Avènement de Justin l’Ancien. Règne de Justinien. I. L’impératrice Théodora. II. Factions du cirque, et sédition de Constantinople. III. Commerce et manufactures de soie. IV. Finances et, impôts. V. Édifices de Justinien. Église de Sainte-Sophie. Fortifications et frontières de l’empire d’Orient. VI. Abolition des écoles d’Athènes et du consulat de Rome.
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JUSTINIEN naquit[1] près des ruines de Sardica, aujourd’hui Sophia, d’une famille obscure[2] de ces Barbares[3] du pays inculte et sauvage auquel on a donné successivement les noms de Dardanie, de Dacie et de Bulgarie. Il dut sa fortune, à l’esprit aventurier de son oncle Justin, qui, avec deux autres paysans de son village, abandonna pour la profession militaires, l’emploi plus utile de cultivateur et de berger[4]. Ces trois jeunes gens n’emportant dans leurs havresacs qu’une mince provision de biscuit, suivirent à pied la grande route de Constantinople, et leur force et leur stature les firent admettre bientôt parmi les gardes de l’empereur Léon. Sous les deux règnes suivants, l’heureux Justin parvint à la fortune et aux honneurs : s’il échappa à quelques dangers qui menaçaient sa vie, et lorsqu’il fut sur le trône, on ne manqua pas d’imputer cette délivrance à l’ange gardien, qui veille sur le sort des rois. Ses longs et estimables services dans les guerres d’Isaurie et de Perse n’auraient pas sauvé son nom de l’oubli ; mais ils justifient les dignités militaires qu’il obtint successivement dans le cours de cinquante années, il devint tribun, comte, général, sénateur, et il commandait les gardes au moment de crise où mourait l’empereur Anastase. La famille de celui-ci, qu’il avait élevée et enrichie, fut exclue de la couronne, et l’eunuque Amantius, qui régnait au palais, ayant résolu de placer le diadème sur la tête de la plus soumise de ses créatures, imagina d’acheter les gardes en leur distribuant des sommes considérables, et chargea leur commandant de ce dépôt ; mais le perfide Justin fit valoir pour lui ces arguments irrésistibles, et aucun compétiteur n’osant se présenter, le paysan de la Dacie fut revêtu de la pourpre, de l’aveu unanime des soldats, qui connaissaient sa bravoure et sa douceur ; du clergé et du peuplez qui le croyaient orthodoxe, et des habitants des provinces, qui se soumettaient aveuglément aux volonté de la capitale. Justin, qu’on appelle l’Ancien, pour le distinguer d’un autre empereur de la même famille et du même nom, monta sur le trône de Byzance à l’âge de soixante-huit ans ; et s’il eût été abandonné à lui-même, chaque instant d’un règne de neuf années aurait appris à ses sujets qu’ils avaient bien mal choisi. Son ignorance égalait celle de Théodoric ; et il est assez singulier que dans un siècle qui n’était pas dépourvu de science, il se trouvât deux monarques qui ne sussent pas lire. Mais le génie de Justin était bien inférieur à celui du roi des Goths : son expérience de l’art de la guerre ne le mettait pas en état de gouverner un empire ; et quoiqu’il eût de la valeur, le sentiment de sa faiblesse le disposait à l’incertitude, à la défiance et à la crainte ; mais les affaires de l’administration étaient conduites avec soin et avec fidélité par le questeur Proclus[5] ; et le vieil empereur se fit un appui des talents et de l’ambition de son neveu Justinien, qu’il adopta après l’avoir tiré de sa solitude rustique de la Dacie, et l’avoir fait élever à Constantinople comme l’héritier de sa fortune particulière, et ensuite comme l’héritier de l’empire. Après avoir trompé Amantius, il fallait bien lui ôter la vie. On y réussit sans peine en l’accusant d’une conspiration réelle ou fausse ; et pour aggraver ses crimes, on eut soin d’informer les juges qu’il était secrètement attaché à l’hérésie de Manès[6] : Amantius perdit la tête ; trois de ses compagnons, les premiers domestiques du palais, furent punis de mort ou exilés, et l’infortuné à qui l’eunuque avait voulu donner la couronne, fut mis dans un cachot, assommé à coups de pierre, et jeté ignominieusement dans la mer sans sépulture. La perte de Vitalien présenta plus de difficultés et de périls. Ce chef goth avait obtenu la faveur populaire par la guerre civile qu’il ne craignit pas de soutenir contre Anastase pour la défense des orthodoxes ; et ayant obtenu un traité avantageux, il continuait à se tenir dans le voisinage de Constantinople, à la tête d’une armée victorieuse de Barbares. Séduit par de frivoles serments, il se laissa persuader de quitter cette situation avantageuse, et de se hasarder dans les murs de la capitale. On eût l’adresse d’exciter contre lui les habitants et surtout la faction des Bleus, et même de lui faire un crime de son zèle pour la religion. L’empereur et son neveu l’accueillirent comme le fidèle champion de l’Église et de l’État ; ils lui donnèrent d’un air reconnaissant les titres de consul et de général ; mais le septième mois de son consulat, il fut percé de dix sept coups à la table du prince[7] ; et Justinien, qui hérita de sa dépouille, fut accusé, par l’opinion publique du meurtre d’un homme de la même communion que lui, auquel il avait récemment engagé sa foi en participant avec lui aux saints mystères[8]. Après la chute de son rival, Justinien fut élevé, sans l’avoir mérité par aucun service militaire, au grade de maître général des armées d’Orient, à la tête desquelles il devait, en cette qualité, marcher contre les ennemis de l’État ; mais en courant après la gloire, Justinien s’exposait à perdre, par son absence, l’empire que lui donnaient sur son oncle l’âge et la faiblesse de celui-ci ; et au lieu de mériter l’applaudissement de ses compatriotes[9] par des victoires contre les Scythes et les Perses ; ce guerrier prudent sollicita leur faveur dans les églises, dans le cirque et dans le sénat de Constantinople. Les catholiques étaient attachés au neveu de Justin, qui, entre les hérésies de Nestorius et d’Eutychès, gardait l’étroit sentier tracé par l’inflexible et intolérante croyance des orthodoxes[10]. Les premiers jours du nouveau règne, on le dit exciter et flatter l’exaltation du peuple contre la mémoire du dernier empereur. Après un schisme de trente-quatre ans, il parvint à calmer l’orgueil et la colore du pontife de Rome, et à inspirer aux Latins une opinion favorable de son respect pour le siége apostolique. Les différents sièges des Églises de l’Orient furent occupés par des évêques catholiques dévorés à ses intérêts ; il gagna le clergé et les moines par des largesses, et l’on instruisit le peuple à prier pour son futur souverain, l’espoir et l’appui de la véritable religion. Justinien étala sa magnificence dans les spectacles qu’il donna au peuple, objet non moins important aux yeux de la multitude que le symbole de Nicée et de Chalcédoine. Les dépenses de son consulat furent évaluées à deux cent quatre-vingt-huit mille pièces d’or, vingt lions et trente léopards parurent en une seule fois dans l’amphithéâtre ; et les conducteurs de char qui avaient remporté le prix aux jeux du cirque, reçurent en outre, de lui, un don extraordinaire de chevaux richement harnachés. En même temps qu’il favorisait les goûts du peuple de Constantinople et prêtait l’oreille aux requêtes des rois étrangers, il cultivait avec soin l’affection du