Révoltes de l’Afrique. Rétablissement du royaume des Goths par Totila. Prise et reprise de Rome. Conquête définitive de I’Italie par Narsès. Extinction des Ostrogoths. Défaite des Francs et des Allemands. Dernière victoire, disgrâce et mort de Bélisaire. Mort et caractère de Justinien. Comète, tremblements de terre et peste.
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CE que nous venons de dire des diverses nations établies dans la portion du globe qui se prolonge depuis le Danube jusqu’aux bords du Nil, a montré de toutes parts la faiblesse des Romains ; et l’on peut s’étonner avec raison qu’ils prétendissent à étendre les limites d’un empire dont ils ne pouvaient plus défendre les anciennes frontières : mais les guerres, les conquêtes et les triomphes de Justinien sont les débiles et pernicieux efforts de la vieillesse qui épuise les restes de sa force, et hâte le terme de la vie. Ce prince se félicita d’avoir remis l’Afrique et l’Italie sous la domination de la république ; mais les malheurs qui suivirent le départ de Bélisaire montrèrent l’impuissance du conquérant et achevèrent la ruine de ces malheureuses contrées. Justinien avait jugé que ses nouvelles conquêtes devaient satisfaire aussi magnifiquement son avarice que son orgueil. Un avide ministre des finances suivait de près les pas de Bélisaire ; et les Vandales ayant brûlé les anciens registres des tributs, son imagination se donnait carrière sur le calcul et la répartition arbitraire des richesses de l’Afrique[1]. L’augmentation des impôts destinés à enrichir un souverain éloigné du pays, la restitution forcée de toutes les terres qui avaient appartenu à la couronne, ne tardèrent pas à dissiper l’ivresse de la joie publique ; mais l’empereur se montra insensible aux plaintes modestes du peuple, jusqu’au moment où les clameurs des soldats mécontents vinrent le tirer de son sommeil et de sa sécurité. Un grand nombre d’entre eux avaient épousé des veuves et des filles de Vandales ; ils réclamaient comme doublement à eux, à titre de conquête et de propriété, les domaines que Genseric avait assignés à ses troupes victorieuses. Ils n’écoutèrent qu’avec dédain les représentations froides et intéressées de leurs officiers, qui leur représentèrent vainement que la libéralité de Justinien les avait tirés de l’état sauvage ou d’une condition servile, qu’ils s’étaient enrichis des dépouilles de l’Afrique, des trésors, des esclaves et du mobilier des Barbares vaincus ; et que d’ancien et légitime patrimoine des empereurs ne devait être employé qu’au maintien de ce gouvernement, duquel dépendaient, en dernière analyse, leur sûreté et leur récompense. La mutinerie avait pour instigateurs secrets mille soldats, la plupart Hérules, qui, ayant adopté la doctrine d’Arius, se trouvaient excités par le clergé de cette secte ; et le fanatisme, par son pouvoir destructeur de tout principe, consacrait la cause du parjuré et de la rébellion. Les ariens déploraient la ruine de leur Église, triomphante en Afrique durant plus d’un siècle ; et ils étaient justement indignés des lois du vainqueur, qui leur interdisait le baptême de leurs enfants et l’exercice de leur culte religieux. La plus grande partie des Vandales choisis par Bélisaire oublièrent, dans les honneurs du service de l’Orient, leur pays et leur religion ; mais quatre cents d’entre eux, animés d’un généreux courage, obligèrent les officiers de la marine à changer de route à la vue de l’île de Lesbos ; ils relâchèrent au Péloponnèse ; et, après avoir échoué leur navire sur une côte déserte de l’Afrique, ils arborèrent sur le mont Aurasius l’étendard de l’indépendance et de la révolte. Tandis que les troupes de la province refusaient d’obéir aux ordres de leurs supérieurs, on conspirait à Carthage contre la vie de Salomon, qui y occupait avec honneur la place de Bélisaire ; et les ariens avaient pieusement résolu de sacrifier le tyran au pied des autels, durant la fête de Pâques et l’imposante célébration des saints mystères. La crainte ou le remords arrêta le poignard des assassins, mais la patience de Salomon les enhardit ; et dix jours après on vit éclater dans le cirque une sédition furieuse, qui désola ensuite l’Afrique pendant plus de dix années. Le pillage de la ville et le massacre de ses habitants sans distinction, ne furent suspendus que par la nuit, le sommeil et l’ivresse. Le gouverneur se sauva en Sicile avec sept personnes parmi lesquelles on comptait l’historien Procope. Les deux tiers de l’armée eurent part à cette rébellion ; et huit mille insurgens, assemblés dans les champs de Balla, élurent pour leur chef un simple soldat, nominé Stoza, qui possédait à un degré supérieur les vertus d’un rebelle. Sous le masque de la liberté, son éloquence guidait ou du moins entraînait les passions de ses égaux. Il se mit au niveau de Bélisaire et du neveu de Justinien, en osant se mesurer avec eux sur le champ de bataille. Il fut défait ; mais ces généraux avouèrent que Stoza était digne d’une meilleure cause et d’un commandement plus légitime. Vaincu dans les combats, il employa avec dextérité l’art de la négociation ; il débaucha une armée romaine, et fit assassiner, dans une église de Numidie, les chefs qui avaient compté sur ses infidèles promesses. Lorsqu’il eut épuisé toutes les ressources de la force ou de la perfidie, il gagna, avec quelques Vandales désespérés, les déserts de la Mauritanie ; il obtint la fille d’un prince barbare, et, en faisant répandre le bruit de sa mort, échappa à la poursuite de ses ennemis. L’autorité personnelle de Bélisaire, la dignité, le courage et la douceur de Germanus, neveu de l’empereur, la vigueur et le succès de l’administration de l’eunuque Salomon, rétablirent la soumission dans le camp, et maintinrent, durant quelque temps, la tranquillité de l’Afrique ; mais les vices de la cour de Byzance faisaient sentir leur influence jusque dans cette province éloignée : les soldats se plaignaient de ne recevoir ni solde ni secours ; et quand les désordres publics furent au point favorable à ses desseins, Stoza reparut vivant, en armes et aux portes de Carthage. Il fut tué dans un combat singulier ; et, au milieu des angoisses de la mort, il sourit en apprenant que sa javeline avait percé le cœur de son adversaire. L’exemple de Stoza, et la persuasion que le premier roi fut un soldat heureux, échauffèrent l’ambition de Gontharis : celui-ci promit, dans un traité particulier, de partager l’Afrique avec les Maures, si, avec leur dangereux secours, il pouvait monter sur le trône de Carthage. Le faible, Aréobinde, incapable de gouverner, soit durant la paix, soit durant la guerre, était arrivé à l’emploi d’exarque par son mariage avec la nièce de Justinien. Une sédition des gardes le renversa tout à coup, et ses abjectes supplications provoquèrent le mépris de l’inexorable rebelle sans exciter sa pitié. Après un règne de trente jours, Gontharis fut poignardé à son tour par Artaban, au milieu d’un festin ; et, ce qui est assez singulier, un prince arménien, de la famille royale des Arsacides rétablit à Carthage l’autorité de l’empire romain. Tous les détails de la conspiration qui arma la main de Brutus contre les jours de César, sont curieux et importants pour la postérité ; mais le crime ou le mérite de ces assassins, révoltés ou fidèles à leur prince, ne pouvaient intéresser que les contemporains de Procope, que l’amitié ou le ressentiment, l’espérance ou la crainte, avaient personnellement engagés dans les révolutions de l’Afrique[2]. Ce pays retombait rapidement dans l’état de barbarie d’où l’avaient tiré les colonies phéniciennes et les lois de Rome ; et chaque degré de la discorde intestine était marqué par quelque déplorable victoire de l’homme sauvage sur la société civilisée. Les Maures[3] ne connaissaient pas les lois de la justice, mais ils ne pouvaient supporter l’oppression. Leur vie errante et leurs immenses déserts trompaient les armes ou éludaient les chaînes d’un conquérant, et l’expérience prouvait assez qu’on ne devait compter ni sur leurs serments ni sur leur reconnaissance. Effrayés par la victoire du mont Aurasius, ils s’étaient momentanément soumis ; mais s’ils respectaient le caractère de Salomon, ils détestaient et méprisaient l’orgueil et l’incontinence de Cyrus et de Sergius, ses deux neveux, auxquels il avait imprudemment, confié les gouvernements de Tripoli et de la Pentapole. Une tribu de Maures campait sous les murs de Leptis, afin de renouveler son alliance et de recevoir du gouverneur les présents accoutumés. Quatre-vingts de leurs députés furent introduits dans la ville comme alliés ; mais sur un vague soupçon de conspiration on les égorgea à la table de Sergius, et le cri de guerre et de vengeance retentit dans toutes les vallées du mont Atlas, depuis les deux