Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

CHAPITRE XLVI

Révolution de la Perse après la mort de Chosroês ou Nushirwan. Le tyran Hormouz, son fils, est déposé. Usurpation de Bahram. Fuite et rétablissement de Chosroês II. Sa reconnaissance envers les Romains. Le chagan des Avares. Révolte de l’armée contre Maurice. Sa mort. Tyrannie de Phocas. Avènement d’Héraclius au trône. La guerre de Perse. Chosroês subjugue la Syrie, l’Égypte et l’Asie-Mineure. Siège de Constantinople par les Persans et les Avares. Expéditions de Perse. Victoires et triomphe d’Héraclius.

 

 

LA lutte de Rome avec le royaume de Perse s’est prolongée depuis Crassus jusqu’au règne d’Héraclius. Une expérience de sept siècles aurait dû convaincre les deux nations de l’impossibilité de garder leurs conquêtes au-delà du Tigre et de l’Euphrate ; mari les trophées d’Alexandre excitèrent l’émulation de Trajan et de Julien, et les souverains de la Perse se livrèrent à l’ambitieux espoir de rétablir l’empire de Cyrus[1]. Ces grands efforts de la puissance et du courage obtiennent toujours l’attention de la postérité ; mais les événements qui n’ont pas changé d’une manière complète le sort d’un peuple, laissent une faible impression sur les pages de l’histoire ; et la répétition des mêmes hostilités, entreprises sans motifs, suivies sans gloire et terminées sans effet, ne servirait qu’à épuiser la patience du lecteur. Les princes de Byzance pratiquaient avec soin cet art de la négociation, étranger à la grandeur simple du sénat et des premiers Césars ; et les relations de leurs perpétuelles ambassades[2] n’offrent jamais qu’un retour prolixe et monotone du langage de la fausseté et de la déclamation, du tableau de l’insolence des Barbares et des serviles dispositions des Grecs tributaires. Déplorant la stérile abondance des matériaux que j’avais à employer, j’ai travaillé à resserrer la narration d’un si grand nombre d’entreprises peu intéressantes ; mais j’ai cru devoir m’arrêter sur le règne de Nushirwan le Juste, qu’on regarde encore comme le modèle des rois de l’Asie, et sur Chosroès, son petit-fils, qui prépara cette révolution exécutée si peu de temps après par les armes et la religion des successeurs de Mahomet.

Dans le cours de ces vaines altercations qui précèdent et justifient les querelles des princes, les Grecs et les Barbares s’étaient accusés mutuellement d’avoir violé la paix conclue entre les deux empires environ quatre années avant la mort de Justinien. Le souverain de la Perse et de l’Inde voulait subjuguer là province d’Yémen ou l’Arabie Heureuse[3], terre éloignée qui produit l’encens et la myrrhe, et qui avait échappé plutôt qu’elle n’avait résisté aux vainqueurs de l’Orient. Après la défaite d’Abrahah sous les murs de la Mecque, la discorde de ses fils et de ses frères facilita l’invasion des Perses : ils poussèrent au-delà de la mer Rouge les étrangers établis dans l’Abyssinie ; et un prince du pays et de la race des anciens Homérites fut remis sur le trône en qualité de vassal ou de vice-roi de Nushirwan[4]. Le neveu de Justinien déclara qu’il vengerait les injures qu’avait reçues son allié chrétien le prince d’Abyssinie : elles lui fournirent un prétexte décent pour cesser le tribut annuel, mal déguisé sous le titre de pension. L’esprit intolérant des mages opprimait les églises de la Persarménie ; elles invoquèrent en secret le protecteur des chrétiens ; et les rebelles, après avoir pieusement égorgé leurs satrapes, furent avoués et soutenus comme les frères et les sujets de l’empereur des Romains. La cour de Byzance ne fit aucune attention aux plaintes de Nushirwan : Justin céda à l’importunité des Turcs qui lui proposaient une alliance contre l’ennemi commun ; et les forces de l’Europe, de l’Éthiopie et de la Scythie, menacèrent au même instant la monarchie de Perse. Agé de quatre-vingts ans, le souverain de l’Asie eût peut-être désiré pouvoir jouir en paix de sa gloire et de sa grandeur ; mais aussitôt qu’il vit que la guerre était inévitable, il entra en campagne avec l’ardeur d’un jeune homme, tandis que l’agresseur tremblait dans son palais de Constantinople. Nushirwan ou Chosroês dirigea lui-même le siège de Dara ; et quoique cette forteresse importante eût été laissée dégarnie de troupes et vide de magasins, la valeur des habitants résista plus de cinq mois aux archers, aux éléphants et aux machines de guerre du grand roi. Sur ces entrefaites, Adarman, son général, partit de Babylone pour venir le joindre : il traversa le désert, passa l’Euphrate, insulta les faubourgs d’Antioche ; brûla la ville d’Apamée, et vint apporter les dépouilles de la Syrie aux pieds de son maître, dont la persévérance, résistant aux rigueurs de l’hiver, renversa enfin le boulevard de l’Orient. Mais ces pertes, qui étonnèrent la cour et les provinces, produisirent un effet salutaire, puisqu’elles amenèrent le repentir et l’abdication de l’empereur Justin. Le courage reparut dans les conseils de la cour de Byzance, et le sage Tibère obtint une trêve de trois ans. Cet intervalle fut employé en préparatifs de guerre ; et la renommée publia dans le monde entier que cent cinquante mille soldats venus des Alpes et des bords du Rhin, de la Scythie, de la Mœsie, de la Pannonie, de l’Illyrie et de l’Isaurie, avaient renforcé la cavalerie impériale. Cependant, peu effrayé ou peut-être peu convaincu, le roi de Perse résolut de prévenir l’attaque de l’ennemi ; il repassa l’Euphrate et renvoya les ambassadeurs de Tibère en leur ordonnant insolemment de l’attaquer à Césarée, métropole des provinces de la Cappadoce. Les deux armées se livrèrent bataille à Mélitène : les Barbares, qui obscurcissaient l’air de leurs traits, prolongèrent leur ligne et étendirent leurs ailes sur toute la plaine, tandis que les Romains, formés en colonnes profondes et solides, attendaient le moment où, dans un combat plus rapproché, ils pourraient triompher par la pesanteur de leurs lances et de leurs épées. Un chef scythe, qui commandait leur aile droite, tourna tout à coup le flanc des Perses ; il attaqua leur arrière-garde en présence de Chosroês ; il pénétra jusqu’au milieu de leur camp, pilla la tente du roi, profana le feu éternel ; et, traînant à sa suite une multitude de chameaux chargés des dépouilles de l’Asie, il s’ouvrit un passage à travers l’armée ennemie, et rejoignit, en poussant les cris de la victoire, ses alliés, qui avaient consumé cette journée en combats singuliers ou en inutiles escarmouches. L’obscurité de la nuit et les campements séparés des Romains offrirent au monarque de Perse une occasion de se venger : il fondit avec impétuosité sur un de leurs camps qu’il enleva ; mais l’examen de ses pertes et le sentiment du danger le déterminèrent à une retraite prompte ; il brûla sur sa route la ville de Mélitène qu’il trouva déserte, et, sans s’inquiéter des moyens de faire passer ses troupes, traversa hardiment l’Euphrate à la nage sur le dos d’un éléphant. Après cette entreprise malheureuse, le défaut de magasins, et peut-être quelques incursions des Turcs l’obligèrent à licencier ou à diviser ses forces : les Romains demeurèrent maîtres de la campagne : Justinien, leur général, s’avança au secours des rebelles de la Persarménie et arbora son drapeau sur les rives de l’Araxe. Le grand Pompée s’était arrêté jadis à trois journées de la mer Caspienne[5] ; une escadre ennemie[6] reconnut pour la première fois cette mer placée dans l’intérieur du continent, et soixante-dix mille captifs furent transplantés de l’Hyrcanie dans l’île de Chypre. Au retour du printemps, Justinien descendit dans les fertiles plaines de l’Assyrie : le feu de la guerre approcha de la résidence de Nushirwan, qui descendit au tombeau rempli d’indignation, et qui, par sa dernière loi, défendit à ses successeurs d’exposer leur personne dans une bataille contre les Romains. Toutefois le souvenir de cet affront passager se perdit dans la gloire d’un long règne ; et ses redoutables ennemis, après s’être livrés à de vaines idées de conquête, demandèrent de nouveau à respirer un moment des malheurs de la guerre[7].

