Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

CHAPITRE XXXVI

Sac de Rome par Genseric, roi des Vandales. Ses pirateries. Succession des dernier empereurs d’Occident, Maxime, Avitus, Majorien, Sévère, Anthemius, Olybrius, Glycerius, Nepos, Augustule. Extinction totale de l’empire d’Occident. Règne d’Odoacre, premier roi barbare de l’Italie.

 

 

LA perte ou la dévastation des provinces, depuis l’Océan jusqu’aux Alpes, rabaissait la gloire et la puissance de Rome ; la séparation de l’Afrique avait détruit sans retour sa prospérité intérieure. Les avides Vandales confisquaient toutes les possessions des sénateurs, et arrêtaient les subsides annuels qui servaient, avant leurs conquêtes, à soulager l’indigence des plébéiens ; et à encourager leur oisiveté. Une attaque imprévue aggrava bientôt les malheurs des Romains et la province fertile et fidèle qui avait longtemps fourni à leur subsistance, s’arma pour les attaquer sous la conduite d’un Barbare ambitieux. Les Vandales et les Alains qui suivaient les drapeaux victorieux de Genséric, avaient acquis un riche territoire qui s’étendait depuis Tanger jusqu’à Tripoli ; mais ce territoire d’environ quatre-vingt-dix jours de marche le long de la côte, était très resserré, d’un côté par le désert, et de l’autre par la Méditerranée. La découverte ou la réduction des noirs habitants de la zone torride ne pouvait tenter l’ambition du prudent Genséric ; mais il jeta ses regards vers la mer, résolut de se créer une puissance maritime, et exécuta cette grande entreprise avec autant de persévérance que d’activité. Les bois du mont Atlas offraient des matériaux inépuisables ; ses nouveaux sujets étaient également instruits dans l’art de la construction et dans celui de la navigation ; il excita ses intrépides Vandales à se tourner vers un genre de guerre qui devait leur livrer l’entrée de tous les pays maritimes. L’espoir du pillage tenta les Maures et les Africains, et après un intervalle de six siècles, les flottes sorties du port de Carthage régnèrent de nouveau sur la Méditerranée. Les succès des Vandales, la conquête de la Sicile, le sac de Palerme, et des descentes réitérées sur la côte de Lucanie, alarmèrent la mère de Valentinien et la sœur de Théodose. Elles formèrent des alliances et des armements dispendieux et inutiles pour détruire l’ennemi commun, qui réservait tout son courage pour les dangers qu’il n’avait pu prévenir ou éviter par son adresse. Sa politique fit échouer tous les projets des Romains par des délais artificieux, des promesses équivoques et des concessions apparentes ; et l’apparition de son formidable confédéré le roi des Huns, rappela les empereurs de la conquête de l’Afrique au soin de leur propre sûreté. Les résolutions du palais, qui laissèrent l’empire d’occident sans défenseur et sans prince légitime, dissipèrent les craintes de Genseric et excitèrent son avidité il, équipa promptement une nombreuse flotte de Maures et de Vandales, et leva l’ancre à l’entrée du Tibre, environ trois mois après la mort de Valentinien et l’élévation de Maxime sur le trône impérial.

La vie privée du sénateur Pétrone Maxime[1] avait été souvent citée comme un exemple rare de la félicité humaine. Sa naissance était noble et illustre puisqu’il descendait de la famille Anicienne ; il possédait une fortune immense en terres et en argent, et ajoutait à ces avantages l’instruction, les talents et les manières nobles qui ornent ou imitent les dons inestimables du génie et de la vertu. Il faisait avec grâce et générosité les honneurs de sa table et des plaisirs de son palais. Maxime ne paraissait en public qu’environné d’une foule de clients[2], parmi lesquels il avait mérité, peut-être de compter quelques amis sincères. Considéré du prince et du sénat, il avait été élevé trois fois au poste de préfet du prétoire d’Italie, deux fois au consulat, et enfin au rang de patrice. Ces emplois civils n’excluaient pas la jouissance du loisir et du repos ; tous ses moments étaient comptés et partagés avec un soin égal entre le plaisir et les affaires. Cette économie de temps annonce que Maxime savait jouir de son heureuse situation. L’injure qu’il avait reçue de Valentinien paraît suffisante pour excuser la plus sanglante vengeance. Cependant un philosophe aurait pu réfléchir que la chasteté de sa femme était intacte, si sa résistance avait été sincère et que rien ne pouvait la lui rendre, en supposant qu’elle eût consenti au désir de son corrupteur. Un patriote aurait hésité à se plonger lui-même et son pays dans les calamités qui devaient être les suites inévitables de l’extinction de la maison impériale. Maxime négligea imprudemment ces considérations ; il satisfît son ambition et sa vengeance ; il vit expirer à ses pieds le coupable Valentinien ; et fut séduit par la voix du peuple et du sénat qui l’appelaient à l’empire ; mais son bonheur finit avec la cérémonie de son inauguration. Emprisonné dans son palais, selon les énergiques expressions de Sidonius, et après y avoir vainement cherché le sommeil, il se leva en soupirant d’avoir atteint le but de ses désirs, et n’aspira plus qu’à descendre du poste dangereux où il s’était élevé. Accablé du poids de son diadème, il confia ses tristes réflexions à Fulgentius, son ami et son questeur, et rappelant les plaisirs sereins de sa vie passée : Ô fortuné Damoclès[3], s’écriait l’empereur, ton règne commence et finit dans un même repas.  Allusion connue, que Fulgentius publia depuis comme une leçon instructive pour les souverains et pour leurs sujets.

Trois mois bornèrent le règne de Maxime ; ses moments, qui ne lui appartenaient plus, étaient troublés par les remords et la terreur, et son trône chancelant fut continuellement ébranlé par les séditions des soldats, du peuple et des Barbares confédérés. Le mariage de son fils Palladius avec la fille aînée du dernier empereur, pouvait avoir pour objet d’assurer la succession héréditaire dans sa famille ; mais la violence qu’il fit à l’impératrice Eudoxie, ne put être l’effet que d’un mouvement aveugle de vengeance ou de désir. La mort lui avait bien à propos enlevé sa femme ; cause première de tant de tragiques événements ; et la veuve de Valentinien, forcée de violer la décence de son deuil, et peut-être le sentiment de sa douleur, passa dans les bras de l’usurpateur insolent qu’elle soupçonnait du meurtre de son mari. Maxime justifia bientôt ses soupçons en lui avouant imprudemment son crime, et s’attira ainsi à plaisir la haine d’une épouse qui, en se donnant à lui malgré sa répugnance, n’avait point oublié qu’elle était du sang des empereurs. Eudoxie n’avait point de secours à attendre de l’Orient depuis la mort de son père et de sa tante Pulchérie. Sa mère languissait à Jérusalem dans un ignominieux exil, et le sceptre de Constantinople était entre les mains d’un étranger. Tournant ses regards vers Carthage, elle engagea secrètement le roi des Vandales à profiter d’une si belle occasion pour déguiser ses desseins sous les noms de la pitié, de l’honneur et de la justice[4]. Quelque intelligence que Maxime eût montrée dans des emplois subordonnés, il en manqua pour l’administration d’un empire et quoiqu’il pût être aisément instruit des préparatifs, qui se faisaient sur la côte d’Afrique, le faible empereur attendit dans l’inaction l’approche de l’ennemi, sans adopter aucun plan de défense, de négociation du de retraité. Lorsque Genséric débarqua à l’embouchure du Tibre, les clameurs d’un peuple épouvanté tirèrent Maxime de sa honteuse léthargie. La terreur ne lui présenta pour ressource qu’une fuite précipitée, et il engagea les sénateurs à irriter l’exemple de leur souverain ; mais dès qu’il parut dans la rue, il fût assailli d’une grêle de pierres (21 juin 455). Un soldat romain ou bourguignon prétendit à l’honneur de l’avoir frappé le premier. Son corps déchiré fut jeté dans le Tibre. Le peuple romain se félicita d’avoir puni l’auteur des calamités publiques, et les domestiques d’Eudoxie signalèrent leur zèle à la venger[5].

