Mœurs des nations pastorales. Marche des Huns de la Chine en Europe. Défaite des Goths ; ils passent le Danube. Guerre des Goths. Défaite et mort de Valens. Gratien élève Théodose sur le trône de l’empire d’Orient. Son caractère et ses succès. Paix et établissement des Goths.
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DANS la seconde année du règne de Valentinien et de Valens, le 21 du mois de juillet, pendant la matinée, un tremblement de terre violent et destructeur ébranla presque toute la surface du globe occupée par l’empire romain. Le mouvement se communiqua aux mers ; les rives baignées ordinairement par la Méditerranée restèrent à sec ; on prit à la main une quantité immense de poissons. De grands vaisseaux se trouvèrent enfoncé dans la bourbe, et la retraite des flots offrit à l’œil ou plutôt à l’imagination, flattée de ce singulier tableau[1], des montagnes et des vallées, qui, depuis la formation du monde, n’avaient jamais été exposées aux rayons du soleil. Mais au retour de la marée, les eaux s’élancèrent avec une impétuosité et un poids irrésistibles qui causèrent les plus grands désastres sur les côtes de la Sicile, de la Dalmatie, de la Grèce et de l’Égypte. De grands bateaux furent entraînés et placés sur les toits des maisons, ou à la distance de deux milles du rivage ordinaire. Les maisons englouties disparurent avec leurs habitants, et la ville d’Alexandrie a perpétué, par une cérémonie annuelle le souvenir de l’inondation funeste, qui coûta la vie à cinquante mille de ses citoyens. Cette calamité, dont le récit s’exagérait en passant d’une province à l’autre, frappa tout l’empire d’étonnement et d’épouvante, et les imaginations, effrayées étendirent les conséquences d’un malheur momentané. On se rappelait les tremblements de terre précédents, qui avaient détruit les villes de la Palestine et de la Bithynie, et les Romains étaient disposés à regarder ces coups terribles comme l’annonce de malheurs encore plus affreux. Leur vanité, timide confondait les symptômes du déclin de leur empire avec ceux de la fin du monde[2]. On avait alors pour habitude d’attribuer tous les événements extraordinaires à une volonté particulière de la Divinité. Tous les phénomènes de la nature se trouvaient liés par une chaîne invisible aux opinions morales ou métaphysiques de l’esprit humain, et les plus profonds théologiens pouvaient indiquer, d’après l’espèce de leurs préjugés, comment l’établissement de l’hérésie tendait nécessairement à produire le tremblement de terre ; par quelle cause l’inondation devait inévitablement résulter des progrès de l’erreur et de l’impiété. Sans prétendre discuter la probabilité de ces sublimes spéculations, l’historien, doit se contenter d’observer, sur l’autorité de l’expérience, que les passions des hommes sont plus funestes, au genre humain que les convulsions passagères des éléments[3]. Les effets destructeurs d’un tremblement de terre, d’une tempête, d’une inondation ou de l’éruption d’un volcan, sont très peu de chose, comparés aux calamités ordinaires de la guerre ; même adoucies comme elles le sont maintenant par la prudence ou par l’humanité des souverains de l’Europe, lorsqu’ils amusent leurs loisirs ou exercent le courage de leurs sujets par la pratique de l’art militaire. Cependant les mœurs et les lois de l’Europe moderne protègent la vie et la liberté du soldat vaincu, et le citoyen paisible a rarement à se plaindre que sa personne ou même sa fortune, ait eu à souffrir des malheurs de la guerre. A l’époque désastreuse de la chute de l’empire romain, que nous pouvons dater du règne de Valens, la sûreté de tous les citoyens était personnellement attaquée. Les arts et les travaux, fruits de l’industrie d’une longue série de siècles, disparaissaient sous les mains féroces des Barbares d’Allemagne et de Scythie. L’invasion des Huns précipita sur les provinces de l’Occident la nation des Goths, qui, en moins de quarante ans, envahirent depuis les bords du Danube jusqu’à l’océan Atlantique, et ouvrirent, par leurs succès, une route aux incursions de tant de hordes encore plus sauvages. Les contrées reculées du globe recélaient le principe de cette grande commotion ; et l’examen attentif de la vie pastorale des Scythes[4], ou Tartares[5] jettera du jour sur la cause cachée de ces émigrations dévastatrices. On peut attribuer les différents caractères des nations civilisées à l’usage et à l’abus de la raison, qui modifient d’une manière si différente, et compliquent d’une manière si artificielle, les mœurs et les opinions d’un Européen et celles d’un Chinois ; mais l’opération de l’instinct est plus sûre et plus simple que celle de la raison. Il est beaucoup plus aisé de rendre compte des appétits d’un quadrupède que des arguments d’un philosophe ; et plus les hordes de sauvages approchent de l’état des animaux, plus le caractère d’un individu est constamment le même, et plus il a de rapport à celui de tous. L’uniforme stabilité des mœurs est la suite de l’imperfection des facultés. Tous les hommes, réduits dans un état d’égalité, conservent les mêmes besoins, les mêmes désirs et les mêmes jouissances ; et l’influence de la nourriture ou du climat, qu’un si grand nombre de causes morales arrêtent ou détruisent dans un état de société plus civilisé, contribue puissamment à former et conserver le caractère national des Barbares. Dans tous les siècles, les plaines immenses de la Scythie ou Tartane ont été habitées par des tribus errantes de pisteurs et de chasseurs, dont la paresse se refuse à cultiver la terre, et dont l’esprit inquiet dédaigne la gêne d’une vie sédentaire. Dans tous les siècles, les Scythes et les Tartares ont été renommés par leur courage intrépide et par leurs rapides conquêtes. Les pasteurs du Nord ont à plusieurs reprises renversé les trônes de l’Asie, et leurs armées victorieuses ont répandu la terreur et la dévastation dans les contrées les plus fertiles et les plus belliqueuses de l’Europe[6]. Dans cette occasion, comme dans beaucoup d’autres, l’historien judicieux se trouve forcé de renoncer à une agréable chimère, et d’avouer avec quelque répugnance, que les mœurs pastorales, ornées par l’imagination des attributs de la paix et de l’innocence, se joignent beaucoup plus naturellement, aux habitudes féroces d’une vie guerrière. A l’appui de cette observation, je considérerai trois articles principaux dans la vie des nations pastorales et guerrières : 1° leur nourriture ; 2° leurs habitations ; 3° leurs occupations. L’expérience des temps modernes a confirmé les récits de l’antiquité[7] ; et les bords du Volga, du Selinga et du Borysthène, nous présenteront le spectacle uniforme des mêmes mœurs et des mêmes habitudes[8]. I. Le blé ou même le riz, qui constitue la nourriture principale et la plus saine des nations civilisées, ne s’obtient que par les travaux constants des cultivateurs. Quelques uns des heureux sauvages qui habitent entre les deux tropiques, reçoivent de la libéralité de la nature une subsistance abondante ; mais dans les climats du Nord, une nation de pasteurs est réduite à ses troupeaux. Je laisse à décider aux habiles praticiens de l’art médical, si toutefois ils le peuvent, jusqu’à quel point une nourriture animale ou végétale peut influer sur le caractère des hommes, et si l’idée de cruauté attachée à l’épithète de carnivore, doit être regardée autrement que comme ici préjugé innocent, et peut-être salutaire au genre humain[9]. Cependant, s’il est vrai que le sentiment de la compassion s’affaiblisse insensiblement par le spectacle et par l’habitude de la cruauté domestique ; nous pouvons observer que la tente d’un pasteur tartare expose aux regards ; dans leur plus dégoûtante simplicité, les objets affreux que leur déguise la délicatesse de l’Europe. Chez eux les bœufs