Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

CHAPITRE XLI

Conquêtes de Justinien, en Occident. Caractère et premières campagnes de Bélisaire. Il entre dans le royaume des Vandales, en Afrique, et le soumet. Son triomphe. Guerre des Goths. Il recouvre la Sicile, Naples et Rome. Siège de Rome par les Goths. Leur retraite et leurs pertes. Prise de Ravenne. Gloire de Bélisaire. Sa honte et ses chagrins domestiques.

 

 

LORSQUE, Justinien monta sur le trône, environ cinquante années après la chute de l’empire d’Occident, la domination des. Goths en Europe et des Vandales en Afrique était établie sur des fondements solides, et qu’on pouvait, ce semble, regarder comme légitimes. .Les titres inscrits par les victoires de Rome se trouvaient effacés avec la même justice par le glaive des Barbares ; et le temps, les traités, et des serments de fidélité déjà renouvelés par une seconde et troisième génération de sujets soumis, appuyaient d’une sanction plus respectable les droits de la conquête. L’expérience et le christianisme avaient assez démontré la vanité de ces espérances superstitieuses qui promettaient à Rome, d’après la volonté des dieux ; qu’elle règnerait à jamais sur les nations de la terre, mais ses hommes d’État et ses jurisconsultes, dont les opinions se sont quelquefois .ranimées et propagées dans les écoles, de jurisprudence moderne, soutenaient toujours ces orgueilleuses prétentions d’un empire éternel et indestructible, que ses soldats ne pouvaient plus appuyer. Du moment où Rome avait été dépouillée de la pourpre impériale, les princes de Constantinople avaient pris seuls le sceptre sacré de la monarchie ; ils avaient demandé comme un héritage qui leur appartenait, les provinces subjuguées par les consuls ou possédées par les Césars, et ne s’étaient que faiblement occupés de garantir leurs fidèles sujets de l’Occident contre les progrès de l’hérésie et les invasions des Barbares. L’exécution de ce brillant projet était à quelques égards réservée à Justinien. Les cinq premières années de son règne, il soutint malgré lui une guerre dispendieuse et inutile contre les Perses ; à la fin son ambition triompha de son orgueil, et il paya quatre cent quarante mille livres sterling une trêve passager que les deux nations honorèrent du nom de paix éternelle. Sans crainte du côté de l’Orient, il put alors employer ses forces contre les Vandales, et l’état intérieur de l’Afrique offrait un prétexte honorable ; et promettait de puissants secours aux armes romaines[1].

D’après l’ordre de succession établi par le testament du prince qui fonda le royaume d’Afrique, la couronne avait passé en ligne directe à Hilderic, l’aîné des princes vandales : fils d’un tyran, petit-fils d’un conquérant, il avait été porté par la douceur de son caractère à suivre des maximes de clémence et de paix, et son avènement avait été signalé par un édit salutaire qui rendait deux cents évêques à leurs Églises, et qui permettait de professer librement le symbole de saint Athanase[2]. Mais les catholiques reçurent avec une reconnaissance froide et passagère une grâce qui se trouvait bien au-dessous de leurs prétentions ; et les vertus d’Hilderic blessèrent les préjugés de ses compatriotes. Les prêtres ariens osèrent faire entendre qu’il avait renoncé à sa foi, et les soldats lui reprochèrent plus hautement d’avoir dégénéré du courage de ses ancêtres. On soupçonnait ses ambassadeurs d’une secrète et honteuse négociation à la cour de Byzance ; et son général, qu’on surnommait l’Achille des Vandales[3], perdit une bataille contre les Maures, à peine vêtus et mal disciplinés. Le mécontentement public était enflammé par les intrigues de Gelimer, à qui son âge, sa naissance et sa réputation à la guerre, donnaient un droit apparent à la couronne : il prit, de l’aveu de la nation, les rênes du gouvernement et son malheureux souverain tomba sans résistance du trône dans une prison, où il fut étroitement gardé ; ainsi qu’un de ses plus fidèles conseillers, et son neveu, l’Achille des Vandales, contre lequel s’était déclarée l’opinion publique. Cependant l’indulgence d’Hilderic pour ses sujets catholiques était pour lui une puissante recommandation auprès de Justinien, capable de reconnaître les avantages de la justice et de la tolérance religieuse, lorsqu’elles s’appliquaient à sa propre secte. Il avait eu des rapports avec lui à l’époque où il n’était que le neveu de Justin ; des lettres et des présents avaient fortifié leur liaison, et l’empereur n’abandonna point la cause de la royauté et de l’amitié. Deux ambassades se rendirent successivement auprès de Gelimer, pour l’engager à se repentir de sa trahison, à éviter du moins de provoquer par de nouvelles violences, le ressentiment de Dieu et celui des Romains, à respecter les lois de la parenté et de la succession, et à permettre qu’un vieillard infirme terminât en paix sa carrière sur le trône de Carthage ou dans le palais de Constantinople. Les passions ou peut-être même la prudence de Gelimer ne lui permettaient pas de se rendre à des remontrances faites du ton de la menace et de l’autorité pour justifier son ambition, il prit un langage qu’on ne parlait guère à la cour de Byzance ; il allégua le droit qu’ont les peuples libres de déposer ou de punir le magistrat suprême qui remplit mal les fonctions de la royauté. A la suite de cet inutile tentative, le monarque captif fut traité avec plus de rigueur ; on creva les yeux à son neveu ; et le cruel Vandale, qui se reposait sur sa force et sur l’éloignement, se moqua des vaines menaces et des lents préparatifs de l’empereur. Justinien résolût de délivrer et de venger son ami : Gélimer résolut, de son côté, de garder le pouvoir qu’il usurpait et, selon l’usage des nations civilisées, avant de commencer la guerre, chacun des partis protesta solennellement qu’il désirait sincèrement la paix.

Le bruit d’une guerre d’Afrique, ne satisfit que l’oisive populace de Constantinople que sa pauvreté exemptait des impôts, et dont la lâcheté se voyait rarement exposée aux dangers du service militaire ; mais les citoyens sages, qui jugeaient de l’avenir par le passé, se souvenaient de l’immense perte d’hommes et d’argent qu’avait soufferte l’empire dans l’expédition de Basiliscus. Les troupes rappelées des frontières de Perse, après cinq campagnes laborieuses, craignaient la mer, le climat et les armes d’un ennemi inconnu. Les ministres des finances calculaient, autant qu’ils pouvaient calculer les frais d’une guerre d’Afrique, les taxes qu’ils pouvaient imaginer et percevoir pour satisfaire à des demandes sans bornes ; et tremblaient de payer de leur vie, ou du moins par la perte d’un emploi lucratif, l’insuffisance des résultats de leurs mesures. Jean de Cappadoce, inspiré par ces motifs personnels (car on ne peut le soupçonner du moindre zèle pour le bien public), osa s’opposer, en plein conseil, aux penchants de son maître. Il avoua qu’on ne pouvait trop payer une victoire si importante ; mais il fit sentir avec force les difficultés certaines de cette entreprise et l’incertitude de l’événement. Vous voulez assiéger Carthage, dit le préfet ; par terre ce royaume est éloigné de cent quarante journées ; par mer, une année entière[4] doit s’écouler avant que vous puissiez recevoir des nouvelles de vôtre flotte. Quand l’Afrique serait soumise, pour la garder il faudrait conquérir la Sicile et l’Italie. Le succès vous imposerait de nouveaux travaux, et un seul revers attirerait les Barbares au sein de votre empiré épuisé. Le prince sentit la justesse de cet avis ; et, confondu de cette hardiesse inusitée d’un sujet si respectueux, il aurait peut-être renoncé à la guerre d’Afrique, si une voix qui fit taire les doutes de la profane raison, n’eût ranimé son courage. J’ai eu une vision, s’écria un évêque d’Orient, charlatan et fanatique : empereur, la volonté du ciel est que vous n’abandonniez pas votre sainte entreprise pour la délivrance de l’Église d’Afrique. Le Dieu des batailles marchera devant votre étendard, et dispersera vos ennemis, qui sont les ennemis de son Fils. Justinien put être tenté de croire à une révélation qui arrivait si à propos : ses ministres y furent obligés ; mais la révolte que les partisans d’Hilderic ou de saint Athanase venaient d’exciter sur la frontière de la monarchie vandale, leur donna quelques motifs d’espérance un peu plus raisonnables. L’Africain Pudentius avait instruit en secret la cour de Constantinople de la fidélité qu’il gardait à son souverain ; et quelques troupes qu’on lui envoya suffirent pour remettre la province de Tripoli sous la domination des Romains. Godas, Barbare valeureux, qui commandait en Sardaigne, suspendit le paiement du tribut, refusa d’obéir à l’usurpateur, et donna audience aux émissaires de Justinien, qui le trouvèrent maître de cette île fertile, environné d’une garde nombreuse, et orgueilleusement revêtu des ornements de la royauté. La discorde et la défiance diminuaient les forces des Vandales, tandis que les armées de l’empire étaient animées de l’esprit de Bélisaire, dont le nom héroïque est devenu familier à tous les siècles et à toutes les nations.

