Mort de Gratien. Destruction de l’arianisme. Saint Ambroise. Première guerre civile contre Maxime. Caractère, administration et pénitence de Théodose. Mort de Valentinien II. Seconde guerre civile contre Eugène. Mort de Théodose.
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AVANT d’avoir accompli sa vingtième année, Gratien jouissait d’une réputation égale à celle des princes les plus célèbres. Sa douceur et sa bonté le rendaient cher à ses amis ; une affabilité remplie de grâce lui avait gagné l’affection du peuple ; les gens de lettres qui jouissaient de ses libéralités célébraient son goût et son éloquence ; les soldats applaudissaient à sa valeur et à son adresse dans tous les exercices militaires, et le clergé regardait l’humble piété de Gratien, comme la première et la plus utile de ses vertus. La victoire de Colmar avait délivré l’Occident d’une invasion formidable, et les provinces reconnaissantes de l’Orient rapportaient tout le mérite de Théodose à celui qui, en l’élevant sur le trône, avait été le premier auteur du salut de l’empire. Gratien ne survécu que quatre où cinq ans à ces événements mémorables mais il survécut à sa gloire ; et quand il tomba victime de la rébellion, il avait déjà perdu en grande partie le respect et la confiance du monde romain. On ne peut attribuer le changement remarquable qui s’opéra dans sa conduite et son caractère, ni aux artifices des flatteurs dont il avait toujours été également environné depuis son enfance, ni à l’impétuosité des passions dont la douce modération de ce prince paraît l’avoir garanti. Un examen plus approfondi de la vie de Gratien nous fera peut-être découvrir la causé qui anéantit les espérances du peuple. Ses vertus apparentes : n’étaient point de ces jets vigoureux que produisent l’expérience et l’adversité, c’étaient les fruits précoces d’une éducation de prince. La tendre sollicitude de son père s’était occupée sans relâche à lui procurer des talents qu’il estimait peut-être d’autant plus, qu’il en sentait la privation ; et les plus habiles maîtres dans les sciences et dans les arts avaient contribué à former et à embellir l’esprit et le corps du jeune Gratien[1] : on répandait avec ostentation, on célébrait par des louanges immodérées, les connaissances qu’ils lui avaient péniblement communiquées : son caractère doux : et docile recevait facilement l’impression de leurs sages préceptes, et l’absence des passions passait en lui pour l’effort d’une raison prématurée. Ses précepteurs, élevés insensiblement au rang de ministres d’État[2], dissimulèrent sagement aux yeux du public l’autorité qu’ils conservaient sur leur pupille ; et par leur secours secret, le jeune souverain parut agir, dans les circonstances les plus importantes de sa vie et de son règne, avec autant de prudence que de fermeté ; mais l’influence de leurs instructions ne fit qu’une impression peu profonde, et les habiles instituteurs qui dirigeaient si judicieusement la conduite de Gratien ne purent introduire dans son âme indolente et faible le principe d’activité, germe vigoureux et indépendant des grandes actions, qui rend la poursuite de la gloire nécessaire au bonheur et même à l’existence d’un héros. Dès que le temps ou les évènements eurent éloigné de son trône ces fidèles conseillers, l’empereur d’Occident redescendit insensiblement au niveau de son génie naturel. Il abandonna, les rênes du gouvernement aux mains ambitieuses toujours prêtés à s’en saisir, et consuma ses loisirs dans les occupations les plus frivoles. Les indignes agents de son pouvoir, sur le mérite desquels on ne pouvait élever un doute sans devenir coupable de sacrilège[3], vendaient publiquement à la cour et dans les provinces leur faveur et leurs injustices. Des saints et des évêques[4] dirigeaient la conscience du crédule Gratien ; et ils en obtinrent un édit qui condamnait à une peine capitale la violation, la négligence, et même l’ignorance de la doctrine divine[5]. Parmi les exercices dont le monarque s’était occupé pendant sa jeunesse, ceux du cheval, de l’arc et du javelot, avaient particulièrement attiré son attention ; mais il appliqua ces talents, utiles à un soldat, aux moins nobles plaisirs de la chasse. De vastes parcs furent enclos de murs et abondamment peuplés de toutes sortes d’animaux sauvages. Gratien, négligeant les devoirs et la dignité de son rang, passait des journées entières à déployer sa vigueur et ses talents pour ce jeu frivole. L’orgueil que mettait l’empereur à exceller dans un art, ou le plus vil de ses esclaves aurait pu l’emporter sur lui, rappelait aux spectateurs le souvenir de Néron et de Commode, mais le chaste et doux Gratien était exempt de leurs vices monstrueux, et sa main ne se teignit jamais que du sang des animaux[6]. La conduite qui dégradait Gratien aux yeux de ses sujets n’aurait pas troublé la tranquillité de son règne s’il n’eût point excité le ressentiment de son armée par des injures particulières. Tant qu’il fut guidé par les instructions de ses sages instituteurs, le jeune monarque se déclara l’ami et l’élève de ses soldats. Il causait dans le camp familièrement avec eux des heures entières et semblait s’occuper avec soin de leur santé, de leurs besoins, de leurs récompenses et de tous leurs intérêts ; mais des que Gratien fut livré à son ardente passion pour la chasse et les jeux de l’arc, il n’eut plus de relation qu’avec ceux dont l’adresse pouvait contribuer à ses plaisirs favoris. Il admit un corps d’Alains au service militaire et domestique du palais, et ils exercèrent dans les parcs et les enclos de la Gaule la dextérité surprenante qu’ils étaient accoutumés à déployer dans les plaines immenses de la Scythie. Gratien admirait les talents et les usages de ses gardes favoris, et leur confiait exclusivement la sûreté de sa personne ; et, comme s’il eût voulu insulter à l’opinion publique, il se montrait souvent vêtu de l’habit fourré, armé de l’arc long et du bruyant carquois qui composaient le costume d’un guerrier scythe. Ce révoltant spectacle d’un prince romain qui renonçait à l’habillement et aux usages de son pays, enflammait les légions de douleur et d’indignation[7]. Les Germains eux-mêmes, qui composaient une si redoutable partie des armées de l’empire, affectaient de mépriser l’étrange et horrible figure des sauvages du Nord, qui dans le cours de peu d’années, avaient poussé leurs courses vagabondes depuis le Volga jusqu’aux bords de la Seine. De bruyants et licencieux murmures s’élevèrent et se répandirent de tous les camus et de toutes les garnisons de l’Occident, et comme la paisible indolence de Gratien négligea d’arrêter ces rumeurs dans leur commencement, l’influence de la crainte ne suppléa point au manque de respect et d’affection. Mais un gouvernement établi ne se renverse pas sans quelques difficultés, plus considérables encore en apparence qu’elles ne le sont en réalité. L’empire de l’habitude, la sanction des lois, la religion et la balance à droite des autorités civiles et militaires introduites par Constantin, protégeaient le trône de Gratien. Il n’est pas fort important de savoir quelles causes amenèrent la rébellion de la Grande-Bretagne ; le hasard est souvent la source du désordre, et les semences de la révolte tombèrent sur un sol qu’on regardait comme plus fertile qu’aucun autre en tyrans et en usurpateurs[8]. Les légions de cette île se distinguaient depuis longtemps par leur arrogante présomption[9], et le nom de Maxime fut proclamé par les voix tumultueuses mais unanimes des soldats et des habitants de la province. L’empereur ou le rebelle (car la fortune m’avait point encore justifié son