sénat. Ce nom toujours respectable semblait autoriser les sénateurs à déclarer le vœu de la nation, et à régler la succession au trône impérial. Le faible Anastase avait laissé la vigueur du gouvernement se perdre dans une sorte d’aristocratie, et les officiers militaires qui obtenaient le rang de sénateur, continuaient à marcher escortés de leur garde particulière, composée d’une troupe de vétérans dont les armes ou les acclamations pouvaient, dans un tumulte populaire, disposer du diadème de l’Orient. On prodigua les trésors de l’État pour acheter les sénateurs, et d’une voix unanime ils prièrent l’empereur de vouloir bien adopter Justinien pour son collègue ; mais cette requête, qui avertissait trop clairement Justin de sa fin prochaine, fut mal reçue d’un vieux monarque ombrageux par caractère, et jaloux de conserver un pouvoir qu’il ne pouvait plus exercer ; retenant sa pourpre des deux mains, il leur conseilla, puisque le choix d’un candidat était si lucratif, de porter leurs vues sur un homme plus âgé. Malgré ce reproche, le sénat ne procéda pas moins à décorer Justinien du titre royal de nobilissimus ; et soit par attachement pour son neveu, soit par des motifs de crainte l’empereur, ratifia le décret. La faiblesse d’esprit et de corps, où le réduisit bientôt une blessure incurable qu’il avait à la cuisse, ne lui permit plus de tenir les rênes de l’empire. Il manda le patriarche et les sénateurs, et, en leur présence, il plaça le diadème sur la tête de Justinien, qui du palais fut conduit au cirque, où il reçut les bruyantes et joyeuses félicitations du peuple. Justin vécut encore quatre mois ; mais depuis cette cérémonie on le regarda comme mort pour l’empire qui reconnut pour souverain légitime de l’Orient, Justinien, alors dans la quarante-cinquième année de son âge[11]. Le règne de Justinien depuis son élévation jusqu’à sa mort a été de trente-huit ans, sept mois et treize jours. Le secrétaire de Bélisaire, le rhéteur Procope, que ses talents élevèrent au rang de sénateur et de préfet de Constantinople, a raconté avec soin les événements de ce règne, qui par leur nombre, leur variété et leur importance, méritent toute notre attention. Procope[12], tour à tour, courageux ou servile, enivré de la faveur ou aigri par la disgrâce, composa successivement l’histoire, le panégyrique et la satire de son temps. Les huit livres qui concernent la guerre des Perses, des Goths et des Vandales[13], auxquels servent de suite les cinq livres d’Agathias sont dignes d’estime, et ils offrent une imitation heureuse et soignée des écrivains attiques, ou du moins des écrivains asiatiques de l’ancienne Grèce. Il dit ce qu’il a vu et ce qu’il a entendu, et s’exprime sur les diverses matières qu’il traite avec le ton libre et sûr d’un soldat, d’un homme d’État et d’un voyageur. Son style cherche toujours et atteint souvent la force ou l’élégance : ses réflexions, trop nombreuses, surtout dans les harangues, offrent une riche moisson de connaissances en politique ; et l’historien, excité par la noble ambition de charmer et d’instruire la postérité, semble dédaigner les préjugés du peuple et la flatterie des cours. Les contemporains de Procope lurent ses écrits[14], et leur donnèrent des éloges[15]. Il les déposa respectueusement au pied du trône ; mais l’orgueil de l’empereur dut être blessé d’y voir louer un héros qui éclipsait toujours la gloire de son oisif souverain. L’esprit et la crainte d’un esclave subjuguèrent la noble dignité d’un homme indépendant ; et pour obtenir son pardon et mériter une récompense le secrétaire de Bélisaire publia les six livres des Édifices impériaux. Il avait eu l’habileté de choisir un sujet brillant, dans lequel il pouvait faire ressortir le génie, la magnificence et la piété d’un prince qui, en qualité de conquérant et de législateur, avait surpassé les vertus puériles de Thémistocle et de Cyrus[16]. L’adulateur, trompé dans ses espérances, se laissa peut-être aller au plaisir d’une vengeance secrète, et un coup d’œil de faveur put le déterminer à suspendre ou à supprimer un libelle[17], où le Cyrus romain est plus qu’un odieux et méprisable tyran ; où Justinien et sa femme Théodora ont sérieusement représentés comme des démons qui ont pris une forme humaine pour détruire le genre humain[18]. Ces honteuses variations ternissent sans doute la réputation de Procope, et nuisent à la confiance qu’il pourrait inspirer ; toutefois, lorsqu’on a mis à l’écart ce que lui dicte sa malignité, on trouve que le fond de ses anecdotes, et même les faits les plus honteux dont il avait laissé entrevoir quelques-uns dans son histoire publique, ont appuyés sur la vraisemblance ou sur les témoignages authentiques et contemporains[19]. A l’aide de ces différents matériaux, je vais décrire le règne de Justinien, qui mérite d’occuper d’un grand espace. Je détaillerai dans ce chapitre l’élévation et le caractère de Théodora, les factions du cirque, et la paisible administration du souvenir de l’Orient. Je raconterai dans les trois chapitres suivants les guerres qui achevèrent la conquête de l’Afrique et de l’Italie, et je dirai les victoires de Bélisaire et de Narsès, sans dissimuler la vanité de leurs triomphes, ou les qualités guerrières des héros de la Perse et de la nation des Goths. Je traiterai ensuite de la jurisprudence établie par Justinien, de ses opinions théologiques, des controverses et des sectes qui divisent encore l’Église d’Orient, et du code de lois romaines que suivent ou respectent les nations modernes de l’Europe. I. Justinien une fois élevé sur le trône, le premier acte de son autorité fut de la partager avec la femme qu’il aimait, la fameuse Théodora[20], dont l’étrange fortune ne peut être regardée comme le triomphe de la vertu des femmes. Sous le règne d’Anastase, le soin des bêtes farouches qu’entretenait la faction des Verts à Constantinople, était confié à Acacius, originaire de l’île de Chypre, et qu’on surnomma le maître des ours après sa mort, cet honorable emploi sortit de sa famille malgré la vigilance de sa veuve, qui avait eu soin de se ménager un second mari à qui elle voulait procurer l’emploi du premier. Acacius laissa trois filles, Comito[21], Théodora et Anastasie : l’aînée n’avait pas plus de sept ans. Leur mère imagina de faire paraître un jour de fête solennelle, ces jeunes orphelines en habit de suppliantes, au milieu de l’amphithéâtre. La faction des Verts les reçut avec mépris, celle des Bleus avec compassion ; et cette insulte, qui blessa profondément le cœur de Théodora, influa beaucoup par la suite sur l’administration de l’empire. Les trois sœurs, lorsque l’âge eut développé leur beauté, furent successivement dévouées aux plaisirs publics et particuliers du peuple de Byzance, et Théodora, après avoir paru sur le théâtre à la suite de Comito, en habit d’esclave et portant sur sa tête un siège pliant, eut enfin la permission de travailler pour son propre compte. Elle ne dansait point, elle ne chantait pas, elle ne jouait point de la flûte ; et ses talents se bornaient à l’art de la pantomime ; elle excellait dans les rôles bouffons, et dès qu’elle enflait ses joues, et que, prenant un ton et des gestes comiques, elle se plaignait des coups qu’elle avait reçus des éclats de rire et des applaudissements remplissaient le théâtre de