Le Scipion Africain de la nouvelle Rome reçût le jour et fut peut-être élevé parmi les paysans de la Thrace[5]. Une naissance illustre, une éducation libérale, l’émulation qui naît de la liberté, avaient contribué à former les vertus des deux Scipion ; tous ces avantages manquèrent à Bélisaire. Le silence de son verbeux secrétaire prouve sans doute, d’une manière suffisante que sa jeunesse ne pût offrir le sujet l’aucun éloge ; il servit, et sûrement avec valeur et avec gloire, dans les gardes de Justinien ; et lorsque son maître monta sur le trône, il fut élevé de ce poste domestique à un commandement militaire. Après une incursion hardie dans la Persarménie, où un collège partagea ses succès, et où l’ennemi arrêta ses progrès, Bélisaire se rendit au poste important de Dara, et c’est là qu’il admit à son service Procope, le fidèle compagnon et le soigneux historien de ses exploits[6]. Le Mirranes de Perse, qui vint à la tête de quarante mille hommes d’élite raser les fortifications de Dara, fixant le jour et l’heure où les citoyens de la ville devaient lui préparer un bain pour se rafraîchir, disait-il, des fatigues de la victoire trouva Dili adversaire, son égal par le nouveau titre de général de l’Orient, son supérieur dans l’art de la guerre ; mais son inférieur dans le nombre et la qualité de ses soldats, qui se bornaient, à vingt-cinq mille Romains ou étrangers relâchés dans leur discipline et humiliés par des défaites récentes. La plaine unie de Dara n’offrant aucun lieu couvert qui pût servir à un stratagème ou cacher une embuscade, Bélisaire plaça le front de ses troupes derrière une large tranchée qui se prolongeait d’abord en lignes perpendiculaires et ensuite en lignes parallèles, pour couvrir les ailes de la cavalerie qui dominaient les flancs et les derrières de l’ennemi. Une charge rapide et une évolution bien combinée de cette cavalerie, au moment où le centre des Romains était ébranlé, détermina la victoire. L’étendard de Perse tomba, les immortels prirent la fuite, l’infanterie jeta ses boucliers, et les vaincus laissèrent huit mille morts sur le champ de bataille. L’année suivante, l’ennemi pénétra en Syrie du côté du désert, et Bélisaire partit de Dara avec vingt mille hommes pour aller au secours de la province. Ses savantes dispositions rendirent vains, durant tout l’été, les projets des ennemis ; il les harcela dans leur retraite. Chaque nuit il occupait le camp qu’ils avaient occupé la veille ; et il se serait assuré la victoire sans effusion de sang, s’il avait pu contenir l’impatience de ses troupes. Cette valeur dont elles s’étaient vantées se montra peu le jour de la bataille : les Arabes chrétiens, par une lâche ou perfide défection découvrirent l’aile droite : les Huns, vieux corps de huit cents guerriers, furent accablés sous le nombre des assaillants ; les Isauriens furent coupés dans leur fuite ; mais l’infanterie romaine demeura inébranlable sur la gauche ; et Bélisaire, descendant lui-même de cheval, fit voir à ses soldats qu’il ne leur restait d’autre ressource que l’intrépidité du désespoir. Ils tournèrent le dos à l’Euphrate et le visage à l’ennemi ; des traits sans nombre vinrent frapper sans effet contre le rempart qu’offraient leurs boucliers serrés ; ils opposèrent une ligne impénétrable de piques aux assauts multipliés de la cavalerie persane et après une très longue résistance, on mit habilement à profit les ombres de la nuit pour embarquer ce qui restait de troupes. Le général persan se retirant en désordre et avec ignominie, eut à rendre un compte sévère de la vie de tant de soldats qu’il avait sacrifiés à un succès inutile. Mais la gloire de Bélisaire ne fut point ternie par une défaite, où seul il avait soustrait ses troupes aux suites de leur témérité. Les approches de la paix le délivrèrent de la garde de la frontière d’Orient, et la manière dont il se conduisit lors de la sédition de Constantinople, l’acquitta complètement envers l’empereur. Lorsque la guerre d’Afrique devint le sujet des entretiens populaires et des délibérations du conseil, chacun des généraux romains craignait plutôt qu’il n’ambitionnait le dangereux honneur de la diriger ; mais lorsque, détériorer par la supériorité du mérite, Justinien eut nommé Bélisaire, leur jalousie fût promptement rallumée par l’applaudissement général qu’excita ce choix de l’empereur. Les habitudes de la cour de Byzance permettent de soupçonner que les droits du héros furent secrètement appuyés des intrigues de sa femme, la belle et adroite Antonina, qui tour à tour obtenait la confiance et encourait la haine de l’impératrice Théodora. Antonina était d’une naissance obscure ; elle descendait d’une famille de conducteurs de char et son inconduite lui mérita les plus honteux reproches. Toutefois elle exerça longtemps un empire absolu sur son illustre époux ; et si elle dédaigna le mérite de la fidélité conjugale, elle donna de grandes preuves d’une mâle affection à l’époux, qu’elle eut le courage de suivre au milieu de toutes les fatigues et de tous les dangers de ses expéditions[7].

Rome allait lutter pour la dernière fois contre Carthage, et les préparatifs de la guerre d’Afrique ne furent pas indignes de cette grande querelle. Les gardes de Bélisaire, qui, selon le pernicieux usage toléré en ce temps-là, faisaient à leur chef un serment de fidélité particulier, composaient l’élite et faisaient l’orgueil de l’armée. Ils étaient tous remarquables par une force et une stature peu communes ; la bonté de leurs chevaux et de leur armure, et une pratique assidue des exercices de la guerre, les mettaient en état d’effectuer tout ce que leur inspirait le courage ; et leur courage était exalté par le sentiment de l’honneur de corps, auquel se joignaient leurs vues particulières d’ambition et de fortune. Quatre cents des plus braves d’entre les Hérules marchaient sous la bannière de l’actif et fidèle Pharas. Leur valeur intraitable se faisait payer plus chèrement que la servile soumission des Grecs et ces Syriens ; et un renfort de six cents Massagètes ou Huns parût si important qu’on employa la fraude et la supercherie pour les engager dans une expédition navale. Cinq mille cavaliers et dix mille fantassins s’embarquèrent à Constantinople ; mais la plupart des soldats d’infanterie levés dans la Thrace et l’Isaurie, le cédait aux cavaliers dont le service était plus général et plus estimé, et les armées de Rome se voyaient alors réduites à placer leur principale confiance dans l’arc des Scythes. Justement jaloux de soutenir la dignité des sujets dont il s’occupe, Procope répond aux critiques de mauvaise humeur, qui ne donnaient le nom de soldats qu’aux guerriers pesamment armés de l’antiquité, et qui observaient avec malice qu’Homère[8] emploie le mot d’archer comme un terme de mépris. On a pu mépriser peut-être, dit-il, ces jeunes gens qui, désarmés, se montraient à pied dans les camps de Troie, et qui, cachés derrière un tombeau ou le bouclier d’un ami, tiraient vers leur poitrine[9] la corde de l’arc, et lançaient d’une main faible un trait sans vigueur ; mais nos archers montent des chevaux qu’ils gouvernent avec une adresse admirable ; un casque et un bouclier défendent leur tête et leurs épaules, une armure de fer couvre leurs jambes, et leur corps est revêtu d’une cotte de mailles. Ils portent un carquois du côté droit, une épée du côté gauche, et lorsqu’ils se trouvent près de l’ennemi, ils savent manier la lance et la javeline. Les arcs dont ils se servent ont de la force et de la pesanteur ; ils les tirent dans toutes les directions possibles, au moment où ils se précipitent, au moment où ils se retirent, en avant, en arrière, en flanc et comme ils rapprochent la corde de l’arc, non pas de la poitrine mais de l’oreille droite, il n’y a qu’une armure bien ferme qui puisse résister à la rapidité et à la violence de leurs traits. Cinq cents navires, manœuvrés par vingt mille matelots de l’Égypte, de la Cilicie et de l’Ionie étaient rassemblés dans le port de Constantinople. Le plus petit de ces bâtiments pouvait être environ du port de trente tonneaux ; et le plus considérable de cinq cents. Le terme moyen donnera, sans enfler le calcul, un résultat de cent mille tonneaux[10] ; le transport était de trente-cinq mille soldats et matelots ; cinq mille chevaux, des armes, des machines, et les munitions de guerre, et une provision d’eau et de vivres poux un voyage qui pouvait durer trois mois. On ne voyait plus dès longtemps ces fières galères qui, dans les premiers, siècles, sillonnaient la Méditerranée de leurs milliers de rames ; et quatre-vingt-douze brigantins légers, à couvert des armes de trait de l’ennemi et menés par deux mille hommes de la plus robuste et de la plus brave jeunesse de Constantinople, escortaient la flotte de Justinien. L’histoire, nomme vingt-deux généraux, dont la plupart se distinguèrent ensuite dans les guerres l’Afrique et d’Italie ; mais Bélisaire seul commandait en chef par mer et par terre, avec un pouvoir aussi absolu que celui de l’empereur. La séparation du service de la marine et du service de terre est tout à la fois l’effet et la cause du progrès qu’ont fait les modernes dans l’art de la navigation et de la guerre maritime.

