Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

CHAPITRE XLVII

Histoire théologique de la doctrine de l’Incarnation. La nature humaine et divine de Jésus-Christ. Inimitié des patriarches d’Alexandrie et de Constantinople, saint Cyrille et Nestorius. Troisième concile général tenu à Éphèse. Hérésie d’Eutychès. Quatrième consul, général tenu à Chalcédoine. Discorde civile et ecclésiastique. Intolérance de Justinien. Les trois Chapitres. Controverse des monothélites. État des sectes de l’Orient : 1° les nestoriens ; 2° les jacobites ; 3° les maronites ; 4° les arméniens ; 5° les cophtes ; 6° les abyssins.

 

 

LES chrétiens, après avoir détruit le paganisme, pouvaient jouir pieusement et paisiblement d’un triomphe qui les laissait sans adversaires ; mais un principe de discorde respirait en eux, et ils mirent plus d’ardeur à découvrir la nature du fondateur de leur religion qu’à pratiquer ses lois. J’ai déjà observé que les disputes de la TRINITÉ furent suivies de celles de l’INCARNATION, également scandaleuses pour l’Église et également funestes à l’État, mais plus minutieuses encore dans leur origine et plus durables dans leurs effets. Ce chapitre contiendra le récit d’une guerre religieuse de deux cent cinquante ans ; mon projet est d’y exposer le schisme ecclésiastique et politique des sectes de l’Orient, et de préparer le récit de leurs querelles, si bruyantes et si sanguinaires, par de courtes recherches sur la doctrine de la primitive Église[1].

I. Les chrétiens, justement intéressés à l’honneur des premiers prosélytes de leur religion, ont été disposés à croire, selon leur désir et leur espérance, que les ébionites, ou du moins les nazaréens, ne s’étaient distingués que par leur persévérance obstinée dans la pratique du culte de Moïse. Leurs églises ont disparu ; on ne se souvient plus de leurs livres ; leur obscure liberté a pu laisser un vaste champ aux opinions sur cette matière, et fournir au zèle et à la prudence du troisième siècle un moyen d’exposer diversement leur symbole flexible et à peine fixé ; mais la critique la .plus charitable doit refuser à ces sectaires toute connaissance de la pure et vraie divinité de Jésus-Christ. Instruits dans l’école des Juifs, imbus de leurs prophéties et de leurs préjugés, ils n’avaient jamais appris à élever leurs espérances au-dessus d’un messie humain et temporel[2]. S’ils avaient le courage de saluer leur roi lorsqu’il se montrait sous un habit plébéien, ils ne pouvaient, dans leur grossièreté, discerner leur dieu soigneux de cacher sa céleste nature sous le nom et la personne d’un mortel[3]. Jésus de Nazareth s’entretenait familièrement avec ses compagnons ; il se montrait leur ami, et, dans toutes les actions de la vie raisonnable ou de la vie animale, il paraissait de la même espèce qu’eux. Ainsi que les autres hommes, il passa de l’enfance à la jeunesse et à la virilité par un accroissement graduel de stature et de sagesse, et il expira sur la croix après une pénible agonie de l’esprit et du corps. Il vécut et mourut pour servir les hommes ; mais Socrate avait aussi consacré sa vie et sa mort à la cause de la religion et de la justice ; et, bien que le stoïcien, ou le héros, puisse dédaigner les humbles vertus de Jésus, les larmes qu’il a versées sur son pays et sur le disciple qu’il aimait sont la preuve la plus pure comme la plus incontestable de son humanité. Les miracles de l’Évangile ne devaient pas étonner un peuple qui croyait avec intrépidité les prodiges encore plus éclatants de la loi de Moïse. Avant lui, des prophètes avaient guéri des malades, ressuscité des morts, arrêté le soleil, étaient montés au ciel sur des chars de feus et le style métaphorique des Hébreux pouvait donner à un saint et à un martyr le titre adoptif de fils de Dieu.

Toutefois dans le symbole des nazaréens et des ébionites, on n’aperçoit que de faibles traces d’une distinction entre les hérétiques qui disaient que le Christ avait été engendré selon l’ordre commun de la nature, et les schismatiques moins coupables qui admettaient la virginité de sa mère, et excluaient l’intervention d’un père terrestre. L’incrédulité des premiers semblait autorisée par les circonstances visibles de sa naissance, par le mariage de Joseph, son père putatif, qui avait rempli toutes les formalités de la loi, et par ses droits de descendance directe suc le royaume de David et l’héritage de Juda ; mais l’histoire secrète et authentique s’est conservée dans plusieurs copies de l’Évangile selon saint Matthieu[4], que ces sectaires gardèrent longtemps dans l’hébreu original[5], comme le seul témoignage de leur croyance. Joseph, sûr de sa chasteté, eut des soupçons bien naturels ; mais, instruit en songe que la grossesse de son épouse était l’ouvrage du Saint-Esprit, il perdit toute inquiétude ; et l’historien n’ayant pu observer lui-même ce miracle domestique, il faut qu’il ait écouté, en cette occasion, la voix qui dicta à Isaïe la prophétie de la future conception d’une vierge. Le fils d’une vierge engendré par l’ineffable opération du Saint-Esprit était un être tel qu’on n’en avait jamais vu, et qu’on ne pouvait comparer à rien ; dans tous les attributs de l’esprit et du corps il se trouvait supérieur aux enfants d’Adam. Depuis l’introduction de la philosophie grecque ou chaldéenne[6], les Juifs[7] croyaient à la préexistence, à la transmigration et à l’immortalité de l’âme ; et potin justifier la Providence ils supposaient que l’âme subissait une prison corporelle, afin d’expier les fautes commises dans une situation antérieure[8] ; mais les degrés de la pureté et de la corruption sont presque incommensurables. On put croire que le plus sublime et le plus vertueux des esprits avait été choisi pour animer l’être né de Marie et du Saint-Esprit[9], que son humiliation était le résultat de son choix, et que l’objet de sa mission était d’expier non pas ses péchés ; mais ceux du monde. A son retour au ciel, d’où il sortait, Jésus-Christ reçut le prix infini de son obéissance, ce royaume à jamais durable du Messie, que les prophètes avaient prédit obscurément sous les images charnelles d’une paix, d’une conquête et d’une domination terrestres. Dieu pouvait proportionner les facultés humaines du Christ à l’étendue de ses célestes fonctions. Dans la langue de l’antiquité, le titre de Dieu n’était pas réservé exclusivement à celui dont émanent toutes choses, et son incomparable ministre, son fils unique, pouvait sans présomption demander au monde, son empire, un culte religieux Bien que secondaire.

