Séjour de Julien à Antioche. Son expédition contre les Perses, d’abord heureuse. Passage du Tigre. Retraite et mort de Julien. Élection de Jovien. Il sauve l’armée romaine par un traité déshonorant.
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LA fable philosophique des Césars[1], ouvrage de Julien, est une des productions les plus agréables et les plus instructives de l’esprit des anciens[2]. Au milieu de la liberté et de l’égalité des saturnales, Romulus a préparé un banquet pour les dieux de l’Olympe qui l’ont adopté comme leur digne associé, et pour les princes de Rome qui ont donné des lois à son peuple guerrier, et aux nations de la terre vaincues par ses armes. Les immortels sont placés sur un trône, chacun à leur rang, et la fable des Césars est servie au-dessous de la lune, dans la région supérieure de l’air. L’inexorable Némésis précipite dans le Tartare les tyrans indignes de la société des dieux et des hommes. Les autres Césars prennent successivement leurs places ; et, à mesure qu’ils s’avancent, le vieux Silène, moraliste jovial qui cache la sagesse d’un philosophe sous le masque d’un suivant de Bacchus, fait des observations malignes sur les vices ; les défauts et les taches de leurs différents caractères[3]. A la fin, du repas, Mercure déclare, par ordre de Jupiter, qu’une couronne céleste sera la récompense du mérite supérieur. Il s’agit de choisir les candidats, et on désigne surtout Jules César, Auguste, Trajan et Marc-Aurèle : l’efféminé Constantin[4] n’est pas exclu de cette honorable lice, et l’un exhorte Alexandre à se mêler aux héros romains pour disputer le prix de la gloire. Chacun des candidats a la permission de faire valoir le mérite de ses exploits ; mais les dieux trouvent que le modeste silence de Marc-Aurèle parle mieux en sa faveur que les discours travaillés de ses orgueilleux rivaux. Lorsque les juges de cet imposant concours viennent à examiner le cœur et à scruter les motifs des actions de lotis ces princes, la supériorité du stoïcien empereur se montre d’une manière encore plus décisive et plus éclatante[5]. Alexandre et César, Auguste, Trajan et Constantin, avouent en rougissant que la réputation, la puissance ou le plaisir, ont été les premiers objets de leurs travaux ; mais les dieux eux-mêmes contemplent avec respect et avec amour un mortel vertueux qui a pratique sur le trône les leçons de la philosophie, et qui, malgré notre imperfection, n’a pas craint d’aspirer aux attributs moraux de l’Être suprême. Le rang de l’auteur donne un nouveau prix à cet agréable ouvrage ; un prince qui parle librement des vices et des vertus de ses prédécesseurs, souscrit à chaque ligne aux louanges ou marcher à la censure que peut mériter sa propre conduite. Dans les moments paisibles de la réflexion, Julien donnait la préférence aux vertus utiles et bienfaisantes de Marc-Aurèle ; mais la gloire d’Alexandre enflammait son ambition, et il recherchait avec une égale ardeur l’estime des sages et les applaudissements de la multitude. A cette époque de la vie où les, forces de l’esprit et du corps ont le plus de vigueur, l’empereur, instruit par l’expérience et animé par le succès de la guerre des Germains, résolut de signaler son règne par des exploits plus brillants et plus mémorables. Des ambassadeurs de l’Orient, du continent de l’Inde, et de l’île de Ceylan[6], étaient venus saluer avec respect la pourpre romaine[7]. Les nations de l’Occident estimaient et craignaient les vertus personnelles de Julien dans la paix et dans la guerre. Il méprisait les trophées d’une victoire sur les Goths[8], et croyait que la terreur de son nom et les nouvelles fortifications élevées sur les frontières de la Thrace pt de l’Illyrie empêcheraient les Barbares du Danube de violer désormais la foi des traités. Le successeur de Cyrus et d’Artaxerxés lui parut le seul rival digne de sa valeur ; il se décida à conquérir la Perse, et à châtier la puissance orgueilleuse qui avait si longtemps résisté et insulté à la majesté de Rome[9]. Dès que le monarque persan fut instruit qu’un prince bien supérieur à Constance occupait le trône, il daigna faire pour la paix quelques démarches peut-être simulées, peut-être sincères. Mais la fermeté de Julien étonna l’orgueil de Sapor. Le premier déclara nettement qu’il ne tiendrait jamais de conférence amicale du milieu des flammes et des ruines des villes de la Mésopotamie ; et il ajouta, avec un sourire de mépris, qu’ayant résolu d’aller incessamment à la cour de Perse, il était inutile de traiter par ales ambassadeurs. Son impatience pressa les préparatifs militaires. Il nomma les généraux, et rassembla pour cette importante expédition une armée formidable ; il partit lui-même de Constantinople, traversa les provinces de l’Asie-Mineure, et arriva à Antioche, environ huit mois après la mort de son prédécesseur. Quoique Juliers désirât vivement de pénétrer au centre de la Perse, il fut arrêté par l’indispensable nécessité de régler l’état de l’empire, par, son zèle pour le culte des dieux, par les conseils de ses plus sages amis, qui lui démontrèrent la nécessité d’employer lia repos de l’hiver à réparer les forces épuisées des légions de la Gaule, ainsi qu’à rétablir la discipline et à ranimer l’esprit militaire parmi celles de l’Orient. On le détermina à demeurer à Antioche jusqu’au printemps, au milieu d’un peuple malin, disposé à tourner en ridicule la précipitation, et à censurer la lenteur de son maître[10]. Si Julien s’était flatté que son séjour dans la capitale de l’Orient ferait naître entre le prince et le peuple des sentiments satisfaisants pour tous deux, il jugea mal son caractère et les mœurs d’Antioche[11]. La chaleur du climat disposait les habitants à tout l’excès des plaisirs, du luxe et de l’oisiveté : ils unissaient la corruption joyeuse des Grecs à la mollesse héréditaire des Syriens. Ils ne suivaient d’autres lois que la mode, le plaisir était leur seule occupation, et l’éclat des vêtements et des meubles, la seule distinction qui excitât leur envie. Il honoraient les arts de luxe : Ils tournaient en ridicule les vertus mâles et courageuses, et leur mépris de la pudeur