Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

Chapitre XXV

Gouvernement et mort de Jovien. Élection de Valentinien. Il associe son frère Valens au trône. Division définitive des empires d’Orient et d’Occident. Révolte de Procope. Administration civile et militaire. L’Allemagne, la Bretagne (aujourd’hui l’Angleterre), l’Afrique, l’Orient, le Danube. Mort de Valentinien. Ses deux fils, Gratien et Valentinien, succèdent à l’empire d’Occident.

 

 

LES affaires publiques de l’empire se trouvèrent, à la mort de Julien, dans une situation précaire et dangereuse. Jovien sauva l’armée romaine au moyen d’un traité honteux, mais peut-être nécessaire[1], et sa piété consacra les premiers instants de la paix à rétablir la tranquillité, dans l’Église et dans l’État. L’imprudence de son prédécesseur n’avait fait, que fomenter les discordes religieuses qu’il feignait de vouloir apaiser, et la balance exacte qu’il affectait de tenir entre les partis ne servit qu’à perpétuer leurs débats par des alternatives de crainte et d’espoir, et par la rivalité des prétentions qui se fondaient d’un côté sur une longue possession, de l’autre sur la faveur d’un souverain. Les chrétiens oubliaient tout à fait le véritable esprit de l’Évangile, et l’esprit de l’Église avait passé chez les païens. La fureur aveugle du zèle et de la vengeance avait éteint dans les familles tous les sentiments de la nature. On corrompait, on violait les lois ; le sang coulait dans les provinces d’Orient, et l’empire n’avait pas de plus redoutables ennemis que ses propres citoyens. Jovien élevé dans les principes et dans l’exercice de la foi chrétienne ; fit déployer l’étendard de la croix à la tête des légions dans sa marche de Nisibis à Antioche, et le labarum de Constantin annonça aux peuples les sentiments religieux du nouvel empereur. Dès qu’il eut pris possession du trône, il fit passer aux gouverneurs de toutes les provinces une lettre circulaire dans laquelle il confessait les vérités de l’Évangile, et assurait l’établissement légal de la religion chrétienne. Les insidieux édits de Julien furent abolis, les immunités ecclésiastiques furent rétablies et étendues[2], et Jovien voulut bien exprimer ses regrets de ce que le malheur des circonstances l’obligeait à retrancher une partie des aumônes publiques. Les chrétiens chantaient unanimement les louanges du pieux successeur de Julien ; mais ils ignoraient encore quel symbole ou quel concile le souverain choisirait pour règle fondamentale de la foi orthodoxe ; et les querelles religieuses, suspendues par la persécution, se rallumèrent avec une nouvelle fureur aussitôt que l’Église se vit à l’abri du danger. Les évêques des partis opposés se hâtèrent d’arriver à la cour d’Édesse ou d’Antioche, convaincus par l’expérience qu’un soldat ignorant se déterminait parles impressions, et que leur sort dépendait de leur activité. Les chemins des provinces orientales étaient couverts de prélats homoousiens, ariens ou semi-ariens et eunomiens, qui tâchaient réciproquement de se devancer dans leur course pieuse : ils remplissaient de leurs clameurs les appartements du palais, et fatiguaient et étonnaient peut-être l’oreille de l’empereur d’un singulier mélange d’arguments métaphysiques et de violentes invectives[3]. Jovien leur recommandait l’union et la charité, et les renvoyait à la décision d’un futur concile. Sa modération était regardée comme une preuve de son indifférence ; mais il fit bientôt connaître soir attachement à la foi de Nicée par le profond respect qu’il montra pour les vertus célestes[4] du grand saint Athanase. Cet intrépide vétéran de la foi était sorti de sa retraite à l’âge de soixante-dix ans, aussitôt qu’il avait appris la mort de son persécuteur. Il était remonté sur son trône archiépiscopal aux acclamations du peuple, et avait sagement accepté ou prévenu l’invitation de Jovien. La figure vénérable de saint Athanase, son courage tranquille et son éloquence persuasive, soutinrent la réputation qu’il avait successivement acquise à la cour de quatre souverains[5]. Après s’être assuré de la confiance et de la foi de l’empereur chrétien, il retourna glorieusement dans son diocèse d’Alexandrie, qu’il gouverna pendant dix ans avec une sagesse mûrie par l’expérience, et une fermeté dont l’âge n’avait rien diminué[6]. Avant de quitter Antioche, il assura Jovien qu’un règne long et tranquille serait la récompense de sa dévotion orthodoxe. Le prélat était persuadé, sans doute que dans le cas ou des événements contraires lui ôteraient le mérite de la prédiction, il lui resterait toujours celui d’un vœu dicté par la reconnaissance[7].

Dans la marche des événements, le mouvement le plus léger employé a diriger ou a précipiter un objet dans le sens de là pente sur laquelle il est naturellement entraîné, acquiert bientôt un poids et une force irrésistible. Jovien eut le bonheur ou la prudence d’embrasser les opinions religieuses les plus conformes à l’esprit du temps, et celles que soutenaient de leur zèle les nombreux adhérents de la secte la plus puissante[8]. Le christianisme obtint, sous son règne, une victoire facile et décisive, et le paganisme, relevé et soutenu avec tant de soin et de tendresse par l’adresse de Julien, privé désormais de la faveur dont .l’environnait le sourire du maître, tomba dams la poussière pour ne s’en relever jamais. On ferma ou on déserta les temples de la plupart des villes ; et les philosophes, qui avaient abusé d’une faveur passagère, crurent qu’il était prudent de raser leur longue barbe et de déguiser leur profession. Les chrétiens se virent avec joie maîtres de pardonner ou de venger les insultes qu’ils avaient souffertes sous le règne précédent[9]. Mais Jovien dissipa les terreurs des païens par un édit sage et bienveillant, qui, en proscrivant avec sévérité l’art sacrilège de la magie, accordait à tous ses sujets l’exercice libre et tranquille du culte et des cérémonies de l’ancienne religion. L’orateur Themistius, envoyé par le sénat de Constantinople pour porter au nouvel empereur l’hommage de son fidèle dévouement, nous a conservé le souvenir de cette loi de tolérance. Il représente la clémence comme un des attributs de la nature divine, et l’erreur comme inséparable de l’humanité. Il appuie sur l’indépendance des sentiments, la liberté de la conscience, et expose assez éloquemment les principes d’une tolérance philosophique, dont la superstition elle-même, dans ses moments de détresse, ne dédaigne point d’invoquer le secours. Il observe, avec raison, que dans leurs derniers changements de fortune, les deux religions ont été également déshonorées par d’indignes prosélytes, par de vils adorateurs de la puissance, qui passaient avec indifférence, et sans rougir, de l’église dans le temple, et des autels de Jupiter à la communion des chrétiens[10].