Chosroès Nushirwan transmit sa couronne à Hormouz ou Hormisdas, l’aîné de ses enfants ou celui qu’il aimait le plus. Outre les royaumes de la Perse et de l’Inde, il lui laissait son exemple et l’héritage de sa gloire, d’habiles et valeureux officiers de tous les rangs, et un système général d’administration consolidé par le temps, et calculé par Chosroès pour le bonheur du prince et celui du peuple. Hormouz jouit d’un avantage encore plus précieux ; l’amitié d’un sage qui avait dirigé son éducation, qui préféra toujours l’honneur de son élève à ses intérêts, et ses intérêts à ses goûts. Buzurg[8], c’est le nom de ce sage, avait soutenu autrefois, dans une discussion avec les philosophes de la Grèce et de l’Inde, que le plus grand malheur que puisse avoir à supporter l’homme, c’est une vieillesse privée des souvenirs de la vertu ; et nous devons croire que ce fut d’après ce principe qu’il consentit à diriger trois ans les conseils de la Perse. Il fut récompensé de son zèle par la reconnaissance et la docilité d’Hormouz, qui reconnut devoir plus à son précepteur qu’à son père. Mais lorsque l’âge et les travaux eurent diminué la force et peut-être les facultés de Buzurg, il s’éloigna de la cour et abandonna le jeune monarque à ses passions et à celles de ses favoris. Selon la fatale vicissitude des choses humaines, on vit à Ctésiphon ce qu’on avait vu à Rome après la mort de Marc-Aurèle. Les ministres de la flatterie et de la corruption, qu’avait bannis le père, furent rappelés et accueillis par le fils ; la disgrâce et l’exil des amis de Chosroès favorisèrent leur tyrannie ; et la vertu s’éloigna par degrés du coeur d’Hormouz, de son palais et de son gouvernement. De fidèles agents, institués pour être les yeux et les oreilles du prince, voulurent l’instruire des progrès du désordre ; ils lui représentèrent les gouverneurs des provinces fondant sur leur proie avec la rapacité des lions et des aigles ; ils lui, montrèrent la rapine et l’injustice s’étudiant à faire abhorrer aux plus fidèles sujets le nom et l’autorité du souverain. La sincérité de cet avis fut punie de mort. Le despote méprisa les murmures des villes ; il étouffa les émeutes par des exécutions militaires : il abolit les pouvoirs intermédiaires qui se trouvaient entre le trône et le peuple ; et cette même vanité puérile, qui ne lui permettait pas de se montrer autrement que la tiare sur la tête, le porta à déclarer qu’il voulait être le seul juge comme le seul maître de son royaume. Chacune des paroles et chacune des actions du fils de Nushirwan annonçait à quel point il avait dégénéré des vertus de son père. Son avarice fraudait les troupes de leur solde ; ses caprices jaloux avilissaient les satrapes ; le sang de l’innocent souillait le palais, les tribunaux et les eaux du Tigre ; et le tyran s’enorgueillissait des souffrances de treize mille victimes qu’il avait fait expirer dans les tourments. Il daignait quelquefois justifier sa cruauté en disant que la crainte des Persans enfantait la haine, et que leur haine devait les conduire à la révolte ; mais il oubliait que ces sentiments étaient la suite des crimes et des folies qu’il déplorait, et avaient préparé l’orage qu’il appréhendait avec tant de raison. Les provinces de Babylone, de Suze et de Carmanie, irritées d’une longue oppression sans espérance, arborèrent l’étendard de la révolte ; et les, princes de l’Arabie, de l’Inde et de la Scythie, refusèrent à l’indigne successeur de Nushirwan le tribut accoutumé. Les armes, des Romains désolèrent les frontières de la Mésopotamie et de l’Assyrie par de longs siéges et des incursions fréquentes ; un de leurs généraux témoigna vouloir imiter Scipion ; et les soldats furent excités par une imagé miraculeuse de Jésus-Christ, dont les traits pleins de douceur n’auraient jamais dû se montrer à la tête d’une armée[9]. Le khan passa l’Oxus avec trois ou quatre cent mille Turcs, et envahit dans le même temps les provinces orientales de la Perse. L’imprudent Hormouz accepta leur redoutable et perfide secours ; les villes du Khorasan et de la Bactriane eurent ordre d’ouvrir leurs portes : la marche des Turcs vers les montagnes de l’Hyrcanie révéla leur intelligence avec les Romains, et leur union aurait dû renverser, le trône de la maison de Sassan.

La Perse avait été perdue par un roi ; elle fut sauvée par un héros. Varanes ou Bahram put dans la suite, après sa révolte, être flétri par le fils d’Hormouz du nom d’esclave ingrat, sans que ce reproche prouvât autre chose que l’orgueil du despote ; car Bahram descendait des anciens princes de Rei[10], l’une des sept familles qui, par leurs éclatantes et utiles prérogatives, se trouvaient au-dessus de la noblesse de Perse[11]. Au siége de Dara, il signala sa valeur sous les yeux de Chosroès ; Nushirwan et Hormouz l’élevèrent successivement au commandement des armées, au gouvernement de la Médie et à la surintendance du palais. Une prédiction répandue parmi le peuple l’indiqua comme le libérateur de la Perse ; peut-être avait-elle été inspirée par le souvenir de ses victoires passées, et en même temps par son étrange figure. L’épithète de Giubin, par laquelle on le désignait, exprime la qualité de bois sec ; il avait la force et la stature d’un géant ; et on comparait sa physionomie farouche à celle d’un chat sauvage. Tandis que la nation tremblait, qu’Hormouz déguisait ses terreurs sous le nom de soupçons, et que ses serviteurs cachaient leur peu d’affection sous le masque de la crainte, Bahram seul montrait un courage intrépide et une fidélité apparente ; voyant qu’il ne pouvait rassembler que douze mille soldats pour marcher à l’ennemi, il déclara habilement quelques honneurs du triomphe étaient réservés au nombre de douze mille hommes. La descente escarpée et étroite du Pule Rudbar[12], ou rocher Hyrcanien, est le seul passage qui puisse conduire une armée dans le territoire de Rei et les plaines de la Médie. Une petite troupe d’hommes courageux, placée sur les hauteurs, pouvait, à coups de pierres et de dards, écraser l’immense armée des Turcs. L’empereur et son fils furent percés de traits, et les fuyards furent abandonnés, sans conseils et sans provisions, à la fureur d’un peuple maltraité. L’affection du général persan pour la ville de ses aïeux anima son patriotisme ; au moment de la victoire chaque paysan devint soldat, et chaque soldât fut un héros. Leur ardeur fut encore excitée par le magnifique spectacle des lits, des trônes et des tables d’or massif dont brillait le camp ennemi. Un prince d’un caractère moins odieux n’aurait pas pardonné aisément à son bienfaiteur ; et la haine secrète d’Hormouz s’augmenta par des délateurs qui lui rapportèrent que Bahram avait gardé la partie la plus précieuse du butin fait sur les Turcs : mais l’approche d’une armée romaine du côté de l’Araxe força cet implacable tyran à un sourire d’approbation ; et Bahram obtint, pour récompense de ses travaux, la permission d’aller combattre un nouvel ennemi que son habileté et sa discipline rendaient plus formidable qu’une horde de Scythes. Enorgueilli par la victoire, il envoya un héraut dans le camp des Romains ; il les laissa les maîtres de fixer le jour de la bataille, et leur demanda s’ils voulaient eux-mêmes passer la rivière ou laisser un libre passage aux troupes du grand roi. Le général de l’empereur Maurice se décida pour le parti le plus sûr ; et cette circonstance locale, qui aurait augmenté l’éclat de la victoire des Perses, rendit leur défaite plus meurtrière et leur fuite plus difficile.  La perte de ses sujets et le danger de son royaume furent contrebalancés dans l’esprit d’Hormouz par la honte de son ennemi personnel. Dès que Bahram eut réuni ses forces dispersées, un messager du prince lui apporta en présent une quenouille, un rouet et un vêtement de femme. Selon la volonté de son souverain, il se montra aux soldats revêtu de cet indigne habit : irrités d’un outrage qui rejaillissait sur eux, ils poussèrent de toutes parts des cris de révolte, et Bahram reçut le serment qu’ils prononcèrent, de lui demeurer fidèles et de le venger. Un second messager qui avait ordre d’enchaîner le rebelle, fut foulé aux pieds d’un éléphant ; et l’on fit de toutes parts circuler des manifestes exhortant les Perses à défendre leur liberté, contre un tyran odieux et méprisable. La défection fut rapide et universelle : le petit nombre des sujets demeurés fidèles à Hormouz et à l’esclavage tombèrent victimes de la fureur publique ; les soldats se réunirent sous le drapeau de Bahram, et les provinces saluèrent une seconde fois le libérateur de leur pays.