Syrtes jusqu’aux bords de l’océan Atlantique. Une offense personnelle, l’injuste exécution ou le meurtre de son frère, rendit Antalas ennemi des Romains. La défaite des Vandales avait autrefois signalé sa valeur ; il montra en cette occasion des sentiments de justice et de prudence remarquables dans un Maure. Tandis qu’il réduisait Adrumète en cendres, il avertit l’empereur que le rappel de Salomon et de ses indignes neveux assurerait la paix de l’Afrique. L’exarque sortit de Carthage avec ses troupes ; mais à six journées de cette ville, et aux environs de Tébeste[4], il fut étonné de la supériorité du nombre et de la contenance farouche des Barbares. Il proposa un traité, sollicita une réconciliation, et offrit de se lier par les serments les plus solennels. Par quels serments peut-il se lier ? interrompirent les Barbares avec indignation ; Jurera-t-il sur les Évangiles, livres que la religion chrétienne regarde comme divins ? C’est sur ces livres que Sergius, son neveu, avait engagé sa foi à quatre-vingts de nos innocents et malheureux frères. Avant que les Évangiles nous inspirent de la confiance une seconde fois, nous devons essayer quel sera leur pouvoir pour punir le parjure et venger leur honneur compromis. Leur honneur fut vengé dans les champs de Tébesie par la mort de Salomon et la perte totale de son armée. De nouvelles troupes et des généraux plus habiles réprimèrent bientôt l’insolence des Maures : dix-sept de leurs princes furent tués à la même bataille, et les bruyantes acclamations du peuple de Constantinople célébrèrent la soumission incertaine et passagère de leurs tribus. Des incursions successives avaient réduit les possessions romaines en Afrique à un tiers de l’étendue de l’Italie ; toutefois les empereurs romains continuèrent à régner plus d’un siècle sur Carthage et la fertile côte de la Méditerranée : mais les victoires et les défaites de Justinien devenaient également funestes au genre humain ; et telle était la dévastation de l’Afrique, qu’en plusieurs cantons un voyageur pouvait errer des jours entiers sans rencontrer une créature humaine, soit amie, soit ennemie. La nation des Vandales, qui avait compté un moment cent soixante mille guerriers, outre les femmes, les enfants et les esclaves, avait disparu ; une guerre impitoyable avait anéanti un nombre de Maures encore plus grand ; et le climat, les divisions intestines et la rage des Barbares, vengeaient cette destruction sur les Romains et leurs alliés. Lorsque Procope débarqua en Afrique pour la première fois, il admira la population des villes et des campagnes, et l’activité du commerce et de l’agriculture. En moins de vingt ans, cette scène de mouvement s’était changée en une solitude silencieuse ; les riches citoyens s’étaient réfugiés en Sicile et à Constantinople ; et l’historien secret assure que les guerres et le gouvernement de Justinien coûtèrent cinq millions d’hommes à l’Afrique[5]. La jalousie de la cour de Byzance n’avait pas permis à Bélisaire d’achever la conquête de l’Italie ; et son brusque départ ranima le courage des Goths[6], qui respectaient son génie, ses vertus, et même l’estimable motif qui avait forcé le sujet de Justinien à les tromper et à rejeter leurs vœux. Ils avaient perdu leur roi (perte toutefois peu considérable), leur capitale, leurs trésors, les provinces qui s’étendaient de la Sicile aux Alpes, et deux cent mille guerriers avec leurs cheveux et leurs riches équipages ; mais tout n’était pas perdu, tant que Pavie était défendue par un millier de Goths qu’animaient l’honneur, l’amour de la liberté et le souvenir de leur ancienne grandeur. Le commandement en chef fut offert, d’une voix unanime, au brave Uraias ; lui seul regarda les malheurs de son oncle Vitigès comme un motif d’exclusion. Sa voix fit tomber les suffrages sur Hildibald, qui a son mérite personnel joignait le titre de parent du roi d’Espagne Theudès, dont on espérait, avec peu de fondement, que les secours soutiendraient les intérêts communs de la nation des Goths. Le succès de ses armes dans la Ligurie et la Vénétie paraissait justifier ce choix ; mais il montra bientôt qu’il était incapable de pardonner ou de commander à son bienfaiteur. Sa femme fut vivement blessée de la beauté, des richesses et de la fierté de l’épouse d’Uraias, et la mort de ce vertueux patriote excita l’indignation d’un peuple libre. La hardiesse d’un assassin exécuta la sentence portée par la nation, en coupant la tête à Hildibald au milieu d’un banquet. Les Rugiens, tribu étrangère, s’arrogèrent le droit de donner la couronne ; et Totila, neveu du dernier roi, entraîné par la vengeance, fut prêt à se livrer aux Romains avec la garnison de Trevigo, mais on persuada facilement à ce jeune homme valeureux et accompli de préférer le trône des Goths au service de Justinien ; et dès qu’on eut délivré le palais de Pavie de l’usurpateur nommé par les Rugiens, il rassembla cinq mille soldats et entreprit de rétablir le royaume d’Italie. Les onze généraux égaux en pouvoir, qui succédèrent à Bélisaire, négligèrent d’écraser les Goths faibles et désunis, jusqu’à ce qu’enfin les progrès de Totila et les reproches de Justinien les tirèrent de leur inaction. Les portes de Vérone furent secrètement ouvertes à Artabaze, qui y entra à la tête de cent soldats perses au service de l’empereur. Les Goths abandonnèrent la ville. Les généraux romains s’arrêtèrent à soixante stades pour régler le partage du butin. Tandis qu’ils disputaient sur cet article, l’ennemi, s’apercevant du petit nombre des vainqueurs, fondit sur les Perses qui furent accablés à l’instant ; et ce fit en sautant du haut des remparts qu’Artabaze conserva une vie dont il fut privé, peu de jours après, par la lance d’un Barbare qui l’avait défié à un combat singulier. Vingt mille Romains se mesurèrent avec les forces de Totila près de Faenza, et sur les collines de Mugello, qui fait partie du territoire de Florence. Des hommes libres combattant pour reconquérir leur pays, voyaient devant eux des troupes mercenaires dont le courage languissant n’offrait pas même le mérite d’une servitude vigoureuse et bien disciplinée. Dès le premier choc, les Romains abandonnèrent leurs drapeaux, jetèrent leurs armes, et se dispersèrent de tous côtés avec une vitesse qui diminua leur perte, mais qui acheva de les couvrir de honte. Le roi des Goths, rougissant de la lâcheté de ses ennemis, suivit rapidement le chemin de l’honneur et de la victoire. Il passa le Pô, traversa l’Apennin, remit à un autre temps l’importante conquête de Ravenne, de Florence et de Rome ; et, continuant sa route par le centre de l’Italie, il vint former le siège ou plutôt le blocus de Naples. Les chefs romains, emprisonnés chacun dans leurs villes et s’imputant l’un à l’autre ce revers, n’osaient troubler son entreprise ; mais l’empereur, effrayé de la détresse et du danger où se trouvaient ses conquêtes d’Italie, envoya au secours de Naples une flotte de galères et un corps de soldats de la Thrace et de l’Arménie. Ces troupes débarquèrent dans la Sicile, qui les approvisionna de ses riches magasins ; mais les délais du nouveau commandant, magistrat qui n’entendait rien à la guerre, prolongèrent les maux des assiégés ; et les secours qu’enfin il laissa timidement s’échapper vers eux, furent successivement interceptés par les navires armés que Totila avait placés dans la baie de Naples. Le principal officier des Romains fût traîné au pied du rempart, la corde au cou, et la d’une voix tremblante, il exhorta les citoyens à implorer, comme lui, la merci du vainqueur. Les habitants demandèrent une trêve et promirent de rendre la place, si dans l’espace d’un mois ils ne voyaient arriver aucun secours. L’audacieux Barbare leur accorda trois mois au lieu d’un, persuadé, avec raison, que la famine hâterait le terme de leur capitulation. Après la rédaction de Naples et de Cumes, la Lucanie, la Pouille et la Calabre, se soumirent au roi des Goths. Totila conduisit son armée aux portes de Rome ; et, après avoir établi son camp à Tivoli, à vingt milles de la capitale, il engagea tranquillement le sénat et le peuple à comparer la tyrannie des Grecs avec le bonheur dont on jouissait sous la domination des Goths. Les succès de Totila peuvent être en partie attribués à la révolution que trois années d’expérience avaient produite dans l’esprit des peuples de l’Italie. D’après l’ordre, ou du moins au nom d’un empereur catholique, le pape[7], leur père spirituel, avait été arraché de l’Église de Rome, et on l’avait laissé mourir de faim ou assassiné dans une île déserte[8]. A la place du vertueux Bélisaire, douze chefs, également corrompus et différant seulement par la variété de leurs vices, accablaient Rome, Ravenne, Florence, Pérouse, Spolette, etc., du poids d’une autorité qu’ils n’employaient