Dans la septième année du règne de Justinien, et à peu près vers le solstice d’été, la flotte entière, composée de six cents vaisseaux, s’aligna avec une pompe guerrière devant les jardins du palais. Le patriarche donna la bénédiction, l’empereur ses derniers ordres, la trompette de Bélisaire annonça le départ, et chacun, selon ses espérances ou ses désirs, examina avec inquiétude les présages heureux ou défavorables. La flotte relâcha d’abord à Perinthus ou Héraclée, où le général attendit cinq Jours des chevaux de Thracé, don du souverain et présent digne d’un guerrier. Elle traversa ensuite la Propontide, et, au moment où elle s’efforçait de passer le détroit de l’Hellespont, un vent contraire la retint quatre jours à Abydos où Bélisaire donna un exemple remarquable de rigueur et de fermeté. Deux Huns, dans une querelle, suite de l’ivresse, venaient de tuer un de leurs camarades ; ils expirèrent sur un gibet en présence de l’armée. Leurs compatriotes, qui se crurent outragés, récusèrent les serviles lois de l’empire et firent valoir les libres privilèges de la Scythie, où une légère amende expiait les fautes de l’ivrognerie et de la colère. Leurs plaintes étaient spécieuses, leurs clameurs bruyantes, et les Romains auraient souffert sans peine cet exemple du désordre et de l’impunité ; mais l’autorité et l’éloquence de Bélisaire apaisèrent la sédition naissante ; il fit sentir à ses troupes assemblées la nécessité de la justice, l’importance de la discipline, les récompenses de la piété et de la vertu, l’énormité du meurtre qu’on venait de commettre ; et il ajouta que l’ivresse des coupables aggravait leur crime au lieu de l’excuser[11]. Dans cette traversée de l’Hellespont aux côtes du Péloponnèse, que les Grecs, après le siége de Troie, avaient faite en quatre jours[12], la flotte fut guidée par le vaisseau de tête, qu’on reconnaissait le jour à la couleur rouge de ses voiles, et la nuit aux torches qu’il portait au sommet de son grand mât : lorsqu’elle se trouva entre les îles, et qu’elle doubla les caps de Malée et de Ténare, on recommanda aux pilotes de s’appliquer à maintenir un ordre exact et des intervalles réguliers entre ce grand nombre de navires ; le vent étant favorable et ayant peu de force, ils en vinrent à bout ; et les troupes débarquèrent saines et sauves à Méthone, sur la côte de Messénie, où elles se reposèrent quelque temps des fatigues de la mer. Elles éprouvèrent jusqu’où la cupidité, revêtue du pouvoir, peut se jouer de la vie de plusieurs milliers d’hommes qui s’exposent courageusement pour le service de la patrie. D’après les règlements militaires, le pain ou le biscuit des Romains devait passer deux fois au four, et les troupes consentaient volontiers à une diminution du quart pour le déchet de la seconde cuisson. Pour tourner à son profit ce misérable bénéfice et épargner la dépense du bois, le préfet, Jean de Cappadoce, avait ordonné de cuire légèrement la farine au feu des bains de Constantinople ; et lorsqu’on ouvrit les sacs ; on distribua à l’armée une pâte molle et moisie. Une nourriture malsaine, jointe à la chaleur du climat et de la saison, produisit bientôt une maladie épidémique, et donna la mort à cinq cents soldats. Bélisaire rétablit la santé des malades avec du pain frais qu’il se procura à Méthone fit entendre avec courage et indignation les plaintes de la justice et de l’humanité ; l’empereur prêta l’oreille à ses remontrances, loua le général, mais sans punir le ministre. Du port de Méthone, avant d’entreprendre une route de cent lieues sur la mer Ionienne, entreprise qu’ils regardaient comme très périlleuse, les pilotes longèrent la côte occidentale du Péloponnèse jusqu’à l’île de Zacynthus ou de Zanté. Comme il survint un calame, cette traversée employa seize jours ; et sans l’ingénieuse précaution d’Antonina, qui avait conserver de l’eau dans des bouteilles de verre enterrées dans du sable, et placées dans un coin du vaisseau où ne pénétraient pas les rayons du soleil, Bélisaire lui-même eût été exposé à toutes les souffrances d’une soif cruelle. Les troupes trouvèrent enfin un asile hospitalier dans le port de Caucana[13], sur la côte méridionale de Sicile. Les officiers goths, qui gouvernaient l’île au nom de la fille et du petit-fils de Théodoric, obéirent aux ordres imprudents qu’on leur avait donnés, de recevoir les soldats de Justinien comme des amis et des alliés : ils fournirent des provisions en abondance, ils remontèrent la cavalerie[14] ; et Procope, envoyé à Syracuse ne tarda pas à rapporter des détails exacts sur la situation et les desseins des Vandales. Ses rapports déterminèrent Bélisaire à hâter ses opérations, et les vents secondèrent sa prudente impatience. La flotte perdit de vue la Sicile, passa devant l’île de Malte, découvrit les caps de l’Afrique, longea les côtes de cette partie du monde à la faveur d’un fort vent de nord-est ; et enfin jeta l’ancre au promontoire, de Caput-Vada, à environ cinq journées de chemin au sud de Carthage[15].

Si Gelimer eût été instruit de l’approche de l’ennemi ; il aurait différé la conquête de la Sardaigne pour s’occuper de la défense de sa personne et de son royaume. Un détachement de cinq mille soldats et de cent vingt galènes aurait joint ce qui lui restait de forces en Afrique, et le descendant de Genseric aurait pu surprendre et accabler des vaisseaux de transport à qui la pesanteur de leur chargement ôtait les moyens de combattre, et de légers brigantins qui ne semblaient propres qu’à la fuite. Bélisaire sentit une terreur secrète lorsque, durant la traversée, il entendit ses soldats s’encourager l’un l’autre à manifester leurs craintes : ils se disaient qu’une fois sur la côte, ils espéraient maintenir leur honneur ; mais ils ne rougissaient pas d’avouer que, si on les attaquait en mer, ils n’avaient pas assez de courage pour lutter à la fois contre les vents, les flots et les Barbares[16]. Instruit de leurs dispositions, le général saisit la première occasion de les débarquer en Afrique, et il eut la sagesse de rejeter la proposition qu’on avait faite, dans le conseil de guerre, de conduire la flotte et l’armée dans le port de Carthage. Trois mois après le départ de Constantinople, les soldats, les chevaux, des armes et des munitions de guerre, se trouvèrent débarqués en sûreté sur la côte. On laissa cinq hommes à bord de chacun des navires qu’on rangea en demi-cercle : l’armée prit sur la côte un camp qu’on environna d’un fossé et d’un rempart, selon l’ancien usage ; et la découverte d’une source d’eau douce, en venant soulagés la soif des soldats, leur inspira une confiance superstitieuse. Le f lendemain, quelques-uns des jardins des environs ayant été pillés, Bélisaire, après avoir châtié les coupables, saisit cette occasion légère, mais décisive, pour pénétrer ses troupes des principes de l’équité, de la modération et de la bonne politique. Lorsque je me suis chargé, leur dit-il, du soin de subjuguer l’Afrique, j’ai moins compté sur le nombre ou même sur la bravoure de mes troupes ; que sur la disposition amicale des naturels du pays, et la haine immortelle qu’ils portent aux Vandales. Vous pouvez seuls m’ôter ce moyen de succès, si vous continuez à enlever par force ce que vous obtiendriez avec un peu d’argent ; de pareilles violences réconcilieront ces implacables ennemis, et ils formeront une juste et sainte ligue contre nous qui venons envahir leur contrée. Une discipline sévère, dont l’armée elle-même sentit bientôt et reconnut les heureux effets, ajouta une nouvelle force à ces exhortations. Les habitants, au lieu, d’abandonner leurs maisons, et de cacher leur blé fournirent en abondance aux Romains, et à un prix modéré, les provisions qui leur étaient nécessaires ; les officiers civils de la province, laissés dans leurs fonctions, les exercèrent au nom de l’empereur d’Orient ; et le clergé, comme le lui ordonnaient sa conscience et son intérêt, favorisa de tout son pouvoir la cause d’un prince catholique. La petite ville de Sullecte[17], qui se trouvait à une journée du camp, eut l’honneur d’être la première à ouvrir ses portes et à repasser sous la domination de ses anciens souverains, Leptis et Adrumète, villes plus considérables, s’empressèrent, à l’approche de Bélisaire, d’imiter cet exemple de fidélité ; et le général romain s’avança sans trouver de résistance jusqu’à Grasse, palais des rois vandales, situés à cinquante milles de Carthage. Les Romains fatigués jouirent du repos que leur présentaient de frais bocages, des eaux limpides et des fruits délicieux, et lorsque Procope préféra ces jardins à tous ceux qu’il avait vus dans l’Orient et l’Occident, cette préférence ne doit peut-être s’attribuer qu’au goût particulier de l’historien ou à la fatigue qu’il éprouvait alors. En trois générations, la prospérité et la chaleur du climat avaient énervé le robuste courage des Vandales, devenus peu à peu les plus voluptueux des hommes. Leurs maisons de plaisance et leurs jardins, dignes du nom persan de paradis[18] ; leur offraient les jouissances de la fraîcheur et toutes les délices du repos. Chaque jour, en sortant du bain, ces Barbares s’asseyaient à une table où l’on servait avec profusion tous les mets recherchés que fournissaient la terre et la mer. Des broderies d’or couvraient leurs robes de soie flottantes comme celles des Mèdes ; l’amour et la chasse étaient les occupations de leur vie ; à des pantomimes, des courses de char, la musique et les danses de théâtre, amusaient leurs moments de loisir.