Constantinople. Sa beauté[22] obtenait des éloges plus flatteurs et donnait des plaisirs plus vifs. Ses traits avaient de la délicatesse et de la régularité ; son teint un peu pâle, était cependant aminé d’une légère nuance d’incarnat ; la vivacité de ses yeux exprimait sur-le-champ toutes les sensations ; ses mouvements aisés développaient les grâces d’une fille élégante, quoique peu élevée ; et l’amour ou l’adulation pouvait défier le pinceau du peintre et celui du poète de rendre l’incomparable perfection de ses formes. Mais tous ces charmes étaient avilis par sa facilité à les exposer en plein théâtre, et à les prostituer indistinctement à la multitude des citoyens et des étrangers de tous les rangs et de toutes les professions. L’heureux soupirant a qui elle avait promis une nuit de délices, était souvent chassé de son lit par un favori plus robuste et plus riche ; et lorsqu’elle paraissait dans les rues, ceux qui voulaient éviter le scandale ou la tentation, avaient soin de fuir sa rencontre. L’historien satirique n’a pas rougi[23] de décrire les scènes de nudité qu’elle osa offrir en plein théâtre[24]. Après avoir épuisé tout ce que l’art peut ajouter aux plaisirs sensuels[25], elle murmurait encore de la parcimonie de la nature[26] ; mais il faut jeter, sur ses murmures, sur ses plaisirs et sur ses raffinements, le voile du langage réservé aux érudits. Au milieu de ces honteux et méprisables triomphes, elle quitta la capitale pour accompagner Ecebole, Tyrien, qui venait d’obtenir le gouvernement de la Pentapole d’Afrique. Cette union dura peu, Ecebole éloigna bientôt une concubine infidèle ou trop dispendieuse. Arrivée à Alexandrie, elle s’y trouva réduite à une extrême misère ; et dans sa route laborieuse vers Constantinople, la belle Cypriote fit sur son passage jouir de ses attraits toutes les villes de l’Orient, auxquelles elle se montra digne d’avoir reçu le jour dans l’île favorite de Vénus. Le libertinage de Théodora et d’odieuses précautions la garantirent du danger qu’elle aurait pu craindre. Elle devint cependant mère une fois, mais une seule fois. L’enfant, sauvé par son père, et élevé sous ses yeux en Arabie, apprit de lui, à sa mort, qu’il était fils d’une impératrice. Plein d’ambitieuses espérances et ne soupçonnant aucun danger, le jeune homme se hâta d’arriver à la cour, et il fut admis en présence de sa mère. Comme on ne le revit plus, même après la mort de Théodora, ce fut avec justice que la femme de Justinien fut exposée à l’affreux soupçon d’avoir étouffé, par un crime un secret si contraire sa gloire impériale. Ce fut dans cet état de profonde abjection que d’après un songe ou quelque rêve de son imagination, elle conçut l’idée flatteuse qu’elle deviendrait l’épouse d’un puissant monarque : occupée de sa grandeur prochaine, elle quitta la Paphlagonie et revint à Constantinople. Elle prit, en habile comédienne, le maintien de la décence ; habile à filer la laine, elle vécut honnêtement de son travail ; elle affecta de mener une vie chaste et retirée dans une petite maison, dont elle fit ensuite un magnifique temple[27]. Sa beauté, aidée de l’artifice ou du hasard, attira et captiva Justinien, alors patrice, qui exerçait déjà un empire absolu sous le nom de son oncle. Elle parvint peut-être à le tromper sur le prix de ses faveurs, qu’elle avait prodiguées si souvent aux hommes des classes les plus viles ; peut-être enflamma-t-elle, d’abord par de modestes refus et ensuite par des caresses voluptueuses, les désirs d’un amant que son tempérament ou sa dévotion avait habitué à de longues veilles et à la plus sévère tempérance. Lorsque les premiers transports de Justinien furent calmés, Théodora sut conserver, par son caractère et son esprit, l’ascendant qu’elle avait acquis par ses charmes. Il se plut à relever et à enrichir l’objet de ses amours ; il répandit à ses pieds les trésors de l’Orient ; et le neveu de Justin, déterminé peut-être par des scrupules religieux, résolut de donner à sa concubine le caractère sacré de son épouse. Mais les lois de Rome défendaient, expressément le mariage d’un sénateur avec une femme déshonorée, par une extraction servile ou par la profession du théâtre. L’impératrice Lupicina ou Euphemia, née d’une famille de Barbares, de mœurs grossières, mais d’une vertu sans tache, ne voulait point d’une prostituée pour sa nièce ; Vigilantia elle-même, la mère de Justinien, remplie de frayeurs superstitieuses quoiqu’elle convint de l’esprit et de la beauté de Théodora, craignait que la légèreté et l’arrogance de cette artificieuse maîtresse ne corrompissent la piété ou ne troublassent le bonheur de son fils. L’inébranlable constance de Justinien triompha de ces obstacles. Il attendit patiemment la mort de l’impératrice ; il méprisa les larmes de se mère, qui ne tarda pas à en mourir de douleur ; et on publia, au nom de l’empereur Justin, une loi qui abolissait la sévère jurisprudence de l’antiquité. On laissait la possibilité d’un glorieux repentir (ce sont les termes de l’édit) aux femmes infortunées qui avaient prostitué leurs personnes sur le théâtre ; et on leur permettait de contracter une union légale avec les plus illustres des Romains[28]. Cet édit d’indulgence fut bientôt suivi du mariage solennel de Justinien et de Théodora, dont la dignité s’éleva dans la proportion de celle de son amant ; et dès que Justin eut revêtu son neveu de la pourpre, le patriarche de Constantinople plaça le diadème sur les têtes de l’empereur et de l’impératrice de l’Orient. Les honneurs que la sévérité des mœurs romaines avait pu accorder aux femmes des princes ne suffisaient pas à l’ambition de Théodora, ni à la passion de son mari. Il la plaça sur le trône avec le rang d’un collègue son égal et indépendant de lui, et dans le serment de fidélité qu’on exigea des gouverneurs des provinces, le nom de Théodora fut uni à celui de Justinien[29]. L’Orient se prosterna devant le génie et la fortune de la fille d’Acacius, et la prostituée qui, en présence d’une foule innombrable de spectateurs, avait souillé le théâtre de Constantinople, fut, dans cette même ville, adorée comme une reine par de graves magistrats, des évêques orthodoxes, des généraux victorieux et des monarques captifs[30]. Ceux qui croient que la perte de la chasteté déprave entièrement le caractère d’une femme, prêteront une oreille avide à toutes ces invectives de la jalousie des individus ou du ressentiment populaire, qui, dissimulant les vertus de Théodora, ont exagéré ses vices et jugé sans pitié les dérèglements dans lesquels le soin et peut-être le goût avaient jeté la jeune courtisane. Elle refusa souvent, par un sentiment de pudeur ou de mépris, le servile hommage de la multitude ; elle s’éloignait du grand jour de la capitale qu’elle ne pouvait plus souffrir ; et elle passait la plus grande partie de l’année dans des palais et des jardins agréablement situés sur la côte de la Propontide et du Bosphore. Elle dévouait ses heures de loisir aux soins de sa beauté, soins prudents autant qu’agréables, aux plaisirs du bain et de la table et au sommeil qui prenait le matin et le soir une grande partie de son temps. Des favorites et des eunuques, dont elle satisfaisait les passions aux dépens de la justice, occupaient l’intérieur de son appartement. Les plus illustres