Les troupes romaines qui arrivaient à Antioche, en marche depuis sept mois, avaient, dans cet espace de temps, fait une route d’environ quinze cents milles, et souffert tous les maux que peuvent faire éprouver la guerre, la famine et un climat brûlant. Malgré leurs services, leurs fatigués et l’approche de l’hiver, l’impatient et timide Jovien n’accorda aux hommes et aux chevaux que six semaines pour se reposer. L’empereur ne pouvait supporter les railleries mordantes et indiscrètes des habitants d’Antioche[11]. Impatient de se trouver en possession du palais de Constantinople, il sentait la nécessité de prévenir l’ambition des compétiteurs qui auraient pu s’emparer avant lui, en Europe, de la souveraineté encore vacante. Mais il eut bientôt la satisfaction d’apprendre que l’on reconnaissait unanimement son autorité depuis le Bosphore de Thrace jusqu’à l’océan Atlantique. Par ses premières lettres expédiées de son camp de Mésopotamie, il avait conféré le commandement militaire de la Gaule et de l’Illyrie à Malarick, brave et fidèle officier de la nation des Francs, et à son beau-père, le comte Lucilien, qui s’était distingué par le courage et les talents qu’il avait déployés à la défense de Nisibis. Malarick refusa une commission qu’il jugeait au-dessus de ses talents, et Lucilien fut massacré à Reims dans une révolte imprévue des cohortes bataves[12]. Mais Jovin, maître général de la cavalerie, oubliant l’intention que l’empereur avait eue de le disgracier, apaisa le tumulte par sa modération, et rassura la fidélité chancelante des soldats. Le serment de fidélité fut prêté avec des acclamations sincères, et les députés des armées d’Occident[13] saluèrent leur nouveau souverain au moment où il descendait du mont Taurus dans la ville de Tyane en Cappadoce. De Tyane il se rendit à Ancyre, capitale de la province de Galatie, où Jovien prit et donna à son fils, encore enfant, le titre de consul et les ornements du consulat[14]. Ce fut à Dadastana[15], petite ville obscure, à une égale distance de Nicée et d’Ancyre, que l’empereur trouva le terme fatal de son voyage et de son existence. Il alla se coucher après un souper peut-être trop copieux, et on le trouva le lendemain matin mort dans son lit. Il y eut différentes opinions sur la cause de cette mort. Les uns l’attribuèrent à une indigestion occasionnée par la quantité de vin qu’il avait bu, ou par la qualité des champignons qu’il avait mangés le soir précédent ; d’autres prétendirent qu’il avait été suffoqué durant son sommeil par la vapeur du charbon et par les exhalaisons malsaines qui sortirent des plâtres neufs dont étaient couverts les murs de l’appartement[16]. Les soupçons de poison[17] et d’assassinat n’eurent d’autre motif que le peu de recherches qui furent faites sur la mort d’un prince dont le règne et la personne furent bientôt oubliés. On transporta le corps de Jovien à Constantinople, dans les tombeaux de ses prédécesseurs. Chariton, son épouse, et fille du comte Lucilien, rencontra sur sa route cette lugubre procession. Elle pleurait encore la mort violente de son père, et se flattait de sécher ses larmes dans les embrassements d’un époux revêtu de la pourpre. Les angoisses de la tendresse maternelle vinrent ajouter encore à sa douleur et à ses regrets. Six semaines avant la mort de l’empereur, son fils avait été placé, quoique enfant, dans la chaise curule, honoré du nobilissime et des vaines décorations du consulat. Il avait reçu de son grand-père le nom de Varronien. Trop jeune pour connaître la fortune, ce fut seulement aux soupçons inquiets du gouvernement, qu’il put se rappeler qu’il était fils d’un empereur. A l’âge de seize ans il vivait encore, mais on lui avait déjà fait perdre un œil ; et sa malheureuse mère tremblait à tout moment qu’on ne vînt arracher de ses bras cette victime innocente, pour tranquilliser, par sa mort, la méfiance du prince régnant[18].

Après la mort de Jovien, le trône du monde romain demeura[19] dix jours sans maître. Les ministres et les généraux tenaient toujours les conseils et exerçaient les fonctions dont ils étaient spécialement chargés. Ils maintinrent l’ordre public et conduisirent paisiblement l’armée à Nicée en Bithynie, où se devait faire l’élection[20]. Dans uni assemblée solennelle, les officiers civils et militaires de l’empire offrirent unanimement, pour la seconde fois, le diadème à Salluste, qui eut encore la gloire de le refuser ; et lorsque, pour rendre hommage aux vertus du père, on proposa de nommer son fils, le préfet déclara aux électeurs, avec la fermeté d’un citoyen zélé, que le grand âge de l’un et la jeunesse sans expérience de l’autre étaient également incapables des travaux pénibles du gouvernement. On proposa plusieurs prétendants que firent rejeter successivement différentes objections tirées de leur caractère et de leur situation. Mais à peine eut-on prononcé le nom de Valentinien, que le mérite reconnu de cet officier réunit en sa faveur tous les suffrages, que confirma la sincère approbation de Salluste lui-même. Valentinien[21] était fils du comte Gratien, né à Cibalis en Pannonie, qui, par sa force extraordinaire et par son adresse, était parvenu d’un état obscur au commandement militaire de l’Afrique et de la Bretagne, d’où il s’était retiré avec une immense fortune et une probité fort suspecte. Le rang et les services de Gratien avaient contribué cependant à faciliter à son fils les premiers pas vers la fortune, et lui avaient procuré l’occasion de déployer les utiles et solides qualités qui le firent distinguer de tous ses compagnons d’armes. Valentinien avait la taille haute ; sa personne était pleine de grâce et de majesté ; sa noble contenance, animée de l’expression du courage et de l’intelligence, frappait ses ennemis de crainte, et ses amis de respect. L’invincible courage de Valentinien était secondé par une force de corps et de constitution qu’il avait héritée de son père. Par cette habitude de tempérance et de chasteté qui dompte les passions et augmente la vigueur des facultés de l’esprit et du corps, Valentinien avait conservé sa propre estime et celle du public. Élevé dans les camps, au milieu du tumulte des armes, ayant eu peu de loisir pour se livrer à la littérature, il ignorait la langue grecque et les règles de l’éloquence ; mais, incapable de crainte et d’embarras, il savait, toutes les fois que l’occasion le demandait, exprimer avec autant de facilité que d’assurance des sentiments toujours fermement arrêtés. Valentinien n’avait étudié que les lois de la discipline milliaire ; et il se fit bientôt distinguer par son infatigable activité et par la sévérité inflexible avec laquelle il exigeait des soldats l’exactitude dont il donnait l’exemple. Sous le règne de Julien, il s’était audacieusement exposé à sa colère par le mépris qu’il montrait publiquement pour la religion de cet empereur[22]. L’examen de sa conduite postérieure donna lieu de penser que son indiscrétion fut plutôt l’effet de l’esprit militaire que d’un grand zèle pour le christianisme. Julien lui pardonna et continua d’employer un homme dont il estimait le mérite[23]. La réputation que Valentinien avait acquise sur les bords du Rhin prit lui nouvel éclat dans les événements variés de la guerre de Perse. La célérité et le succès avec lesquels il exécuta une commission importante, lui valurent la faveur de Jovien et le commandement honorable de la seconde école ou compagnie de ses gardes du palais. Parti d’Antioche avec l’armée, Valentinien était arrivé dans ses quartiers d’Ancyre, lorsque, sans l’avoir prévu, sans crime et sans intrigue, il fut appelé, dans la quarante-troisième année de son âge, au gouvernement absolu de l’empire romain.