Durant une marche de dix ou douze jours Bélisaire ne cessa de porter son attention sur des ennemis embusqués, qui à chaque instant, pouvaient fondre sur lui. Un officier de confiance, habile militaire, Jean l’Arménien, conduisait l’avant-garde, composée de trois cents cavaliers, six cents Massagètes, couvraient l’aile gauche à quelque distance : la flotte entière longeait la côte, et perdait rarement de vue l’armée, qui faisait environ douze milles par jour, occupant chaque soir des camps fortifiés ou des villes amies. L’approche des Romains, qui s’avançaient vers Carthage, remplit de trouble et d’effroi l’esprit de Gelimer. Il voulait sagement prolonger la guerre, jusqu’à ce que son frère et ses vétérans fussent revenus de la conquête de la Sardaigne ; il déplorait l’imprévoyante politique de ses ancêtres, qui, en détruisant les fortifications de l’Afrique, ne lui avait laissé que la ressource dangereuse de risquer une bataille aux environs de la capitale. Les cinquante mille Vandales qui avaient subjugué l’Afrique s’étaient multipliés de manière qu’à l’époque de l’invasion de Bélisaire, ils formaient cent soixante mille combattants, non compris les femmes et les enfants ; et tant de guerriers braves et unis entre eux auraient pu écraser, au débarquement, une troupe peu nombreuse et harassée ; mais les partisans du roi captif semblaient plus disposés à écouter les invitations qu’à contrarier les progrès de Bélisaire, et un grand nombre de ces orgueilleux Barbares cachaient leur aversion pour la guerre, sous le prétexte plus honorable de leur haine pour l’usurpateur. Toutefois l’autorité et les promesses de Gelimer rassemblèrent une armée nombreuse, et il concerta ses plans d’une manière assez habile. Il expédia à son frère Ammatas l’ordre de réunir toutes les forces de Carthage, et d’attaquer à dix milles de la ville l’avant-garde des Romains. Gibamond son neveu, qui commandait deux mille cavaliers, eut ordre de fondre sur leur aile gauche tandis que le monarque marchant secrètement de son côté, les prendrait par derrière dans une position qui les priverait du secours et même de la vue de leur flotte. Mais la témérité d’Ammatas lui devint funeste ainsi qu’à son pays : ayant devancé l’heure de l’attaque, il laissa dérrière lui ses compagnons trop lents, et reçut une blessure mortelle, après avoir tué de sa main douze des plus braves soldats ennemis. Sa troupe s’enfuit vers Carthage ; le chemin était jonché de morts dans un espace de dix milles, et on avait peine à comprendre que trois cents Romains eussent massacré, tant de monde. Les six cents Massagètes mirent en déroute, après un léger combat, le corps du neveu de Gelimer, trois fois plus considérable que le leur ; chaque Scythe était animé par l’exemple de son chef, qui, usant du glorieux privilège de sa famille, s’était porté seul en avant pour décocher le premier trait contre l’ennemi. Sur ces entrefaites, Gelimer, ignorant son malheur et égaré au milieu des détours sinueux des collines, dépassa l’armée romaine sans le savoir, et, arriva sur le terrain où venait d’expirer l’imprudent Ammatas. Il pleurât la destinée de son frère et celle de Carthage, et chargea avec l’intrépidité du désespoir les escadrons qui s’avançaient à sa rencontre ; il aurait pu pousser plus loin ses avantages et peut-être décider la victoire en sa faveur, s’il n’eût perdu un temps inestimable à rendre aux morts de pieux, mais vains devoirs. Au milieu de ces tristes soins qui abattaient son curage, la trompette de Bélisaire vint frapper ses oreilles. Le général romain, laissant Antonina et son infanterie dans son camp, s’avançait à la tête de ses gardes et du reste de sa cavalerie, pour rallier ses troupes en désordre et ramener la victoire sous ses drapeaux. Cette bataille irrégulière offrait peu de place aux talents d’un général, mais le roi s’enfuit devant le héros, et les Vandales, qui n’avaient jamais attaqué que des Maures, ne purent résister aux armes et à la discipline des Romains. Gelimer précipita sa fuite vers les déserts de la Numidie ; il eût du moins la consolation d’apprendre bientôt qu’on avait obéi à ses ordres secrets pour l’exécution d’Hilderic et de ceux de ses partisans qu’il tenait en prison. Cet acte de fureur ne fût utile qu’à ses ennemis. La mort d’un prince légitime excita la compassion du peuple ; sa vie aurait embarrassé les Romains victorieux ; et un crime qui ne coûtait rien à la vertu du lieutenant de Justinien, le délivra de la cruelle alternative de perdre son honneur ou à abandonner sa conquête.

Dès que la tranquillité fut rétablie, les divers corps de l’armée romaine instruisirent mutuellement des pertes qu’ils avaient faites, et Bélisaire campa sur le champ de bataille, qu’on a appelé decimus, parce qu’on y trouvait la dixième borne milliaire depuis Carthage. Craignant avec raison les stratagèmes et les ressources de l’ennemi, il marcha le jour suivant en ordre de bataille, et s’arrêta le soir devant les portes de Carthage ; il accorda à ses troupes une nuit de repos, afin qu’au milieu du désordre et des ténèbres la ville ne fût pas exposée à la licence des soldats, ou que ceux-ci ne tombassent point dans les embuscades qui pouvaient y être cachées. Mais comme les craintes de Bélisaire n’étaient jamais que le résultat des calculs d’une raison froide et intrépide, il vit bientôt qu’il pouvait se fier sans danger aux apparences tranquilles et favorables que lui offrait l’aspect de la capitale : des torches innombrables, signes de la joie publique, y brillaient de toutes parts ; on avait ôté la chaîne qui fermait l’entrée du port ; les portes étaient ouvertes, et la reconnaissance du peuple saluait et appelait à grands cris ses libérateurs. On proclama la défaite des Vandales et la liberté de l’Afrique la veille de la fête de saint Cyprien, dans un temps où les églises étaient déjà ornées et illuminées, en l’honneur de ce martyr, dont trois siècles de superstition avaient presque fait la divinité du pays. Les ariens, sentant que leur règne était passé, abandonnèrent le temple aux catholiques, qui, aussitôt qu’ils eurent délivré leur saint des mains des profanes, commencèrent leurs cérémonies religieuses, et proclamèrent hautement le symbole de saint Athanase et la croyance de Justinien. Une heure, une heure terrible avait absolument changé la situation des deux partis. Les Vandales, qui, si peu de temps encore auparavant, se livraient à tous les vices des conquérants, suppliants alors, cherchaient un humble refuge dans le sanctuaire de l’église. Un geôlier épouvanté tirait d’un cachot du palais où ils étaient renfermés, des marchands sujets de l’empereur, et implorait la protection de ses captifs, en leur montrant, par une ouverture de la muraille, les voiles de la flotte romaine. Les navires, après s’être séparés de l’armée, avaient longé la côte avec précaution jusqu’au promontoire d’Hermé, où ils apprirent les premières nouvelles de la victoire de Bélisaire. Les capitaines, fidèles à ses instructions, allaient mouiller à environ vingt milles de Carthage, lorsque d’habiles marins les avertirent des dangers de la côte et des indices d’une tempête. Ignorant toujours la révolution, ils ne voulurent point entreprendre de forcer la chaîne du port, ainsi qu’on le leur proposait ; et le port et le faubourg de Mandracium furent seuls exposés à quelques insultes de la part d’un officier inférieur qui se sépara de ses chefs et agit contre leurs ordres. Le reste de la flotte profita d’un bon vent, et, après avoir atteint l’étroite ouverture de la Goulette[19], jeta l’ancre dans le profond et vaste lac de Tunis, c’est-à-dire à environ cinq milles de la capitale. Aussitôt que Bélisaire fut instruit de son arrivée, il envoya l’ordre de faire descendre à terre sur-le-champ la plus grande partie des mariniers, afin qu’ils vinssent assister à son triomphe, et grossir le nombre des Romains. Avant de leur permettre de passer les portes de Carthage, il les exhorta, dans un discours digne de son caractère et de la circonstance, à ne pas souiller la gloire de leurs armes, à se souvenir que si les Vandales avaient été des tyrans, les Romains les libérateurs de l’Afrique, devaient respecter les naturels du pays comme les sujets volontaires et affectionnés de leur commun maître. Les vainqueurs traversèrent la ville les rangs serrés, et prêts à combattre si l’ennemi se montrait. La police sévère que maintint le général les pénétra du devoir de l’obéissance ; et dans un siècle où l’usage et l’impunité autorisaient l’abus de la conquête, le génie d’un seul homme réprima les passions d’une armée victorieuse. On n’entendit point la voix de la menace, ni celle de la plainte. Le commerce de la ville ne fut point interrompu : tandis que l’Afrique changeait de maître et de gouvernement, les boutiques demeurèrent ouvertes et remplies d’acheteurs ; et lorsqu’on eut placé des gardes nombreuses, les soldats se retirèrent tranquillement dans les maisons qui leur avaient été assignées. Bélisaire occupa le palais et s’assit sur le trône de Genseric. Il reçut et distribua le butin fait sur les Barbares ; il fit grâce de la vie aux Vandales tremblants, et s’efforça de réparer les dommages que le faubourg de Mandracium avait soufferts dans la nuit précédente. Il donna à ses principaux officiers un souper, qui eut l’appareil et la magnificence d’un banquet royal[20]. Les officiers du monarque servirent respectueusement le vainqueur ; mais au milieu de ce festin, où les spectateurs équitables célébraient la fortune et le mérite de Bélisaire, ses envieux flatteurs empoisonnaient secrètement tout ce qui dans ses paroles et dans ses actions pouvait éveiller les soupçons d’un empereur méfiant. Ces spectacles fastueux, qu’on ne doit pas mépriser comme inutiles lorsqu’ils attirent le respect du peuple, employèrent une journée ; mais l’esprit actif de Bélisaire, qui au milieu de l’orgueil du triomphe savait prévoir la possibilité d’une défaite, ne voulait pas que l’empire romain en Afrique dépendit de la fortune des armes ou de la faveur populaire. Les fortifications de Carthage avaient été seules épargnées par les rois des Vandales ; mais durant les quatre-vingt-quinze années de leur domination, leur indolence et leur imprévoyance les avaient laissées tomber en ruines. Un conquérant plus sage répara, avec une incroyable activité, les murs et les fossés de cette ville. Sa libéralité encouragea les ouvriers : soldats, matelots et citoyens se livrèrent à l’envi à ces utiles travaux ; et Gelimer, qui avait craint d’exposer sa personne dans une ville ouverte, y vit, avec étonnement et avec désespoir, s’élever une forteresse imprenable.