et les moutons sont égorgés par la main dont ils étaient accoutumés à recevoir tous les jours leur nourriture, et leur insensible meurtrier voit leurs membres sanglais& étalés sur sa table sans beaucoup de préparation. Dans la profession militaire, et principalement dans la marche d’une armée nombreuse, il paraît très avantageux de faire subsister les soldats de viande, exclusivement à toute autre nourriture. Les provisions de grains tiennent beaucoup de place et sont sujettes à se gâter ; et les immenses magasins absolument nécessaires à la subsistance de nos troupes, ne peuvent se transporter que lentement et emploient beaucoup d’hommes et de chevaux ; mais les troupeaux qui accompagnent les armées tartares, offrent une provision assurée et toujours croissante de lait et de viandes fraîches. L’herbe croit très vite et très abondamment dans presque tous les terrains incultes, et il y a peu de contrées assez stériles pour que le vigoureux bétail du Nord rie trouve pas à y pâturer : d’ailleurs, la patiente abstinence des Tartare et leur peu de délicatesse servent à ménager les munitions. Ils mangent également les animaux tués pour leur nourriture, et ceux qui sont morts de maladie ; ils ont un goût de préférence pour la chair du cheval, proscrite dans tous les temps par les nations civilisées de l’Europe et de l’Asie ; et ce goût particulier facilite leurs expéditions militaires. Dans leurs incursions les plus rapides et les plus éloignées, chaque cavalier scythe mène toujours avec lui un second cheval, et ces relais servent, dans l’occasion, ou à hâter la marche ou à apaiser la faim des Barbares. Le courage et la pauvreté trouvent bien des ressources. Lorsque les fourrages commencent à s’épuiser autour du camp des Tartares, ils égorgent, la plus grande partie de leurs troupeaux, et conservent la viande, qu’ils font fumer ou sécher au soleil. Dans la nécessité imprévue d’une marche rapide, ils font provision d’une quantité de petites boules de fromage, ou plutôt de lait caillé durci, qu’ils délaient au besoin dans de l’eau, et cette nourriture peu substantielle suffit pour soutenir pendant plusieurs jours la vie et même le courage de leurs patients guerriers. Mais cette extraordinaire abstinence, digne d’être approuvée du stoïcien, et peut-être même enviée par l’ermite, est ordinairement suivie des plus curieux accès de voracité. Les vins des climats plus fortunés sont le présent le plus agréable, la denrée la plus précieuse que l’on puisse offrir à des Tartares ; et ils n’ont encore exercé leur industrie qu’à extraire du lait de jument une liqueur fermentée, qui possède à un très haut degré la faculté de les enivrer. Semblables aux animaux de proie, les sauvages, soit de l’Ancien ; soit du Nouveau Monde, éprouvent les vicissitudes de la famine et de l’abondance ; et leurs estomacs endurcis souffrent sans beaucoup d’inconvénients les extrêmes opposés de l’intempérance et de la faim. II. Dans les siècles de simplicités rustique et martiale, un peuple de soldats et de laboureurs, s’est dispersé sur la vaste étendue d’un pays qu’ils ont cultivé, et il a fallu sans doute du temps pour assembler la jeunesse guerrière de la Grèce ou de l’Italie sous les mêmes drapeaux, soit pour défendre leurs propres frontières, soit pour attaquer celles de leurs voisins. Le progrès des manufactures et du commerce rassemble peu à peu un grand nombre d’hommes dans les murs d’une ville ; mais ces citoyens ne sont plus des soldats, et les arts qui perfectionnent la société civile, anéantissent l’esprit militaire. Les mœurs pastorales des Scythes semblent réunir les différents avantages de la simplicité et de la civilisation. Les individus de la même tribu sont constamment rassemblés ; mais ils sont rassemblés dans un camp, et le courage naturel de ces intrépides pasteurs est anime par un secours et une émulation réciproques. Les maisons des Tartares ne sont que de petites tentes d’une forme ovale, demeure froide et malpropre, qu’habitent ensemble sans distinction les jeunes gens des deux sexes. Les palais des riches consistent dans des huttes de bois d’une grandeur assez médiocre peut-être facilement transportées sur de grands chariots, attelés peut-être de vingt ou trente bœufs. Les troupeaux, après avoir brouté tout le jour dans les pâturages voisins, se retirent à l’approche de la nuit dans l’enceinte du camp. La nécessité d’éviter une confusion dangereuse dans ce concours perpétuel d’hommes et d’animaux, doit introduire par degrés, dans la distribution, l’ordre et la garde des différents campements, une sorte de régularité, milita ire. Dès que le fourrage d’un district, est consommé, la tribu ou plutôt l’armée des pasteurs marche en bon ordre vers de nouveaux pâturages, et acquiert par ce moyen, dans les occupations ordinaires de sa vie, la connaissance pratique de l’une des plus importantes et des plus difficiles opérations de la guerre la différence des saisons règle le choix des campements. Dans l’été, les Tartares s’avancent au nord, et placent leurs tentes sur le bord d’une rivière ou dans le voisinage de quelque ruisseau ; mais dans l’hiver ils reviennent au midi, et appuient leur camp derrière une éminence, à l’abri des vents, qui se sont refroidis dans leur passage sur les régions glacées de la Sibérie. Ces mœurs sont très propres, à répandre chez les tribus errantes l’esprit de conquête et d’émigration. Leur attachement pour un territoire est si faible, que le moindre accident suffit pour les en éloigner. Ce n’est point le pays, c’est son camp qui est la patrie du Tartare ; il y trouve toujours sa famille, ses compagnons et tontes ses possessions. Dans ses plus longues marches, il est sans cesse, environné des objets chers, précieux ou familiers à sa vue. La soif du butin, la crainte ou le ressentiment d’une injure, l’impatience de la servitude, ont suffi dans tous les temps pour précipiter les tribus de la Scythie dans des pays inconnus, ou elles espéraient trouver une nourriture plus abondante ou un ennemi moins redoutable. Les révolutions du Nord ont souvent déterminé le destin du Midi. Dans ce conflit de nations ennemies, les vainqueurs et les vaincus ont été alternativement poursuivants et poursuivis des confins de la Chine jusqu’à ceux de l’Allemagne[10]. Ces grandes émigrations, exécutées, quelquefois avec une rapidité presque incroyable, étaient facilitées par la nature du climat. On sait, que le froid est plus rigoureux dans la Tartarie qu’il ne devrait l’être naturellement au milieu d’une zone tempérée : on en donne pour raison la hauteur des plaines, qui s’élèvent principalement du côté de l’orient, à plus d’un demi-mille au dessus du niveau de la mer, et la grande quantité de salpêtre dont le sol est rempli[11]. Dans l’hiver, les rivières larges et rapides qui déchargent leurs eaux dans l’Euxin, dans la mer Caspienne et dans la mer Glaciale, sont gelées profondément. Les terres sont couvertes de neige et les tribus victorieuses ou fugitives peuvent traverser sans danger, avec leurs chariots, leurs familles et leurs troupeaux ; la surface ferme et unie de cette vaste plaine. III. La vie pastorale, comparée aux travaux de l’agriculture et des manufactures, est sans contredit une vie. Oisive, surtout pour les principaux pasteurs de la race tartare, qui, chargeant leurs esclaves du détail de leurs troupeaux, voient rarement leur loisir, troublé par des soins domestiques et des travaux assidus. Mais ce n’est point aux jouissances paisibles de l’amour et de la société qu’ils consacrent ces loisirs, c’est à l’exercice violent et sanguinaire de la chasse. Les plaines de la Tartarie nourrissent une nombreuse race de chevaux forts dociles, faciles à dresser pour la chasse et pour la guerre. Les Scythes ont été connus dans tous les temps pour de hardis et habiles