II. Les semences de la foi, qui n’avaient germé que lentement au milieu du sol dur et ingrat de la Judée, furent transplantées en pleine maturité dams les climats plus heureux des gentils ; et les étrangers de Rome et de l’Asie, qui n’avaient pas vu les formes humaines de Jésus-Christ, ne furent que plus disposés à n’y voir qu’un Dieu. Le polythéiste et le philosophe, le Grec et le Barbare, étaient également accoutumés à admettre une longue éternité, une chaîne infinie d’anges ou de démons, de divinités ou d’æons ou d’émanations qui sortaient du trône de lumière ; et ils ne voyaient rien d’étrange ou d’incroyable à ce que le premier de ces æons, le logos ou le verbe de Dieu, de la même substance que son père, descendit sur la terre pour délivrer le genre humain du vice et de l’erreur, et le guider dans le chemin de la vie et de l’immortalité ; mais le dogme de l’éternité, et les idées de corruption inhérentes à la matière, infectèrent les premières Églises de l’Orient. Un grand nombre des prosélytes païens refusaient de croire qu’un esprit céleste, une portion indivise de la première essence, se frît trouvée personnellement unie à une niasse, de chair impure et souillée ; et, pleins de zèle pour la divinité de Jésus-Christ, leur dévotion les porta à ne plus reconnaître son humanité. Son sang fumait encore sur le mont Calvaire[10], lorsque les docètes, secte d’Asie nombreuse et savante, inventèrent le système fantastique que propagèrent ensuite les marcionites, les manichéens et les gnostiques de toutes les dénominations[11]. Ils ne voulurent point admettre la vérité et l’authenticité des Évangiles, en ce qui a rapport à la conception de Marie, à la naissance de Jésus-Christ, et aux trente années qui précédèrent l’exercice de son ministère. C’était sur les bords du Jourdain qu’il avait paru d’abord dans toute la perfection de la forme humaine ; mais, disaient ces hérésiarques, ce n’était qu’une forme et non pas une substance ; c’était une simple figure, humaine créée par le Dieu tout-puissant, pour imiter les facultés et les actions d’un homme, et faire une illusion continuelle aux sens de ses amis et de ses ennemis. Des sons articulés frappaient les oreilles de ses disciples ; mais l’image qui se gravait sur leur nerf optique se refusait à la preuve plus positive du toucher ; et ils jouissaient de la présence spirituelle et non pas de la présence corporelle du fils de Dieu. Les Juifs exercèrent en vain leur rage sur un fantôme impassible, et les scènes mystiques de la passion et de la mort, de la résurrection et de l’ascension de Jésus-Christ, furent représentées sur le théâtre de Jérusalem pour l’avantage du genre humain. Si l’on représentait aux docètes qu’une pareille farce, qu’une supercherie si continuelle, étaient indignes du Dieu de vérité, ils se justifiaient par la doctrine des fraudes pieuses, reçue chez un si grand nombre de leurs frères orthodoxes. Dans le système des gnostiques, le Jéhovah d’Israël, le Créateur de ce monde sublunaire, fut un esprit rebelle ou du moins ignorant. Le fils de Dieu est venu sur la terre pour abolir le temple et la loi de Jéhovah ; et pour arriver à ce but salutaire, il s’est habilement emparé des espérances et des prédictions d’un messie temporel.

L’un des champions les plus subtils de l’école manichéenne à fait valoir le danger et l’indécence d’une supposition d’après laquelle le Dieu des chrétiens, d’abord sous la forme d’un fœtus, serait sorti du sein d’une femme après neuf mois de grossesse. La pieuse horreur qu’excita sa proposition parmi ses adversaires les porta à désavouer toutes les circonstances charnelles de la conception et de l’accouchement, à soutenir que la Divinité avait pénétré dans le sein de Marie comme un rayon du soleil à travers une glace, et que sa virginité demeura intacte, même au moment où elle devint mère de Jésus-Christ. Mais la témérité de ces assertions a fait naître un sentiment plus modéré : quelques docètes ont enseigné, non pas que Jésus-Christ fût un fantôme, mais qu’il était revêtu d’un corps impassible et incorruptible. Tel est, en effet, dans le système le plus orthodoxe, le corps qu’il possède depuis sa résurrection, et tel est celui qu’il doit avoir toujours possédé pour être capable de pénétrer sans résistance et sans blessure une matière intermédiaire. Doué des propriétés les plus essentielles de la chair, ce corps devait être exempt de ses attributs et de ses infirmités : un fœtus qui d’un point invisible arriverait à son entière maturité, un enfant qui parviendrait à la stature d’un homme fait, sans tirer aucune nourriture des sources ordinaires, pourrait continuer d’exister sans réparer, par des repas journaliers, ses pertes journalières ; Jésus pouvait donc partager les repas de ses disciples sans éprouver la soif ou la faim, et sa pureté virginale ne fut jamais souillée par les mouvements involontaires de la concupiscence. Si l’on demandait par quels moyens et de quelle matière un corps si singulièrement constitué avait pu être formé primitivement, les gnostiques et d’autres sectaires répondaient que la forme et la substance provenaient de l’essence divine : réponse qui étonne notre théologie plus raisonnable, et qui ne leur était pas particulière. L’idée d’un esprit pur et absolu est un raffinement de la philosophie moderne. L’essence spirituelle, que les anciens attribuaient aux âmes humaines, aux êtres célestes et à Dieu lui-même, n’exclut pas la notion d’un espace étendu, et leur imagination s’attachait à l’idée d’une nature telle que l’air, le feu ou l’éther, substances incomparablement plus parfaites que les matériaux grossiers de notre univers. Si nous déterminons le lieu qu’occupe la Divinité, Bous devons faire une sorte de description de sa figure. D’après notre expérience et peut-être notre vanité, la puissance de la raison et de la vertu se représente à nous sous une forme humaine. Les anthropomorphites, qui étaient en grand nombre parmi les moines de l’Égypte et les catholiques de l’Afrique, pourraient citer cette déclaration formelle de l’Écriture, que Dieu a fait l’homme à son image[12]. Le vénérable Sérapion, un des saints du désert de Nitrie, abandonna en pleurant une croyance qu’il chérissait, et gémit, comme un enfant d’une conversion qui lui enlevait son Dieu et laissait son esprit sans aucun objet visible de foi et de dévotion[13].

Tels furent les systèmes vagues et indécis dont se composa l’hérésie des docètes. Cérinthe d’Asie[14], qui osa combattre le dernier des apôtres, imagina une hypothèse plus substantielle et plus compliquée. Placé sur les confins du monde juif et du monde gentil, il s’efforça de réconcilier les gnostiques et les ébionites, en reconnaissant dans le Messie l’union surnaturelle de l’homme et de la Divinité ; Carpocrates, Basilide, Valentin[15] et les hérétiques de l’école égyptienne, adoptèrent cette doctrine mystique, à laquelle ils ajoutèrent plusieurs détails de leur invention. Dans leur opinion, Jésus de Nazareth n’était qu’un simple mortel, fils légitime de Joseph et de Marie ; mais c’était le meilleur et le plus sage des humains, choisi comme un digne instrument pour rétablir sur la terre le culte du vrai Dieu. Au moment de son baptême dans le Jourdain, le Christ, le premier des wons, fils de Dieu lui-même ; descendit sur, Jésus sous la forme d’une colombe, polir remplir son esprit et diriger ses actions durant la période de son ministère. Quand le Messie fut livré aux Juifs, le Christ, être immortel et impassible, abandonna sa demeure terrestre ; il retourna dans le Pleroma, ou monde des esprits, et laissa Jésus, seul et abandonné, souffrir, se plaindre et mourir. Mais on peut contester la justice et, la générosité de cette désertion ; le sort d’un innocent martyr, d’abord exalté et ensuite délaissé par l’esprit divin qui l’accompagnait, dut exciter la pitié et l’indignation des profanes. Les sectaires qui adoptèrent et modifièrent le double système de Cérinthe apaisèrent de différentes manières les murmures excités par ces opinions. On dit que lorsque Jésus avait été attaché à la croix, il s’était trouvé doué d’une miraculeuse apathie d’esprit et de corps, laquelle le rendit insensible aux douleurs qu’il paraissait souffrir : D’autres assurèrent que le règne temporel de mille ans, réservé au Messie dans son royaume de la nouvelle Jérusalem, le dédommagerait amplement de ses angoisses réelles, mais passagères. Enfin, on laissa entrevoir que s’il souffrit, il avait mérité de souffrir[16], que la nature humaine d’est jamais absolument parfaite, et que la croit et la passion purent servir à expier les transgressions vénielles du fils de Joseph avant son union mystérieuse avec le fils de Dieu.

