Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

CHAPITRE XLVIII

Plan du reste de l’ouvrage. Succession et caractère des empereurs grecs de Constantinople, depuis le temps d’Héraclius jusqu’à la conquête des Latins.

 

 

J’AI maintenant fait connaître la suite de tous les empereurs romains depuis Trajan jusqu’à Constantin, depuis Constantin jusqu’à Héraclius et j’ai fidèlement exposé, les succès ou les désastres de leurs règnes. J’ai traversé les cinq premiers siècles de la décadence de l’empiré romain ; mais il me reste encore plus de huit siècles à parcourir avant d’arriver au terme de mes travaux, c’est-à-dire à la prise de Constantinople par les Turcs. Si je suivais le même plan et la même marche, je ne ferais qu’étendre avec prolixité, dans un grand nombre de volumes, une matière sans consistance, et qui ne récompenserait certainement pas les lecteurs par une somme d’instruction et d’amusement égale à la patience qu’elle exigerait d’eux. A mesure que j’avancerais dans le récit du déclin et de la chute de l’empire d’Orient, les annales de chaque règne rendraient ma tâche plus ingrate et plus affligeante : cette dernière période de leurs annales offrirait partout la même faiblesse et la même misère ; des transitions brusques et précipitées rompraient la liaison naturelle des causes et des événements, et une foule de détails trop minutieux détruiraient la clarté et l’effet de ces grands tableaux, qui donnent de l’éclat et du prix à l’histoire d’un temps éloigne. Après Héraclius, le théâtre de Byzance se resserre et devient plus sombre ; les bornes de l’empire, fixées par les lois de Justinien et les armes de Bélisaire, échappent de tous côtés à notre vue ; le nom romain, véritable objet de nos recherches, est réduit, à un coin étroit de l’Europe, aux environs solitaires de Constantinople ; et on a comparé l’empire grec au fleuve du Rhin, qui se perd dans les sables avant que ses eaux aillent se confondre dans celles de l’Océan. L’éloignement des temps et des lieux diminue à nos yeux l’appareil de la domination, et le défaut de la splendeur extérieure n’est pas compensé par les dons plus nobles de la vertu ou du génie. Dans les derniers moments de l’empire ; Constantinople possédait sans doute plus de richesses et de population que n’en eut Athènes à l’époque la plus florissante de ses annales, lorsqu’une modique somme de six mille talents ou de douze cent mille livres sterling composait la totalité des richesses partagées entre vingt et un mille citoyens d’un âge adulte : mais chacun de ces citoyens était un homme libre et osait user de la liberté dans ses pensés, ses paroles et ses actions ; des lois impartiales défendaient sa personne, sa propriété, et il avait une voix indépendante dans l’administration de la république. Les nuances si variées et si fortement prononcées des caractères semblaient augmenter le nombre des individus ; couverts de l’égide de la liberté, portés sur les ailes de l’émulation et de la vanité ils voulaient tous s’élever à la hauteur de la dignité nationale : de cette élévation, quelques esprits distingués entre tous les autres s’élançaient au-delà des bornes que peut atteindre un œil vulgaire, et en suivant le calcul des chances d’un mérite supérieur, telles que l’expérience les indique pour un grand royaume très peuplé, on serait tenté de croire, d’après la foule de ses grands hommes que la république d’Athènes eut des millions d’habitants : toutefois son territoire, celui de Sparte et de leurs alliés, n’excèdent pas le territoire d’une province de France ou d’Angleterre d’une médiocre étendue ; mais après les victoires de Salamine et de Platée, ces petites républiques prennent dans notre imagination la gigantesque étendue de l’Asie, que les Grecs venaient de fouler de leurs pieds victorieux. Les sujets, au contraire, de l’empire de Byzance, qui prenaient et déshonoraient les noms de Grecs et de Romains, présentent une morne uniformité de vices abjects, qui n’offrent ni l’excuse des douces faiblesses de l’humanité ni la vigueur et l’énergie des crimes mémorables. Les hommes libres de l’antiquité pouvaient répéter, avec un généreux enthousiasme, cette maxime d’Homère : que le premier jour de son esclavage un captif perd la moitié des vertus de l’homme. Cependant le poète ne connaissait que l’esclavage civil et domestique, et il ne pouvait prévoir que l’autre moitié des qualités du genre humain serait un jour anéantie par ce despotisme spirituel qui enchaîne les actions et mérite les pensées du dévot prosterné dans la poussière. Les successeurs d’Héraclius écrasèrent les Grecs sous ce double joug ; les vices des sujets, d’après une loi d’éternelle justice, dégradèrent le tyran, et à peine les plus exactes recherches sur le trône, dans les camps et dans les écoles, conduisent à quelques noms qui méritent d’échapper à l’oubli. La pauvreté du sujet n’est pas compensée par l’habileté ou la variété des couleurs que présentent les peintres. Les quatre premiers siècles d’un intervalle de huit cents années sont demeurés pour nous dans les ténèbres qu’interrompent rarement de faibles rayons de lumière historique : de Maurice à Alexis ; Basile le Macédonien est le seul prince dont la vie ait fourni le sujet d’un ouvrage séparé, et l’autorité incertaine de compilateurs plus modernes supplée mal au défaut, à la perte ou à l’imperfection des auteurs contemporains. On n’a pas à se plaindre de la disette des quatre derniers siècles ; la muse de l’histoire se ranima à Constantinople avec la famille des Comnènes ; mais elle se présente chargée d’enluminures, elle marche sans élégance et sans grâce. Une multitude de prêtres et de courtisans se traînent sur les pas les uns des autres dans le sentier que leur ont tracé la servitude et la superstition : leur vues sont étroites, leur jugement est faible ou corrompu, et on achève un volume plein d’une stérile abondance, sans connaître les causes des événements, le caractère des acteurs, ni les mœurs du siècle qu’ils célèbrent ou dont ils se plaignent. On a observé qu’un guerrier donnait à sa plume l’énergie de son épée : cette remarque peut s’appliquer à une nation, et l’on verra que le ton de l’histoire s’élève ou s’abaisse avec le courage du temps où on l’écrit.

D’après ces considérations, j’aurais abandonné sans regret les esclaves grecs et leurs serviles historiens, si le sort de la monarchie de Byzance ne se trouvait lié d’une manière passive aux révolutions les plus éclatantes et les plus importantes qui aient changé la face du monde. Au moment où elle perdait des provinces, de nouvelles colonies et de nouveaux royaumes s’y établissaient : les nations victorieuses prenaient ces vertus actives de la guerre ou de la paix qu’avaient délaissées les vaincus ; et c’est dans l’origine et les conquêtes, dans la religion et le gouvernement de ces peuples nouveaux, que nous devons chercher les causes et les effets de la décadence et de la chute de l’empire d’Orient. Au reste, ce nouveau plan, la richesse et la variété des matériaux, ne s’opposent point à l’unité du dessein et de la composition : semblable au musulman de Fez ou de Delhi, qui dans ses prières, regarde toujours le temple de la Mecque, l’œil de l’historien ne perdra jamais Constantinople de vue. La ligne qu’il va parcourir doit nécessairement embrasser les déserts de l’Arabie et de la Tartarie ; mais le cercle qu’elle formera d’abord se resserrera définitivement aux limites toujours décroissantes de l’empire romain.

Voici donc le plan que j’ai adopté pour les derniers volumes de cet ouvrage. Le premier des chapitres suivants contiendra la suite régulière des empereurs qui ont régné à Constantinople durant une période de six siècles, depuis les jours d’Héraclius jusqu’à la conquête des Latins ; ce récit sera peu étendu, mais je déclare ici généralement qu’il ne s’écartera ni de l’ordre ni du texte des historiens originaux. Je me bornerai, dans cette Introduction, indiquer les révolutions du trône, la succession des familles, le caractère personnel des princes grecs ; leur manière de vivre et leur mort, les maximes et l’influence de leur administration, et à quel point leur règne a fendu à précipiter ou à suspendre la chute de l’empire d’Orient. Ce tableau chronologique jettera du jour sur les chapitres qui viendront ensuite ; et chacun des détails, de l’importante histoire des Barbares se placera de lui-même au lieu qu’il doit occuper dans les annales de Byzance. L’intérieur de l’empire et la dangereuse hérésie des pauliciens, qui ébranla l’Orient et éclaira l’Occident, seront la matière de deux chapitres séparés ; mais je différerai ces recherches jusqu’au moment où j’aurai mis sous les yeux du lecteur l’état des différents peuples du monde au neuvième et au dixième siècle de l’ère chrétienne. Après avoir établi ces fondements de l’histoire byzantine, je passerai en revue plusieurs nations, et en traitant ce qui les regarde, je proportionnerai l’étendue de mon récit à leur grandeur, à leur mérite ou à leurs liaisons avec le monde romain et le siècle actuel. Voici les noms de ces peuples : 1° Les FRANCS, dénomination générale qui comprend tous ceux, des Barbares de la France, de l’Italie et de l’Allemagne, que réunirent le glaive et le sceptre de Charlemagne. La persécution des images et de leurs adorateurs sépara Rome et l’Italie du trône de Byzance, et prépara le rétablissement de l’empire romain en Occident. 2° Les ARABES où SARRASINS, sujet intéressant et curieux, occuperont trois longs chapitres. Après avoir décrit l’Arabie et ses habitants, j’examinerai dans le premier quels furent le caractère, la religion et les succès de Mahomet : dans le second, je conduirai les Arabes à la conquête de la Syrie, de l’Egypte et de l’Affique, provinces de l’empire romain, et je les suivrai dans leur carrière triomphante, jusqu’à ce qu’ils dent renversé le trône de la Perse et de l’Espagne : je rechercherai dans le troisième comment Constantinople et l’Europe furent sauvées par le luxe et les arts, la discorde et l’affaiblissement de l’empire des califes. Un seul chapitre indiquera ce qui regardé, 3° les BULGARES, 4° les HONGROIS, et 5° les RUSSES, qui attaquèrent par mer ou par terre les provinces et la capitale ; mais l’origine et l’enfance de ce dernier peuple, dont la grandeur est aujourd’hui si imposante, mériteront quelque curiosité ; 6° les NORMANDS, ou plutôt quelques aventuriers de cette peuplade guerrière qui fondèrent un royaume puissant dans la Pouille et la Sicile, ébranlèrent le trône de Constantinople, déployèrent toute la valeur des chevaliers, et réalisèrent presque les merveilles des romans ; 7° les LATINS ou les nations de l’Occident soumises au pape, qui s’enrôlèrent sous la bannière de la croix pour reprendre ou délivrer le saint-sépulcre. Les empereurs grecs furent d’abord épouvantés et ensuite affermis sur leur trône par des myriades de pèlerins qui se rendirent à Jérusalem avec Godefroy de Bouillon et les pairs de la chrétienté. La seconde et la troisième croisade marchèrent sur les pas de la première ; l’Europe et l’Asie se mêlèrent dans une guerre sainte qui dura deux siècles ; et Saladin et les Mamelucks d’Égypte, après avoir opposé une vigoureuse résistance aux puissances chrétiennes, finirent par les chasser tout à fait. Au milieu de ces guerres mémorables s une escadre et une armée de Français et de Vénitiens s’écartèrent  dès leur route de Syrie vers le Bosphore de Thrace ; ils prirent d’assaut la capitale de l’empire, ils renversèrent la monarchie des Grecs, et une dynastie de princes latins régna plus de soixante ans à Constantinople. 8° Durant cette époque de captivité et d’exil, il faut regarder les GRECS eux-mêmes comme un peuple étranger, comme les ennemis et ensuite les souverains de Constantinople. Leur malheur leur avait rendu une étincelle de, valeur nationale ; et du moment où ils eurent repris la couronne jusqu’à là conquête des Turcs, les empereurs montrèrent quelque dignité. 9° Les MOGOLS et les TARTARES : les armes de Gengis et de ses descendants ébranlèrent le globe depuis la Chine jusqu’à la Pologne et à la Grèce ; les sultans firent renversés ; les califes tombèrent du trône, les Césars tremblèrent au milieu de leur cour, et les victoires de Timour suspendirent plus d’un demi-siècle la ruine finale de l’empire de Byzance. 10° J’ai déjà indiqué la première apparition des TURCS, et les deux dynasties successives des princes de cette nation qu’on vit sortir au onzième siècle des déserts de la Scythie, se distinguent par les noms de leurs chefs Seljuk et Othman. Le premier établit un illustre et puissant royaume qui se prolongeait des bords de l’Oxus Jusqu’à Antioche et Nicée la profanation des saints lieux conquis par ses armes et le danger où il mit Constantinople, donnèrent lieu à la première croisade. Les Ottomans, sortis d’une origine obscure, devinrent la terreur et le fléau de la chrétienté. Mahomet II assiégea et prit Constantinople., et son triomphe anéantit le reste du titre de l’empire romain en Orient. L’histoire du schisme des Grecs, se trouvera liée à celle de leurs derniers malheurs et du rétablissement des arts en Occident. Après avoir montré la nouvelle ROME captive, je retournerai aux ruines de l’ancienne, et un grand nom, un sujet intéressant, jetteront un rayon de gloire sur la fin de mes travaux.