personnages de l’État se pressaient à sa porte dans une antichambre sombre et renfermée ; et lorsque enfin, après une longue et ennuyeuse attente, ils étaient admis à baiser ses pieds, ils éprouvaient, selon qu’elle était plus ou moins mal disposée, l’arrogance silencieuse d’une impératrice ou la légèreté capricieuse d’une comédienne. Si son avarice accumula des trésors immenses, on peut l’en excuser par l’idée des dangers auxquels l’eût exposée la perte de son époux, qui ne laissait pas pour elle d’alternative entre le trône et la mort. La crainte et l’ambition l’irritèrent peut-être contre deux généraux qui, durant une maladie de l’empereur, déclarèrent indiscrètement qu’ils n’étaient pas disposés à se soumettre au choix de la capitale ; mais le reproche de cruauté, qui au reste ne s’accorde point avec les vices plus doux de ses premières années, a imprimé sur sa mémoire une tache ineffaçable. Ses nombreux espions observaient et rapportaient avec zèle toutes les actions, toutes les paroles et tous les regards contraires à sa dignité. Ceux qu’ils accusaient étaient jetés dans ses prisons particulières[31], inaccessibles à la justice ; et l’on disait qu’insensible à la voix de la prière et sans être émue de compassion, elle assistait à la torture ou à la fustigation de ses victimes[32]. Quelques-unes de ses victimes infortunées expièrent dans des cachots malsains ; d’autres après avoir perdu leur raison, leur fortune ou l’usage de leurs membres, furent rendus à la lumière pour être un vivant témoignage de la vengeance de Théodora, qui s’étendait pour l’ordinaire sur les enfants de ceux qu’elle avait soupçonnés ou opprimés ; et lorsqu’elle avait prononcé la mort ou l’exil d’un évêque ou d’un sénateur, elle les livrait à un satellite de confiance, dont l’activité à exécuter sa commission était aiguillonnée par ces mots qu’il entendait de la propre bouche de l’impératrice : Si vous n’exécutez pas mes ordres, je le jure par celui qui vit à jamais, vous serez écorché[33]. Si l’hérésie n’eut pas souillé la foi de Théodora, sa dévotion exemplaire aurait pu expier, dans l’esprit des contemporains, son orgueil, son avarice et sa cruauté ; mais si elle employa son crédit à calmer la fureur intolérante de l’empereur, le siècle actuel lui tiendra compte de sa religion, et aura beaucoup d’indulgence pour ses erreurs théologiques[34]. Le nom de Théodora se trouve dans tous les établissements de piété ou de charité que fit Justinien ; et on peut attribuer l’institution la plus bienfaisante de son règne à la compassion de l’impératrice pour les compagnes de son premier état, que le libertinage ou la misère, avaient jetées dans la prostitution. Un palais de la côte asiatique du Bosphore devint un couvent spacieux et magnifique ; et elle y pourvût d’une manière libérale à la subsistance de cinq cents femmes qu’elle tira des rues et des mauvais lieux de Constantinople. On les y renferma à perpétuité, et la reconnaissance de la plupart d’entre elles pour la généreuse bienfaitrice qui les avait arrachées à la misère et au péché, fit oublier le désespoir de quelques-unes qui se précipitèrent dans la mer[35]. Justinien lui-même vantait la prudence de Théodora, et il attribuait ses lois aux sages conseils de sa respectable épouse, qu’il regardait comme un présent de la Divinité[36]. Elle déploya son courage au milieu du tumulte du peuple et des terreurs de la cour. Sa chasteté après son mariage parait incontestable, car ses plus implacables ennemis ne lui adressent pas le moindre reproche sur cet objet ; et quoique la fille d’Acacius pût être rassasiée d’amour, on doit cependant quelques éloges à la fermeté de caractère qui lui fit sacrifier ses plaisirs ou ses habitudes au sentiment plus fort de son devoir ou de son intérêt. Malgré ses vœux et ses prières, elle n’eut jamais de fils légitime ; et elle vit mourir en bas âge sa fille, seul fruit de son union avec Justinien[37]. Son empire, cependant, sur l’esprit de l’empereur fut toujours absolu ; elle conserva par son habileté ou par son mérite toute l’affection de son époux ; et leurs brouilleries apparentes devinrent funestes dans tous les temps aux courtisans, qui les crurent sincères. Les débauches de sa jeunesse avaient peut-être altéré son tempérament ; mais sa santé fut toujours délicate, et ses médecins lui ordonnèrent les bains chauds de Pythie. Le préfet au prétoire, le grand trésorier, plusieurs comtes et patriciens, et un brillant cortège de quatre mille personnes, la suivirent dans ce voyage. On répara les grands chemins à son approche ; on éleva un palais pour la recevoir. En traversant la Bithynie, elle distribua des aumônes considérables aux églises, aux monastères et aux hôpitaux, à condition qu’ils imploreraient le ciel pour le rétablissement de sa santé[38]. Enfin elle mourut d’un cancer[39], la vingt-quatrième année de son mariage et la vingt-deuxième de son règne ; et Justinien, qui, à la place, d’une comédienne prostituée, aurait pu choisir la plus pure et la plus noble femme de l’Orient, pleura sa perte comme irréparable[40]. II. On peut remarquer une différence essentielle dans les jeux de l’antiquité. Les plus qualifiés des Grecs y jouaient un rôle, et les Romains n’y paraissaient que comme spectateurs. Le stade olympique était ouvert à la fortune, au mérite et à l’ambition ; et si les candidats comptaient assez sur leur habileté et sur leur savoir, ils pouvaient marcher sur les traces de Diomède et de Ménélas, et conduire eux-mêmes leurs chevaux dans la carrière[41]. Dix, vingt, quarante chars s’élançaient au même instant ; le vainqueur obtenait une couronne de laurier, et des vers lyriques, plus durables que les monuments de marbre et d’airain, célébraient sa gloire, celle de sa famille et de son pays. Mais à Rome, le sénateur ou même le citoyen qui se respectait, aurait rougi de montrer dans le cirque sa personne ou ses chevaux. Les jeux se donnaient aux frais de la république, des magistrats ou des empereurs ; mais on abandonnait les rênes des coursiers à des mains serviles ; et si les profits d’un conducteur de char, chéri du peuple, excédaient quelquefois ceux d’un avocat, on doit les regarder comme une suite de l’extravagance publique, et le riche salaire d’une profession déshonorée. Le prix ne se disputa d’abord qu’entre deux chars ; le conducteur du premier était vêtu de blanc, et le second de rouge. On y ajouta ensuite deux autres chars, dont les livrées étaient un vert clair et un bleu de ciel ; et les courses se répétant vingt-cinq fois, cent chars contribuaient le même jour à la pompe du cirque. Les quatre factions ne tardèrent pas à obtenir la sanction de la loi, et on leur supposa une origine mystérieuse. On dit que les quatre couleurs, adoptées sans dessein, venaient des divers aspects qu’offre la nature dans les quatre saisons ; qu’elles représentaient les feux de la canicule, les neiges de l’hiver, les teintes foncées de l’automne et l’agréable verdure du printemps[42]. D’autres les faisaient venir des éléments et non des saisons, ils voulaient que la lutte du vert et du bleu figurât la lutte de la terre et de l’océan ; que leurs victoires respectives annonçassent une récolte abondante ou une navigation heureuse : et ainsi les mutuelles hostilités des cultivateurs et des marins étaient à quelques égards, moins