Ce monarque infortuné, après la perte de sa capitale, s’attachait à rassembler les débris d’une armée plutôt dispersée que détruite par ses défaites précédentes, et l’espoir du pillage y attira quelques troupes de Maures. De son camp de Bulla, à quatre journées die Carthage, il insulta cette capitale, qu’il priva d’un aqueduc, promit une grande somme pour chaque tête de Romain qu’on lui apporterait, affecta d’épargner les personnes et les biens de ses sujets africains, et négocia en secret avec les sectaires ariens et avec les Huns, alliés des Romains. Dans cette cruelle position, la conquête de la Sardaigne ne servit qu’à augmenter ses douleurs ; car cette expédition inutile lui avait coûté cinq mille de ses plus braves soldats, et il n’éprouva que de la honte et des chagrins en lisant les lettres triomphantes de son fidèle, Zano, qui ne doutait pas que le roi n’eût, à l’exemple de ses aïeux, puni les Romains de leur témérité : Hélas ! mon frère, lui répondit Gelimer, le ciel s’est déclaré contre notre malheureuse nation. Tandis, que vous avez conquis la Sardaigne, nous avons perdu l’Afrique. A peine Bélisaire s’est montré, avec une poignée de soldats, que le courage et la prospérité ont abandonne les Vandales. Gibamond vôtre neveu, Ammatas vôtre frère, ont péri par la perfide lâcheté de leurs troupes. Nos chevaux, nos navires, Carthage elle-même, et toute l’Afrique, sont au pouvoir de l’ennemi. Cependant les Vandales continuent de préférer un repos ignominieux à l’intérêt de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs richesses et de leur liberté. Il ne nous reste que les champs de Bulla et l’espoir de notre valeur. Abandonnez la Sardaigne, volez à nôtre secours, venez rétablir notre empire ou mourir avec nous.  Zano fit part aux principaux des Vandales de ces douloureux événements ; mais il eut soin de les cacher aux naturels de l’île. Les troupes, embarquées sur cent vingt galères dans le port de Cagliari, mouillèrent le troisième jour sur les confins de la Mauritanie, et se hâtèrent de joindre, dans le camp de Bulla, les étendards de leur roi. Une profonde tristesse présida à cette entrevue ; les deux héros s’embrassèrent, versèrent des larmes, pleurèrent en silence : on ne fit point de questions sur la victoire en Sardaigne. On ne parla point des désastres de l’Afrique ; ils voyaient toute l’étendue de leurs maux, et l’absence de leurs femmes et de leurs enfants prouvait assez que la mort ou la captivité avait été leur partage. Les instances du roi, l’exemple de Zano, et le danger qui menaçait la monarchie et la religion, réveillèrent enfin les indolents Vandales et réunirent tous les esprits. Tous les guerriers de la nation marchèrent au combat ; et leur nombre augmenta avec une telle rapidité, qu’avant d’arriver à Tricameron, à environ vingt milles de Carthage, ils se vantaient, peut-être avec quelque exagération, de surpasser dix fois en nombre la petite armée des Romains : mais cette armée était commandée par Bélisaire. Certain de la valeur de ses troupes, il se laissa surprendre par les Barbares à une heure où il ne devait pas s’attendre au combat. Les Romains se trouvèrent sous les armes au premier signal ; un ruisseau couvrait leur front ; la cavalerie formait la première ligne que Bélisaire, placé au centre, soutenait à la tête de cinq cents de ses gardes : l’infanterie, postée à quelque distance, composait la seconde ligne ; et l’habile lieutenant de Justinien, surveillant le poste séparé et la fidélité suspecte des Massagètes, qui réservaient en secret leurs secours aux vainqueurs. Procope a rapporté, et le lecteur suppléera aisément les harangues des deux généraux[21], qui, par les arguments les plus analogues à leur situation, cherchèrent à pénétrer leurs soldats de l’importance de la victoire et du mépris de la vie. Zano et les vainqueurs de la Sardaigne occupaient le centre de la ligne ; et si la multitude des Vandales avait montré la même intrépidité, le trône de Genseric serait demeuré solidement affermi. Après avoir lancé leurs javelines et leurs armes de trait, ils tirèrent l’épée, et attendirent les Romains ; la cavalerie de ceux-ci passa trois fois le ruisseau et fut repoussée trois fois. Le combat parut indécis jusqu’à l’instant où Zano reçoit un coup mortel, et où la bannière de Bélisaire fut déployée. Gelimer regagna son camp, les Huns se joignirent aux Romains dans la poursuite des vaincus, et les vainqueurs dépouillèrent les morts. On ne trouva sur le champ de bataille, que cinquante soldats de Bélisaire et huit cents Vandales ; et ce fut ce combat, si peu sanglant, qui fit disparaître une nation et transféra à d’autres souverains l’empire de l’Afrique. Le soir, Bélisaire mena son infanterie à l’attaque du camp, et la fuite honteuse de Gelimer prouve la vanité de ces paroles qu’il avait prononcées peu de temps auparavant, que pour les vaincus la mort est un bonheur, la vie un fardeau, et l’infamie la seule chose à redouter. Son départ fut secret ; mais aussitôt que les Vandales se furent aperçus que leur roi les abandonnait, ils se dispersèrent à la hâte, occupés seulement de leur sûreté personnelle, et oubliant tout ce qui peut être cher et précieux au cœur humain. Les Romains entrèrent sans résistance dans le camp des vaincus ; les ténèbres et la confusion de la nuit prêtèrent leurs voiles aux désordres les plus effrénés. Ils égorgèrent sans pitié tout Vandale qui se présenta devant eux. Les veuves et les filles des vaincus subirent le pouvoir et la brutalité des soldats, dont leur beauté ou leur richesse enflammait la licencieuse cupidité. L’avarice elle-même fût presque rassasiée du pillage de tant de trésors en or et en argent accumulés par le despotisme et par l’économie durant une longue période de prospérité et de paix. Au milieu de cette licence, les troupes même personnellement attachées à Bélisaire oublièrent leur circonspection et leur respect accoutumés. Enivrés de débauche et de rapine, ses soldats parcouraient, seuls ou en petits détachements, les champs voisins, les bois, les rochers et les cavernes capables de recéler encore quelques richesses. Chargés de butin, ils quittaient leurs rangs et erraient sans guide sur le chemin de Carthage ; et si l’ennemi eût osé revenir, il aurait à peine échappé un petit nombre des vainqueurs. Pénétré de la honte et du danger d’un pareil désordre, Bélisaire passa une nuit pénible sur le champ de bataille, théâtre de sa victoire. A la pointe du jour, il arbora son drapeau sur une colline ; il rappela ses gardes et ses vétérans, et rétablit peu à peu dans son camp la soumission et la discipline. Il mettait un égal intérêt à vaincre ceux de ses ennemis qui se défendaient et à sauver ceux qui se montraient soumis. On ne trouva plus de Vandales que dans les églises ils s’étaient réfugiés en suppliants ; il les protégea par son autorité ; et les fit désarmer et renfermer séparément afin qu’ils ne pussent  troubler la paix publique, ni devenir victimes de la vengeance populaire. Après avoir envoyé un léger détachement à la poursuite de Gelimer, le général se porta avec toute son armée à dix journées de là, jusqu’à Hippo-Regius, qui ne possédait plus les reliques de saint Augustin[22]. La saison et la nouvelle certaine que le prince vandale s’était réfugié dans l’inaccessible contrée des Maures, déterminèrent Bélisaire à abandonner une vaine poursuite, et à prendre ses quartiers d’hiver à Carthage, d’où il envoya son principal lieutenant informer l’empereur qu’en trois mois il avait achevé la conquête de l’Afrique.