Comme les passages étaient bien gardés, Hormouz ne pouvait connaître le nombre de ses ennemis que par les remords de sa conscience, et par le calcul journalier des défections de ceux de ses courtisans que l’heure de sa détresse avertissait de venger les injures ou d’oublier les bienfaits qu’ils avaient reçus. Il voulut orgueilleusement déployer les signes de la royauté ; mais la ville et le palais de Modain ne reconnaissaient déjà plus le tyran. Bindoès, prince de la maison de Sassan, avait été une des victimes de sa cruauté ; il l’avait fait jeter dans un cachot : délivré par le zèle et le courage d’un de ses frères, Bindoès se présenta devant le monarque, à la tête des gardes qu’on avait choisis pour assurer sa détention, peut-être pour lui donner la mort. Effrayé par l’arrivée et les reproches du captif, Hormouz chercha vainement autour de lui des conseils ou des secours ; il découvrit qu’il n’avait de force que l’obéissance de ses sujets ; et il céda au seul bras de Bindoès, qui le traîna du trône dans le même cachot où peu de temps auparavant il se trouvait lui-même. Chosroès, l’aîné des fils d’Hormouz, se sauva de la ville, au commencement de l’émeute. Les instances pressantes et amicales de Bindoès, qui lui promit de l’établir sur le trône et qui comptait régner sous le nom d’un jeune prince sans expérience, le déterminèrent à revenir. De plus, convaincu avec justice que ses complices ne pouvaient ni pardonner ni espérer leur pardon, et qu’il pouvait s’en fier à la haine des Perses de leur décision contre un tyran, Bindoès soumit Hormouz à un jugement public dont on ne trouve que ce seul exemple, dans les annales de l’Orient. Hormouz, qui suppliait qu’on lui permît de se justifier, fut amené comme un criminel dans l’assemblée des nobles et des satrapes[13]. On l’écouta avec toute l’attention convenable tant qu’il s’étendit sur les bons effets de l’ordre et de l’obéissance, le danger des innovations, et le tableau des inévitables discordes auxquelles doivent finir par se livrer ceux qui se sont mutuellement excités à fouler aux pieds leur légitime souverain : implorant ensuite, d’un ton pathétique, l’humanité de ses juges, il les força à cette compassion qu’on ne refuse guère à un roi détrôné. En considérant l’humble posture, l’air défait de leur prisonnier, ses larmes, ses chaînes et les ignominieuses cicatrices des coups de fouet qu’il avait reçus, il leur était impossible d’oublier que peu de jours auparavant ils adoraient la divine splendeur de son diadème et de sa pourpre ; mais lorsqu’il essaya de faire l’apologie de sa conduite, et de relever les victoires de son règne, un murmure d’indignation s’éleva dans l’assemblée ; les nobles Persans l’entendirent avec le sourire du mépris définir les devoirs des rois, et ne purent retenir leur indignation lorsqu’il osa outrager la mémoire de Chosroès. Ayant proposé indiscrètement d’abdiquer la couronne en faveur du second de ses fils, il souscrivit à sa propre condamnation, et sacrifia ce prince innocent qu’il désignait comme l’objet de ses affections. On exposa en public les corps déchirés de cet enfant et de la mère qui lui avait donné le jour. On creva les yeux à Hormouz avec un fer ardent, et ce châtiment fut suivi du couronnement de son fils aîné. Chosroês, parvenu sur le trône sans crime, s’efforça d’adoucir les malheurs de son père : il tira Hormouz du cachot où on le retenait, et lui donna un appartement dans le palais : il fournit libéralement à ses plaisirs, et souffrit avec patience les saillies furieuses de son ressentiment et de son désespoir. Il pouvait mépriser la colère d’un tyran aveugle et détesté : mais la tiare ne pouvait être affermie sur sa tête qu’il n’eût renversé la puissance ou gagné l’amitié de l’illustre Bahram, qui refusait avec indignation de reconnaître la justice d’une révolution sur laquelle on n’avait consulté ni lui ni ses soldats ; les véritables représentants de la Perse. On lui offrit une amnistie générale et la seconde place du royaume ; il répondit par une lettre, où il se qualifiait d’ami des dieux, de vainqueur des hommes, d’ennemi des tyrans, de satrape des satrapes, de général des armées de la Perse, et de prince doué de onze vertus[14]. Il ordonnait à Chosroês d’éviter l’exemple et le sort de son père, de remettre en prison les traîtres dont on avait brisé les chaînes, de déposer dans un lieu saint le diadème qu’il avait usurpé, et d’accepter de son gracieux bienfaiteur le pardon de ses fautes et le gouvernement d’une province. Cette correspondance ne peut être regardée que comme une preuve de l’orgueil de Bahram et surtout de l’humilité du roi ; mais l’un sentait sa force et l’autre connaissait si bien sa faiblesse, que le ton modeste de sa réplique n’anéantit pas l’espoir d’un traité et d’une réconciliation. Chosroês entra en campagne, à la tête des esclaves du palais et de la populace de sa capitale. Ils virent avec terreur les bannière d’une armée, de vétérans ; ils furent environnés et surpris par les évolutions de Bahram, et les satrapes qui avaient déposé Hormouz furent punis de leur révolte, ou expirent leur trahison par un second acte d’infidélité plus criminel que le premier. Chosroès parvint à sauver sa vie et sa liberté ; mais il se trouvait réduit à chercher des secours ou un asile dans une terre étrangère ; et l’implacable Bindoès, pour lui assurer un titre incontestable, retourna en hâte au palais, et avec la corde d’un arc termina la misérable existence du fils de Nushirwan[15].

Tandis que Chosroès faisait les préparatifs de sa retraite, il délibéra, avec le peu d’amis qui lui restaient[16], s’il demeurerait caché et épiant l’occasion dans les vallées du mont Caucase s’il se réfugierait dans le camp des Turcs, ou s’il solliciterait la protection de l’empereur de Constantinople. La longue rivalité des successeurs d’Artaxerxés et de Constantin augmentait sa répugnance à paraître en suppliant dans une cour ennemie ; mais, calculant les forces des Romains, il jugea prudemment que le voisinage de la Syrie rendrait son évasion plus facile et leurs secours plus efficaces. Suivi seulement de ses concubines et de trente gardes, il partit en secret de la capitale, suivit les bords de l’Euphrate, traversa le désert, et s’arrêta à dix milles de Circésium. Le préfet romain fut instruit de son approche à la troisième veille de la nuit ; et dès la pointe du jour, il introduisit dans la forteresse cet illustre fugitif. Delà le roi de Perse fut conduit à Hiéropolis, séjour plus honorable, et à la réception des lettres et des ambassadeurs du petit-fils de Nushirwan, Maurice dissimula son orgueil et déploya sa bienveillance. Chosroès lui rappelait humblement les vicissitudes de la fortune et les intérêts communs des princes ; il exagérait l’ingratitude de Bahram, qu’il peignait, comme l’agent du mauvais principe, et représentait à l’empereur d’une manière spécieuse qu’il était avantageux aux Romains eux-mêmes de soutenir deux monarchies qui tenaient le monde en équilibre, et deux astres dont l’heureuse influence vivifiait et embellissait la terre. Les inquiétudes de Chosroès ne tardèrent pas à se dissiper : l’empereur lui répondit qu’il embrassait la cause de la justice et de la royauté, mais il se refusa sagement aux dépenses et aux délais qu’aurait entraînés un voyage du prince fugitif à Constantinople. Chosroès reçut de son bienfaiteur un riche diadème, et, un inestimable présent en or et en pierreries. Maurice assembla une puissante armée sur les frontières de la Syrie ; il en donna le commandement au brave et fidèle Narsès[17] ; ce général eut ordre de passer le Tigre, et de ne pas remettre son épée dans le fourreau qu’il n’eût rétabli Chosroês sur le trône de ses aïeux. Cette entreprise si éclatante était moins difficile qu’elle ne le paraissait. La Perse se repentait déjà de la fatale imprudente avec laquelle elle avait livré l’héritier de la maison de Sassan à l’ambition d’un sujet rebelle ; et le refus des mages de consacrer l’usurpateur, avait déterminé Bahram à s’emparer du sceptre en dépit des lois et des préjugés de sa nation. Le palais Sut bientôt troublé par des conspirations, la capitale par des émeutes, les provinces par des soulèvements : la cruelle exécution des coupables ou de ceux qu’on soupçonnait, loin d’affaiblir le mécontentement public, ne servit qu’à l’irriter. Dès que le petit-fils de Nushirwan eut arboré au-delà du Tigre ses bannières et celles des Romains, la noblesse et le peuple coururent en foule grossir Chaque jour son armée ; et, à mesure qu’il avançait, il recevait avec joie de toutes parts, les clefs de ses villes et les têtes de ses ennemis. Aussitôt que Modain fut délivré de la présence de l’usurpateur, les habitants obéirent aux premières sommations de Mébodes, arrivé seulement à la tête de deux mille hommes de cavalerie, et Chosroês accepta les ornements précieux et sacrés du palais comme un gage de leur bonne foi, et un présage de ses prompts succès. Après la jonction des troupes impériales, que Bahram s’efforça vainement d’empêcher, la querelle se décida en deux batailles, l’une sur les bords du Zab, et l’autre sur les frontières de la Médie. Les Romains, réunis aux fidèles sujets de la Perse, formaient une armée de soixante mille hommes, et l’usurpateur n’en avait pas quarante mille : les deux généraux signalèrent leur valeur et leur habileté ; mais la supériorité du nombre et de la discipline détermina enfin la victoire. Bahram se réfugia avec le reste de ses troupes vers les provinces orientales de l’Oxus : la haine de la Perse le réconcilia avec les Turcs ; mais ses jours furent abrégés par le poison, peut-être par le plus incurable de tous, l’aiguillon du remords, et le désespoir et l’amer souvenir de la gloire perdue. Au reste, les Persans modernes célèbrent encore les exploits de Bahram, et d’excellentes lois ont prolongé la durée de son règne si court et si orageux.