absurdes que l’aveugle fureur du peuple de Rome, qui dévouait sa vie et sa fortune à la couleur qu’il adoptait. Les princes les plus sages dédaignèrent et favorisèrent cette folie ; mais les noms de Caligula, de Néron, de Vitellius, de Verus, de Commode, de Caracalla et d’Élagabale, furent inscrits sur la liste, soit des Bleus, soit des Verts : ils fréquentaient les étables de leur faction, applaudissaient à ses favoris, châtiaient ses antagonistes, et méritèrent l’estime de la populace par leur penchant ou leur affectation à adopter ses goûts et ses habitudes. Tant que durèrent les spectacles à Rome, des querelles sanguinaires et tumultueuses troublèrent les fêtes publiques, et Théodoric, entraîné par la justice ou par l’affection, interposa son autorité en faveur des Verts contre la violence d’un consul et d’un patrice dévoués aux Bleus[43]. Constantinople adopta les folies de l’ancienne Rome sans adopter ses vertus ; et les factions qui avaient agité le cirque, troublèrent l’Hippodrome avec une nouvelle fureur sous le règne d’Anastase, le fanatisme de religion accrut cette frénésie populaire ; et les Verts, qui avaient en trahison caché des pierres et des poignards dans des paniers de fruits, massacrèrent, au milieu d’une fête solennelle, trois mille personnes de la faction des Bleus[44]. La contagion se répandit de la capitale dans les provinces et les villes de l’Orient et deux couleurs adoptées pour l’amusement du public, donnèrent lieu à deux factions puissantes et irréconciliables, qui ébranlèrent les fondements d’un gouvernement affaibli[45]. Les dissensions populaires, fondées sur les intérêts les plus sérieux, sur les prétextes les plus saints ont, rarement égalé l’obstination de cette discorde, qui bouleversa des familles ; divisa les amis et les frères, et excita les femmes, quoiqu’on ne les vît guère dans le cirque, à épouser les inclinations de leurs amants, ou à contrarier les inclinaisons de leurs maris. On foula aux pieds toutes les lois divines et humaines ; et tant que l’une des factions était victorieuse, ses aveugles partisans paraissaient ne pas s’embarrasser de la misère individuelle ou des malheurs publics. On vit à Antioche et à Constantinople la licence de la démocratie sans la liberté de cette forme de gouvernement et pour arriver aux dignités civiles ou ecclésiastiques, l’appui de l’une des deux factions devint nécessaire. On imputa aux Verts un attachement secret à la famille ou à la secte d’Anastase. Les Bleus soutenaient avec fanatisme la cause de l’orthodoxie et de Justinien[46] ; et l’empereur reconnaissant protégea près de cinq années les désordres d’une faction dont les émeutes, dirigées à propos, intimidaient le palais, le sénat et les villes de l’Orient. Ceux-ci, enorgueillis de la faveur du prince, affectèrent, pour inspirer la terreur, un vêtement particulier, et dans la forme de celui des Barbares ; ils adoptèrent la longue chevelure, les larges habits et les manches serrées des Huns ; une démarché fière et une voix bruyante. Le jour, ils cachaient leurs poignards à deux tranchants ; mais on les trouvait, la nuit, armés, et en troupes nombreuses, prêtes à toute espèce de violence et de rapines. Ces brigands dépouillaient et souvent assassinaient les Verts, et même les citoyens paisibles ; et il était dangereux de porter des boutons et des ceintures d’or, ou de se montrer, après le coucher du soleil, dans les rues de la paisible capitale de l’Orient. Leur audace, accrue par l’impunité, osa pénétrer dans les maisons des particuliers ; ils devenaient incendiaires, pour faciliter leur attaque ou cacher leurs crimes, aucun lieu ne mettait à l’abri de leurs insultes ; le sang innocent était versé sans scrupule pour satisfaire leur avarice ou leur vengeance ; des meurtres atroces souillaient les églises et les autels, et les assassins se vantaient de leur adresse à donner la mort d’un seul coup de leur poignard. La jeunesse dissolue de Constantinople se rangea du parti auquel était permis le désordre. Les lois gardaient le silence, les liens de la société civile étaient relâchés : on forçait les créanciers à rendre leurs titres ; les juges à révoquer leurs arrêts, les maîtres à affranchir leurs esclaves, les pères à fournir aux profusions de leurs enfants, et de nobles matrones à se prostituer à leurs domestiques : on enlevait des bras de leurs parents de jeunes garçons d’une figure agréable : on attentait à la pudeur des femmes sous les yeux de leurs maris, et quelques-unes se tuèrent pour échapper à l’infamie[47]. Les Verts, persécutés par leurs ennemis et abandonnés par les magistrats, se crurent permis de pourvoir eux-mêmes à leur propre défense, et peut-être d’user de représailles ; mais ceux qui survécurent au combat furent traînés sur un échafaud ; d’autres se réfugièrent dans les bois et les cavernes, d’où ils ne sortaient que pour vivre aux dépens de cette société qui, les avait chassés de son sein. Ceux des ministres de la justice qui se montrèrent assez courageux, pour punir les crimes et braver le ressentiment des Bleus furent les victimes de l’imprudence de leur zèle. Un préfet de Constantinople chercha un asile à Jérusalem ; un comte de l’Orient fut ignominieusement battu de verges, et un gouverneur de Cilicie fut pendu, par ordre de Théodora, sur le tombeau de deux assassins qu’il avait condamnés pour le meurtre d’un de ses valets et un attentat contre sa propre vie[48]. Un ambitieux peut se flatter de trouver, dans les désordres publics le fondement de son élévation ; mais il est de l’intérêt autant que du devoir d’un souverain de maintenir l’autorité des lois. Le premier édit de Justinien, renouvelé souvent et exécuté quelquefois, annonce une ferme résolution de soutenir les innocents et de châtier les coupables sans aucune distinction de titres ou de couleurs ; mais les affections secrètes, les habitudes et les craintes de l’empereur firent toujours pencher du côté des Bleus la balance de la justice. Après une apparence de combat, son équité se soumit sans répugnance à l’implacable ressentiment de Théodora, et l’impératrice n’oublia ou ne pardonna jamais les insultes qu’avait reçues la comédienne. Justin le jeune annonça, en montant sur le trône, qu’il rendrait à tous justice impartiale et rigoureuse ; il condamna d’une manière indirecte la partialité du règne précédent. Bleus, disait-il, souvenez-vous que Justinien n’est plus ; Verts, il existe toujours[49]. Une sédition qui réduisit en cendres presque toute la ville de Constantinople, n’avait eu d’autre cause que la haine mutuelle et la réconciliation momentanée des deux factions. La cinquième année de son règne, Justinien célébra la fête des ides de janvier : les clameurs des Verts mécontents ne cessaient de troubler les jeux. L’empereur, jusqu’à la vingt-deuxième course, sut se contenir dans une silencieuse gravité. A la fin, n’étant plus maître de son impatience, il commença par quelques mots dits avec violence, et par l’organe d’un crieur, le plus singulier dialogue[50] qui ait jamais eu lieu entre un prince et ses sujets. Les premiers cris furent irrespectueux et modestes : les chefs accusèrent d’oppression les ministres subalternes, et souhaitèrent à l’empereur une longue vie et des victoires. Insolents, s’écria Justinien, soyez patients et attentifs ; juifs, samaritains et manichéens, gardez le silence. Les Verts essayèrent encore d’exciter sa compassion : Nous sommes pauvres, s’écrièrent-ils, nous sommes innocents, nous sommes opprimés, nous n’osons nous montrer dans les rues ; une persécution générale accable notre parti et notre couleur ; nous consentons à mourir, empereur, mais nous voulons mourir par vos ordres et à vôtre service. Mais les invectives violentes et partiales continuaient à sortir de la bouche de l’empereur, dégradant à leurs yeux la majesté de la pourpre, ils abjurèrent leur serment de fidélité envers un prince qui refusait la justice à son peuple, ils regrettèrent que le père de Justinien eût reçu le jour ; ils chargèrent son fils des noms insultants d’homicide, d’âne, et de tyran perfide. Méprisez-vous la vie ? s’écria le monarque indigné. A ces mots, des Bleus se levèrent avec fureur ; l’Hippodrome retentit de leurs voix menaçantes ; et leurs adversaires, abandonnant une lutte inégale, remplirent les rues de Constantinople de terreur et de désespoir. Dans cet instant de crise, sept assassins des deux factions, condamnés par le préfet, étaient promenés dans les rues de la ville, pour être conduits ensuite dans le faubourg de Péra où on devait les exécuter. Quatre d’entre eux furent décapités sur-le-champ : on en pendit un cinquième ; mais la corde qui attachait au gibet les deux autres, rompit, et ils tombèrent à terre. La populace applaudit à leur délivrance ; les moines de Saint-Conon sortirent d’un couvent voisin, et les plaçant dans un bateau, les conduisirent dans le sanctuaire de leur église[51]. L’un de ces criminel appartenant aux Verts, et l’autre aux Bleus, la cruauté du tyran ou l’ingratitude du protecteur irrita également les deux factions, qui se réunirent momentanément pour mettre les deux victimes en sûreté et satisfaire leur vengeance. Le préfet voulut arrêter ce torrent séditieux ; on réduisit son palais en cendres, on massacra ses officiers et ses gardes, on força les prisons et on rendit la liberté à des scélérats qui n’en pouvaient user que pour la ruine de la société. Des troupes envoyées au secours du magistrat civil eurent à combattre une multitude d’hommes armés dont le nombre et l’audace augmentaient d’un moment à l’autre ; et les Hérules, les plus farouches des Barbares à la solde de l’empire, renversèrent les prêtres et les reliques qu’une imprudente piété avait fait intervenir pour séparer les combattants. Le peuple, irrité par ce sacrilège, se battit avec fureur pour la cause de Dieu : les femmes, placées aux fenêtres et sur les toits, lançaient des pierres sur la tête des soldats ; ceux-ci jetaient contre les maisons des tisons enflammés, et l’incendie allumé, soit par les mains des citoyens, soit par celles des étrangers, s’étendit sans obstacle sur toute la ville. Le feu dévora la cathédrale appelée Sainte-Sophie, les bains de Zeuxippe, une partie du palais, depuis la première entrée jusqu’à l’autel de Mars, et le long portique, depuis le palais jusqu’au Forum de Constantin. Un grand hôpital fut réduit en cendres avec tous les malades ; une multitude d’églises et de beaux édifices furent entièrement détruits, et une quantité considérable d’or et d’argent se trouva réduite en fusion ou devint la proie des voleurs. Les citoyens les plus riches et les plus prudents, fuyant cette scène d’horreur et de désolation, traversèrent le Bosphore et gagnèrent la côte d’Asie : durant cinq jours Constantinople fut abandonnée aux factions dont le mot de ralliement, Nika (sois vainqueur), est devenu le nom de cette mémorable sédition[52]. Tant que la discorde avait régné parmi les factions, les Bleus triomphants et les Verts découragés avaient paru voir les désordres de l’État avec la même indifférence. Elles se réunirent pour censurer la mauvaise administration de la justice et des finances, et les deux ministres qui répondaient des opérations du gouvernement. L’artificieux Tribonien et l’avide Jean de Cappadoce, furent dénoncés hautement comme les auteurs de la misère publique. On aurait dédaigné les paisibles murmures du peuple ; mais on les écouta avec attention au moment où les flammes consumèrent la ville. L’empereur renvoya sur-le-champ le questeur et le préfet, qui furent remplacés par deux sénateurs d’une intégrité sans reproche. Après ce sacrifice fait à l’opinion publique, Justinien se rendit à l’Hippodrome pour y avoués ses erreurs et recevoir des marques du repentir de ses sujets reconnaissants : mais voyant que ces serments, quoique prononcés sur les saints Évangiles, laissaient encore de la défiance, la frayeur le saisit, et il gagna précipitamment la citadelle du palais. Alors on attribua l’opiniâtreté de l’émeute à une conspiration secrète dirigée par des vues ambitieuses : on crut que les insurgeants, surtout les Verts, avaient reçu des armes et de l’argent d’Hypatius et de Pompée, qui ne pouvaient ni oublier avec honneur ni se souvenir sans crainte qu’ils étaient neveux de l’empereur Anastase. Le monarque, capricieux et inquiet, leur ayant montré de la confiance et les ayant ensuite disgraciés pour leur pardonner bientôt, ils s’étaient présentés en fidèles serviteurs au pied du trône ; où ils furent détenus en otages durant les cinq jours de l’émeute. Les craintes de Justinien l’emportèrent à la fin sur sa prudence ; et ne voyant plus Hypatius et Pompée que comme des espions et peut-être comme des assassins, il leur ordonna sévèrement de sortir du palais. Après lui avoir représenté vainement que l’obéissance pouvait les conduire à un crime involontaire, ils se retirèrent dans leurs maisons. Le matin du sixième jour, Hypatius se vit environné, et saisi par le peuple qui, sans égard pour sa vertueuse résistance et les larmes de sa femme, transporta son nouveau favori au Forum de Constantin, où, au défaut d’une couronne, on plaça sur sa tête un riche collier. Si l’usurpateur, qui se fit ensuite un mérite de ses délais, eût alors adopté l’avis du sénat et pressé la fureur de la multitude, l’irrésistible effort de ses partisans aurait détrôné Justinien. Le palais de Byzance jouissait d’une libre communication avec la mer : des navires attendaient au bas de l’escalier des jardins, et l’on avait résolu secrètement de conduire l’empereur, sa famille et ses trésors, dans un lieu sûr, à quelque distance de la capitale. Justinien était perdu, si cette femme prostituée qu’il avait élevée du théâtre sur le trône, n’eût pas en ce moment oublié la timidité de son sexe comme elle en avait abjuré les vertus. Dans un conseil où assistait Bélisaire, la seule Théodora montra le courage d’un héros ; seule, sans craindre de s’exposer par la suite à la haine de l’empereur, elle pouvait le sauver du danger imminent auquel l’exposaient ses indignes frayeurs. Quand il ne resterait, lui dit-elle, d’autre expédient que la fuite, je dédaignerais encore de fuir. Nous sommes tous, en naissant, condamnés à la mort ; mais, ceux qui ont porté la couronne ne doivent jamais survivre à la perte de leur dignité, et de leur empire. Je prie le ciel qu’on ne me voie pas un seul jour sans mon diadème et sans la pourpre : que la lumière du jour cesse pour moi lorsqu’on cessera de me saluer du nom de reine. César, si vous êtes déterminé à prendre la fuite, vous possédez des trésors ; voilà la mer, et vous avez