Bélisaire disait la vérité. Ce qui restait de Vandales abandonna sans résistance ses armes et sa liberté. Les environs de Carthage se soumirent aussitôt que Bélisaire parut, et le bruit de sa victoire subjugua successivement les provinces les plus éloignées. La ville de Tripoli se maintint dans la fidélité qu’elle avait volontairement montrée à l’empereur. La Sardaigne et la Corse se rendirent à un officier qui leur présenta, au lieu d’une épée, la tête du brave Zano ; et les îles de Majorque, de Minorque et d’Ivica, consentirent humblement à demeurer des dépendances du royaume d’Affriquée. Césarée, ville royale, qu’à moins d’une grande exactitude géographique, on pourrait confondre avec la ville actuelle d’Alger, était située à trente journées à l’ouest de Carthage. Les Maures infestaient la route de terre, mais la mer était ouverte, et les Romains en étaient alors les maîtres. Un tribun actif et prudent fut chargé de remonter par mer jusqu’au détroit, et s’empara de Sépem ou Ceuta[23], située en face de Gibraltar, sur la côte d’Afrique. Justinien embellit et fortifia dans la suite ce poste éloigné, flatté à ce qu’il parait de la vaine gloire d’étendre son empire jusqu’aux colonnes d’Hercule. Ce fut au moment où il se disposait à publier les Pandectes des lois romaines, qu’il apprit la nouvelle des succès de Bélisaire ; soit dévotion, soit jalousie, il glorifia la Providence, et n’avoua que par son silence le mérite de son heureux général[24]. Empressé d’abolir la tyrannie spirituelle et temporelle des Vandales, il s’occupa sans délai de relever entièrement l’Église catholique ; il rétablit et augmenta libéralement la juridiction, les richesses et les immunités, qui forment peut-être la partie la plus essentielle de la communion épiscopale ; il supprima le culte des ariens, proscrivit les assemblées des donatistes[25] ; et le synode de Carthage composé de deux cent dix-sept évêques applaudit à la justice de ces saintes représailles[26]. On présume bien que dans une pareille occasion, peu de prélats orthodoxes s’absentèrent ; mais leur petit nombre, comparé au nombre deux ou trois fois plus considérable des évêques des anciens conciles, annonce clairement combien étaient déchus et l’Église et l’État. Tandis que Justinien se montrait le défenseur de la foi, il se flattait que son général victorieux étendrait bientôt sa domination sur toute la partie de l’Afrique qui dépendait de l’empire avant l’invasion des Maures et des Vandales, Bélisaire eut ordre d’établir cinq ducs ou commandants à Tripoli à Leptis, à Cirta, à Césarée et en Sardaigne, et de calculer le nombre de troupes palatines, ou soldats de frontières, nécessaire pour la défense de l’Afrique. On jugea que le royaume des Vandales méritait la présence d’un préfet du prétoire ; quatre consulaires et trois présidents administrèrent sous lui les sept provinces soumises à sa juridiction civile. On fixa minutieusement le nombre des officiers inférieurs, comme secrétaires, messagers ou assistants, on en attribua trois cent quatre-vingt-seize au préfet, et cinquante à chacun de ses subdélégués : on régla rigoureusement leurs salaires et leurs gratifications, fixation qui confirma leurs droits sans prévenir les abus. Ces magistrats purent être à charge au public, mais non pas inutiles, car sous le nouveau gouvernement, qui affectait de faire revivre la liberté et l’équité de la république romaine, les questions subtiles de droit et de possession se multiplièrent sans mesure. L’empereur, voulant au moment de la conquête, tirer de riches contributions des sujets d’Afrique, leur permit de réclamer, même au troisième degré et en ligne collatérale, les maisons et les terres dont les Vandales avaient injustement dépouillé leurs familles. Après le départ de Bélisaire, qui agissait en vertu d’une commission spéciale très étendue, il n’y eut point de général ordinaire de l’Afrique ; mais la charge de préfet du prétoire fut, donnée à un guerrier. Justinien, selon son usage, réunit les pouvoirs civils et militaires en la personne du principal administrateur, et en Afrique ainsi qu’en Italie représentant de l’empereur reçut bientôt le titre d’exarque[27].

Toutefois la conquête de l’Afrique demeurait imparfaite jusqu’au moment où Gelimer serait livré mort ou vif aux Romains. Ce prince, inquiet du sort de ses armes, avait ordonné secrètement de conduire une partie de son trésor en Espagne, et il espérait trouver un sûr asile à la cour du roi des Visigoths ; mais son projet fut renversé par le hasard, par la perfidie des siens et l’infatigable poursuite de ses ennemis, qui ne lui permirent pas de rembarquer, et qui chassèrent ce monarque infortuné, jusqu’à Papua[28], montagne inaccessible de l’intérieur de la Numidie, où il se retira avec un petit nombre de fidèles compagnons. Il y fut aussitôt assiégé par Pharas, dont la véracité et la tempérance ont obtenu d’autant plus d’éloges, que ces qualités se trouvaient plus rarement chez les Hérules, les plus corrompus des Barbares. Pharas, après avoir vainement essayé d’escalader la montagne, tentative qui lui coûta cent dix soldats, résolut de continuer le siége durant l’hiver, et d’attendre l’effet de la misère et de la faim sur l’esprit du roi vandale. De toutes les habitudes au plaisir, de toutes les jouissances que s’empressaient de fournir à ses désirs la richesse et l’industrie, ce prince avait passé à la pauvreté des Maures[29], supportable, seulement à des hommes qui ne connaissaient pas de condition plus heureuse. Ils couchaient pêle-mêle avec leurs femmes, leurs enfants, leur bétail, et dans des huttes faites de boue et de claies, qui emprisonnaient la fumée et ne recevaient point de jour. De sales vêtements les couvraient à peine ; ils ne connaissaient ni l’usage du gain ni celui du vin ; des espèces de gâteaux composés d’avoine ou d’orge, et demi-cuits sous la cendre, formaient la nourriture que ces sauvages affamés dévoraient à peine préparée. C’était assez pour accabler les forces de Gelimer des rigueurs d’un genre de vie si étrange et si nouveau pour lui, mais ses souffrances étaient rendues plus grandes par le souvenir de sa grandeur passée, l’insolence journalière de ses protecteurs, et par les justes craintes qu’il ressentait que la légèreté des Maures et l’appât d’une récompense ne les engageassent à trahir les droits de l’hospitalité. Pharas qui connaissait sa situation, lui écrivit une lettre dictée par l’humanité et la bienveillance. Comme vous, lui mandait le chef des Hérules, je suis un Barbare sans lettres ; mais je sais dire ce qu’inspirent le bon sens et un cœur honnête. Pourquoi voulez-vous persister dans une opiniâtreté désespérée ? pourquoi voulez-vous vous perdre, et perdre avec vous votre famille et votre nation ? Votre résistance est-elle fondée sur l’amour de la liberté et sur la haine de l’esclavage ? Hélas ! mon cher Gelimer, n’êtes-vous pas le plus malheureux des esclaves, et l’esclave de la vile nation des Maures ? Ne vaudrait-il pas mieux vivre à Constantinople dans la pauvreté et la servitude, que de régner en monarque absolu sur la montagne de Papua ? Regardez-vous comme honteux d’être le  sujet de Justinien ? Bélisaire est son sujet ; et moi, dont la naissante n’est pas inférieure à la vôtre, je ne rougis pas, d’obéir à d’empereur romain. Ce monarque généreux vous accordera de riches domaines, une place au sénat, et la dignité de patrice : telles sont ses favorables intentions, et vous pouvez compter en toute sûreté sur la parole de Bélisaire. Tant que le ciel nous condamne à souffrir, la patienté est une vertu ; mais c’est un aveugle et stupide désespoir que de rejeter la délivrance qui nous est offerte. — Je ne suis pas insensible, lui répondit le roi des Vandales, à la justesse et à la douceur de vos conseils ; mais je ne puis me résoudre à devenir l’esclave d’un injuste ennemi qui a mérité mon implacable haine. Je ne l’avais jamais offensé par mes paroles ni par mes actions, et cependant il a envoyé contre moi, je ne sais d’où, un certain Bélisaire qui m’a précipité du trône dans cet abîme de misère. Justinien est homme, il est prince, ne craint-il pas un pareil revers de fortune ? Je ne puis en dire davantage, le chagrin me suffoque. Envoyez-moi, je vous supplie, envoyez-moi, mon cher Pharas une lyre[30], une éponge et un pain. Pharas apprit de messager de Gelimer le motif de ces trois singulières demandes : depuis longtemps le roi d’Afrique n’avait pas goûté de pain ; ses yeux étaient incommodés d’une fluxion, suite de ses fatigues ou de ses larmes continuelles ; et, pour adoucir ses tristes journées, il voulait chanter ses malheurs sur la lyre. Pharas fût ému de pitié, et il envoya les présents singuliers qui lui étaient demandés. Cependant son humanité même lui fit redoubler de vigilance afin de déterminer son prisonnier à adopter une résolution avantageuse aux Romains et salutaire à lui-même. La nécessité et la raison triomphèrent à la fin de l’opiniâtreté de Gelimer ; un envoyé de Bélisaire lui confirma au nom de l’empereur, les promesses de sûreté personnelle et d’un traitement honorable. Le roi des Vandales descendit de sa montagne. La première entrevue publique eut lieu dans un des faubourgs de Carthage ; et lorsque le prince captif aborda son vainqueur, il poussa un éclat de rire. La foule put croire que les chagrins avaient altéré la raison de Gelimer ; mais les observateurs habiles jugèrent que, par une gaîté si déplacée dans sa triste situation, il voulait faire connaître, combien les scènes passagères des grandeurs humaines méritent peu de nous occuper sérieusement[31].