 

L’empereur Héraclius avait puni un tyran ; il s’était emparé de son trône, et avait rendu son règne mémorable par la conquête passagère et la perte irréparable des provinces de l’Orient. Après la mort d’Eudoxie, sa première femme, il désobéit au patriarche ; il viola les lois en épousant sa nièce Martina ; et la superstition des Grecs vit un jugement du ciel dans les maladies du père et la difformité de ses enfants. Mais le bruit d’une naissance illégitime pouvant écarter le choix ou affaiblir l’obéissance du peuple, la tendresse maternelle, et peut-être la jalousie d’une belle-mère, donnèrent plus d’activité à l’ambition de Martina ; et son mari, déjà avancé en âge, était trop faible pour résister aux séductions et aux caresses d’une épouse : Constantin, son fils aîné, obtint dans un âge mûr le titre d’Auguste ; mais la faiblesse de sa constitution exigeait uni collègue et un surveillant, et il consentit., avec une, secrète répugnance, au partage de l’empiré. Le sénat fut rassemblé au palais (4 juillet 638)  pour ratifier, ou attester l’association d’Héracléonas, fils de Martina : l’imposition du diadème fut consacrée par les prières et la bénédiction du patriarche : les sénateurs et les patriciens adorèrent la majesté de l’empereur, et celle de ses collègues, et dès qu’on ouvrit les portes, la voix tumultueuse mais  importante des soldats salua les trois princes. Après un intervalle de cinq mois, les pompeuses cérémonies qui semblaient seules former la constitution, de l’État, eurent lieu dans la cathédrale et l’hippodrome : afin de montrer la bonne intelligence des deux frères, le plus jeune se présenta appuyé sur le bras de l’aîné, et les acclamations d’un peuple vendu, ou séduit par la crainte, joignirent le nom de Martina à ceux de Constantin et d’Héracléonas. Héraclius ne survécut que cieux ans à cette association (11 février 641) : son testament déclara ses deux fils héritiers de l’empire d’Orient avec un pouvoir égal, et il leur ordonna d’honorer Martina comme leur mère et leur souveraine.

Lorsque Martina se montra pour la première fois sur le trône, avec le titre et les attributs de la royauté, elle rencontra une opposition ferme, quoique respectueuse, et des préjugés superstitieux ranimèrent les dernières étincelles de la liberté. Nous respectons la mère de nos princes, s’écria un citoyen ; mais ces princes sont les seuls à qui nous devions de l’obéissance, et Constantin, l’aîné de nos deux empereurs, est en âge de soutenir le poids de la couronne : La nature a exclu votre sexe des travaux da gouvernement. Si les Barbares approchaient de la ville royale, soit en ennemis, soit avec de pacifiques intentions, pourriez-vous les combattre ? sauriez-vous leur répondre ? Les Persans, esclaves eux-mêmes, ne pourraient supporter le gouvernement d’une femme. Que le ciel préserve à jamais la république romaine d’un événement qui déshonorerait la nation ! Martina descendit du trône avec indignation, et se réfugia dans la partie du palais habitée par les femmes. Le règne de Constantin III ne fut que de cent trois jours, il mourut à l’âge de trente ans : sa vie entière avait été une longue maladie ; on attribua cependant sa mort prématurée à sa belle-mère, et on crut qu’elle avait employé le poison. Elle recueillit en effet les fruits de cette mort, et s’empara du gouvernement au nom d’Héracléonas. Mais tout le monde abhorrait l’incestueuse veuve d’Héraclius ; elle excitait les soupçons du peuple et les deux orphelins qu’avait laissés Constantin devinrent les objets de la sollicitude publique. En vain le fils de Martina, âgé seulement de quinze ans, instruit par sa mère, déclara qu’il servirait de tuteur à ses neveux, dont l’un avait été tenu par lui sur les fonts de baptême ; en vain il jura sur la vraie croix de les défendre contre tous leurs ennemis. Peu de moments avant sa mort, le dernier empereur avait fait partir un serviteur fidèle pour armer les troupes et les provinces de l’Orient en faveur des orphelins qu’il laissait en des mains si suspectes : l’éloquence et la libéralité de Valentin lui avaient assuré un plein succès ; de son camp de Chalcédoine, il osa demander qu’on punît les assassins, et qu’on rétablît sur le trône l’héritier légitime. La licence des soldats qui saccageaient les vignes et buvaient le vin des domaines d’Asie appartenant aux habitants de Constantinople, excita ceux-ci contre les auteurs de leurs maux, et on entendit retentir l’église de Sainte-Sophie, non pas d’hymnes et de prières, mais des clameurs et des imprécations d’une multitude furieuse. Héracléonas, appelé par des cris impérieux, se montra en chaire avec l’aîné des deux orphelins : Constans seul fut proclamé empereur des Romains, et on plaça sur sa tête, avec la bénédiction solennelle du patriarche, une couronne d’or qu’on avait prise sur le tombeau d’Héraclius ; mais, dans le tumulte de la joie et de l’indignation, l’église fut pillée, les Juifs et les Barbares souillèrent le sanctuaire, et Pyrrhus, sectateur de l’hérésie des monothélites, et créature de l’impératrice, pour se soustraire à la violence des catholiques, prit fort sagement le parti de s’enfuir après avoir laissé une protestation sur l’autel. Le sénat, momentanément revêtu de quelque force par l’assentiment des soldats et du peuple, avait à remplir des fonctions plus sérieuses et plus sanglantes. Animé de l’esprit de la liberté romaine, il renouvela l’antique et imposant spectacle d’un tyran jugé par son peuple ! Martina et son fils furent déposés, et condamnés comme les auteurs de la mort de Constantin ; mais la sévère justice des pères conscrits fut souillée par la cruauté qui confondit l’innocent avec le coupable. Martina et Héracléonas furent condamnés à avoir l’une la langue l’autre le nez coupés, et, après cette cruelle exécution, l’un et l’autre passèrent le reste de leurs jours dans l’exil et dans l’oubli ; et ceux des Grecs qui se trouvaient capables de quelque réflexion durent, jusqu’à un certain point, se consoler de leur servitude, en observant où peut aller l’abus du pouvoir remis pour un moment entre les mains de l’aristocratie.

Quand on lit le discours que Constans II prononça devant le sénat de Byzance (septembre 641), à l’âge de douze ans, on se croit reporté à cinq siècles en arrière, dans le temps des Antonins. Après l’avoir remercié du juste châtiment infligé aux assassins, qui venaient d’enlever à la nation les heureuses espérances que donnait le règne de son père, le jeune prince ajouta : La providence divine et votre équitable décret ont précipité du trône Martina et son incestueuse progéniture. Votre majesté et votre sagesse ont empêché l’empire romain de dégénérer en, une tyrannie qui ne connaît plus de lois ; mes exhortations et mes prières vous demandent de consacrer au bien public vos conseils et votre prudence. Ces paroles respectueuses, jointes à de grandes largesses, satisfirent les sénateurs ; mais les serviles Grecs étaient indignes d’une liberté dont ils faisaient peu de cas, et les préjugés du temps, l’habitude du despotisme, effacèrent bientôt dans l’esprit du nouvel empereur une leçon dont on ne l’avait occupé que quelques instants. Il n’en conserva qu’une crainte inquiète de voir quelque jour le sénat ou le peuple entreprendre sur le droit de primogéniture, et placer son frère Théodose sur le trône, en le revêtant d’un pouvoir égal au sien. Le petit-fils d’Héraclius, promu aux ordres sacrés, devint ainsi inhabile à la pourpre. Mais cette cérémonie, qui semblait profaner les sacrements de l’Église, ne suffit pas pour apaiser les soupçons du tyran, et la mort du diacre Théodose put seule expier le crime de son extraction royale. Sa mort fut vengée par les imprécations du peuple ; et le meurtrier, alors dans toute la plénitude de sa puissance, fut forcé de se condamner de lui-même à un exil perpétuel. Constans s’embarqua pour la Grèce, et, comme s’il avait voulu rendre à sa patrie les sentiments d’horreur qu’il méritait d’elle, on dit que de sa galère impériale il cracha sur les murs de Constantinople. Après avoir passé l’hiver à Athènes, il se rendit à Tarente en Italie ; il alla voir Rome, et termina à Syracuse, où il fixa sa résidence, ce honteux voyage marqué dans tout son cours par des rapines sacrilèges. Mais s’il pouvait échapper aux regards de son peuple, il ne pouvait se fuir lui-même : les remords de sa conscience créèrent un fantôme qui le poursuivit par terre et par mer, la nuit et le jour ; sans cesse il croyait apercevoir devant lui la figure de Théodose qui, lui présentant une coupe remplie de sang, et l’approchant de ses lèvres, lui disait ou semblait lui dire : Bois, moi frère, bois ; allusion à la circonstance qui aggravait son crime,  pour avoir reçu des mains du diacre la coupe mystérieuse du sang de Jésus-Christ. Odieux à lui-même et odieux au genre humain, il mourut dans la capitale de la Sicile par une trahison domestique, et peut-être par une conspiration des évêques. Un domestique qui le servait au bain, après lui avoir versé de l’eau chaude sur la tête, le frappa avec violence du vase qu’il tenait : le prince tomba étourdi du coup, et suffoqué par la chaleur de l’eau ; sa suite, étonnée de ne point le voir paraître, s’approcha de lui et reconnut avec indifférence qu’il était mort. Les troupes de la Sicile revêtirent de la pourpre un jeune homme obscur ; dont l’inimitable beauté échappait, comme il est facile de le concevoir, à l’habileté des peintres et des sculpteurs de son temps.