des vaisseaux ; mais craignez que l’amour de la vie ne vous expose à un exil misérable et à une mort ignominieuse. Pour moi j’adopte cette maxime de l’antiquité, que le trône est un glorieux sépulcre. La fermeté d’une femme rendit à Justinien et à son conseil le courage de délibérer et d’agir ; et le courage découvre bientôt des ressources dans les situations les plus désespérées. On adopta un moyen aisé et décisif ; on fit revivre l’animosité des factions : les Bleus, s’étonnèrent de la criminelle folie qui, sur une légère injure, les avait entraînés à conspirer avec leurs implacables ennemis, contre un bienfaiteur généreux et affectionné ; ils proclamèrent de nouveau le nom de Justinien, et les Verts furent laissés seuls dans l’Hippodrome, avec leur nouvel empereur. La fidélité des gardes était incertaine ; mais Justinien avait d’ailleurs trois mille vétérans formés, dans les guerres de la Perse et d’Illyrie, à la valeur et à la discipline. Ils se séparèrent en deux divisions, sous les ordres de Bélisaire et de Mundus, sortirent en silence du palais, se firent un chemin à travers des passages obscurs, au milieu des flammes mourantes et des édifices qui s’écroulaient, et parurent au même instant aux deux portes de l’Hippodrome. Dans cet espace resserré, une multitude effrayée et en désordre ne pouvait résister à une attaque régulière ; les Bleus voulurent signaler leur repentir ; ils ne firent ni distinction, ni quartier et on calcule que le massacre de cette journée s’éleva à plus de trente mille personnes. Hypatius, arraché de son trône, et son frère Pompée, furent conduits aux pieds de l’empereur : ils implorèrent sa clémence, mais leur crime était manifeste, leur innocence douteuse, et Justinien avait été trop effrayé pour pardonner. Le lendemain, les deux neveux d’Anastase, et dix-huit de leurs complices patriciens ou consulaires furent exécutés secrètement par les soldats ; on jeta leurs corps dans la mer, leurs palais furent rasés et leurs bien confisqués. Un arrêt condamna, plusieurs années, l’Hippodrome à un lugubre silence ; mais avec le rétablissement des jeux[53], on vit recommencer les mêmes désordres ; et les factions des Bleus et des Verts continuèrent à troubler le repos du souverain et la tranquillité de l’empire d’Orient. III. Rome était redevenue barbare ; mais l’empire comprenait toujours les nations qu’elle avait conquises au-delà de la mer Adriatique jusqu’aux frontières de l’Éthiopie et de la Perse. Justinien donnait des lois à soixante-quatre provinces et à neuf cent trente-cinq villes[54] ; ses domaines jouissaient de tous les avantages du sol, de la situation et du climat, et les arts n’avaient cessé d’étendre leurs progrès le long des côtes de la Méditerranée et des bords du Nil de l’ancienne Troie à la Thèbes d’Égypte. L’abondance de l’Égypte avait fourni des secours à Abraham[55]. Ce même pays, compris dans une étroite étendue de terrain fort peuplée, pouvait encore, sous le règne de Justinien, envoyer à Constantinople[56] deux cent soixante mille quarters de blé ; et la capitale de l’Orient était approvisionnée par les manufactures de Sidon, célébrées quinze siècles auparavant par Homère[57]. Loin que deux mille récoltes eussent épuisé la force de la végétation, elle se renouvelait et acquérait une nouvelle vigueur par une savante culture, par de fertiles engrais et par des repos bien ménagés. La race des animaux domestiques était très nombreuse ; les générations successives avaient accumulé les plantations, les édifices et tous ces ouvrages de luxe ou ces instruments de travail, dont la durée excède le terme de la vie humaine. La tradition conservait et l’expérience simplifiait la pratique des arts mécaniques ; la division du travail et la facilité des échanges enrichissaient la société, et un millier de mains travaillaient pour le logement, les habits et la table de chaque Romain. On a pieusement attribué aux dieux l’invention du métier de tisserand et de la quenouille ; mais dans tous ces siècles l’homme, pour se couvrir et se parer, a exercé son industrie sur des productions animales et végétales, sur les poils, sur les peaux, sur la laine, sur le lin, sur le coton et enfin sur la soie. On avait appris à les imprégner de couleurs durables, et d’habiles pinceaux ajoutaient un nouveau prix aux étoffes qui sortaient des mains du fabricant. On suivait la fantaisie et la mode dans le choix de ces couleurs qui imitent la beauté de la nature[58]. Mais la pourpre foncée qu’on tirait d’un coquillage était réservée à la personne sacrée de l’empereur, à l’usage du palais[59], et les sujets ambitieux qui osaient usurper cette prérogative du trône encouraient la peine du crime de lèse-majesté[60]. Je n’ai pas besoin d’apprendre à mes lecteurs que la soie sort en un long fil des intestins d’une chenille[61], qui en compose le tombeau doré d’où elle s’élance ensuite sous la forme d’un papillon. Jusqu’au règne de Justinien, on ne connu pas, hors de la Chine, les vers à soie qui se nourrissent des feuilles du mûrier blanc ; les chenilles du pin, du chêne et du frêne étaient communes dans les forêts de l’Asie et de l’Europe ; mais leur éducation étant plus difficile et la production de leur soie plus incertaine, on les négligeait partout, excepté dans la petite île de Céos, près de la côte de l’Attique. On y formait de leur fil une gaze légère ; et ces gazes, inventées par une femme pour l’usage de son sexe, furent longtemps admirées dans l’Orient et à Rome. Quoique les vêtements des Mèdes et des Assyriens donnent lieu à des conjectures sur cet objet, Virgile est le premier qui ait indiqué expressément la douce laine qu’on tirait des arbres des Seres ou des Chinois[62] ; et la connaissance d’un insecte précieux, le premier ouvrier du luxe des nations, rectifia peu à peu cette erreur bien naturelle et moins étonnante que la vérité. Les plus graves d’entre les Romains se plaignaient, sous le règne de Tibère, de l’usage des étoffes de soie ; et Pline a condamné, en style recherché, mais énergique, cette soif de l’or qui mène l’homme jusqu’aux extrémités de la terre pour exposer aux yeux du public des vêtements qui ne vêtissent pas et des matrones nues quoique habillées[63]. Un vêtement qui laissait voir le contour des formes ou la couleur de la peau, satisfaisait la vanité ou excitait les désirs. Les Phéniciennes effilaient quelquefois le tissu serré des étoffes de la Chine ; elles donnaient ensuite aux fils une contexture plus lâche ; elles y mêlaient du lin et multipliaient ainsi les matières précieuses[64]. Deux siècles après le temps de Pline, l’usage des étoffes composées ou mélangées de soie était encore réservé aux femmes ; mais les riches citoyens de Rome et des provinces imitèrent peu à peu l’exemple d’Élagabale, le premier qui, par ces habits effémines, avait la dignité impériale et la qualité d’homme. Aurélien se plaignait de ce qu’une livre de soie coûtait à Rome douze onces d’or ; mais les fabriques s’accrurent avec les consommations, et l’augmentation des fabriques en diminua le prix. Si le hasard ou le monopole portèrent quelquefois la valeur des soies au-dessus du prix que nous venons d’indiquer, les manufacturiers de Tyr et de Béryte se virent aussi bien souvent obligés par les mêmes causes de se contenter du neuvième de ce prix extravagant[65]. Il