titre) était Espagnol, compatriote, compagnon d’armes et rival de Théodose, dont il n’avait pas vu l’élévation sans quelques mouvements d’envie et de ressentiment. Les événements de sa vie le fixaient depuis plusieurs années en Bretagne, et j’aurais désiré trouver quelque preuve du mariage qu’il avait contracté, dit-on, avec la fille d’un seigneur opulent du Caernarvonshire[10] ; mais son rang dans cette île peut être raisonnablement considéré comme un état d’exil et d’obscurité ; et si Maxime y occupait un poste civil et militaire, ce n’était ni celui de gouverneur ni celui de général[11]. La partialité des écrivains n’a pu refuser de rendre justice son habileté et même à son intégrité ; et il fallait sans doute que son mérite fût incontestable pour arracher cet aveu en faveur de l’ennemi vaincu de Théodose. Le sentiment de l’envie pouvait engager Maxime à blâmer la conduite de son souverain et à encourager, peut-être sans aucune vue d’ambition, les murmures de troupes ; mais au moment du tumulte, il refusa modestement ou artificieusement de monter sur le trône ; et il paraît qu’on ajouta quelque foi à la déclaration positive du nouveau César, qui protestait avoir accepté malgré lui le dangereux présent de la pourpre impériale[12]. Mais il n’était pas moins dangereux de refuser l’empire ; et dès que Maxime eut violé la fidélité qu’il devait à son souverain, il ne put se flatter ni de régner, ni même de conserver la vie ; s’il bornait son ambition à la possession de la Bretagne. Il prit donc la résolution hardie et prudente de prévenir Gratien. Toute la jeunesse de l’île accourut en foule sous ses étendards et il conduisit dans la Gaule une armée et une flotte dont on parla longtemps comme de l’émigration d’une partie considérable de la nation[13]. L’empereur, dans sa paisible résidence, de Paris, fut alarmé à l’approche des rebelles. Les dards qu’il lançait contré les ours et contre les lions auraient été employés plus utilement contre ses ennemis ; mais la faiblesse de ses efforts faisant connaître l’abaissement dans lequel il était tombé et le peu d’espoir qui lui restait, le priva des ressources qu’il aurait encore pu trouver dans les secours de ses sujets et de ses alliés. Les armées de la Gaule, loin de fermer le passage à Maxime, le reçurent avec des acclamations de joie et des protestations de fidélité, et ce fut le prince qu’on accusa d’avoir abandonné son peuple. Les troupes qui étaient plus immédiatement employées au service du palais abandonnèrent l’étendard de Gratien la première fois qu’on le déploya dans les environs de Paris. L’empereur s’enfuit vers Lyon avec un petit corps de trois cents chevaux ; et les villes situées sur sa route, où il espérait trouver un refuge ou au moins un passage, lui apprirent, en fermant leurs portes, qu’il ne s’en trouve jamais d’ouvertes pour les malheureux. Il aurait encore pu parvenir sans danger aux États de son frère et revenir avec toutes les forces de l’Italie et de l’Orient, s’il ne se fût pas laissé tromper par le perfide gouverneur du Lyonnais. Le crédule Gratien accorda sa confiance à des protestations, de fidélité suspectes et aux promesses d’un secours qui ne pouvait être qu’insuffisant. L’arrivée d’Andragathius, général à la cavalerie de Maxime, le tira de son erreur. Cet audacieux officier exécuta sans remords les ordres, ou les intentions de l’usurpateur. On livra Gratien, au sortir de son souper, entre les mains de l’assassin, et son corps même fut refusé aux pieuses et pressantes instances de son frère Valentin[14]. La mort de l’empereur fut bientôt suivie de celle de son puissant général Mellobaudes, roi des Francs, qui conserva jusqu’à la fin de sa vie une réputation équivoque, juste récompense de sa politique intrigante et ténébreuse[15]. Ces exécutions pouvaient être nécessaires la tranquillité publique ; mais l’heureux usurpateur, dont l’autorité, était reconnue par toutes les provinces de l’Occident, eut le mérite et la satisfaction de se vanter qu’excepté ceux qui périrent par le hasard des combats, son triomphe n’avait coûté la vie à aucun de ses sujets[16]. Cette révolution avait été terminée avec tant de rapidité, que Théodose apprit la défaite et la mort de son bienfaiteur avant qu’il lui fût possible de marcher à son secours. Le temps destiné aux regrets sincères à la douleur ou à l’étiquette du deuil, n’était point encore expiré lorsqu’on vit arriver le première chambellan de Maxime ; et le choix d’un vieillard vénérable pour un poste ordinairement occupé par un eunuque, annonça à Constantinople les mœurs graves et sévères de l’usurpateur. L’ambassadeur daigna justifier ou excuser la conduite de son maître, et protester, dans un langage spécieux, que le meurtre de Gratien avait été commis à son insu et contré son intention, par le zèle indiscret des soldats ; mais il ajouta, d’un ton ferme et tranquille, que Maxime offrait à Théodose le choix de la paix ou de la guerre ; et il acheva son discours en déclarant que quoique son maître préférât, comme Romain et comme père de ses sujets, d’employer ses forces militaires à la défense commune, il était cependant prêt à disputer l’empire dans une bataille décisive, si Théodose rejetait ses propositions de paix et d’amitié. Maxime exigeait une réponse prompte et claire ; mais dans cette circonstance, il était difficile à Théodose de satisfaire les sentiments de son âme ou l’attente du public. La voix de la reconnaissance et de l’honneur criait vengeance. Il devait le diadème à la libéralité de Gratien ; la patience de Théodose pouvait faire, présumer qu’il serait plus sensible aux anciennes injures qu’aux services récents ; mais accepter l’amitié d’un assassin était en quelque sorte partager son crime. Laisser Maxime impuni était d’ailleurs donner une atteinte funeste aux lois de la justice et à l’intérêt de la société ; et le succès d’un usurpateur tendait à détruire l’édifice artificiel du gouvernement, et à replonger l’empire dans-les calamités du siècle précédent : mais les sentiments d’honneur et de reconnaissance qui doivent régler invariablement la conduite des citoyens sont quelquefois contraintsk1e céder dans l’âme d’un monarque à des devoirs supérieurs ; les lois de la justice et de l’humanité tolèrent l’impunité du crime, même le plus atroce, lorsque sa punition entraînerait inévitablement la perte d’un grand nombre d’innocents. L’assassin de Gratien avait sans doute usurpé le gouvernement des provinces les plus belliqueuses de l’empire, mais ces provinces se trouvaient réellement en sa possession. L’Orient était épuisé par les revers et même par le succès de la guerre des Goths ; il avait lieu de craindre qu’après avoir consumé le reste des forces de la république dans une guerre destructive et douteuse, le vainqueur affaibli ne devînt bientôt la proie des Barbares du Nord. Ces puissantes considérations forcèrent Théodose à dissimuler son ressentiment et à accepter l’alliance de Maxime ; mais il stipula que le nouvel empereur se contenterait des provinces au-delà des Alpes, et que le frère de Gratien conserverait la souveraineté de l’Italie, de l’Attique et de l’Illyrie occidentale. On inséra dans le traité quelques conditions honorables en faveur de la mémoire et des lois du dernier empereur[17]. Les portraits des trois augustes collègues furent exposés, selon la coutume, à la vénération des peuples, et on ne doit pas supposer légèrement qu’au moment de cette réconciliation solennelle, Théodose méditât secrètement des projets de vengeance et de perfidie[18]. Le mépris de Gratien pour les troupes romaines l’avait exposé aux funestes effets de leur ressentiment ; mais sa profonde