III. Tous ceux qui embrassent là noble et séduisante idée de la spiritualité de l’âme, doivent avouer, d’après l’expérience, l’incompréhensible union de l’esprit et du corps. Il est aisé de concevoir que le corps peut être uni à un esprit qui a des facultés intellectuelles beaucoup plus grandes, ou même qui possède ces facultés au plus haut degré possible ; et l’incarnation d’un æon ou d’un archange, le plus parfait des esprits créés, n’est ni contradictoire ni absurde. Durant l’époque de la liberté religieuse, à laquelle mit des bornes le concile de Nicée, chaque individu mesurait la divinité de Jésus-Christ d’après la règle indéfinie de l’Écriture, de la raison où de la tradition ; mais lorsqu’on eut établi, sa divinité sur les ruines de l’arianisme, la foi des catholiques se trouva suspendue sur les bords d’un précipice d’où elle ne pouvait s’éloigner, où il était dangereux de se tenir, et près duquel un faux pas devait effrayer. Le sublime caractère de leur théologie aggravait encore les divers inconvénients de leur symbole. Ils hésitaient à prononcer que Dieu lui-même, la seconde personne d’une Trinité égale et consubstantielle, se fût manifesté dans la chair[17] ; qu’un être qui remplit l’univers eût été emprisonné dans le sein de Marie ; que les jours, les mois et les années de l’existence humaine, eussent marqué les époques de son éternelle durée ; que le Tout-Puissant eût été battu de verges et crucifié ; que son impassible essence eût éprouvé, la douleur et les angoisses ; que cet être qui sait tout ne fût pas exempt ignorance ; et que la source de la vie et de l’immortalité eût expiré sur le mont Calvaire. Ces inquiétantes conséquences n’effrayaient point l’inaltérable simplicité d’Apollinaire[18], évêque de Laodicée, et l’une des lumières de L’Église. Fils d’un savant grammairien, il était versé dans toutes les sciences de la Grèce ; il dévoua humblement au service de la religion l’éloquence, l’érudition et la philosophie qu’annoncent ses ouvrages. Digne ami de saint Athanase et digne adversaire de Julien, il lutta courageusement contre les ariens et les polythéistes ; et quoiqu’il affectât la rigueur des démonstrations géométriques, il exposa dans ses Commentaires le sens littérale et le sens allégorique des Écritures. Ses funestes soins réduisirent sous une forme technique un mystère qui avait flotté longtemps dans le vague de l’opinion populaire ; et il publia pour la première fois ces paroles mémorables : Une seule nature incarnée en Jésus-Christ ; paroles qui retentissent, encore comme un cri de guerre dans les Églises d’Asie, d’Égypte et d’Éthiopie. Il enseigna que la divinité s’était unie ou mêlée avec le corps d’un homme, et que le logos ou l’éternelle sagesse avait tenu en Jésus la place et rempli les fonctions de l’âme humaine ; mais, comme s’il eût été lui-même épouvanté de sa hardiesse, on l’entendit murmurer quelques mots d’excuse et d’explication. Il admit l’ancienne distinction qu’avaient établie les philosophes grecs entre l’âme raisonnable et l’âme sensitive de l’homme ; il réservait ainsi le logos pour les fonctions intellectuelles, et il employait le principe humain subordonné à celui-ci, aux fonctions moins relevées de la vie animale. Il révérait, avec les plus modérés d’entre les doutes, Marie comme la mère spirituelle plutôt que comme la mère charnelle de Jésus-Christ, dont le corps était venu du ciel impassible et incorruptible, ou bien avait été absorbé et transformé en l’essence de Dieu. On vit le système d’Apollinaire vivement combattu par les théologiens d’Asie et de Syrie, dont l’école s’honore des noms de saint Basile, de saint Grégoire et de saisit Chrysostome, et rougit de ceux de Diodore, de Théodore et de Nestorius : mais on n’attenta point à la personne, à la réputation, à la dignité du vieil évêque de Laodicée ; ses rivaux, qu’on ne peut soupçonner de s’être laissés aller à la faiblesse de la tolérance, furent peut-être étonnés de la nouveauté de ses arguments, et craignaient la décision que prononcerait enfin l’Église catholique. A la fin, elle se détermina en leur faveur ; l’hérésie d’Apollinaire fut condamnée, et les lois impériales proscrivirent les diverses congrégations de ses disciples ; mais les monastères de l’Égypte continuèrent à suivre en secret ses principes, et ses ennemis éprouvèrent la haine de Théophile et de saint Cyrille, qui se succédèrent sur le trône d’Alexandrie.

IV. La doctrine matérielle des ébionites et les dogmes fantastiques des docètes étaient proscrits et oubliés ; le zèle que venaient de montrer les catholiques contre les erreurs d’Apollinaire les força à se rapprocher en apparence de la double nature de Cérinthe. Mais au lieu d’une alliance passagère, ils établirent et nous adoptons encore l’union substantielle, indissoluble et à jamais durable, d’un Dieu parfait avec un homme parfait, de la seconde personne de la Trinité avec une âme raisonnable et un corps humain. L’unité des deux natures était la doctrine dominante de l’Église au commencement du cinquième siècle. Les deux partis convenaient que nos idées et nos langues ne pouvaient ni représenter ni exprimer le mode de leur coexistence ; toutefois il existait une animosité secrète, mais implacable, entre ceux qui craignaient le plus de confondre et ceux qui avaient le plus de frayeur de séparer la divinité de l’humanité de Jésus-Christ. Des deux côtés une religieuse frénésie repoussait avec le sentiment de l’aversion l’erreur vers laquelle penchait le parti contraire, et qui de toutes leur paraissait la plus funeste. à la vérité ainsi qu’au salut. Les deux partis montraient la même inquiétude, la même ardeur à maintenir et défendre l’union et la distinction des deux natures, et à inventer les formules et les symboles de doctrine les moins susceptibles de doute ou d’équivoque. Arrêtés par la pauvreté des idées et celle du langage, ils mettaient à contribution l’art et la nature pour leur fournir toutes les comparaisons possibles, et chacune de ces comparaisons employées à représenter un mystère incomparable, devenait pour leur esprit la source d’une nouvelle erreur. Sous le microscope polémique, un atome prend la taille d’un monstre, et les deux partis se montraient habiles à exagérer les conséquences absurdes ou impies qu’on pouvait tirer des principes de leurs adversaires. Afin d’échapper les uns aux autres, ils se jetaient en des routes obscures et détournées, jusqu’au moment où ils apercevaient avec effroi les horribles fantômes de Cérinthe et d’Apollinaire, qui gardaient les issues opposées du labyrinthe théologique. A peine entrevoyaient-ils la lumière encore douteuse d’une explication prête à les faire tomber dans l’hérésie qu’ils tressaillaient ; on les voyait revenir sur leurs pas et se précipiter de nouveau dans les ténèbres d’une orthodoxie impénétrable. Afin de se disculper du crime ou du reproche d’une coupable erreur, ils expliquaient leurs principes, ils en désavouaient les conséquences, ils s’excusaient de leurs indiscrétions, et prononçaient d’une voix unanime les mots de concorde et de foi. Mais une étincelle presque imperceptible demeurait cachée sous la cendre de la controverse ; les préjugés et la passion en firent bientôt sortir une flamme dévorante, et les disputes des sectes d’Orient, sur les expressions[19] dont elles se servaient dans l’exposition de leurs dogmes, ébranlèrent les fondements de l’Église et de l’État.

Le nom de Cyrille d’Alexandrie est fameux dans l’histoire de la controverse, et son titre de saint annonce que ses opinions et son parti finirent par triompher. Élevé dans la maison de l’archevêque Théophile son oncle ; il avait contracté dans cette éducation orthodoxe l’habitude du zèle, l’amour de la domination ; et avait employé d’une manière utile cinq années de sa jeunesse dans les monastères de la Nitrie, voisins de sa résidence. Sous la tutelle de l’abbé Sérapion, il s’était adonné aux études ecclésiastiques avec une ardeur si infatigable, que dans une nuit il lut les quatre évangiles, les épîtres catholiques, et l’épître aux Romains. Il détestait Origène, mais il parcourait sans cesse les écrits de saint Clément et de saint Denis, de saint Athanase et de saint Basile. La théorie et la pratique de la dispute affermissaient sa foi et aiguisaient son esprit : il commençait à tendre autour de sa cellule les fils déliés et fragiles de la théologie scolastique et préparait ces ouvrages d’allégorie et de métaphysique, dont les restes, recueillis en sept in-folio verbeux et diffus, dorment en paix à côté de leurs rivaux[20]. Saint Cyrille priait et jeûnait dans le désert ; mais ses pensées, selon le reproche que lui adresse un de ses amis[21], étaient toujours fixées sur le monde, et l’ermite ambitieux n’obéit que trop promptement à la voix de Théophile, qui l’appelait à la vie bruyante, des villes et des synodes. Du consentement de son oncle, il se livra aux travaux de la prédication, et obtint bientôt la faveur populaire. Sa figure agréable ornait la chaire ; sa voix harmonieuse, retentissait dans la cathédrale. Ses amis étaient placés de manière à pouvoir diriger et seconder les applaudissements de la congrégation[22], et des scribes recueillaient à la hâte ses discours, qui dans leurs effets, mais non pas dans leur composition, peuvent être comparés à ceux des orateurs d’Athènes. La mort de Théophile agrandit et réalisa les espérances de son neveu. Le clergé d’Alexandrie était divisé. Les soldats et leur général partaient l’archidiacre ; mais les clameurs et les violences de la multitude firent nommer le candidat qu’elle chérissait, et, saint Cyrille monta sur le siège qu’avait occupé saint Athanase trente-neuf années auparavant[23].

