; un chef germain devint, aux yeux des peuples, l’oint du Seigneur, et la vanité ainsi que la superstition contribuèrent à répandre cette cérémonie juive dans toute l’Europe moderne. On affranchit les Francs de leur premier serment de fidélité ; mais on les dévoua, ainsi que leur postérité, aux plus affreux anathèmes, s’ils osaient à l’avenir faire un nouvel usage de la liberté d’élection, ou choisir un roi qui ne fût pas de la sainte et digne race des princes carlovingiens. Ces princes jouirent tranquillement de leur gloire sans s’inquiéter de l’avenir ; le secrétaire de Charlemagne affirme que le sceptre de France avait été transféré par l’autorité des papes[57], et depuis, dans leurs entreprises les plus hardies, ils ne manquèrent pas d’insister avec confiance sur cet acte remarquable et approuvé de leur juridiction temporelle. II. Les mœurs et la langue avaient tellement changé, que les patriciens de Rome[58] étaient fort loin de rappeler le sénat de Romulus, et que les officiers du palais de Constantin ressemblaient peu aux nobles de la république ou aux patriciens désignés par le titre fictif de pères de l’empereur. Lorsque Julien eut reconquis l’Italie et I’Afrique, l’importance de ces provinces éloignées et les dangers auxquels elles étaient exposées, obligèrent d’y établir un magistrat suprême, résidant sur les lieux ; on le nommait indifféremment exarque ou patrice, et ces gouverneurs de Ravenne, qui tiennent leur place dans la chronologie des princes étendaient leur juridiction sur la ville de Rome. Depuis la révolte de l’Italie et la perte de l’exarchat, la détresse des Romains avait exigé, à certains égards, le sacrifice de leur indépendance ; mais dans cet acte ils exerçaient encore le droit de disposer d’eux-mêmes, et les décrets du sénat et du peuple revêtirent successivement Charles Martel et sa postérité des honneurs de patrice de Rome. Les chefs d’une nation puissante auraient dédaigné des titres serviles et des fonctions subordonnées ; mais le règne des empereurs grecs était suspendu, et, durant la vacance de l’empire, ils obtinrent du pape et de la république, une mission plus glorieuse. Les ambassadeurs romains présentèrent à ces patrices les clefs de l’église de Saint-Pierre, pour gage et pour symbole de souveraineté ; ils reçurent en même temps une bannière sainte qu’ils pouvaient et qu’ils devaient déployer pour la défense de l’Église et de la ville[59]. Au temps de Charles Martel et de Pépin, l’interposition du royaume des Lombards menaçait la sûreté de Rome, mais elle mettait sa liberté à couvert ; et, le mot de patriciat ne représentait que le titre, les services et l’alliance de ces protecteurs éloignés. La puissance et l’adresse de Charlemagne anéantirent les Lombards ; et le rendirent maître de Rome. Lorsqu’il arriva pour la première fois dans cette ville, il y fût reçu avec tous les honneurs qu’on avait autrefois accordés à l’exarque, c’est-à-dire au représentant de l’empereur. La joie et la reconnaissance du pape Adrien Ier[60] ajoutèrent même à ces honneurs quelques nouvelles distinctions. Dès qu’il fut instruit de l’approche inopinée du monarque, il envoya à sa rencontre les magistrats et les nobles avec la bannière jusqu’à environ trente milles. Les écoles ou communautés nationales des Grecs, des Lombards, des Saxons, etc., garnissaient la voie Flaminienne l’espace d’un mille ; la jeunesse de Rome était sous les armes ; et des enfants, tenant à la main des palmes et des branches d’olivier, chantaient les louanges de leur illustre libérateur. Quand Charlemagne aperçut les croix et les bannières, il descendit de cheval ; il conduisit au Vatican la procession de ces nobles, et en montant l’escalier, il baisa dévotement chacune des marches