Constans avait laissé trois fils dans le palais de Byzance : l’aîné avait été revêtu de la pourpre dès son enfance. Lorsqu’il leur ordonna de venir le trouver en Sicile, les Grecs, voulant garder ces otages précieux, répondirent que c’étaient les enfants de l’État, et qu’on ne les laisserait pas partir. La nouvelle de sa mort arriva avec une rapidité extraordinaire de. Syracuse à Constantinople, et Constantin, l’aîné de ses fils, hérita de son trône sans hériter de la haine publique. Ses sujets concoururent avec zèle et avec ardeur au châtiment de la province qui avait usurpé les droits du sénat et du peuple ; le jeune empereur sortit de l’Hellespont à la tête d’une escadre nombreuse, et réunit sous ses drapeaux, dans le havre de Syracuse, les légions de Rome et celles de Carthage. La défaite, de l’empereur proclamé par les Siciliens était facile, et sa mort était juste ; sa belle tête fut exposée dans l’hippodrome ; mais je ne puis applaudir à la clémence d’un prince qui, dans la foule de ses victimes, comprit le fils d’un patricien, coupable seulement d’avoir déploré avec amertume l’exécution d’un père vertueux. Ce jeune homme, qu’on appelait Germanus, subit une mutilation déshonorante : il survécut à cette cruelle opération, et son élévation subséquente au rang de patriarche, et de saint a conservé le souvenir de l’indécente cruauté de l’empereur. Constantin, après de si sanglants sacrifices offerts aux mânes de son père, revint dans sa capitale ; et sa barbe ayant paru durant son voyage de Sicile ; cette circonstance fut annoncée à l’univers par le surnom familier de Pogonat. La discorde fraternelle souilla son règne ainsi que celui de son prédécesseur. Il avait accordé le titre d’Auguste à Héraclius et à Tibère, ses deux frères ; mais ce n’était pour eux qu’un vain titre, car lis continuaient à languir dans la solitude du palais, sans exercer aucun pouvoir et sans être chargés d’aucune fonction. A leurs secrètes instigations, les troupes du thême ou province d’Anatolie s’approchèrent de Constantinople du côté de l’Asie : elles demandèrent en faveur des deux frères de Constantin le partage ou l’exercice de la souveraineté, et soutinrent cette demande séditieuse d’un argument théologique. Les soldats s’écriaient qu’ils étaient chrétiens et catholiques et sincères adorateurs à la sainte et indivisible Trinité ; que puisqu’il y avait trois personnes égales dans le ciel, il était raisonnable qu’il y eût trois personnes égales sur la terre. L’empereur invita ces habiles docteurs à une conférence amicale, dans laquelle ils pourraient proposer leurs raisons au sénat : ils s’y rendirent, et bientôt la vue de leurs corps, suspendus à un gibet dans le faubourg de Galata, réconcilia leurs camarades avec l’unité, du règne de Constantin. Il pardonna à ses frères ; on continua à les nommer dans les acclamations publiques : mais s’étant rendus de nouveau coupables, ou ayant été de nouveau soupçonnés, ils perdirent le titre d’Auguste, et on leur coupa le nez en présence des évêques catholiques qui formaient à Constantinople le sixième concile général. A la fin de sa vie, Pogonat se montra soigneux d’établir le droit de primogéniture. Les cheveux de ses deux fils, Justinien et Héraclius, furent offerts sur la châsse de saint Pierre comme un symbole de leur adoption spirituelle par le pape ; mais l’aîné fut seul élevé au rang d’Auguste, et obtint seul l’assurance de la couronne.

Justinien II hérita de l’empire après la mort de son père, et le nom d’un législateur triomphant fut déshonoré par les vices d’un jeune homme qui n’imita le réformateur des lois que dans le luxe des bâtiments. Ses passions étaient fortes, mais son jugement faible : il exaltait, avec l’enivrement d’un sot orgueil, le droit de naissance qui lui soumettait des millions d’hommes, tandis que la plus petite communauté ne l’aurait pas choisi pour son magistrat particulier. Ses ministres favoris étaient un eunuque et un moine, c’est-à-dire les deux êtres par leur état les moins susceptibles des affections humaines : à l’un il abandonnait le palais, et à l’autre les finances ; le premier châtiait à coups de fouet la mère de l’empereur ; le second faisait suspendre les débiteurs insolvables, la tête en bas, sur un feu lent et exhalant une épaisse fumée. Depuis les jours de Commode et de Caracalla, la crainte avait été le mobile ordinaire de la cruauté des souverains de Rome ; mais Justinien, doué de quelque vigueur de caractère, se plaisait à voir les tourments de ses sujets, et brava leur vengeance l’espace d’environ dix ans, jusqu’au moment où il eut comblé la mesure de ses crimes et celle de leur patience. Léontius, général renommé, avait gémi plus de trois ans dans un cachot avec quelques patriciens des plus nobles familles et du nombre de ceux qui avaient le plus de mérite ; le souverain l’en tira tout à coup pour lui donner le gouvernement de la Grèce : cette grâce, accordée à un homme outragé, annonçait le mépris plutôt que la confiance. Ses amis l’accompagnant jusqu’au port où il devait s’embarquer, il leur dit en soupirant qu’on ornait la victime pour le sacrifice, et que la mort le suivrait de près. Ils osèrent lui répondre que la gloire et l’empire seraient peut-être la récompense d’une résolution généreuse ; que toutes les classes de l’État abhorraient le règne d’un monstre, et que deux cent mille patriotes n’attendaient que la voix d’un chef. Ils choisirent la nuit pour le moment de leur délivrance ; et, dans les premiers efforts des  conspirateurs, le préfet de la capitale fut égorgé, et on força les prisons : les émissaires de Léontius crièrent dans toutes les rues : Chrétiens, à Sainte-Sophie ! Le texte choisi par le patriarche, Voici le jour du Seigneur, fut l’annonce d’un sermon qui acheva d’enflammer tous les esprits ; et, quittant l’église, le peuple indiqua une autre assemblée dans l’hippodrome. Justinien, en faveur duquel on n’avait pas tiré un seul glaive, fut traîné devant ces juges furieux, qui demandèrent qu’on le punît de mort au même instant. Léontius, déjà revêtu de la pourpre, vit d’un œil de compassion le fils de son bienfaiteur, et le rejeton d’un si grand nombre d’empereurs, prosterné devant lui. Il épargna la vie de Justinien ; on lui coupa, d’une maniéré imparfaite, le nez et peut-être la langue : l’heureuse flexibilité de l’idiome grec lui donna sur-le-champ le nom de Rhinotmète ; et le tyran, ainsi mutilé, fut relégué à Cherson, bourgade solitaire de la Tartarie-Crimée, qui tirait des blés, des vins et de l’huile des pays voisins, comme des objets de luxe.

Justinien, banni sur la frontière des déserts de la Scythie, nourrissait toujours l’orgueil de sa naissance et l’espoir de remonter sur le trône. Après trois ans d’exil, il apprit avec joie qu’une seconde révolution l’avait vengé, et que Léontius avait été détrôné et mutilé à son tour par le rebelle Apsimar, qui avait pris le nom plus respectable de Tibère. Mais les prétentions de la digne directe devaient être redoutables à un usurpateur de la classe du peuple ; et ses inquiétudes étaient augmentées par les plaintes et les accusations des habitants de Cherson, qui retrouvaient les vices du tyran dans la conduite du prince exilé. Justinien, suivi d’une troupe de gens attachés à sa personne par une même espérance ou un même désespoir, s’éloigna de cette terre inhospitalière, et se réfugia chez les Chozares, qui campaient entre le Tanaïs et le Borysthène. Le khan, ému de compassion, traita avec respect un tel suppliant : il l’établit à Phanagoria, ville jadis opulente, située sur la rive du lac Mæotis, du côté de l’Asie. Justinien, oubliant alors tous les préjugés romains, épousa une sœur du Barbare, qui cependant, d’après son nom de Théodora, semble avoir reçu le baptême ; mais l’infidèle khan fut bientôt séduit par l’or de Constantinople, et sans la tendresse de sa femme, qui lui révéla les projets qu’on formait contre lui, Justinien aurait péri sous le glaive des assassins, ou bien eut été livré au pouvoir de ses ennemis. Après avoir étranglé de sa main les deux émissaires du khan, il renvoya Théodora à son frère et s’embarqua sur l’Euxin pour chercher des alliés plus fidèles. Une tempête assaillit le vaisseau qu’il montait, et l’un des hommes de sa suite lui conseilla d’obtenir la miséricorde du ciel, en faisant le vœu d’un pardon général si jamais il remontait sur le trône. Pardonner ! s’écria l’intrépide tyran, plutôt mourir à l’instant, même ! que le Tout-Puissant m’engloutisse dans, les vagues de la mer si je consens à épargner la tête d’un seul de mes ennemis ! Il survécut à cette menace impie ; il arriva à l’embouchure du Danube, et osa se hasarder dans le village habité par le roi des Bulgares, Terbelis, prince guerrier et païen, dont il obtint des secours en lui promettant sa fille et le partage des trésors de l’empire. Le royaume des Bulgares se prolongeait jusqu’aux frontières de la Thrace, et les deux princes se portèrent sous les murs de Constantinople avec quinze mille cavaliers. Apsimar fut déconcerté par cette brusque apparition de son rival dont la tête lui avait été promise par le Chozare, et dont il ignorait l’évasion. Dix années d’absence avaient presque effacé le souvenir des crimes de Justinien ; sa naissance et ses malheurs excitaient la pitié de la multitude, toujours indisposée contre les princes qui la gouvernent, et les soins actifs de ses partisans l’introduisirent dans la ville et le palais de Constantin.