Le prix n’était pas indigne de son ambition. Loin de la cour et à la tête d’une immense capitale, le patriarche d’Alexandrie (car c’est ainsi qu’on le nommait) avait usurpé peu à peu l’existence et le pouvoir d’un magistrat civil. Il était le dispensateur des charités publiques et privées de la ville ; sa voix excitait ou calmait les passions de la multitude : un grand nombre de fanatiques parabolani[24], familiarisés dans leurs fonctions journalières avec des scènes de mort, obéissaient aveuglément, à ses ordres, et la puissance temporelle de ces pontifes chrétiens intimidait ou irritait les préfets d’Égypte. Saint Cyrille, plein d’ardeur contre les hérétiques, commença son pontificat par opprimer les novatiens, les plus innocent et les plus tranquilles de tous les sectaires. L’interdiction de leur culte religieux lui parut un acte juste et méritoire, et en confisquant leurs vases, sacrés, il ne crut pas encourir le reproche de sacrilège. Les lois des Césars et des Ptolémées, et une prescription de sept siècles écoulés depuis la fondation d’Alexandrie, assuraient la liberté du culte et même les privilèges des Juifs, qui s’étaient multipliés jusqu’au nombre de quarante mille. Sans aucune sentence légale, sans aucun ordre de l’empereur le patriarche, à la tête d’une multitude séditieuse, vint au point du jour attaquer les synagogues. Les Juifs, désarmés et attaqués à l’improviste, ne purent faire aucune résistance : on rasa les lieux où ils se réunissaient pour prier, et l’évêque guerrier, après avoir accordé à ses troupes le pillage de leurs biens, chassa de la ville le reste de cette nation de mécréants. Il allégua peut-être l’insolence de leur prospérité et leur haine mortelle pour les chrétiens, dont ils avaient versé depuis peu le sang au milieu d’une émeute excitée, soit par hasard, soit à dessein. De pareils crimes méritaient l’animadversion du magistrat ; mais dans cette agression les innocents se trouvèrent confondus avec les coupables, et Alexandrie perdit une colonie riche et industrieuse. Le zèle de saint Cyrille l’assujettissait aux peines de la loi Julia ; mais, dans un gouvernement faible et un siècle superstitieux, il était sûr de l’impunité et pouvait même compter sur des éloges. Oreste, préfet de l’Égypte, se plaignit ; les ministres de Théodose oublièrent trop promptement ses justes réclamations, et un prêtre qui, affectant de lui pardonner, continuait à le haïr, ne s’en souvint que trop. Un jour qu’il passait dans la rue, une bande de cinq cents moines de la Nitrie attaquèrent son char ; ses gardes prirent la fuite devant ces bêtes féroces du désert ; il protesta qu’il était chrétien et catholique ; on ne lui répondit que par une grêle de pierres qui couvrirent son visage de sang. De bons citoyens volèrent à son secours. Il sacrifia sur-le-champ la justice et à sa vengeance le moine qui l’avait blessé, et Ammonius expira, sous les verges du licteur. Saint Cyrille fit recueillir le corps d’Ammonius, une procession solennelle le transporta dans la cathédrale ; on changea son nom en celui de Thaumasius, le Merveilleux ; son tombeau fut orné des symboles du martyre, et le patriarche monta en chaire pour célébrer la grandeur d’âme d’un assassin et, d’un rebelle. De pareils honneurs durent exciter les fidèles à combattre et à mourir sous les bannières du saint ; et saint Cyrille encouragea bientôt ou accepta le sacrifice d’une vierge qui professait la religion des Grecs, et qui avait avec Creste des liaisons d’amitié. Hypatia, fille du mathématicien Théon[25], était versée dans les sciences cultivées par son père ; ses savants commentaires ont jeté du jour sur la géométrie d’Apollonius et de Diophante, et elle enseignait publiquement à Athènes et à Alexandrie la philosophie de Platon et d’Aristote. Cette fille modeste, joignant à tout l’éclat de la beauté toute la maturité de la sagesse, se refusait aux prières des amants et se bornait à instruire ses disciples. Les personnages les plus illustres par leur rang et par leur mérite la recherchaient avec empressement ; et saint Cyrille voyait d’un œil jaloux la troupe pompeuse de chevaux et d’esclaves qui environnaient la porte de son académie. On répandit parmi les chrétiens que la fille de Théon était le seul obstacle à la réconciliation du préfet et de l’archevêque ; et, on eut bientôt écarté cet obstacle. L’un des saints jours du carême, Hypatia, qui rentrait chez elle, fut arrachée de son char, dépouillée de ses vêtements, traînée à l’église, et massacrée par Pierre le Lecteur, et une troupe d’impitoyables fanatiques ; ils découpèrent son corps avec des écailles d’huîtres[26] et livrèrent aux flammes ses membres encore palpitants. De l’argent donné à propos arrêta l’enquête juridique qui suivit ce forfait ; mais le meurtre d’Hypatia a souillé d’une tache ineffaçable, le caractère et la religion de saint Cyrille d’Alexandrie[27].

La superstition pardonnera peut-être plus facilement le meurtre une jeune fille que le bannissement d’un saint. Saint Cyrille avait accompagné son oncle à l’odieux synode du Chêne. Lorsque la mémoire de saint Chrysostome eut été réhabilitée et consacrée, le neveu de Théophile, qui se trouvait à la tête d’une faction expirante, s’obstina à soutenir que ce prélat avait été condamné justement ; et ce ne fut qu’après de longs délais et une résistance opiniâtre qu’il se soumit au décret de l’Église catholique[28]. C’était par intérêt et non par passion qu’il se montrait l’ennemi des pontifes de Byzance[29]. Il leur enviait l’avantage de briller au grand jour de la cour impériale ; il redoutait leur ambition qui opprimait les métropolitains de l’Europe et de l’Asie ; envahissait les provinces d’Alexandrie et d’Antioche, et essayait de donner à leur diocèse les bornes de l’empire. La longue modération d’Atticus, qui lisait avec douceur de la dignité qu’il avait usurpée sur saint Chrysostome, suspendit l’animosité des patriarches de l’Orient ; mais saint Cyrille fut enfin réveillé, par l’élévation d’un rival plus digne de son estime et de sa haine. Après le court et orageux pontificat de Sisinnius, le choix de l’empereur qui, en cette occasion, consulta l’opinion publique, et lui donna un étranger pour successeur, apaisa les factions du clergé et du peuple. Le prince accorda l’archevêché de sa capitale à Nestorius[30], né à Germanicie, et moine d’Antioche recommandable par l’austérité de sa vie et l’éloquence de ses sermons ; mais la première fois qu’il prêcha en présence du dévot Théodose, il laissa paraître l’aigreur et l’impatience de son zèle. César, s’écria-t-il, donnez-moi la terre purgée d’hérétiques, et je vous donnerai en échange le royaume du ciel. Exterminez avec moi les hérétiques ; et avec vous j’exterminerai les persans. Le cinquième jour de son pontificat, le patriarche, comme si cet accord eût été signé avec l’empereur, découvrit, surprit et attaqua un conventicule secret d’ariens ; ils aimèrent mieux mourir que de se soumettre ; les flammes qu’ils allumèrent dans leur désespoir, se portèrent sur les maisons voisines, et le triomphe de Nestorius fut flétri par le surnom d’Incendiaire. Il imposa des deux côtés de l’Hellespont, un rigoureux formulaire de foi et de discipline ; il punit comme une offense contre l’Église et l’État une erreur chronologique sur la fête de Pâques. Il purifia la Lydie et la Carie, Sardes et Milet, par le sang des obstinés quarto-décimans ; et l’édit de l’empereur, ou, plutôt l’édit du patriarche, indique, sous vingt-trois dénominations différentes, vingt-trois degrés d’hérésie tous dignes de châtiment[31]. Le glaive de la persécution, dont Nestorius usait avec tant de violence, se tourna bientôt contre lui-même ; mais, si l’on en croit un saint qui vivait à cette époque, l’ambition fut le véritable motif des guerres épiscopales dont la religion ne fut que le prétexte[32].