cavaliers. L’habitude leur donne tant d’aisance et de fermeté sur leurs chevaux, qu’on a prétendu que c’était sans en descendre qu’ils se livraient aux fonctions les plus ordinaires de la vie, comme de manger, de boire et même de dormir. Ils se servent, avec beaucoup d’adresse et de vigueur, de la lance et d’un arc fort long, dont la flèche pesante, dirigée par un coup d’œil toujours sûr, frappe avec une force irrésistible. Ils en font souvent usage contre les timides animaux du désert, qui multiplient dans l’absence de leurs ennemis les plus redoutables ; contre le lièvre, la chèvre, le chevreuil, le daim, le cerf, l’élan et l’antilope. Les fatigues de là chasse exercent continuellement la patience des hommes et des chevaux, et l’abondance du gibier contribue à la subsistance et même au luxe des camps tartares. Mais les chasseurs de la Scythie ne bornent pas leurs exploits à la destruction de ces animaux timides ou peu dangereux. Ils marchent hardiment à la rencontre du sanglier, lorsque, animé par la vengeance, il revient sur ceux qui le poursuivent. Ils excitent le courage pesant de l’ours et la fureur du tigre endormi dans les bois. On peut acquérir de la gloire partout où il y a du danger ; et l’habitude de la chasse, qui donne les occasions de faire preuve d’adresse et de courage, doit être considérée comme l’image et l’école de la guerre. Les chasses générales, l’orgueil et le plus grand plaisir des princes tartares, servent, d’exercice instructif à leur nombreuse cavalerie. Ils environnent une enceinte de plusieurs lieues de circonférence, dans laquelle se trouve renfermé tout le gibier d’une grande étendue de pays ; et les troupes qui forment le cordon avancent lentement et régulièrement vers un centre marqué, où les animaux, captifs et entourés de tous côtés, tombent sous les flèches et les traits des chasseurs. Dans cette marche, qui dure souvent plusieurs jours, la cavalerie est obligée de gravir les montagnes, de passer les rivières à la nage et de traverser la profondeur des vallées sans déranger l’ordre de la marche. Les Tartares acquièrent l’habitude de diriger leurs regards et leurs pas vers un objet éloigné, de conserver leurs distances, de suspendre ou d’accélérer leur marche relativement aux mouvements des troupes qui sont sur leur droite ou sur leur gauche, d’observer et de répéter les signaux de leurs commandants. Les chefs apprennent, dans cette école pratique, la plus importante leçon de l’art militaire, le discernement prompt du terrain, de la distance et du temps. Le seul changement nécessaire au moment de la guerre est d’employer contre l’ennemi la même patience et la même valeur, la même intelligence et la même discipline ; et les amusements de la chasse peuvent servir de prélude à la conquête d’un empire[12]. La société politique des anciens Germains ne paraissait être qu’une réunion volontaire de guerriers indépendants. Les tribus de la Scythie, connues sous la dénomination moderne de hordes, semblaient présenter chacune une famille nombreuse et toujours croissante, multipliée dans le cours de plusieurs siècles. Les plus pauvres et les plus ignorants des Tartares conservent, avec un sentiment de fierté, leur généalogie comme un trésor inestimable ; et, malgré la distinction de rang introduite par la possession d’une propriété plus ou moins abondante en richesses pastorales, ils se considèrent tous particulièrement et mutuellement comme les descend ans du fondateur de leur tribu. La coutume qu’ils conservent encore d’adopter les plus braves de leurs prisonniers, peut justifier l’opinion de ceux qui regardent la multiplication extraordinaire de cette famille comme légale et fictive. Mais un préjugé utile, consacré par le temps et par l’opinion, produit l’effet de la vérité. Ces orgueilleux Barbares obéissent volontairement au chef de leur famille, et leur commandant ou coursa exerce, comme représentant de leur premier ancêtre, l’autorité d’un juge en temps de paix, et celle d’un général en temps de guerre. Dans les premiers temps du monde pastoral, chaque mursa, si nous pouvons nous servir ici de ce nom moderne, agissait comme chef indépendant d’une grande famille séparée des autres, et les limites des territoires particuliers se fixaient insensiblement par la supériorité de la force ou, par le consentement mutuel. Mais, l’influence constante de diverses causes contribua à réunir les hordes errantes en communauté nationale, sous le commandement d’un chef suprême. La faiblesse désirait du secours, et la force était ambitieuse de commander. La puissance, qui est le résultat de l’union, opprima les tribus voisines à leur imposa la loi ; et, comme on admettait les vaincus à partager les avantages de la victoire, les plus vaillants chefs se rangèrent volontairement avec toute leur suite sous l’étendard formidable de la confédération générale, et le plus heureux des princes tartares obtint ; ou par la supériorité de son mérite, ou par celle de sa puissance, le commandement militaire sur tous les autres. Il frit élevé sur le trône aux acclamations de ses égaux, et reçut le nom de khan qui exprime, dans le langage du nord de l’Asie, la toute-puissance de la royauté. Les descendants du fondateur de la monarchie conservèrent longtemps un droit exclusif à la succession, et maintenant les khans qui règnent depuis la Crimée jusqu’au mur de la Chine, descendent tous en droite ligne du fameux Gengis[13]. Mais comme le premier, devoir d’un souverain tartare est de conduire en personne ses sujets aux combats, on a souvent peu d’égard aux droits d’un enfant, et quelque prince dû sang royal, distingué par sa valeur et par son expérience, reçoit le sceptre et l’épée de son prédécesseur. On lève régulièrement sur les tribus deux taxes différentes : l’une pour soutenir la dignité du monarque national, et l’autre pour le chef particulier de la tribu ; et chacune de ces taxes monte à la dîme de la propriété de chaque sujet et des dépouilles qui lui tombent en partage. Un souverain tartare jouit de la dixième partie des richesses de ses sujets, et, comme les nombreux troupeaux qui font sa richesse particulière se multiplient ainsi dans une proportion bien plus considérable que les autres, il est en état de suffire abondamment au luxe peu recherché de sa cour, de récompenser ses favoris ; et de maintenir, par la douce séduction des présents, une obéissance qu’il n’obtiendrait peut-être pas toujours de sa seule autorité. Les mœurs des Tartares accoutumés, comme leur khan, au meurtre et au brigandage, peuvent excuser à leurs yeux quelques actes particuliers de sa tyrannie qui exciteraient l’horreur d’un peuple civilisé ; mais le pouvoir arbitraire d’un despote n’a jamais été reconnu dans les déserts de la Scythie. La juridiction immédiate du khan est restreinte à sa propre tribu, et on a modéré l’exercice de ses prérogatives par l’ancienne institution d’un conseil national. La ceroultai ou diète des Tartares, se tenait régulièrement, dans le printemps et dans l’automne, au milieu d’une vaste plaine[14] ; ou les princes de la famille régnante et les mursas des différentes tribus pouvaient à l’aise se réunir à cheval et suivis de tous leurs guerriers : le monarque ambitieux en passant en revue les forces d’un peuple armé, se voyait obligé de consulter son inclination. On aperçoit, dans la constitution politique des nations scythes ou tartares, les principes du gouvernement féodal ; mais le conflit perpétuel de ces peuples turbulents s’est terminé quelquefois par l’établissement d’un empire despotique. Le conquérant, enrichi par les tribus et soutenu parles armes de plusieurs rois dépendants, a étendu ses conquêtes dans l’Europe et dans l’Asie. Les pasteurs du Nord se sont assujettis aux arts, aux lois et à la gêne de résider dans des villes ; et le luxe, après