Justinien, en récompensant ses alliés, en rappelant sa femme, prouva qu’il n’était pas tout à fait étranger à des sentiments d’honneur et de reconnaissance. Terbelis se retira avec un monceau d’or dont l’étendue fut déterminée par la portée de son fouet ; mais jamais vœu ne fut si religieusement accompli que le serment de vengeance prononcé au milieu des drames de l’Euxin. Les deux usurpateurs (car c’est pour le vainqueur que doit être réservé le nom de tyran) furent amenés dans l’hippodrome, l’un de sa prison et l’autre de son palais. Léontius et Apsimar, avant d’être livrés aux bourreaux, furent étendus chargés de chaînes sous le trône de l’empereur, et Justinien, établissant l’un de ses pieds sur le cou de chacun d’eux, regarda plus d’une heure la course des chars, tandis que le peuple inconstant répétait ces paroles du Psalmiste : Tu marcheras sur l’aspic et sur le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon. La défection universelle qu’il .avait jadis éprouvée, put le porter à désirer, comme Caligula, que le peuple romain, n’eût eu qu’une tête. J’observerai toutefois que ce désir ne convenait pas à un tyran ingénieux, puisqu’au lieu des tourments variés dont il accablait les victimes de sa colère, un seul coup aurait terminé les plaisirs de sa vengeance et de sa cruauté. Ces plaisirs furent en effet inépuisables : ni vertus privées ni services publics ne purent expier le crime d’une obéissance activé ou même passive à un gouvernement établi, et, dans les six années de son nouveau règne, la hache, la corde et la torture, lui parurent les seuls instruments de la royauté. Mais ce fut surtout contre les habitants de Cherson, qui avaient insulté à son exil et enfreint les lois de l’hospitalité, que se dirigèrent les efforts de son implacable haine. Comme leur position éloignée leur laissait quelques moyens de défense, ou du moins d’évasion, Constantinople fut chargée d’un impôt qui devait payer les frais d’une escadre et d’une armée levée contre eux : Ils sont tous coupables et ils doivent tous périr, tel fut l’ordre de Justinien ; il chargea de l’exécution de ce sanguinaire arrêt Étienne, son favori, recommandé près de lui par son surnom de Sauvage. Cependant le sauvage Étienne ne remplit qu’imparfaitement les intentions de son souverain. La lenteur de ses attaques permit à la plus grande partie des habitants de se retirer dans l’intérieur du pays, et le ministre des vengeances du prince se contenta de réduire en servitude les jeunes gens des deux sexes, de brûler vifs sept des principaux citoyens, d’en jeter vingt dans la mer, et d’en réserver quarante-deux qui devaient recevoir leur condamnation de la bouche de Justinien. Au retour d’Étienne, son escadre échoua sur les rochers qui hérissent les côtes de l’Anatolie, et Justinien applaudit à l’obéissance de l’Euxin, qui avait enveloppé dans un même naufrage tant de milliers de ses sujets et de ses ennemis. Cependant, altéré de sang, le tyran ordonna une seconde expédition pour anéantir les restes de la colonie qu’il avait proscrite. Dans ce court intervalle, les Chersonites étaient revenus dans leur ville et se préparaient à mourir les armes à la main : le khan des Chozares avait abandonné la cause de son détestable beau-frère ; les exilés de toutes les provinces se réunirent à Tauris ; et Bardanes fût revêtu de la pourpre sous le nom de Philippicus. Les troupes impériales ne voulant ni ne pouvant exécuter les projets vindicatifs de Justinien, échappèrent à sa fureur en renonçant à son obéissance ; l’escadre conduite par Philippicus arriva heureusement aux havres de Sinope et de Constantinople ; toutes les bouches prononcèrent la mort du tyran, tous les bras s’empressèrent d’y concourir : il était dénué d’amis, il fut abandonné des Barbares qui le gardaient, et le coup qui termina sa vie fut célébré comme un acte de patriotisme et l’effet d’une vertu romaine. Tibère, son fils, s’était réfugié dans une église ; sa grand’mère, fort avancée en âge, en défendait la porte ; l’innocent jeune homme suspendit à son cou toutes les reliques les plus respectées ; il s’appuya d’une main sur l’autel et de l’autre sur la vraie croix : mais la fureur populaire, lorsqu’elle ose fouler aux pieds la superstition, est sourde aux cris de l’humanité, et la race d’Héraclius s’éteignit après avoir porté la couronne durant un siècle.

Entre la chute de a race des Héraclides et l’avènement de la dynastie isaurienne, se trouve un intervalle de six années seulement divisé en trois règnes. Bardanes ou Philippicus fut reçu à Constantinople comme un héros qui avait délivré son pays d’un tyran ; et les premiers transports d’une joie aussi sincère qu’universelle, purent lui faire goûter quelques moments de bonheur. Justinien avait laissé un grand trésor, fruit de ses cruautés et de ses rapines ; mais son successeur ne tarda pas à le dissiper par de vaines profusions. Le jour de l’anniversaire de sa naissance, Philippicus donna au peuple les jeux de l’hippodrome ; il se montra ensuite dans toutes les rues précédé de mille bannières et de mille trompettes, alla se rafraîchir dans les bains de Zeuxippe, et, de retour a son palais, il y donna un festin somptueux à sa noblesse. A l’heure de la Méridienne, il se retira au fond de son appartement, enivré d’orgueil et de vin, et oubliant que ses succès avaient rendu ambitieux chacun de ses sujets, et que chaque ambitieux était secrètement son ennemi. Au milieu du désordre de la fête, de hardis conspirateurs pénétrèrent jusqu’à lui, surprirent le monarque endormi, le garrottèrent, lui crevèrent les yeux et le déposèrent avant même qu’il eût eu le loisir de sentir toute l’étendue de son danger. Mais les traîtres ne profitèrent pas de leur crime ; le choix du sénat et du peuple revêtit de la pourpre Artémius, qui exerçait auprès de l’empereur déposé les fonctions de secrétaire. Artémius prit le nom d’Anastase II, et, durant un règne court et rempli d’agitations, déploya, soit dans la paix, soit dans la guerre, les vertus qui conviennent à un souverain. Mais, par l’extinction de la ligne impériale, le frein de l’obéissance avait été rompu, et chaque avènement au trône répandait les germes d’une nouvelle révolution. Dans un soulèvement de la flotte, un obscur officier du fisc fut revêtu malgré lui de la pourpre ; après quelques mois d’une guerre navale, Anastase abdiqua la couronne, et Théodose III, son vainqueur, se soumit à son tour à l’ascendant supérieur de Léon, général des troupes de l’Orient. On permit à Anastase et à Théodose d’embrasser l’état ecclésiastique : l’ardeur impatiente du premier le conduisit à risquer et à perdre la vie dans une conspiration ; les derniers jours du second furent honorables et tranquilles. On ne grava sur sa tombe que ce mot : santé, dont la simplicité sublime exprime la confiance de la philosophie ou celle de la religion, et le peuple d’Éphèse garda longtemps le souvenir de ses miracles. Les ressources qu’offrait l’Église purent ainsi quelquefois rendre aux princes la clémence plus facile ; mais il n’est pas sûr qu’en diminuant les périls d’une ambition malheureuse, on ait travaillé pour l’intérêt public.

Après m’être arrêté sur la chute d’un tyran, je vais indiquer en peu de mots le fondateur d’une nouvelle dynastie, connu de la postérité par les invectives, ses ennemis, et dont la vie publique et la vie privée sont mêlées à l’histoire des iconoclastes. En dépit des clameurs de la superstition, l’obscurité de la naissance et la durée du règne de Léon l’Isaurien inspirent une prévention favorable au caractère de ce prince. Dans un siècle de force, l’appât de la couronne impériale aurait été propre à mettre en jeu toute l’énergie de l’esprit humain, et à produire une foule de compétiteurs aussi dignes du trône qu’ardents à y parvenir. Au milieu même de la corruption, et de la faiblesse des Grecs à cette époque, la fortune d’un plébéien, qui s’éleva du dernier au premier rang de la société suppose, des dualités au-dessus du niveau de la multitude. Il y a lieu de penser que ce plébéien ignorait et dédaignait les sciences, et que, dans sa carrière ambitieuse, il se dispensa des devoirs de la bienveillance et de la justice ; mais on peut croire qu’il possédait les vertus utiles, telles que la prudence et la force, qu’il connaissait les hommes et l’art important de gagner leur confiance et de diriger leurs passions. On convient généralement que Léon était né dans l’Isaurie et qu’il porta d’abord le nom de Conon. Des écrivains, dont la satire maladroite peut lui servir d’éloge, le représentent comme courant les foires du pays à pied, suivi d’un une chargé de quelques marchandises de peu de valeur. Ils racontent ridiculement qu’il trouva sur sa route quelques Juifs, diseurs de bonne aventure, et qui lui promirent l’empire romain, sous la condition d’abolir le culte des idoles. D’après une version plus vraisemblable son père quitta l’Asie-Mineure pour aller s’établir dans la Thrace, où il exerça l’utile profession de nourrisseur de bestiaux, et où il devait avoir acquis des richesses considérables, puisque ce fut au moyen d’une fourniture de cinq cents moutons qu’il obtint de faire entrer son fils au service de l’empereur. Léon fut d’abord placé dans les gardes de Justinien ; il attira bientôt l’attention du tyran, et devint ensuite l’objet de ses soupçons. Sa valeur et sa dextérité se firent remarquer dans la guerre de Colchide. Anastase lui donna le commandement des légions de l’Anatolie, et les soldats l’ayant revêtu de la pourpre, l’empire romain applaudit à ce choix. Léon III, élevé à ce poste dangereux, s’y soutint malgré l’envie de ses égaux, le mécontentement d’une faction redoutable, et les attaques de ses ennemis étrangers et domestiques. Les catholiques, tout en s’élevant contre ses innovations en matière de religion, sont obligés de convenir qu’il les entreprit avec modération et qu’il les exécuta avec fermeté. Leur silence respecte la sagesse de son administration et la pureté de ses mœurs. Après un règne de vingt-quatre ans, il mourut tranquillement dans le palais de Constantinople, et ses descendants héritèrent, jusqu’à la troisième génération, de la pourpre qu’il avait acquise.