Trois jours après ce tumulte, Genséric, suivi de ses Vandales, s’avança audacieusement du port d’Ostie aux portes de la ville sans défense, et au lieu de voir la jeunesse romaine s’y présenter pour repousser l’ennemi oit en vit sortir processionnellement le vénérable Léon à la tête de son clergé[6]. La fermeté du prélat, son éloquence et son autorité adoucirent pour la seconde fois la férocité d’un conquérant barbare. Le roi des Vandales promit d’épargner les citoyens désarmés, de défendre les incendies, et d’exempter les captifs de la torture ; et quoique ces ordres n’aient été ni sévèrement étonnés ni strictement obéis, saint Léon put regarder comme glorieuse pour lui une médiation dont son pays tira quelque avantage ; mais Rome et ses habitants n’en furent pas moins la proie des Maures et des Vandales, et les nouveaux habitants de Carthage vengèrent ses anciennes injures. Le pillage continua durant quatorze jours et quatorze nuits ; et Genseric fit ensuite soigneusement transporter sur ses vaisseaux tout ce qui resta de richesses publiques et de celles des particuliers, des trésors de l’Église et de ceux de l’État. Parmi les dépouilles, les ornements précieux de deux temples ou plutôt de deux religions offrirent un exemple mémorable de la vicissitude des choses humaines et divines. Depuis l’abolition du paganisme, le Capitole profane avait été abandonné, mais on respectait encore les statues des dieux et des héros ; et la magnifique voûte de bronze doré attendait les mains avides de Genseric[7]. Les instruments sacrés du culte des Juifs[8], la table d’or, le chandelier d’or à sept branches, originairement construits d’après les instructions de Dieu lui-même, et qui étaient placés dans le sanctuaire de soir temple, avaient été offerts avec ostentation en spectacle aux Romains dans le triomphe de Titus, et déposés ensuite dans le temple de la paix. Après quatre siècles, les dépouilles de Jérusalem furent transportées de Rome à Carthage par un Barbare qui tirait son origine des côtes de la mer Baltique. Ces anciens monuments pouvaient attirer l’attention de la curiosité aussi justement que celle de l’avarice. Les églises chrétiennes, ornées et enrichies parla dévotion de ces temps, offrirent une proie plus abondante à des mains sacrilèges, et la pieuse libéralité du pape Léon, qui fondit ses vases d’argent, chacun du poids de cent livres, donnés par le grand Constantin, est une preuve de la perte qu’il tâchait de réparer. Dans les quarante-cinq ans qui s’étaient écoulés depuis l’invasion des Goths, Rome avait presque repris sa première magnificence, et il était difficile de tromper ou se rassasier l’avarice d’un conquérant qui avait le loisir d’enlever les richesses de la capitale, et des vaisseaux pour les transporter. Les ornements du palais impérial, les meubles, la magnifique garde-robe des empereurs, la vaisselle, tout fut entassé sans distinction. L’or et l’argent montèrent à plusieurs milliers de talents, et les Barbares ne négligèrent cependant ni le cuivre ni l’airain. Eudoxie elle-même paya chèrement son imprudence. On la dépouilla brutalement de ses bijoux au moment où elle venait au devant de son libérateur et de son allié. L’impératrice et ses deux filles, seuls restes de la famille du grand Théodose, furent forgées de suivre comme captives le sauvage Vandale, qui mit aussitôt à la voile, et rentra dans le port de Carthage après une heureuse navigation[9]. Les Barbares entraînèrent sur leurs vaisseaux des milliers de Romains des deux sexes, choisis parmi ceux dont on pouvait espérer, de tirer quelque utilité où quelque agrément ; et dans le partage des captifs les maris furent impitoyablement séparés de leurs femmes, et les pères de leurs enfants. Ils ne trouvèrent d’appui et de consolation que dans la charité de Deogratias, évêque de Carthage[10]. Il vendit les vases d’or et d’argent de son église, racheta les uns, adoucit l’esclavage des autres, soigna les malades, et fournit aux différents besoins d’une multitude dont la santé avait beaucoup souffert dans le passage d’Italie en Afrique. Le digne prélat convertit deux vastes églises en hôpitaux, y plaça commodément tous les malades, et se chargea de leur procurer en abondance la nourriture et les médicaments nécessaires à leur état. Deogratias, quoique d’un âge très avancé, les visitait exactement le jour et la nuit. Son courage lui prêtait des forces, et sa tendre compassion ajoutait un prix inestimable à ses services. Comparons cette scène avec les champs de Cannes, et jugeons entre Annibal et le successeur de saint Cyprien[11].

La mort d’Ætius et de Valentinien avait relâché les liens qui contenaient les Barbares de la Gaule. Les Saxons infestaient la côte maritime ; les Allemands et les Francs, s’avançaient des bords du Rhin sur ceux de la Seine ; et l’ambition des Goths semblait méditer des conquêtes plus solides et plus étendues. Maxime s’était débarrassé, par un choix judicieux, du soin de veiller sur ces pays éloignés. Fermant l’oreille aux sollicitations de ses amis, il avait écouté la voix publique, et avait élevé un étranger au commandement général des forces de la Gaule. Avitus[12], dont le mérite fut si glorieusement récompensé, descendait d’une famille riche et honorable du diocèse d’Auvergne. Il s’était distingué par son zèle dans les postes civils et militaires, où les troubles des temps l’avaient successivement placé et son activité infatigable mêlait l’étude de la littérature et de la jurisprudence à l’exercice de la chasse et à celui des armes. Trente ans de sa vie avaient été consacrés avec honneur au service public ; il avait déployé alternativement son génie pour la guerre et pour les négociations ; et le soldat d’Ætius, après s’être acquitte avec succès des plus importantes ambassades, fut élevé à la dignité de préfet du prétoire de la Gaule. Soit que le mérite d’Avitus eût excité l’envie, ou qu’il eût désiré lui-même de goûter les plaisirs, de l’indépendance et de la tranquillité, il s’était enfin retiré dans les domaines qu’il possédait eux environs de Clermont en Auvergne. Une source abondante qui formait une cascade naturelle, en se précipitant du haut d’une montagne, déchargeait ses eaux dans un lac de deux milles de longueur, et sa maison de campagne était agréablement située sur les bords du lac. Avitus y avait construit des bains, des portiques, les appartements d’hiver et d’été[13], et tout ce qui pouvait contribuer à la commodité et aux jouissances du luxe. Environné dans sa retraite de la perspective riante des bois et des prairies ; Avitus occupait ses loisirs de la lecture, des plaisirs champêtres, de l’agriculture et de la société de quelques amis[14], lorsqu’il reçut le diplôme de l’empereur, qui l’élevait au rang de maître général de toutes les forces militaires de la Gaule. Dès qu’il eut pris le commandement, les Barbares suspendirent leurs ravages, et quels que soient les moyens qu’il ait employés, les concessions qu’il ait été contraint de faire, il procura du moins aux peuples les douceurs de la paix ; mais le sort de la Gaule dépendait des Visigoths ; et le général romain plus attaché au bien public qu’à sa propre dignité ne dédaigna point de se rendre à la cour de Toulouse en qualité d’ambassadeur. Théodoric, roi des Goths, le reçut avec honneur ; mais tandis qu’Avitus posait les fondements d’une alliance solide avec cette nation puissante il apprit avec étonnement la mort de Maxime et le pillage de Rome par les Vandales. Un trône vacant, où il pouvait monter sans danger et sans crime, tenta son ambition[15] ; et les Visigoths consentirent sans peine à soutenir ses prétentions de leur irrésistible suffrage. Les Barbares aimaient Avitus, ils respectaient ses vertus, et n’étaient point insensibles à la gloire et à l’avantage de disposer du trône de l’Occident. On approchait alors de l’époque où les sept provinces tenaient annuellement leur assemblée à Arles. La présence de Théodoric et de ses frères influa peut-être sur les délibérations de l’assemblée ; mais leûr choix devait naturellement tomber sur le plus illustre de leurs compatriotes. Après la résistance convenable, Avitus accepta le diadème des mains des représentants de la Gaule, et les acclamations des Barbares et des habitants de la province ratifièrent son élection (15 août 455). Il sollicita et obtint le contentement formel de Marcien, empereur de l’Orient ; mais le sénat, Rome et l’Italie, quoique humiliés par des calamités récentes, ne se soumirent qu’avec une secrète indignation à un Gaulois assez présomptueux pour usurper l’empire.

Théodoric, à qui Avitus était redevable de la pourpre, avait acquis le sceptre par le meurtre de son frère aîné Torismond ; et il se justifia de son crime en accusant son prédécesseur du dessein formé de rompre son alliance avec l’empire[16]. Un tel crime n’était peut-être pas incompatible avec les vertus d’un Barbare ; mais Théodoric avait des mœurs douces et humaines, et la postérité a pu contempler sans terreur le portrait original d’un roi des Goths, que Sidonius a soigneusement examiné, au milieu des plaisirs paisibles de la société et déjà conversation. Dans une épître datée de la cour de Toulouse, l’orateur donne à l’un de ses amis les particularités suivantes[17] : Par la majesté de sa personne, Théodoric obtiendrait le respect même de ceux qui ne connaîtraient pas son mérite ; et, né prince, il a par son mérite de quoi s’attirer le respect et dans une condition privée. Il a dans sa taille moyenne de l’embonpoint sans trop d’épaisseur et la juste proportion de ses membres nerveux réunit la force à l’agilité[18]. En le détaillant, vous lui trouvez le front élevé, des sourcils épais, un nez aquilin, des lèvres minces ; deux rangées de dents très belles, et un teint fort blanc, plus fréquemment animé par la modestie que par la colère. Telle est, autant que le public peut en juger, la manière dont il distribue son temps : Théodoric, accompagné d’un très petit nombre de ses domestiques, se rend avant le jour dans la chapelle de son palais, desservie par le clergé arien ; mais ceux qui prétendent pénétrer ses véritables sentiments ne considèrent cette assiduité de dévotion que comme un effet de d’habitude et de la politique. L’administration de son royaume occupe le resté de sa matinée. Son siége est environné de quelques officiers militaires remarquables par la décence de leur conduite et de leur maintien. La troupe bruyante des Barbares qui composent sa garde remplit la salle d’audience, mais ne peut pénétrer dans l’enceinte des voiles ou rideaux qui dérobent aux yeux de la multitude la chambre du conseil. On introduit successivement les ambassadeurs étrangers. Théodoric écoute avec altération, répond en peu de mots, et, selon la nature des affaires, le monarque annonce ou différé sa dernière résolution. A la seconde heure (environ huit heures), il quitte son trône pour aller visiter son trésor ou ses écuries. Lorsqu’il part pour la chasse ou pour se promener à cheval, un de ses jeunes favoris porte son arc ; mais dès que la chasse commence, Théodoric le tend lui-même, et manque rarement le but où il à visé. Comme roi, il dédaigne de porter les armes dans une guerre si peu honorable ; mais comme soldat il rougirait d’accepter un service militaire qu’il peut exécuter. Dans les jours ordinaires, ses repas ne différent point de ceux d’un simple citoyen ; mais tous les samedis il invité à sa table un grand nombre d’honorables convives, et elle est servie dans ces occasions avec l’élégance de la Grèce, l’abondance de la Gaule, l’ordre et la promptitude qu’on remarque en Italie. Sa vaisselle d’or et d’arpent est moins remarquable par son poids que par son état et la perfection du travail. Les mets, pour satisfaire le goût, n’ont point recours au luxe ruineux des productions étrangères. Le nombre et la grandeur des coupes remplies de vin distribuées aux convives sont exactement réglés d’après les lois de la tempérance ; et le silence respectueux qui règne dans ces repas n’est jamais interrompu que par une conversation instructive. Après le dîner, Théodoric se livre quelquefois un moment au sommeil, et à son réveil, il demande des tables et des dés. Alors il engage ses amis à oublier le monarque, et il prend plaisir à leur voir exprimer librement les mouvements qu’élèvent en eux les divers incidents du jeu. Lui-même, à ce jeu qui lui plait comme l’image de la guerre, déploie alternativement son ardeur, son habileté, sa patience et sa gaîté. Toujours riant quand il perd, lorsqu’il gagne il garde un modeste silence. Cependant, malgré cette indifférence apparente, ses courtisans saisissent le moment où il est victorieux pour solliciter des faveurs ; et moi-même, dans les choses que j’ai pu avoir à demander au roi, j’ai quelquefois eut lieu de me féliciter de mes pertes[19]. A la neuvième heure (environ trois heures), les affaires reprennent leur cours sans interruption jusque après le soleil couché ; alors l’ordre donné pour le souper du roi écarte la foule importune des plaideurs et des suppliants. Durant le souper, où l’on jouit d’une plus grande familiarité, on introduit quelquefois des pantomimes et des bouffons pour divertir la compagnie, et non pour l’offenser par des saillies impertinentes ; mais les chanteuses et toute musique langoureuse ou efféminée sont sévèrement bannies. Les airs qui peuvent animer la valeur sont les seuls qui puissent flatter l’oreille et l’âme de Théodoric. Lorsqu’il sort de table, les gardes prennent aussitôt leurs postes de nuit à la porte du trésor, du palais et des appartements particuliers du monarque.