avoir détruit la liberté, a ébranlé peu à peu les fondements du trône[15]. Le souvenir des événements ne se conserve pas longtemps chez une nation ignorante et sujette à des migrations fréquentes et éloignées. Les Tartares modernes ignorent les conquêtes de leurs ancêtres[16] ; et nous avons puisé notre connaissance de l’histoire des Scythes dans leur commerce avec les nations civilisées du Sud, les Grecs, les Chinois et les Persans. Les Grecs, qui naviguaient sur l’Euxin et envoyaient des colonies sur les bords de la mer, découvrirent à la longue, et imparfaitement, une partie de la Scythie, depuis le Danube, et les confins de la Thrace jusqu’aux Méotides glacés, le séjour d’un éternel hiver, et jusqu’au Caucase, que les poètes donnaient pour bornes à la terre. Les Grecs célébrèrent, avec une simplicité crédule, les vertus de la vie pastorale[17], et furent, avec plus de raison, effrayés du nombre et de la valeur des Barbares, qui avaient écrase avec mépris l’immense armement de Darius, fils d’Hystaspe[18]. Les monarques Persans avaient poussé leurs conquêtes vers l’occident jusqu’aux rives du Danube[19] et aux confins de la Scythie européenne. Leurs provinces orientales étaient exposées aux incursions des Scythes de l’Asie, ces sauvages habitants des plaines au-delà de l’Oxus et du Jaxarte, deux larges rivières dont le cours se dirige vers la mère Caspienne. La longue et mémorable querelle d’Iran et de Touran sert encore de sujet à l’histoire ou aux romans orientaux. La valeur fameuse et peut-être fabuleuse des héros persans, Rustan et Asfendiar, se signala pour la défense de leur pays contre les Afrasiabs du Nord[20] : et le courage indomptable des mêmes Barbares résista sur le même terrain aux armées victorieuses de Cyrus et d’Alexandre[21]. Aux yeux des Grecs et des Perses, l’étendue réelle de la Scythie était bornée à l’orient par les montagnes d’Imaüs ou de Caf ; leur ignorance sur les pays situés à l’extrémité inaccessible de l’Asie mêlait beaucoup de fables aux idées qu’ils se formaient de ces contrées éloignées. Mais ces régions inaccessibles sont l’ancienne résidence d’une nation puissante et civilisée[22], qui remonte, par une tradition vraisemblable à quarante siècles, et qui peut justifier d’une histoire de deux mille ans[23], attestée par le témoignage non interrompu d’historiens exacts et contemporains[24]. Les annales de la Chine[25] éclaircissent l’état et les révolutions des tribus pastorales, qu’on peut toujours distinguer sous l’a dénomination vague de Scythes ou de Tartares tour à tour vassaux, ennemis et conquérants d’un grand empire, dont la politique n’a cessé de résister à la valeur aveugle et impétueuse des Barbares du Nord. De l’embouchure du Danube à la mer du Japon, à longitude de la Scythie s’étend à peu près à cent dix degrés, qui, sous ce parallèle, donnent plus de cinq mille milles. Il n’est pas aussi facile de déterminer exactement la latitude de ces immenses déserts ; mais depuis le quarantième degré qui touche au mur de la Chine, nous pouvons avancer à plus de mille milles vers le nord, où nous serons arrêtés par le froid excessif de la Sibérie. Dans cet affreux climat, au lieu du portrait animé d’un camp tartare, on voit sortir de la terre, ou plutôt des neiges dont elle est couverte, la fumée qui annonce les demeures souterraines des Tongoux et des Samoïèdes. Des rennes et de gros chiens leur tiennent imparfaitement lieu de bœufs et de chevaux, et les conquérants de l’univers dégénèrent insensiblement en une racé de sauvages chétifs et difformes, que fait trembler le bruit des armes[26]. Ces mêmes Huns, qui, sous le règne de Valens, menacèrent l’empire romain, avaient longtemps auparavant semé la terreur dans l’empire de la Chine[27]. Ils occupaient anciennement, et peut-être originairement, une vaste étendue de pays aride et stérile au nord de la grande muraille. Cette contrée est occupée aujourd’hui par les quarante-neuf hordes ou bannières des Mongoux, nation pastorale, composée d’environ deux cent mille familles[28]. Mais la valeur des Huns avait reculé les étroites limites de leurs États, et leurs chefs grossiers, connus sous le nom de Tanjoux, devinrent peu à peu les conquérants et les souverains d’un empire formidable. Vers l’orient, l’Océan seul put arrêter l’effort de, leurs armes, et les tribus clairsemées entre l’Amour et l’extrémité de la péninsule de Corée, suivirent malgré elles les drapeaux des Huns victorieux. Du côté de l’occident, vers la source de l’Irtisch et des vallées de l’Imaüs, ils trouvèrent un pays plus vaste et des ennemis plus nombreux. Un des lieutenants du Tanjou subjugua dans une seule expédition vingt-six nations. Les Igours[29], distingués entre les Tartares par l’image des lettres, étaient du nombre de ses vassaux ; et, par une étrange liaison des événements du monde, la fuite d’une de ces tribus errantes rappela les Parthes victorieux de l’invasion de la Syrie[30]. Au nord, les Huns regardaient l’Océan comme la seule borne de leur domination. Sans ennemis pour leur résister, sans témoins pour contrarier leur vanité, ils pouvaient exécuter à leur gré la conquête réelle où imaginaire des régions glacées de la Sibérie, et ils fixèrent la mer du Nord pour dernière limite de leur empire. Mais le nom de cette mer, sur les rives de laquelle le patriote Sovou adopta la vie d’un pasteur et d’un exilé[31], peut s’appliquer avec plus de probabilité au Baïkal, vaste bassin d’environ trois cents milles de longueur qui dédaigne la modeste dénomination de lac[32], et, qui communique aujourd’hui avec la mer du Nord, par le long cours de l’Angara, du Tonguska et du Jénissea. La conquête d’un si grand nombre de nations éloignées pouvait flatter la vanité du Tanjou ; mais la valeur des Huns, ne pouvait être récompensée que par la jouissance des richesses et du luxe de l’empire du Sud. On avait élevé, dans le troisième siècle avant l’ère chrétienne, un mur de quinze cents milles de longueur, pour défendre les frontières de la Chine contre leurs incursions[33] ; mais ce mur immense, qui tient une place considérable sur la carte du monde, ne contribua jamais à la sûreté d’une nation peu guerrière. Le Tanjou rassemblait souvent jusqu’à deux ou trois cent mille hommes de cavalerie, redoutables par leur adresse à manier leurs arcs et leurs chevaux, par leur patience courageuse. à supporter les rigueurs des saisons, et par l’incroyable rapidité de leur marche, que n’arrêtaient guère les torrents et les précipices, les montagnes les plus escarpées et les rivières les plus profondes. Ils se répandirent tous à la fois sur la surfacé du pays, et leur impétueuse célérité déconcerta la tactique grave et compassée d’une armée chinoise. L’empereur Kaoti, soldat de fortune[34], élevé sur le trône par son mérite personnel, marcha contre les Huns avec les troupes des vétérans formés dans les guerres civiles de la Chine ; mais les Barbares l’environnèrent bientôt de tous côtes ; et, après un siége de sept jours, le monarque, n’ayant aucun espoir d’être secouru, fut forcé d’acheter sa liberté par une capitulation ignominieuse. Les successeurs de Kaoti, occupés des arts pacifiques, et livrés aux délices de leur palais, se soumirent à une humiliation plus durable. Ils se déterminèrent trop promptement à regarder comme insuffisantes leurs troupes et leurs fortifications. Ils se laissèrent trop aisément persuader que les soldats chinois, qui, pour éviter d’être surpris par les Huns, annoncés de tous côtés par la lueur des flammes, dormaient le casque en tête et la cuirasse sur le dos, seraient bientôt épuisés par des travaux continuels et des marches inutiles[35]. Pour se procurer une tranquillité précaire et momentanée, ils stipulèrent un paiement annuel d’argent et d’étoffés de soie ; et le misérable expédient de déguiser