Le règne de Constantin V, surnommé Copronyme, fils et successeur de Léon, fut de trente-quatre ans ; il attaqua avec un zèle moins modéré le culte des  images. Tout le fiel de la haine religieuse s’est épuisé dans la peinture que les partisans des images nous ont laissée de la personne et du règne de ce prince, de cette panthère tachetée, de cet antéchrist, ce dragon volant, ce rejeton du serpent qui séduisit la première femme : selon eux, il surpassa les vices d’Élagabale et de Néron ; son règne fut une longue boucherie des personnages les plus nobles, les plus saints et les plus innocents de l’empire : il assistait au supplice de ses victimes ; il examinait les convulsions de leur agonie ; écoutait avec plaisir leurs gémissements, et ne pouvait se désaltérer du sang qu’il se plaisait à répandre ; souvent il battait de verges ou mutilait ses domestiques de sa main royale. Son surnom de Copronyme lui venait de ce qu’il avait souillé les fonts baptismaux ; son âge, à la vérité, pouvait lui servir d’excuse ; mais les plaisirs de sa virilité le rabaissèrent au-dessous du niveau de la brute : il confondit dans ses débauches tous les sexes et toutes les espèces, et sembla tirer quelque plaisir des objets les plus faits pour révolter les sens ; l’iconoclaste fut hérétique, juif, mahométan, païen, athée ; et ses cérémonies magiques, les victimes humaines qu’il immola, ses sacrifices nocturnes à Vénus et aux démons de l’antiquité, sont les seules preuves que nous ayons de sa croyance en Dieu. Sa vie fut souillée des vices les plus contradictoires ; et enfin les  ulcères qui couvrirent son corps anticipèrent pour lui les tourments de l’enfer. L’absurdité d’une partie de ces accusations, que j’ai eu la patience de copier, se réfute d’elle-même ; et, dans tout ce qui regarde les anecdotes  privées de la vie des princes, rien n’est plus aisé que le mensonge, rien m’est plus difficile que de le repousser. Je n’adopte point la pernicieuse maxime, que celui à qui on reproche beaucoup est nécessairement coupable de quelque chose ; cependant je puis clairement démêler que Constantin V fut dissolu et cruel. Le propre de la calomnie est d’exagérer plutôt que d’inventer ; et sa langue audacieuse est contenue, à quelques égards, par la notoriété établie dans le siècle et dans le pays dont elle invoque le témoignage. On désigne le nombre des évêques, des moines et des généraux, victimes de sa cruauté ; leurs noms étaient illustres, leur exécution fut publique et leur mutilation visible et permanente. Les catholiques détestaient la personne et le gouvernement de Copronyme, mais leur haine elle-même est un indice de leur oppression. Ils dissimulent les fautes ou les insultes qui purent excuser ou justifier sa rigueur ; mais ces insultes durent échauffer peu à peu sa colère et l’endurcir à l’habitude et à l’abus du despotisme. Toutefois Constantin V n’était pas dénué de mérite, et son gouvernement ne fut pas toujours digne de l’exécration ou du mépris des Grecs. Ses ennemis avouent qu’il répara un ancien aqueduc, qu’il racheta deux mille cinq cents captifs ; que les peuples jouirent sous son règne d’une abondance peu commune, qu’il repeupla par de nouvelles colonies Constantinople et les villes de la Thrace : ils louent malgré eux son activité et son courage. A l’armée on le voyait à cheval à la tête de ses légions ; et, quoique ses armes n’aient pas toujours été également heureuses, il triompha, par terre et par mer, sur l’Euphrate et sur le Danube ; dans la guerre civile et dans la guerre contre les Barbares. Il faut d’ailleurs, pour servir de contrepoids aux invectives des orthodoxes, mettre aussi dans la balance les louanges des hérétiques. Les iconoclastes révérèrent ses vertus ; ils le regardèrent comme un saint, et quarante ans après sa mort, ils priaient sur son tombeau. Le fanatisme ou la supercherie propagèrent une vision miraculeuse. On publia que le héros chrétien s’était montré sur un cheval blanc, agitant sa lance contre les païens de la Bulgarie. Fable absurde, dit l’historien catholique, puisque Copronyme est enchaîné avec les démons dans les abîmes de l’enfer.

Léon IV, fils de Constantin V et père de Constantin VI, fut faible de corps et d’esprit, et durant tout son règne, il s’occupa principalement du choix de son successeur. Le zèle officieux de ses sujets le pressa d’associer à l’empire le jeune Constantin : l’empereur, qui s’apercevait de son dépérissement, se rendit à leurs vœux unanimes après avoir examiné cette grande affaire, avec toute l’attention qu’elle méritait. Constantin, qui n’avait que cinq ans, fut couronné ainsi que sa mère Irène, et le consentement national fut consacré par toutes les cérémonies dont la pompe et l’appareil étaient le plus capables d’éblouir les yeux des Grecs ou d’enchaîner leur conscience. Les différents ordres de l’État prêtèrent serment de fidélité dans le palais, dans l’église et dans l’hippodrome ; ils adjurèrent les saints noms du fils et de la mère de Dieu : Nous en attestons Jésus-Christ, s’écrièrent-ils ; nous veillerons sur la sûreté de Constantin, fils de Léon ; nous exposerons nos jours à son service, et nous demeurerons fidèles à sa personne et à sa postérité. Ils répétèrent ce serment sur le bois de la vraie croix ; et l’acte de leur soumission fut déposé sur l’autel de Sainte-Sophie. Les premiers à faire ce serment, les premiers à le violer, furent les cinq fils qu’avait eus Copronyme d’un second mariage ; et l’histoire de ces princes est aussi singulière que tragique. Le droit de primogéniture les excluait du trône ; l’injustice de leur frère aîné les avait privés d’un legs d’environ deux millions sterling ; ils ne crurent pas que de vains titres pussent être regardés comme une compensation de la richesse et du pouvoir ; et ils conspirèrent à diverses reprises contre leur neveu, soit avant, soit depuis la mort de son père. On leur pardonna la première fois ; à la seconde, on les condamna à embrasser l’état ecclésiastique ; à la troisième trahison, Nicéphore, l’aîné et le plus coupable, eut les yeux crevés ; et, ce qu’on regardait comme un châtiment plus doux, on coupa la langue à Christophe, à Nicétas, à Anthemeus et à Eudoxas, ses quatre frères. Après cinq ans de prison, ils s’échappèrent, se réfugièrent dans l’église de Sainte-Sophie, et y offrirent au peuple un spectacle touchant. Chrétiens, mes compatriotes, s’écria Nicéphore en son nom et en celui de ses frères privés de la parole, voyez les fils de votre empereur, si toutefois vous pouvez les reconnaître dans cet affreux état. La vie, et quelle vie ! voilà tout ce que la cruauté de nos ennemis nous a laissé : on la menace aujourd’hui cette misérable vie, et nous venons implorer votre compassion. Le murmure qui commençait à s’élever dans l’assemblée se serait terminé par une révolution, si ces premiers mouvements n’eussent été contenus par la présence d’un ministre qui, par des flatteries et des promesses, vint à bout d’adoucir ces princes infortunés et de les conduire de l’église au palais. On ne tarda pas à les embarquer pour la Grèce ; et on leur donna pour exil la ville d’Athènes. Dans cette retraite et malgré leur état, Nicéphore et ses frères, encore tourmentés de la soif du pouvoir, se laissèrent séduire par un chef esclavon, qui promit de  les remettre en liberté et de les conduire en armes et revêtus de la pourpre aux portes de Constantinople ; mais le peuple d’Athènes, toujours zélé en faveur d’Irène, prévint sa justice ou sa cruauté, et ensevelit enfin dans l’éternel silence jusqu’au souvenir des cinq fils de Copronyme.

Cet empereur avait choisi, pour lui, une Barbare, fille du khan des Chozares ; mais lorsqu’il s’était agi de marier son héritier, il avait préféré une orpheline athénienne, âgée de dix-sept ans, qui paraît n’avoir eu d’autre fortune que sa beauté. Les noces de Léon et d’Irène se célébrèrent avec une pompe royale elle gagna bientôt l’amour et la confiance d’un faible époux ; il la déclara dans son testament impératrice, et remit sous sa garde le monde romain et leur fils Constantin VI, alors âgé seulement de dix ans. Durant la minorité du jeune prince, Irène, dans son administration publique, se montra avec autant de talents que d’assiduité, exactement fidèle à ses devoirs de mère ; et son zèle pour le rétablissement des images lui a mérité le rang et les honneurs d’une sainte, qu’elle occupe encore dans le calendrier des Grecs. Mais l’empereur, lorsqu’il fut sorti de l’adolescence, trouva le joug maternel trop pénible ; il écouta de jeunes favoris qui, du même âge que lui, et partageant ses plaisirs, auraient voulu partager son pouvoir. Convaincu par leurs discours et de ses droits à l’autorité et de ses talents pour régner, il consentit à ce qu’en récompense de ses services, Irène fût exilée pour sa vie dans l’île de Sicile. La vigilance et la pénétration de l’impératrice déconcertèrent aisément leurs projets mal combinés. Ces jeunes gens et leurs  instigateurs furent punis par l’exil qu’ils avaient voulu lui imposer, ou par des châtiments plus sévères encore. Celui d’un fils ingrat fut la punition infligée d’ordinaire aux enfants. La mère et le fils furent dès lors à la tête de deux factions domestiques, et au lieu de régner sur lui par la douceur, et de l’assujettir à l’obéissance sans qu’il s’en aperçût, elle tint dans les chaînes un captif et un ennemi. Elle se perdit par l’abus de la victoire : le serment de fidélité, qu’elle exigea pour elle seule, fut prononcé avec répugnance et avec des murmures ; et les gardes arméniennes ayant osé le refuser, le peuple, encouragé par cette hardiesse, reconnut librement et unanimement Constantin VI pour légitime empereur des Romains. Il prit le sceptre en cette qualité et il condamna sa mère à l’inaction et à la solitude. Alors la fierté d’Irène descendit à la dissimulation ; elle flatta les évêques et les eunuques, elle ranima la tendresse filiale du prince, regagna sa confiance et trompa sa crédulité. Constantin ne manquait ni de sens ni de courage : mais on avait à dessein négligé son éducation ; et son ambitieuse mère dénonçait à la censure publique les vices qu’elle avait nourris et les actions qu’elle avait secrètement conseillées. Le divorce et le second mariage de Constantin blessèrent les préjugés des ecclésiastiques, et il perdit par sa rigueur imprudente l’affection des gardes arméniennes. Il se forma une puissante conspiration pour le rétablissement d’Irène ; et ce secret, bien que confié à un grand nombre de personnes, fut fidèlement gardé plus de huit mois. L’empereur, à la fin, commençant à soupçonner le danger qu’il courait, se sauva de Constantinople avec le dessein de réclamer le secours des provinces et des armées. Cette brusque évasion laissa Irène sur le bord du précipice : toutefois, avant d’implorer la clémence de son fils, elle adressa une lettre particulière aux amis qu’elle avait placés autour de la personne du prince, et les menaça, s’ils manquaient à la parole qu’ils lui avaient donnée, de révéler à l’empereur leur trahison. La crainte les rendit intrépides ; ils saisirent l’empereur sur la côte d’Asie, et l’amenèrent au palais dans l’appartement de porphyre, celui où il avait reçu le jour. L’ambition avait étouffé dans le cœur d’Irène tous les sentiments de l’humanité et ceux de la nature ; il fut décidé, dans son conseil sanguinaire, qu’on mettrait Constantin hors d’état de régner : ses émissaires se jetèrent sur le prince au moment où il dormait ; ils enfoncèrent leurs poignards dans ses yeux avec une telle violence et une telle précipitation qu’on eût dit qu’ils voulaient lui donner la mort. Un passage équivoque de Théophane a persuadé à l’auteur des Annales de l’Église qu’en effet l’empereur expira sous leurs coups. L’autorité de Baronius a trompé ou subjugué les catholiques, et le fanatisme des protestants n’a pas voulu, sur ce point, douter de l’assertion d’un cardinal : disposé à favoriser la protectrice des images ; mais le fils d’Irène vécut encore plusieurs années, opprimé par la cour et oublié du monde. La dynastie isaurienne s’éteignit dans le silence, et le souvenir de Constantin ne fût rappelé que par le mariage de sa fille Euphrosyne avec l’empereur Michel II.