Des fêtes et des exécutions signalèrent le rétablissement de Chosroês ; et les gémissements des criminels qu’on multipliait ou qu’on faisait expirer dans les tortures troublèrent souvent la musique du banquet royal. Un pardon général aurait calmé et consolé un pays ébranlé par les dernières révolutions ; mais avant de condamner les dispositions sanguinaires de Chosroès, il faudrait savoir si les Persans n’étaient pas accoutumés à l’alternative de craindre la sévérité ou de mépriser la faiblesse de leur souverain. La justice et la vengeance du conquérant punirent également la révolte de Bahram et la conspiration des satrapes ; les services de Bindoès lui-même ne purent faire oublier qu’il avait trempé ses mains dans le sang du dernier rois, et le fils d’Hormouz voulut montrer son innocence et affermir le respect dû à la personne sacrée des monarques. Durant la vigueur de la puissance romaine, les armes et l’autorité des premiers Césars avaient établi plusieurs princes sur le trône de la Perse. Mais les Persans étaient bientôt révoltés des vices on des vertus adoptés par leurs maîtres dans une terre étrangère, et l’instabilité de leur pouvoir donnât lieu à cette remarque vulgaire, que la légèreté capricieuse des esclaves de l’Orient sollicitait et rejetait avec la même ardeur les princes désignés par le choix de Rome[18]. Mais la gloire de Maurice reçut un grand éclat du règne heureux et long de son fils et de son allié. Une troupe de mille Romains, qui continua à garder la personne de Chosroês, annonçait la confiance de ce prince dans la fidélité des étrangers : l’accroissement de ses forces lui permit d’éloigner ce secours désagréable au peuple ; mais il montra toujours la même reconnaissance et le même respect pour son père adoptif, et jusqu’à la mort de Maurice, les deux empires remplirent fidèlement les devoirs de la paix et de l’alliance. Cependant des cessions importantes avaient payé la mercenaire amitié de l’empereur : le roi de Perse lui rendit les forteresses de Martyropolis et de Dara, et les Persarméniens devinrent avec joie sujets de l’empire, qui se prolongea vers l’Orient, au-delà des anciennes bornes, jusqu’aux rives de l’Araxe et aux environs de la mer Caspienne. Les âmes pieuses espéraient que l’Église, ainsi que l’État, gagnerait à cette révolution ; mais si Chosroès avait écouté de bonne foi les évêques chrétiens ; le zèle et l’éloquence des mages effacèrent cette impression : s’il n’eut jamais qu’une indifférence philosophique, il adapta sa croyance, ou plutôt sa profession de foi, aux circonstances où il se trouvait, et le fugitif devenu souverain ne s’exprima plus de la même manière. La conversion imaginaire du roi de Perse se réduisit à une dévotion locale et superstitieuse pour Sergius[19], l’un des saints d’Antioche, qui, dit-on, exauçait ses prières et lui apparaissait en songe. Ses offrandes en or et en argent enrichirent la chasse du saint ; il attribua à ce protecteur invisible le succès de ses armes et la grossesse de Sira, chrétienne fervente, et celle de ses femmes qu’il aimait le plus[20]. La beauté de Sira ou Schirin[21], son esprit, ses talents pour la musique, sont célèbres dans l’histoire on plutôt dans les romans de l’Orient ; son nom, dans la langue persane, signifie la douceur et la grâce, et l’épithète de Parviz fait allusion aux charmes du roi son amant. Au reste, Sira ne partagea point la passion qu’elle inspirait : le bonheur de Chosroès fut empoisonné par ses craintes jalouses, et par l’idée que, tandis qu’il possédait la personne de Sira, un amant d’un rang moins élevé possédait toutes ses affections[22].