Le vœu des ministres et des généraux aurait eu peu de valeur, s’il n’eût été confirmé par l’approbation de l’armée. Le vieux Salluste, instruit par une longue expérience des caprices inattendus qui peuvent déterminer une assemblée populaire, proposa de défendre, sous peine de mort, à tous ceux dont le militaire pouvait former un parti de se présenter à la cérémonie de la prochaine inauguration. Telle était cependant encore l’influence de l’ancienne superstition, qu’on augmenta d’un jour le dangereux intervalle qui devait s’écouler jusqu’à cette cérémonie, parce que celui qu’on avait choisi tombait sur l’intercalaire de l’année bissextile[24]. Quand le moment fut jugé favorable, Valentinien se montra sur un tribunal élevé. L’assemblée applaudit à un choix si judicieux, et l’empereur se revêtit solennellement de la pourpre et du diadème aux acclamations de toute l’armée rangée en ordre autour du tribunal ; mais au moment où il étendait la main pour haranguer les soldats, un murmure inquiet sembla s’élever par hasard dans les rangs ; il augmenta, et d’impérieuses clameurs se firent bientôt entendre et pressèrent le nouveau monarque de se nommer sur-le-champ un collègue. Le calme intrépide de Valentinien ayant ramené la multitude au silence et au respect, il lui adressa le discours suivant : Camarades, vous étiez encore les maîtres, il y a peu d’instants, de ne point m’élever à l’empire ; jugeant, par l’examen de ma vie, que j’étais digne de régner, vous m’avez placé sur le trône, et c’est à moi dorénavant à m’occuper de l’intérêt et de la sûreté de la république. Le gouvernement de l’univers est sans contredit un fardeau trop pesant pour les mains d’un faible mortel. Je connais les bornes de mon intelligence ; je sais que ma vie est incertaine, et, loin de refuser les secours d’un digne collègue, je les solliciterai avec empressement ; mais quand la discorde peut être funeste, on ne doit se déterminer dans le choix d’un ami sincère, qu’après de mûres délibérations, et c’est à moi seul à les faire. Pour vous, soyez soumis et raisonnables ; allez vous reposer et vous tranquilliser dans vos quartiers. Vous pouvez compter sur la gratification d’usage à l’avènement d’un nouvel empereur[25]. Fiers de leur choix, satisfaits à la fois et tremblants, les soldats, étonnés reconnurent la voix d’un maître ; la violence de leurs clameurs fit place à un respectueux silence, et Valentinien, environné des aigles des légions et des différentes bannières de la cavalerie et de l’infanterie, fut conduit, par un cortège militaire, au palais impérial de Nicée. Le nouvel empereur, sentant combien il était important d’empêcher que les soldats n’en vinssent à quelque déclaration un peu trop hardie, assembla les chefs pour les consulter ; et Dagalaiphus, avec une noble franchise lui exprima en peu de mots leurs véritables sentiments : Très excellent empereur, lui dit-il, si vous songez seulement à votre famille, vous avez un frère ; si vous aimez la république, cherchez autour de vous le plus digne d’entre les Romains[26]. L’empereur, dissimulant son mécontentement sans rien changer à ses projets, se rendit, à, petites journées, de Nicée à Nicomédie, et enfin à Constantinople. Dans un des faubourgs de cette capitale[27], trente jours après son élévation, il donna le titre d’Auguste à son frère Valens. Les patriotes les plus hardis se soumirent en silence à sa volonté absolue, convaincus qu’en s’y opposant ils se sacrifieraient eux-mêmes sans être de la moindre utilité à leurs concitoyens. Valens était dans la trente-sixième année de son âge ; mais ses talents ne s’étaient fait connaître dans aucun emploi civil ou militaire, et son caractère personnel ne donnait pas au monde de -grandes espérances. Il avait cependant une qualité qui le rendit cher à Valentinien, et conserva la paix intérieure de l’empire : sa reconnaissance et son attachement pour son bienfaiteur, furent toujours invariables, Valens reconnut docilement, dans toutes les circonstances de sa vie, la supériorité du génie et de l’autorité de son frère[28].

Avant de partager les provinces, Valentinien voulut réformer l’administration de l’empire. Il invita les sujets qui avaient été ou opprimés ou molestés sous le règne de Julien, de quelque classe qu’ils fussent, à présenter publiquement leurs accusations. Un silence général attesta l’intégrité sans tache du préfet, le respectable Salluste[29], et, malgré ses pressantes sollicitations pour qu’il lui fût permis de se retirer des affaires ; Valentinien le retint à la cour avec les plus honorables protestations d’estime et d’amitié. Mais parmi les favoris de l’avant dernier empereur, plusieurs avaient abusé de sa crédulité ou de sa superstition, et ils ne pouvaient plus espérer ni le secours de la faveur, ni même celui de la justice[30]. On destitua la plus grande partie des ministres du palais et des gouverneurs de provinces ; mais Valentinien sut séparer de la foule coupable les officiers qui s’étaient distingués par leur mérite ; et il parait que, malgré les clameurs du zèle et du ressentiment, cette réforme fût conduite avec sagesse et modération[31]. Les réjouissances du nouveau règne éprouvèrent une interruption passagère par l’indisposition soudaine et suspecte des deux empereurs. Dès que leur santé fut rétablie, ils quittèrent Constantinople au commencement du printemps, et terminèrent solennellement le partage de l’empire dans le château ou le palais de Mediana, à trois milles de Naissus[32]. Valentinien céda à son frère la riche préfecture de l’Orient ; depuis le Bas-Danube jusqu’aux confins de la Perse, et se réserva les préfectures guerrières de l’Illyrie, de l’Italie, et de la Gaule, depuis l’extrémité de la Grèce jusqu’au rempart de la Calédonie, et depuis .le rempart de la Calédonie jusqu’au pied du mont Atlas. L’administration des provinces continua à se diriger d’après les mêmes hases’ ; mais deux cours et deux conseils obligèrent de doubler le nombre des généraux et des magistrats ; on eut égard, dans la répartition, des emplois, au mérite et à la situation particulière de chacun, et l’on créa sept maîtres généraux tant de cavalerie que d’infanterie. Après avoir paisiblement terminé cette affaire importante Valentinien et Valens s’embrassèrent pour la dernière fois. L’empereur de l’Occident établit à Milan sa résidence momentanée, et le souverain de l’Orient partit pour Constantinople, chargé du gouvernement de cinquante provinces dont il ignorait absolument la langue[33].