Les plus fanatiques d’entre les catholiques ont justement détesté une mère si dénaturée, qu’elle ne trouve guère d’égale dans l’histoire des forfaits. Une obscurité de dix-sept jours, durant laquelle plusieurs vaisseaux perdirent leur route en plein midi, fût regardée, par la superstition, comme un effet de son crime ; comme si le soleil, ce globe de feu si éloigné et d’une si grande dimension sympathisait dans ses mouvements avec les atomes d’une planète qui fait sa révolution autour de lui. Le crime d’Irène demeura cinq ans impuni ; l’éclat environnait son règne, et, à moins que sa conscience ne prie le soin de l’avertir, elle pouvait ignorer ou mépriser l’opinion des hommes. Le monde romain se soumit au gouvernement d’une femme ; et lorsqu’elle traversait les rues de Constantinople, quatre patriciens, marchant à pied, tenaient les rênes de quatre chevaux blancs attelés au char brillant d’or sur lequel se faisait porter leur reine ; mais ces patriciens étaient communément des eunuques, et leur noire ingratitude justifia en cette occasion la haine et le mépris qu’ils inspiraient. Tirés de la poussière, enrichis et revêtus des premières dignités de l’État, ils conspirèrent lâchement contre leur bienfaitrice : le grand trésorier, nommé Nicéphore, fût secrètement revêtu de la pourpre ; le successeur d’Irène fut établi dans le palais, et couronné à Sainte-Sophie par un patriarche qu’ils avaient eu soin d’acheter. Dans la première entrevue avec le nouvel empereur, Irène récapitula avec dignité les révolutions qui avaient agité sa vie ; elle reprocha doucement à Nicéphore sa perfidie, laissa entrevoir qu’il devait la vie à sa clémence peu soupçonneuse, et, pour la dédommager du trône et des trésors qu’elle abandonnait, elle sollicita une retraite honorable. L’avare Nicéphore refusa cette modeste compensation ; et l’impératrice, exilée dans l’île de Lesbos, n’eut pour subsister que le produit de sa quenouille.

Sans doute il y a eu des tyrans plus criminels que Nicéphore, mais il n’en est peut-être aucun qui ait excité plus universellement la haine de son peuple. Trois vices méprisables, l’hypocrisie, l’ingratitude et l’avarice, souillèrent son caractère des talents ne suppléaient pas à son défaut de vertu, et il n’avait point de qualités agréables qui rachetassent son défaut de talent. Malhabile et malheureux à la guerre, il fut vaincu par les Sarrasins et tué par les Bulgares ; et sa mort fut regardée comme un bonheur qui, dans l’opinion publique, compensa la perte d’une armée romaine. Stauracius, son fils et son héritier, n’échappa du combat qu’avec une blessure mortelle ; mais six mois d’une vie qui ne fut qu’une agonie prolongée suffirent pour démentir la promesse agréable au peuple, mais indécente en elle-même, qu’il avait faite d’éviter en tout l’exemple de son père, Lorsqu’on vit qu’il lui restait peu de jours à vivre, toutes les voix, soit dans le palais, soit dans la ville, se réunirent en faveur de Michel, grand-maître du palais, et mari de Procopia, sa sœur. Il ne manqua à Michel que celle de son envieux beau-frère. Obstinément attaché à retenir un sceptre qui s’échappait de ses mains, celui-ci conspira contre la vie du successeur qu’on lui désignait, et se laissa séduire à l’idée de faire de l’empire romain une démocratie ; mais ces desseins irréfléchis ne servirent qu’à enflammer le zèle du peuple et à dissiper les scrupules de Michel. Il accepta la pourpre, et avant de descendre dans la tombe, le fils de Nicéphore implora la clémence de son nouveau souverain. Si Michel fût monté dans un  temps de paix sur un trône héréditaire, il aurait pu être chéri et regretté comme le père de son peuple ; mais ses paisibles vertus convenaient surtout à l’obscurité de la vie privée, et il ne fut pas en état de réprimer l’ambition de ses égaux, ou de résister aux armes des Bulgares victorieux. Tandis que son défaut de talents et de succès l’exposait au mépris des soldats, le mâle courage de sa femme Procopia excita leur indignation. Les Grecs même du neuvième siècle furent blessés de l’insolence d’une femme qui, placée devant les étendards, osait se charger de diriger leurs mouvements et d’animer leur valeur ; et leurs clameurs tumultueuses avertirent la nouvelle Sémiramis de respecter la majesté d’un camp romain. Après, une campagne malheureuse, l’empereur laissa dans les quartiers d’hiver de la Thrace une armée mal affectionnée et commandée par ses ennemis : leur éloquence artificieuse persuada aux soldats de s’affranchir de l’empire des eunuques, de dégrader le mari de Procopia et de rétablir le droit de l’élection militaire. Ils marchèrent vers la capitale ; cependant le clergé, le sénat et le peuple de Constantinople, soutenaient la cause de Michel, et les troupes et les trésors de l’Asie pouvaient l’aider à prolonger les calamités d’une guerre civile ; mais Michel, par un sentiment d’humanité que les ambitieux nommeront faiblesse, protesta qu’il ne laisserait pas verser pour sa querelle une goutte de sang chrétien, et ses députés offrirent aux troupes, arrivées de la Thrace, les clefs de la ville et du palais. Son innocence et sa soumission les désarmèrent, on n’attenta point à sa vie. On ne lui creva point les yeux ; Michel entra dans un monastère où, après avoir été dépouillé de la pourpre et séparé de sa femme, il jouit plus de trente deux ans des consolations de la solitude et de la religion.

On a dit que sous le règne de Nicéphore un rebelle, le célèbre et infortuné Bardanes, avait eu la curiosité de consulter un prophète d’Asie, qui, après lui avoir annoncé la chute du tyran, l’avertit de la fortune que feraient un jour Léon l’Arménien, Michel de Phrygie et Thomas de Cappadoce, ses trois principaux officiers. La prophétie lui apprit de plus, à ce qu’on assure, que les deux premiers régneraient l’un après l’autre, et que le troisième formerait une entreprise infructueuse qui lui deviendrait fatale. L’événement vérifia cette prédiction ou plus probablement y donna lieu. Dix années après, à l’époque où les troupes de la Thrace déposèrent le mari de Procopia, on offrit la couronne à Léon, le premier en grade dans l’armée et l’auteur secret de la révolte. Comme il feignait d’hésiter, Michel, son camarade, lui dit : Ce glaive ouvrira les portes de Constantinople et mettra la capitale sous votre empire, ou je le plongerai dans votre sein si vous vous refusez aux justes désirs de vos frères d’armes. L’Arménien consentit à accepter la pourpre, et régna sept ans et demi sous le nom de Léon V. Élevé dans les camps, et ne connaissant ni les lois ni les lettres, il introduisit dans le gouvernement civil la rigueur et même la cruauté de la discipline militaire ; mais si sa sévérité fut quelquefois dangereuse pour les innocents, elle fût du moins toujours terrible aux coupables. Son inconstance en matière de religion lui a mérité l’épithète de caméléon ; mais les catholiques, en la personne d’un saint confesseur ont avoué que la vie de l’iconoclaste avait été utile à l’État. Le zèle de Michel fut payé par des richesses, des honneurs et des commandements militaires ; et l’empereur sut employer d’une manière avantageuse, pour le service public, des talents faits seulement pour le second rang. Mais le Phrygien ne fut pas satisfait de recevoir comme une faveur une mince portion de l’empire qu’il avait donné à son égal ; et son mécontentement, après s’être exhalé quelque temps en paroles indiscrètes, se prononça enfin d’une manière plus menaçante contre un prince qu’il représentait comme un tyran cruel. Toutefois ce tyran découvrit diverses reprises les projets de son ancien compagnon d’armes, l’avertit, lui pardonna, jusqu’à ce qu’enfin la crainte et le ressentiment l’emportèrent sur la reconnaissance. Après un examen approfondi des actions et des desseins de Michel, il fût convaincu du crime de lèse-majesté, et condamné à être brûlé vif dans le fourneau des bains privés. La pieuse humanité de l’impératrice Théophano devint fatale à son mari et à sa famille : l’exécution avait été fixée au 25 décembre ; elle représenta que ce spectacle inhumain souillerait l’anniversaire de la naissance de Jésus-Christ, et Léon accorda, avec répugnance, un sursis qui lui paraissait convenable. Mais la veille de Noël, les inquiétudes de l’empereur le déterminèrent à aller, au milieu du silence de la nuit, dans la chambre où Michel était détenu :il le trouva débarrassé de ses chaînes, et dormant d’un profond sommeil sur le lit de son geôlier ; cet indice de sécurité et d’intelligence avec les hommes qui répondaient de sa personne, alarma Léon : il se retira sans faire de bruit ; mais un esclave, caché dans un coin de la prison, le vit entrer et sortir. Sous le prétexte de demander un confesseur, Michel informa les conjurés que leurs jours dépendaient désormais de sa discrétion, et qu’ils n’avaient qu’un petit nombre d’heures pour se sauver et délivrer leur ami et l’empire. Aux grandes fêtes de l’Église, une troupe choisie de prêtres et de musiciens se rendait au palais par une petite porte, afin de chanter les matines dans la chapelle ; et Léon, qui faisait observer dans ses chœurs une discipline aussi exacte que dans son camp, assistait presque toujours à cet office du matin. Les conjurés, revêtus d’habits ecclésiastiques et ayant des glaives sous leurs robes, entrèrent mêlés à ceux qui devaient officier ; ils se glissèrent dans les angles de la chapelle, et attendirent que l’empereur entonnât le premier psaume, signal dont ils étaient convenus. Ils fondirent d’abord sur un malheureux qu’ils prenaient pour Léon ; l’obscurité du jour et l’uniformité des vêtements auraient pu favoriser l’évasion de celui-ci  mais ils découvrirent bientôt leur méprise, et environnèrent de tous côtés la victime royale. L’empereur, qui se trouvait sans armes et sans défenseur, saisit une lourde croix et imposa quelques moments aux assassins ; il demanda grâce, et on lui répondit d’une voix terrible que c’était le moment non pas de la miséricorde, mais de la vengeance. Un coup de sabre abattit d’abord son bras droit, et la croix, et il fut ensuite massacré au pied de l’autel.