Tandis que la majesté du nom romain se relevait en Orient, l’aspect de l’Europe offrait bien moins de bonheur et de gloire. Le départ des Lombards et la ruine des Gépides avaient détruit sur le Danube la balance du pouvoir, et les Avares s’étaient formé un empire permanent depuis le pied des Alpes jusqu’aux rives de l’Euxin. Le règne de Baian est l’époque la plus brillante de leur monarchie. Leur chagan, qui occupait le rustique palais d’Attila, semble avoir imité le caractère et la politique de ce prince[23]. Mais comme on revit les mêmes scènes sur un théâtre moins étendu, une description minutieuse de la copie n’aurait pas la grandeur et la nouveauté de l’original. La fierté de Justin II, de Tibère et de Maurice, fut humiliée par un Barbare plus prompt à commencer les ravages de la guerre qu’exposé à les souffrir ; et toutes les fois que les armes, de la Perse, menaçaient l’Asie, l’Europe était accablée par les dangereuses incursions ou la dispendieuse amitié des Avares. Lorsque les envoyés de Rome approchaient du chagan, on leur ordonnait d’attendre à la porte de sa tente ; et ce n’était quelquefois qu’au bout de dix ou douze jours qu’on leur permettait d’entrer. Si le ton ou le sujet de leur discours blessait l’oreille du chagan, alors, dans un accès de fureur réelle ou simulée, il insultait les ambassadeurs et leur maître ; il faisait piller leurs bagages, et ils ne pouvaient même racheter leur vie que par la promesse qu’ils faisaient d’apporter de plus riches présents et de s’exprimer d’un ton plus respectueux. En même temps ses ambassadeurs, toujours respectés, abusaient jusqu’à la licence de la liberté illimitée dont on les laissait jouir au milieu de Constantinople. Leurs importunes clameurs ne cessaient de demander un accroissement de tributs ou des restitutions de captifs et de déserteurs ; et la majesté de l’empire était presque également avilie par une basse condescendance ou par les fausses et timides excuses au moyen desquelles on éludait leurs insolentes demandes. Le chagan n’avait jamais vu d’éléphant, et les récits singuliers, peut-être fabuleux, qu’on lui faisait sur cet étonnant animal, avaient excité sa curiosité. D’après ses ordres on équipa richement un des plus gros éléphants des écuries impériales, et une suite nombreuse le conduisit au village situé au milieu des plaines de la Hongrie, qu’habitait le chef des Barbares. Celui-ci vit l’énorme quadrupède avec étonnement, avec dégoût, peut-être avec frayeur ; et il sourit de la frivole industrie des Romains, qui allaient aux extrémités de la terre et de l’Océan chercher ces inutiles raretés. Il voulut se coucher dans un lit d’or aux dépens de l’empereur. Sur-le-champ l’or de Constantinople et l’habileté de ses artistes furent employés à satisfaire sa fantaisie ; et, lorsque le lit fut achevé, il rejeta avec dédain un présent si indigne de la majesté d’un grand roi[24]. Telles étaient les saillies de l’orgueil du chagan ; mais son avarice était plus constante et plus traitable. On lui envoyait exactement une quantité considérable d’étoffes de soie, de meubles et de vaisselle bien travaillés, et les éléments des arts et du luxe s’introduisirent sous les tentes des Scythes : le poivre et la cannelle de l’Inde stimulaient leur appétit[25] : le subside ou tribut, annuel fut porté de quatre-vingts à cent vingt mille pièces d’or ; et quand il avait été suspendu par des hostilités, le paiement des arrérages, avec un intérêt exorbitant, était toujours la première condition du nouveau traité. Le prince des Avares, prenant le ton d’un Barbare qui ne sait point tromper, affectait de se plaindre de la mauvaise foi des Grecs[26] ; mais il était aussi habile dans l’art de la dissimulation et de la perfidie que les peuples les plus civilisés. Le chagan réclamait, en qualité de successeur des Lombards, la ville importante de Sirmium, l’ancien boulevard des provinces de l’Illyrie[27]. La cavalerie des Avares couvrit les plaines de la Basse-Hongrie, et on construisit dans la forêt Hercynienne de gros bateaux qui devaient descendre le Danube et porter dans la Save les matériaux d’un pont. Mais la nombreuse garnison de Singidunum, qui dominait le confluent des deux rivières, pouvant arrêter le passage et renverser ses projets, il sut, par un serment solennel, ôter à cette garnison toute défiance de ses intentions. Il jura par son épée, symbole du dieu de la guerre, que ce n’était pas comme ennemi de Rome qu’il songeait à élever un pont sur la Save. Si je viole mon serment, continua l’intrépide Baian, que j’expire sous le glaive avec le dernier des individus de ma nation ; que le firmament et le feu, la divinité du ciel, tombent sur nos têtes ; que les forêts et les montagnes nous ensevelissent sous leurs ruines ! et que la Save, remontant vers sa source, malgré les lois de la nature, nous engloutisse dans ses ondes courroucées ! Après cette imprécation barbare, il demanda tranquillement quel était le serment le plus respectable et le plus sacré chez les chrétiens, celui qu’ils regardaient comme le plus dangereux de violer. L’évêque de Singidunum lui présenta l’Évangile ; le chagan le reçut à genoux, et ajouta : Je jure par le Dieu qui a parlé dans ce livre saint, que je n’ai ni fausseté sur les lèvres ni trahison dans le cœur. Et se relevant aussitôt, il courut hâter les travaux du pont, et un envoyé alla annoncer de sa part ce qu’il ne cherchait plus à cacher. Informez l’empereur, dit le perfide Baian, que Sirmium est investi de tous côtés ; conseillez à sa sagesse d’en retirer les citoyens avec leurs effets, et de livrer une place qu’il ne peut plus ni secourir ni défendre. Sirmium se défendit plus de trois ans sans espoir d’être secouru : les murailles étaient encore dans leur entier, mais la famine habitait dans leur enceinte. Les habitants, exténués et dépouillés, obtinrent par une capitulation favorable la liberté de se retirer. Singidunum, situé à cinquante milles, eut une destinée plus cruelle ; ses édifices fuirent rasés, et ses habitants condamnés à la servitude et à l’exil. Cependant il ne reste aucun vestige de Sirmium ; mais la situation avantageuse de Singidunum y a bientôt attiré une nouvelle colonie d’Esclavons, et le confluent de la Save et du Danube est encore gardé aujourd’hui par les fortifications de Belgrade ou de la Ville-Blanche, que les chrétiens et les Turcs se sont disputée si souvent et avec tant d’opiniâtreté[28]. De Belgrade aux murs de Constantinople la distance est de six cents milles ; le fer et la flamme ravagèrent tout ce pays. Les chevaux des Avares se baignaient alternativement dans l’Euxin et dans la mer Adriatique ; et le pontife de Rome, alarmé de l’approche d’un ennemi plus farouche[29], se vit forcé de regarder les Lombards comme les protecteurs de l’Italie. Un captif, désespéré de m’avoir point été racheté, enseigna aux Avares l’art de fabriquer et d’employer les machines de guerre[30] : ils ne mirent d’abord ni beaucoup d’industrie à les construire, ni beaucoup d’adresse à s’en servir ; et la résistance de Dioclétianopolis, de Berée, de Philippopolis et d’Andrinople, épuisa promptement le savoir et la patience des assiégeants. Baian faisait la guerre en Tartare, mais il était susceptible d’humanité et de sentiments élevés : il épargna Anchialus dont les eaux salutaires avaient rétabli la santé de celle de ses femmes qu’il chérissait le plus et les Romains avouent que leur armée, épuisée par la disette, fut épargnée, et nourrie par la générosité de leur ennemi. Il donnait des lois à la Hongrie, à la Pologne et à la Prusse, depuis l’embouchure du Danube jusqu’à celle de l’Odes[31], et sa politique jalouse divisa ou transplanta les nouveaux sujets qu’il venait de conquérir[32]. Des colonies d’Esclavons peuplèrent les, parties orientales de la Germanie, demeurées désertés par l’émigration des Vandales. On découvre les mêmes tribus dans les environs de la mer Adriatique et de L Baltique, et les villes illyriennes de Neyss et de Lissa se retrouvent, avec le nom de Baian lui-même, au centre de la Silésie. S’intéressant peu à la vie de ses vassaux[33], le chagan les exposait au premier choc dans la disposition de son armée ou de ses provinces, et le glaive de ses ennemis était émoussé avant même d’avoir eu à résister à la valeur naturelle des Avares.

L’alliance avec la Perse rendit les troupes de l’Orient à la défense de l’Europe ; et Maurice, qui avait souffert dix années l’insolence du chagan ; déclara qu’il marcherait en personne contre les Barbares. Dans un intervalle de deux siècles, aucun des successeurs de Théodose n’avait paru sur le champ de bataille ; leurs jours s’écoulaient mollement dans le palais de Constantinople, et les Grecs ne savaient plus que le nom d’empereur désignait, selon son acception primitive, le chef des armées de la république. Les graves flatteries du sénat, la superstition pusillanime du patriarche et les pleurs de l’impératrice Constantine, s’opposèrent à l’ardeur guerrière de Maurice ; on le supplia de charger un général moins important des fatigues et des périls d’une campagne de Scythie. Sourd à leurs conseils et à leurs prières, il se porta fièrement en avant jusqu’à sept milles[34] de sa capitale ; l’étendard sacré de la croix flottait à la tête de ses troupes ; il passa en revue, avec un sentiment d’orgueil, ces nombreux vétérans qui avaient combattu et vaincu au-delà du Tigre. Anchialus fut le terme de ses expéditions ; il sollicita vainement une réponse miraculeuse à ses prières nocturnes : son esprit fut troublé par la mort d’un cheval qu’il aimait beaucoup, par la rencontre d’un sanglier, par un orage suivi d’une pluie abondante, enfin par la naissance d’un enfant monstrueux, et il oublia que le meilleur de tous les présages est de s’armer pour son pays[35]. Il revint à Constantinople sous prétexte de recevoir les ambassadeurs de la Perse : des idées de dévotion remplacèrent ses idées de guerre ; son retour et le choix de ses lieutenants trompèrent l’espoir de l’empire. L’aveugle prévention de l’amour fraternel peut l’excuser d’avoir donné un commandement à son frère Pierre, qu’on vit fuir également devant les Barbares, devant ses propres soldats et devant les habitants d’une ville romaine. Cette ville, si nous en croyons la ressemblance du nom et celle du caractère des habitants, était la célèbre Azimuntium[36], qui seule avait repoussé l’impétueux Attila. Le courage que fit paraître alors la brave jeunesse d’Azimuntium se communiqua eux générations suivantes, et l’un des deux Justin avait accordé aux habitants de cette ville l’honorable privilège de réserver leur valeur pour la défense de leur séjour natal. Le frère de Maurice voulut attenter à ce privilège, et mêler une troupe de patriotes avec les mercenaires de son camp : ils se retirèrent dans l’église ; et la sainteté du lieu n’en imposa point au général ; le peuple se souleva, il ferma les portes, il parut armé sur les remparts, et la lâcheté de Pierre égala son arrogance et son injustice. Le caractère guerrier de Commentiolus[37] doit être l’objet de la satire ou de la comédie plutôt que de l’histoire, puisqu’il n’avait pas même la qualité si vulgaire du courage personnel. Ses conseils tenus avec appareil, ses étranges évolutions et ses ordres Secrets, avaient toujours pour objet de lui fournir un prétexte de fuite ou de délai. S’il marchait contre l’ennemi, les agréables vallées du ment Remus lui opposaient une barrière insurmontable ; mais dans les retraites, son intrépide curiosité découvrait des sentiers si difficiles et tellement abandonnés, que les plus anciens habitants du pays en avaient presque laissé échapper le souvenir. Les seules gouttes de sang qu’il avait perdues en sa vie lui furent tirées par la lancette du chirurgien, dans une maladie réelle ou simulée ; le repos, la sûreté de l’hiver, ne manquaient jamais de rétablir sa santé, toujours sensiblement altérée par l’approche des Barbares. Le prince capable d’élever et de soutenir cet indigne favori ne doit retirer aucune gloire du mérite accidentel de Priscus, qu’il lui avait donné pour collègue[38]. En cinq batailles, qui semblent avoir été conduites avec habileté Pt avec courage, Priscus fit prisonnier dix-sept mille deux cents Barbares ; il leur tua près de soixante mille hommes, parmi lesquels se trouvaient les quatre fils du chagan ; il surprit un paisible canton des Gépides, qui se croyait en sûreté sous la protection des Avares ; et c’est sur les bords du Danube et de la Theiss qu’il érigea ses derniers trophées. Depuis la mort de Trajan, les armes de l’empire n’avaient pas pénétré si avant dans l’ancienne Dacie : cependant les victoires de Priscus furent passagères et infructueuses ; il fut bientôt rappelé dans la crainte que Baian ne vint, avec son indomptable intrépidité et de nouvelles forces, venger sa défaite sous les murs de Constantinople[39].