La tranquillité de l’Orient ne tarda pas à être troublée par une révolte, et la puissance de Valens fut menacée par les audacieuses entreprises d’un rival dont sa parenté avec Julien[34] faisait tout le mérite, comme elle avait été tout son crime. Procope s’était rapidement élevé du poste obscur de tribun au commandement de l’armée de Mésopotamie, et l’opinion publique le désignait déjà comme le successeur d’un prince qui n’avait point d’héritiers. Ses amis, ou ses ennemis, répandaient, sans aucun fondement, que Julien l’avait secrètement revêtu de la pourpre à Carrhes, dans le temple de la Lune[35]. Il tâcha de désarmer les soupçons de Jovien par une conduite soumise et respectueuse ; et, après avoir quitté sans résistance son commandement militaire, il alla, suivi de sa mère et de sa famille, cultiver l’ample patrimoine qu’il possédait dans la province de Cappadoce. L’apparition d’un officier et d’une troupe de soldats vint le troubler cruellement dans ses innocentes occupations. Ils étaient chargés par Valens et Valentinien d’arracher l’infortuné Procope des bras de ses parents, et de le conduire soit à une prison perpétuelle, soit à une mort ignominieuse. Sa présence d’esprit lui procura quelque délai et une mort plus éclatante. Sans faire la moindre résistance à l’ordre des empereurs, il demanda quelques moments pour embrasser sa famille en larmes ; et, tandis qu’il endormait la vigilance de ses gardes par un repas splendide, il eut l’adresse de gagner la côte de la mer Noire, d’où il passa dans la province du Bosphore. Procope resta plusieurs mois caché dans cette triste région, exposé à tous les maux de l’exil, de la solitude et du besoin ; aigrissant ses peines par les réflexions d’un caractère naturellement mélancolique, et sans cesse agité de la crainte, trop bien fondée, que les Barbares, venant par hasard à découvrir son nom, ne violassent à son égard, sans beaucoup de scrupule, les lois de l’hospitalité. Dans un moment d’impatience et de désespoir, il s’embarqua sur un vaisseau marchand qui cinglait pour Constantinople, et forma l’audacieux projet de s’élever au rang de souverain, puisqu’on ne voulait pas le laisser jouir de la paix et de la sécurité attachées à la condition de sujet. Après avoir rôdé furtivement dans les villages de la Bithynie, changeant souvent de nom, d’habits et de retraite[36], il se hasarda enfin à entrer dans la capitale, et à confier son sort et sa vie à la fidélité de deux amis, un sénateur et un eunuque, qui lui donnèrent quelques espérances fondées sur la situation des affaires publiques. Un esprit général de mécontentement s’était répandu dans la masse des citoyens. On regrettait l’intelligence et l’équité de Salluste, à qui Valens avait imprudemment ôté là préfecture de l’Orient, et l’empereur se faisait généralement mépriser par une brutalité sans vigueur, et par une faiblesse dépourvue d’humanité. Les peuples craignaient l’influence de son beau-père le patricien Petronius, ministre avide et cruel, qui exigeait rigoureusement tous les arrérages des tributs dus depuis le règne de l’empereur Aurélien. Toutes les circonstances favorisaient les desseins d’un usurpateur. Valens avait été appelé en Syrie par les dispositions hostiles des Persans. Du Danube à l’Euphrate les soldats marchaient de tous côtés, et la capitale était sans cessa remplie de troupes qui passaient ou repassaient le Bosphore. Deux cohortes de Gaulois prêtèrent l’oreille en secret à ses propositions que les conspirateurs avaient eu soin d’appuyer de la promesse d’une forte gratification ; et leur vénération pour la mémoire de Julien le fit aisément consentir à défendre les droits de son parent opprimé. Au point du jour, ils se rangèrent en bataille près des bains d’Anastasie ; et Procope, vêtu d’un habit de pourpre, plus convenable à un tribun qu’à un souverain, parut, tout à coup, comme s’il se fût élève du fond du tombeau, au milieu de Constantinople. Les soldats, préparés à le recevoir, saluèrent leur prince tremblant par des cris de joie et des serments de fidélité. Leur nombré s’accrut d’une bande de vigoureux et grossiers paysans rassemblés dans les villages des environs, et Procope fut successivement conduit sous leur protection, au tribunal, au sénat et au palais impérial. Durant les premiers instants de ce règne tumultueux, le morne silence des citoyens surprit et effraya l’usurpateur. Ils ignoraient la cause du tumulte ; ou ils en craignaient l’événement. Mais la force militaire de Procope était supérieure à tout ce qu’on pouvait lui opposer dans le moment. Les mécontents accouraient en foule sous les drapeaux d’un rebelle ; les pauvres étaient attirés par l’espoir d’un pillage général dont la crainte soumettait les riches, et l’incorrigible crédulité de la multitude se laissait encore abuser par la promesse des avantages qu’elle devait retirer d’une révolution.

On saisit les magistrats, on enfonça les prisons et les arsenaux, on s’empara du port et des portes de la ville ; et dans peu d’heures Procope se trouva, du moins pour le moment, maître absolu dans la capitale de l’empire. Il profita avec assez d’adresse et de courage d’un succès qu’il avait si peu espéré. Il fit répandre les bruits les plus favorables à ses intérêts, et tandis qu’il trompait la populace par de fréquentes audiences données aux ambassadeurs imaginaires des nations les plus éloignées, les corps d’armée postés dans les villes de la Thrace et dans les forteresses du Bas-Danube, se laissaient insensiblement entraîner dans la révolte. Les princes des Goths fournirent au souverain de Constantinople le secours formidable de plusieurs milliers d’auxiliaires. Ses généraux passèrent le Bosphore, et soumirent sans effort les provinces riches et désarmées de l’Asie et de la Bithynie. Après une défense honorable, la ville et l’île de Cyzique se rendirent à ses armes. Les légions renommées des Joviens et des Herculiens embrassèrent la cause de l’usurpateur, qu’elles devaient anéantir ; et comme les vétérans étaient sans cesse recrutés par des levées nouvelles, Procope parut bientôt à la tête d’une armée dont la force et la valeur n’étaient point au- dessous de son entreprise. Le fils d’Hormisdas[37], jeune prince plein de valeur et d’habileté, consentit à se déclarer contre le souverain légitime de l’Orient, et l’usurpateur le revêtit sur-le-champ des pouvoirs extraordinaires accordés aux anciens proconsuls romains. Faustine, veuve de l’empereur Constance, épousa Procope, et lui confia sa personne, et celle de sa fille : cette auguste alliance illustra le parti des rebelles, et le rendit plus respectable aux yeux du peuple. La princesse Constantia, âgée d’environ cinq ans, suivait dans une litière la marche de l’armée ; son père adoptif parcourait les rangs en la portant dans ses bras, et à sa vue les soldats attendris sentaient redoubler leur fureur guerrière[38]. Ils se retraçaient la gloire de la maison de Constantin, et juraient de défendre jusqu’à la dernière goutte de leur sang le tendre rejeton de cette race royale[39].