vénération pour le clergé chrétien reçut sa récompense dans les louanges d’un ordre puissant, qui a réclamé dans tous les siècles le privilège de distribuer les honneurs sur la terre et dans le ciel[19]. Les évêques orthodoxes déplorèrent sa mort et leur perte irréparable ; ils s’en consolèrent bientôt en découvrant que Gratien avait confié le sceptre de l’Orient à un prince dont la foi docile et le zèle ardent étaient soutenus par un génie plus vaste et un caractère plus vigoureux. Parmi les bienfaiteurs de l’Eglise, la gloire de Théodose a rivalisé avec celle de Constantin. Si Constantin eut l’avantage d’élever l’étendard de la croix, son successeur et son émule subjugua l’hérésie arienne et détruisit le culte des idoles dans tout le monde romain. Théodose fut le premier des empereurs baptisés dans la foi orthodoxe de la Trinité. Quoique né dans une famille chrétienne, il retarda, selon les maximes ou l’usage du siècle, la cérémonie de son initiation jusqu’au moment où une maladie, qui menaça ses jours sur la fin de la première année de son règne, lui fit sentir le danger du retard. Avant de rentrer en campagne contre les Goths, il reçut le sacrement du baptême[20] d’Acholius, évêque orthodoxe de Thessalonique[21] ; et en sortant des fonts sacrés, tout brûlant encore du pieux sentiment de sa régénération, l’empereur dicta un édit qui publiait les règles de sa foi et fixait la religion de ses sujets. C’est notre bon plaisir (tel est le style impérial) que tous les peuples gouvernés par notre clémence et notre modération, adhèrent strictement à la religion enseignée par saint Pierre aux romains, fidèlement conservée par la tradition, et professée aujourd’hui par le pontife Damase, et par Pierre, évêque d’Alexandrie, nommé d’une sainteté apostolique. Conformément à la discipline des apôtres et à la doctrine de l’Évangile, nous devons croire à la seule divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sous une majesté égale et une pieuse Trinité. Nous autorisons les disciples de cette doctrine à prendre le titre de chrétiens catholiques ; et comme nous jugeons que tous les autres sont des aveugles et des insensés, bous les flétrissons du nom,odieux d’hérétiques ; et nous défendons à leurs assemblées d’usurper désormais le respectable nom d’églises. Indépendamment de la condamnation divine, ils doivent s’attendre à souffrir les châtiments sévères que notre autorité, guidée par la sagesse céleste, jugera à propos de leur infliger[22]. La croyance d’un soldat est plus communément le fruit de l’instruction qu’il a reçue, que celui de son propre examen ; mais comme l’empereur se renfermait dans les bornes de l’orthodoxie qu’il avait prudemment fixées, ses opinions religieuses ne frirent jamais ébranlées par les textes spécieux, les arguments subtils ou les symboles équivoques des docteurs ariens. Il montra une seule fois un faible désir de s’entretenir avec le savant et éloquent Eunomius, qui habitait une retraite dans les environs de Constantinople ; mais les instances de l’impératrice Flacilla, qui tremblait pour le salut de son époux, prévinrent cette dangereuse entrevue, et l’empereur fait irrévocablement confirmé dails son opinion par un argument à la portée de l’intelligence la plus grossière. Il avait récemment revêtu Arcadius, son fils aîné, de la pourpre et du titre d’Auguste ; les deux princes, placés sur un trône magnifique, recevaient l’hommage de leurs sujets. Amphilochius, évêque d’Iconium, s’approcha des empereurs, et après avoir salué Théodose avec le respect dû à un souverain ; il aborda Arcadius avec les caresses familières qu’il aurait pu employer envers l’enfant d’un plébéien. Irrité de cette insolence, le monarque ordonna que ce prêtre campagnard fut à l’instant chassé de sa présence ; mais tandis que les gardes l’entraînaient à la porte, l’adroit théologien eut le temps d’exécuter son projet, en s’écriant d’une voix forte : Tel est le traitement, ô empereur ! que, le roi du ciel réserve, aux hommes impies qui feignent d’adorer le Père en refusant de reconnaître la majesté divine et égale de son fils. L’empereur embrassa tendrement l’évêque d’Iconium, et n’oublia jamais l’importante leçon qu’il lui avait donnée par cette parabole dramatique[23]. Constantinople était le siége principal de l’arianisme, et les écoles orthodoxes de Rome et à Alexandrie avaient constamment rejeté, durant l’espace de quarante ans[24], la foi des princes et des évêques qui gouvernaient la capitale de l’Orient. Le siége archiépiscopal de Macédonius, souillé d’une si grande quantité de sang chrétien, avait été successivement occupé par Enclose et par Damophile. Les vides et les erreurs de toutes les provinces de l’empire affluaient librement dans leur diocèse ; l’ardeur des controverses religieuses offrait une occupation de plais à l’oisiveté turbulente de la métropole, et nous pouvons en croire l’observateur intelligent qui décrit, sur le ton de la plaisanterie, les effets de leur zèle verbeux : Cette ville, dit-il, est pleine d’esclaves et de gens de métier qui sont tous de profonds théologiens, et qui prêchent dans les boutiques et dans les rues. Priez un homme de vous changer une pièce d’argent, il vous apprendra en quoi le fils diffère du Père. Demandez à un autre le prix d’un pain, il vous répondra que le Fils est inférieur au Père. Informez-vous si le bain est prêt, on vous dira que le Fils a été créé de rien[25]. Les hérétiques de toutes les dénominations vivaient en paix sous la protection des ariens de Constantinople, qui tâchaient de s’affectionner ces sectes obscures, tandis qu’ils abusaient avec la plus violente sévérité de leur victoire sur les partisans du concile de Nicée. Durant les règnes de Constance et de Valens, les faibles restes des homoousiens furent privés de l’exercice public et particulier de leur religion ; et l’on a observé, en style pathétique, que ce troupeau dispersé sans berger dans les montagnes, était abandonné à la voracité des loups[26] ; mais comme leur zèle, loin de se laisser vaincre par la tyrannie, semblait en recevoir une nouvelle vigueur, ils saisirent le premier instant de liberté imparfaite que leur procura la mort de Valens, pour former une congrégation régulière sous la conduite d’un évêque. Saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, tous deux nés en Cappadoce[27], se distinguaient de tous leurs contemporains[28] par l’union, rare alors, de l’éloquence profane et de la piété orthodoxe. Ces orateurs, qui ont été comparés, quelquefois. Par eux-mêmes, et quelquefois par le public, aux plus célèbres des anciens Grecs, étaient liés parles nœuds de la plus étroite amitié ; ils avaient suivi avec la même ardeur les mêmes études dans les écoles d’Athènes ; ils s’étaient retirés ensemble, avec une dévotion égale, dans les déserts du Pont ; et les âmes pures de saint Basile et de saint Grégoire paraissaient également incapables de tout mouvement d’envie ou de jalousie ; mais l’exaltation de saint Basile sur le siégé archiépiscopal de Césarée découvrit au public, et peut-être au prélat lui-même, l’orgueil de son caractère ; et saint Grégoire, dans la première faveur qu’il reçut- de son ami, crut voir, non peut-être sans quelque raison, l’intention d’une cruelle insulte[29]. Au lieu d’employer les talents supérieurs de Grégoire dans un poste utile et brillant, l’orgueilleux Basile choisit dans le nombre de cinquante évêchés, dépendants de son vaste diocèse, le misérable village de Sasima[30], sans eaux, sans verdure, sans société, et placé à la jonction de trois grands chemins, qui n’y amenaient d’autres voyageurs que des rouliers grossiers et