que pour satisfaire leur avarice ou leur incontinence. On avait chargé du soin d’augmenter le revenu du fisc, Alexandre, financier subtil, bien versé dans la fraude et les vexations des écoles de Byzance, et qui tirait son surnom de Psalliction (les ciseaux), de l’habileté avec laquelle il diminuait le poids des monnaies d’or sans en effacer l’empreinte[9]. Au lieu d’attendre le retour de la paix et de l’industrie, il chargea les biens des citoyens d’impôts accablants ; toutefois ses extorsions actuelles où celles qu’il donnait lien de craindre ; inspiraient moins de haine que les recherches rigoureuses et arbitraires exercées sur les personnes et les propriétés de ceux qui, sous les rois goths avaient eu part à la recette et à la dépense du trésor public. Ceux des sujets de Justinien qui échappèrent à ces vexations partielles, ne purent se soustraire à la rapacité des soldats, qui, trompés et méprisés par Alexandre, cherchaient dans le maraudage une ressource contre l’indigence et la faim ; et les habitants des campagnes n’eurent plus de sûreté à espérer que dans les vertus d’un Barbare[10]. Totila était continent et frugal ; ses amis ou ses ennemis ne furent jamais déçus dans l’espoir qu’ils fondèrent sur sa fidélité ou sur sa clémence. Les cultivateurs de l’Italie obéirent avec joie à une proclamation du roi des Goths qui leur enjoignait de suivre leurs importants travaux ; et leur promettait que, sans payer au-delà des taxes ordinaires, ils se verraient, par la valeur et la discipline de ses troupes, entièrement à l’abri des maux de la guerre. Il attaqua successivement toutes les villes fortifiées ; et quand il les avait soumises, il en démolissait les fortifications, afin d’épargner au peuple les maux d’un nouveau siège, de priver les Romains des ressources qu’ils pouvaient trouver dans l’art de défendre les places, et de terminer, en pleine campagne, d’une manière plus égale et plus noble, la longue querelle des deux nations. Les captifs et les déserteurs romains se laissèrent aisément persuader de passer sous les drapeaux d’un ennemi libéral et affable ; il attira les esclaves par urne inviolable promesse de ne les jamais livrer à leurs maîtres ; et des mille guerriers de Pavie se forma bientôt, dans le camp de Totila, un nouveau peuple qui porta également le nom de peuple goth. Il remplit de bonne foi les articles de la capitulation, sans chercher et sans tirer aucun avantage des expressions équivoques ou des événements imprévus. Les troupes de la garnison de Naples avaient stipulé qu’elles seraient renvoyées par mer ; les vents contraires ne le permirent pas, mais on leur fournit généreusement des chevaux, des vivres et un sauf-conduit jusqu’aux portes de Rome. Les femmes des sénateurs, saisies dans les maisons de campagne de la Campanie, furent renvoyées sans rançon à leurs maris ; on punit de mort quiconque attentait à la pudeur des femmes ; et, dans le régime salutaire qu’il imposa aux Napolitains affamés, le conquérant remplit les fonctions d’un médecin attentif et plein d’humanité. Les vertus de Totila méritent une égale estime ; soit qu’elles lui aient été inspirées par les idées d’une saine politique, par des principes de religion, ou par l’instinct de l’humanité. Il harangua souvent ses troupes ; il leur répétait sans cesse que la corruption d’un peuple entraîne sa ruine, que la victoire est le fruit des vertus morales ainsi que des vertus guerrières, et que le prince et même la nation sont coupables des crimes qu’ils négligent de punir. Les amis et les ennemis de Bélisaire demandaient avec la même ardeur qu’on le chargeât du soin de sauver le pays qu’il avait subjugué : on renvoya en effet contre les Goths, l’ancien commandant de l’Italie, et ce fut pour lui une marque de confiance on une espèce d’exil. Héros sur les bords de l’Euphrate, esclave dans le palais de Constantinople, Bélisaire accepta, quoique avec répugnance, la pénible tâche de soutenir sa réputation, et de réparer les fautes des chefs qui l’avaient remplacé. La mer était ouverte aux Romains. Les navires et les soldats furent rassemblés à Salone prés du palais de Dioclétien ; Bélisaire fit la revue générale de ses troupes à Pola en Istrie, où il les laissa reposer quelques jours, et ensuite, côtoyant la mer Adriatique, il entra dans le port de Ravenne, et envoya des ordres plutôt que des secours aux villes subordonnées. Son premier discours publie s’adressa aux Goths et aux Romains : il leur annonçait au nom de l’empereur que ce prince avait suspendu pour quelque temps la conquête de la Perse et prêté l’oreille aux prières de ses sujets d’Italie ; il indiqua avec ménagement les causes et les auteurs des derniers désastres ; il s’efforça de dissiper la crainte d’être puni sur le passé, et l’espoir de l’impunité sur l’avenir ; et il travailla avec plus de zèle que de succès à établir une ligue d’affection et d’obéissance parmi tous ceux qui dépendaient de son gouvernement. Il ajouta que Justinien, son gracieux maître, se trouvait disposé à pardonner et à récompenser, et qu’il était de leur devoir, ainsi que de leur intérêt, de détromper leurs compatriotes séduits par les artifices de l’usurpateur. Aucun soldat n’eut la tentation d’abandonner les drapeaux du roi des Goths. Bélisaire découvrit bientôt qu’il avait été envoyé pour être le témoin oisif et impuissant de la gloire d’un jeune Barbare, et sa lettre à l’empereur peint naturellement et vivement les angoissés d’une âme généreuse. Très excellent prince, lui mande-t-il, nous sommes arrivés en Italie, manquant d’hommes d’armes, de chevaux et d’argent, c’est-à-dire dénués de tout ce qu’il faut pour la guerre. Lors de notre dernière course dans les villages de la Thrace et de l’Illyrie, nous avons rassemblé avec des difficultés extrêmes, environ quatre mille recrues, qui ne sont pas vêtues, et qui ne savent ni manier les armes ni faire le service d’un camp. Les soldats que j’ai trouvés dans lit province sont mécontents, timides et épouvantés. Dès, qu’on leur annonce l’ennemi, ils abandonnent leurs chevaux et jettent leurs armes. On ne peut lever aucun impôt, puisque l’Italie est dans les mains des Barbares. La suspension de paiement nous a. privés du droit de donner des ordres et même des avis. Soyez sûr, redoutable seigneur, que la plus grande partie de vos troupes a déjà passé sous l’étendard des Goths. Si la présence seule de Bélisaire pouvait terminer la guerre, vos désirs seraient satisfaits. Bélisaire est au milieu de l’Italie ; mais si vous voulez triompher, il faut bien d’autres préparatifs : le titre de général n’est qu’un vain nom, lorsqu’il n’est pas accompagné de forces militaires. Il serait à propos de me rendre mes vétérans et mes gardes domestiques. Je ne puis entrer en campane qu’après l’arrivée d’un renfort de troupes légères et de troupes pesamment armées ; et ce n’est qu’avec de l’argent comptant que vous pouvez vous procurer un corps considérable de la cavalerie des Huns, dont nous avons un besoin indispensable[11]. Un officier en qui Bélisaire avait confiance, partit de Ravenne pour hâter et amener les secours ; mais le messager négligea sa mission, et un mariage avantageux le retint à Constantinople. Poussé à bout par les délais, trompé dans toutes ses espérances, Bélisaire repassa la mer Adriatique, et attendit à Dyrrachium l’arrivée des troupes qu’on levait avec lenteur parmi les sujets et les alliés de l’empire. Après les avoir reçues, ses forces ne suffisaient pas encore à la délivrance de Rome, que le roi des Goths serrait de toutes parts. Les Barbares couvraient la voie Appienne, longue de quarante journées de marche ; et Bélisaire, à qui la prudence ordonnait d’éviter une bataille, préféra la route de mer, plus prompte et plus sûre, qui, en cinq jours, devait le porter de la côte de l’Épire à l’embouchure du Tibre. Après avoir réduit par la force ou par les traités les villes inférieures des provinces du centre de l’Italie, Totila se disposa, non à donner un assaut à l’ancienne capitale de l’empire, mais à l’environner et à l’affamer. Rome était défendue par la valeur, mais opprimée par l’avarice de Bessas, vieux général d’extraction gothique, qui avec trois mille soldats garnissait la vaste circonférence de ses antiques murailles. Il trafiquait de la misère du peuple, et se réjouissant en secret de la durée du siège. C’était pour augmenter sa fortune qu’on avait rempli les greniers. La charité du pape Vigile avait acheté en Sicile et fait embarquer une provision considérable de grains : les navires échappèrent aux Barbares, mais ils tombèrent entre les mains d’un gouverneur avide, qui donnait aux soldats une faible ration, et vendait le reste aux plus riches des habitants. Le médimne, ou la cinquième partie d’un quarter de froment, se vendait sept pièces d’or ; un bœuf, butin