un tribut réel sous la dénomination d’un don et d’un subside, fut également adopté par les empereurs de Rome et par ceux de la Chine ; mais le tribut de ceux-ci comprenait un article encore plus honteux, qui révoltait les sentiments de la nature et de l’humanité. Les fatigues d’une vie sauvage, qui détruisent dans leurs premières années les enfants nés avec une constitution faible, mettent une disproportion sensible dans le nombre des deux sexes. Les Tartares sont généralement laids, et même difformes : ils se servent de leurs femmes pour tous les travaux domestiques ; mais ils sont avides de se procurer la jouissance d’objets plus agréables. Les Chinois étaient obligés de livrer tous les ans aux grossières caresses des Huns, un nombre fixe de leurs plus belles filles[36] ; et ils s’assuraient l’alliance des orgueilleux Tanjoux en leur donnant en mariage les filles véritables ou adoptives de la famille impériale, qui tâchaient en vain d’échapper à cet opprobre sacrilège. L’infortune de ces victimes, désolées a été peinte par une princesse de la Chine, qui déplore son malheur d’avoir été condamnée par ses parents à un exil perpétuel, et à passer sous les lois d’un époux barbare, d’être réduite pour boisson, à du lait aigre, à de la viande crue pour nourriture, et de n’avoir qu’une tente pour palais. Elle exprime, avec une simplicité touchante, son désir d’être transformée en oiseau, pour s’envoler vers sa chère patrie, l’objet de ses tendres et perpétuels regrets[37]. Les tribus pastorales du Nord avaient fait deux fois la conquête de la Chine. Les forces des Huns n’étaient point inférieures à celles des Mongoux ou des Mantcheoux, et leur ambition pouvait se flatter des mêmes succès ; mais les armes et la politique de Vouti[38], cinquième empereur de la pâlissante dynastie des Han, humilièrent leur orgueil et arrêtèrent leurs progrès. Durant son long règne de cinquante-quatre ans (146-87 av. J.-C.) les Barbares des provinces méridionales se soumirent aux lois des Chinois ; ils adoptèrent leurs mœurs, et les anciennes limites de l’empire, qui se terminaient à la grande rivière de Kiang, s’étendirent jusqu’au port de Canton. Au lieu de se borner aux timides opérations d’une guerre défensive, ses lieutenants pénétrèrent jusqu’à plusieurs centaines de milles dans le pays des Huns. Dans ces vastes déserts, où il était impossible de former des magasins, et difficile de transporter une quantité de provisions suffisante, les armées de Vouti eurent souvent à souffrir des maux intolérables. De cent quarante mille soldats, avec lesquels les généraux chinois étaient entrés en campagne, ils n’en ramenèrent que trente mille sains et saufs aux pieds de- leur empereur ; mais cette perte avait été compensée par des succès brillants et décisifs. Ils avaient profité habilement de la supériorité que leur donnaient la nature de leurs chariots de guerre et le secours des Tartares auxiliaires. Le camp du Tanjou fut surpris au milieu de la nuit et d’une débauche. Le monarque des Huns s’ouvrit courageusement un chemin au milieu des ennemis ; mais il laissa quinze mille des siens sur le champ de bataille. Cependant cette grande victoire, précédée et suivie de plusieurs combats sanglants, contribua moins à détruire la puissance des Huns que la politique adroite dont Vouti fit usage pour détacher de leur obéissance les nations tributaires. Intimidées par les armées de l’empereur chinois, ou séduites par ses promesses, elles rejetèrent l’autorité du Tanjou (70 av. J.-C.) : quelques-unes se reconnurent alliées ou vassales de l’empire ; toutes devinrent les plus implacables ennemies des Huns, et dès que ces orgueilleux Barbares se trouvèrent réduits à leurs propres forces, leur grandeur disparut, et leur nombre aurait à peine suffi pour peupler une grande ville de l’empire des Chinois[39]. La désertion de ses sujets et les embarras d’une guerre civile obligèrent le Tanjou à renoncer lui-même au titre de souverain indépendant, et à assujettir la liberté d’une nation fière et guerrière. Il fut reçu à Sigan (51 av. J.-C.), alors capitale de la monarchie par les troupes, les mandarins et l’empereur lui-même, avec tous les honneurs que la vanité chinoise fût capable d’inventer pour orner et déguiser son triomphe[40]. On le logea dans un palais magnifique ; il eût le pas avant tous les princes de la famille royale, et on épuisa la patience du roi barbare dans un banquet à huit services, durant lequel on exécuta neuf différents morceaux de musique ; mais il rendit à genoux un respectueux hommage à l’empereur, prononça, en son nom et pour tous ses successeurs, un serment de fidélité perpétuelle, et reçut du victorieux Vouti un sceau qui portait l’emblème de sa dépendante royauté. Depuis cette soumission humiliante, les Tanjoux manquèrent quelquefois à leur serment de fidélité, et saisirent l’instant favorable pour exercer leur brigandage ; mais la monarchie des Huns déclina peu à peu, et des dissensions civiles divisèrent enfin ces Barbares en deux nations séparées et ennemies (48 A. D.). Un de leurs princes, poussé par la crainte et l’ambition, se retira vers le sud avec huit hordes, composées de quarante à cinquante mille familles. Il obtint, avec le titre de Tanjou, un territoire commode sur les frontières des provinces chinoises, et la constance de son attachement pour l’empire fut maintenue par sa faiblesse et par le désir de se venger de ses anciens compatriotes. Depuis le moment de cette funeste séparation, les Huns du nord continuèrent à languir environ cinquante ans, jusqu’au moment où ils furent accablés de tous côtés par des ennemis étrangers et domestiques. Une colonne[41] élevée sur une haute montagne, apprit à la postérité que les armées chinoises s’étaient victorieusement avancées à sept cents milles dans le pas des Barbares. Les Sienpi[42], tribu des Tartares orientaux, vengèrent sur les Huns les injures que leurs ancêtres en avaient reçues, et la puissance des Tanjoux, après un règne de treize cents ans, fut entièrement détruite avant la fin du premier siècle de l’ère chrétienne[43]. Les Huns, vaincus et dispersés, éprouvèrent, selon leur caractère et leur situation, des fortunes diverses[44]. Plus de cent mille individus de cette nation, des plus pauvres à la vérité, et des moins courageux, restèrent dans leur pays natal, renoncèrent à leur nom, et se mêlèrent à la victorieuse nation des Sienpi. Cinquante-huit bordes, environ deux cent mille hommes, préférant une plus honorable servitude, se retirèrent au sud, et implorèrent la protection de l’empereur chinois ; qui leur permit d’habiter sur les frontières de la province de Chansi et du territoire d’Ortoas, et leur en confia la gaude ; mais les tribus les plus puissantes et les plus belliqueuses des Huns conservèrent dans leurs revers le courage indépendant de leurs ancêtres. L’Occident tout entier était ouvert à leur valeur, et ils résolurent d’y chercher et d’y conquérir, sous la conduite de leurs chefs héréditaires ; un pays éloigné qui put demeurer inaccessible aux armes des Sienpi et aux lois de la Chine[45]. Ils passèrent bientôt les montagnes de l’Imaüs, et les bornes de la géographie des Chinois ; mais nous pouvons, distinguer les deux principales troupes de ces formidables exilés, qui dirigèrent leur marche, l’une vers l’Oxus, l’autre vers le Volga. La première de ces colonies s’établit dans les plaines vastes et fertiles de la Sogdiane sur la rive orientale de la mer Caspienne, où ils conservèrent le nom de Huns, avec le surnom d’Euthalites ou Nephtalites. Leurs mœurs et jusqu’aux traits de leur visage, s’adoucirent insensiblement sous un climat tempéré et dans une province[46] florissante qui conservait encore quelque souvenir des arts de la Grèce[47]. Les Huns blancs, nom qui leur fut donné d’après le changement