bruyants. Saint Grégoire se soumit, quoique avec répugnance, à cet humiliant exil, et fut ordonné évêque de Sasima ; mais il proteste solennellement qu’il ne consomma jamais son mariage spirituel avec cette désagréable épouse. Il consenti ensuite à gouverner l’église de Nazianze, sa ville natale[31], dont son père avait été évêque durant plus de quarante-cinq ans ; mais il se sentait digne d’un autre théâtre et d’un autre auditoire ; une ambition légitime le porta à accepter l’honorable, invitation du parti orthodoxe de Constantinople. A son arrivée dans la capitale, un parent pieux et charitable le reçut dans sa maison ; on consacra la chambre la plus vaste aux cérémonies de la religion ; et on choisit le nom d’Anastasie pour exprimer la résurrection de la foi de Nicée. Cette assemblée particulière se convertit dans la suite en une église magnifique ; et la crédulité du siècle suivant adopta sans peine les miracles et les visions qui attestaient la présence de la mère de Dieu, ou au moins sa protection[32]. La chaire de l’Anastasie fut le théâtre des travaux, et des triomphes de saint Grégoire, et, dans l’espace de deux ans, il éprouva toutes les révolutions spirituelles qui constituent les succès et les revers d’un missionnaire[33]. Les ariens, irrités de la hardiesse de son entreprise, l’accusèrent de prêcher trois divinités égales et distinctes, et excitèrent le zèle de la populace à s’opposer, par des attroupements et des violences, à l’assemblée irrégulière des hérétiques athanasiens. Une troupe de mendiants qui avaient perdu tous leurs droits à la commisération, des moines qui ressemblaient à des boucs ou à des satyres et des femmes plus violentes que des Jézabels, sortirent pêle-mêle de la cathédrale de Sainte-Sophie. lis enfoncèrent les portes de l’Anastasie, et, armés de pierres, de bâtons et de tisons ardents, y firent beaucoup de dégâts qu’ils essayèrent même de porter encore plus loin. Un homme ayant perdu la vie dans cette bagarre, saint Grégoire, appelé le lendemain devant le juge, eût la satisfaction de se regarder comme un confesseur du nom de Jésus-Christ. Débarrassé, dans la suite, de la crainte des ennemis extérieurs, saint Grégoire de Nazianze eut le chagrin de voir son Église naissante déshonorée par des dissensions. Un étranger, qui portait le nom de Maxime[34] et le manteau d’un philosophe cynique, s’insinua dans la confiance de saint Grégoire, abusa de l’opinion favorable qu’il lui avait inspirée, et par de sourdes pratiques avec quelques évêques d’Égypte, il tâcha, au moyen d’une ordination clandestine, de supplanter son protecteur, et d’obtenir le siège épiscopal de Constantinople. Ces mortifications pouvaient bien faire regretter quelquefois au missionnaire de Cappadoce sa solitude obscure et paisible ; mais il oubliait ses peines en voyant augmenter tous les jours l’éclat de sa gloire et le nombre de sa congrégation ; il observait avec satisfaction que la plus grande partie de ceux qui composaient son nombreux auditoire, frappés de son éloquence[35], se retiraient convaincus de l’irrégularité de leurs pratiques et de leurs principes religieux[36]. Le baptême et l’édit de Théodose remplirent d’une heureuse confiance les catholiques de Constantinople, et ils attendirent avec impatience l’effet de ses favorables promesses. Leur espoir ne tarda point à se réaliser : dès que l’empereur eut terminé les opérations de la campagne, il fit son entrée publique dams la capitale, à la tête de son armée victorieuse. Le lendemain de son arrivée, il manda Damophile, et offrit à cet évêque arien la dure alternative de souscrire à là foi de Nicée, ou de céder sur-le-champ à des ecclésiastiques orthodoxes- son palais épiscopal, la cathédrale de Sainte-Sophie et toutes les églises de Constantinople. Le zèle de Damophile, qui, dans un pieux catholique eût été justement applaudi, choisit sans hésiter l’exil et la pauvreté[37], et aussitôt après son départ on lit la cérémonie de la purification de la ville. Les ariens se plaignirent, avec quelque apparence de raison, de ce qu’une congrégation peu nombreuse s’emparait de cent églises qu’elle ne pouvait pas remplir, tandis que tout le reste des citoyens se trouvait privé de l’exercice public de son culte religieux. Théodose fut inexorable ; mais comme les anges qui protégeaient le parti des catholiques n’étaient visibles qu’aux yeux de la foi, il appuya prudemment ces légions célestes des secours efficaces du glaive temporel, et un corps nombreux de ses gardes occupa l’église de Sainte-Sophie. Si saint Grégoire était susceptible d’orgueil, il doit avoir éprouvé une satisfaction bien vive, lorsque l’empereur le conduisit en triomphe dans les rues, et le plaça respectueusement lui-même sur le trône archiépiscopal de la cathédrale de Constantinople. Mais ce saint, qui n’était point encore dépouillé de toutes les faiblesses de l’humanité, vit avec douleur que son entrée dans le sacré bercail ressemblait plus à celle d’un loup qu’à celle d’un pasteur ; qu’il ne devait la sûreté de sa vie qu’à l’éclat des armes qui l’environnaient, et qu’il était personnellement l’objet des imprécations d’un parti nombreux de sectaires, qui, comme hommes et comme citoyens, ne pouvaient lui paraître méprisables. Les rues, les fenêtres, et jusqu’aux toits des maisons, étaient couverts d’une multitude des deux sexes et de tous les âges. On n’entendait de tous côtés que des cris d’étonnement, de fureur et de désespoir ; enfin, saint Grégoire avoue de bonne foi qu’au jour mémorable de son installation, la capitale de l’Orient offrait le spectacle affreux d’une ville prise d’assaut, par une armée de Barbares[38]. Environ six semaines après, Théodose annonça la résolution d’expulser de toutes les églises de son royaume les évêques et les ecclésiastiques qui refuseraient de croire, ou du moins de professer la doctrine du concile de Nicée. Il chargea de cette commission Sapor, son lieutenant, qui, armé de tous les pouvoirs que pouvaient lui donner une loi générale et une commission spéciale, et suivi d’un corps de troupes nombreux[39], conduisit cette révolution ecclésiastique avec tant de sagesse et de modération, que la religion de l’empereur, sans tumulte et sans effusion de sang, se trouva établie dans toutes les provinces de l’Orient. Si on eût laissé subsister les écrits des ariens[40], nous y trouverions sans doute la relation lamentable de la persécution de l’Église sous le règne de l’impie Théodose, et les souffrances de leurs saints confesseurs exciteraient peut-être la compassion de quelque lecteur impartial. Il y a cependant lieu de présumer que le défaut de résistance offrit peu d’exercice au zélé et à la vengeance, et que dans leur adversité les ariens déployèrent beaucoup moins de fermeté que le parti orthodoxe n’en avait montré sous les règnes de Constance et de Valens. C’est d’ans les mêmes passions sans doute, c’est -de même dans les effets de l’esprit religieux qu’il faut chercher le principe de la conduite et du caractère moral des sectaires des deux partis ; mais on peut découvrir, dans leurs opinions théologiques, une différence importante qui pouvait apporter quelque inégalité dans les degrés de leur foi. Dans l’école et dans l’église, l’un et l’autre reconnaissaient et adoraient la majesté du Christ ; mais comme les hommes sont toujours disposés. à supposer à la Divinité leurs sentiments et leurs passions, il devait paraître plus prudent et plus respectueux d’exagérer que de restreindre les perfections adorables du Fils de Dieu. Le disciple de saint Athanase fondait son orgueil sur une parfaite confiance d’avoir mérité la faveur divine, et celui d’Arius était