rare et précieux enlevé aux ennemis, se paya jusqu’à cinquante : le progrès de la famine accrut encore cette valeur exorbitante, et engagea souvent l’avarice des, mercenaires à se priver encore de la faible portion de vivres à peine suffisante pour soutenir leur existence. Une pâté insipide et malsaine, qui contenait trois fois plus de son que de farine, apaisait la faim des pauvres ; ils se virent réduits peu à peu à se nourrir de chevaux, de chiens, de chats et de souris, à manger les herbes, et même les orties qui croissaient au milieu des ruines de la ville. Une foule de spectres pâles, exténués, accablés par la maladie, se rassembla autour du palais du gouverneur : ils lui remontrèrent vainement que le devoir d’un maître est de nourrir ses esclaves ; ils le supplièrent humblement de pourvoir à leur subsistance, ou de leur permettre de sortir de la place, ou enfin de prononcer sur le champ l’arrêt de leur mort. Bessas répondit, avec la tranquillité d’un homme insensible, qu’il ne pouvait nourrir les sujets de l’empereur ; qu’il compromettrait sa sûreté en les renvoyant, et que les lois ne lui permettaient pas de les faire mourir. Ils auraient pu cependant apprendre d’un de leurs concitoyens que la faculté de mourir est une de celles dont ne peut nous priver un tyran. Déchiré par les cris de cinq enfants qui lui demandaient du pain, il leur ordonna de le suivre ; il se rendit tranquillement et en silence sur l’un des ponts du Tibre, et, après s’être couvert le visage, il se précipita dans la rivière, sous les yeux de sa famille et du peuple romain. Bessas vendait aux citoyens riches et pusillanimes la permission de sortir de la ville[12] ; mais la plupart de ces fugitifs expiraient sur les grands chemins, ou se trouvaient arrêtés par des détachements de Barbares. Sur ces entrefaites, l’artificieux gouverneur, pour calmer le mécontentement et ranimer l’espoir des Romains, faisait répandre que des flottes et des armées venaient à leur secours des extrémités de l’Orient. La nouvelle certaine du débarquement de Bélisaire dans le port du Tibre les tranquillisa davantage ; et, sans examiner quelles étaient ses forces, ils comptèrent sur l’humanité, la bravoure et l’habileté de ce grand général. Totila avait eu soin de préparer des obstacles dignes d’un tel adversaire. A quatre-vingt-dix stades au-dessous de la ville, et dans la partie la plus étroite du Tibre, il avait joint les deux bords par de fortes poutres qui formaient une espèce de pont sur lequel il plaça deux tours élevées, qu’il garnit des plus braves d’entre les Goths, et qu’il munit d’une grande provision d’armes de trait et de machines d’attaqué. Une grosse et forte chaîne de fer empêchait l’approche du pont et celle des tours, et ses deux extrémités, sur les deux bords de la rivière, étaient défendues par un nombreux détachement d’archers d’élite. L’entreprise que forma Bélisaire de forcer ces barrières et de secourir la capitale, offre un exemple remarquable de sa hardiesse et de son habileté. Sa cavalerie partit du port, et s’avança le long du chemin public, afin de contenir les mouvements et de distraire l’attention de l’ennemi : il plaça son infanterie et ses munitions sur deux cents gros bateaux : chacun de ces bateaux avait un rempart élevé, de grosses planches percées d’une grande quantité de petits trous qui devaient donner passage aux armes de trait. A son front deux grands navires, joints l’un à l’autre, soutenaient un château flottant qui dominait-les tours du pont, et était chargé de feux de soufre et de bitumer La flotte, conduite par le général en personne, remonta paisiblement le courant de la rivière. Son poids rompit la chaîne et les ennemis qui gardaient les bords furent massacrés ou dispersés. Dès qu’elle eut touché la principale barrière, le brûlot s’attacha au pont ; les flammes consumèrent une des tours avec deux cents Goths. Les assaillants poussèrent des cris de victoire, et Rome était sauvée, si la sagesse de Bélisaire n’eût été rendue inutile par la mauvaise conduite de ses officiers. Il avait envoyé ordre à Bessas de seconder ses opérations par une sortie faite à propos, et il avait enjoint à Isaac, son lieutenant, de ne point quitter le port. Mais l’avarice, rendit Bessas immobile tandis que l’ardeur du jeune Isaac le livra aux mains d’un ennemi supérieur en nombre. Bélisaire apprit bientôt cette défaite, dont on exagérait le malheur. Il s’arrêta, et dans ce seul instant, de sa vie il fit paraître quelques émotions de surprise et de trouble, et donna à regret l’ordre de la retraite pour sauver sa femme Antonina, ses trésors, et le seul port qu’il eût sur la côte de Toscane. Les angoisses de son esprit lui donnèrent une fièvre ardente et presque mortelle, et Rome fut abandonnée sans protecteur, à la merci ou au ressentiment de Totila. La longue durée de cette guerre avait aigri la haine nationale : le clergé arien fut ignominieusement chassé de Rome. L’archidiacre Pélage revint sans succès du camp des Goths, où il avait été en ambassade ; et un évêque de Sicile, l’envoyé ou le nonce du pape, perdit les deux mains pour s’être permis des mensonges utiles au service de Rome et de l’État. La famine avait diminué la force et affaibli la discipline de la garnison de Rome. Elle ne pouvait tirer aucun service d’un peuple mourant et la cruelle avarice du marchand avait à la fin absorbé la vigilance du gouverneur. Quatre soldats d’Isaurie qui se trouvaient en sentinelle, descendant du haut des murs avec une corde, tandis que leurs camarades dormaient et que leurs officiers étaient absents, proposèrent en secret au roi des Goths d’introduire ses troupes dans la ville. On les reçut avec froideur et avec défiance : ils revinrent sains et saufs ; ils retournèrent deux fois chez l’ennemi ; la place fut examinée deux fois : la conspiration fut révélée, mais on ne voulut pas y faire attention ; et dès que Totila fut d’accord avec les conjurés, ceux-ci ouvrirent la porte Asinaire et laissèrent entrer les Goths. Craignant quelque trahison ou quelque embuscade, ils demeurèrent en bataille jusqu’à la pointe du jour ; mais Bessas et ses troupes avaient déjà pris la fuite ; et lorsqu’on pressa le roi de harceler leur retraite, il répondit avec sagesse que rien n’était si agréable que la vue d’un ennemi en fuite. Les patriciens auxquels il restait encore des chevaux, Decius, Basilius, etc., accompagnèrent le gouverneur : les autres, parmi lesquels Procope nomme Olybrius, Oreste et Maxime, se réfugièrent dans l’église de Saint-Pierre ; mais lorsqu’il assure qu’il ne resta que cinq cents personnes dans la place, on peut concevoir quelque doute sur la fidélité de l’historien ou sur celle du texte. Le jour vint éclairer la victoire complète des Goths, et leur monarque se rendit en dévotion au tombeau du prince des apôtres ; mais tandis qu’il priait au pied de l’autel, vingt-cinq soldats et soixante citoyens furent égorgés sous le vestibule. L’archidiacre Pélage[13] se présenta devant lui, les évangiles à la main, et dit : Seigneur, ayez pitié de votre serviteur. — Pélage, lui répondit Totila avec un sourire insultant, votre orgueil s’abaisse donc maintenant au langage de la prière ? — Je suis un suppliant, lui répliqua le prudent archidiacre ; Dieu nous a soumis à votre pouvoir ; et, en qualité de vos sujets, nous avons droit à votre clémence. Son humble prière sauva les Romains, et la pudeur des jeunes filles et des matrones romaines fut sauvée de la fureur des soldats ; mais on leur permit de piller la ville après qu’on eut réservé pour le trésor royal les dépouilles les plus précieuses. Les maisons des sénateurs étaient remplies d’or et d’argent, et la honteuse et coupable avidité de Bessas se trouva n’avoir travaillé que pour le profit du vainqueur. Dans cette révolution, les fils des consuls éprouvèrent la misère qu’ils avaient rebutée ou qu’ils avaient soulagée ; ils errèrent, couverts de haillons, au milieu des rues de la ville, et mendièrent leur pain, peut-être sans succès, à la porte des maisons de leurs pères. Rusticiana, fille de Symmaque et veuve de Boèce, avait généreusement sacrifié ses richesses pour soulager les maux de la famine ; mais on l’accusa auprès des Barbares d’avoir excité le peuple à renverser les statues du grand Théodoric ; et cette vénérable matrone eut payé de sa vie l’insulte faite à la mémoire du roi des Goths, sans le respect qu’inspirèrent à Totila sa naissance, ses vertus, et même le pieux motif de sa vengeance. Il prononça le lendemain deux discours, dont l’un contenait les éloges et les avertissements adressés à ses Goths victorieux ; dans l’autre, il traita les sénateurs comme les plus vils des esclaves : il leur reprocha leur parjure, leur folie et leur ingratitude et il déclara, d’un ton sévère, que leurs biens et leurs dignités étaient