Nestorius avait appris dans l’école de Syrie, à détester la confusion des deux natures ; il savait séparer habilement l’humanité du Christ, son maître, de la divinité de Jésus son seigneur[33]. Il révérait la sainte Vierge comme la mère du Christ ; mais son oreille était blessée du titre récent et irréfléchi de mère de Dieu[34], insensiblement adopté depuis l’origine de la controverse d’Arius. Un ami du patriarche, et ensuite le patriarche lui-même, prêchèrent à diverses reprises, du haut de la chaire de Constantinople, contre l’usage et l’abus d’un mot[35] méconnu des apôtres, non autorisé par l’Église, capable d’alarmer les fidèles timorés, d’égarer les simples, d’amuser les profanes, et de justifier par une apparente ressemblance la généalogie des dieux de l’Olympe[36]. Dans ses moments de calme, Nestorius avouait qu’on pouvait le tolérer et l’excuser par l’union des deux natures et la communication de leurs propriétés[37] ; mais, irrité par la contradiction, il en vint à rejeter le culte d’un Dieu nouveau-né ; d’une divinité dans l’enfance, à tirer des associations conjugales et civiles de la vie humaine les similitudes imparfaites dont il se servait pour expliquer ses opinions, et à représenter l’humanité du Christ comme le vêtement, l’instrument et le temple de sa divinité. Aux premiers sons de ces blasphèmes, les colonnes du sanctuaire furent ébranlées. Ceux dont l’élévation de Nestorius avait renversé les espérances, se livrèrent au ressentiment que leur inspirait la religion ou la jalousie ; le clergé de Byzance se voyait à regret gouverné par un étranger ; tout ce qui porte le caractère de la superstition ou de l’absurdité a droit à la protection des moines, et le peuple s’intéressait à la gloire de la sainte Vierge sa protectrice[38]. Des clameurs séditieuses troublèrent les sermons de l’archevêque et le service des autels ; des congrégations particulières abjurèrent son autorité et sa doctrine : bientôt le souffle de l’esprit de’ parti propagea de tous côtés, jusqu’aux extrémités de l’empire, la contagion de la controverse ; et du théâtre sonore sur lequel se trouvaient placés les combattants, leur voix retentit dans les cellules de la Palestine et de l’Égypte. Il était du devoir de saint Cyrille d’éclairer le zèle et l’ignorance des innombrables moines soumis à son autorité épiscopale : l’école d’Alexandrie lui avait enseigné l’incarnation d’une nature, et il l’avait adoptée ; mais en s’armant contre un second Arius, qui, plus effrayant et plus coupable que le premier, se trouvait placé sur le second trône de la hiérarchie ecclésiastique ; le successeur de saint Athanase ne consulta que son orgueil et son ambition. Après une correspondance de peu de durée, dans laquelle les prélats rivaux couvrirent leur haine du langage perfide du respect et de la charité, le patriarche d’Alexandrie dénonça au prince et au peuple, à l’Orient et à l’Occident, les coupables erreurs du pontife de Byzance. Les évêques d’Orient, et en particulier celui d’Antioche, qui favorisait la cause de Nestorius, conseillèrent aux deux partis la modération et le silence ; mais le Vatican reçût à bras ouverts les députés de l’Égypte. Célestin fut flatté qu’on le choisît pour juge ; et l’infidèle version d’un moine détermina l’opinion du pape qui, non plus que son clergé latin, ne connaissait ni la langue, ni les arts, ni la théologie des Grecs. Célestin, à la tête d’un concile d’évêques italiens, examina les arguments de saint Cyrille ; il approuva son symbole et condamna la personne et les opinions de Nestorius. Il dépouilla cet hérétique de sa dignité épiscopale, lui donna dix jours pour se rétracter et montrer son repentir, et chargea son ennemi de l’exécution de ce décret illégal et précipité. Mais tandis que le patriarche d’Alexandrie lançait les foudres célestes, il laissait voir les erreurs et les passions d’un mortel, et ses douze anathèmes[39] désespèrent encore aujourd’hui la scrupuleuse soumission des orthodoxes, qui veulent conserver leur vénération pour la mémoire d’un saint sans manquer à la fidélité due aux décrets du concile de Chalcédoine. Ces propositions hardies conservent une teinte ineffaçable de l’hérésie des apollinaristes, tandis que les déclarations sérieuses et peut-être sincères de Nestorius ont satisfait ceux des théologiens de notre temps qui se distinguent le plus par leur sagesse et leur impartialité[40].

L’empereur et le primat de l’Orient n’étaient pas disposés à se soumettre au décret d’un prêtre de l’Italie ; et l’on demandait de toutes parts un concile de l’Église catholique, ou plutôt de l’Église grecque, comme le seul moyen d’apaiser ou de terminer cette dispute ecclésiastique[41]. Éphèse, où l’on arrivait aisément par mer et par terre, fut choisie pour le lieu de cette assemblée ; on la fixa à la fête de la Pentecôte : on envoya à tous les métropolitains des lettres de convocation, et l’on plaça autour de la salle de réunion une garde destinée à protéger et à emprisonner les pères du synode, jusqu’à ce qu’ils eussent déterminé les mystères du ciel et la foi des humains. Nestorius y parut, non comme criminel, mais comme juge : il comptait sur la réputation plutôt que sur le nombre de ses prélats ; ses robustes esclaves des bains de Zeuxippe étaient armés et prêts à le défendre, ou à attaquer ses ennemis ; mais l’avantage des armes temporelles et spirituelles était du côté de saint Cyrille, son adversaire. Celui-ci, désobéissant à la lettre ou du moins à l’esprit de l’ordre de l’empereur, s’était fait accompagner de cinquante évêques égyptiens qui attendaient d’un signe de leur patriarche l’inspiration du Saint-Esprit. Il avait contracté une étroite alliance avec Memnon, évêque d’Éphèse, primat des Églises d’Asie qu’il gouvernait avec un pouvoir absolu, et qui mettaient à sa disposition les voix de trente ou quarante évêques une troupe de paysans, esclaves de l’Église, avaient été dispersés dans la ville pour y appuyer, par des cris et des violences, les arguments métaphysiques de leur suzerain, et le peuple soutenait avec zèle l’honneur de la vierge Marie, dont le corps reposait dans les murs d’Éphèse[42]. La flotte qui avait amené saint Cyrille était chargée des richesses de l’Égypte ; elle débarqua une bande nombreuse de gens de mer, d’esclaves et de fanatiques, enrôlés sous la bannière de saint Marc et celle de la mère de Dieu, et disposés à la plus aveugle obéissance. Cette troupe guerrière intimida les pères et même les gardes du concile. Les adversaires de saint Cyrille et de Marie furent insultés dans les rues ou menacés dans leurs maisons. L’éloquente et la libéralité du prélat égyptien augmentaient chaque jour le nombre de ses adhérents ; et il put bientôt compter sur deux cents évêques prêts à le suivre et à le soutenir[43] ; mais l’auteur des douze anathèmes prévoyait et redoutait l’opposition de Jean d’Antioche, qui, avec une suite peu nombreuse, mais respectable, de métropolitains et de théologiens, arrivait à petites journées de la capitale de l’Orient. Saint Cyrille, dont l’impatience s’irritait d’un délai qu’il traitait de volontaire et de coupable[44], fixa l’ouverture du concile au seizième jour après la Pentecôte. Nestorius, comptant sur la prochaine arrivée de ses amis de l’Orient, persista, ainsi que saint Chrysostome, son prédécesseur, à décliner la juridiction de ses ennemis et à refuser d’obéir à leurs sommations : ceux-ci hâtèrent le jugement, et son accusateur présida le tribunal. Soixante-huit évêques, vingt-deux desquels avaient le rang de métropolitains, le défendirent par une protestation décente et modérée ; on les exclut des délibérations. Candidien demanda, au nom de l’empereur, un délai de quatre jours ; ce magistrat profane fut insulté et chassé de l’assemblée des saints.