On put bientôt après justifier ce mépris par un exemple de cette autre vérité non moins commune, que la flatterie s’attache au pouvoir, et l’envie au mérite supérieur. Les chefs de l’armée romaine osèrent être jaloux d’un héros. Ils assuraient avec perfidie, dans leurs dépêches particulières, que le conquérant de l’Afrique, fier de sa réputation et de l’attachement public songeait à monter sur le trône des Vandales. Justinien prêta trop patiemment l’oreille à ces accusations, et le silence qu’il garda fut un effet de ses soupçons plutôt que de sa confiance. On laissa, il est vrai, au choix de Bélisaire, l’alternative honorable de demeurer en Afrique ou de revenir dans la capitale ; mais, d’après des lettres interceptées et ce qu’il savait du caractère de l’empereur, il sentit qu’il devait renoncer à la vie, ou arborer l’étendard de la révolte, ou enfin confondre ses ennemis par sa présence et sa soumission. L’innocence et le courage déterminèrent son choix ; il fit précipitamment embarquer ses gardes, ses captifs et ses trésors ; et sa navigation fût si heureuse, qu’il arriva à Constantinople avant qu’on sût certainement qu’il avait quitté le port de Carthage. Une loyauté si franche dissipa les soupçons de Justinien ; la reconnaissance publique fit taire et irrita l’envie, et un troisième vainqueur d’Afrique obtint les honneurs du triomphe, cérémonie que la ville de Constantin n’avait jamais vue, et que l’ancienne Rome, depuis le règne de Tibère, avait réservée aux heureuses armes des Césars[32]. Le cortége triomphal sortit du palais de Bélisaire, traversa les principales rues et se rendit à l’Hippodrome. Cette mémorable journée sembla punir les offenses de Genseric, et expier la honte des Romains. On y déploya toute la richesse des nations, les trophées d’un luxe guerrier et celle de la mollesse, de riches armures, des trônes d’or, et les chars de parade qui avaient servi à la reine des Vandales ; la vaisselle massive du banquet royal, des pierres précieuses sans nombre, des statues et des vases d’une forme élégante, un trésor plus solide en pièces d’or et les ornements sacrés du temple juif, qu’après de si longs voyages on déposa respectueusement dans l’église chrétienne de Jérusalem. Une longue file de nobles Vandales venait ensuite déployant à regret leur haute stature et leur mâle contenance. Gelimer s’avançait à pas lents, revêtu d’une robe de pourpre, en gardant toujours la majesté d’un roi. Il ne laissât pas échapper une larme, ne fit pas entendre un soupir. Son orgueil et sa piété tirèrent quelque consolation de ces paroles de Salomon[33], qu’il répéta souvent : Vanité ! vanité ! tout est vanité. Au lieu de se montrer sur un char de triomphe traîné par quatre chevaux ou par quatre éléphants, le modeste vainqueur marchait à pied à la tête de ses braves compagnons : sa prudence l’avait peut-être engagé à refuser un honneur trop éclatant pour un sujet, et sa grande âme pouvait dédaigner un char si souvent souillé par les plus vils tyrans. Ce glorieux cortégé entra dans l’Hippodrome, fut salué par les acclamations du sénat et du peuple, et s’arrêta devant le trône sur lequel Justinien et Théodora attendaient l’hommage du roi captif et du héros victorieux. Bélisaire et Gelimer firent l’adoration accoutumée ; en se prosternant ils touchèrent avec respect le piédestal d’un prince qui n’avait jamais tiré l’épée, et d’une prostituée qui avait dansé sur le théâtre. Il fallut une légère violence pour venir à bout de l’opiniâtre fierté du petit-fils de Genseric ; et son vainqueur, quoique habitué à la servitude, put sentir son âme se révolter en secret. Il fut sur-le-champ déclaré consul pour l’année suivante, et le jour de son inauguration ressembla à un second triomphe : des captifs vandales portèrent sa chaise curule sur leurs épaules, et des coupés d’or, de riches ceintures, fruit des dépouilles de la guerre, furent jetées avec profusion au milieu de la populace.

Mais la plus noble récompense de Bélisaire fut la fidélité avec laquelle on exécuta le traité sur lequel il avait engagé son honneur au roi des Vandales. Les scrupules religieux de Gelimer, attaché à l’hérésie d’Arius, se trouvant incompatibles avec la dignité de sénateur et de patricien, l’empereur lui donna un vaste domaine dans la province de Galatie où le monarque détrôné se retira avec sa famille et ses amis, et où il trouva la paix, l’abondance, et peut-être le contentement[34]. On eut pour les filles, d’Hilderic les égards et la tendresse qu’on devait à leur âge et à leur malheur ; Justinien et Théodoric se chargèrent de l’honneur d’élever et d’enrichir les descendantes du grand Théodose. Les plus grands des jeunes Vandales formèrent cinq escadrons de cavalerie qui adoptèrent le nom de leur bienfaiteur, et qui, dans les guerres de Perse, soutinrent la gloire de leurs aïeux. Mais ces exceptions en petit nombre, et déterminées en faveur de la naissante et du courage, ne suffisent pas pour éclairer le sort d’une nation qui avant l’expédition si courte et si peu meurtrière de Bélisaire, comptait plus de six cent mille personnes. Il est vraisemblable qu’après l’exil de leur roi et de leur noblesse, les restes de la peuplade payèrent leur sûreté du sacrifice de leur caractère, de leur religion et de leur langue, et que leur postérité dégénérée se mêla insensiblement dans la foule obscure des sujets d’Afrique. Toutefois un voyageur de nos jours a trouvé au centre des peuplades maures le teint blanc et la longue chevelure d’une race du Nord[35] ; et l’on croyait jadis que les plus courageux ces Vandales, cherchant à se soustraire au pouvoir ou même à la connaissance des Romains, avaient trouvé une liberté solitaire sur les côtes de l’océan Atlantique[36]. L’Afrique, où ils avaient régné, devint leur prison ; ils ne pouvaient plus ni espérer ni désirer de retourner sur les bords de l’Elbe, où leurs compatriotes, moins entreprenants, erraient encore au milieu de leurs forêts. Il était impossible aux lâches d’affronter les mers inconnues et les Barbares qui se présentaient devant eux : ceux qui avaient du cœur ne pouvaient se résoudre à porter dans leur patrie leur misère et leur honte, à se mettre dans le cas de faire la description de ces royaumes qu’ils avaient perdus, et de réclamer une portion du modeste héritage auquel ils avaient renoncé presque tous dans des temps plus heureux[37]. Les Vandales habitent aujourd’hui plusieurs bourgades populeuses de la Lusace entre l’Elbe et l’Oder ; ils y conservent leur langage, leurs coutumes et la pureté de leur sang ; ils portent à regret le joug des Saxons et des Prussiens, et ils obéissent avec une fidélité secrète et volontaire au descendant de leurs anciens rois, que son vêtement et l’état actuel de sa fortune confondent avec le dernier de ses vassaux[38]. Le nom et la situation de cette peuplade malheureuse sembleraient annoncer qu’elle a la même origine que les conquérants de l’Afrique ; mais son dialecte esclavon donne lieu de la regarder comme le dernier reste de colonies qui succédèrent aux Vandales originaires, déjà dispersés ou détruits au temps de Procope[39].