à juste titre acquis à ses compagnons d’arme. Cependant il consentit à oublier leur révolte ; et pour reconnaître sa clémence, les sénateurs adressèrent à leurs tenanciers et à leurs vassaux des lettres circulaires où ils leur enjoignaient expressément d’abandonner les enseignes des Grecs, de cultiver en paix leurs terres, et d’apprendre de leurs maîtres à obéir au roi des Goths. Il fut inexorable pour la ville qui avait arrêté si longtemps le cours de ses victoires ; il fit démolir, en différents endroits, environ un tiers de ses murailles ; il préparait des feux et des machines pour détruire ou renverser les plus beaux monuments de l’antiquité, et l’univers apprit avec effroi qu’un décret allait changer Rome en un pâturage pour les troupeaux. Les remontrances fermes et modérées de Bélisaire suspendirent l’exécution de cet arrêt. Il exhorta le prince barbare à ne pas souiller sa gloire par la destruction de ces monuments qui honoraient les morts et charmaient les vivants ; et Totila, d’après les conseils d’un ennemi, se détermina à conserver Rome pour servir d’ornement à son empire, ou comme un précieux gage de paix et de réconciliation. Lorsqu’il eut déclaré aux envoyés de Bélisaire sa résolution d’épargner la ville, il plaça une armée à cent vingt stades des murs, fit d’observer les mouvements du général romain. Il s’avança avec le reste de ses forces dans la Lucanie et dans la Pouille, et occupa, au sommet du Garganus[14], un des camps d’Annibal[15]. Les sénateurs furent traînés à sa suite, et bientôt après resserrés dans les forteresses de la Campanie : les citoyens, leurs femmes, et leurs enfants, partirent pour le lieu de leur exil ; et durant quarante jours, Rome n’offrit qu’une affreuse solitude[16]. Rome fut bientôt reprise par une de ces actions que l’opinion publique qualifie quelquefois selon l’événement, de téméraires ou d’héroïques. Après le départ de Totila, Bélisaire sortit du port à la tête de mille cavaliers il tailla en pièces ceux des ennemis qui osèrent le combattre, et visita avec compassion et avec respect les ruines désertes de la ville éternelle. Résolu de garder un poste qui attirait les regards du monde entier il appela la plus grande partie de ses troupes auprès de l’étendard qu’il éleva sur le Capitole. L’amour de la patrie et l’espoir d’y trouver de la nourriture y ramena les anciens habitants, et les clefs de Rome furent envoyées une seconde fois à l’empereur Justinien. La partie des murs démolie par les Goths fut réparée avec des matériaux grossiers et mal assortis ; on refit le fossé ; on garnit les chemins d’une multitude de pointes de fer pour blesser les pieds des chevaux[17] ; et comme on ne pouvait se procurer sur-le-champ de nouvelles portes, l’entrée fut gardée, à la manière des Spartiates, par un rempart des plus braves soldats. En vingt cinq jours, Totila arriva de la Pouille à marches forcées pour venger sa honte et son injure. Bélisaire l’attendit. Les Goths donnèrent trois fois un assaut général, et trois fois ils furent repoussés : ils perdirent la fleur de leurs troupes. L’étendard royal fût près de tomber entre les mains de l’ennemi, et la gloire de Totila tomba comme elle s’était élevée avec la fortune de ses armes. Tout ce que pouvaient faire le courage et l’habileté avait été accompli par le général romain ; c’était maintenant à Justinien à terminer, par un effort vigoureux et fait à propos, la guerre entreprise par son ambition. L’indolence, peut-être l’impuissance d’un prince plein de mépris pour ses ennemis et de jalousie contre ses serviteurs, prolongeaient les malheurs de l’Italie. Après un long silence, il ordonna à Bélisaire de laisser à Rome une garnison insuffisante, et de se transporter dans la province de Lucanie, dont les habitants, enflammés par le zèle de la religion catholique, avaient secoué le joug des ariens, leurs vainqueurs. Ce héros, dont ne pouvait triompher la puissance des Barbares, fut vaincu dans cette ignoble guerre par les délais, la désobéissance et la lâcheté de ses officiers. Il se reposait dans ses quartiers d’hiver à Crotone, bien persuadé que sa cavalerie gardait les deux passages des collines de la Lucanie. Ces passages furent livrés ou mal défendus, et la célérité de la marche des Goths laissa à peine à Bélisaire le temps de se sauver sur la côte de Sicile. On rassembla enfin une flotte et une armée pour secourir Ruscianum on Rossano[18], forteresse située à soixante stades des ruines de Sybaris, et dans laquelle les nobles de la Lucanie avaient cherché un asile. A la première tentative, une tempête dispersa la flotte romaine. La seconde fois elle approcha du bord ; mais elle vit les collines remplies d’archers, le lieu du débarquement défendu par une forêt de lances, et le roi des Goths impatient de livrer bataille. Le vainqueur de l’Italie se retira en soupirant, et continua de languir sans gloire et dans l’inaction jusqu’au moment où Antonina, qui était allée demander des secours à Constantinople, obtînt son rappel après la mort de l’impératrice. Les cinq dernières campagnes de Bélisaire durent affaiblir la jalousie de ses compétiteurs, qu’avait éblouis et irrités l’éclat de ses premiers exploits. Au lieu d’affranchir l’Italie de la domination des Goths, il avait erré, en fugitif le long de la côte, sans oser pénétrer dans l’intérieur du pays, ni accepter les défis réitérés de Totila. Toutefois, dans l’opinion du petit nombre de ceux qui savent distinguer les projets et les événements et comparer les moyens avec ce qu’il s’agit d’exécuter, il parut un plus grand capitaine qu’à l’époque de prospérité ou il mena deux rois captifs devant le trône de Justinien. Son âge ne ralentissait point sa valeur. L’expérience avait mûri sa sagesse ; mais il semble que son humanité et sa justice cédèrent à l’empire des circonstances. La parcimonie, ou la pauvreté de l’empereur le força à s’écarter de ces règles qui lui avaient mérité l’amour et la confiance des Italiens. Il ne se soutint, durant cette dernière guerre, qu’en opprimant Ravenne, la Sicile et tous les fidèles sujets de l’empire ; et sa sévérité envers Hérodien, soit qu’elle fût injuste ou méritée, porta cet officier à livrer Spolette à l’ennemi. L’avarice d’Antonina, distraite autrefois par l’amour, la dominait alors tout entière. Bélisaire lui-même avait toujours pensé que, dans un siècle corrompu, les richesses soutiennent et embellissent le mérite personnel ; et on ne peut imaginer qu’il souilla son honneur pour les intérêts publics sans s’approprier une partie des dépouilles. Il avait échappé au glaive des Barbares ; mais le poignard des conjurés l’attendait à son retour[19]. Après avoir châtié le tyran de l’Afrique, Artaban, comblé d’honneurs et de richesses, se plaignit de l’ingratitude des cours. Il aspira à la main de Præjecta, nièce de l’empereur, qui désirait de récompenser son libérateur ; mais son mariage antérieur était un obstacle que fit valoir la piété de Théodora. Les flatteurs irritaient en lui l’orgueil d’une extraction royale, et le service dont il se faisait un titre annonçait assez qu’il était capable d’actions audacieuses et sanguinaires. Il résolut la mort de Justinien ; mais les conjurés, la différèrent jusqu’à l’instant où ils pourraient surprendre Bélisaire désarmé et sans escorte dans le palais de Constantinople. On n’espérait pas de vaincre sa fidélité si longtemps éprouvée ; et on craignait avec raison la vengeance ou plutôt la justice de ce vieux général, qui pouvait assembler promptement une armée dans la Thrace, punir les assassins, et peut-être jouir du fruit de leurs crimes. Le délai donna lieu à des confidences indiscrètes et à des aveux qu’arracha le remords. Le sénat condamna Artaban et ses complices : la clémence de Justinien ne leur infligea d’autre peine que celle de les détenir prisonniers dans son palais, jusqu’au moment ou il pardonna cet attentat contre son trône et sa vie. Si l’empereur pardonnait ainsi à ses ennemis, il dut embrasser cordialement un ami dont on ne se rappelait alors que les victoires et que rendait plus cher à son prince le danger commun qui venait de les menacer. Bélisaire se reposa de ses travaux dans le rang élevé de général de l’Orient et de comte des domestiques ; et des plus anciens des consuls ou des patriciens cédèrent respectueusement la préséance à l’incomparable mérite du premier des Romains[20]. Le premier des Romains était toujours l’esclave de sa femme ; mais cet esclavage de l’habitude et de l’affection devint moins avilissant lorsque la mort de Théodora en eut écarté le honteux sentiment de la crainte. Joannina, leur fille et la seule héritière de leur fortune, était fiancée à Anastase, petit-fils ou plutôt neveu de l’impératrice[21], dont l’indulgence avait favorisé leurs amours et hâté leurs plaisirs : Théodora eut à