Cependant des avis incertains de la révolte d’Orient étaient venus alarmer et troubler Valentinien. Une guerre contre les Germains le forçait à s’occuper principalement de la sûreté de ses propres États, et des bruits vagues augmentaient son anxiété. Les ennemis s’étaient emparés de toutes les communications ; et faisaient adroitement répandre que la défaite et la mort de Valens avaient rendu Procope paisible possesseur de toutes les provinces de l’Orient. Valens n’était pas mort ; mais, en apprenant à Césarée la première nouvelle de la révolte, il désespéra lâchement de sa fortune et de sa vie, proposa de traiter avec l’usurpateur, et n’eut pas honte d’avouer le dessein d’abdiquer la pourpre et l’empire. Ses ministres, par leur fermeté, sauvèrent leur timide monarque de la ruine et du déshonneur, et leur habileté tourna bientôt en sa faveur les événements à la guerre. Dans un temps de paix, Salluste avait quitté son emploi sans murmure ; mais dès que la sûreté publique fût attaquée, sa noble ambition redemanda la première part dans les travaux et les dangers ; et le rétablissement de ce vertueux ministre dans la préfecture d’Orient, fit, pour le peuple satisfait, le premier indice du repentir de Valens. Procope semblait commander à des provinces soumises et à de puissantes armées ; mais la plupart des principaux officiers civils et militaires, soit qu’ils fussent conduits par le devoir ou l’intérêt, avaient abandonné un parti coupable, s’étaient retirés du tumulte de la révolte, ou épiaient le moment de trahir l’usurpateur. Lupicinus accourait à marches forcées avec les légions de Syrie au secours de Valens. Arinthæus, qui pour la force, la valeur et la beauté, surpassait tous les héros de son temps, attaqua, avec une troupe peu nombreuse, un corps de rebelles supérieur en forces, quand il reconnut parmi eux les soldats qui avaient servi sous ses drapeaux, il leur commanda, d’une voix forte, de saisir et de lui livrer leur prétendu commandant ; et tel était l’ascendant de son caractère, qu’ils obéirent sans hésiter à son extraordinaire commandement[40]. Arbetio, respectable vétéran du grand Constantin, qui avait été décoré des honneurs du consulat, se laissa gagner, quitta sa retraite et accepta le commandement d’une armée. Dans le fort du combat, il ôta son casque d’un air calme ; et, découvrant sa figure vénérable et ses cheveux blancs, salua avec tendresse les soldats de Procope, en les appelant ses enfants et ses compagnons ; il les exhorta à ne pas partager plus longtemps le crime d’un usurpateur méprisable, et à se réunir au vieux général qui les avait si souvent conduits à l’honneur e à la victoire. Les troupes du malheureux Procope, séduites par les conseils et par l’exemple de leurs perfides officiers, l’abandonnèrent dans les deux combats de Thyatire[41] et de Nacosie. Après avoir errer quelque temps dans les bois et les montagnes de Phrygie, il fut trahi par ses compagnons découragés, qui le traînèrent dans le camp impérial, où on lui abattit sur-le-champ la tête. Procope partagea le sort ordinaire des usurpateurs vaincus ; mais les horribles cruautés que son vainqueur exerça sous les formes de la justice firent naître dans tous les cœurs l’indignation et la pitié[42].

Telles sont à la vérité les suites naturelles et ordinaires du despotisme et de la révolte. Mais on regarda comme le symptôme funeste de là colère du ciel ou de la dépravation des hommes[43], les recherches rigoureuses que Valens et Valentinien firent durant leur règne sur le crime de la magie[44]. Ne craignons pas de nous laisser aller à un noble orgueil en voyant tous les pays éclairés de l’Europe rejeter aujourd’hui un préjugé odieux et cruel, adopté autrefois dans toutes les parties du monde et dans tous les systèmes d’opinions religieuses[45]. Toutes les nations et toutes les sectes de l’empire romain admettaient avec la même crédulité et la même horreur la réalité de cet art infernal[46], capable de suspendre le cours éternel des planètes et la liberté des opérations de l’esprit humain. Tous les peuples redoutaient la puissance mystérieuse des mots magiques et des enchantements, des herbes puissantes et des cérémonies exécrables qui pouvaient ôter ou rendre la vie, enflammer les passions de l’âme, anéantir les œuvres de la création, et arracher à la résistance des démons les secrets de l’avenir. Ils étaient assez inconséquents pour supposer que cette suprême puissance sur le ciel, la terre et les enfers, pouvait être exercée par de misérables sorciers ambulants, qui, l’employant seulement pour satisfaire aux plus vils motifs d’intérêt ou de méchanceté, passaient leur vie obscure dans la misère et le mépris[47]. Les lois de Rome et l’opinion publique condamnaient également la magie ; mais comme cet art tendait à satisfaire les plus impétueuses passions du cœur humain, continuellement proscrit, il ne cessait point d’être pratiqué[48]. Une cause imaginaire peut produire des effets sérieux et funestes. D’obscures prédictions sur la mort d’un empereur ou le succès d’une conspiration ne pouvaient avoir d’autre objet et d’autre effet que d’animer l’espoir de l’ambition et de rompre les liens de la fidélité ; et le crime d’intention, que poursuivaient les lois contre la magie, se trouvait aggravé par les crimes réels de sacrilège et de lèse-majesté[49]. Ces vaines terreurs troublaient la paix de la société et le bonheur des citoyens. La flamme qui fondait naturellement une figure de cire pouvait devenir très dangereuse en effrayant l’imagination de celui que, pour servir les projets de la haine, cette figure était destinée à représenter[50]. De l’infusion des herbes auxquelles on supposait une influence surnaturelle, on pouvait aisément passer à l’usage d’un poison plus réel, et l’imbécillité, des hommes servit quelquefois de masque et d’instrument aux crimes les plus atroces. Des que les ministres de Valens et de Valentinien eurent encouragé le zèle des délateurs, ils se trouvèrent forcés de recevoir l’accusation d’un crime trop souvent mêlé aux événements de la vie domestique d’un crime d’une nature moins cruelle et moins odieuse mais auquel cependant la pieuse et excessive rigueur de Constantin avait infligé la peine de mort[51]. Ces dangereuses et incohérentes complications du crime de lèse-majesté avec celui de magie, de l’empoisonnement et de l’adultère, présentaient des gradations infinies de culpabilité ou d’innocence, et une foule de circonstances atténuantes et aggravantes que la violence et la corruption des juges semblent avoir confondues. Ils découvrirent aisément que la cour impériale n’estimerait leur adresse et leur intelligence qu’en proportion du nombre des sentences capitales émanées de leurs tribunaux. Ne se déterminant à absoudre qu’avec la plus grande répugnance, ils cherchaient ardemment, dams des témoignages ou parjures ou forcés par les tourments, de quoi prouver le crime le, moins probable contre le citoyen le plus estimé. La suite de chaque procédure fournissait à chaque moment de nouveaux sujets de poursuite criminelle ; l’audacieux délateur, dont l’imposture avait été découverte, se retirait avec impunité ; mais la malheureuse victime qui trahissait ses complices réels ou prétendus obtenait rarement la vie pour prix de son infamie. Jeunes gens et vieillards étaient traînés, chargés de chaînes, de l’extrémité de l’Italie et de l’Asie au tribunal de Rome ou d’Antioche ; les sénateurs, les matrones et les philosophes, expiraient dans les tortures et dans les supplices les plus ignominieux. Les soldats chargés de garder les prisons déclaraient, avec des murmures d’indignation et de pitié, qu’ils n’étaient pas assez nombreux pour s’opposer à la fuite ou à la résistance, de la multitude des prisonniers qu’on y entassât. Les amendes et les confiscations ruinaient les familles les plus opulentes. Les citoyens les plus innocents tremblaient pour leur vie ; et nous pouvons nous faire une idée de l’excès du mal par l’assertion exagérée d’un ancien écrivain, qui prétend que dans les provinces exposées à la persécution, plus de la moitié des habitants se trouvaient prisonniers ou fugitifs[52].

Lorsque Tacite décrit la mort des citoyens illustres et innocents que les premiers. Césars sacrifièrent à leur vengeance ; l’éloquence de l’historien ou le mérite des victimes nous font éprouver vivement les sentiments de la pitié, de la terreur et de l’admiration. Ammien, écrivain sans goût et sans délicatesse, a dessiné ses tableau sanglants avec une exactitude fastidieuse et rebutante et notre attention n’étant plus soutenue par le contraste de la servitude et de la liberté, de la grandeur récente et de la misère du moment ; nous détournerons les yeux avec horreur de la multitude d’exécutions qui déshonorèrent à Rome et à Antioche les règnes des deux empereurs[53]. Valens était très timide[54], et Valentinien emporté[55].