et de la vieillesse annonçait une dépravation universelle. Les Syriens aimaient passionnément les spectacles ; ils appelaient des villes voisines tous ceux qui s’y distinguaient par leur adresse[12]. Ils employaient aux amusements publics une partie considérable du revenu, et la magnificence des jeux du théâtre et du cirque était regardée comme le bonheur et la gloire d’Antioche. Les mœurs rustiques d’un prince qui dédaignait une pareille gloire et qui paraissait insensible à un bonheur de ce genre, ne convenaient pas à la délicatesse de ses sujets, qui ne pouvaient ni admirer ni imiter la simplicité sévère que Julien conservait toujours, et qu’il affectait quelquefois. Il ne déposait sa gravité philosophique que dans les jours de fête consacrés à l’honneur des dieux par un ancien usage ; et c’étaient les seuls jours de l’année où les Syriens d’Antioche résistassent aux attraits du plaisir. La plupart d’entre eux se glorifiaient du nom de chrétiens, inventé par leurs ancêtres[13]. Contents d’en négliger les préceptes moraux, ils ne croyaient pas pouvoir se permettre la plus légère infidélité à ses dogmes. Le schisme et l’hérésie troublaient l’Église d’Antioche ; mais une sainte haine animait également, contre l’empereur, les ariens, les partisans de saint Athanase et ceux de Mélèce et de Paulin[14]. Ils avaient la plus forte prévention contre un apostat, l’ennemi et le successeur d’un prince qui s’était attiré l’affection d’une secte nombreuse ; l’enlèvement des restes de saint Babylas excita contre lui un implacable ressentiment. Le peuple, dominé par ses idées superstitieuses, disait hautement que la famine avait suivi les traces de l’empereur de Constantinople à Antioche ; et le moyen peu judicieux qu’on employa dans cette discute acheva d’irriter des hommes que tourmentait la faim. L’inclémence de la saison[15] avait nui aux récoltes de la Syrie et augmenté le prix du pain dans la capitale de l’Orient en proportion de la disette du blé. Mais l’avide monopole changea bientôt la juste proportion établie par le cours naturel des choses. Au milieu de cette lutte inégale, où un parti réclame les productions de la terre comme une propriété exclusive contre un second qui veut en faire un objet de spéculation, tandis qu’un troisième les demande pour sa subsistance journalière, le bénéfice des agents intermédiaires est en entier supporté par le consommateur exposé sans défense à leur avidité. L’impatience et les inquiétudes augmentèrent encore la détresse, et la crainte de manquer produisit peu à peu une famine apparente. Lorsque les voluptueux citoyens d’Antioche se plaignirent du haut prix de la volaille et du poisson, Julien déclara qu’une ville frugale devait être satisfaite dès qu’on lui fournissait du vin, de l’huile et du pain. Il avoua toutefois qu’un souverain est obligé de pourvoir à la nourriture de son peuple ; mais, dans cette vue salutaire, il adopta ensuite l’expédient dangereux et incertain de fixer la valeur du blé, qu’il ordonna, dans un temps de disette, de vendre à un prix qu’on n’avait guère connu dans les années les plus abondantes ; et, pour fortifier ses lois de son exemple, il envoya ait marché quatre cent vingt mille modii ou mesures qu’il fit venir des greniers d’Hiérapolis, de Chalcis et même de l’Égypte. Il n’était pas difficile de prévoir les suites de cette opération, et on ne tarda pas à les sentir. Les riches négociants achetèrent le blé de l’empereur ; les propriétaires et les fournisseurs cessèrent d’approvisionner la ville, et le peu de grains qu’on y amena se vendit au - dessus du prix fixé. Julien s’applaudissait de son expédient : il accusa d’ingratitude le peuple qui murmurait, et prouva aux habitants d’Antioche qu’il avait hérité, sinon de la cruauté[16], du moins de l’obstination de son frère Gallus. Les remontrances du corps municipal ne servirent qu’à aigrir son esprit inflexible. Il croyait, peut-être avec raison que les sénateurs d’Antioche, qui possédaient des terres et faisaient le commerce, avaient contribué aux malheurs de leur pays ; et il attribuait leur hardiesse peu respectueuse, non pas au sentiment de leur devoir, mais à des vues d’intérêt. Deux cents des plus nobles et des plus riches citoyens formaient le sénat : ils furent conduits en corps du palais dans la prion ; on leur permit, avant la fin du jour, de retourner chez eux[17]. Mais l’empereur ne put obtenir le pardon qu’il avait accordé si aisément. Les mêmes maux, toujours subsistants, donnaient lieu à la continuation des mêmes plaintes que faisaient habilement circuler l’esprit et la légèreté des Grecs des Syrie. Durant la liberté des saturnales, tous les quartiers de la ville retentirent de chansons insolentes qui tournaient en ridicule les lois, la religion, la conduite personnelle, et même la barbe de l’empereur : la connivence des magistrats et les applaudissements de la multitude annoncèrent clairement l’opinion de la ville d’Antioche[18]. Ces insultes populaires affectèrent trop profondément le disciple de Socrate ; mais le monarque, doué d’une sensibilité très vive et revêtu d’un pouvoir absolu, ne permit pas la vengeance à son ressentiment. Un tyran aurait arraché aux citoyens, sans distinction, la fortune et la vie ; et les légions de la Gaule, dévouées aux ordres de leur empereur, auraient forcé les Syriens amollis à supporter patiemment leurs outrages, leurs rapines et leur cruauté. Julien pouvait du moins, par un plus doux châtiment, dépouiller la capitale de l’Orient des honneurs et des privilèges dont elle jouissait ; et ses courtisans, peut-être même ses sujets, auraient donné des éloges à un acte de justice qui vengeait la dignité du magistrat suprême de la république[19]. Mais, au lieu d’abuser ou de se servir de l’autorité de l’État pour venger ses injures personnelles, il se contenta d’une espèce de vengeance innocente, et que peu de princes seraient en état d’employer. Des satires et des libelles l’avaient outragé ; et, sous le titre de l’Ennemi de la Barbe, il écrivit une confession ironique de ses fautes et une satire amère des mœurs licencieuses et efféminées d’Antioche. Cette réponse fut exposée publiquement