fallut qu’une loi prescrivit la différence qui devait se trouver entre l’habillement des comédiennes et celui des sénateurs ; et les sujets de Justinien, consommaient la plus grande partie des soies qu’ils tiraient de la Chine : ils connaissaient mieux encore un coquillage de la Méditerranée, appelé la pinne marine. La belle laine ou les fils de soie qui attachent aux rochers le coquillage d’où se tire la perle, n’est guère employée aujourd’hui qu’à des ouvrages de curiosité ; et un empereur romain donna aux satrapes d’Arménie une robe composée de cette singulière matière[66]. Une marchandise qui renferme un grand prix dans un petit volume, supporte les frais d’un transport par terre, et les caravanes traversaient en ; deux cent quarante-trois jours toute l’Asie, de la mer de la Chine à la côte de Syrie. Les négociants de la Perse se rendaient aux foires d’Arménie et de Nisibis[67], et livraient la soie aux romains : mais ce commerce, que gênaient, en temps de paix, l’avarice et la jalousie, se trouvait absolument interrompu par les longues guerres que se livraient les monarchies rivales. Le grand roi comptait fièrement la Sogdiane et la Sérique parmi les provinces de son empire ; mais l’Oxus était la borne de ses domaines, et les utiles échanges que faisaient ses sujets avec les Sogdoites dépendaient de la volonté de leurs vainqueurs, les Huns blancs et les Turcs, qui donnèrent successivement des lois à ce peuple industrieux. Cependant la domination de ces sauvages conquérants ne put anéantir l’agriculture et le commerce dans un pays qui passe pour l’un des quatre jardins de l’Asie. Les villes de Samarcande et de Bochara sont bien situées pour le commerce de ces diverses productions, et leurs négociants achetaient des Chinois[68] les soies écrues ou manufacturées, qu’ils conduisaient en Perse pour l’usage de l’empire romain. L’orgueilleuse capitale de la Chine recevait les caravanes des Sogdiens comme des ambassades de royaumes tributaires ; et lorsque ces caravanes revenaient saines et sauves dans leur patrie, un bénéfice exorbitant les récompensait de ce hasardeux voyage ; mais la route difficile et périlleuse de Samarcande à la première ville du Chensi, ne pouvait se faire en moins de soixante, quatre-vingts ou cent jours. Dès qu’elles avaient passé le Jaxartes, elles entraient dans le désert ; et les hordes vagabondes qu’on y trouve, à moins qu’elles ne fussent contenues par des armées et des garnisons, ont toujours regardé comme un gain légitime le butin qu’elles faisaient sur les citoyens et les voyageurs. Afin d’échapper aux voleurs tartares et aux tyrans de la Perse, les marchands de soie se portaient plus au sud ; ils traversaient les montagnes du Thibet, descendaient le Gange ou l’Indus, et attendaient patiemment dans les ports du Guzerate et de la côte de Malabar, les vaisseaux que l’Occident y envoyait tous les ans[69]. Les dangers du désert paraissaient moins à craindre que la fatigue, la faim et la perte de temps qu’occasionnait cette route. On la prenait rarement : le seul Européen qui ait suivi ce chemin, peu fréquenté, s’applaudit de sa diligence, sur ce que neuf mois après son départ de Pékin, il arriva à l’embouchure de l’Indus. L’Océan offrait cependant une libre communication aux différents peuples de la terre : du grand fleuve au tropique du Cancer, les empereurs du Nord avaient subjugué et civilisé les provinces de la Chine. Au commencement de l’ère chrétienne, on y voyait une grande population, une foule de villes, et une multitude innombrable de mûriers et de vers à soie ; et si les Chinois, avec leur connaissance de la boussole, avaient possédé le génie des Grecs et des Phéniciens, ils auraient étendu leurs découvertes sur tout l’hémisphère méridional. Il ne m’appartient pas d’examiner leurs voyages éloignés au golfe de Perse ou au cap de Bonne-Espérance, et je ne suis point disposé à les croire ; mais les travaux et les succès de leurs ancêtres égalèrent peut-être ceux de la génération actuelle ; et leur navigation a pu s’étendre des îles du Japon au détroit de Malacca, que l’on peut appeler les colonnes de l’Hercule oriental[70]. Ils pouvaient, sans perdre de vue la terre, cingler le long de la côte jusqu’à l’extrémité du promontoire d’Achin, où abordent chaque année dix ou douze vaisseaux chargés des productions, des ouvrages et même des ouvriers de la Chine. L’île de Sumatra et la péninsule opposée sont légèrement indiquées par d’anciens auteurs comme les régions de l’or et de l’argent[71] ; et les villes commerçantes nommées dans la géographie de Ptolémée, font assez connaître que les mines seules ne composaient pas la richesse des peuples de l’Orient. La distance directe entre Sumatra et Ceylan est d’environ trois cents lieues. Les navigateurs chinois et indiens suivaient le vol des oiseaux et les vents périodiques ; ils traversaient l’Océan sans danger sur des bâtiments carrés, dont les bordages étaient réunis, non pas avec du fer, mais avec de la grosse filasse de coco. Deux princes ennemis partageaient l’empire de Ceylan, qui a porté le nom de Serendib ou de Taprobane : l’un possédait les montagnes, les éléphants et les brillantes escarboucles ; l’autre jouissait des richesses plus solides de l’industrie domestique, du commerce étranger, et du havre très étendu de Trinquemale, d’où partaient les flottes de l’Orient, et où abordaient celles de l’Occident. Les Indiens et les Chinois qui faisaient le commerce de la soie, et qui avaient recueilli dans leurs voyages l’aloès, les clous de girofle, la muscade et le bois de sandal, entretenaient dans cette île, située à une égale distance de leur patrie respective, un commerce avantageux avec les habitants du golfe Persique. Les peuples du grand roi exaltaient sans contradiction son pouvoir et sa magnificence ; et le Romain qui confondit leur vanité en mettant à côté de leur misérable monnaie une belle médaille d’or de l’empereur Anastase, s’était rendu à Ceylan, en qualité de simple passager sur un navire éthiopien[72]. La soie étant devenue un objet de première nécessité, Justinien s’indigna de voir les Perses maîtres sur terre et sur mer du monopôle de cet article important, et une nation idolâtre et ennemie s’enrichir aux dépens de son peuple. Sous un gouvernement actif, le commerce de l’Égypte et la navigation de la mer Rouge, tombés avec la prospérité de l’empire se seraient rétablis, et les navires romains seraient allés acheter de la soie dans les ports de Ceylan, de Malacca, et même de la Chine. L’empereur n’eut pas de si grandes idées, il demanda les secours de ses alliés chrétiens, les Éthiopiens de l’Abyssinie, qui avaient acquis depuis peu l’art de la navigation, l’esprit du commerce, et le port d’Adulis[73], où l’on apercevait encore les trophées d’un conquérant grec. En longeant la côte d’Afrique pour chercher de l’or, des émeraudes et des aromates, ils s’avancèrent jusqu’à l’équateur ; mais ils eurent la sagesse d’éviter la concurrence inégale que leur proposait Justinien ; ils sentirent que les Persans, plus voisins des marchés de l’Inde, avaient trop d’avantages, et l’empereur supportait patiemment cette contrariété, lorsqu’un événement inattendu vint combler ses vœux. On avait prêché l’Évangile aux Indiens ; un évêque gouvernait déjà sur la côte de Malabar les chré |