peut-être tourmenté par la crainte secrète de commettre une offense impardonnable, en retranchant ainsi sur les louanges et les honneurs dus au juge et au Sauveur du monde. Les préceptes de l’arianisme pouvaient satisfaire une imagination froide et contemplative ; mais la doctrine du symbole de Nicée, empreinte d’une foi et d’une dévotion plus vives, devait obtenir la préférence dans un siècle de ferveur religieuse. L’empereur, persuadé que l’assemblée du clergé orthodoxe serait animée de l’esprit de sagesse et de vérité, convoqua dans sa capitale un synode, composé de cent cinquante prélats, qui, complétèrent, sans beaucoup de difficulté et sans délai, le système théologique précédemment établi par le concile de Nicée. Les disputes violentes du quatrième siècle avaient eu principalement pour objet la nature du Fils de Dieu ; et les différentes opinions adoptées relativement à la seconde personne de la Trinité, s’étaient naturellement étendues par analogie à la troisième[41]. Cependant les adversaires victorieux de l’arianisme jugèrent à propos d’expliquer le langage équivoque de quelques docteurs, de confirmer la foi des catholiques, et de condamner la doctrine peu goûtée d’une secte de macédoniens, qui, en admettant que le Fils était consubstantiel avec le Père, craignaient s’ils poussaient plus loin la complaisance, qu’on ne les accusât d’avouer l’existence de trois Dieux. Une sentence finale et unanime établit la divinité du Saint-Esprit comme égale à celle des deux autres personnes. Cette doctrine mystérieuse a été reçue de toutes les nations chrétiennes et de toutes leurs églises, et leur respectueuse reconnaissance a placé les évêques assemblés par Théodose au second rang des conciles généraux[42]. Leur connaissance de la vérité religieuse peut s’être conservée par tradition, ou leur avoir été inspirée ; mais la circonspection de l’histoire ne peut pas accorder un grand degré de confiance à l’autorité personnelle des évêques de Constantinople. Dans un siècle où les ecclésiastiques avaient renoncé scandaleusement à la pureté apostolique, les plus indignes, les plus corrompus étaient les plus assidus à suivre et à troubler les assemblées épiscopales. La fermentation et le conflit de tant d’intérêts opposés, de tant de caractères différents, enflammaient les passions des prélats, et leurs passions principales étaient l’amour de l’or et de la controverse. Parmi les évêques qui applaudissaient alors à la piété orthodoxe de Théodose, il en était un grand nombre dont la prudence flexible avait changé plusieurs fois de symbole et d’opinion ; et dans les différentes révolutions de l’État et de l’Église, la religion du souverain servait toujours de règle à leur obséquieuse conscience. Dès que l’empereur cessait de faire agir son influence, le turbulent synode se livrait aux impulsions de la haine, du ressentiment et de la vengeance. Durant la tenue du concile de Constantinople, la mort de Mélèce offrit un moyen facile de terminer le schisme d’Antioche, en permettant à Paulin, son rival, fort âgé, d’occuper paisiblement jusqu’à sa mort le siège épiscopal. La foi et les vertus de Paulin étaient irréprochables ; mais les Églises de l’Occident avaient pris sa défense, et les évêques du synode résolurent de perpétuer la discorde par l’ordination précipitée d’un candidat parjure[43], plutôt que de déroger à la dignité qu’ils croyaient devoir attribuer à l’Orient, illustré par la naissance et par la mort de Jésus-Christ. Des procédés si irréguliers et si injustes furent désapprouvés par les plus sages du concile ; ils se retirèrent, et la bruyante majorité qui resta maîtresse du champ de bataille, n’a pu être comparée par les contemporains qu’à un assemblage de guêpes ou de pies, à une volée de grues ou à une troupe d’oies[44]. On serait peut-être tenté de regarder cette peinture des synodes ecclésiastiques comme l’ouvrage partial de quelque païen rempli de malice, ou d’un hérétique endurci ; mais le nom de l’historien véridique qu’à transmis à la postérité cette leçon instructive, imposera silence aux murmures impuissants du fanatisme et de la superstition. Il était la fois l’évêque le plus pieux et le plus éloquent de son siècle, le fléau de l’arianisme et le pilier de la foi orthodoxe. L’Église le révère comme un saint ; et comme un de ses docteurs. Il tint une place distinguée, dans le concile de Constantinople, où il fit les fonctions de président après la mort de Mélèce ; en un mot, c’est saint Grégoire de Nazianze. Le traitement injurieux qu’il éprouva lui-même[45], loin de nuire à l’authenticité de son témoignage, atteste l’esprit qui dirigeait les délibérations du concile. Tous les suffrages réunis avaient confirmé les droits que l’évêque de Constantinople tirait du choix du peuple et de l’approbation de l’empereur ; mais saint Grégoire devint bientôt la victime de l’envie et de la malveillance. Les évêques de l’Orient, ses adhérents les plus zélés furent irrités de sa modération relativement aux affaires d’Antioche, et l’abandonnèrent à la faction des Égyptiens, qui disputaient la validité de son élection ; ils se fondaient sur une loi canonique tombée en désuétude, qui défendait à un prélat de passer d’un siège épiscopal dans un autre. Soit orgueil, soit humilité, saint Grégoire ne voulut point soutenir une contestation dans laquelle sa fermeté aurait pu être imputée à l’ambition ou à l’amour des richesses ; il offrit publiquement, non sans quelque sentiment d’indignation, de quitter le gouvernement d’une Église restaurée et presque créée par ses travaux. Le concile accepta sa résignation, et l’empereur lui-même y consentit avec plus de facilité que le prélat ne semblait le prévoir. Au moment où il pouvait espérer de jouir des fruits de sa victoire, le sénateur Nectarius prit possession de son archevêché ; choisi presque par hasard, le nouvel archevêque n’avait guère d’autre recommandation qu’une grande facilité de caractère unie à une figure vénérable. On fut obligé de retarder la cérémonie de sa consécration pour lui administrer d’abord, en grande halte, le sacrement de baptême[46]. Après cette triste expérience de l’ingratitude des princes et des prélats, saint Grégoire de Nazianze rentra paisiblement dans sa retraite de Cappadoce, où il employa le reste de sa vie, environ huit ans, à des œuvres de poésie et de dévotion. On a décoré son nom du titre de saint la sensibilité de son âme et l’élégance de son génie[47] le couronnent d’un plus doux éclat. Théodose ne se contenta point d’anéantir la puissance insolente des ariens, et de venger les injures que le zèle de Constance et de Valens avait fait souffrir aux catholiques. Cet empereur orthodoxe regardait les hérétiques comme également rebelles aux puissances du ciel et à celles de la terre, et supposait ainsi ces deux puissances autorisées à exercer leur juridiction respective sur l’âme et sut le corps, des coupables. Les décrets du concile de Constantinople avaient fixé les préceptes de la foi, et les ecclésiastiques qui dirigeaient la conscience de Théodose, lui suggérèrent des moyens de persécution efficace. Dans l’espace de quinze années, il publia au moins quinze édits rigoureux contre les hérétiques[48], et principalement contre ceux qui rejetaient la doctrine de la Trinité. Pour leur ôter toute ressource et tout espoir, l’empereur déclara que si on alléguait en leur faveur quelque édit ou quelque mandat, il voulait que les juges les regardassent comme illégaux, obtenus par fraude ou contrefaits. Il détailla les différentes punitions destinées aux ministres, aux assemblées et aux personnes des hérétiques, et le législateur annonça sa colère par la violence de ses expressions. 