aux portes du palais ; et le Misopogon[20], ce singulier monument de la colère, de l’esprit, de la douceur et de l’irréflexion de Julien, est arrivé jusqu’à nous. Quoiqu’il affectât de rire, il ne pouvait pardonner[21]. Il témoigna son mépris et satisfit peut- être sa vengeance en donnant à Antioche un gouverneur[22] digne de commander à de pareils sujets ; et, abandonnant pour jamais cette ville ingrate, il annonça sa résolution de passer l’hiver suivant à Tarse en Cilicie[23]. Antioche comptait parmi ses citoyens un homme dont le génie et les vertus pouvaient expier, aux yeux de Julien, les vices et les sottises des autres habitants. Le sophiste Libanius avait reçu le jour dans la capitale de l’Orient : on le vit professer publiquement la rhétorique et la déclamation à Nicée, à Nicomédie, à Constantinople, à Athènes, et, sur la fin de sa carrière, à Antioche. Les jeunes Grecs fréquentaient assidûment son école : ses disciples, quelquefois au nombre de plus de quatre-vingts, vantaient leur incomparable maître ; et la jalousie de ses rivaux, qui le poursuivaient d’une ville à l’autre ; confirmait l’opinion de la supériorité de son mérite, que le sophiste lui-même vantait sans modestie. Les précepteurs de Julien lui avaient arraché une promesse imprudente, mais solennelle, de ne jamais assister aux leçons de leur adversaire. Cet engagement contrariait et augmentait la curiosité du jeune prince ; il se procura secrètement les écrits de ce dangereux sophiste, et imita peu à peu si parfaitement son style, qu’il surpassa les plus laborieux des élèves de Libanius[24]. Lorsqu’il monta sur le trône, il se montra très empressé d’embrasser et de récompenser le sophiste de Syrie, qui, dans un siècle dégénéré, avait maintenu la pureté du goût, des mœurs et de la religion des Grecs. L’orgueil réservé du philosophe accrut et justifia la prévention de l’empereur. Au lieu de se précipiter avec tout ce qu’il y avait de plus distingué vers le palais de Constantinople, Libanius attendit tranquillement l’arrivée du prince à Antioche, se retira de la cour aux premiers symptômes de froideur et d’indifférence, n’y retourna jamais sans y être formellement invité, et donna à son souverain cette leçon importante, qu’on peut commander l’obéissance d’un sujet, mais qu’il faut mériter l’affection d’un ami. Les sophistes de tous les siècles méprisent ou affectent de mépriser les distinctions de naissance et de fortune[25] que donne le hasard, et ils réservent leur estime pour les qualités supérieures de l’esprit dont ils se trouvent si abondamment pourvus. Si Julien dédaignait les acclamations d’une cour vénale qui adorait la pourpre, il était flatté des éloges, des avis, de la liberté et de la jalousie d’un philosophe indépendant qui refusait ses faveurs, aimait sa personne, célébrait son mérite, et devait un jour honorer sa mémoire. Les volumineux écrits de Libanius subsistent encore : la plupart outrent les vaines compositions d’un orateur qui cultivait la science des mots, ou les productions d’un penseur solitaire, qui, au lieu d’étudier ses contemporains, avait les yeux toujours fixés sur la guerre de Troie ou la république d’Athènes. Cependant le sophiste d’Antioche ne se tenait pas toujours à cette élévation imaginaire : il a écrit une foule de lettres où l’on aperçoit le travail[26] ; il loua les vertus de son siècle ; il censura avec hardiesse les torts du gouvernement et ceux des particuliers, et il plaida éloquemment la cause d’Antioche contre la juste colère de Julien et de Théodose. Le malheur ordinaire d’une vie poussée jusqu’à la vieillesse, c’est de perdre les avantages qui pourraient en faire désirer la prolongation[27] ; mais Libanius eut de plus la douleur de survivre à la religion et aux sciences auxquelles il avait consacré son génie. L’ami de Julien vit avec indignation le triomphe du christianisme ; et son esprit superstitieux, qui obscurcissait pour lui le spectacle da monde visible, ne le soutenait point par les vives espérances de la gloire et de la béatitude célestes[28]. Julien, dominé par son ardeur guerrière, se mit en campagne dès les premiers jours du printemps, et renvoya, avec des reproches et des marques de mépris, les sénateurs d’Antioche qui l’avaient accompagné au-delà des bornes de leur territoire[29], où il était résolu de ne jamais rentrer. Après une marche laborieuse de deux jours, il s’arrêta le troisième jour à Bérée ou Alep, où il eut le déplaisir de trouver un sénat composé presqu’en entier de chrétiens, qui ne répondirent que par de froides et cérémonieuses démonstrations de respect, à l’éloquent discours de l’apôtre du paganisme. Le fils de l’un des plus illustres citoyens de cette ville ayant embrassé, par intérêt ou par persuasion, la religion de l’empereur, son père indigné le déshérita. Julien invita le père et le fils à la table impériale, et, se plaçant au milieu d’eux, il recommanda, sans succès, cette tolérance qu’il pratiquait lui-même ; il affecta de souffrir avec calme le zèle indiscret du vieux chrétien, qui paraissait oublier les sentiments de la nature et les devoirs d’un sujet ; et se tournant à la fin vers le jeune homme affligé : Puisque vous avez perdu un père à cause de moi, lui dit-il, c’est à moi de vous en tenir lieu[30]. Il fut reçu d’une manière plus conforme à ses désirs, à Batnæ, petite ville agréablement située dans, un bocage de cyprès, à environ vingt milles d’Hiérapolis. Les habitants, qui semblaient attachés au culte d’Apollon et de Jupiter, leurs divinités tutélaires, avaient préparé un sacrifice pompeux et solennel ; mais leurs applaudissements tumultueux blessèrent sa piété sévère ; il vit trop clairement que, l’encens qu’on brûlait sur les autels était l’encens de la flatterie plutôt que celui de la dévotion. L’ancien et magnifique temple qui avait rendu la ville d’Hiérapolis[31] si longtemps célèbre, ne subsistait plus ; et ces riches propriétés qui nourrissaient plus de trois cents prêtres, avaient peut-être hâté sa chute. Cependant Julien eut la satisfaction d’embrasser un philosophe et un ami dont la religieuse fermeté avait su résister aux pressantes sollicitations de