Valens avait pour premier principe d’administration de tout sacrifier au soin de sa sûreté personnelle. Confondu parmi les sujets, il eût baisé en tremblant la main d’un oppresseur. Placé sur le trône, il dut penser que les mêmes craintes qui eussent subjugué son âme étaient propres à lui assurer la patiente soumission de son peuple. Les favoris de Valens obtenaient, par ce qu’il leur permettait de rapines et de confiscations, des richesses que leur aurait refusées son économie[56] : ils employaient leur éloquence à lui persuadé que dans les’ cas de crime et de lèse-majesté les soupçons équivalaient à une preuve, que la faculté de se rendre criminel en supposait l’intention ; que l’intention était aussi punissable que l’action ; et que tout citoyen méritait la mort dès que sa vie menaçait la sûreté ou troublait le repos de son souverain. On trompait souvent Valentinien, on abusait de sa confiance ; mais le sourire du mépris aurait imposé silence aux délateurs s’ils avaient entrepris d’effrayer son courage par le bruit d’un danger. Ils vantaient son inflexible amour pour la justice ; mais, dans sa passion pour la justice Valentinien était souvent tenté de regarder la clémence comme une faiblesse, et la colère comme une vertu. Dans le temps où il luttait avec ses égaux dans la périlleuse carrière d’une vie active et ambitieuse, il avait rarement souffert une injustice sans la punir, jamais une insulte. On blâmait son imprudence, mais on applaudissait à son courage, et les généraux les plus fiers et les plus absolus craignaient d’allumer le ressentiment d’un soldat inaccessible à la crainte. Il oublia, malheureusement sûr le trône du monde que le courage n’a pas d’emploi là où l’on n’a point de résistance à craindre. Au lieu d’écouter la voix de la raison et de la générosité, il se livrait à des violences désormais déshonorantes pour lui, et fatales aux impuissants objets de ses ressentiments. Dans l’administration de sa maison et dans celle de son empire, une faute légère, une offense imaginaire, une réponse vive, une omission accidentelle ou un délai involontaire, étaient immédiatement punis par une sentence de mort ; et les expressions les plus promptes à sortir de la bouche de l’empereur d’Occident étaient celles-ci : Qu’on lui tranche la tête, qu’on le brûle vif, qu’il expire sous le bâton[57]. Ses plus intimes favoris s’aperçurent bientôt qu’en hasardant d’éluder ou même de suspendre l’exécution de ses ordres sanguinaires, ils couraient risque de partager le crime et le châtiment de .là désobéissance. A force de satisfaire sa féroce justice, Valentinien endurcit son âme contre les remords et contre la pitié ; et l’habitude de la cruauté vint rendue plus implacables les emportement de sa colère il pouvait, contempler avec une tranquille satisfaction les agonies convulsives de la torture et de la mort ; et son amitié était le prix réservé à la fidélité de ceux de ses serviteurs dont le caractére lui semblait analogue au sien. Maximin répandit à Rome le sang des plus illustres citoyens ; honoré de l’approbation de l’empereur, il obtint encore pour récompense la préfecture de la Gaule. Deux ours féroces et énormes, connus l’un sous le nom d’Innocence, l’autre sous celui de Mica aurea, méritaient seuls de partager, dans le cœur du monarque, la faveur de Maximin[58]. Valentinien avait fait placer les cages de ces gardes fidèles auprès de sa chambre coucher ; et il se plaisait à leur voir déchirer et dévorer les membres palpitants des malfaiteurs qu’on abandonnait à leur rage. L’empereur des Romains présidait à leur régime et à leurs exercices ; et lorsque, par un long cours de services dignes de récompense, Innocence eut mérité sa retraite, ont rendit ce fidèle animal à la liberté des forêts où il avait pris naissance[59].

Mais lorsque les terreurs de Valens et les fureurs de Valentinien faisaient place à des sentiments plus calmes, les tyrans de l’empire devenaient les pères de la patrie. L’empereur d’Occident était alors capable d’apercevoir d’un coup d’œil ce qui convenait à ses intérêts où à ceux du public, et d’y travailler diligemment. Le souverain d’Orient, qui imitait docilement la bonne et la mauvaise conduite de son frère, se laissait quelquefois guider par le sage et vertueux Salluste. Ces deux princes conservaient sous la pourpre la chaste et frugale simplicité de leur vie privée, et, sous leur règne, les citoyens n’eurent ni à gémir ni à rougir des plaisirs de la cour. Ils réformèrent peu à peu un grand nombre des abus du règne de Constance ; ils adoptèrent et perfectionnèrent les projets de Julien et de son successeur ; et l’esprit général ainsi que le ton de leurs lois pourraient donner à la postérité la plus avantageuse opinion de leur caractère et de leur gouvernement. Ce n’est pas du maître d’Innocence que nous aurions dû espérer un tendre intérêt pour le bien-être de ses sujets. Cependant Valentinien condamna l’exposition des enfants nouveau-nés[60], et plaça dans quatorze quartiers de Rome quatorze médecins savants, auxquels il accorda un revenu et des privilèges. Un soldat ignorant eut le bon sens de pourvoir, par d’utiles et généreuses fondations, à l’éducation de la jeunesse, et de prêter ainsi un appui aux sciences alors sur leur déclin[61]. Il voulut qu’on enseignât les règles de la grammaire et de l’éloquence, en grec et en latin, dans les capitales de toutes les provinces ; et comme on accordait aux différentes écoles un local et des privilèges en proportion de la grandeur des villes ou elles étaient situées, les académies de Rome et de Constantinople réclamèrent une juste prééminence. Les fragments des édits de Valentinien peuvent nous donner une idée de l’école de Constantinople, qui fut perfectionnée peu à peu par de nouveaux règlements. Cette école consistait en trente et un professeurs destinés à des instructions différentes ; un pour la philosophie, deux pour la jurisprudence, cinq sophistes et dix grammairiens pour la langue grecque ; trois orateurs et dix grammairiens pour la langue latine, outre sept scribes ou antiquaires, comme on les appelait alors, dont les plumes actives fournissaient aux bibliothèques publiques des copies nettes et exactes de tous les auteurs classiques. Les règles de conduite prescrites aux étudiants sont curieuses, en ce qu’elles présentent l’esquisse de la première discipline de nos universités modernes. On exigeait de chaque étudiant une attestation du magistrat de sa province natale. Son nom, sa profession, sa demeure, étaient inscrits exactement sur le registre public. On prenait grand soin que la jeunesse destinée à l’étude ne perdit pas son temps dans les fêtes et les spectacles ; et le terme final de l’éducation était fixé à l’âge de vingt ans. Le préfet de la ville exerçait son autorité sur les étudiants ; il avait le droit de punir les indociles et les paresseux par des châtiments corporels ou par l’expulsion ; et il faisait tous les ans au grand-maître des offices un rapport sur l’exactitude et les talents des écoliers, afin que l’on bût les employer utilement au service public. Les institutions de Valentinien contribuèrent à faire jouir les citoyens de tous les bienfaits de l’abondance et de la tranquillité. Les villes se virent protégées par des défenseurs[62] élus par le peuple pour lui servir de tribuns ou d’avocats pour défendre ses droits, pour porter ses plaintes devant les tribunaux et jusqu’au pied du trône. Accoutumés pendant une grande partie de leur vie à l’économie sévère qu’exige une fortune médiocre, les deux empereurs suivaient avec soin l’administration des finances ; mais en examinant avec attention le gouvernement des deux empires, on apercevait entre eux une différence dans la recette et dans la dépense des revenus. Valens était persuadé que la libéralité d’un monarque entraîne inévitablement l’oppression de ses sujets, et il ne fut jamais tenté de sacrifier leur bonheur présent à leur grandeur et, à leur prospérité future. Loin d’augmenter le poids des taxes qu’on avait insensiblement doublées dans l’espace de quarante ans ; il supprima dès les premières années de son règne un quart des tributs de l’Orient[63]. Valentinien paraît avoir été moins sensible aux peines de ses peuples et moins attentif à les soulager. Il put réformer les abus de l’administration fiscale ; mais il exigea toujours sans scrupule une forte partie de la propriété publique, convaincu que cette partie des revenus, destinée à entretenir le luxe des particuliers, serait employée plus avantageusement, à la défense de l’État et à l’amélioration de ses diverses parties. Les sujets de Valens applaudissaient à une indulgence dont ils retiraient tout l’avantage, et le mérite plus solide et moins brillant de Valentinien ne fut senti et avoué que par la génération suivante[64].