peine rendu le dernier soupir, qu’on oublia ses volontés ; Bélisaire et Antonina ne voulurent, plus consentir à ce mariage ; et l’honneur, et peut-être le bonheur de Joannina furent sacrifiés, à la vengeance d’une mère insensible, qui rompit cette union que n’avaient pas sanctifiée les cérémonies de l’Eglise[22]. Lorsque Bélisaire quitta l’Italie, Pérouse était assiégée, et peu de villes résistaient aux armes des Goths. Ravenne, Ancône et Crotone, étaient au nombre de celles qui continuaient se défendre ; et lorsque Totila demanda en mariage une des princesses de France, on lui répondit que le roi d’Italie ne mériterait ce titre qu’au moment où il serait reconnu par le peuple romain : ce reproche le piqua. Trois mille des plus braves soldats défendaient la capitale. Ils massacrèrent le gouverneur, soupçonné de monopole ; et une députation du clergé annonça à Justinien que, si on ne pardonnait pas cette violence, et si on différait le paiement de la solde des troupes, elles souscriraient aux propositions séduisantes de Totila. Mais l’officier qui fut chargé ensuite du commandement de la place (il se nommait Diogènes), mérita leur estime et leur confiance ; et les Goths, au lieu d’une conquête facile, trouvèrent une résistance vigoureuse ale la part des soldats et du peuple, qui souffrirent patiemment la perte du port et de tous les secours qu’ils recevaient par mer. Le siège de Rome eût peut-être été levé ; si la libéralité de Totila envers les Isauriens n’eût excité à la trahison quelques-uns de leurs avides compatriotes. Pendant une nuit obscure, ceux-ci ouvrirent en secret la porte de Saint-Paul, tandis que les trompettes des Goths se faisaient entendre d’un autre côté. Les Barbares se précipitèrent dans la ville, et la garnison qui s’enfuyait fut arrêtée avant qu’elle eût gagné la porte de Centumcellæ. Un soldat élevé à l’école de Bélisaire, Paul de Cilicie, se retira avec quatre cents hommes dans le môle d’Adrien. Ces braves gens repoussèrent les Goths ; mais ils étaient menacés de la famine, et leur aversion pour la chair de cheval les confirma dans la résolution désespérée de risquer une sortie décisive. Cependant leur courage céda insensiblement à l’offre d’une capitulation. Ils reçurent, en s’engageant au service de Totila, les arrérages de la solde que leur devait l’empereur, et conservèrent leurs armes et leurs chevaux. Leurs chefs, s’étant excusés sur une louable affection pour leurs familles, qu’ils avaient laissées dans l’Orient, furent renvoyés avec honneur, et la clémence du vainqueur épargna plus de quatre cents guerriers qui s’étaient réfugiés dans les églises. Le roi des Goths ne songeait plus à renverser les édifices de Rome[23], où il voulait établir le siège de son gouvernement ; il rappela le sénat et le peuple ; il leur fournit des vivres en abondance ; et, revêtu d’un habit de paix, il donna des jeux équestres dans le cirque. Tandis qu’il amusait l’attention de la multitude, on préparait quatre cents navires pour l’embarquement de ses troupes. Après avoir réduit les villes de Reggio et de Tarente, il passa dans la Sicile, l’objet de son implacable ressentiment, et cette île fut dépouillée de ce qu’elle contenait d’or et d’argent, des fruits de la terre et d’un nombre infini de chevaux, de moutons et de bœufs. La Sardaigne et la Corse suivirent le sort de l’Italie, et une flotte de trois cents galères se porta sur les côtes de la Grèce[24]. Les Goths débarquèrent à Corcyre et sur l’ancien territoire de l’Épire : ils s’avancèrent jusqu’à Nicopolis, monument de la gloire d’Auguste, et jusqu’à Dodone, fameuse autrefois par l’oracle de Jupiter[25]. A chaque victoire, le sage Totila renouvelait à Justinien ses offres de paix ; il applaudissait à la bonne intelligence qu’on avait vue régner entre la cour de Ravenne et celle de Constantinople, et offrait d’employer ses troupes au service de l’empire. Justinien ne voulait point entendre à la paix, et négligeait de soutenir la guerre ; et l’indolence de son naturel trompait à quelques égards l’opiniâtreté de ses passions. Il fut tiré de ce salutaire repos par le pape Vigile et le patricien Cethegus : ils se présentèrent au pied de son trône, le conjurant, au nom de Dieu et au nom du peuple, de conquérir et de délivrer l’Italie. La sagesse et le caprice concoururent également au choix des généraux chargés de cette guerre. Une flotte et une armée allèrent, sous les ordres de Liberius, au secours de la Sicile : on ne tarda pas à reconnaître son trop d’âge et son peu d’expérience ; et on lui ôta le commandement avant qu’il eût touché les côtes de l’île. Artaban, ce conspirateur dont nous avons parlé plus haut, fut tiré de sa prison et mis à la place de Liberius, dans là confiante espérance que la reconnaissance animerait sa valeur et sou tiendrait sa fidélité. Bélisaire se reposait à l’ombre de ses lauriers ; on réservait le commandement de l’armée principale à Germanus[26], neveu de l’empereur ; que dans une cour jalouse son rang et son mérite condamnaient depuis longtemps à l’obscurité. Théodora l’avait blessé dans ses droits de citoyen en ce qui concernait le mariage de ses enfants et le testament de son frère, et toute la pureté d’une conduite sans reproche ne pouvait le préserver de l’humeur qu’éprouvait Justinien en le voyant digne de la confiance des mécontents. Il donnait aux sujets de l’empereur l’exemple d’une parfaite obéissance ; il avait noblement refusé de prostituer son nom et son caractère dans les factions du cirque ; une innocente gaîté tempérait la gravité de ses mœurs, et ses richesses étaient employées à secourir sans intérêt le mérite ou le besoin. Sa valeur avait triomphé autrefois des Esclavons du Danube et des rebelles de l’Afrique. La première nouvelle de son élévation ranima l’espoir des Italiens, et il reçut en secret l’assurance qu’une foule de déserteurs romains abandonneraient, à son approche, le drapeau de Totila. Son second mariage avec Malasuinthe, petite-fille de Théodoric, le rendait cher aux Goths eux-mêmes ; et ils marchèrent avec répugnance contre le père d’un enfant royal, dernier rejeton de la ligne des Amali[27]. L’empereur lui assigna des honoraires considérables. Germanus ne craignit pas de sacrifier sa fortune particulière : ses deux fils étaient remplis d’activité et jouissaient de la faveur populaire ; il forma son armée et ses recrues avec tant de célérité, qu’il surpassa les espérances publiques. On lui permit de choisir quelques escadrons parmi les cavaliers de la Thrace. Les vétérans, ainsi que les jeunes gens de Constantinople et des autres pays soumis à l’empereur servirent en qualité de volontaires ; sa réputation ainsi que sa libéralité lui amenèrent des Barbares, même du centre de l’Allemagne. Les Romains s’avancèrent jusqu’à Sardica ; une armée d’Esclavons prit la fuite devant eux ; mais au bout de deux jours de marche, la maladie et la mort mirent un terme aux projets de Germanus. L’impulsion qu’il avait donnée à la guerre d’Italie, se fit toutefois sentir avec énergie et avec succès. Les villes maritimes d’Ancône, de Crotone et de Centumcellæ, résistèrent aux assauts de Totila. Le zèle d’Artaban réduisit la Sicile, et la flotte des Goths fut battue près de la côte de l’Adriatique. Les deux escadres, composées, l’une de quarante-sept galères, l’autre de cinquante, se trouvaient presque égales en force ; l’adresse et l’habileté des Grecs décidèrent la victoire. Les vaisseaux s’attachèrent si bien les uns aux autres, que les Goths n’en purent sauver que douze de cette malheureuse affaire. Ils affectèrent de déprécier les combats sur mer, dans lesquels ils se montraient malhabiles ; mais leur expérience servit à confirmer cette vérité, que le maître de la mer le sera toujours de la terre[28]. Après la mort de Germanus, les peuples se permirent des railleries en apprenant qu’un eunuque venait d’obtenir le commandement des armées romaines ; mais, l’eunuque Narsès[29] est du nombre des hommes de cette classe infortunée qui ont échappé au mépris du genre humain. Sa petite stature, un corps grêle et faible, cachaient en lui l’âme d’un homme d’État et d’un guerrier. Il avait passé sa jeunesse à manier le fuseau ou à travailler au métier de tisserand, ou dans les soins d’un ménage et au service du luxe des femmes : toutefois, au milieu de ces ignobles travaux, il exerçait secrètement les facultés d’un esprit plein de vigueur et de pénétration. Étranger aux sciences et au métier de la guerre, il apprenait, dans l’intérieur du palais, à dissimuler, à flatter et à persuader ; et lorsqu’il approchait de la personne de l’empereur, le prince prêtait l’oreille avec surprise et avec satisfaction aux mâles conseils de son chambellan et de son trésorier privé[30]. Plusieurs ambassades déployèrent et perfectionnèrent les talents de Narsès : il