Les camps de Justinien et de Maurice[40] connaissaient la théorie de la guerre aussi bien que ceux de César et de Trajan. Le fer de la Toscane ou du Pont recevait toujours des ouvriers de Byzance la trempe la plus fine et la meilleure. Les arsenaux étaient remplis d’armes offensives et défensives de toute espèce. Dans la construction et l’usage des navires, des fortifications et des machines de guerre, les Barbares admiraient la supériorité d’un peuple dont ils triomphaient si souvent sur les champs de bataille. Les livres des Grecs et des Romains enseignaient l’art de la tactique, les évolutions et les stratagèmes de l’antiquité, mais des provinces désertes ou des peuples dégénérés ne pouvaient plus fournir des hommes en état de manier ces armes, de défendre ces murs, de faire manoeuvrer ces vaisseaux, et dont le courage sût réduire avec succès en pratique la théorie de la guerre. Le génie de Bélisaire et de Narsès s’était formé sans maître, et ne laissa point de disciples. L’honneur, le patriotisme, ou une superstition généreuse, ne pouvait plus donner la vie à ces corps composés d’esclaves et d’étrangers admis aux honneurs de la légion. Ce n’est que dans le camp que l’empereur aurait dû exercer un pouvoir despotique, et c’est là qu’on lui désobéissait et qu’on l’insultait : il calmait et excitait avec de l’or la licence des troupes ; mais leurs vices tenaient à la constitution militaire ; leurs victoires étaient accidentelles, et leur solde dispendieuse épuisait un État qu’elles ne pouvaient défendre. Après une longue et pernicieuse indulgence, Maurice essaya de guérir ce mal invétéré ; mais sa téméraire entreprise le perdit et ne fit qu’accroître les abus. Un réformateur ne doit pas être soupçonné d’intérêt, et il faut qu’il ait la confiance et l’estime de ceux qu’il veut réformer. Les soldats de Maurice auraient peut-être écouté la voix d’un général victorieux ; ils dédaignèrent les avis des politiques et des sophistes ; lorsqu’ils reçurent l’édit qui prélevait sur la solde le prix des armes et des vêtements, ils maudirent l’avarice d’un prince insensible aux dangers et aux fatigues dont il s’était affranchi. Des séditions violentes et multipliées agitèrent les camps de l’Asie et de l’Europe[41]. La garnison d’Édesse, furieuse, accabla de reproches, de menaces et de blessures, ses généraux tremblants ; elle renversa les statues de l’empereur, assaillit de pierres l’image miraculeuse du Christ, et rejeta le joug des lois civiles et des lois militaires, ou se soumit à une subordination volontaire aussi dangereuse que le désordre. Le monarque, toujours éloigné et souvent trompé, ne pouvait céder ou résister à propos. La crainte d’une révolte générale le déterminait trop tôt à oublier un soulèvement en considération d’une action de valeur ou d’une expression de fidélité : il revint sur la nouvelle réforme aussi précipitamment qu’il l’avait entreprise ; et les troupes qui s’attendaient à des châtiments ; à un régime plus sévère, furent agréablement surprises lorsqu’on leur annonça des immunités et des récompenses mais elles ne furent point reconnaissantes de ces largesses tardives que l’empereur accordait malgré lui ; la découverte de sa faiblesse et de leur force augmenta leur insolence ; et, de part et d’autre, la haine s’éleva au point que le souverain ne songeait plus à pardonner, et que l’armée n’avait plus d’espoir de conciliation. Les historiens du temps ont adopté le soupçon vulgaire que Maurice s’efforça de détruire les troupes qu’il avait voulu réformer ; ils imputent à ce dessein malveillant la mauvaise conduite et la faveur de Commentiolus ; et tous les siècles doivent flétrir l’inhumanité ou l’avarice[42] d’un prince qui laissa massacrer, plutôt que de les racheter pour le prix modique de six mille pièces d’or, douze mille prisonniers qui se trouvaient au pouvoir du chagan. Dans un juste mouvement d’indignation, on ordonna aux troupes du Danube d’épargner les magasins de la province, et d’établir leurs quartiers d’hiver dans le pays des Avares. Ce dernier ordre lassa leur patience : elles déclarèrent Maurice indigne du trône ; elles chassèrent ou égorgèrent ceux qui lui demeuraient fidèles ; et, commandées par un simple centurion nommé Phocas, elles revinrent à marches précipitées aux environs de Constantinople. Les désordres militaires du troisième siècle recommencèrent après un grand nombre de successions autorisées par les lois ; mais la nouveauté de l’entreprise étonna leur audace. Elles balancèrent à revêtir de la pourpre l’objet de leur choix, et tandis qu’elles rejetaient toute espèce de négociation avec Maurice, elles entretenaient une correspondance amicale avec Théodose son fils, et, avec Germanus, beau-père du jeune prince. Telle était l’obscurité de Phocas, que l’empereur ignorait le nom et le caractère de son rival ; mais des qu’il apprit que le centurion, audacieux au milieu des soulèvements, se montrait timide dans les dangers : Hélas ! s’écria le prince découragé, si c’est un lâche, ce sera sûrement un assassin.