La destinée de Michel II, qu’on surnomma le Bègue, à cause d’un défaut dans l’organe de la parole,  présenta une révolution mémorable. Il échappa de la fournaise à laquelle il était destiné, pour monter sur le trône de l’empire ; et comme au milieu du tumulte on ne put sur-le-champ trouver un serrurier, les fers demeurèrent sur ses jambes plusieurs heures après qu’on l’eut assis sur le trône des Césars. Ce fut sans profit pour le peuple que fût versé le sang royal qui avait été le prix de l’élévation de Michel. Il conserva sous la pourpre les vices ignobles de son origine, et on le vit perdre ses provinces avec la même indifférence que s’il les eut reçues de l’héritage de ses aïeux. Le trône lui fut disputé par Thomas de Cappadoce, le dernier des trois officiers, objets de la prédiction faite à Bardanes. Des bords du Tigre et des rives de la mer Caspienne, Thomas transporta en Europe quatre-vingt mille Barbares, avec lesquels il forma le siége, de Constantinople ; mais tous Ies moyens temporels et spirituels furent employés à la défense de la capitale. Un roi bulgare ayant attaqué le camp des Orientaux, Thomas eut le malheur ou la faiblesse de se laisser tomber vivant au pouvoir du vainqueur. On lui coupa les pieds et les mains ; on le mit sur un âne, et, au travers des insultes de la populace, on le promena dans les rues qu’il arrosait de son sang : l’empereur assista à ce spectacle ; et d’après ce trait on peut juger jusqu’à quel point les mœurs étaient farouches et corrompues. Michel, sourd aux lamentations de son frère d’armes, s’obstinait à vouloir découvrir les complices de la rébellion ; mais un ministre vertueux ou coupable l’arrêta en lui demandant s’il ajouterait foi aux dépositions d’un ennemi contre ses amis les plus fidèles. Lorsque l’empereur, eut perdu sa femme, le sénat l’engagea à épouser Euphrosyne, fille de Constantin VI, enfermée dans un monastère, et il se rendit à cette prière. Par égard sans doute pour l’auguste naissance d’Euphrosyne, le contrat de mariage déclara que ses enfants partageraient l’empire avec leur frère aîné ; mais ce second mariage fut stérile, et Euphrosyne se contenta du titre de mère de Théophile, fils et successeur de Michel.

Théophile nous offre l’exemple bien rare d’un hérétique et d’un persécuteur dont le zèle religieux a avoué, peut-être exagéré les vertus. Ses ennemis éprouvèrent souvent sa valeur, et il fit sentir sa justice à ses sujets ; mais sa valeur fut téméraire et infructueuse, et sa justice arbitraire et cruelle. Il déploya l’étendard de la croix contre les Sarrasins ; mais ses cinq expéditions se terminèrent par un revers signalé. Amorium, patrie de ses ancêtres, fut rasée et ses travaux militaires ne lui procurèrent que le surnom de malheureux. Un souverain montre sa sagesse dans l’institution des lois et le choix des magistrats ; et tandis qu’il parait inactif, le gouvernement civil fait sa révolution autour de son centre, avec le silence et le bon ordre du système planétaire. Théophile fut juste comme le sont les despotes de l’Orient, qui, lorsqu’ils exercent eux-mêmes l’autorité, suivent la raison ou la passion du moment, sans s’occuper des lois, ou sans mesurer la peine sur le délit. Une pauvre femme vint se jeter à ses pieds et se plaindre du frère de l’impératrice, dont le palais avait été élevé à une telle hauteur, qu’il privait d’air et de jour son humble habitation. La chose prouvée, au lieu de lui accorder, comme l’eût fait un juge ordinaire, des dommages suffisants ou même des dommages considérables, il lui adjugea le palais et le terrain. Il ne fut pas même satisfait de cet arrêt extravagant ; il fit d’une affaire civile une action criminelle, et l’infortuné patricien fût battu de verges dans la place publique de Constantinople. Pour des fautes légères, pour un défaut d’équité ou de violence, ses principaux ministres, un préfet, un questeur, un capitaine des gardes, étaient bannis, mutilés, échaudés avec de la poix bouillante ou brûlés vifs dans l’hippodrome. Ces terribles décrets, dictés vraisemblablement par l’erreur et le caprice, durent aliéner l’affection des meilleurs et des plus sages citoyens ; mais l’orgueil du monarque se complaisait dans ces actes de pouvoir qu’il regardait comme des actes de vertu, et le peuple, tranquille dans son obscurité, applaudissait au danger et à l’humiliation de ses supérieurs. Cette rigueur extrême fut à la vérité justifiée, à quelques égards, par des effets bien salutaires, puisque, après une recherche de dix-sept jours, on ne trouva pas, soit à la cour ou dans la capitale, un seul sujet de plainte, ni un abus à dénoncer. On doit peut-être avouer que les Grecs avaient besoin d’être menés avec un sceptre de fer, et que l’intérêt public est le motif et la loi du suprême magistrat ; mais dans le jugement du crime de lèse-majesté, ce juge est plus qu’un autre crédule ou partial. Théophile infligea des peines tardives aux assassins de Léon et aux libérateurs de son père, sans cesser de jouir du fruit de leur crime, et sa tyrannie jalouse immola le mari de sa sœur à sa propre sûreté. Un Persan, de la race des Sassanides, était mort à Constantinople dans la pauvreté et l’exil, laissant un fils unique qu’il avait eu de son mariage avec une plébéienne. Ce fils, nommé Théophobe, était âgé de douze ans lorsqu’on connut le secret de sa naissance, et son mérite n’était pas indigne de son extraction. Il fut élevé dans le palais de Byzance, et y reçut l’éducation d’un chrétien et d’un soldat ; il fit des progrès rapides dans la carrière de la fortune et de la gloire ; il épousa la sœur de l’empereur, et, obtint le commandement de trente mille Perses qui, ainsi que son père, avaient quitté leur pays pour échapper aux musulmans. Ces trente mille guerriers, unissant les vices des fanatiques à ceux des troupes mercenaires, voulurent se révolter contre leur bienfaiteur, et arborer l’étendard du prince leur compatriote ; mais le fidèle Théophobe rejeta leur proposition, déconcerta leurs projets, et se réfugia dans le camp ou dans le palais de son beau-frère. L’empereur, en lui accordant une généreuse confiance, se serait ménagé un habile et fidèle tuteur pour sa femme et pour le fils, encore enfant, que Théophile à la fleur de l’âge laissa pour héritier de son empire. Ses maux corporels et son caractère envieux augmentèrent ses inquiétudes ; il craignit des vertus qui pouvaient devenir dangereuses à leur faiblesse, et au lit de la mort il demanda la tête du prince persan. Il montra un plaisir barbare en reconnaissant les traits de son frère : Tu n’es plus Théophobe, dit-il ; et retombant sur sa couche, il ajouta d’une voix défaillante : Et moi, bientôt, trop tôt, hélas ! je ne serai plus Théophile !

Les Russes, qui ont pris chez les Grées le plus grand nombre de leurs lois civiles et ecclésiastiques, ont observé, jusqu’au dernier siècle, au mariage du czar, un singulier usage : ils rassemblaient les jeunes filles, non pas de tous les rangs et de toutes tes provinces, ce qui eût été ridicule et impossible, mais toutes celles de la principale noblesse, et elles attendaient au palais le choix de leur souverain. On assure qu’on suivit cet usage lors des noces de Théophile. Il se promena, tenant une pomme d’or à la main, au milieu de toutes ces beautés rangées sur deux files : les charmes d’Icasia arrêtèrent ses yeux, et ce prince maladroit, pour commencer l’entretien, ne trouva autre chose à lui dire sinon que les femmes avaient fait beaucoup de mal : Oui, sire, répondit-elle avec vivacité, mais aussi elles ont été l’occasion de beaucoup de bien. Cette affectation d’esprit déplacée mécontenta l’empereur ; il tourna le dos. Icasia alla cacher son humiliation dans un couvent, et Théodora, qui avait gardé un modeste silence, reçut la pomme d’or. Elle mérita l’amour de son maître, mais ne put se soustraire à sa sévérité. Il vit au jardin du palais un vaisseau très chargé qui entrait dans le port : ayant découvert qu’il était rempli de marchandises de la Syrie, qui appartenaient à sa femme, il condamna le navire au feu, et reprocha avec aigreur à Théodora de dégrader sa qualité d’impératrice pour prendre celle d’une marchande. Toutefois, au lit de la mort, il lui confia la tutelle de l’empire et celle de son fils Michel, âgé alors de cinq ans. Le rétablissement des images et l’entière expulsion des iconoclastes ont rendu le nom de Théodora cher aux Grecs ; mais, dans la ferveur de son zèle religieux, elle n’oublia point les soins que lui prescrivait la reconnaissance pour la mémoire et le salut de son mari. Après treize ans d’une administration sage et modérée, elle s’aperçut du déclin de son crédit ; mais cette seconde Irène n’imita que les vertus de la première : au lieu d’attenter à la vie dû à l’autorité de son fils, elle se dévoua sans résistance, mais non pas sans murmure, à la solitude de la vie privée, en déplorant l’ingratitude, les vices et la ruine inévitable de son indigne fils. .

Parmi ceux des successeurs de Néron et d’Élagabale qui se montrèrent les imitateurs de leurs vices, nous n’avions pas encore trouvé un prince qui regardât le plaisir comme l’objet important de la vie, et la vertu comme l’ennemie du plaisir. Quels qu’eussent été les soins de Théodora pour l’éducation de son fils, le malheur de ce prince fut d’être souverain avant d’être homme ; mais si cette mère ambitieuse s’efforça d’arrêter le développement de sa raison, elle ne put calmer l’effervescence de ses passions, et sa conduite intéressée fût justement punie par le mépris et l’ingratitude de cet opiniâtre jeune homme. A l’âge de dix-huit ans, il s’affranchit de l’autorité de Théodora, sans s’apercevoir qu’il était hors d’état de gouverner l’empire et de se gouverner lui-même. Avec Théodora s’éloignèrent de la cour la sagesse et la gravité ; on ne vit plus que le vice et la folie y régner tour à tour, et il fut impossible d’acquérir ou de conserver la faveur du prince sans perdre l’estime publique. Les millions amassés pour le service de l’État furent prodigués aux plus vils des hommes, qui flattaient ses passions et partageaient ses plaisirs ; et dans un règne de treize ans, le plus riche des monarques fut réduit à vendre les ornements les plus précieux de son palais et ceux des églises. Semblable à Néron, les amusements du théâtre le charmaient, et, comme lui, il voyait avec dépit qu’on le surpassât dans les avantages qu’il aurait dû rougir de posséder. Mais l’étude qu’avait faite Néron de la musique et de la poésie, annonçait une sorte de goût pour les occupations libérales ; les inclinations plus ignobles du fils de Théophile se bornaient aux courses de chars de l’hippodrome. Les quatre factions, qui avaient troublé la paix de la capitale, amusaient encore ses oisifs habitants : l’empereur prit la livrée des Bleus ; il distribua à ses favoris les trois couleurs rivales, et, dans l’ardeur de ces vils exercices, il oublia la dignité de sa personne et la sûreté de ses États. Il fit taire un courrier qui, pour lui apprendre que l’ennemi venait d’envahir une des provinces de l’empire, s’avisa de l’aborder du moment le plus intéressant de la course : il ordonna d’éteindre les feux importuns qui, destinés à avertir du danger, répandaient trop souvent l’alarme dans le pays situé entre Tarse et Constantinople. Les plus habiles conducteurs de chars obtenaient les premières places dans sa confiance et dans son estime ; il leur permettait de lui donner des festins, et il tenait leurs enfants sur les fonts de baptême : il s’applaudissait alors de sa popularité, et affectait de blâmer la froide et imposante réserve de ses prédécesseurs. L’univers ne connaissait plus ces débauches contraires à la nature, qui ont déshonoré même l’âge viril de Néron ; mais Michel consumait ses forces en se livrant à l’amour et à l’intempérance. Échauffé par le vin, dans ses orgies nocturnes, il donnait les ordres les plus sanguinaires ; et lorsqu’au retour de sa raison l’humanité parvenait à se faire entendre, il en était réduit à approuver la salutaire désobéissance de ses serviteurs. Mais le trait le plus extraordinaire du caractère de Michel est la profane liberté avec laquelle il tournait en ridicule la religion de son pays. La superstition des Grecs pouvait à la vérité exciter le sourire d’un philosophe ; mais le sourire du sage eût été raisonnable et modéré, et il aurait désapprouvé la sottise ignorante d’un jeune homme qui insultait aux objets de la vénération publique. Un bouffon de la cour prenait une robe de patriarche ; ses douze métropolitains, au nombre desquels se trouvait l’empereur, se couvraient d’habits ecclésiastiques ; ils maniaient et profanaient les vases sacrés, et, pour égayer leurs bacchanales, ils administraient la sainte communion avec un dégoûtant composé de vinaigre et de moutarde. On ne dérobait pas ces impiétés aux regards de la ville : un jour de grande fête, l’empereur, ses évêques et ses bouffons, courant les rues montés sur des ânes, rencontrèrent le véritable patriarche à la tête de son clergé, et, par leurs acclamations licencieuses et leurs gestes obscènes, déconcertèrent la gravité de cette procession chrétienne. Michel ne se conforma jamais aux pratiques de la dévotion que pour outrager la raison et la véritable piété ; il recevait d’une statue de la Vierge les couronnes du théâtre, et il viola la tombe impériale de Constantin l’iconoclaste pour le plaisir de brûler ses ossements. Cette conduite extravagante le rendit aussi méprisable qu’il citait odieux. Chaque citoyen désirait avec ardeur la délivrance de son pays, et ses favoris eux-mêmes craignaient qu’un caprice ne leur ôtât ce qu’un caprice leur avait donné. A l’âge de trente ans, et au milieu de l’ivresse et du sommeil, Michel III fut assassiné dans son lit par le fondateur d’une nouvelle dynastie, qu’il avait revêtu d’un rang et d’un pouvoir égal au sien.