1° Les prédicateurs hérétiques qui usurpaient audacieusement le titre d’évêques ou de prêtres étaient non seulement privés des privilèges et des émoluments accordés avec tant de libéralité au clergé orthodoxe ; mais ils encouraient les peines d’exil et de confiscation, s’ils se hasardaient à prêcher la doctrine ou à pratiquer les cérémonies de leurs sectes maudites. Celui qui recevait, conférait ou même facilitait une ordination hérétique, devait payer une amende de dix livres d’or, environ quatre cents livres sterling. On pouvait raisonnablement espérer que quand il n’y aurait plus de pasteurs, les troupeaux, sans défense, sans instruction et sans culte, rentreraient d’eux-mêmes dans le bercail de l’Église. 2° On étendit avec soin la prohibition des conventicules à toutes les occasions possibles dans lesquelles les hérétiques pourraient tenter de se réunir avec l’intention de célébrer le culte de Dieu ou du Christ selon les principes de leur foi et de leur conscience. Leurs assemblées religieuses publiques ou secrètes, de jour ou de nuit, dans les villes ou dans les campagnes, furent également proscrites par les édits de Théodose ; et le bâtiment ou le terrain qui avait servi à cet usage criminel, était confisqué au profit du domaine impérial. 3° On supposait que l’erreur des hérétiques ne pouvait venir que d’une obstination qui méritait la punition la plus sévère. On fortifia l’anathème de l’Église d’une espèce d’excommunication civile qui les séparait de leurs concitoyens par une tache d’infamie particulière ; et cette marque imprimée sur eux par le suprême magistrat de l’empire, tendait à encourager, où au moins à excuser les insultes d’une populace fanatique. Les sectaires furent successivement exclus de tout emploi honorable ou lucratif ; et Théodose crut faire un acte de justice, quand il ordonna que les eunomiens, par la raison qu’ils distinguaient la nature du Père de celle du Fils, seraient privés du droit de tester et de recevoir aucun don testamentaire. L’hérésie des manichéens parut si criminelle, que la mort du coupable pouvait seule l’expier ; on condamna aussi à une peine capitale les audiens ou quartodecimans[49], dont l’horrible impiété allait jusqu’à déplacer la fête de Pâques, pour la célébrer à une époque différente. Tout Romain avait le droit de se porter publiquement pour accusateur ; mais l’office d’inquisiteur de la foi, dont le nom est si justement abhorré, prit naissance sous le règne de Théodose. Cependant nous croyons pouvoir assurer que les lois pénales furent rarement exécutées à la rigueur, et que le pieux monarque avait moins le dessein de punir que de corriger ou d’effrayer des sujets opiniâtres[50]. La théorie de la persécution fut établie par Théodose, dont les saints de l’Église ont loué la justice et la pitié ; mais il était réservé à Maxime, son collègue et son rival, d’en exercer la pratique dans toute son étendue, et d’être le premier des empereurs chrétiens qui versèrent, pour des opinions religieuses, le sang de leurs sujets chrétiens. On transféra, par appel du synode de Bordeaux au consistoire impérial de Trèves, la caisse des priscillianistes[51], nouvelle secte d’hérétiques qui troublaient la tranquillité des provinces de l’Espagne. La sentence du préfet du prétoire condamna sept personnes à la torture et à la mort. On exécuta d’abord Priscillien[52], évêque d’Avila en Espagne[53], également distingué par sa naissance et par sa fortune ; par son éloquence et par son érudition. Deux prêtres et deux diacres accompagnèrent leur maître chéri au supplice, qu’ils regardaient comme un martyre glorieux. Cette scène sanglante finit par le supplice de Latronien, poète célèbre, dont la réputation rivalisait avec celle des anciens, et par celui d’Euchrocia, noble matrone de Bordeaux, et veuve de l’orateur Delphidius[54]. Deux évêques qui avaient adopté les opinions de Priscillien, furent condamnés au plus triste exil, dans des terres éloignées[55]. On montra quelque indulgence pour des coupables moins illustres, et qui l’avaient méritée par un rompt repentir. Si l’on pouvait ajouter foi aux aveux arrachés par la terreur et par les tourments, aux accusations vagues de la calomnie, adoptées par la crédulité, on demeurerait convaincu que l’hérésie des priscillianistes réunissait toutes les abominations de la magie, de la débauche et de l’impiété[56]. Priscillien, qui avait couru le monde, accompagné de ses sœurs spirituelles, fut accusé de prêcher entièrement nu au milieu de sa congrégation ; et d’autres ajoutaient qu’il avait détruit, par des moyens odieux et punissables, les fruits de son commerce criminel avec la fille d’Euchrocia. Mais un examen approfondi, ou plutôt imparfait, prouvera que si les priscillianistes violèrent les lois de la nature, ce ne fut pas par la licence, mais par l’austérité de leur vie. Ils condamnaient absolument l’intimité du lit nuptial, et il en résultait des séparations indiscrètes, qui troublaient la paix des familles. Ils ordonnaient ou recommandaient l’abstinence totale de la chair des animaux, et leurs prières continuelles, leurs jeûnes et leurs vigiles composaient une règle de dévotion pure et sévère. Ils avaient puisé dans le système des gnostiques et des manichéens leurs opinions relativement à la personne du fils de Dieu et à la nature de l’âme. Cette vaine philosophie transportée d’Égypte en Espagne, ne convenait guère aux esprits des Occidentaux, moins subtils que ceux de l’Orient. Les disciples obscurs de Priscillien souffrirent, languirent et disparurent insensiblement. Le peuple et le clergé rejetèrent ses préceptes ; mais sa mort entraîna une longue et violente controverse. Les uns applaudissaient à l’équité de sa sentence, et les autres la regardaient comme une injustice tyrannique. C’est avec plaisir que nous remarquerons l’humanité, peut-être peu conséquente, de saint Ambroise, évêque de Milan[57], et de saint Martin, évêque de Tours[58], deux saints des plus illustres de l’Église, qui en cette occasion défendirent la cause de la tolérance. Es eurent pitié des malheureux exécutés à Trèves, et refusèrent toute relation avec les évêques qui les avaient condamnés. Si saint Martin s’écarta ensuite de cette résolution généreuse, ses motifs étaient louables, et sa pénitence fut exemplaire. Les évêques de Tours et de Milan prononçaient sans hésiter la damnation éternelle des hérétiques ; mais le spectacle sanglant de leur mort temporelle faisait horreur a ces respectables prélats ; les préceptes de la théologie n’effaçaient pas de leur âme les sentiments de la nature, et l’irrégularité scandaleuse des procédures faites contre Priscillien et ses adhérents échauffa encore leur humanité. Les ministres civils et ecclésiastiques avaient exercé leur autorité lors des limites de leur juridiction. Le juge séculier reput un appel, et prononça une sentence définitive, qui, en matière de foi, appartient à la justice ecclésiastique[59], et les évêques se déshonorèrent en se portant pour accusateurs, dans une poursuite criminelle. La cruauté d’Ithacius, qui sollicita la mort des hérétiques et fut témoin de leurs tortures, enflamma le public d’indignation, et les vices de cet évêque corrompu servirent de preuve à la bassesse de ses motifs. Depuis la mort de Priscillien, l’exercice de la persécution a pris une forme plus régulière dans le Saint-Office, qui distribue aux justices ecclésiastique et séculière leurs différentes fonctions. Le prêtre livre sa victime au magistrat, le magistrat la remet à l’exécuteur, et la sentence inexorable de l’Église, atteste le crime spirituel du coupable, est énoncée