conduisit une armée en Italie ; il acquit une connaissance pratique de la guerre et de ce pays, et il osa lutter contre le génie de Bélisaire. Douze ans après, on lui donna le soin d’achever la conquête que le premier des généraux romains avait laissée imparfaite. Loin de se laisser éblouir par la vanité ou par l’émulation, il déclara que si on ne lui, accordait pas des forces suffisantes, il n’exposerait jamais sa gloire ni celle de son souverain. Justinien accorda au favori ce qu’il aurait peut-être refusé au héros. La guerre des Goths se ralluma de ses cendres, et les préparatifs ne furent pas indignes de l’ancienne majesté de l’empire. On mit entre les mains de Narsès la clef du trésor public, pour former des magasins, lever des soldats, acheter des armes et des chevaux, payer aux troupes les arrérages de leur solde, et tenter la fidélité des fugitifs et des déserteurs. Les troupes de Germanus n’avaient point quitté leurs drapeaux ; elles attendaient à Salone, un nouveau général ; et la libéralité bien connue de Narsès lui créa des légions parmi les sujets et les alliés de l’empire. Le roi des Lombards[31] remplit ou excéda les obligations de son traité, en prêtant deux mille deux cents de ses plus braves guerriers ; dont la suite se composait de trois mille combattants. Trois mille Hérules servaient à cheval sous Philemuth, leur chef naturel ; et le noble Aratus, qui avait adopté les mœurs et la discipline de Rome, commandait une troupe de vétérans de la même nation. Dagistheus fut tiré de sa prison pour devenir le chef des Huns ; et Kobad, petit-fils et neveu du grand roi, se montrait avec un diadème royal, à la tête de ses fidèles Persans, qui s’étaient dévoués à la fortune de leur prince[32]. Absolu dans l’exercice de son autorité, plus absolu par l’affection de ses troupes, Narsès s’avança de Philippopolis à Salone avec une armée nombreuse et pleine de valeur ; il longea ensuite la cote orientale de l’Adriatique jusqu’aux confins de l’Italie, où il se trouva arrêté dans sa marche. L’Orient ne pouvait fournir assez de navires pour transporter une multitude si considérable d’hommes et de chevaux. Les Francs, qui, au milieu de la confusion générale, avaient usurpé la plus grande partie de la province de Vénétie, refusèrent le passage aux amis des Lombards. Teias, avec la fleur de l’armée des Goths, occupait le poste de Vérone ; cet habile chef avait couvert d’abattis et d’inondations tous les pays d’alentour[33]. Dans cet embarras, un officier expérimenté proposa un moyen d’autant plus sûr, qu’il paraissait plus téméraire ; il conseilla de faire avancer l’armée de l’empereur avec précaution le long de la côte de la mer, tandis que la flotte, précédant sa marche, jetterait successivement des ponts de bateaux aux embouchures du Timave, de la Brenta, de l’Adige et du Pô, qui tombent dans l’Adriatique, au nord de Mayenne. Le général romain s’arrêta neuf jours dans cette ville, et, après avoir rassemblé les débris de l’armée d’Italie, il marcha vers Rimini, pour répondre aux insultantes provocations de l’ennemi. La prudence exigeait que Narsès hâtât le moment d’une bataille décisive. Son armée était le dernier effort de l’empire. Les frais de chaque jour augmentaient l’embarras des finances ; et ses troupes, peu faites à la fatigue ou à la discipline pouvaient tourner leurs armes les unes contre les autres, ou contre leur bienfaiteur. Ces considérations auraient dû réprimer au contraire l’ardeur de Totila. Mais il savait que le clergé et le peuple d’Italie désiraient une seconde révolution : apercevant ou soupçonnant les progrès rapides de l’esprit de trahison, il résolut de commettre le royaume des Goths au hasard d’une seule journée, durant laquelle l’excès du danger animerait les soldats valeureux, et contiendrait les malintentionnés par leur ignorance réciproque. De Ravenne, le général romain continua sa marche ; il châtia en passant la garnison de Rimini, traversa en ligne droite les collines de l’Urbin, et reprit la voie Flaminienne, neuf milles au-delà du roc percé à jour de Terni, obstacle de la nature et de l’art, qui pouvait arrêter ou retarder sa marche[34]. Les Goths se trouvaient rassemblés aux environs de Rome ; ils vinrent sans différer à la rencontre d’un ennemi supérieur en nombre ; et les deux armées s’approchèrent à la distance de cent stades l’une de l’autre, entre Tagina[35] et les sépulcres des Gaulois[36]. Narsès, dans un message hautain, offrit à ses ennemis non la paix, mais un pardon. Le roi des Goths répondit qu’il était décidé à vaincre ou mourir. Quel jour fixez-vous pour le combat ? lui dit le député de Narsès. — Le huitième jour, répliqua Totila. Mais le lendemain, dès le point du jour, il essaya de surprendre un ennemi qui, soupçonnant quelque supercherie, s’était de son côté préparé à la bataille. Dix mille Hérules ou Lombards d’une valeur éprouvée, et d’une fidélité suspecte, furent placés dans le centre de l’armée romaine. Chacune de ses ailes était composée de huit mille Romains : la cavalerie des Huns défendait la droite, et la gauche était couverte par quinze cents cavaliers d’élite, qui devaient, selon les circonstances, protéger la retraite de leurs camarades, ou investir le flanc de l’ennemi. Du poste qu’il avait choisi, à la tête de l’aile droite, l’eunuque parcourut les rangs à cheval, exprimant dans ses paroles et dans son maintien la certitude de la victoire, excitant ses soldats à punir les crimes et l’audace insensée d’une bande de voleurs, et leur montrant les chaînes d’or, les colliers et les bracelets qui allaient devenir la récompense de leur valeur. Le succès, d’une simple escarmouche devint pour eux un présage de la victoire, et ils virent avec plaisir le courage de cinquante archers, qui se maintinrent sur une petite éminence contre trois attaques successives de la cavalerie des Goths. Les armées, placées à deux portées de trait l’une de l’autre, passèrent la matinée dans la terrible attente du combat : les Romains prirent un peu de nourriture sans quitter leurs cuirasses et sans débrider leurs chevaux. Narsès voulait que les Goths commençassent la charge, et Totila voulait la différer jusqu’à l’arrivée d’un dernier renfort de deux mille hommes. Tandis qu’il gagnait du temps par des négociations inutiles, il donna aux deux armées, dans l’étroit espace qui les séparait, le spectacle de sa force et de son agilité : son armure était enrichie d’or, son drapeau de pourpre flottait au gré du vent ; il jeta sa lance dans les airs, il la ressaisit de la main droite, il la quitta pour la reprendre de la gauche ; il se renversa en arrière, et, après s’être remis sur ses étriers, il fit faire à son fougueux coursier tous les pas et toutes les évolutions d’un exercice de manége. Du moment où ses dernières troupes l’eurent joint, il se retira dans sa tente ; il y prit l’habit et les armes d’un simple soldat, et donna le signal du combat. La première ligne de sa cavalerie s’avança avec plus de courage que de prudence ; et laissa sur ses derrières l’infanterie de la seconde ligne. Elle eut bientôt à se défendre des cornes d’un croissant qu’avaient formé peu à peu les ailes de l’ennemi, et elle fut assaillie de chaque côté par les traits de quatre mille archers. Son ardeur et même sa détresse la précipitèrent sur les Romains, contre lesquels elle eut à soutenir un combat inégal, ne pouvant se servir que de la lance contre un ennemi qui maniait toutes les armes avec la même habileté. Une généreuse émulation enflammait les Romains et les Barbares, leurs alliés. Narsès, qui examinait et qui dirigeait tranquillement leurs efforts, ne sut à qui adjuger le prix de la bravoure. La cavalerie des Goths commença à s’étonner ; pressée dans ce moment de désordre, elle fut bientôt entièrement rompue ; leur infanterie, au lieu de présenter ses piques ou d’ouvrir ses rangs, fut écrasée sous les pieds des chevaux qui s’enfuyaient. Six mille Goths furent massacrés sans pitié dans le champ de Tagina. Asbad, de la race des Gépides, atteignit leur roi, accompagné alors seulement de cinq personnes. Épargnez le roi d’Italie, s’écria l’un de ces sujets affectionnés ; et aussitôt Asbad perça Totila de sa lance. Les fidèles Goths le vengèrent au même instant ; ils transportèrent ensuite leur monarque à sept milles du théâtre de son malheur, et du moins la présence de l’ennemi n’ajouta pas à l’amertume de ses derniers moments. La compassion lui accorda une humble sépulture, mais les Romains ne furent satisfaits de leur victoire qu’après avoir retrouvé son corps ; et les députés que Narsès envoya à Constantinople pour annoncer son triomphe, offrirent à Justinien son chapeau garni de pierreries, et sa robe ensanglantée[37]. Narsès, après avoir remercié Dieu et la sainte Vierge sa patronne, combla les Lombards d’éloges et