Cependant si Constantinople était demeurée fidèle, Phocas aurait épuisé sa fureur contre les murs de cette place, et la sagesse de l’empereur aurait détruit ou ramené peu à peu l’armée des rebelles. Maurice, au milieu des jeux du cirque qu’il eut soin de renouveler avec une pompe extraordinaire, cacha l’inquiétude de son coeur par des sourires de confiance ; il daigna solliciter les applaudissements des factions, et flatta leur orgueil en recevant, de leurs tribuns respectifs, une liste de neuf cents Bleus et de quinze cents Verts, qu’il parût estimer comme les fermes appuis de son trône. Leurs efforts perfides ou languissants montrèrent sa faiblesse et précipitèrent sa chute. Les Verts étaient d’intelligence avec les rebelles, et les Bleus recommandaient la douceur et la modération dans une lutte entre les citoyens du même empire. Les vertus rigides et parcimonieuses de Maurice avaient aliéné dès longtemps le cœur de ses sujets. Comme il marchait pieds nus à la tête d’une procession religieuse, une grêle de pierres tomba sur lui, et, ses gardes furent obligés de présenter leurs masses de fer pour garantir sa personne. Un moine fanatique courait les rues, l’épée à la main, en déclarant que Dieu irrité avait condamné l’empereur ; un vil plébéien, revêtu des ornements impériaux, fut assis sur un âne et poursuivi par les imprécations de la multitude[43]. Le prince conçut quelque inquiétude de l’affection que portaient à Germanus les soldats et les citoyens ; il craignait, il menaçait ; mais il différait de frapper : Germanus se réfugia dans une église, le peuple se souleva en sa faveur : les gardes abandonnèrent les murs, et durant le tumulte de la nuit, la ville, où l’on ne connaissait plus de frein, fut livrée aux flammes et au pillage. L’infortuné Maurice se jeta avec sa femme et ses neuf enfants dans une petite barque ; il voulut se sauver sur la côte d’Asie, mais la force du vent le réduisit à débarquer près de l’église de Saint-Autonomus[44], aux environs de Chalcédoine ; Théodose, son fils aîné, implora la reconnaissance et l’amitié du roi de Perse. Quant à lui, il refusa de prendre la fuite ; il éprouvait de vives douleurs de sciatique[45], et la superstition affaiblissait son esprit ; il attendit patiemment l’issue de la révolution, et adressa en public et avec ferveur une prière au Dieu tout-puissant, pour que ses péchés fussent punis dans ce monde plutôt que dans l’autre. Après l’abdication de Maurice, les deux factions se disputèrent le droit d’élire un empereur : les Verts rejetèrent le favori des Bleus, et Germanus lui-même fut entraîné par la multitude qui se précipitait au palais d’Hebdomon, à sept milles de Constantinople, pour y adorer la majesté du centurion Phocas. Celui-ci voulut modestement, cédant à la dignité, au mérite de Germanus, lui abandonner la pourpre. Cette offre fut repoussée par le refus plus obstiné et tout aussi sincère de Germanus : le sénat et le clergé se rendirent à ses ordres ; et dès que le patriarche fut assuré de l’orthodoxie de l’usurpateur, il le sacra dans l’église de Saint Jean-Baptiste. Le troisième jour, Phocas fit son entrée publique sur un char traîné par quatre chevaux, au milieu des acclamations d’un peuple insensé. La révolte des troupes fut récompensée par d’abondantes largesses ; et le nouvel empereur, après s’être arrêté quelques moments au palais, assista sur son trône aux jeux de l’hippodrome. Dans une dispute de préséance qu’eurent les deux factions, son jugement parut favoriser les Verts. Souvenez-vous que Maurice vit toujours, s’écrièrent les Bleus ; cette clameur indiscrète avertit et excita la cruauté du tyran. Des ministres de la mort, envoyés par lui à Chalcédoine, arrachèrent Maurice du sanctuaire qu’il avait choisi pour asile, et ses cinq fils furent égorgés sous les yeux de cet infortuné père. Dans la douleur de son agonie, à chacun des coups qui pénétraient jusqu’à son coeur, il retrouvait cependant assez de force pour s’écrier avec un sentiment de piété : Tu es juste, ô mon Dieu ! et tes jugements sont remplis d’équité. Et tel fut, jusque dans ses derniers moments, son rigoureux attachement à la vérité et à la justice, qu’il révéla aux soldats la pieuse supercherie d’une nourrice qui avait substitué son fils au jeune prince[46]. Cette scène tragique se termina par la mort de l’empereur lui-même, qui fut égorgé dans la vingtième année de son règne, et la soixante-troisième de son âge. On jeta dans la mer son corps et celui de ses cinq enfants ; on exposa leurs têtes sur les murs de Constantinople aux outrages ou à la pitié de la multitude ; et, ce ne fut que lorsqu’on aperçut des signes de putréfaction, que Phocas se prêta à ce que ces restes vénérables reçussent en secret la sépulture. La générosité publique ensevelit dans ce tombeau les fautes et les erreurs de Maurice ; on ne se souvint plus que de ses malheurs ; et vingt ans après, sa déplorable histoire, racontée par Théophylacte, arracha les larmes d’une nombreuse assemblée[47].

Ces larmes coulèrent sans doute en secret ; une telle compassion eût été criminelle sous le règne de Phocas, reconnu souverain par les provinces de l’Orient et de l’Occident. Son portrait et celui de Léontia, son épouse, furent exposés à la vénération du clergé et du sénat dans la basilique de Latran, et déposés ensuite dans le palais des Césars, entre ceux de Constantin et de Théodose. En qualité de sujet et de chrétien, Grégoire devait se soumettre au gouvernement établi ; mais les joyeuses félicitations par lesquelles il applaudit à la fortune de l’assassin, ont attaché au caractère de ce saint une inévitable flétrissure. Le successeur des apôtres pouvait faire sentir à Phocas, avec une fermeté décente, le crime qu’il avait commis et la nécessité du repentir : il se contente de célébrer la délivrance du peuple et la chute du tyran ; il se réjouit de ce que la Providence a élevé jusqu’au trône impérial la piété et la bonté de Phocas ; il prie le ciel de lui accorder de la force contre ses ennemis, et il désire pour lui, s’il ne le prédit même pas, un règne glorieux et de longue durée, la promotion d’un royaume temporel à un royaume éternel[48]. J’ai raconté les crimes d’une révolution, selon le pontife de Rome, si agréable au ciel et à la terre ; on va voir que Phocas ne fut pas moins odieux dans l’exercice du pouvoir que dans la manière dont il l’avait acquis. Un historien impartial le peint comme un monstre[49] : il décrit la petite taille et la difformité de sa personne, ses épais sourcils, qui n’étaient séparés par aucun intervalle, ses cheveux roux, son menton sans barbe, et une de ses joues que défigurait et décolorait une large cicatrice. Ne connaissant ni les lettres, ni les lois, ni même le métier des armes, il ne voyait dans le rang suprême qu’un moyen de se livrer davantage à la débauche et à l’ivrognerie ; chacun de ses plaisirs brutaux était une insulte pour ses sujets ou un trait d’ignominie pour lui-même : il renonça aux fonctions de soldat sans remplir celles de prince ; et son règne accabla l’Europe d’une paix honteuse, et l’Asie de tous les ravages de la guerre. Des mouvements de colère enflammaient son caractère sauvage, qu’endurcissait la crainte et qu’aigrissait la résistance ou le reproche. Ses émissaires, soit par la rapidité de leur poursuite, soit par quelque message trompeur, arrêtèrent Théodose qui allait chercher de l’assistance à la cour de Perse ; le jeune prince fut décapité à Nicée. : les consolations de fa religion et le sentiment de son innocence adoucirent ses derniers instants ; mais son fantôme troubla le repos de l’usurpateur ; on répandit le bruit que le fils de Maurice vivait encore : le peuple attendait son vengeur, et la veuve et les filles, du dernier empereur auraient adopté le dernier des hommes pour leur fils et pour leur frère. Lors du massacre de la famille de Maurice[50], Phocas avait épargné ces malheureuses femmes, par compassion ou plutôt par des vues politiques ; on les gardait avec quelques égards dans une maison particulière ; mais l’impératrice Constantina se souvenait toujours de son père, de son mari et de ses fils, et elle aspirait à la liberté et à la vengeance. Une nuit, elle vint à bout de se sauver dans l’église de Sainte-Sophie ; mais ses larmes et l’or distribué par Germanus, qui était d’intelligence avec elle, ne purent exciter une révolte. Elle allait être sacrifiée à la vengeance et même à la justice ; mais le patriarche obtint sur sa caution un serment d’épargner sa vie on l’enferma dans un monastère, et la veuve de Maurice consentit à profiter et à abuser de la clémence de son assassin. Elle fût convaincue ou soupçonnée d’une nouvelle conspiration : Phocas, ne se crut plus engagé par le serment qu’il avait fait, et reprit toute sa fureur. On voulut connaître les projets et les complices de Constantina. Une matrone, fille, femme et mère d’empereurs, qui devait inspirer des égards et de la pitié, fut mise à la torture comme le plus vil des malfaiteurs. Elle fut décapitée à Chalcédoine ; ainsi que ses trois innocentes filles, à l’endroit même on avait été versé le sang de son époux et, celui de ses cinq fils. Il serait superflu d’indiquer les noms et les tourments des victimes d’une classe ordinaire qu’immola l’usurpateur. Leur condamnation fut rarement précédée des formalités d’un jugement, et on eut soin d’augmenter la douleur de leurs supplices par les raffinements de la cruauté. On perça les yeux, on arracha la langue, on coupa les pieds et les mains de plusieurs ; quelques-uns de ces infortunés expirèrent sous le fouet des bourreaux ; d’autres furent jetés au milieu des flammes ou percés de flèches, et ils obtinrent rarement la faveur d’une prompte mort. Des têtes, des parties de corps et des cadavres souillèrent l’hippodrome ; cet asile des plaisirs et de la liberté des Romains ; les anciens camarades de Phocas sentirent bien que sa faveur ou leurs services ne pouvaient les garantir de la fureur d’un tyran[51], digne rival des Caligula et des Domitien du premier siècle de l’empire.