qui conduisaient au sanctuaire des apôtres. Adrien l’attendait sous le portique à la tête de son clergé. Ils s’embrassèrent comme des amis et comme des égaux ; mais, en allant vers l’autel, le roi ou patrice prit la droite du pape. Charlemagne ne se contenta pas de ces vaines démonstrations de respect. Durant les vingt-six années qui s’écoulèrent entre la conquête de la Lombardie et son couronnement en qualité d’empereur, il gouverna en maître la ville de Rome qu’il avait délivrée par ses armes. Le peuple jura fidélité à sa personne et à sa famille ; on frappa les monnaies, on administra la justice en son nom, et il examina et confirma l’élection des papes. Excepté le droit de réclamer la souveraineté de son propre chef, le titre d’empereur pouvait ajouter aucune prérogative à celles dont le patrice de Rome était déjà revêtu[61]. La reconnaissance des Carlovingiens fut proportionnée à ces obligations, et leurs noms ont été consacrés par le titre de sauveurs et de bienfaiteurs de l’Église romaine. Son ancien patrimoine, consistant en maisons et en métairies, fut transformé par leur libéralité en une souveraineté temporelle sur des villes et des provinces. La concession de l’exarchat fût le premier fruit des victoires de Pépin[62]. Astolphe abandonna en soupirant sa proie. Les clefs et les otages des principales villes furent livrées à l’ambassadeur de France, qui, au nom de son roi, les présenta sur le tombeau de saint Pierre. L’exarchat, selon l’acception la plus étendue de ce mot[63], embrassait toutes les provinces de l’Italie qui avaient obéi à l’empereur et à ses ministres ; mais, à parler rigoureusement, il ne comprenait que les territoires de Ravenne, de Bologne et de Ferrare ; il faut y joindre la Pentapole, qui s’étendait le long de la mer Adriatique, depuis Rimini jusqu’à Ancône, et qui s’avançait dans l’intérieur du pays jusqu’aux chaînes de l’Apennin. On a beaucoup blâmé l’ambition et l’avarice des papes dans cette opération. L’humilité d’un prêtre chrétien aurait dû peut-être refuser un royaume terrestre qu’il ne pouvait gouverner aisément sans renoncer aux vertus de son état. Un sujet fidèle, ou même un ennemi généreux, aurait peut-être dû montrer moins d’ardeur à partager les dépouilles du prince barbare ; et si l’empereur avait chargé Étienne de solliciter en son nom la restitution de l’exarchat, je n’absoudrais pas le pape du reproche de perfidie et de fausseté. Mais, à suivre les lois bien exactement, chacun peut sans offense accepter ce qu’un bienfaiteur peut lui donner sans injustice. L’empereur grec avait abandonné ou perdu ses droits sur l’exarchat, et le glaive d’Astolphe se trouvait brisé par le glaive plus fort du Carolingien. Ce n’était pas pour défendre la cause de l’iconoclaste que Pépin avait exposé sa personne et son armée aux dangers de deux expéditions au-delà des Alpes ; il possédait légalement ses conquêtes, et il pouvait les aliéner d’une manière légale. Il répondit pieusement aux importunités des Grecs, qu’aucune considération humaine ne le déterminerait à reprendre un don qu’il avait fait au pontife de Rome, pour la rémission de ses péchés et le salut de son âme. Il avait donné l’exarchat en toute souveraineté ; et le monde vit pour la première fois un évêque chrétien revêtu des prérogatives d’un prince temporel, du droit de nommer des magistrats, de faire exercer la justice, d’imposer des taxes, et de disposer des richesses du palais de Ravenne. Lors de la dissolution du royaume des Lombards, les habitants du duché de Spolette[64] cherchèrent un refuge contre l’orage ; ils coupèrent leurs cheveux selon l’usage des Romains, se déclarèrent serviteurs et sujets de saint Pierre, et, par cette reconnaissance volontaire, ils achevère |