Lorsque le roi des Visigoths encouragea Avitus à se ceindre du diadème, il lui offrit sa personne et son armée comme fidèle soldat de la république[20]. Les exploits de Théodoric prouvèrent bientôt à l’univers qu’il n’avait pas dégénéré de la valeur de ses ancêtres. Après l’établissement des Goths dans l’Aquitaine et le passage des Vandales en Afrique, les Suèves, qui s’étaient fixés dans la Galice, aspirèrent à la conquête de l’Espagne, et menaçaient d’anéantir les faibles restes de la domination romaine. Les habitants de Tarragone et de Carthagène, désolés par une invasion, représentèrent leurs craintes et leurs souffrances. Le comte Fronto s’y rendit au nom de l’empereur Avitus, et fit des offres avantageuses de paix et d’alliance. Théodoric interposa sa médiation, et déclara que si son beau- frère, le roi des Suèves, ne se retirait pas sans délai, il se verrait contraint d’armer en faveur de Rome et de la justice. Dites-lui, répondit l’orgueilleux Rechiarius, que je méprise ses armes et son amitié, et que j’éprouverai bientôt s’il a le courage, d’attendre mon arrivée sous les murs de Toulouse.  Ce défi décida Théodoric à prévenir les desseins de son audacieux ennemi : il passa les Pyrénées à la tête des Visigoths. Les Francs et les Bourguignons suivirent ses étendards ; et quoiqu’il se déclara le fidèle serviteur d’Avitus, le prince barbare stipula secrètement qu’il conserverait pour lui et pour ses successeurs la possession absolue de ses conquêtes d’Espagne. Les deux armées, ou plutôt les deux nations, parurent en présence l’une de l’autre sur les bords de la rivière Urbicus, environ à douze milles d’Astorga et la victoire décisive des Goths parut quelque temps avoir anéanti la puissance et le nom d’es Suèves. Du champ de bataille Théodoric s’avança à Braga, leur capitale, qui conservait encore une partie de son commerce et de sa magnificence[21]. Le sang ne souilla point l’entrée du roi des Visigoths, et ses soldats respectèrent la chasteté de leurs captives, particulièrement des vierges consacrées ; mais une grande partie du peuple et du clergé fut réduite en esclavage, et le pillage s’étendit jusqu’aux églises et aux autels. L’infortuné roi des Suèves avait gagné un des ports de l’Océan ; mais des vents obstinés s’opposèrent à sa fuite : il fut livré à son implacable rival ; et Rechiarius, qui ne désirait ni n’espérait point de grâce, reçut avec courage la mort qu’il aurait probablement infligée s’il eût été victorieux. Après avoir fait ce sacrifice à la politique et au ressentiment, Théodoric porta ses armes victorieuses jusqu’à Mérida, capitale de la Lusitanie, sans rencontrer d’autre obstacle que la puissance miraculeuse de sainte Eulalie ; mais il fut arrêté dans le fort de ses succès et rappelé précipitamment de l’Espagne avant d’avoir pu assurer là conservation de ses conquêtes. Dans sa retraite, il se vengea de ce contretemps sur le pays qu’il traversa ; et, dans le sac d’Astorga et de Pollentia, sa conduite fut celle d’un allié infidèle et d’un ennemi barbare. Tandis que le roi des Visigoths combattait et remportait des victoires au nord d’Avitus, le règne de cet empereur était déjà terminé ; et le malheur d’un ami qu’il avait placé sur le trône blessait également l’intérêt et l’orgueil de Théodoric[22].

Séduit par les sollicitations pressantes du peuple et du sénat ; Avitus avait consenti à fixer sa résidence à Rome, et avait, accepté le consulat pour l’année suivante. Au 1er de janvier, son gendre Sidonius Apollinaris célébra ses louanges dans un panégyrique de six cents vers ; mais cette composition, quoique récompensée d’une statue de cuivre[23], fait peu d’honneur à son génie et à sa véracité. Le poète, si toutefois on petit lui prostituer cet honorable nom, s’étend avec exagération dans cet ouvrage sur le mérite de son père et de son souverain ; et sa prédiction d’un règne long et glorieux fut bientôt démentie par l’événement. Dans un temps où la dignité impériale se bornait presqu’à une première part dans les travaux et les dangers, Avitus se livrait à tous les plaisirs de la voluptueuse Italie. L’âge n’avait pas éteint ses penchants amoureux, et l’on prétend que ceux dont les femmes avaient cédé à ses séductions ou à sa violence, étaient encore l’objet de ses cruelles et imprudentes railleries[24]. Les Romains n’étaient disposés ni à excuser osés vices ni à reconnaître ses vertus. Les différentes nations qui composaient l’empire s’éloignaient tous les jours davantage les unes des autres ; et le Gaulois était pour le peuple un objet de haine et de mépris. Le sénat réclamait son droit légitime d’élire les empereurs ; et la faiblesse d’une monarchie expirante rendait de la vigueur à l’autorité qu’il tirait originairement de l’ancienne constitution. Cependant cette monarchie, quelque faible qu’elle put être aurait eu peu de chose à craindre d’un sénat désarmé, si le comte Ricimer, principal commandant des troupes barbares, qui formaient presque toute la défense militaire de l’Italie, n’avait appuyé et peut-être même excité le mécontentement général. La fille de Wallia, roi des Visigoths, était la mère de Ricimer ; mais du côté paternel il descendait de la nation des Suèves[25]. Les malheurs de ses compatriotes réveillaient son patriotisme, ou blessaient peut-être son orgueil, et il obéissait avec répugnance à un empereur qu’on avait élu sans le consulter. Ses grands et fidèles services contre l’ennemi commun augmentaient sa redoutable puissance[26]. Après avoir détruit sur la côte de Corse une flotte de Vandales, composée de soixante galères, Ricimer, revint, triomphant avec le surnom glorieux de libérateur de l’Italie. Il fit choix de cet instant pour annoncer à Avitus que son règne était fini ; et le faible empereur, éloigné de ses alliés les Visigoths, fut contraint d’abdiquer la pourpre après une courte résistance. Par clémence ou par mépris, Ricimer permit au monarque déposé d’échanger son trône contre le titre beaucoup plus désirable d’évêque de Placentia ; mais l’implacable ressentiment des sénateurs n’était pas satisfait, ils prononcèrent contre lui une sentence de mort[27]. Avitus prit précipitamment la fuite vers les Alpes, sans espoir d’armer les Visigoths en sa faveur, mais dans le dessein de se mettre en sûreté avec ses trésors dans le sanctuaire de saint Julien, un des saints tutélaire de l’Auvergne[28]. Il périt sur la route, ou de maladie ou de la main des bourreaux. Cependant ses restes furent transportés avec décence à Brioude, dans sa province, et déposés aux pieds de son saint patron[29]. Avitus ne laissa qu’une fille mariée à Sidonius Apollinaris, qui hérita du patrimoine de son beau-père en regrettant de voir anéantir ses espérances publiques et personnelles. Son ressentiment lui fit joindre, ou du moins soutenir le parti des rebelles de la Gaule, et le poète commit quelques fautes qu’il lui devint nécessaire d’expier par un nouveau tribut d’adulation en l’honneur du monarque régnant[30].