C’est principalement par sa constante impartialité dans un siècle de controverses et de factions religieuses, que le caractère de Valentinien mérite des louanges. Son jugement sain n’était ni éclairé, ni corrompu par l’étude, et il écarta toujours, avec une respectueuse indifférence ; les questions subtiles des débats théologiques. Le gouvernement de la terre demandait tous ses soins et satisfaisait, son ambition. En se rappelant qu’il était un disciple de l’Église, il n’oublia jamais qu’il était le souverain du clergé. Son zèle pour le christianisme avait éclaté, sous le règne d’un apostat ; il accorda à tous ses sujets le droit qu’il avait réclamé pour lui-même, et ses peuples reconnaissants purent jouir sans inquiétude d’une tolérance générale accordée par un prince violent, mais incapable de crainte et de dissimulation[65]. La protection des lois mettait également à l’abri du pouvoir arbitraire et des insultes du peuple ; les juifs, les païens et toutes les différentes sectes comprises sous la dénomination de chrétiens. Valentinien permettait tous les cultes et ne défendait que ces pratiques secrètes et criminelles qui cachent des vices et des désordres sous le masque de la religion. L’art de la magie était poursuivi rigoureusement et puni avec sévérité ; mais, par une distinction particulière, l’empeseur admettait l’ancienne méthode de divination approuvée par le sénat et exercée par les aruspices de Toscane. Du consentement des hommes, les plus raisonnables d’entre les païens, il avait proscrit la licence des sacrifices nocturnes ; mais il se rendit, sans la moindre difficulté, aux représentations de Prætextatus, proconsul de l’Achaïe, qui l’assura que priver les Grecs de l’inappréciable jouissance des mystères d’Éleusis, serait leur ôter toutes les joies et les consolations de la vie. La philosophie peut seule prétendre (et peut-être encore n’est-ce qu’une des vaines prétentions de la philosophie) à détruire de sa main bienfaisante les funestes principes du fanatisme, si profondément enracinés dans le cœur humain ; cependant cette trêve de douze ans, soutenue par le gouvernement sage et ferme de Valentinien, adoucit les habitudes, et diminua les préjugés, des factions religieuses, en les forçant à suspendre la répétition de leurs insultes réciproques.

Le protecteur de la tolérance était malheureusement trop éloigné de la scène ou la controverse exerçait ses fureurs avec le plus de violence. Dès que les chrétiens de l’Occident eurent échappé aux embûches du concile de Rimini, ils retombèrent heureux et tranquilles dans le paisible sommeil de l’orthodoxie ; et les faibles restes du parti d’Arius qui existaient encore à Milan ou à Sirmium, excitaient moins de ressentiment que de mépris. Mais dans les provinces de l’Orient, depuis l’Euxin jusqu’à l’extrémité de la Thébaïde, la force et le nombre de leurs adhérents étaient plus également balancés ; et cette égalité, au lieu de les porter à la paix, ne servait qu’à perpétuer les horreurs de la guerre religieuse. Les moines et les évêques soutenaient leurs arguments par des invectives, et des invectives ils passaient souvent à la violence. Athanase gouvernait toujours Alexandrie ; des évêques ariens occupaient les sièges d’Antioche et de Constantinople, et chaque vacance épiscopale était l’occasion d’une émeute populaire. La réconciliation de cinquante-neuf évêques macédoniens, ou semi-ariens, avait fortifié le parti des homoousiens ; mais leur secrète répugnance à confesser la divinité du Saint-Esprit., obscurcissait la gloire de ce triomphe ; et la déclaration de Valens, qui, dans les premières années de son règne, avait imité la conduite impartiale de son frère, fut une victoire importante en faveur de l’arianisme. Les deux empereurs s’étaient contentés, avant leur élévation, de la qualité de catéchumènes ; mais la piété de Valens lui fit désirer de recevoir le sacrement de baptême avant d’exposer sa personne aux dangers d’une guerre contre les Goths. Il s’adressa naturellement à Eudoxe[66], évêque de la ville impériale ; et si le prélat arien instruisit le monarque ignorant dans les principes d’une théologie hétérodoxe, c’est aux suites inévitables de ce choix erroné qu’il faut attribuer le crime ou plutôt le malheur de son disciple. Mais quelque choix qu’eut pu faire Valens, il offensait nécessairement une portion nombreuse de ses sujets, les chefs des homoousiens et des ariens étant également persuadés qu’on leur faisait une violente injure et une injustice cruelle en les empêchant de faire la loi. Après cette démarche décisive, qui fut très difficile de conserver ou la vertu ou la réputation d’impartialité. Il n’aspirait pas, comme Constance, à passer pour un profond théologien, mais, ayant reçu les dogmes d’Eudoxe avec une docilité respectueuse, il soumit aveuglément sa conscience à ses guides ecclésiastiques, et employa l’influence de son autorité à réunir les hérétiques athanasiens au corps de l’Église catholique. L’empereur déplora d’abord leur aveuglément, leur obstination enflamma peu à peu sa colère, et il finit par haïr des sectaires dont il était détesté[67]. Le faible Valens se laissait toujours gouverner par ceux qui conversaient familièrement avec lui ; et dans une cour despotique, l’exil ou l’emprisonnement d’un citoyen sont les faveurs les plus faciles à obtenir. Les chefs du parti homoousien en furent souvent les victimes ; l’opinion publique accusa la cruauté préméditée de l’empereur et de ses ministres ariens du désastre de quatre-vingts ecclésiastiques de Constantinople, qui périrent, peut-être accidentellement, dans l’incendie du vaisseau sur lequel ils étaient embarqués. Dans toutes les contestations, les catholiques (si nous pouvons d’avance nous servir de ce nom) payaient pour leurs fautes et pour celles de leurs adversaires. Les candidats ariens obtenaient la préférence dans toutes les élections, et quand la majorité du peuple s’y opposait, le magistrat civil venait à leur secours et se servait, au besoin, de la force militaire. Les ennemis de saint Athanase essayèrent de verser de l’amertume sur les dernières années d’un vieillard respectable, et l’on a célébré, comme un cinquième exil, sa retraite passagère au sépulcre de son père. Mais le zèle ardent d’un peuple nombreux qui prit précipitamment les armes ; intimida le préfet, et l’archevêque eut la liberté de terminer tranquillement et glorieusement sa vie, après un règne de quarante-sept ans. La mort de saint Athanase fut le signal de la persécution d’Égypte. Le ministre païen de Valens plaça, par la force, l’indigne Lucius sur le siège archiépiscopal d’Alexandrie, et acheta la faveur de la faction dominante par la persécution et par le sang des autres chrétiens. L’entière tolérance qu’on accordait au culte des juifs et des païens, amèrement déplorée par les catholiques opprimés, leur semblait ajouter encore à leurs misères et aggraver le crime du tyran impie de l’Orient[68].