de récompenses, et les renvoya[38]. Ces valeureux sauvages avaient réduit les bourgades en cendres ; ils avaient violé les matrones et les vierges sur les autels ; et un gros détachement de troupes régulières surveilla leur retraite, afin qu’ils ne se livrassent pas à de pareils désordres. L’eunuque victorieux traversa la Toscane, reçût la soumission des Goths, entendit les acclamations et souvent les plaintes des Italiens, et investit Rome avec le reste de sa redoutable armée. Il marqua autour de sa vaste enceinte les divers postes que lui-même et ses lieutenants devaient inquiéter par des attaques réelles ou simulées, tandis qu’il observait en silence un endroit mal gardé et d’un accès facile, par où il comptait pénétrer. Ni les fortifications du môle d’Adrien, ni celles du port, ne purent arrêter longtemps le vainqueur ; et Justinien reçut encore une fois les clefs de Rome ; cinq fois prise et reprise sous son règne[39]. Mais cette délivrance de Rome mit le comble aux calamités du peuple romain. Les Barbares, alliés de Narsès, confondirent trop souvent les droits de la paix et ceux de la guerre ; le désespoir des Goths mis en fuite trouva quelque consolation dans une vengeance sanguinaire. Le successeur de Totila égorgea inhumainement trois cents jeunes citoyens des plus nobles familles, envoyés au-delà da Pô en qualité d’otages. La destinée du sénat fait un mémorable exemple de la vicissitude des choses humaines. Le roi des Goths avait banni les sénateurs. Un officier de Bélisaire en avait délivré plusieurs, et les avait transportés de la Campanie en Sicile : les autres s’étaient trouvés trop coupables pour se fier à la clémence de Justinien, ou trop pauvres pour se procurer des chevaux et gagner la côte de la mer. Leurs frères languissaient depuis cinq ans dans la misère et dans l’exil. La victoire de Narsès leur rendit l’espérance, mais, trop impatients de regagner la métropole, ils furent arrêtés dans leur route par les Goths furieux, et le sang des patriciens souilla toutes les forteresses de la Campanie[40]. Le sénat institué par Romulus fut alors anéanti, après avoir subsisté treize siècles ; et si les nobles romains continuèrent à prendre le titre de sénateurs, on aperçoit peu de traces d’un conseil public ou d’un ordre constitutionnel. Remontez à six cents ans, et contemplez les rois de la terre sollicitant une audience en qualité d’esclaves et d’affranchis du sénat romain[41] ! La guerre contre les Goths n’était pas finie. Les plus braves d’entre eux se retirèrent au-delà du Pô, et Teias fut choisi d’une voix unanime pour remplacer et venger Totila. Des ambassadeurs envoyés par le nouveau roi partirent aussitôt pour aller implorer ou plutôt acheter le secours des Francs ; et Teias prodigua noblement, pour la sûreté publique, les richesses amassées dans le palais de Pavie. Le reste du trésor royal fut déposé sous la garde de son frère Aligern à Cumes, château de la Campanie soigneusement fortifié par Totila, mais qui fut bientôt assiégé par les troupes de Narsès. Le roi des Goths se rendit des Alpes au pied du mont Vésuve, par des marches rapides et sécrètes, afin de donner des secours à son frère ; il éluda la vigilance des chefs romains, et établit son camp sur les bords du Sarnus on Draco[42], qui de Nocera vient tomber dans la baie de Naples. La rivière séparait les deux armées. Soixante jours se passèrent en combats livrés, de loin et sans aucun résultat ; et Teias garda ce poste important, jusqu’au moment où il se vit abandonné par sa flotte, et prêt à manquer de vivres. Il gagna malgré lui le sommet du mont Lactaire, où les médecins de Rome, depuis le temps de Galien, envoyaient leurs malades respirer un air pur et se nourrir d’excellent laitage[43] ; mais les Goths formèrent bientôt le noble projet de descendre de la colline de renvoyer leurs chevaux, de mourir les armes à la main et libres encore. Teias se mit à leur tête ; il portait dans sa main droite une lance, et à la gauche un large bouclier ; de l’une il renversa les premiers assaillants, et para de l’autre les coups que chacun s’empressait de lui porter. Après un combat de plusieurs heures, il sentit son bras gauche fatigué du poids de douze javelines attachées à son bouclier : sans changer de place et sans interrompre ses coups, le héros ordonna à haute voix aux gens de sa suite de lui en apporter un autre ; mais au moment où il se découvrit le flanc un dard le perça d’un coup mortel. Il tomba, et sa tête élevée sur une pique annonça aux nations que le royaume des Goths n’existait plus ; mais l’exemple de sa mort ne servit qu’à animer ses compagnons, qui avaient juré de périr avec leur chef. Après avoir combattu jusqu’aux derniers rayons du jour ; ils passèrent la nuît sous les armes. Le combat recommença au retour de la lumière, et se soutint jusqu’au soir avec la même vigueur. Les réflexions de la seconde nuit, le besoin d’eau et la perte de leurs plus braves guerriers, déterminèrent ce qui restait de Goths à souscrire à l’honorable capitulation que la prudence engageait Narsès à leur proposer. On leur permit de résider en Italie, comme sujets et soldats de Justinien, ou de se retirer dans un pays indépendant[44] ; avec une portion de leurs richesses. Il y en eut toutefois mille d’entre eux qui, refusant également de se soumettre à l’exil ou au serment de fidélité, s’éloignèrent avant la signature du traité, et firent courageusement leur retraite vers les murs de Pavie. Aligern, par son caractère et par sa situation, était plus disposé à imiter son frère qu’à le pleurer. Adroit et vigoureux archer, il perçait d’un seul coup l’armure et la poitrine de son antagoniste, et, habile dans l’art de la guerre, il sut défendre Cumes plus d’une année contre les forcés des Romains[45]. Ceux-ci étaient parvenus, en élargissant l’antre de la sibylle[46], à en faire une mine d’une étendue, prodigieuse ; les poutres placées d’abord pour soutenir le terrain, firent consumées par les matériaux combustibles qu’ils y introduisirent : le mur et la porte de Cumes tombèrent dans cette caverne, qui se trouva former alors un précipice où l’on ne pouvait pénétrer. Aligern, abandonné sur un fragment de rocher, y demeura inébranlable jusqu’au moment où, après avoir considéré d’un œil calme la situation désespérée de sa malheureuse patrie, il jugea qu’il serait plus honorable pour lui de devenir l’ami de, Narsès que l’esclave des Francs. Après la mort de Teias, le général romain divisa ses troupes, afin de réduire les villes de l’Italie. Lucques soutint un siège long et vigoureux. Telle fut l’humanité ou la sagesse de Narsès, que la perfidie, souvent réitérée des habitants ne put le déterminer à punir de mort leurs otages ; il les renvoya sans leur faire aucun mal, et leur zèle reconnaissant triompha à la fin de l’opiniâtreté de leurs compatriotes[47]. Lucques se défendait encore lorsque l’Italie fut inondée d’un nouveau déluge de Barbares. Théodebald, prince jeune et faible, petit- fils de Clovis, régnait sur les peuples de l’Austrasie ou sur les Francs orientaux. Ses tuteurs avaient écouté avec froideur et avec répugnance les magnifiques promesses des ambassadeurs des Goths ; mais la valeur d’un peuple guerrier entraîna les timides conseils de la cour. Deux frères, Lothaire et Buccelin[48], ducs des Allemands, prirent la conduite de la guerre d’Italie, et soixante-quinze mille Germains descendirent, en automne, des Alpes rhétiennes dans la plaine de Milan. L’avant-garde de l’armée romaine se trouvait prés du Pô, sous les ordres de Fulcaris, Hérule plein de hardiesse, qui regardait la bravoure personnelle comme le seul devoir et le seul mérité d’un général. Comme il marchait sans ordre ou sans précaution le long de la voie Émilienne, des Francs embusqués sortirent tout à coup de l’amphithéâtre de Parme. Ses soldats furent surpris et mis en déroute ; mais il refusa de s’enfuir, et déclara, à son dernier moment, que la mort était moins terrible à supporter que les regards irrités de Narsès. Sa mort et la retraite des chefs qui lui survécurent, décidèrent les Goths toujours inconstants et disposés à la rébellion ; ils coururent en foule sous les drapeaux de leurs libérateurs, et les admirent dans les villes qui ne s’étaient pas encore rendues à Narsès. Le vainqueur de l’Italie ouvrit un libre passage à cet irrésistible torrent de Barbares. Ils passèrent sous les murs de Césène, et répondirent par des menaces et des reproches à Aligern, qui les avertissait que les Goths n’avaient plus de trésors pour payer les fatigues d’une invasion. Deux mille Francs furent victimes de l’habileté et de la valeur de Narsès, qui sortit de Rimini, à la tête de trois cents chevaux, pour réprimer leur brigandage. Sur les confins du pays des Samnites, les deux frères divisèrent leurs forces. Buccelin, à l |