Le successeur d’ Avitus présente la découverte heureuse d’un caractère héroïque tel qu’on en voit naître quelquefois dans les siècles corrompus pour rétablir l’honneur de l’espèce humaine. L’empereur Majorien a mérité les louanges de ses contemporains et celles de la postérité, et nous les trouvons exprimées d’une manière énergique et concise par un historien judicieux et impartial. Adoré de ses sujets et redouté de ses ennemis, il a surpassé, dans toutes les vertus, tous les princes qui ont régné avant lui sur les Romains[31]. Cet éloge peut du moins justifier le panégyrique de Sidonius ; et il parait constant que si le complaisant orateur était capable de flatter avec le même dévouement le monarque le plus méprisable, le mérite de celui ci l’a contraint de se renfermer dans les bornes de la vérité[32]. Majorien tirait son nom de son grand-père maternel, qui, sous le règne de Théodose le Grand, avait commandé les troupes de la frontière d’Illyrie. Il donna sa fille en mariage au père de Majorien, officier respectable, qui administrait des revenus de la Gaule avec autant d’intégrité que d’intelligence, et qui préféra’ généreusement l’amitié d’Ætius aux offres séduisantes d’une cour perfide. Son fils, le futur empereur, après avoir été élevé dans la profession des armes, fit admirer, dès sa plus tendre jeunesse, un courage intrépide, une prudence prématurée, et une libéralité qui n’était bornée que par la modicité de sa fortune. Il suivit les drapeaux d’Ætius, contribua à ses succès, partagea et éclipsa quelquefois sa gloire, et, excita enfin la jalousie du patrice, ou du moins de sa femme, qui le contraignit à se retirer du service[33]. Après la mort d’Ætius, Majorien fut rappelé et élevé en grade, et son intimité avec le comte Ricimer lui fraya le chemin qui le conduisit jusque sur le trône de l’Occident. Durant l’interrègne qui suivit l’abdication d’Avitus, le Barbare ambitieux, que sa naissance excluait de la dignité impériale, gouverna l’Italie sous le titre de patrice, céda à son ami le poste brillant de maître général de la cavalerie et de l’infanterie, et, consentit au bout de quelques mois, satisfaire les vœux unanimes des Romains, dont Majorien venait de solliciter les suffrages en remportant une victoire complète sur les Allemands[34]. Il reçut la pourpre à Ravenne, et sa lettre adressée au sénat peut nous donner une idée de ses sentiments et de sa situation. Votre choix pères conscrits, et la volonté de la plus vaillante armée, m’ont fait vôtre empereur[35] : puisse la toute-puissance de la Divinité diriger les entreprises et les événements de mon administration à votre avantage et à celui du public ! Quant à moi, je n’ai point sollicité le trône, mais je me suis soumis à y monter ; et j’aurais manque aux devoirs de citoyen, si, par une lâche et honteuse ingratitude, je m’étais refusé à cette tâche que m’impose la république. Ainsi donc, aidez le prince que vous avez élevé, partagez les devoirs que vous l’obligez à remplir, et puissent nos efforts réunis faire le bonheur d’un empire que je reçois de vos mains ! Soyez sûrs qu’à l’avenir la justice reprendra son ancienne vigueur, et que la vertu redeviendra, non seulement innocente, mais méritoire. Que personne ne craigne les délations[36], si ce n’est leurs auteurs : comme citoyen je les ai toujours condamnées nomme souverain je les punirai avec sévérité. Notre vigilance, et celle de notre père le patrice Ricimer, règleront les opérations militaires et pourvoiront à la sûreté du monde romain, que nous avons défendu contre ses ennemis étrangers et domestiques[37]. Telles sont les maximes de mon gouvernement ; et vous pouvez compter sur l’attachement solive et sincère d’un prince naguère le compagnon de vos dangers, qui se glorifiera toujours du nom de sénateur, et désire vivement que vous ne vous repentiez, jamais du décret que vous ayez prononcé en sa faveur[38]. L’empereur qui, sur les débris du monde romain, rappelait l’ancien langage des lois et de la liberté que Trajan n’aurait pas désavoué, doit avoir trouvé ces sentiments généreux dans son cœur, puisqu’ils ne lui étaient suggérés ni par l’usage de son temps ni par l’exemple de ses prédécesseurs.

On n’a qu’une connaissance imparfait des actions publiques et privées de Majorien ; mais ses lois, toutes remarquables par une empreinte originale dans les pensées et dans l’expression, peignent fidèlement le caractère à un souverain qui aimait ses peuples et qui partageait leurs peines ; qui avait étudié, les causes de la décadence de l’empire, et qui était capable de trouver les moyens les plus judicieux et les plus efficaces pour remédier aux désordres publics, autant au moins qu’on pouvait raisonnablement l’espérer[39]. Tous ses règlements relatifs aux finances tendaient évidemment à faire cesser, ou du moins à diminuer les vexations les plus intolérables. 1° Dès le premier instant de son règne il s’occupa (ce sont ses propres expressions) à soulager les habitants des provinces dont les fortunes étaient épuisées par le poids accumulé des indictions et des superindictions[40] ; dans cette vue, il accorda une amnistie générale, une quittance finale et absolue de tous les arrérages, de tributs, et de toutes les dettes quelconques que les officiers du fisc pouvaient exiger des peuples. Ce sage abandon d’anciens droits dont la réclamation était aussi cruelle qu’inutile, rouvrit bientôt, en les purifiant, les sources du revenu public ; les sujets, débarrassés d’un fardeau qui les jetait dans le désespoir, travaillèrent avec courage et reconnaissance pour eux et pour leur pays. 2° Dans l’imposition et la collecte des taxes, Majorien rétablit la juridiction ordinaire des magistrats provinciaux, et, supprima les commissions extraordinaires établies au nom de l’empereur ou de ses préfets du prétoire. Les domestiques favoris qui obtenaient cette autorité illégale, se conduisaient avec arrogance, et imposaient arbitrairement. Ils affectaient de mépriser les tribunaux subalternes, et n’étaient point contents si leurs profits ne montaient au double de la somme qu’ils daignaient remettre dans le trésor. Le fait suivant paraîtrait peut-être incroyable. Si le législateur ne l’attestait lui-même. Ils exigeaient tout le paiement en or ; mais ils refusaient la monnaie courante de l’empire ; et n’acceptaient que les anciennes pièces marquées du nom de Faustine ou des Antonins. Les particuliers qui n’avaient point de ces médailles devenues rares, avaient recours à l’expédient de composer avec leurs avides persécuteurs ; ou s’ils réussissaient à s’en procurer, leur imposition se trouvait doublée, par le poids et la valeur de la monnaie des anciens temps[41]. 3° On doit, dit l’empereur, considérer les communautés municipales, que les anciens appelaient, avec raison, de petits sénats ; comme l’âme des villes et le nerf de la république ; et cependant elles ont été tellement opprimées par l’injustice des magistrats et par la vénalité des collecteurs, que la plupart de leurs membres, renonçant à leur dignité et à leur pays, ont cherché un asile obscur dans des provinces éloignées.  Il les presse, il leur ordonne même de revenir dans leurs villes ; mais il fait cesser les vexations qui les avaient contraintes d’abandonner les fonctions municipales. Majorien les charge de la levée des tributs sous l’autorité des magistrats provinciaux, et au lieu d’être garants de toute la somme imposée sur le district, ils doivent seulement donner une liste exacte des paiements qu’ils ont reçus, et de ceux des contribuables qui n’ont pas, satisfait à leur part de l’imposition. 4° Majorien n’ignorait point que ces communautés n’étaient que trop disposées à se venger des injustices et des vexations qu’on leur avait fait souffrir ; et il rétablit l’ancien office de défenseur des villes. Il exhorte le peuple à choisir, dans une assemblée libre et générale, un citoyen d’une prudente et d’une intégrité reconnues, qui ait la fermeté de défendre ses privilèges, de représenter ses sujets de plainte, de protéger les pauvres c tyrannie des riches, et, d’informer l’empereur des abus qui se commettent sous la sanction de son nom et de son autorité.

Le spectateur qui contemple tristement les ruines des édifices de l’ancienne Rome, est tenté d’accuser les Goths et les Vandales d’un dégât qu’ils n’ont eu ni le temps, ni le pouvoir, ni peut-être le désir d’exécuter. Les fureurs de la guerre ont bien pu renverser quelques tours ; mais, la destruction qui mina les fondements de tant de solides édifices, s’opéra lentement et sourdement durant une période de dix siècles. Le goût noble et éclairé de Majorien réprima sévèrement, pour un temps, ces motifs d’intérêt qui, après lui, travaillèrent sans honte et sans obstacle à la dégradation de Rome. Dans sa décadence une partie de ses monuments publics avaient beaucoup perdu de leur prix et de leur utilité. Le cirque et les amphithéâtres subsistaient encore, mais on donnait rarement des spectacles. Les temples qui avaient échappé au zèle des chrétiens, n’étaient plus habités ni par les dieux, ni par les hommes ; et les faibles restes du peuple romain se perdirent dans l’espace immense des bains et des portiques. Les vastes bibliothèques et les salles d’audience devenaient inutiles à une génération indolente qui laissait rarement troubler son repos par l’étude ou les affaires. Les monuments de la grandeur impériale ou consulaire n’étaient plus révérés comme la gloire de la capitale ; on ne les estimait que comme une mine inépuisable de matériaux, moins chers et plus commodes que ceux qu’il aurait fallu tirer d’une carrière éloignée. De continuelles requêtes adressées aux magistrats de Rome, en obtenaient sans peine la permission de tirer des édifices publics les pierres et la brique nécessaires, disait-on, pour quelques ouvrages indispensables ; la plus légère réparation servait d’occasion ou de prétexte pour défigurer grossièrement les plus beaux morceaux d’architecture. Un peuple dégénéré détruisait d’une main sacrilège les monuments élevés par ses ancêtres, et la postérité des premiers Romains ne songeait qu’à s’enrichir de loirs dépouilles. Majorien, qui avait souvent contemplé ce désordre avec douleur, en arrêta, par une ordonnance sévère, les progrès toujours croissants[42] ; il réserva au prince et au sénat la connaissance exclusive des circonstances qui pourraient nécessiter la destruction d’un ancien édifice ; condamna à une amène de cinquante livres d’or, ou environ deux mille livres sterling, tout magistrat qui, au mépris des lois et de la décence, prendrait sur lui d’en accorder la permission, et menaça de punir la complicité des officiers inférieurs par le châtiment du fouet et l’amputation des deux mains. On trouvera peut-être qu’entre le crime et cette dernière peine, le législateur n’observa point de proportion ; mais son zèle partait d’un sentiment généreux, et Majorien avait à cœur de protéger les monuments des siècles dans lesquels il aurait désiré et mérité de vivre. L’empereur sentit qu’il était de son intérêt de multiplier le nombre de ses sujets, et que son devoir lui prescrivait de conserver la pureté du lit nuptial ; mais il employa pour y réussir des moyens douteux, et peut-être condamnables. On défendit aux vierges qui consacraient à Dieu leur virginité de prendre le voile avant l’âge de quarante ans. Les veuves au-dessous de cet âge furent forcées de contracter un second mariage dans le terme de cinq ans, sous peiné d’abandonner à leur plus proche héritier, ou à l’État, la moitié de leur fortune. On condamna et on annula même les mariages d’âges disproportionnés. La confiscation et l’exil parurent, trop faibles pour punir les adultères, et d’après une déclaration expresse de Majorien, si le coupable rentrait en Italie, on pouvait le tuer sans que le meurtrier fut exposé à aucune recherche[43].