en termes qui semblent n’exprimer que la pitié et l’intercession. Parmi les ecclésiastiques qui ont illustré le règne de Théodose, saint Grégoire de Nazianze se distingua par ses talents pour la chaire : le don des miracles ajouta, dans l’opinion des hommes, un grand éclat aux vertus monastiques de saint Martin de Tours[60] ; mais la vigueur et l’habileté de l’intrépide saint Ambroise lui obtinrent, à juste titre, le premier rang parmi les évêques[61]. Il descendait d’une noble famille romaine : son père avait occupé le poste distingué de préfet du prétoire de la Gaule ; le fils après avoir reçu une éducation brillante parvint, par les gradations ordinaires des honneurs civils au rang de consulaire de la Ligurie, dans laquelle se trouvait enclavée la résidence de Milan. Saint Ambroise, âgé de trente-quatre ans, n’avait point encore reçu le sacrement du baptême, lorsqu’à sa grande surprise et à celle du public, de gouverneur d’une province, il se trouva transformé en archevêque. Sans cabale et sans intrigue, à ce que l’histoire rapporte, le public le nomma d’une voie unanime à l’épiscopat. L’accord et la persévérance des acclamations passa pour une impulsion surnaturelle, et le magistrat fut contraint, malgré sa répugnance, d’accepter des fonctions spirituelles auxquelles les habitudes et les occupations de sa vie passée le rendaient tout à fait étranger ; mais la vigoureuse activité de son génie le rendit bientôt propre à exercer, avec zèle et prudence, les devoirs de la juridiction ecclésiastique ; en même temps qu’il renonçait avec joie aux brillantes et vaines décorations de la grandeur temporelle, il daignait, pour l’avantage de l’Église, diriger la conscience des empereurs, et surveiller l’administration de l’empire. Gratien l’aimait et le révérait comme son père, et ce fut pour l’instruction de ce jeune prince que saint Ambroise composa avec tant de soin son Traité sur la foi de la Trinité. Après sa mort tragique, et au moment où l’impératrice Justine tremblait pour sa propre sûreté et pour celle de son fils Valentinien, elle chargea l’archevêque de Milan de deux ambassades successives à la cour de Trèves. Il déploya une intelligence et une fermeté égales dans ses fonctions politiques et ecclésiastiques, et contribua peut-être, par son éloquence et par son autorité, à suspendre les desseins ambitieux de Maxime, et à conserver la paix de l’Italie[62]. Saint Ambroise avait dévoué sa vie et ses talents au service de l’Église. Plein de mépris pour les richesses, il avait abandonné son patrimoine particulier, et il vendit sans hésiter l’argenterie sacrée pour le rachat des captifs. Le peuple et le clergé de Milan chérissaient leur archevêque, qui, jouissait de l’estime de ses faibles souverains sans solliciter leur faveur et sans redouter leur disgrâce. Le gouvernement de l’Italie et la tutelle du jeune prince échurent naturellement à la princesse Justine, sa mère, également distinguée par son courage et par sa beauté, mais qui, au milieu d’un peuple orthodoxe, suivait malheureusement la doctrine hérétique d’Arius qu’elle tâchait d’inculquer à son fils. Justine, persuadée qu’un empereur romain avait le droit d’obtenir dans ses propres États l’exercice public de sa religion, crut faire à saint Ambroise une proposition raisonnable et modérée en lui demandant la jouissance d’une seule église, soit dans la ville, soit dans les faubourgs de Milan ; mais le pieux archevêque se conduisait par des principes différents[63]. Il reconnaissait que les palais de la terre appartiennent au souverain ; mais il considérait les églises comme le sanctuaire de Dieu, dont il prétendait, comme le successeur des apôtres, être le seul ministre dans toute l’étendue de son diocèse. Les vrais croyants devaient jouir exclusivement des privilèges temporels aussi bien que spirituels du christianisme, et le prélat regardait ses opinions théologiques comme la règle essentielle et invariable de l’orthodoxie et de la vérité. Il refusa toute conférence où négociation avec les disciples de Satan, et déclara, avec une fermeté modeste, qu’il souffrirait plutôt le martyre que de consentir à un sacrilège. Justine, offensée d’un refus qu’elle regardait comme un acte d’insolence et de rébellion, résolut imprudemment d’avoir recours à l’autorité impériale. Elle manda l’archevêque dans son conseil quelques jours avant la fête de Pâques, pendant laquelle elle désirait faire publiquement ses dévotions. Saint Ambroise obéit avec tout le respect d’un sujet fidèle ; mais le peuple l’avait suivi sans son aveu, et se pressait impétueusement autour des portes du palais. La frayeur saisit les ministres de Valentinien ; au lieu d’une sentence d’exil contre l’archevêque, ils le supplièrent d’interposer son autorité pour protéger le souverain et rendre la tranquillité à la capitale. Mais les promesses que l’on fit à saint Ambroise, et qu’il communiqua aux citoyens, furent bientôt violées par une cour perfide, et tous les désordres du fanatisme régnèrent dans la capitale durant les six jours solennels que la piété chrétienne a destinés aux cérémonies de la dévotion. Les officiers du palais préparèrent d’abord la basilique Porcienne, et ensuite la nouvelle basilique pour la réception de l’empereur et de la princesse sa mère, et y arrangèrent, à la manière accoutumée, le dais brillant et tous les ornements du trône impérial ; mais il fallut les faire accompagner d’une forte garde militaire, pour éviter les insultes de la populace. Les ecclésiastiques ariens qui hasardaient de paraître dans les rues couraient risque de la vie, et saint Ambroise eut le mérite et la gloire de sauver ses ennemis personnels des mains d’une multitude en fureur. Mais tandis qu’il tâchait de s’opposer à ces effets du zélé religieux, la véhémence pathétique de ses sermons continuait à enflammer les dispositions violentes et séditieuses du peuple de Milan. Il appliquait indécemment à la cause de l’empereur des comparaisons tirées du caractère d’Ève, de la femme de Job, de Jézabel et d’Hérodias ; et il assimilait la demande d’une église pour les ariens aux plus cruelles persécutions que les chrétiens eussent endurées sous le règne du paganisme. Les mesures de la cour ne servirent qu’à faire connaître toute l’étendue du mal. On imposa une amende de deux cents livres d’or sur les communautés des marchands et des manufacturiers ; on ordonna, au nom de l’empereur, à tous les officiers et aux suppôts inférieurs de la justice, de rester renfermés dans leurs maisons jusqu’à la fin des troubles de la capitale ; et les ministres de Valentinien eurent l’imprudence d’avouer publiquement que les citoyens les plus respectables de Milan étaient attachés au parti de l’archevêque. On le sollicita une seconde fois de rendre la paix à son pays, en se soumettant, tandis qu’il le pouvait encore, aux volontés de son souverain : saint Ambroise fit sa réponse en termes humbles et respectueux, mais qu’on pouvait regarder comme une déclaration de guerre civile. Elle portait : Que l’empereur pouvait disposer de son sort et de sa vie ; mais qu’il ne trahirait jamais l’Église de Jésus-Christ ; qu’il ne dégraderait point la dignité du caractère épiscopal ; que, pour cette cause, il était prêt à souffrir tous les supplices que la malice du démon pourrait accumuler sur lui, et qu’il ne désirait que de mourir en présence de son fidèle troupeau et sur les marches des autels ; qu’il n’avait pas contribué à exciter la fureur du peuple, mais que Dieu seul pouvait l’apaiser. Il priait l’Être suprême de détourner les scènes de sang et de confusion qui paraissaient près de commencer, et de ne pas le laisser survivre à