Constance et de Gallus, renouvelées toutes les fois qu’ils avaient logé chez lui, dans leur passage à Hiérapolis. C’est dans le trouble des préparatifs militaires et dans les épanchements sans réserve d’un commerce familier, qu’on peut voir combien fut vif et soutenu le zèle de Julien pour sa religion. Il avait entrepris une guerre importante et difficile : inquiet sur son issue, il était plus attentif que jamais à observer et à noter les moindres présages capables, d’après les règles de la divination, de fournir quelques lumières sur l’avenir[32]. Il instruisit Libanius des détails de son voyage jusqu’à Hiérapolis par une lettre élégamment écrite, qui annonce la facilité de son esprit et sa tendre amitié pour le sophiste d’Antioche[33]. Hiérapolis, situé presque sur les bords de l’Euphrate[34], était le rendez-vous général des troupes romaines. Elles passèrent aussitôt ce fleuve[35] sur un pont de bateaux, qui les attendait. Si les inclinations de Julien eussent été les mêmes que celles de son prédécesseur, il aurait perdu la saison la plus propre à agir et la plus importante, dans le cirque de Samosate ou dans les églises d’Édesse. Mais c’était Alexandre, et non pas Constance, que le belliqueux empereur avait choisi pour son modèle ; il se rendit sans délai à Carrhes[36], ville très ancienne de la Mésopotamie, à quatre-vingts milles d’Hiérapolis. Le temple de la Lune excita sa dévotion ; mais le peu de jours qu’il-y demeura furent principalement employés à terminer les immenses préparatifs de la guerre de Perse. Julien avait jusqu’alors renfermé en lui-même le secret de l’expédition ; mais Carrhes se trouvant au point de séparation des deux grandes routes, il ne pouvait plus se dispenser de faire connaître si son dessein était d’attaquer les domaines de Sapor du côté de l’Euphrate ou de celui du Tigre. Il détacha trente mille hommes sous les ordres de Procope, son allié, et de Sébastien, qui avait été duc de l’Égypte. Il leur enjoignit de marcher vers Nisibis, et, avant de tenter le passage du Tigre, de mettre la frontière à l’abri des incursions de l’ennemi. Il abandonna à l’habileté de ses généraux la direction des opérations subséquentes ; il espérait qu’après avoir ravagé les fertiles cantons de la Médie et de l’Adiabène, ils arriveraient sous les murs de Ctésiphon, à peu près au temps où, s’avançant lui-même le long de l’Euphrate, il commencerait le siège de la capitale de la Perse. Le succès de ce plan bien calculé dépendait en grande partie du zèle et des secours du roi d’Arménie, qui, sans exposer la sûreté de ses États, pouvait fournir aux Romains quatre mille hommes de cavalerie et vingt mille fantassins[37]. Mais le faible Arsace Tiranus[38], qui gouvernait l’Arménie, était encore plus loin que son père Chosroês des mâles vertus du grand Tiridate. Ce monarque pusillanime redoutait les entreprises dangereuses, et pouvait couvrir sa timide mollesse du prétexte honorable de la religion et de la reconnaissance. Il témoignait un pieux attachement pour la mémoire de Constance, qui lui avait donné en mariage Olympias, fille du préfet Ablavius ; et un roi barbare croyait pouvoir s’enorgueillir de l’alliance d’une femme élevée pour l’empereur Constans[39]. Tiranus professait le christianisme ; il régnait sur un peuple de chrétiens, et sa conscience ainsi que son intérêt lui défendaient de contribuer à une victoire qui devait achever la ruine de l’Église. L’imprudence de Julien, qui traita le roi d’Arménie comme son esclave et comme l’ennemi des dieux, irrita son esprit d’ailleurs mal disposé. Le style fier et menaçant des lettres de l’empereur[40] excita l’indignation secrète d’un prince qui, malgré l’humiliation de. sa dépendance, se souvenait que les Arsacides, ses ancêtres, avaient été les maîtres de l’Orient et les rivaux de la puissance romaine. L’habile Julien avait combiné ses préparatifs de manière à tromper les espions et à détourner l’attention de Sapor. Les légions semblaient marcher vers Nisibis et le Tigre. Tout à coup elles se replièrent à droite ; elles traversèrent la plaine nue et découverte de Carrhes, et le troisième jour elles arrivèrent aux bords de l’Euphrate, où la forte ville de Nicephorium ou Callinicum avait été bâtie par les rois macédoniens. L’empereur poursuivit ensuite sa marche plus de quatre-vingt-dix milles le long des rivages sinueux de l’Euphrate, et, après une route d’un mois depuis son départ d’Antioche, il découvrit les tours de Circesium, la dernière place de son empire. Son armée, la plus nombreuse que les Césars eussent jamais opposée aux Perses, se montait à soixante-cinq mille soldats bien disciplinés. On avait choisi dans les différentes provinces les plus vieilles bandes d’infanterie et de cavalerie, soit romaines, soit barbares ; et parmi celles-ci le prix de la valeur et de la fidélité était justement accordé aux braves Gaulois, chargés de garder le trône et la personne de leur monarque chéri. Julien disposait, en outre, d’un corps formidable de Scythes auxiliaires, venus d’un autre climat et presque d’un autre monde, pour envahir un pays éloigné, dont ils avaient ignoré jusqu’alors la position et même le nom. L’amour du pillage et de la guerre avait attiré sous ses drapeaux plusieurs tribus de Sarrasins ou d’Arabes errants, auxquels il avait ordonné de marcher à sa suite, en même temps qu’il leur refusait avec indignation les subsides qu’on avait accoutumé de leur payer : une flotte de onze cents navires, qui devait suivre les mouvements et fournir aux besoins de son armée, remplissait le large canal de l’Euphrate[41]. La force militaire de cette flotte consistait en cinquante galères armées, accompagnées d’un égal nombre de bateaux plats, qu’on pouvait dans l’occasion réunir en forme de pont. Les autres navires, construits en bois et recouverts de peaux non préparées, offraient un magasin presque inépuisable d’armes et de machines de guerre, d’ustensiles et de munitions. L’empereur, qui s’occupait de la santé de ses soldats, avait fait embarquer une grande provision de vinaigre et de biscuit ; mais il défendit à ses troupes l’usage du vin, et renvoya impitoyablement une longue file de