Tandis que Majorien travaillait assidûment à rappeler chez les Romains le bonheur et la vertu, il eut à combattre Genseric, le plus formidable de leurs ennemis par son caractère et sa situation. Une flotte de Maures et de Vandales aborda à l’embouchure du Liris ou Garigliano ; mais les troupes impériales surprirent les Barbares chargés et embarrassés des dépouilles de la Campanie, les forcèrent à regagner leurs vaisseaux avec beaucoup de perte et le beau-frère de Genseric, qui commandait l’expédition, fut trouvé dans le nombre des morts[44]. Cette vigilance annonçait l’esprit du nouveau règne ; mais la plus exacte vigilance et les forces les plus nombreuses n’auraient pas suffi pour défendre la côte étendue de l’Italie des ravages d’une guerre maritime. On attendait du génie de Majorien une entreprise plus hardie et plus avantageuse pour l’empire. C’était de lui seul que Rome osait espérer la restitution de l’Afrique ; et le dessein qu’il forma d’attaquer les Vandales dans leurs nouvelles possessions, était le résultat d’une politique savante autant que courageuse. Si l’empereur avait pu inspirer une partie de son intrépidité à la jeunesse de l’Italie, s’il avait pu ranimer dans le Champ-de-Mars la pratique de ces exercices militaires dans lesquels il avait toujours surpassé ses compagnons d’armes, il aurait attaqué Genséric à la tête d’une armée de Romains. Une génération naissante pourrait adopter cette réforme des mœurs nationales ; mais un prince qui travaille à reculer la décadence d’une monarchie chancelante est presque toujours forcé, pour obtenir quelque avantage immédiat ou détourner quelque danger pressant, de tolérer ou même de multiplier les abus les plus pernicieux. Majorien fut réduit, comme le plus faible de ses prédécesseurs à l’expédient honteux à remplacer ses timides sujets par des Barbares auxiliaires ; et il ne put prouver la supériorité de ses talents que par la valeur et l’adresse avec laquelle il sut manier un instrument dangereux, toujours prêt à blesser la main qui l’emploie. Outre les confédérés qui étaient déjà enrôlés au service de l’empire, la réputation de sa valeur et de sa libéralité attira les Barbares du Danube, du Borysthène et peut-être du Tanaïs. Les plus braves soldats d’Attila, les Gépides, les Ostrogoths, les Rugiens, les Bourguignons, les Suèves, et les Alains, s’assemblèrent par milliers dans les plaines de la Ligurie, diminuant par leurs mutuelles animosités, ce qu’on pouvait avoir à craindre de la réunion de leurs forces[45]. Ils passèrent les Alpes au cœur de l’hiver. L’empereur marchait à leur tête, à pied et entièrement couvert de son armure ; il sondait avec un bâton la profondeur de la glace ou de la neige et encourageait les Scythes, qui se plaignaient de l’excès du froid en leur promettant avec gaîté qu’ils seraient contents de la chaleur de l’Afrique. Les citoyens de Lyon osèrent fermer leurs portes ; mais ils implorèrent bientôt et éprouvèrent la clémence de Majorien. Après avoir remporté une victoire sur Théodoric, il accepta l’alliance, et l’amitié d’un roi dont il estimait la valeur. La force et la persuasion concoururent utilement à réunir pour un moment la plus grande partie de l’Espagne et de la Gaule ; et les Bagaudes indépendants, qui avaient échappé ou résisté à la tyrannie des règnes précédents, cédèrent avec confiance aux vertus de Majorien[46]. Son camp était rempli d’alliés barbares : le zèle et l’amour des peuples mettaient son trône en sûreté ; mais l’empereur avait prévus qu’il était impossible d’entreprendre la conquête de l’Afrique sans une force maritime. Dans la première guerre contre les Carthaginois, la république fit des efforts si incroyables, que soixante jours après le premier coup de hache donné au premier arbre de la forêt, une flotte de cent soixante galères se déployait fièrement dans le port, toute prête à faire voile[47]. Dans des circonstances moins favorables, Majorien égala le courage et la persévérance des anciens Romains. On abattit les bois de l’Apennin ; on rétablit les arsenaux et les manufactures de Misène et de Ravenne. L’Italie et là Gaule contribuèrent à l’envi, et la flotte impériale composée de trois cents fortes galères et d’un nombre proportionné de moindres navires et de bâtiments de transport, se rassembla dans le port vaste et sûr de Carthagène en Espagne[48]. Les soldas de Majorien, animés par l’intrépidité de leur général, ne doutaient plus de la victoire ; et, si l’on peut en croire l’historier Procope, l’empereur se laissait quelquefois emporter par son courage au-delà des bornes de la prudence. Curieux d’examiner par lui-même la situation des Vandales, il se hasarda, en déguisant la couleur de ses cheveux, d’entrer dans Carthage, sous le nom de son ambassadeur ; et Genseric, lorsqu’il en fut instruit, regretta vivement d’avoir laissé échapper l’empereur des Romains. Cette anecdote peut paraître apocryphe ; mais elle n’était applicable qu’à un héros[49].

Genséric n’eut pas besoin d’une entrevue pour apprécier le génie et les desseins de son adversaire. Il eut bientôt épuisé sans succès ses ruses et ses délais accoutumés : ses propositions de paix devenaient à chaque instant plus soumises et peut-être plus sincères ; mais l’inflexible, Majorien, fidèle à l’ancienne maxime, croyait que le salut de Rome dépendait de l’assujettissement de Carthage. Le roi des Vandales n’osait plus compter sur la valeur de ses sujets naturels, énervés par le luxe du Midi[50] ; il soupçonnait la fidélité d’un peuple vaincu, qui le détestait comme protecteur des ariens ; et la précaution qu’il prit de faire un désert de la Mauritanie[51], n’arrêta point l’empereur romain qui pouvait choisir le lieu de sa descente sur toute la côte d’Afrique : mais la perfidie de quelques sujets puissants, envieux ou effrayés des succès de leur maître, délivra Genseric du danger. Par le moyen de cette intelligence, il surprit la flotte dans la baie de Carthagène. Une partie des vaisseaux furent pris, coulés à fond ou brûlés, et un seul jour vit détruire les travaux de trois années[52]. Après cet événement, les deux rivaux se montrèrent supérieurs à leur fortune. Le Vandale, au lieu de s’enorgueillir d’une victoire accidentelle, renouvela ses propositions de paix. L’empereur d’Occident, capable de former de vastes desseins et de supporter de grands revers, consentit à un traité ou plutôt à une suspension d’armes, convaincu qu’avant d’avoir pu rétablir sa flotte, il ne manquerait pas d’un sujet légitime pour justifier une seconde guerre. Majorien retourna en Italie s’occuper du bonheur de ses sujets ; et, fort du sentiment de sa conscience, il ignora longtemps sans doute la criminelle conspiration qui menaçait son trône et sa vie. L’événement de Carthage ternissait une gloire dont l’éclat avait frappé les yeux de la multitude ; presque tous les officiers, soit civils ou militaires, étaient irrités contre le réformateur des abus qui leur étaient personnellement avantageux ; et le patrice Ricimer tâchait de tourner l’esprit inconstant des Barbares contre un prince qu’il estimait et haïssait également. Les vertus de Majorien ne purent le protéger contre la sédition qui éclata dans le camp, près de Tortone, au pied des Alpes. Il fut contraint d’abdiquer la pourpre ; cinq jours après (7 août 461), on annonça que Majorien était mort d’une dysenterie[53], et l’humble tombe qui couvrît les restes de ce grand homme fut consacrée par la reconnaissance et par le respect de la postérité[54]. Le caractère de Majorien inspirait l’amour et le respect. La satire et la calomnie l’enflammaient d’indignation ; mais elles n’excitaient que son mépris lorsqu’il en était l’objet. Il. encourageait cependant la liberté de la conversation ; et dans les heures que l’empereur donnait à la société, il s’avait se livrer à son goût pour la plaisanterie, sans jamais déroger à la majesté de son rang[55].