La généalogie de Basile le Macédonien, si elle n’a pas été fabriquée par l’orgueil et la flatterie, montre bien à quelles révolutions se trouvent exposées les plus illustres familles. Les Arsacides, rivaux de Rome, avaient donné des lois en Orient durant près de quatre siècles ; une branche cadette de ces rois parthes continua de régner en Arménie, et survécut ensuite au partage et à l’asservissement de cette ancienne monarchie. Deux de ces princes, Artaban et Chlienes, se réfugièrent ou se retirèrent à la cour de Léon Ier, qui les accueillit avec générosité et les établit honorablement dans la province de  Macédoine : Andrinople devint ensuite le lieu de leur résidence. Ils y soutinrent durant plusieurs générations la dignité de leur naissance, et, pleins de zèle pour l’empire romain, rejetèrent les offres séduisantes des Persans et des Arabes, qui les rappelaient dans leur patrie : mais le temps et la pauvreté obscurcirent peu à peu leur éclat, et le père de Basile fut réduit à une petite ferme qu’il cultivait de ses mains ; cependant, trop fier pour avilir le sang des Arsacides en s’alliant à des plébéiens, il épousa une veuve d’Andrinople, qui se plaisait à compter Constantin parmi ses aïeux, et leur fils put se vanter de quelques rapports de parenté, ou du moins de nation, avec Alexandre de Macédoine. Ce fils, nommé Basile, avait à peine vu le jour, lorsqu’il fut enlevé avec sa famille et les habitants de la ville où il avait pris naissance, par les Bulgares, qui vinrent ravager Andrinople : il fut élevé dans la servitude, sous un climat étranger ; et cette sévère discipline lui donna une force de corps et une flexibilité d’esprit qui, par la suite, devinrent la source de son élévation. Encore dans la première jeunesse, ou à peine parvenu à l’âge d’homme, il fut du nombre de ces captifs romains qui brisèrent courageusement leurs fers, et, après avoir traversé la Bulgarie, gagné les côtes de l’Euxin et défait deux armées de Barbares, s’embarquèrent sur les vaisseaux qui les attendaient, et revinrent à Constantinople, d’où chacun d’eux se rendit dans sa famille. Basile, redevenu libre, se trouvait dans la misère. Les dévastations de la guerre avaient ruiné sa ferme : après la mort de son père, le travail de ses mains, ou ce qu’il gagnait au service, ne pouvait plus soutenir une famille d’orphelins, et il résolut de chercher un théâtre plus éclatant, où chacune de ses vertus et chacun de ses vices pussent le mener à la grandeur. Arrivé à Constantinople, sans amis et sans argent, accablé de fatigué, il passa la première nuit sur les marches de l’église de Saint-Diomède ; un moine charitable lui donna quelque nourriture. Il entra ensuite au service d’un parent de l’empereur Théophile, et du même nom, qui, bien que très petit de sa personne, se faisait, toujours suivre d’une foule de domestiques d’une grande taille et d’une belle figure. Basile suivit son maître qui allait commander dans le Péloponnèse. Il éclipsa par son mérite personnel, la naissance et la dignité de Théophile, et forma une liaison utile avec une riche et charitable matrone de Patras. Soit amour, soit affection spirituelle, cette femme, qu’on nommait Danielis, s’attacha à lui et l’adopta pour son fils. Danielis lui donna trente esclaves ; il en reçut d’autres largesses, avec lesquelles il fournit à la subsistance de ses frères, et acheta des biens dans la Macédoine. La reconnaissance ou l’ambition le retenait au service de Théophile, et un heureux hasard le fit connaître à la cour. Un fameux lutteur, qui était à la suite des ambassadeurs de la Bulgarie, avait défié, au milieu du banquet royal, le plus courageux et le plus robuste des Grecs. On vanta la force de Basile ; il accepta le défi ; et le Barbare fut renversé dès le premier choc. Il avait été décidé qu’on couperait les jarrets d’un très beau cheval que rien ne pouvait dompter ; Basile l’ayant subjugué par son intrépidité et son adresse, obtint une place honorable dans les écuries de l’empereur. Mais il était impossible d’obtenir la confiance de Michel sans s’accommoder à ses vices : ce nouveau favori devint grand chambellan du palais, et se soutint à ce poste par un mariage déshonorant avec une des concubines du prince ; et par le déshonneur de sa sœur, qui prit la place de celle-ci. Les soins de l’administration avaient été abandonnés au César Bardas, frère et ennemi de Théodora. Les maîtresses de Michel lui peignirent son oncle comme un homme odieux et redoutable ; on écrivit à Bardas qu’on avait besoin de ses services pour l’expédition de Crète ; il sortit de Constantinople et le chambellan le poignarda sous les yeux de l’empereur, dans la tente où on lui donnait audience. Un mois après cette action, Basile obtint le titre d’Auguste et le gouvernement de l’empire. Il supporta cette association inégale jusqu’au moment où il se crut assuré de l’estime du peuple. Un caprice de l’empereur mit ses jours en danger ; et Michel avilit sa dignité en lui donnant un second collègue qui avait servi de rameur dans des galères. Toutefois le meurtre de son bienfaiteur ne peut être regardé que comme un acte d’ingratitude et de trahison, et les églises qu’il dédia à saint Michel ne furent qu’une misérable et puérile expiation de son crime.

La vie de Basile Ier peut, dans ses différentes époques, être comparée à celle d’Auguste. La situation du Grec ne lui permit pas, dans première jeunesse, d’attaquer sa patrie à la tête d’une armée, ou de proscrire les plus nobles de ses concitoyens ; mais son génie ambitieux se soumit à tous les artifices d’un esclave : il cacha son ambition et même ses vertus, et se rendit maître, par un assassinat, de cet empire qu’il gouverna ensuite avec la prudence et la tendresse d’un père. Les intérêts d’un individu peuvent se trouver en contradiction avec ses devoirs ; mais un monarque absolu est dénué de sens ou de courage lorsqu’il sépare son bonheur de sa gloire ; ou sa gloire du bonheur public. La vie ou le panégyrique de Basile a été composée, et publiée sous la longue domination de ses descendants ; mais on peut attribuer à son mérite supérieur leur stabilité sur le trône. L’empereur Constantin, son petit-fils, a essayé de nous donner dans la peinture de son caractère la parfaite image d’un véritable monarque ; et si ce faible prince n’eût pas copié un modèle, il ne se serait pas élevé si aisément au-dessus du niveau de ses propres idées et de sa propre conduite. Mais le plus sûr éloge de Basile se trouve dans la comparaison du misérable état de la monarchie qu’il enleva à Michel, avec la situation florissante de cette même monarchie, telle qu’il la transmit à la dynastie macédonienne. Il réprima d’une main habile des abus consacrés, par le temps et par des exemples. S’il ne fit pas renaître la valeur nationale, du moins rendit-il à l’empire romain de l’ordre et de la majesté. Son application était infatigable, son caractère froid, sa tête forte, ses décisions rapides ; et, pratiquait cette faré et utile modération qui tient chacune des vertus à une égale distance des vices auxquels elles sont opposées. Son service militaire s’était borné à l’intérieur du palais, et il manqua du courage ou des talents d’un guerrier.  Cependant sous son règne les armes romaines se montreront encore redoutables aux Barbares. Dès que, par le rétablissement de la discipline et des exercices militaires, il eût créé une nouvelle armée, il se  montra en personne sur les bords de l’Euphrate ; il humilia l’orgueil des Sarrasins, et étouffa la révolte dangereuse, quoique juste, des manichéens. Dans son indignation contre un rebelle qui lui avait longtemps échappé, il demanda à Dieu la grâce d’enfoncer trois traits dans la tête de Chrysochir, c’était le nom de son ennemi. Cette tête odieuse qu’il avait obtenue par trahison, plutôt que par son courage, fût attachée à un arbre et exposée trois fois à l’adresse de l’archer impérial ; lâche vengeance, et plus digne du siècle que du caractère de Basile. Mais son principal mérite se montra dans l’administration des finances et celle des lois. Afin de remplir le trésor épuisé, on lui proposa de revenir sur les dons mal placés de son prédécesseur : il eut la sagesse de n’en reprendre que la moitié, il se procura de cette manière une somme de douze cent mille livres sterling, avec laquelle il pourvut aux besoins les plus urgents, et gagna du temps pour d’exécution de ses réformes économiques. Parmi les plans divers qu’on forma pour accroître son revenu, on lui proposa un nouveau mode de tribut, qui aurait mis les contribuables beaucoup trop à la discrétion des employés du fisc. Le ministre lui présenta sur-le-champ une liste d’agents honnêtes et, en état de remplir cette fonction. Basile, les ayant examinés lui-même, n’en trouva que deux à qui l’on pût confier des pouvoirs si dangereux, et ils justifièrent son estime en refusant cette marque de confiance. Mais les soins assidus de l’empereur établirent insensiblement l’équilibre entre les propriétés et les contributions, entre la recette et la dépense, on assigna un fonds particulier à chaque service, et une méthode publique assura les intérêts du prince et les propriétés du peuple. Après avoir réformé le luxe de sa table, il dé