la destruction d’une ville florissante, qui entraînerait peut-être la désolation de toute l’Italie[64]. L’opiniâtre bigoterie de Justine aurait hasardé l’empire de son fils, si, dans cette contestation avec l’Église et le peuple de Milan, elle avait pu compter sur l’obéissance active des troupes du palais. Un corps considérable de Goths s’était mis en marche pour s’emparer de la basilique qui faisait l’objet de la dispute, et on pouvait présumer que des étrangers mercenaires, qui réunissaient des mœurs barbares et des principes ariens, exécuteraient sans scrupule les ordres les plus sanguinaires. L’archevêque les attendait à la porte de l’église, et, fulminant contre eux une sentence d’excommunication, il leur demanda, du ton d’un père et d’un maître, si c’était pour envahir la maison de Dieu qu’ils avaient imploré des Romains asile et protection. Les Barbares s’arrêtèrent incertains ; un délai de quelques heures fut employé à des négociations plus efficaces ; et dans cet intervalle, les plus sages conseillers de l’impératrice la déterminèrent à laisser aux catholiques de Milan la paisible possession de toutes leurs églises, et à dissimuler ses projets de vengeance en attendant des circonstances plus favorables. La mère de Valentinien ne pardonna jamais ce triomphe à saint Ambroise, et le jeune empereur se plaignit, en termes violents, de la lâcheté de ses serviteurs, qui lui faisait subir le joug honteux d’un prêtre insolent. Les lois de l’empire, dont quelques-unes étaient souscrites par Valentinien, condamnaient l’hérésie arienne, et semblaient excuser la résistance des catholiques : à la sollicitation de Justine, on publia un édit de tolérance dans toutes les provinces qui dépendaient de la cour de Milan ; ceux qui suivaient la foi du concile de Rimini obtinrent l’exercice public de leur religion[65], et l’empereur déclara que tous ceux qui enfreindraient ce règlement salutaire seraient punis de mort, comme perturbateurs du repos public. D’après le caractère de l’archevêque de Milan et la liberté de ses expressions, on peut soupçonner que sa conduite ne tarda pas à fournir aux ministres ariens, qui l’épiaient, un motif réel ou un prétexte spécieux de l’accuser de désobéissance à une loi qu’il a étrangement représentée comme une loi de sang, et une tyrannie. Le conseil de Valentinien prononça contre saint Ambroise une sentence d’exil également honorable et modérée, qui, en lui enjoignant de quitter sans délai la ville de milan, lui permettait de choisir le lieu de sa retraite, et de régler le nombre de ses compagnons, mais le danger de l’Église fit oublier au prélat les maximes des saints qui ont prêché et pratiqué l’obéissance passive au souverain ; il refusa hardiment d’obéir, et son peuple fidèle applaudit unanimement à son refus[66]. Les citoyens gardèrent tour à tour leur archevêque ; ils barricadèrent fortement les portes de la cathédrale et du palais épiscopal ; et les troupes impériales, qui bloquaient cette forteresse imprenable, n’osèrent en risquer l’attaque. La multitude de pauvres que faisait subsister la libéralité de saint Ambroise, saisit avec ardeur une si belle occasion de signaler son zèle et sa reconnaissance, et pour que la patience de ses partisans ne s’épuisât pas par la longueur et la monotonie des vigiles ; il introduisit dans l’église de Milan l’usage de psalmodier régulièrement et à haute voix. Tandis que l’archevêque soutenait ce dangereux combat, un songe l’avertit de faire creuser la terre dans l’endroit où l’on avait enterré depuis plus de trois siècles les restes des deux martyrs saint Gervais et saint Protais[67]. Immédiatement sous le pavé de l’église, on trouva deux corps entiers, dont les têtes étaient séparées, et qui versèrent beaucoup de sang[68]. Ces saintes reliques furent présentées en grande pompe à la vénération du peuple, et toutes les circonstances de cette heureuse découverte vinrent à l’appui du projet de saint Ambroise. On supposa que les os des martyrs, leur sang, et même leurs vêtements, étaient doués d’une vertu salutaire, et qu’ils communiquaient leur influence surnaturelle aux objets les plus éloignés, sans rien perdre de leur efficacité. La cure extraordinaire d’un aveugle[69], et les aveux forcés de plusieurs possédés parurent autant de preuves en faveur de la doctrine et de la sainteté de l’archevêque ; ces miracles sont attestés par saint Ambroise lui-même, par Paulin, son secrétaire, et par son disciple le célèbre saint Augustin, qui professait alors la rhétorique à Milan. La philosophie de notre siècle approuvera peut-être l’incrédulité de Justine et de la cour arienne, qui tournaient en dérision ces comédies, représentées par les intrigues et aux dépens de l’archevêque[70]. Quoi qu’il en soit, leur effet sur l’imagination du peuple n’en fut pas moins rapide et irrésistible ; et le faible souverain de l’Italie ne se trouva pas en état de soutenir sa querelle contre le favori du ciel. Les puissances de la terre se réunirent en sa faveur. Le conseil désintéressé de Théodose fut dicté par la dévotion et par l’amitié, et l’usurpateur de la Gaule cacha, sous le masque du zèle religieux, les projets hostiles que lui inspirait son ambition[71]. Maxime aurait pu régner en paix jusqu’à la fin de sa vie s’il se fût contenté de la possession des trois vastes contrées qui composent, aujourd’hui les trois plus florissant royaumes de l’Europe. Mais cet avide usurpateur dévoré d’une basse ambition que n’ennoblissaient ni l’amour de la gloire ni l’amour de la guerre, ne regardait sa puissance actuelle que comme l’instrument de sa grandeur future ; et ses premiers succès entraînèrent rapidement sa destruction. Les trésors qu’il arrachait à la Gaule, à l’Espagne et à la Grande-Bretagne opprimées[72], lui servirent à lever et à entretenir une nombreuse armée de Barbares, tirés des plus belliqueuses nations de l’Allemagne, et avec laquelle il se préparait à envahir l’Italie et à dépouiller un prince encore enfant, dont le gouvernement était détesté et méprisé par ses sujets catholiques : mais Maxime, ayant à cœur de s’emparer sans résistance du passage des Alpes, reçut avec la plus perfide, bienveillance Domninus de Syrie, ambassadeur de Valentinien, et pressa celui-ci d’accepter le secours d’un corps considérable de troupes pour le servir dans la guerre de Pannonie. La pénétration de saint Ambroise avait découvert le piège à travers les protestations d’amitié[73] ; mais le Syrien Domninus se laissa tromper ou corrompre par les libéralités de la cour de Trèves ; et le conseil de Milan rejeta obstinément le soupçon du danger avec une confiance aveugle qui était moins l’effet du courage que celui de la peur. L’ambassadeur dirigea la marche des auxiliaires, et on les admit sans méfiance dans les forteresses des Alpes ; mais le perfide Maxime les suivit précipitamment, et sans bruit, avec le reste de son armée. Comme il avait soigneusement intercepté tous les avis qu’on aurait pu avoir sur ses mouvements, la réverbération du soleil réfléchie par les armes, et la poussière qu’élevait la cavalerie, furent la première annonce que l’on reçut de l’arrivée d’un ennemi aux portes de Milan. Dans cette extrémité, Justine et son fils ne pouvaient que regretter leur imprudence et accuser la perfidie de Maxime ; mais ils n’avaient ni le temps, ni la force, ni le courage nécessaires pour résister à une armée de Germains, soit en rase campagne, soit dans les murs d’une grande ville remplie de sujets mécontents ; la fuite était leur seule ressource, et Aquilée leur seul refuge. Maxime ne daignait plus dissimuler la perversité de son caractère, et le frère de Gratien pouvait |