Ce ne fût pas peut-être sans regret que Ricimer sacrifia son ami à l’intérêt de son ambition ; mais il résolut d’éviter, dans un second choix, de se donner un supérieur dont le mérite et la vertu pussent lui faire ombrage. Le sénat, docile à ses ordres, accorda le titre d’empereur à Libius-Sévère, qui monta sur le trône de l’Occident sans sortir de son obscurité : à peine l’histoire a-t-elle daigné faire connaître sa naissance, son élévation, son caractère ou sa mort. Sévère cessa d’exister des que sa vie devint incommode à son protecteur[56], et il serait inutile de chercher dans l’intervalle de six années, qui s’écoula depuis la mort de Majorien jusqu’à l’élévation d’Anthemius, quel a pu être l’espace de temps occupé par le règne de ce fantôme d’empereur. Pendant cet intervalle, Ricimer fût, seul maître du gouvernement ; et, sans oser prétendre au nom de monarque, le Barbare accumula des trésors, eut une armée à lui, fit des traités particuliers ; et exerça en Italie l’autorité indépendante et despotique qu’y exercèrent depuis Odoacre et Théodoric. Mais les Alpes bornaient ses États ; deux généraux romains, Marcellin et Ægidius, demeurèrent fidèles à la république, et rejetèrent dédaigneusement le fantôme qu’il décorait du nom d’empereur. Marcellin suivait l’ancienne religion ; et les païens dévots, qui désobéissaient en secret aux lois de l’Église et de l’État, respectaient ses connaissances dans l’art de la divination : mais il possédait des qualités plus estimables, la science, le courage et la vertu[57] ; il s’était perfectionné le goût par l’étude de la littérature latine, et ses talents militaires lui avaient acquis l’estime du grand Ætius, qui l’enveloppa dans sa ruine : mais il évita par la fuite la fureur de Valentinien, et maintint hardiment son indépendance au milieu des révolutions de l’empire d’Occident. Majorien récompensa la soumission volontaire ou forcée de Marcellin, en lui confiant le gouvernement de la Sicile et le commandement d’une armée placée dans cette île pour attaquer ou arrêter les Vandales : mais à la mort de Majorien, les intrigues et l’or de Ricimer firent révolter ses soldats. A la tête d’une troupe fidèle, Marcellin s’empara de la Dalmatie, prit le titre de patrice de l’Occident, mérita l’attachement de ses sujets par un gouvernement doux et équitable, construisit une flotte qui faisait la loi sur la mer Adriatique ; et menaçait alternativement les côtes d’Afrique et d’Italie[58]. Ægidius, maître général de la Gaule, qui égalait ou imitait les héros de l’ancienne Rome[59], déclara son ressentiment implacable contre les assassins d’un prince qu’il chérissait. Une armée nombreuse et choisie suivait ses drapeaux ; et quoique les artifices de Ricimer et les forces des Visigoths lui fermassent le chemin de Rome, il maintint au-delà des Alpes sa souveraineté indépendante, et rendit le nôtre d’Ægidius respectable dans la paix comme dans la guerre. Les Francs, qui avaient puni par l’exil les débordements du jeune Childéric, placèrent sur le trône le général romain. Cet honneur singulier flatta plus sa vanité que son ambition ; et quatre ans après, lorsque la nation se repentit de l’outrage qu’elle avait fait à la famille des Mérovingiens, il consentit à rendre le trône au prince légitime. Ægidius maintint sa puissance jusqu’à sa mort : les Gaulois, désespérés de sa perte, accusèrent Ricimer de l’avoir hâtée par le poison ou par la violence, et son caractère connu justifiait leurs soupçons[60].

Le royaume d’Italie (tel était le nom auquel avait été réduit peu à peu l’empire d’Occident) fut continuellement dévasté sous le règne de Ricimer par les descentes et les incursions des pirates vandales[61]. Au printemps de chaque année, ils équipaient une flotte nombreuse dans le port de Carthage ; et Genséric, quoique d’un âge très avancé, commandait en personne les expéditions les plus importantes. Il couvrait ses desseins d’un secret impénétrable jusqu’au moment de mettre à la voile. Lorsque le pilote lui demandait quelle direction il devait prendre : Suivez celle des vents, répondait Genseric du ton d’une dévote insolence ; ils nous conduiront sur la côte coupable dont les habitants ont offensé la justice divine.  Mais lorsque le roi des Vandales daignait donner lui-même des ordres plus positifs, les nations les plus riches lui paraissaient toujours les plus coupables. Les Barbares désolèrent successivement les côtes de l’Espagne, de la Ligurie, de la Toscane, de la Campanie, de la Lucanie de Bruttium, de la Pouille, de la Calabre, de la Vénétie, de la Dalmatie, de l’Épine, de la Grèce et de la Sicile. La situation de la Sardaigne, placée si avantageusement au centre de la Méditerranée, leur inspira le désir de la soumettre et ils épandirent les ravages ou la terreur depuis les colonnes d’Hercule jusqu’aux bouches du Nil. Moins jaloux de gloire que de butin, ils attaquaient rarement les villes fortifiées ou les troupes régulières ; mais la rapidité de leurs mouvements les mettait à même de menacer presqu’au même instant des endroits fort éloignés les uns des autres ; et comme ils embarquaient toujours un nombre suffisant de chevaux, leur cavalerie se répandait dans le pays dès l’instant qu’ils avaient atteint la côte. Cependant, et quoique leur souverain donnât l’exemple, les Vandales et les Alains se dégoûtèrent bientôt d’un genre de guerre pénible et dangereux. La robuste génération des conquérants de Carthage était presque entièrement éteinte ; les fils de ces guerriers, nés en Afrique, jouissaient paisiblement des bains et des jardins délicieux acquis par les exploits de leurs pères. Ils fuient aisément remplacés dans les armées par une multitude de Maures et de Romains, soit captifs, soit proscrits ; et ces furieux qui avaient commencé par violer les lois de leur pays, étaient les plus ardents à se livrer à ces horreurs qui déshonorèrent les victoires de Genséric. Il épargnait quelquefois ses malheureux captifs par un sentiment d’avarice ; il les sacrifiait dans d’autres occasions au plaisir de satisfaire sa cruauté ; et l’indignation publique a reproché à sa dernière postérité le massacre de cinq cents citoyens nobles de Zante ou Zacynthus, dont il fit jeter les corps mutiles dans la mer Ionienne.

Aucun prétexte n’autorisait de semblables crimes ; mais la guerre que Genseric entreprit bientôt contre l’empire, pouvait être justifiée par des motifs spécieux et même raisonnables. La veuve de Valentinien, Eudoxie, entraînée captive de Rome à Carthage, était seule héritière de la maison de Théodose. Le monarque des Vandales contraignit Eudoxie, fille aînée de l’impératrice, d’épouser son fils Huneric ; et aussitôt, appuyé d’un titre légal, il exigea impérieusement qu’on remît, à la femme de son fils la part qui lui revenait dans la succession de l’empire. Il était également difficile de le refuser et de le satisfaire. L’empereur d’Orient, au moyen d’une forte compensation, acheta une paix nécessaire ; Eudoxie et Placidie, sa seconde fille, furent reconduites honorablement à Constantinople, et les Vandales bornèrent leurs ravages aux limites de l’empire d’Occident. Les Italiens, dépourvus d’une marine qui pouvait seule défendre leurs côtes, implorèrent humblement le secours des nations plus heureuses de l’Orient qui autrefois, en temps de paix comme en temps de guerre avaient reconnu la suprématie de Rome, mais la séparation constante des deux empires les avaient désunis d’intérêts et d’affections : on objecta le traité récent, et au lieu d’armes et de vaisseaux ; les Romains de l’Occident n’obtinrent qu’une médiation froide et inutile. L’orgueilleux Ricimer, ne pouvant soutenir plus longtemps le fardeau qu’il s’était imposé, fut enfin forcé d’employer auprès de la cour de Constantinople l’humble langage d’un sujet suppliant ; l’Italie reçut un maître choisi par l’empereur d’Orient, et l’alliance des deux empires fut le prix de cette soumission[62]. L’objet de ce chapitre, ni même de ce volume, n’est point de suivre en détail l’histoire de Byzance ; mais un coup d’œil rapide sûr le règne et sur le caractère de l’empereur Léon, peut servir à faire apprécier les derniers efforts que l’on tenta pour sauver de sa ruine l’empire d’Occident[63].

Depuis la mort de Théodose le jeune, la tranquillité de Constantinople n’avait été interrompue ni par des guerres étrangères, ni par des factions domestiques. Le modeste et vertueux Marcien avait reçu la main de Pulchérie et le sceptre de l’Orient ; plein de reconnaissance, il respecta toujours le rang et la virginité de son épouse ; et l’empereur donna le premier, lorsqu’il la perdit, l’exemple du culte dû à la mémoire de cette sainte impératrice[64]. Occupé seulement des intérêts de son empire ; Marcien semblait contempler les malheurs de Rome avec indifférence ; et l’on attribua le refus que faisait un prince actif et courageux de se déclarer contre les Vandales, à une promesse secrète que Genseric lui avait arrachée lorsqu’il était son captif[65]. La mort de Marcien arrivée après un règne de sept années, aurait exposé l’empire au danger d’une élection populaire, si l’autorité d’une seule famille n’eût pas suffi pour placer sur le trône le candidat dont elle soutenait les prétentions. Le patrice Aspar se serait facilement emparé du diadème, s’il eût voulu accepter publiquement la foi de Nicée[66]. Depuis trois générations, son père, lui et son fils Ardaburius, commandaient les armées de l’Orient ; sa nombreuse garde de Barbares tenait en respect le palais et la capitale, et les immenses trésors qu’il répandait avec profusion, égalaient sa popularité à sa puissance. Il présenta un homme obscur, Léon de Thrace, tribun militaire et le principal intendant de sa maison, et le sénat ratifia cette nomination par ses suffrages unanimes. Le domestique d’Aspar reçut la couronne impériale des mains du patriarche ou évêque, à qui l’on permit d’annoncer la protection divine par cette cérémonie inusitée[67]. Le titre de grand par lequel l’empereur Léon fut distingué de ceux qui portèrent après lui le même nom, prouve que les princes qui avaient occupé successivement le trône de Constantinople, avaient rendu les Grecs peu exigeants sur ce qu’ils regardaient comme la perfection des vertus héroïques ou du moins des vertus impériales. Cependant la fermeté modérée que Léon opposa à la tyrannie de son bienfaiteur montra qu’il connaissait son devoir et son autorité. Aspar vit avec étonnement que son influence ne suffisait plus pour faire nommer un préfet de Constantinople ; il osa reprocher à son souverain de manquer à ses engagements, et secouant insolemment sa robe pourpre : Il ne convient pas, lui dit-il, qu’un homme revêtu de cette robe fausse sa parole. — Il ne convient pas non plus, répondit Léon, qu’un prince soit forcé de soumettre son jugement et l’intérêt public à la volonté d’un de ses sujets[68]. Après cette étrange scène, on ne pouvait pas espérer une réconciliation sincère ou durable entre l’empereur et le patrice. Léon leva secrètement une armée d’Isauriens[69], qu’il introduisit dans Constantinople ; et tandis qu’il minait sourdement la puissance d’une famille dont il méditait la ruine ; sa conduite prudente et modérée tranquillisait Aspar, et le détournait des mesures violentes qui auraient entraîné sa perte ou celle de ses ennemis. Cette révolution intérieure influa sur le système politique de l’empire. Tant qu’Aspar avait avili par sa tyrannie la majesté du trône, des motifs secrets d’intérêt et de religion l’avaient engagé à favoriser Genseric : mais dès que Léon fut délivré de cette ignominieuse servitude, il écouta les plaintes des Italiens, résolut de chasser les Vandales de l’Afrique, et déclara son alliance avec son collègue Anthemius, qu’il plaça solennellement sur le trône de l’Occident.