chameaux superflus qui avaient essayé de suivre les derrières de l’armée. Le Chaboras tombe dans l’Euphrate à Circesium[42] : au premier signal de la trompette, les Romains passèrent cette petite rivière qui séparait deux empires puissants et armés l’un contre l’autre. Julien, d’après les anciens usages, devait prononcer un discours militaire, et il ne négligeait pas les occasions de déployer son éloquence. Il excita l’ardeur des légions, en leur rappelant le courage intrépide et les glorieux triomphes de leurs ancêtres : il excita leur- fureur par une peinture animée de l’insolence des Perses, et il les exhorta à imiter sa ferme résolution de détruire cette nation perfide, ou de mourir pour la république. Il augmenta l’effet de son discours, par le don de cent trente pièces d’argent à chaque soldat. On abattit à l’instant le pont du Chaboras, afin de convaincre les troupes qu’elles ne devaient plus placer leur espoir que dans leur succès. La prudence de Julien l’engagea cependant à pourvoir à la sûreté d’une frontière éloignée, toujours exposée aux incursions des Arabes. Il laissa à Circesium un détachement de quatre mille soldats, ce qui porta à dix mille hommes les troupes régulières de cette forteresse importante[43]. Du moment où les Romains entrèrent sur le territoire[44] d’un ennemi célèbre par son activité et par ses ruses, l’ordre de la marche fut dirige sur trois colonnes[45]. Le pins fort détachement de l’infanterie, et par conséquent la force de l’armée, était placée au centre sous le commandement particulier de Victor, maître général de l’infanterie. Sur là droite, le brave Nevitta menait le long de l’Euphrate, et presqu’en vue de la flotte, une colonne formée de plusieurs légions. La cavalerie protégeait le flanc gauche de l’armée ; Hormisdas et Arintheus en avaient le commandement, et les singulières aventures du premier[46] méritent d’être remarquées. Il était Persan et prince du sang royal des Sassanides. Emprisonné durant les troubles de la minorité de Sapor, il avait brisé ses fers et cherché un asile à la cour de Constantin. Hormisdas excita d’abord la compassion, et finit par acquérir l’estime de son nouveau maître. Sa valeur et sa fidélité l’élevèrent aux premiers rangs de la carrière des armes ; et, quoique chrétien, il s’applaudit peut-être en secret de prouver à son ingrate patrie, qu’un sujet opprimé peut devenir le plus dangereux des ennemis. Voici quelle était la disposition des trois colonnes principales : Lucilianus, avec un détachement volant de quinze cents soldats armés à la légère, couvrait le front et les flancs de l’armée ; il observait tout ce qui se montrait au loin, et se hâtait d’instruire les généraux de l’approche de l’ennemi. Dagalaiphus et Secondinus, duc de l’Osrhoëne, conduisaient l’arrière-garde ; le bagage marchait en sûreté dans les intervalles des colonnes ; et, pour laisser plus de liberté aux soldats, ou pour grossir-leur nombre aux yeux des spectateurs, les rangs étaient si peu serrés, que, de la tête à la queue, l’armée formait une ligné d’environ dia milles d’étendue. Julien avait fixé son poste à la tête de la colonne du centré ; mais comme il préférait les devoirs du général à la représentation du monarque, il se portait avec rapidité, suivi d’une petite escorte de cavalerie légère, à ‘la tête de l’armée, à l’arrière-garde, sur les flancs, et partout où sa présence pouvait animer ou protéger ses troupes. Le pays qu’il traversa, du Chaboras aux terres cultivées de l’Assyrie, peut être regardé comme une portion de ce désert de l’Arabie, dont les puissants efforts de l’industrie humaine ne parviendraient pas à vaincre la stérilité. Il parcourut le terrain foulé sept siècles auparavant par l’armée de Cyrus le jeune, et décrit par l’un de ceux qui l’accompagnèrent, le sage et magnanime Xénophon[47]. Le pays offrait de tous côtés une plaine aussi unie que la mer, et remplie d’absinthe ; le petit nombre d’arbrisseaux et de broussailles qu’on y trouvait d’ailleurs, avaient une odeur aromatique ; mais on n’y voyait aucune espèce d’arbres. Les outardes et les autruches, les gazelles et les onagres[48], semblaient être les seuls, habitants de ce désert, et les plaisirs de la chasse diminuaient la fatigue de la route. Le sable sec et léger du désert, élevé par le vent, formait des tourbillons de poussière, et un ouragan subit renversait tout à coup les tentes et les soldats d’une partie de l’armée. Les plaines sablonneuses de la Mésopotamie étaient abandonnées aux gazelles et aux onagres du désert ; mais des villes très peuplées et de jolis villages couvraient les bords de l’Euphrate et les îles que forme ce fleuve. La ville d’Annah ou Anatho[49], résidence actuelle d’un émir arabe, est composée de deux longues rues ; son enceinte, que la nature elle-même a fortifiée, renferme une petite île, et un terrain fertile et assez considérable, sur l’un et l’autre côté de l’Euphrate. Les braves habitants d’Anatho montraient quelques dispositions à arrêter la marche de Julien ; mais les douces remontrances du prince Hormisdas, la vue effrayante de la flotte et de l’armée qui s’approchaient, les détournèrent de ce fatal dessein. Ils implorèrent et éprouvèrent la clémence de l’empereur ; il les transporta dans un territoire avantageusement situé, près de Chalcis en Syrie, et il donna à Pusæus, leur gouverneur, une place distinguée dans son service et dans son amitié. Mais l’imprenable forteresse de Thilutha se voyait en état de dédaigner la menace d’un siège, et il fallut que l’empereur se contentât de la promesse insultante, que lorsqu’il aurait subjugué les provinces intérieures de la Perse, Thilutha ne refuserait plus d’embellir son triomphe. Les habitants des villes ouvertes, hors d’état de faire résistance, et ne voulant pas céder, s’enfuirent avec précipitation. Les soldats romains occupèrent leurs maisons pleines de richesses et de provisions, et massacrèrent, sans remords et avec impunité, quelques femmes sains défense. Durant la marche, le Surenas, ou général persan, et Malek-Rodosaces, fameux émir de la tribu de Gassan[50], harcelaient sans cesse l’armée impériale : ils enlevaient tous les