de leur couleur, abandonnèrent bientôt les mœurs pastorales de la Scythie. Gorgo, qui, sous le nom de Carizme, a joui d’une splendeur passagère, devint la résidence du roi, qui régna paisiblement sur un peuple docile. Les travaux des Sogdiens fournissaient à leur luxe, et les Huns ne conservèrent de leur ancienne barbarie que la coutume odieuse d’enterrer vivants, dans le tombeau où l’on déposait un prince ou un citoyen opulent, jusqu’au nombre de vingt de ceux qui avaient partagé ses bienfaits durant sa vie[48]. Le voisinage des frontières de la Perse exposait souvent les Huns à de sanglants combats avec toutes les armées de cette monarchie ; mais ils respectaient en temps de pain la foi des traités, et les lois de l’humanité en temps de guerre. Leur victoire mémorable sur Peroses ou Firuz fit autant d’honneur à la modération qu’à la valeur des Barbares. La seconde division des Huns, leurs compatriotes, qui s’avança vers le nord-ouest, rencontra plus d’obstacles, et se fixa sous un climat plus rigoureux. La nécessité leur fit changer les soies de la Chine pour les fourrures de la Sibérie. Les commencements imparfaits de civilisation qui se faisaient sentir parmi eux, s’effacèrent entièrement, et leur férocité naturelle s’augmenta par leurs rapports avec des tribus barbares qu’on a comparées, avec assez de justice aux animaux sauvages du désert. Leur fierté indocile rejeta bientôt la succession héréditaire des Tanjoux ; chaque horde fut gouvernée par son mursa particulier ; et leur conseil tumultueux dirigeait les entreprises de la nation. Le nom de la Grande-Hongrie a attesté jusqu’au treizième siècle leur résidence sur les rives orientales du Volga[49]. Dans l’hiver, ils descendaient avec leurs troupeaux vers l’embouchure de cette grande rivière, et ils poussaient leurs excursions dans l’été jusqu’à la latitude de Saratoff, ou peut-être jusqu’au confluent du Kama. Telles étaient du moins les récentes limites des Calmoucks noirs[50], qui restèrent environ cent ans’ sous la protection de la Russie, et qui sont retournes depuis dans leur ancienne patrie, sur les frontières de la Chine. Le départ et le retour de ces Tartares errants, dont le camp réuni composait cinquante mille familles, explique les anciennes émigrations des Huns[51]. Il est impossible de remplir l’intervalle obscur du temps qui s’est écoulé depuis que les Huns disparurent des environs de la Chine, jusqu’au moment où ils se montrèrent sur les frontières des Romains. Quoi qu’il en soit, on peut raisonnablement croire qu’ils furent poussés jusque sur les confins de l’Europe par les mêmes adversaires qui les avaient chassés de leur pays natal. La puissance des Sienpi, leurs ennemis implacables, qui s’étendait à plus de trois mille milles d’orient en occident[52], doit les avoir insensiblement éloignés par la terreur de leur voisinage ; et l’affluence des tribus fugitives de la Scythie devait nécessairement augmenter les forces des Huns ou resserrer leur territoire. Les noms barbares et peu connus de ces différentes hordes blesseraient l’oreille du lecteur, sans rien présenter à son intelligence ; mais je ne puis me dispenser d’observer que le nombre des Huns du Nord dut être considérablement, augmenté par la dynastie du Sud qui, dans le cours du troisième siècle, se soumit au gouvernement des Chinois ; que les plus braves guerriers de cette nation durent chercher et suivre les traces de leurs compatriotes libres et fugitifs, et oublier, dans les revers communs de leur infortune, les divisions qu’avait occasionnées entre eux la prospérité[53]. Les Huns, avec leurs troupeaux, leurs femmes, leurs enfants, leur suite et leurs alliés, se transportèrent sur la rive occidentale du Volga, et s’avancèrent audacieusement sur les terres des Alains, peuple de pasteurs, qui occupait ou dévastait une vaste étendue des déserts de la Scythie. Les Alains couvraient de leurs tentes les plaines situées entre le Tanaïs et le Volga ; mais leurs noms et leurs mœurs s’étendaient à toutes leurs conquêtes ; et les tribus des Agathirses et des Gélons, remarquables Par leur coutume de se peindre le corps, étaient du nombre de leurs vassaux. Ils avaient pénétré au nord, dans les régions glacées de la Sibérie, parmi des sauvages dont la rage ou la faim se nourrit de chair humaine ; et au sud, ils poussaient leurs incursions jusqu’aux frontières de la Perse et de l’Inde. Le mélange des races sarmates et germaines avait un peu contribué à rectifier les traits des Alains, à blanchir leur peau basanée, à teindre leur chevelure d’une couleur plus claire, qu’il est rare de rencontrer chez les Tartare. Moins difformes et moins sauvages que les Huns, mais non moins redoutables, ils ne leur cédaient point pour la valeur et pour l’amour de la liberté, et rejetèrent toujours l’usage de l’esclavage domestique. Passionnés pour la guerre, les Alains regardaient le pillage et les combats comme la gloire et la félicité du genre humain. Un cimeterre nu fiché en terre, était le seul objet de leur culte religieux. Les ornements dont ils caparaçonnaient leurs chevaux, chèrement achetés au prix de leur sang, étaient composés des crânes de leurs ennemis, et ils regardaient avec pitié les guerriers pusillanimes qui attendaient patiemment la mort des infirmités de l’âge ou des douleurs d’une longue maladie[54]. Les Huns et les Alains combattirent, sur les bords du Tanaïs, avec une valeur égale, mais avec un succès différent. Les Huns l’emportèrent ; le roi des Alains perdit la vie, et les restes de la nation vaincue, réduits à l’alternative ordinaire de la fuite ou de la soumission, se dispersèrent en divers lieux[55]. Une colonie de ces exilés trouva un refuge dans les montagnes du Caucase, entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, où ils conservent encore leur nom et leur indépendance. Une autre colonie s’avança avec intrépidité jusqu’à la mer Baltique, s’associa aux tribus septentrionales de l’Allemagne, et partagea le butin fait dans la Gaule et dans l’Espagne sur les sujets de l’empire, mais la plus nombreuse partie des Alains accepta une alliance honorable et avantageuse avec ses vainqueurs ; et les Huns, qui estimaient la valeur de leurs ennemis vaincus, s’avancèrent avec leurs forces réunies vers les frontières de l’empire des Goths. Le grand Hermanric, dont les États s’étendaient depuis la mer Baltique jusqu’au Pont-Euxin, jouissait sur la fin de sa vie, du fuit de ses victoires et d’une brillante réputation, quand il fut alarmé par l’approche redoutable d’une multitude d’ennemis inconnus[56], auxquels ses barbares sujets pouvaient sans injustice donner le nom de Barbares. Le nombre des Huns, la rapidité de leurs mouvements et leur inhumanité, jetèrent la terreur chez les Goths, qui, voyant leurs villages en flammes et leurs champs ensanglantés, s’exagérèrent encore leurs justes sujets d’effroi. A ces motifs d’épouvante se joignaient la surprise et l’horreur que leur causaient la voix grêle, les gestes sauvages et l’étrange difformité des Huns. On a comparé les sauvages de la Scythie, et avec assez de vérité, à des animaux qui marcheraient gauchement sur deux pieds, et à ces demi-figures appelées termes, placées assez souvent sur les ponts de l’antiquité. Ils différaient des autres races d’hommes par la largeur de leurs épaulés, par leurs nez épatés et leurs petits yeux noirs, profondément enfoncés dans la tête. Comme ils étaient presque sans barbe ils ne présentaient jamais ni les grâces viriles de la jeunesse, ni l’air vénérable de l’âge avancé[57]. On leur assignait une origine digne de leur figure et de leurs manières. Les sorcières de la Scythie, ayant été, dit-on, bannies de la société des hommes pour leurs forfaits, s’étaient accouplées dans les déserts avec les esprits infernaux, et les Huns avaient été le fruit