On a peut-être exagéré les vertus d’Anthemius comme l’illustration de son origine, que l’on faisait remonter à une suite d’empereurs, quoique l’usurpateur Procope soit le seul de ses ancêtres qui ait été honoré de la pourpre[70] ; mais le mérite de ses derniers parents, leurs dignités et leurs richesses, plaçaient Anthemius au nombre des plus illustres sujets de l’empire d’Orient. Procope, son père, avait obtenu, au retour de son ambassade en Perse, le rang de général et de patrice : le nom d’Anthemius venait de son grand-père maternel, le célèbre préfet qui gouverna l’empire avec tant de sagesse et de succès durant l’enfance de Théodose. Le petit-fils du préfet sortit, en quelque façon, de la classe des sujets par son mariage avec Euphémie, fille de l’empereur Marcien. Cette alliance illustre, qui aurait pu suppléer au défaut de mérite, hâta l’élévation d’Anthemius aux dignités successives de comte, de maître général, de consul et de patrice, et ses talents ou la fortune lui valurent l’honneur d’une victoire qu’il remporta sur les Huns, près des bords du Danube. Le gendre de Marcien pouvait, sans être accusé d’une ambition extravagante, espérer de devenir son successeur ; mais Anthemius soutint avec un courage modeste la perte de cette espérance ; et son élévation à l’empire d’Occident eut généralement l’approbation du public, qui le jugea digne du trône jusqu’au moment où il y fut placé[71] (12 avril 467). L’empereur d’Occident partit de Constantinople, suivi de plusieurs comtes de la première distinction, et d’une garde dont la force et le nombre équivalaient presque à une armée régulière. Il entra dans Rome en triomphe, et le choix de Léon fut confirmé par le sénat, par le peuple et par les Barbares confédérés de l’Italie[72]. Après la cérémonie de son inauguration, Anthemius célébra le mariage de sa fille avec le patrice Ricimer : et cet heureux événement parut devoir assurer l’union, de l’empire et sa prospérité. On étala pompeusement, à cette occasion, les richesses des deux empires, et un grand nombre de sénateurs consommèrent leur ruine par leurs efforts pour déguiser leur pauvreté. Durant ces fêtes, toutes les affaires furent suspendues, les tribunaux demeurèrent fermés ; les rues de Rome, les théâtres et les places publiques, retentirent des danses et des chants de l’hyménée ; et la princesse, vêtue d’une robe de soie et la couronne sur la tête, fut conduite au palais de Ricimer, qui avait changé son habit militaire contre la robe de consul et de sénateur. Dans cette occasion, Sidonius, dont l’ambition et les premières espérances avaient été si cruellement déçues, parut comme orateur de l’Auvergne parmi les députés des provinces qui venaient adresser au nouveau souverain leurs plaintes ou leurs félicitations[73] (1er janvier 468). On approchait des calendes de janvier ; et le poète vénal qui avait aimé Avitus et estimé Majorien, célébra, à la sollicitation de ses amis, en vers héroïques, le mérite, le bonheur, le second consulat et les triomphes futurs de l’empereur Anthemius. Sidonius prononça avec autant de succès que de confiance, un panégyrique qui existe encore ; et quels que fussent les défauts du sujet ou de la composition, le flatteur n’en obtint pas moins aussitôt pour récompense la préfecture de Rome. Cette dignité le plaça au nombre des premiers personnages de l’empire, jusqu’au moment où il la quitta sagement pour les titres plus respectables d’évêque et de saint[74].

Les Grecs exaltent la foi et la piété de l’empereur qu’ils donnèrent à l’Occident, et ils ont soin d’observer qu’en quittant Constantinople, Anthemius convertit son palais en un local qu’il consacra à plusieurs fondations pieuses, comme des bains, une église et un hôpital pour les vieillards[75]. Cependant quelques apparences suspectes ternissent la réputation théologique de ce souverain : il avait puisé des maximes de tolérance dans la conversation de Philothée, moine de la secte des macédoniens ; et les hérétiques de Rome auraient tenu impunément leurs assemblées, si la censure véhémente que le pape Hilaire prononça dans l’église de Saint-Pierre n’eût obligé le monarque d’abjurer une indulgence contraire à l’opinion[76]. L’indifférence ou la faveur d’Anthemius ranimait jusqu’à l’espoir du faible reste des païens ; ils attribuèrent à un dessein secret de rétablir l’ancien culte[77], l’amitié singulière dont il honorait le philosophe Sévère, qu’il revêtit de la dignité de consul. Les idoles renversées traînaient dans la poussière, et la mythologie, si respectée des anciens, était devenu si méprisable, que les poètes chrétiens pouvaient s’en servir sans causer de scandale et sans se rendre suspects[78]. Il restait cependant quelques vestiges de superstition et l’on célébrait encore sous le règne d’Anthemius la fête des Lupercales, dont l’origine était antérieure à la fondation de Rome. Les cérémonies simples et sauvages de cette fête devaient tirer leur origine de l’état de société qui avait précédé l’invention des arts et de l’agriculture. Les dieux qui présidaient aux travaux et aux plaisirs champêtres, Pan, Faune et leur suite de satyres, étaient tels que l’imagination des pâtres pouvait les inventer gais, lascifs et pétulants. Leur pouvoir était limité et leur malice peu dangereuse ; et, une chèvre semblait être l’offrande la plus convenable à leur caractère et à leurs attributs. On rôtissait la chair de la victime sur des broches de saule ; les jeunes hommes, qui venaient en foule à la l’été, couraient tout nus dans les champs, une lanière de cuir à la main et passaient pour rendre fécondes toutes les femmes qui s’en laissaient toucher[79]. L’autel du dieu Pan avait été élevé, peut-être par l’Arcadien Évandre, dans un endroit solitaire du mont Palatin, au milieu d’un bocage arrosé par une source d’eau vive. La tradition qui enseignait que dans ce même endroit une louve avait nourri Romulus et Remus de son lait, le rendait encore plus respectable et plus cher aux Romains ; et ce lieu agreste avait été insensiblement entouré des superbes édifices du Forum[80]. Après la conversion de Rome, les chrétiens continuèrent à célébrer tous les ans, dans le mois de février, la fête des Lupercales à laquelle ils attribuaient une influence secrète et mystique sur la fécondité du genre animal et végétal. Les évêques de Rome désiraient abolir cette coutume profane, si contraire à l’esprit du christianisme ; mais leur zèle n’était point appuyé par l’autorité du magistrat civil ; l’abus subsista jusqu’à la fin du cinquième siècle, et le pape Gélase, qui purifia la capitale de ce reste d’idolâtrie, fut obligé d’apaiser, par une apologie spéciale, les murmures du peuple et du sénat[81].

Dans toutes ses déclarations publiques, l’empereur Léon prenait vis-à-vis d’Anthemius le ton d’autorité d’un père,  et y ajoutait les protestations du plus vif attachement pour le fils avec lequel il avait partagé l’administration de l’univers[82]. La situation de Léon et peut-être son caractère le détournèrent de s’exposer personnellement aux fatigues et aux dangers de la guerre d’Afrique ; mais il se servit avec vigueur de toutes les ressources de l’empire d’Orient pour délivrer l’Italie et la Méditerranée de la tyrannie des Vandales ; et Genseric qui ravageait depuis longtemps l’une et l’autre, se vit à son tour menacé d’une invasion formidable. Le préfet Héraclius ouvrit la campagne par une entreprise hardie et qui eut un plein succès[83]. Les troupes de l’Égypte, de la Thébaïde et de la Libye, s’embarquèrent sous ses ordres ; et les Arabes, avec le secours d’un grand nombre de chevaux et de chameaux, ouvrirent les routes du désert. Héraclius débarqua à Tripoli, surprit et soumit les villes de cette province et entreprit[84], par une marche pénible, ce qu’avait autrefois exécuté Caton, de se réunir à l’armée impériale sous les murs de Carthage. La nouvelle de ces succès arracha de Genseric quelques insidieuses propositions de paix ; mais son inquiétude redoubla lorsqu’il apprit la réconciliation du comte Marcellin avec les deux empires. Le patrice, renonçant à son indépendance, s’était déterminé à reconnaître l’autorité d’Anthemius, qu’il avait accompagné à Rome. Les flottes dalmatiennes entrèrent dans les ports d’Italie ; la valeur de Marcellin expulsa les Vandales de la Sardaigne ; et les faibles efforts de l’empire d’Occident secondèrent à un certain point les préparatifs immenses des Romains de l’Orient. On a fait l’évaluation exacte des frais de l’armement naval que Léon envoya contre les Vandales d’Afrique ; et ce calcul, aussi curieux qu’intéressant,  nous fournit un aperçu de l’opulente de l’empire au moment de sa décadence. Les domaines de l’empereur ou son patrimoine particulier fournirent dix-sept mille livres pesant d’or, et les préfets du prétoire levèrent sur les provinces quarante-sept mille livres d’or et sept cent mille livres d’argent ; mais les villes furent réduites à la plus extrême pauvreté ; et les calculs des amendes et des confiscations, considérées comme une partie intéressante du revenu, ne donnent pas une grande idée de la douceur et de l’équité de l’administration. Toutes les dépenses de la campagne d’Afrique, de quelque moyen qu’on se soit servi pour les défrayer, montèrent à la somme de cent trente mille livres d’or, environ cinq millions deux cent mille livres sterling, dans un temps où, a en juger par le prix comparatif des grains, l’argent devait avoir un peu plus de valeur que dans le siècle présent[85]. La flotte qui cingla de Constantinople à Carthage était composée de onze cent treize vaisseaux chargés de plus de cent mille hommes, tant, soldats que matelots. On en confia le commandement à Basiliscus, frère de l’impératrice Vorine. Sa sœur, femme de Léon, avait exagéré le mérite de ses anciens exploits contre les Scythes ; c’était dans la guerre d’Afrique qu’il se réservait de faire connaître sa perfidie ou son incapacité ; et ses amis furent réduits, pour sauver sa réputation militaire, à convenir qu’il s’était entendu avec Aspar pour épargner Genseric et anéantir la dernière espérance de l’empire d’Occident.