Phocas n’eut qu’une fille, qui épousa le patricien Crispus[52] : on eut l’indiscrétion de placer dans le cirque, à côte de l’empereur, les bustes des deux époux. Le père désirait sans doute que sa postérité recueillir le fruit de ses crimes ; mais cette association prématurée et agréable au peuple, offensa le monarque : les tribuns de la faction des Verts, qui voulurent se justifier sur une méprise des sculpteurs, furent sur-le-champ condamnés à la mort ; les prières du peuple obtinrent leur grâce, mais Crispus eut lieu de douter qu’un usurpateur jaloux pût jamais oublier cette concurrence involontaire. L’ingratitude de Phocas indisposa la faction des Verts, qu’il dépouilla de leurs privilèges ; toutes les provinces de l’empire étaient mûres pour la rébellion ; et Héraclius, exarque de l’Afrique, avait refusé, durant plus de deux ans, toute espèce de tribut ou d’obéissance au centurion qui déshonorait le trône de Constantinople. Des envoyés secrets de Crispus et du sénat excitèrent cet exarque à sauver et à gouverner son pays ; mais son ambition se trouvant amortie par la vieillesse, il chargea de cette dangereuse entreprise son fils Héraclius, et Nicétas, fils de Grégoire, son ami et son lieutenant. Ces jeunes guerriers armèrent l’Afrique ; l’un d’eux se chargea de conduire la flotte de Carthage à Constantinople, tandis que l’autre traverserait l’Égypte et l’Asie à la tête d’une armée : il fut convenu que la pourpre impériale serait le prix de la diligence et du succès. Un faible bruit de leur entreprise arriva aux oreilles de Phocas, qui arrêta la femme et la mère d’Héraclius, afin d’avoir un gage de sa fidélité ; mais l’artificieux Crispus vint à bout d’affaiblir Ies craintes d’un danger éloigné : on négligea ou on différa les moyens de défense ; et le tyran se croyait en sûreté, lorsque les vaisseaux de l’Afrique mouillèrent dans l’Hellespont. Les fugitifs et les exilés ; respirant la vengeance, joignirent Héraclius à Abydos : ses navires portaient au sommet de leurs mâts les symboles sacrés de la religion[53] ; ils traversèrent la Propontide en triomphe, et Phocas vit des fenêtres de son palais approcher l’orage qu’il ne pouvait plus éviter. Il détermina, par des promesses et des présents, la faction des Verts à opposer une faible et inutile résistance au débarquement des troupes de l’Afrique ; mais le peuple et même les gardes furent entraînés par Crispus, qui se déclara sur ces entrefaites, et le tyran fut saisi par un simple citoyen, qui, seul, osa pénétrer dans le palais désert. Après l’avoir dépouillé du diadème et de la pourpre, et l’avoir revêtit de l’habit le plus vil, on le chargea de chaînes, et on le mena dans un canot à la galère d’Héraclius, qui lui reprocha les forfaits de son règne abominable. Phocas lui répondit : Et le tien, sera-t-il meilleur ? Ce furent les derniers mots que laissa échapper son désespoir. Après lui avoir fait souffrir tous les genres d’outrages et de tortures, on lui coupa la tête ; son corps en lambeaux fut jeté dans les flammes. On traita ensuite de la même manière les statues qu’avait multipliées la vanité de l’usurpateur et le drapeau séditieux des Verts. Le clergé, le sénat et le peuple, engagèrent Héraclius à monter sur le trône, qu’il venait de purifier des souillures du crime et de l’ignominie. Après avoir hésité aussi longtemps que l’exigeait la décence, il se rendit à leurs prières. Son couronnement fut suivi de celui de sa femme Eudoxie ; et leur postérité régna sur l’empire d’Orient jusqu’à la quatrième génération. La navigation d’Héraclius avait été très heureuse, comme on vient de le voir ; la marche de Nicétas fut pénible, et quand il arriva, la révolution se trouvait consommée : mais il se soumit sans murmure à la fortune de son ami ; et, pour le récompenser de ses louables intentions, on lui accorda une statue équestre et la fille de l’empereur. Il était plus difficile de compter sur la fidélité de Crispus, auquel on donna le commandement de l’armée de Cappadoce. Son arrogance provoqua bientôt et parut excuser l’ingratitude de son nouveau souverain. Le gendre de Phocas fut condamné, en présence du sénat, à embrasser la vie monastique ; et l’arrêt fut justifié par cette remarque judicieuse d’Héraclius, que l’homme qui, avait trahi son père ne pouvait être fidèle à son ami[54].

Les crimes de Phocas eurent, même après sa mort, des suites funestes pour l’empire, contre lequel il avait excité les plus formidables de ses ennemis à reprendre les armes comme vengeurs d’une cause sacrée. Selon les formes d’amitié et d’égalité établies entre la cour de Byzance et celle de Perse, il avait annoncé à Chosroês son avènement au trône ; et Lilius, qui lui avait présenté les têtes de Maurice et de ses enfants, lui parut le plus propre à décrire les circonstances de cette scène tragique[55]. Quels que fussent les fictions et les sophismes dont il prit soin d’embellir son récit, Chosroès détourna avec horreur ses regards de dessus l’assassin ; il emprisonna ce prétendu envoyé : il déclara qu’il n’aurait plus de liaisons avec l’usurpateur, et qu’il vengerait son bienfaiteur et son père adoptif. Tous les mouvements de douleur et de colère que pouvait inspirer l’humanité et que pouvait dicter l’honneur, se réunissaient pour animer le roi de Perse ; les préjugés nationaux et religieux des mages et des satrapes augmentèrent encore cette disposition. Par une flatterie d’autant plus adroite qu’elle semblait prendre le langage de la liberté, ils osèrent blâmer l’excès de son amitié et de sa reconnaissance pour les Grecs, nation, disaient-ils, avec laquelle il était dangereux de signer un traité de paix ou d’alliance, qui dans sa superstition ne connaissait ni la vérité ni la justice, et qui devait être incapable de toute vertu, puisqu’en poussant l’impiété jusqu’au meurtre de ses souverains, .elle se rendait coupable du plus atroce des forfaits[56]. Les provinces de l’empire romain furent accablées des maux de la guerre pour le crime du centurion ambitieux qui les opprimait ; et vingt ans après, les Romains se vengèrent et rendirent avec usure ces mêmes maux aux Persans[57]. Le général qui avait rétabli Chosroès sur le trône, commandait toujours en Orient ; et en Assyrie les mères épouvantaient leurs enfants du terrible nom de Narsès. Il n’est pas hors de vraisemblance que Narsès, né en Perse, encouragea son maître et son ami à délivrer et à envahir les provinces à Asie ; il est encore plus probable que Chosroês put animer ses soldats par cette assurance, que le glaive qu’ils redoutaient le plus demeurerait dans le fourreau ou n’en sortirait qu’en leur faveur. Le héros ne pouvait compter sur la loi d’un tyran, et le tyran devait sentir combien il méritait peu l’obéissance d’un héros. Narsès fait dépouillé du commandement ; il arbora le drapeau de l’indépendance à Hiérapolis, ville de Syrie ; mais, attiré par de trompeuses promesses, il fut brûlé vif au milieu de Constantinople. Les soldats qu’il avait menés à la victoire, privés du seul général qu’ils pussent craindre ou estimer, furent rompus deux fois par la cavalerie, écrasés sous les pieds des éléphants, et percés par les traits des Barbares : un grand nombre de captifs furent décapités sur le champ de bataille par ordre du vainqueur, qui pouvait avec justice condamner ces mercenaires séditieux comme les auteurs ou les complices de la mort de Maurice. Sous le règne de Phocas, le monarque de Perse assiégea, réduisit, et renversa successivement les fortifications de Merdin, Dara, Amida et Édesse ; il passa l’Euphrate, s’empara d’Hiérapolis, de Chalcis et de Berrhée ou Alep, ville de la Syrie ; et environna bientôt les murs d’Antioche de ses irrésistibles armes. Ses rapides succès montrent la décadence de l’empire, l’incapacité de Phocas et le peu d’affection de ses sujets. Un imposteur, qui se disait le fils de Maurice[58] et l’héritier légitime de l’empire, suivait le camp de Chosroès, qui offrait ainsi aux provinces un prétexte de soumission ou de révolte.

Les premières lettres qu"Héraclius reçut de l’Orient[59] lui apprirent la