La victoire du parti orthodoxe a flétri la mémoire de Valens du titre de persécuteur, et le caractère d’un prince dont les vices et les vertus tiraient également leur source d’un esprit faible et d’un naturel pusillanime, mérite peu qu’on cherche à l’excuser. Cependant un examen fait de bonne foi peut donner lieu de présumer que ses ministres ecclésiastiques allèrent souvent au-delà des ordres et même de l’intention de leur maître, et que les faits ont été fort exagérés par les déclamations véhémentes, et par la docile crédulité de ses antagonistes[69]. 1° Le silence de Valentinien doit faire présumer que les actes partiels de sévérité qu’on exerça au nom et dans les provinces de son collègue se bornèrent à quelques déviations obscures et peu considérables du système de tolérance généralement établi ; et le judicieux historien qui a donné des louanges à la constante impartialité du frère aîné, ne parle point de la persécution de l’Orient, dont il aurait naturellement formé un contraste avec la tranquillité des États de Valentinien[70]. 2° Quand les rapports vagues d’un temps éloigné mériteraient une plus entière confiance, on peut juger sainement du caractère ou du moins de la conduire de Valens par sa transaction particulière avec l’éloquent Basile, archevêque de Césarée, que les trinitaires choisirent pour leur chef après la mort de saint Athanase[71]. L’histoire détaillée de cette négociation a été composée par les amis et les admirateurs de saint Basile ; cependant, après avoir élagué les ornements de rhétorique et les miracles, on demeure tout étonné de l’indulgence inattendue du tyran arien qui admira la fermeté de l’archevêque. En employant la violence, on craignit de faire révolter toute la province de Cappadoce[72]. L’archevêque, qui soutenait la dignité de son rang et la vérité de ses opinions avec un orgueil inflexible, conserva paisiblement sa liberté de conscience et la possession de son archevêché. L’empereur assista dévotement au service divin dans la cathédrale, et, au lieu d’une sentence de bannissement, souscrivit une donation considérable en faveur d’un hôpital que saint Basile avait fondé récemment dans les environs de Césarée[73]. 3° Je n’ai pas pu découvrir que Valens ait publié contre les disciples de saint Athanase de loi équivalente à celle que Théodose promulgua depuis contre les ariens ; et l’édit qui excita les plus violentes clameurs ne paraît pas fort répréhensible. L’empereur avait observé qu’un grand nombre de ses sujets, autorisant leur paresse du prétexte de la dévotion, s’associaient aux moines d’Égypte ; il chargea le comte de l’Orient d’aller les tirer de leur désert, et de forcer ces déserteurs de la société à renoncer à leurs possessions temporelles ou à remplir les devoirs d’hommes et de citoyens[74]. Les ministres de Valens paraissent avoir étendu le sens de cette loi pénale, puisqu’ils se permirent d’enrôler les moines jeunes et vigoureux dans l’armée impériale. Un détachement de trois mille hommes, composé de cavalerie et d’infanterie, marcha d’Alexandrie dans le désert voisin de Nitrie[75], qu’habitaient cinq mille moines. Des prêtres ariens servirent de guides aux soldats, et l’histoire rapporte qu’il fut fait un grand carnage dans les monastères qui voulurent résister aux ordres de leur souverain[76].

L’empereur Valentinien donna le premier exemple des règlements sévères au moyen desquels la sagesse des législateurs modernes a mis des bornes à l’opulence et à l’avarice du clergé. On lut publiquement dans les églises de la ville un édit adressé à Damase, évêque de Rome[77], par lequel le monarque recommandait aux moines et aux ecclésiastiques de ne point, fréquenter la demeure des veuves et des vierges, et chargeait les magistrats civils de la punition de leur désobéissance. Il ne fût plus permis au directeur de recevoir aucun don, legs ou héritage de sa fille spirituelle. Tout testament contraire à cet édit était déclaré nul ; on confisquait la donation illégale au profit du trésor. Un règlement postérieur semble comprendre les religieuses et les évêques ; toute personne attachée à l’ordre ecclésiastique devint inhabile à recevoir des dons testamentaires et fut bornée aux droits d’une succession légitime. Comme chargé de maintenir, parmi ses sujets le bonheur et les vertus domestiques, Valentinien crut devoir appliquer ce remède sévère au désordre qui commençait à se faire sentir. Dans la capitale de l’empire les filles des familles nobles et opulentes héritaient d’une propriété considérable et indépendante. Un grand nombre de ces dévotes prosélytes avaient embrassé la doctrine chrétienne, non pas avec la conviction tranquille du discernement mais avec la chaleur d’une passion, et peut-être avec la vivacité de la mode. Elles sacrifiaient les plaisirs du luxe et de la parure, et le désir de passer pour chastes les faisait renoncer aux douceurs de la vie conjugale. Elles choisissaient quelque ecclésiastique d’une sainteté réelle ou apparente pour diriger leur conscience timorée et amuser la tendre inquiétude d’un cœur désœuvré ; et la confiance illimitée qu’elles accordaient trop légèrement, les exposait à l’abus qu’en faisaient trop souvent des enthousiastes ou des hypocrites qui accouraient, de l’extrémité de l’Orient pour jouir, sur un théâtre plus brillant, des privilèges de la profession monastique. En renonçant aux plaisirs du monde, ils en obtenaient insensiblement les plus précieux avantages : le vif attachement, peut-être d’une femme jeune et belle, l’abondance recherchée d’une maison opulente, et l’hommage respectueux des esclaves, des affranchis et des clients d’une famille de sénateurs. Les dames romaines dissipaient insensiblement leurs immenses fortunes en aumônes inconsidérées, en pèlerinages dispendieux ; et le moine rusé qui s’assurait, dans le testament de sa fille spirituelle, une partie et quelquefois la totalité de sa fortune, osait encore déclarer, avec la fausse douceur de l’hypocrisie, qu’il n’était que l’instrument de la charité et l’intendant des pauvres. Le métier[78] lucratif et honteux que les ecclésiastiques exerçaient pour dépouiller les héritiers naturels, enflamma l’indignation même d’un siècle superstitieux. Même des plus respectables pères de l’Église