L’expérience a démontré que le succès d’une invasion dépend presque toujours de la vigueur et de la célérité des opérations. Le moindre délai détruit la force et l’effet de la première impression de terreur qu’elle a produite sur l’ennemi. Le courage et la santé des soldats déclinent sous un climat étranger, leur tiédeur se ralentit, et les forces de terre et de mer ; rassemblées par un effort pénible et peut-être impossible à répéter, se consument inutilement. Chaque instant perdu en négociations accoutume l’ennemi à contempler de sang-froid ce qui ses premières terreurs lui avaient peint comme irrésistible. La flotte de Basiliscus vogua sans accident du Bosphore de Thrace à la côte d’Afrique. Il débarqua ses troupes au cap Bon ou promontoire de Mercure, environ à quarante mille de Carthage[86]. L’armée d’Héraclius et la flotte de Marcellin joignirent ou secondèrent le général de l’empereur et les Vandales furent vaincus partout où ils voulurent les arrêter soit par terre, soit par mer[87]. Si Basiliscus eût saisi le moment de la consternation pour avancer promptement vers la capitale Carthage se serait nécessairement rendue, et le royaume des Vandalees était anéanti. Genséric considéra le danger en homme de courage, et l’éluda avec son adresse ordinaire. Il offrit respectueusement de soumettre sa personne et ses États au pouvoir de l’empereur ; mais il demanda une trêve de cinq jours pour stipuler les conditions de sa soumission, et sa libéralité, si l’on peut en croire l’opinion universelle de ce siècle, lui fit aisément obtenir le succès de cette demande insidieuse. Au lieu de refuser avec fermeté une grâce si vivement sollicitée par l’ennemi, le coupable ou crédule Basiliscus consentit à cette trêve funeste, et se conduisit avec aussi peu de précautions que s’il eût été déjà le maître de l’Afrique. Dans ce court intervalle, les vents devinrent, favorables aux desseins de Genseric. Il fit monter sur ses plus grands vaisseaux de guerre les plus déterminés de ses soldats, soit Maures, soit Vandales ; ils remorquèrent après eux de grandes barques remplies de matières combustibles, et, après y avoir mis le feu, ils les dirigèrent pendant la nuit au milieu de la flotte ennemie où le vent les portait. Les Romains furent éveillés par les flammes qui consumaient leurs vaisseaux ; et comme ils étaient serrés les uns contre les autres, le feu s’y communiquait avec une violence irrésistible ; l’obscurité, le bruit des vents, les pétillements à la flamme, les cris des matelots, et des soldats qui ne savaient ni obéir ni commander, augmentaient le désordre et la terreur des Romains. Tandis qu’ils tâchaient de s’éloigner des brûlots et de sauver une partie de la flotte ; les galères de Genséric les assaillirent de tous côtés avec ordre et un courage réglé par la prudence ; et ceux des soldats romains qui avaient échappé aux flammes furent pour la plupart pris ou tués par les Vandales victorieux. Au milieu des événements de cette nuit désastreuse, Jean, l’un des principaux officiers de Basiliscus, a su, par son courage héroïque ou plutôt désespéré, préserver son nom de l’oubli. Lorsque le vaisseau qu’il avait courageusement défendu fut presque consumé par les flammes, il se refusa dédaigneusement aux instances de Genso, fils de Genseric, qui, plein d’estime et de compassion pour lui, le pressait honorablement de se rendre ; et se précipitant tout armé dans la mer, ses derniers mots furent qu’il ne voulait pas tomber vivant dans les mains de ces misérables impies. Mais Basiliscus qui, fort éloigné d’un semblable courage, avait choisi son poste très loin du danger, prit honteusement la fuite dès le commencement du combat, retourna précipitamment à Constantinople, après avoir perdu la moitié de sa flotte et de son armée, et mit sa tête coupable à l’abri du sanctuaire de Sainte-Sophie, où il attendit que sa sœur eut obtenu, par ses prières et ses larmes, le pardon de l’empereur indigné. Héraclius fit sa retraite à travers le désert ; Marcellin se retira en Sicile, où peut-être à l’instigation de Ricimer, il fut assassiné par un de ses propres officiers ; et le roi des Vandales apprit avec autant de surprise que de satisfaction, que les Romains s’empressaient eux-mêmes à le débarrasser de ses plus formidables adversaires[88]. Après le mauvais succès de cette grande expédition, Genseric recommença à exercer sa tyrannie sur les mers ; les côtes de l’Italie, de la Grèce et de l’Asie éprouvèrent tour à tour les fureurs de sa vengeance et de son avarice. La Sardaigne et Tripoli  rentrèrent sous son obéissance ; il ajouta la Sicile à ses provinces, et, avant de mourir, plein de gloire et d’années, il vit la destruction totale de l’empire d’Occident[89].

Durant tout le cours d’un règne long et actif, le monarque africain avait soigneusement cultivé l’amitié des Barbares de l’Europe, dont il se servait habilement pour faire des divergions contre les deux empires. Après la mort d’Attila, il renouvela son alliance avec les Visigoths de la Gaule ; et les fils du premier Théodoric, qui régnèrent successivement sur cette nation guerrière, oublièrent aisément, par des vues d’intérêt, l’affront que leur sœur[90] avait reçu de Genséric. La mort de l’empereur Majorien délivra Théodoric II des liens de la crainte et peut-être de l’honneur ; il viola le traité récemment conclu avec les Romains ; et sa perfidie lui valut le vaste territoire de Narbonne, qu’il réunit à ses États. Par une politique intéressée, Ricimer l’encourageait à envahir les provinces qui obéissaient à son rival Ægidius ; mais l’activité du comte défendit Arles, remporta une victoire à Orléans, sauva la Gaule, et arrêta tant qu’il vécut les progrès des Visigoths. Leur ambition ne tarda pas à se rallumer ; et le dessein d’arracher la Gaule et l’Espagne au gouvernement romain, fut conçu et presque entièrement exécuté sous le règne d’Euric, qui assassina son frère Théodoric, et déploya avec plus de férocité de très grands talents politiques et militaires. Il passa les Pyrénées à la tête d’une armée nombreuse, soumit les villes de Saragosse et de Pampelune, vainquit en bataille rangée la noblesse de la province Tarragonaise, porta ses armes victorieuses jusqu’au cœur de la Lusitanie, et accorda aux Suèves la possession tranquille de la Galice, sous l’autorité de la monarchie des Goths d’Espagne[91]. Ce fut avec non moins de vigueur qu’Euric tourna ses entreprises vers la Gaule ; et depuis les Pyrénées jusqu’au Rhône et à la Loire, l’Auvergne et le Berri furent les seuls diocèses qui refusassent de le reconnaître pour maître[92]. Dans la défense de Clermont, leur principale ville, les habitants de l’Auvergne souffrirent avec intrépidité les fatigues de la guerre et les fléaux de la peste et de la famine. Les Visigoths, forcés d’abandonner le siége, renoncèrent pour le moment à cette importante conquête. La jeunesse de la province était animée par la valeur héroïque et presque incroyable d’Ecdicius, fils de l’empereur Avitus[93]. Suivi de dix-huit cavaliers, il osa sortir de la ville et attaquer l’armée des Goths ; et après avoir soutenu le combat toujours en se retirant vers la ville, ils y rentrèrent vainqueur et sans avoir éprouvé aucune perte. Sa bienfaisance était égale à son courage : il nourrit à ses dépens quatre mille pauvres dans un temps de disette, et, par son propre crédit, il parvint à lever une armée de Bourguignons pour la défense de l’Auvergne. Les sujets fidèles de la Gaule n’attendaient plus leur délivrance et leur liberté que de son courage ; et cependant ce courage même ne suffisait pas pour prévenir la ruine de son pays, puisque ses concitoyens attendaient que son exemple les déterminât à la fuite ou à la servitude[94]. La confiance publique était perdue, les ressources de l’État épuisées ; et les Gaulois commençaient à se persuader, avec raison, qu’Anthemius, qui régnait sur l’Italie, manquait de moyens pour secourir ses sujets au-delà des Alpes. Le faible empereur ne put lever, pour leur défense, qu’un corps de douze mille Bretons auxiliaires. Riothamus, un des rois ou chefs indépendants de cette île, consentit à transporter ses troupes dans la Gaule ; il remonta la Loire et établit ses quartiers dans le Berri, où les peuples gém