Cette grande affaire fait accomplie tout entière dans l’espace d’un jour d’été : les évêques donnèrent leur opinion séparément ; mais l’uniformité du style indique l’influence ou la main d’un chef qu’on accuse d’avoir falsifié les actes et les signatures[45]. Ils déclarèrent d’une voix unanime que les Épîtres de saint Cyrille contenaient les dogmes du concile de Nicée et la doctrine des pères ; des imprécations et des anathèmes interrompirent la lecture de l’extrait peu fidèle qu’on avait fait des Lettres et des Homélies de Nestorius. Celui-ci fut dégradé du rang d’évêque et de ses dignités ecclésiastiques. Le décret, où on le qualifiait malignement de nouveau Judas, fut proclamé et affiché dans les carrefours d’Éphèse : lorsque les prélats fatigués sortirent de l’église de la Mère de Dieu, on les salua comme ses défenseurs ; et, durant toute la nuit, des illuminations et des chants célébrèrent tumultueusement sa victoire.

Le cinquième jour, l’arrivée et l’indignation des évêques d’Orient troublèrent ce triomphe. Dans une chambre de l’hôtellerie où il venait de descendre, et avant, pour ainsi dire, d’avoir essuyé la poudre de ses souliers, Jean d’Antioche donna audience à Candidien, ministre de l’empereur ; celui-ci lui raconta ses vains efforts pour prévenir ou rendre nulles les violences précipitées de saint Cyrille. Avec la même précipitation et la même violence, un synode de cinquante évêques d’Orient dépouilla saint Cyrille et Memnon de leur qualité d’évêques, déclara que les douze anathèmes renfermaient le plus subtil venin de l’hérésie des apollinaristes ; et peignit le primat d’Alexandrie comme un monstre, né et nourri pour la destruction de l’Église[46]. Son siége était éloigné et inaccessible ; on résolut du moins de faire jouir sur-le-champ le peuple d’Éphèse du bonheur d’être gouverné par un pasteur fidèle. Mais par les ordres de Memnon les églises furent fermées, une garnison nombreuse fut jetée dans la cathédrale. Les troupes marchèrent à l’assaut sous les ordres de Candidien ; les gardes avancées furent mises en déroute et passées au fil de l’épée ; mais les postes étaient imprenables, les assiégeants se retirèrent ; et, poursuivis par ceux qui étaient dans la cathédrale, ils perdirent leurs chevaux, et plusieurs des soldats frirent grièvement blessés à coups de pierres et de massue. Des cris forcenés et des actions de fureur, la sédition et le sang, souillèrent la ville de la sainte Vierge. Les synodes rivaux s’accablèrent réciproquement d’anathèmes et d’excommunications, et les récits contradictoires des factions de Syrie et d’Égypte embarrassèrent le conseil de Théodose. L’empereur, qui voulait apaiser cette querelle théologique, employa durant trois- mois toutes sortes de moyens, excepté le plus efficace de tous, celui de l’indifférence et du mépris. Il voulut écarter ou intimider les chefs au moyen d’une sentence qui aurait également acquitté ou condamné les uns et les autres ; il revêtit de pleins pouvoirs ses représentants à Éphèse, et leur donna des forces militaires capables de les soutenir. Il manda huit députés des deux partis pour conférer librement et légalement aux environs de la capitale, loin de la frénésie populaire, toujours contagieuse ; mais les Orientaux refusèrent d’obéir à cet ordre ; et les catholiques, enorgueillis par leur nombre et par l’appui des Latins, rejetèrent toute espèce d’union ou de tolérance. Théodose poussé à bout, malgré sa douceur naturelle, prononça en colère la dissolution de ce synode tumultueux, qui, à la distance de treize siècles, se présente à nous maintenant sous le respectable nom de troisième concile œcuménique[47]. Dieu m’est témoin, dit ce prince religieux, que je n’ai aucune part à ce désordre. La Providence discernera et punira les coupables. Retournez dans vos provinces, et puissent vos vertus privées réparer les maux et les scandales qu’a produits votre réunion ! Les évêques retournèrent en effet chez eux ; mais les passions qui avaient troublé le concile d’Éphèse se répandirent dans tout l’Orient. Jean d’Antioche et saint Cyrille d’Alexandrie, après trois campagnes où ils se combattirent avec opiniâtreté et avec des succès pareils, voulurent bien s’expliquer et faire la paix ; mais on doit attribuer leur apparente réconciliation à la prudence plutôt qu’à la raison, à une lassitude mutuelle plutôt qu’à la charité chrétienne.

Le pontife de Byzance avait donné à l’empereur des préventions sur le caractère et la conduite du prélat égyptien son rival ; saint Cyrille reçut, avec l’ordre de se rendre de nouveau à Éphèse, une lettre de menaces et d’invectives[48], où il était traité de prêtre intrigant, insolent et envieux, dont les opinions troublaient la paix de l’Église et de l’État, et dont la conduite artificieuse à l’égard de la sœur et de la femme de l’empereur, auxquelles il s’était adressé séparément, manifestait l’espoir téméraire de faire naître ou de rencontrer dans la famille impériale des germes de désunion et de discorde. Cyrille, obéissant à cet ordre, impérieux, s’était rendu à Éphèse : les magistrats, favorables Nestorius et aux évêques d’Orient, résistèrent à ses anathèmes, le menacèrent et l’emprisonnèrent ; ils rassemblèrent ensuite les troupes de la Lydie et de l’Ionie, peur contenir la suite fanatique et désordonnée de ce patriarche. Cyrille, sans attendre la réponse de l’empereur à ses plaintes, se sauva des mains de ses gardes ; il s’embarqua précipitamment, abandonna le synode qui n’était pas encore fermé, et se retira à Alexandrie, asile tutélaire de son indépendance et de sa sûreté. Ses adroits émissaires, répandus à la cour et dans la capitale, vinrent à bout d’apaiser le ressentiment de l’empereur même, et de rétablir Cyrille dans ses bonnes grâces. Le débile fils d’Arcadius était gouverné alternativement par sa femme et par sa sœur, par les eunuques et par les femmes du palais ; la superstition et l’avarice étaient leurs passions dominantes, et les chefs orthodoxes avaient soin d’alarmer l’une et de satisfaire l’autre. Constantinople et les faubourgs étaient sanctifiés par de nombreux monastères ; et les pieux abbés Dalmatius et Eutychès[49] s’étaient dévoués avec un zélé inébranlable à la cause de saint Cyrille, au culte de la Vierge et à l’unité du Christ. Depuis qu’ils avaient embrassé la vie monastique, on ne les avait pas revus dans le monde et sur le terrain profane de la capitale. Mais, dans ce moment terrible du danger de l’Église, tan devoir plus sublime et plus indispensable leur fit oublier leur vœu. Ils sortirent de leur couvent, et se rendirent au palais à la tête d’une longue file de moines et d’ermites, qui tenaient à la main des flambeaux allumés, et qui chantaient les litanies de la mère de Dieu. Ce spectacle extraordinaire édifia et échauffa le peuple ; et le monarque effrayé écouta les prières et les supplications de ces saints personnages, qui déclarèrent hautement qu’il n’y avait point d’espoir de salut pour ceux qui ne s’attacheraient point la personne et au symbole du successeur orthodoxe de saint Athanase. En même temps on répandit l’or dans, toutes les avenues dit trône. Sous les noms décents d’eulogies et de bénédictions, on paya les courtisans des deux sexes, chacun selon la mesure de son pouvoir ou de sa capacité. Les nouvelles demandes qu’ils formaient chaque jour eurent bientôt dépouillé les sanctuaires des églises de Constantinople et d’Alexandrie ; et l’autorité du patriarche ne put imposer silence aux murmures de son clergé, indigné qu’on eût déjà contracté une dette de soixante mille livres sterling pour soutenir les frais d’une corruption scandaleuse[50]. Pulchérie, qui soulageait son frère du fardeau du gouvernement, était le plus ferme appui de la foi orthodoxe ; et les foudres du synode étaient si bien secondés par les secrets manages de la cour, que Cyrille eût la certitude de réussir, s’il parvenait à déplacer l’eunuque en faveur pour en substituer un autre à sa place. Cependant il ne put se vanter d’une victoire glorieuse et décisive. L’empereur montrait en cette occasion une fermeté qu’on ne lui avait jamais vues ; il avait promis de protéger l’innocence des évêques d’Orient, et tenait à sa parole Cyrille fut réduit à modifier ses anathèmes ; et, avant de jouir du plaisir de satisfaire sa vengeance contre l’infortuné Nestorius, il lui fallut forcer sa répugnance à confesser, d’une manière équivoque et malgré lui, la double nature de Jésus-Christ[51].