de ces exécrables amours[58]. Cette fable horrible et absurde fut avidement adoptée par la haine crédule des Goths ; mais, en satisfaisant leur haine, elle augmenta leur terreur. Il était en effet bien naturel de supposer que les descendants des sorcières et des démons devaient hériter en partie de la puissance surnaturelle aussi bien que de la méchanceté de leurs ancêtres malfaisants. Hermanric se préparait à réunir toutes les forces de son royaume contre ses ennemis ; mais il découvrit bientôt que les tribus de ses vassaux, fatiguées de, l’état d’oppression où il les tenait, étaient plus disposées à seconder qu’à repousser l’invasion des Huns. Un des chefs des Roxolans[59] avait déserté précédemment les drapeaux d’Hermanric ; et le tyran cruel s’était vengé sur son épouse innocente, en la faisant écarteler par des chevaux sauvages. Les frères de cette victime infortunée saisirent à leur tour le moment de la vengeance. Le vieux roi des Goths, dangereusement blessé d’un coup de poignard, languit encore quelque temps ; mais ses infirmités retardaient les opérations de la guerre, et les conseils de la nation étaient agités par la discorde et par la jalousie. Sa mort, qu’on a attribuée à son propre désespoir, laissa les rênes du gouvernement entre les mains de Withimer, qui, avec le secours suspect d’une troupe de Scythes mercenaires, soutint quelque temps une lutte inégale contre les Huns et les Alains. Il fut vaincu à la fin, et perdit la vie dans une bataille décisive. Les Ostrogoths se soumirent à leur sort ; et nous retrouverons bientôt les descendants de la race royale des Amalis au nombre des sujets de l’orgueilleux Attila. Mais l’activité d’Alathæus et de Saptirax deux guerriers d’une fidélité et d’une valeur éprouvées, sauva l’enfance du roi Witheric. Ils conduisirent, par des marches prudentes, les restes des Ostrogoths indépendants sur les bords du Danaste où Niester, rivière considérable qui sépare aujourd’hui les États ottomans de l’empire de Russie. Le prudent Athanaric, plus occupé de la sûreté des siens que de la défense générale du royaume, avait placé le camp des Visigoths sur les rives du Niester, résolu de se défendre contre les Barbares victorieux, qu’il ne croyait pas devoir attaquer. La célérité ordinaire des Huns fut retardée par l’embarras des dépouilles et des esclaves ; mais, par leur habileté, ils trompèrent Athanaric, dont l’armée n’échappa qu’avec peine à une entière destruction. Au clair de la lune, un corps nombreux de cavalerie passa la rivière dans un endroit guéable, environna et attaqua le juge des Visigoths, qui défendait les bords du Niester ; et ce ne fut qu’à force de courage et d’intelligence, qu’il parvint à se retirer sur les hauteurs. L’intrépide général avait déjà formé un nouveau et sage plan de guerre défensive, et les lignes qu’il commençait à construire entre les montagnes, le Pruth et le Danube, auraient mis à l’abri des ravages des Huns la vaste et fertile contrée connue aujourd’hui sous le nom de Valachie[60] ; mais la timide impatience de ses compatriotes effrayés, trompa son espoir et déconcerta ses projets. Persuadés que le Danube était la seule barrière qui pût les mettre à l’abri de la rapide poursuite et de l’invincible valeur des Barbares de Scythie, le corps entier de la nation s’avança vers les bords de cette grande rivière, sous les ordres de Fritigern et d’Alavivus[61], et implora la protection de l’empereur romain de l’Orient. Athanaric, toujours attaché à ses serments, ne voulut point entrer sur les terres des Romains : il se retira, suivi d’une troupe fidèle, dans le pays montagneux de Caucaland, défendu et presque caché, à ce qu’il paraît, par les impénétrables forets de la Transylvanie[62]. Après avoir terminé la guerre des Goths avec une apparence de gloire et de succès ; Valens avait traversé ses provinces d’Asie, et était venu enfin fixer sa résidence dans la capitale de la Syrie. Il employa le séjour de cinq ans[63] qu’il fit à Antioche, à veiller, sans s’exposer de trop prés, sur les entreprises du monarque persan, à repousser les incursions des Sarrasins et des Isaures[64] à faire triompher la théologie arienne par des arguments plus irrésistibles que ceux de l’éloquence et de la raison, et à tranquilliser son âme timide et soupçonneuse en faisant périr sans distinction les innocents avec les coupables. Mais il eut bientôt de quoi occuper sérieusement son attention par l’avis important que lui donnèrent les officiers civils et militaires chargés de la défense du Danube. Ils lui apprenaient que le Nord était agité par une terrible tempête ; que l’irruption des Huns, sauvages d’une race inconnue et monstrueuse, avait renversé l’empire des Goths ; que cette nation orgueilleuse et guerrière ; maintenant réduite au dernier degré d’humiliation, couvrait d’une multitude suppliante un espace de plusieurs milles sûr les bords du fleuve, d’où ces infortunés, les bras étendus et avec de douloureuses lamentations déploraient leurs malheurs, le danger qui les menaçait, sollicitaient comme leur refuge la compassion et la clémence de l’empereur, et ils suppliaient de leur permettre de cultiver les déserts de la Thrace ; protestant que s’ils obtenaient de sa bonté libérale un si grand bienfait, ils se regarderaient comme attachés à l’empire par les liens les plus forts du devoir et de la reconnaissance, observeraient ses lois et défendraient ses frontières. Ces promesses furent confirmées par les ambassadeurs des Goths, qui attendaient impatiemment qu’une résolution de Valens décidât du sort de leurs infortunés compatriotes. Valentinien était mort à la fin de l’année précédente (17 novembre 375). Sa sagesse et son autorité ne dirigeaient plus les conseils de l’empereur d’Orient ; et comme la pressante situation des Goths exigeait une résolution aussi prompte que décisive, Valens se trouvait privé de la ressource favorite des âmes faibles et timides, qui regardent les délais et les réponses équivoques comme l’effort de la prudence la plus consommée. Tant que les passions et les intérêts subsisteront parmi les hommes, les mêmes questions débattues dans les conseils de l’antiquité, relativement à la paix ou à la guerre, à la justice ou à la politique, se représenteront fréquemment dans les délibérations des conseils modernes ; mais le plus habile ministre de l’Europe n’a jamais eut à considérer l’avantage ou le danger d’admettre ou de repousser une innombrable multitude de Barbares, contraints par la faim et par le désespoir à solliciter un établissement sur les terres d’une nation civilisée. L’examen d’une proposition si intimement liée avec la sûreté publique, embarrassa et divisa le conseil de Valens ; mais ils adoptèrent tous bientôt, le sentiment qui satisfaisait la vanité, l’indolence et l’avarice de leur souverain. Les esclaves, décorés du titre de préfet ou de général, déguisant ou ignorant le danger d’une émigration nationale, si excessivement différente des colonies partielles qu’on avait reçues accidentellement sur les frontières de l’empire, rendirent grâce à la fortune qui amenait des extrémités du globe une multitude de guerriers intrépides pour défendre le trône de Valens, dont les trésors pourraient désormais s’augmenter des sommes immenses que l’es provinciaux donnaient pour se dispenser du service militaire. La cour impériale accepta le service des Goths, et accorda leur demande. On envoya immédiatement des ordres aux gouverneurs civils et militaires du diocèse de Thrace, de faire les préparatifs nécessaires pour le passage et la subsistance de ce grand peuple, en attentant qu’on eût choisi un terrain suffisant pour sa future résidence. L’empereur mit à sa libéralité deux conditions rigoureuses que la prudence pouvait suggérer aux Romains, mais que la situation désastreuse des Goths