Si Bélisaire se fût laissé aller à quelque incertitude sur ce que lui prescrivait son devoir, il aurait pu alléguer, contre l’empereur lui-même, l’indispensable nécessité d’arracher l’Afrique à un ennemi plus barbare que les Vandales. L’origine des Maures est enveloppée de ténèbres ; ils ignoraient l’usage de l’alphabet[40]. On ne peut fixer d’une manière précise les bornes de leur pays ; une immense contrée était ouverte aux bergers de la Libye ; les saisons et les pâturages réglaient leurs mouvements ; et leurs cabanes grossières, le petit nombre de leurs meubles, ne leur coûtaient pas plus de peine à transporter que leurs armes, leurs familles, les moutons, les bœufs et les chameaux, qui composaient leurs richesses[41]. Tant que la puissance romaine donna des lois en Afrique, ils se tinrent à une distance respectueuse de Carthage et de la côte de la mer ; sous le faible règne des Vandales, ils s’emparèrent des villes de la Numidie ; ils occupèrent les bords de la mer depuis Tanger jusqu’à Césarée, et ils s’établirent impunément au milieu de la fertile province de Byzacium. L’armée redoutable et la conduite adroite de Bélisaire assurèrent la neutralité des princes maures, dont la vanité aspirait à recevoir de l’empereur les insignes de la royauté[42]. Ils furent étonnés de la rapidité de ses succès et tremblèrent devant leur vainqueur ; mais l’approche de son départ fit cesser les craintes de ces peuples superstitieux et sauvages. La multitude de leurs femmes les rendit indifférents à la sûreté de ceux de leurs enfants que les Romains détenaient en otages ; et lorsque Bélisaire quitta le port de Carthage, il entendit les cris des habitants de la province, et il vit presque les flammes des édifices que brûlaient les Maures. Toutefois il persista dans sa résolution ; seulement il laissa une partie de ses gardes pour renforcer les garnisons trop faibles, et il donna le commandement de l’Afrique à l’eunuque Salomon[43], qui ne se montra pas indigne de remplacer Bélisaire. L’ennemi, lors de sa première invasion, surprit et coupa quelques détachements commandés par deux officiers de mérite ; mais Salomon rassembla sur-le-champ ses troupes ; il partit de Carthage, et, pénétrant dans l’intérieur du pays, livrât deux grandes batailles où il tua soixante mille Barbares. Les Maures comptaient sur leur nombre, sur leur agilité et sur leurs montagnes inaccessibles ; on dit que l’aspect et l’odeur de leurs chameaux jetèrent quelque confusion dans la cavalerie romaine[44] ; mais lorsqu’on lui eut ordonné de mettre pied à terre ; elle se moqua de ce vain obstacle ; et dès que les escadrons eurent gravi les collines, l’armure éclatante et les évolutions régulières des Romains éblouirent la troupe désordonnée et presque nue des Maures, et la prédiction de leurs prophétesses, qui annonçait que les Maures seraient défaits par un ennemi sans barbe, fut accomplie à plusieurs reprises. L’eunuque victorieux se porta à treize journées de Carthage, afin d’assiéger le mont Aurasius[45], qu’on regardait comme la citadelle et en même temps le jardin de la Numidie. Cette chaîne de collines, qui est une branche de l’Atlas, offre, dans une circonférence de cent vingt milles, une rare variété de sol et de climats. Les vallées intermédiaires et les plaines élevées offrent de riches pâturages, des ruisseaux qui ne tarissent jamais, et des fruits d’un goût délicieux et d’une grosseur peu commune. Les ruines de Lambesa, cité romaine qui allait été le poste d’une légion et avait contenu dans ses murs quarante mille habitants, ornent cette belle solitude. Le temple ionique d’Esculape est environné de huttes des Maures, et on voit paître des troupeaux au milieu d’un amphithéâtre que dominent des colonnes d’ordre corinthien. Au-dessus du niveau de la montagne, s’élève à pic un rocher où les princes africains avaient retiré leurs femmes et leurs trésors ; et c’est un proverbe familier chez les Arabes, qu’il faut être en état de manger du feu pour oser attaquer la cime escarpée et les farouches habitants du mont Aurasius. L’eunuque Salomon forma deux fois ce hardi projet ; la première, il se retira avec quelque perte ; la seconde, sa patience et ses munitions étant presque épuisées, il eût été forcé de se retirer encore, s’il n’eût cédé à la valeur impétueuse de ses troupes, qui, au grand étonnement des Maures, escaladèrent hardiment la montagne, le camp des ennemis, et arrivèrent au sommet du rocher Géminien. On éleva une citadelle pour garder cette conquête importante et rappeler aux Barbares leur défaite. Salomon, qui continua sa marche à l’occident, réunit à l’empire romain la province de la Mauritanie-Sitifi, qui s’en trouvait détachée dès- longtemps. La guerre des Maures dura plusieurs années, après le départ de Bélisaire ; mais les lauriers qu’il laissa cueillir à son fidèle lieutenant doivent être regardés, comme une suite de sa victoire.

Les fautes passées, qui corrigent quelquefois un individu parvenu à un âge mûr, sont rarement utiles aux générations qui se succèdent les unes aux autres. Les nations de l’antiquité, peu occupées de se secourir mutuellement, avaient été successivement vaincues et asservies par les Romains. Instruits par cette terrible leçon, les Barbares de l’Occident auraient dû se confédérer, et, par des plans calculés à propos, arrêter l’ambition sans bornes de Justinien. La même erreur se renouvela et produisit les mêmes conséquences ; les Goths de l’Italie et ceux de l’Espagne, sans songer au danger dont ils étaient menacés, virent avec indifférence, ou plutôt avec joie, la rapide destruction de l’empire vandale. Après l’extinction de la famille royale, Theudès, chef brave et puissant, était monté sur le trône d’Espagne, qu’il avait gouverné d’abord au nom de Théodoric et du prince son petit-fils. Les Visigoths assiégèrent sous ses ordres la forteresse de Ceuta, sur la côte d’Afrique ; mais tandis qu’ils passaient tranquillement dans la dévotion le jour du repos institué par l’Église, une sortie de la garnison vint troubler la pieuse sécurité de leur camp[46], et le roi lui-même ne se débarrassa qu’avec beaucoup de peines et de dangers des mains d’un ennemi sacrilège. Bientôt son orgueil et son ressentiment purent être satisfaits par une ambassade suppliante de l’infortune Gélimer, qui, dans sa détresse, implorait les secours du monarque espagnol ; mais, au lieu de sacrifier ces indignes passions à la générosité et à la prudence, Theudès amusa les envoyés de Gelimer jusqu’au moment où il fut secrètement instruit de la perte de Carthage, ; et alors il les renvoya, leur conseillant, en termes équivoques et méprisants, d’aller s’informer au vrai, dans leur pays, de la situation des Vandales[47]. La longue durée de la guerre d’Italie différa le châtiment des Visigoths, et Theudès mourut sans avoir goûté les fruits de sa fausse politique. Après sa mort, le sceptre d’Espagne donna lieu à une guerre civile. Le compétiteur le plus faible sollicita la protection de Justinien, et son ambition le détermina à souscrire un traité d’alliance funeste à l’indépendance et au bonheur de son pays. Il reçut dans plusieurs villes des côtes de l’Océan et de la Méditerranée des troupes romaines qui refusèrent ensuite d’évacuer les places qu’on leur avait remises, à ce qu’il paraîtrait, à titre de sûreté ou d’hypothèque ; et comme elles tiraient des provisions d’Afrique, elles se maintinrent dans ces postes imprenables, d’où l’on pouvait fomenter les troubles civils et religieux qui s’élevaient parmi les Barbares. Soixante-dix ans s’écoulèrent avant qu’on put arracher cette cruelle épine du sein de la monarchie ; et tant que l’empereur conserva quelques-unes de ces possessions inutiles autant qu’éloignées, sa vanité put compter l’Espagne au nombre de ses provinces, et le successeur d’Alaric au rang de ses vassaux[48].

L’erreur des Goths qui régnaient en Italie, était encore moins excusable que celle des Goths de l’Espagne, et leur châtiment fut plus immédiat et plus terrible. Entraînés par la vengeance, ils fournirent à leur ennemi le plus dangereux le moyen de détruire le plus précieux de leurs alliés. Une sœur du grand Théodoric avait épousé Thrasimond, roi d’Afrique[49] : les Vandales obtinrent, par ce mariage, la forteresse de Lilybée en Sicile