L’imprudent et opiniâtre Nestorius fut, avant la fin du synode, accablé par saint Cyrille, trahi par la cour, et faiblement soutenu par ses amis de l’Orient. Soit frayeur, soit indignation, il se détermina, tandis qu’il en était temps, à se donner l’honneur d’une abdication qui pouvait encore paraître volontaire[52]. On acquiesça promptement à ses désirs ou du moins à sa demande ; on le conduisit d’une manière honorable d’Éphèse au monastère d’Antioche, d’où l’empereur l’avait tiré, et, bientôt après, Maximien et Proclus, ses successeurs, furent reconnus légitimes évêques de Constantinople. Mais le patriarche déposé ne put retrouver dans sa paisible cellule l’innocence et la sécurité d’un simple moine. Il regrettait le passé, le présent le mécontentait, et il avait lien de craindre l’avenir. Les évêques d’Orient abandonnaient peu à peu la cause d’un homme condamné par l’opinion publique, et chaque jour diminuait le nombre des schismatiques qui avaient révéré Nestorius comme le confesseur de la foi. Il était à Antioche depuis quatre ans, lorsque l’empereur signa un édit[53] qui le mettait au même rang que Simon le magicien, qui proscrivait ses opinions et ses sectateurs, et qui condamnait ses écrits : quant à lui, il fut d’abord exilé à Para en Arabie, et ensuite à Oasis, une des îles du désert de la Libye[54]. Là, séparé de l’Église et du monde il fut encore poursuivi par les fureurs du fanatisme et celles de la guerre. Une tribu errante de Blemmyes ou de Nubiens envahit sa solitude : Nestorius fut au nombre des captifs inutiles qu’ils laissèrent aller en se retirant. Mais se voyant sur les bords du Nil, et près d’une ville romaine et orthodoxe ; il regretta sans doute sa servitude chez les sauvages. Sa fuite fut punie comme un nouveau crime, l’esprit de Cyrille respirait dans toutes les autorités civiles et ecclésiastiques de l’Égypte ; les magistrats, les soldats et les moines, tourmentérent dévotement l’ennemi du Christ et de saint Cyrille, et l’hérétique fut tour à tour traîné sur les confins de l’Éthiopie ou rappelé de ce nouvel exil ; jusqu’à ce qu’épuisé déjà par la vieillesse, il se trouvât hors d’état de résister aux fatigues et aux accidents de ces voyages multipliés. Cependant son esprit conservait encore sa fermeté et son indépendance : ses lettres pastorales intimidèrent le président de la Thébaïde ; il survécut au tyran catholique d’Alexandrie, et le concile de Chalcédoine, touché d’un exil de seize ans, allait peut-être lui rendre les honneurs ou du moins la communion de l’Église. Il était mandé, et se préparait avec joie à obéir, lorsque la mort le prévint[55]. La nature de sa maladie donna lieu à ce bruit odieux, que sa langue, organe de ses blasphèmes, avait été mangée par les vers. Il fut enterré dans une ville de la Haute-Égypte, connue sous le nom de Chemnis, ou Panopolis, ou Akinim[56] ; mais d’acharnement des jacobites, a continué, pendant plusieurs générations, à insulter son sépulcre, et à publier ridiculement que la pluie du ciel, qui tombe également sur les fidèles et sur les impies[57], n’arrosait jamais le lieu où il se trouvait placé. L’humanité peut verser une larme sur la destinée de Nestorius ; mais, pour être juste, on doit observer que s’il fut victime de la persécution, ce fut après l’avoir lui-même autorisée par son approbation et par son exemple[58].

La mort du primat d’Alexandrie, après un pontificat de trente-deux ans, abandonna les catholiques à l’intempérance d’un zèle qui abusa de la victoire[59]. La doctrine monophysite (une seule nature incarnée) fut rigoureusement prêchée dans les églises de l’Égypte et les monastères de l’Orient. La sainteté de Cyrille protégeait le symbole primitif d’Apollinaire ; et Eutychès, son respectable ami, a donné son nom à la secte la plus opposée à l’hérésie de Nestorius. Eutychès était abbé ou archimandrite, c’est-à-dire supérieur de trois cents moines. Mais les opinions d’un reclus, peu versé dans les lettres, n’auraient jamais franchi les bornes de la cellule où il avait sommeillé plus de soixante-dix ans, si le ressentiment ou l’indiscrétion de Flavien, pontife de Byzance, ne les eût exposées au monde chrétien. Flavien rassembla sur-le-champ son synode domestique ; les clameurs et l’artifice en déshonorèrent les opérations, et on y condamna l’hérétique affaibli par la vieillesse, à qui on surprit une déclaration où il semblait confesser que le Christ n’avait pas tiré son corps de la substance de la vierge Marie. Eutychès appela de ce décret à un concile général, et sa cause fut soutenue avec vigueur par Chrysaphius, l’eunuque régnant du palais, qu’il avait tenu sur les fonts de baptême, et Dioscore son complice, qui avait succédé au siège, au symbole, aux talents et aux vices du neveu de Théophile. Théodose voulut, avec raison et ordonna spécialement, que le second synode d’Éphèse fût composé de dix métropolitains et de dix évêques de chacun des six diocèses de l’Orient : quelques exceptions, accordées à la faveur ou au mérite, portèrent à cent trente-cinq le nombre des pères du concile ; et le Syrien Barsumas, en qualité de chef et de représentant des moines, fut invité à prendre séance et à voter avec les successeurs des apôtres. Mais le despotisme du patriarche d’Alexandrie viola encore la liberté des discussions ; les arsenaux de l’Égypte fournirent de nouveau des armes matérielles et des armes spirituelles : une troupe d’archers vétérans de l’Asie servait sous les ordres de Dioscore, et des moines plus redoutables encore, inaccessibles à la raison ou à la pitié, assiégeaient les portes de la cathédrale. Le général et les pères, qu’on aurait dû croire libres dans leurs opinions, souscrivirent le symbole et même les anathèmes de saint Cyrille, et l’hérésie des deux natures fut condamnée d’une manière formelle dans la personne et les écrits des hommes les plus éclairés de l’Orient. Puissent ceux qui divisent Jésus-Christ être divisés par le glaive ! puisse-t-on les mettre en pièces et les brûler vifs ! Tel fut le vœu charitable d’un concile chrétien[60]. On reconnut sans hésiter l’innocence et la sainteté d’Eutychès ; mais les prélats, et surtout ceux de la Thrace et de L’Asie, ne voulaient pas déposer leur patriarche sur ce motif, qu’il aurait usé ou même abusé de sa juridiction légitime. Ils embrassèrent les genoux de Dioscore au moment où il se tenait, avec l’air de la menace, sur les degrés de son trône, et ils le conjurèrent de pardonner à son frère et de respecter sa dignité. Voulez-vous exciter une sédition ? leur répondit l’impitoyable prêtre. Où sont les officiers ? A ces mots, une troupe furieuse de moines et de soldats armés de bâtons, d’épées et de chaînes, se précipita dans l’église : les évêques, remplis d’effroi, se cachèrent derrière l’autel ou sous les bancs ; et comme ils n’avaient pas le zèle du martyre, ils signèrent chacun à leur tour un papier blanc où l’on écrivit ensuite la condamnation du pontife de Byzance. Flavien fut au même instant livré aux bêtes féroces de cet amphithéâtre ecclésiastique. Les moines furent excités, par la voix et l’exemple de Barsumas, à venger les injures de Jésus-Christ. On dit que le patriarche d’Alexandrie outragea, souffleta et foula aux pieds son confrère l’évêque de Constantinople[61]. Il est sûr qu’avant d’atteindre le lieu de son exil, la victime expira le troisième jour des blessures et des coups qu’elle avait reçus à Éphèse. Ce second synode d’Éphèse a été, avec raison, détesté comme l’assemblée d’une troupe de voleurs et d’assassins ; cependant les accusateurs de Dioscore ont dû exagérer sa violence pour excuser la lâcheté ou l’inconstance de leurs procédés.