pouvait seule contraindre leur indignation à supporter. Avant de traverser le Danube, ils devaient tous livrer leurs armés, et en outre leurs enfants, pour être répandus dans les provinces de l’Asie, où ils seraient civilisés par l’éducation, et serviraient en même temps d’otages à la fidélité de leurs parents. Dans l’incertitude où les tenait une négociation lente et douteuse, et traitée loin d’eux, les Goths impatiens firent audacieusement quelques tentatives pour passer le Danube sans l’aveu du gouvernement, dont ils avaient imploré la protection. Les troupes postées le long de la rivière veillaient sur tous leurs mouvements, et taillèrent en pièces leurs premiers détachements ; mais telle était la pusillanimité des conseils de Valens, que les braves officiers qui avaient rempli leur devoir en défendant leur pays, perdirent leur emploi et sauvèrent difficilement leur vie. On reçut enfin l’ordre impérial de faire passer le Danube à toute la nation des Goths[65] ; mais l’exécution n’en était pas facile : des pluies continuelles avaient prodigieusement augmenté le cours du Danube, dont la largeur s’étend, en cet endroit, à plus d’un mille[66] ; et dans ce passage tumultueux, un grand nombre d’individus périrent, emportés par la violence du courant. Une foule de vaisseaux, de bateaux et de canots, passaient et repassaient nuit et jour d’un rivage à l’autre, et les officiers de Valens veillèrent, avec le soin le plus actif, à ce qu’il ne demeurât pas sur l’autre rive un seul de ces Barbares destinés à renverser l’empire romain jusque dans ses fondements. On essaya de prendre une liste exacte du nombré des émigrants ; mais ceux qui en furent chargés renoncèrent avec effroi à cette impraticable et interminable entreprise[67] ; et le principal historien de ce siècle affirme sérieusement que la multitude innombrable des Goths pouvait faire croire aux prodigieuses armées de Darius et de Xerxès, regardées jusqu’alors comme de vaines fables adoptées par une antiquité crédule. Un dénombrement qui paraît assez probable fait monter les guerriers des Goths à deux cent mille hommes : en ajoutant une juste proportion de femmes, d’enfants et d’esclaves, la totalité de cette redoutable émigration peut être évaluée à un million de personnes de tout sexe et de tout âge. Les enfants, du moins ceux des personnages au-dessus du commun, furent séparés du reste du peuple ; on les conduisit sans délai dans les différents endroits choisis pour leur résidence et leur éducation, et sur toute leur route, ces otages ou ces captifs excitèrent, par leur riche et brillante parure, par leur figure robuste et martiale, l’étonnement et l’envie des habitants des provinces. Mais la clause la plus humiliante pour les Barbares, et la plus importante pour les Romains, fut honteusement éludée. Les Goths, croyant leur gloire et leur sûreté également intéressées à la conservation de leurs armes, se montrèrent disposés à les racheter d’un prix bien propre à tenter les désirs ou l’avarice des officiers impériaux. Pour conserver leurs armes, ces orgueilleux Barbares consentirent, bien qu’avec quelque répugnance, à prostituer leurs femmes et leurs filles. Les charmes d’une jeune beauté, ou ceux d’un jeune garçon, étaient des moyens infaillibles pour s’assurer la connivence des inspecteurs, dont la cupidité était aussi excitée quelquefois par les tapis ornés de franges ou par les toiles précieuses que possédaient leurs nouveaux alliés, ou bien dont, le devoir était sacrifié à l’avidité méprisable de remplir leurs maisons d’esclaves ou leurs fermes de troupeaux[68]. Les Goths passèrent dans les bateaux les armes à la main ; et quand ils se trouvèrent tous rassemblés sur le bord opposé du fleuve, leur vaste camp, répandu sur la plaine et sur les hauteurs de la Basse Mœsie, offrait l’aspect menaçant d’une armée ennemie. Les chefs des Ostrogoths, Saphrax et Alathæus, qui avaient sauvé leur jeune roi, parurent peu de temps après sur la rive septentrionale du Danube, et envoyèrent immédiatement leurs ambassadeurs à Valens, pour solliciter, avec les mêmes protestations de reconnaissance et de fidélité, une faveur pareille à celle qui avait été accordée aux supplications des Visigoths ; mais le refus absolu de l’empereur suspendit leur marche, et découvrit le repentir, les craintes et les soupçons de son conseil. Une nation de Barbares, sans asile et sans discipline, exigeait des mesures à la fois les plus fermes et les plus adroites. On ne pouvait suffire à la subsistance journalière d’un million de nouveaux sujets que par une prévoyance active que le, moindre accident ou la moindre méprise était susceptible de déranger. Il était également dangereux d’exciter, par l’apparence de la crainte ou du mépris, l’insolence ou l’indignation des Goths ; et le salut de l’État semblait dépendre de la prudence et de l’intégrité des généraux de Valens. Dans cette circonstance difficile, le gouvernement militaire de la Thrace était confié à Maxime et à Lupicinus, dont les âmes vénales eussent sacrifié toute considération du bien public à l’espoir du plus léger profit, et dont la seule excuse était leur incapacité, qui leur dérobait les pernicieuses conséquences de leur coupable administration. Au lieu d’obéir aux ordres de l’empereur, et de satisfaire avec une honorable générosité aux demandes des Goths, ils se firent bassement et cruellement un revenu des besoins de ces Barbares affamés ; les vivres les plus communs se vendirent à un prix exorbitant ; au lieu de viandes saines et nourrissantes, on remplissait les marchés de chair de chien et d’animaux dégoûtants morts de maladie. Pour obtenir une livre de pain, un Goth sacrifiait souvent la possession d’un esclave utile, mais qu’il ne pouvait pas nourrir, et une très petite quantité de viande s’évaluait jusqu’à dix livres d’un métal précieux, mais devenu inutile[69]. Quand ils eurent épuisé tous les autres moyens, ils vendirent, pour subsister, leurs enfants des deux sexes ; et, malgré l’amour de la liberté qui brûlait dans leurs cœurs, les Goths se soumirent à cette humiliante maxime, qu’il valait mieux que leurs enfants fussent nourris dans la servitude, que de les laisser mourir de faim dans l’indépendance. C’est un ressentiment bien vif que celui qu’excite la tyrannie d’un prétendu bienfaiteur, lorsqu’il exige encore de la reconnaissance pour un service qu’il a effacé par des injures. Un esprit de mécontentement s’éleva insensiblement dans le camp des Barbares fatigués de faire valoir sans succès le mérite de leur patience et de leur respect ; ils commencèrent à se plaindre hautement du traitement indigne qu’ils recevaient de leurs nouveaux alliés, et jetèrent autour d’eux les yeux sur ces riches et fertiles provinces au milieu desquelles on leur faisait souffrir toutes les horreurs d’une famine artificielle : mais ils avaient encore entre les mains des moyens de salut et même de vengeance, puisque l’avarice de leurs tyrans, en les outrageant, leur avait laissé leurs armes. Les clameurs d’une multitude peu accoutumée à déguiser ses sentiments, annoncèrent les premiers symptômes de la résistance, et jetèrent l’épouvante dans l’âme timide et criminelle de Maxime et de Lupicinus. Ces ministres artificieux, substituant la ruse de quelques expédients momentanés à la sagesse d’un plan général, essayèrent d’éloigner les Goths des frontières de l’empire, et de les disperser en différents cantonnements situés dans l’intérieur des provinces. Sentant bien qu’ils avaient peu mérité le respect ou l’obéissance des Barbares, ils rassemblèrent à la hâte une force militaire capable de hâter la marche tardive d’un peuple qui, obéissant avec répugnance, n’avait cependant pas encore renoncé au titre et aux devoirs de sujets de l’empire romain : mais les généraux de Valens, uniquement occupés |