traîneurs ; ils attaquaient tous les détachements, et le vaillant Hormisdas eut quelque peine à s’échapper de leurs mains ; mais enfin on les repoussa. Le pays devenait chaque jour moins favorable aux opérations de la cavalerie ; et quand l’armée arriva à Macepracta, on aperçut les ruines de la muraille qu’avaient construite les anciens rois d’Assyrie, pour mettre leurs domaines à l’abri des incursions des Mèdes. Ces commandements de l’expédition de Julien paraissent avoir employé quinze jours, et on peut compter environ trois cents milles de la forteresse de Circesium au mur de Macepracta[51]. La fertile province d’Assyrie[52], qui se prolongeait au-delà du Tigre jusqu’aux montagnes de la Médie[53], formait une étendue d’environ quatre cents milles, de l’ancien mur de Macepracta au territoire de Basra, où l’Euphrate et le Tigre réunis ont leur embouchure dans le golfe Persique[54]. Tout ce territoire peut réclamer le nom de Mésopotamie, puisque les deux fleuves, qui ne sont jamais éloignés de plus de cinquante milles l’un de l’autre, ne se trouvent entre Bagdad et Babylone qu’à vingt-cinq milles de distance. Une foule de canaux creusés sans beaucoup de travail, dans une terre molle, établissaient la communication des deux rivières, et coupaient la plaine d’Assyrie. Ils servaient à plusieurs usages importuns : ils conduisaient les eaux superflues d’une rivière dans l’autre, à l’époque de leurs inondations respectives. Divises et subdivises en un grand nombre de petites branches, ils arrosaient les terres sèches, et suppléaient à la pluie ; ils facilitaient en temps de paix les communications nécessaires pour le commerce ; et, comme on pouvait en un moment briser les écluses, ils offraient au désespoir des habitants le moyen d’arrêter, par une inondation, les progrès de l’ennemi. La nature avait refusé au sol et au climat de l’Assyrie, le vin, l’olive, le figuier, et quelques autres de ses dons les plus précieux ; mais elle y produisait, avec une fertilité inépuisable, tout ce qu’exige la subsistance de l’homme, et en particulier le froment et l’orge. Il n’était pas rare de voir le grain semé par le cultivateur, rapporter jusqu’à deux et même trois cents pour un. D’innombrables palmiers y formaient une multitude de bocages[55], et les industrieux habitants du pays célébraient en vers et en prose les trois cent soixante usages qu’on faisait du tronc, des branches, des feuilles, du suc et du fruit de cet arbre si utile. Divers genres d’ouvrages, particulièrement les cuirs et les toiles, occupaient l’industrie d’un peuple nombreux, et fournissaient des matières précieuses au commerce extérieur, dont il paraît toutefois que des étrangers dirigeaient seuls l’entreprise. Babylone avait été convertie en un parc royal ; mais près des ruines de l’ancienne capitale, de nouvelles villes s’étaient formées successivement, et la multiplicité des, bourgs et des villages, bâtis avec des briques séchée, au soleil, et cimentées avec du bitume, productions particulières au canton, annonçaient la population du pays. Sous le règne des successeurs de Cyrus, la province d’Assyrie fournissait seule, durant quatre mois de l’année, à la somptueuse abondance de la table et de la maison du grand roi. Ses chiens de l’Inde absorbaient les revenus de quatre gros villages ; on entretenait aux dépens du pays huit cents étalons et seize mille juments pour les écuries du prince ; le tribut journalier qu’on payait au satrape équivalait à un boisseau d’Angleterre rempli d’argent, et on peut évaluer le revenu de l’Assyrie à plus de douze cent mille livres sterling[56]. Julien livra les champs de l’Assyrie aux malheurs de la guerre ; et le philosophe se vengea, sur des sujets innocents, des actes de rapine et de cruauté que l’orgueil de leur maître s’était permis dans les provinces romaines. Les Assyriens épouvantés appelèrent les eaux à leur secours, et complétèrent, de leurs propres mains, la ruine de leur pays ; ils rendirent les chemins impraticables ; ils inondèrent le camp ennemi, et durant plusieurs jours, les troupes de l’empereur eurent à lutter contre les embarras les plus fâcheux. Mais la persévérance ces légionnaires, habitués à la fatigue ainsi qu’aux dangers, et animés par le courage de leur chef, surmonta -tous les obstacles. Ils réparèrent peu à peu le dommage, firent rentrer les eaux dans leur lit, abattirent des bosquets de palmiers, dont ils placèrent les débris sur les parties du chemin qui avaient été rompues, et l’armée traversa les canaux les plus larges et les plus profonds sur des radeaux flottants, soutenus par des vessies. Deux villes d’Assyrie osèrent résister aux armes d’un empereur romain, et leur témérité fut sévèrement punie. Perisabor, ou Anbar, située à cinquante milles de la résidence royale de Ctésiphon, tenait le second rang dans la province ; elle était grande, peuplée, très bien fortifiée et enceinte d’un double mur qu’entourait presqu’en son entier une branche de l’Euphrate ; elle était défendue par le courage d’une nombreuse garnison. Elle traita avec mépris Hormisdas, qui l’exhortait à se rendre, et ce prince persan eut la mortification de s’entendre reprocher, avec justice, qu’il oubliait sa naissance, pour conduire une armée d’orangers contre son prince et sa patrie. Les Assyriens témoignèrent leur fidélité à leur prince par une habile et vigoureuse défense : mais un coup de bélier avant fait une grande brèche, en brisant un des angles de la muraille, les habitants et la garnison gagnèrent à la hâte la citadelle. Les soldats de Julien se précipitèrent dans la ville : après tous les excès auxquels se livrent des soldats en pareille occasion, ils réduisirent Perisabor en cendres, et ils établirent sur les ruines fumantes des maisons les machines qui devaient foudroyer la citadelle. Une grêle continuelle d’armes de traits prolongea le combat ; l’avantage du terrain, qu’avaient les assiégés, contrebalançait la supériorité que pouvaient tirer les Romains de la force de leurs balistes et de leurs catapultes, mais, dès que les assiégeants eurent achevé un hélépolis qui les mettait au niveau des plus hautes murailles, l’aspect effrayant de