La foi de l’Égypte avait prévalu ; mais le parti vaincu était soutenu par ce même pape qui avait affronté sans terreur la colère et les armes d’Attila et de Genseric. Le synode d’Éphèse n’avait fait aucune attention à la doctrine enseignée par Léon dans son fameux tome ou épître sur le mystère de l’incarnation ; son autorité et celle de l’Église latine avaient été insultées dans la personne de ses légats, qui, échappés avec peine à l’esclavage et à la mort, vinrent raconter la tyrannie de Dioscore et le martyre de Flavien. Le pape, assemblant son synode provincial, annula les procédés irréguliers de celui d’Éphèse ; mais cette démarche étant irrégulière aussi, il demanda la convocation d’un concile général dans. les provinces libres et orthodoxes de l’Italie. Du haut de son trône, désormais indépendant de la cour de Constantinople, le pontife de Rome parlait et agissait sans danger, en qualité de chef des chrétiens ; Placidie et son fils Valentinien n’étaient que les organes soumis de ses volontés : ils demandèrent au prince qui gouvernait l’Orient, de rétablir la paix et l’unité de l’Église. Mais le fantôme qui donnait des lois à cette partie de l’empire était conduit avec la même dextérité par l’eunuque alors en possession du pouvoir : Théodose répandit, sans hésiter, que l’Église était déjà paisible et triomphante, et que les justes peines infligées aux nestoriens avaient éteint l’incendie dont on craignait les ravages. Les Grecs étaient peut-être pour jamais livrés à l’hérésie des monophysites, si le cheval de l’empereur n’eût heureusement fait un faux pas. Théodose mourut ; Pulchérie sa sœur, zélée pour la foi orthodoxe, succéda au trône avec un époux qui ne l’était que de nom : Chrysaphius fut brûlé vif ; Dioscore fut disgracié ; on rappela les exilés, et les évêques d’Orient signèrent le tome de Léon. Toutefois le pape vit avec regret échouer, son projet, favori d’assembler un concile d’évêques latins : il dédaigna de présider le synode grec, qu’on rassembla à la bâte à Nicée en Bithynie ; ses légats exigèrent d’un ton péremptoire la présence de l’empereur, et les pères, déjà fatigués, furent conduits à Chalcédoine, sous les yeux de Marcien et du sénat de Constantinople. Ils s’assemblèrent dans l’église de Sainte-Euphémie, située à un quart de mille du Bosphore de Thrace, au sommet d’une colline d’une pente clouté, mais élevée ; on vantait comme un prodige de l’art son, architecture à triple étage, et l’immensité de la vue dont elle jouissait, tant du côté de la terre que du côté de la mer, pouvait élever l’âme d’un sectaire à la contemplation du Dieu de l’univers. Six cent trente évêques se rangèrent dans la nef ; les patriarches d’Orient cédèrent le pas aux légats, dont le troisième n’était cependant qu’un simple prêtre ; et les places d’honneur furent réservées à vingt laïques, revêtus de la dignité de sénateurs ou de consuls. L’Évangile fut exposé avec appareil au milieu de l’assemblée ; mais les ministres du pape et ceux de l’empereur, qui dominèrent dans les treize séances du concile de Chalcédoine, déterminèrent la règle de la foi[62]. Leur détermination bien prise en faveur de l’un des partis, eut du moins l’avantage d’imposer silence à des vociférations et à des imprécations indignes de la gravité épiscopale ; mais, d’après une accusation formelle des légats, Dioscore fut obligé de descendre de la place qu’il occupait, et de jouer le rôle d’un criminel déjà condamné dans I’esprit de ses juges. Les Orientaux, moins contraires à Nestorius qu’à saint Cyrille, reçurent les Romains comme leurs libérateurs : la Thrace, le Pont et l’Asie, étaient irrités contre le meurtrier de Flavien, et les nouveaux patriarches de Constantinople et d’Antioche s’assurèrent de leurs places en sacrifiant leur bienfaiteur. Les évêques de Palestine, de Macédoine et de la Grèce, étaient attachés à la doctrine de saint Cyrille ; mais au milieu des assemblées du synode, dans la chaleur, du combat, les chefs, avec leur troupe obéissante, passèrent de l’aile droite à l’aile gauche, et décidèrent la victoire par leur désertion. Des dix-sept suffragants arrivés d’Alexandrie, quatre se laissèrent entraîner à manquer de fidélité à leur patriarche ; et les treize autres, se prosternant la face contre terre, implorèrent la clémence du concile par leurs sanglots et par leurs larmes, et déclarèrent d’une manière pathétique que s’ils cédaient, le peuple indigné les massacrerait à leur retour en Égypte. On consentit à accepter le tardif repentir des complices de Dioscore comme une réparation de leur crime ou de leurs erreurs, et leurs offensés furent toutes accumulées sur sa tête : il ne demanda point de pardon, il n’en espérait pas ; et la modération de ceux qui sollicitaient une amnistie générale, fut étouffée par des cris de victoire et de vengeance. Pour sauver la réputation de ceux qui avaient embrassé la cause de Dioscore, on dévoila habilement plusieurs offenses dont il était seul coupable, l’excommunication téméraire et illégale qu’il avait prononcée contre le pape, et son coupable refus de comparaître devant le synode, lorsqu’il se trouvait retenu prisonnier. Des témoins racontèrent plusieurs traits de son orgueil, de son avarice et de sa cruauté ; et les prélats apprirent avec horreur que les aumônes de l’Église avaient été prodiguées à des danseuses, que les prostituées d’Alexandrie entraient dans son palais et même dans ses bains, et que l’infâme Pansophie ou Irène était publiquement la concubine du patriarche[63].

D’après ces délits scandaleux, Dioscore fût déposé par le concile ; et banni par d’empereur ; mais la pureté de sa foi fut déclarée en présence des pères, et avec leur approbation tacite. Ils supposèrent plutôt qu’ils ne prononcèrent l’hérésie d’Eutychès, qui ne fut jamais mandé devant leur tribunal ; ils demeurèrent, confus et en silence, lorsqu’un hardi monophysite, jetant à leurs pieds un des volumes de saint Cyrille, osa les sommer de lancer contre lui un anathème qui envelopperait nécessairement la doctrine du saint. Si on lit de bonne foi les Actes du concile de Chalcédoine, tels que les rapporte le parti orthodoxe[64], on trouvera qu’une majorité considérable des évêques adopta la simple unité du Christ, et l’aveu équivoque qu’il avait été formé ou précédait de deux natures, pouvait supposer leur existence antérieure, ou leur confusion subséquente, ou un intervalle dangereux entre le’ moment où avait été conçu l’homme, et celui où lui avait été infuse la nature divine. Les théologiens de Rome, plus positifs et plus précis, adoptèrent la formule qui blessait le plus l’oreille des Égyptiens ; ils déclarèrent que le Ch