cette tour mobile, qui ne laissait plus d’espoir de résistance ou de pardon, réduisit les défenseurs de la citadelle à une Humble soumission, et la place se rendit deux jours après l’arrivée de Julien sous ses murs. Deux mille cinq cents personnes des deux sexes, faibles restes d’une population florissante, eurent la permission de se retirer : les riches magasins de blé, d’armes, ou d’équipages de guerre, furent en partie distribués aux troupes, et en partie réservés pour le service public. On brûla ou on jeta dans l’Euphrate les munitions inutiles, et la ruine totale de Perisabor vengea les malheurs d’Amida. La ville, ou plutôt la forteresse de Maogamalcha, était défendue par seize fortes tours, un fosse profond, et deux murs épais et solides construits de briques et de bitume ; il paraît qu’on l’avait élevée pour garantir la capitale de la Perse, dont elle se trouvait éloignée de onze milles. L’empereur, ne voulant pas laisser une place si importante sur ses derrières, en forma sur-le-champ le siège ; il fit trois divisions de l’armée romaine. Victor, à la tête de la cavalerie, et d’un corps d’infanterie pesamment armé, eut ordre de balayer le pays jusqu’aux bords du Tigre et aux faubourgs de Ctésiphon. Julien se chargea de l’attaque ; et, tandis qu’il semblait placer toute sa confiance dans les. machines qu’on élevait contre les murailles, il s’occupait secrètement d’un moyen plus sûr pour introduire furtivement ses troupes dans la ville. On ouvrit les tranchées à une distance considérable, sous la direction de Nevitta et de Dagalaiphus, et on les conduisit peu à peu jusqu’au bord du fossé. On combla ce fossé en peu de temps, et, parle travail infatigable des soldats, en conduisit jusque sous les murs de la ville une mine où l’on avait placé de distance en distance des poutres pour empêcher le terrain de s’ébouler. Les soldats de trois cohortes choisies traversèrent, un a un et sans bruit, cet obscur et dangereux passage ; et leur intrépide chef fit avertir l’empereur qu’ils allaient déboucher dans la place ennemie. Julien réprima leur ardeur, afin d’assurer leur succès ; et, sans perdre un instant, il détourna l’attention des assiégés par le tumulte et les cris d’un assaut général. Les Perses, qui du haut de leurs murs voyaient avec dédain les efforts impuissants des assiégeants, chantaient en triomphe la gloire de Sapor, et ils ne craignirent pas d’assurer l’empereur qu’il monterait à la demeure étoilée d’Ormuzd, avant de se rendre maître de l’imprenable Maogamalcha. En ce moment la place était déjà prise. L’histoire nous a transmis le nom d’un simple soldat qui, sortant de la mine, monta le premier dans une tour, où il ne rencontra personne. Ses camarades se précipitèrent avec une valeur impatiente, et agrandirent l’ouverture : quinze cents Romains se trouvaient au milieu de la ville. La garnison étonnée abandonna les murs, et ne conserva plus l’espoir de se défendre. Bientôt on enfonça les portes ; les troupes massacrèrent indistinctement quiconque leur tomba sous la main, et la débauche et la cupidité suspendirent seules la vengeance. Le gouverneur qui avait mis bas les armes sur une promesse de pardon, fût brûlé vif, quelques jours après, pour avoir, disait-on, tenu quelques propos peu respectueux contre le prince Hormisdas. On rasa les fortifications, et on ne laissa pas un seul vestige qui pût rappeler l’existence de Maogamalcha. Trois immenses palais, où l’on avait rassemblé avec peine tout ce qui pouvait satisfaire le luxe et l’orgueil d’un monarque d’Orient, embellissaient les environs de la capitale de la Perse. Des fleurs, des fontaines, disposées symétriquement selon le goût des Perses, ornaient les jardins placés, dans une situation charmante, sur les bords du Tigre ; et de grands parcs, enclos de murs, renfermaient des ours, des lions et des sangliers qu’on entretenait à grands frais pour les plaisirs du roi. Par l’ordre de l’empereur, on abattit les murs de ces parcs, on livra les animaux aux traits des soldats, et on réduisit en cendres les palais de Sapor. Julien ne connaissait pas, ou ne voulut point observer ici ces égards que la prudence et la civilisation ont établis de nos jours entre les ennemis. Au reste, ces inutiles ravages ne doivent pas exciter dans nos cœurs un sentiment bien vif d’indignation ou de pitié : une simple statue, fruit des talents d’un artiste grec, est plus réellement précieuse que ce l’étaient ces monuments grossiers et dispendieux de l’art des Barbares ; et si la ruine d’un palais nous affecte plus que l’incendie d’une chaumière, notre humanité s’est fait une bien fausse idée des vraies misères de la vie humaine[57]. Julien était un objet de terreur et de haine pour les Persans, et les peintres de cette nation le représentaient sous l’emblème d’un lion furieux, qui vomit de sa bouche un feu dévorant[58]. Le héros philosophe paraissait sous un jour plus favorable aux yeux de ses amis et de ses soldats, et jamais ses vertus ne se montrèrent mieux que dans cette dernière période, la plus active de sa vie. Il suivait, sans effort et presque sans mérite, les lois de la tempérance et de la sobriété. Fidèle aux principes de cette sagesse raisonnée qui exerce un empire absolu sur l’esprit et le corps, il ne se permettait pas la moindre indulgence pour ses penchants les plus naturels[59]. Dans ces climats dont la chaleur commande aux voluptueux Assyriens la jouissance de tous les plaisirs des sens[60], le jeune conquérant conseilla une chasteté pure et sans tache. Ses belles captives[61], loin de résister à ses fantaisies, se seraient disputé l’honneur de ses caresses : il n’eut pas même la curiosité de les voir. Il soutint les travaux de la guerre avec la même fermeté qu’il opposait aux charmes de l’amour. Lorsque l’armée traversait des terrains inondés, il marchait à pied à la tête des légions ; il partageait leurs fatigues, il excitait leur ardeur. Toutes les fois qu’il s’agissait d’un travail nécessaire, il mettait avec zèle la main à l’ouvrage, et l’on voyait la pourpre impériale humide et salie, ainsi que le vêtement grossier du dernier des soldats. Les deux sièges lui donnèrent plusieurs occasions de signaler une valeur que les généraux prudents ne peuvent guère déployer, quand l’art militaire est parvenu à un certain degré de perfection. Il se tint devant la citadelle de Perisabor, sans songer aux dangers qu’il courait. Tandis qu’il encourageait son armée à forcer les portes de fer, il fut presque terrassé par les armes de trait et les grosses pierres qu’on dirigeait sur sa personne. Au siège de Maogamalcha, il examinait les fortifications extérieures de la place, lorsque deux Persans, se dévouant pour leur pays, tombèrent sur lui le cimeterre au poing ; il se couvrit adroitement de son bouclier, qui reçut leurs coups ; et d’un seul des siens, dirigé d’une main ferme et adroite, il renversa mort à ses pieds l’un de ses ennemis. L’estime d’un souverain qui possède les vertus auxquelles il donne des éloges, est la plus belle récompense du mérite d’un sujet ; et l’autorité que tirait Julien de son mérite personnel, facilita le rétablissement de l’ancienne discipline. Il punit de mort, ou par la honte, les soldats de trois cohortes de cavalerie qui s’étaient déshonorés en perdant un de leurs étendards dans une escarmouche contre le Surenas, et il distribua des couronnes obsidionales[62] aux soldats qui entrèrent les premiers dans la ville de Maogamalcha. Après le siège de Perisabor, il eut besoin de toute sa fermeté pour réprimer la cupidité de ses troupes, qui osaient se plaindre hautement de ce qu’on récompensait leurs services par un misérable don de cent pièces d’argent. L’empereur, indigné, répondit aux soldats avec la noblesse et la gravité demis premiers Romains : Les richesses sont-elles l’objet de vos désirs ? Il a des richesses dans les mains des Perses, et pour prix de votre valeur et de votre discipline, on vous offre les dépouilles de leur fertile contrée. Croyez-moi, ajouta-t-il, la république romaine, qui jadis possédait d’immenses trésors, se trouve dans le besoin et la détresse, depuis que des ministres faibles et intéressés ont persuadé à nos princes de payer à prix d’or la tranquillités que nous laissent les Barbares. Les dépenses absorbent les revenus ; les villes sont ruinées, et la population diminue dans les provinces. Pour moi, je seul héritage que j’aie reçu des princes mes aïeux, est une âme inaccessible à la crainte ; et, bien convaincu que les qualités de l’esprit sont le seul avantage réel, je ne rougirai pas d’avouer une pauvreté honorable, qui, aux jours de l’antique vertu, faisait la gloire de Fabricius. Vous pouvez partager cette gloire et cette vertu, si vous écoutez la voix du ciel et celle de votre général ; mais si vous ne mettez pas fin à vos témérités, si vous voulez renouveler le honteux et criminel exemple des anciennes séditions, continuez. — Je suis disposé à mourir debout, ainsi qu’il convient à un empereur qui s’est vu au premier rang parmi les hommes, et je dédaigne une vie précaire, qu’un accès de fièvre nous enlève en un moment. Si je me suis montré indigne de l’autorité, il y a parmi vous (et je le dis avec orgueil et avec plaisir), il y a parmi vous plusieurs chefs qui ont assez de talents et d’expérience pour conduire la guerre la plus difficile. Telle a été la douceur de mon règne, que je puis rentrer sans crainte dans l’obscurité d’une condition privée[63]. Son modeste courage lui valut les applaudissements unanimes et l’obéissance empressée des Romains ; ils déclarèrent tous qu’ils comptaient sur la victoire tant qu’ils suivraient les drapeaux de ce héros. Leur valeur était encore animée par certaines formules familières à Julien et ses serments les plus ordinaires : Puissé-je ainsi réduire les Persans sous le joug ! Puissé-je ainsi rétablir la force et la splendeur de la républiques ! L’amour de la gloire était sa passion dominante ; mais ce ne fut qu’après avoir marché sur les ruines de Maogamalcha, qu’il se permit de dire : Nous avons maintenant fourni quelques matériaux au sophiste d’Antioche[64]. Son heureuse valeur, triomphant jusqu’ici de tous les obstacles, l’avait conduit jusqu’aux portes de Ctésiphon ; mais la réduction, ou même le siège de la capitale : de la Perse : était encore éloigné ; et ou ne peut juger le mérite de cette campagne sans connaître le pays qui servait de théâtre à ses hardies et savantes opérations[65]. Les voyageurs ont observé à vint milles au sud de Bagdad et sur la rixe orientale du Tigre, les ruines du palais de Ctésiphon, ville grande et très peuplée à l’époque où vivrait Julien. Le nom, la gloire de Séleucie, située aux environs, avaient disparu, et les restes de cette colonie grecque avaient repris, avec la langue et les mœurs de l’Assyrie, l’ancienne dénomination de Coche. Coche se trouvait sur la rive occidentale du Tigre ; mais on la regardait comme le faubourg ; de Ctésiphon, et on peut croire qu’un pont de bateaux la réunissait à cette ville. C’était à la réunion de ces diverses parties que s’appliquait la dénomination d’al modain (des cités) dont les Orientaux se servaient pour désigner la résidence d’hiver des Sassanides : enfin Ctésiphon, capitale de la Perse, était défendue de tous côtés par les eaux du fleuve, par des murs élevés, et par des marais impénétrables. L’armée de Julien campait près des ruines de Séleucie ; un fossé et un rempart la garantissaient des sorties de la nombreuse garnison de Coche. Cette contrée agréable et fertile offrait en abondance aux Romains de l’eau et du fourrage, et plusieurs forts qui auraient embarrassé les mouvements des troupes, cédèrent, après quelque résistance, à l’effort de leurs armes. La flotte passa de l’Euphrate dans un canal profond et navigable qui porte au Tigre les eaux de cette rivière un peu au-dessous de la capitale. Si les navires eussent suivi ce canal qui portait le nom de Nahar-Malcha[66], et qui avait été construit par les rois du pays, Coche, située dans l’intervalle, aurait séparé la flotte et l’armée des Romains : si par un effort imprudent on eût voulu remonter le Tigre, et pénétrer à travers tant d’obstacles au milieu d’une capitale ennemie, la flotte romaine pouvait difficilement échapper à une destruction totale. La prudence de Julien prévit le danger, et il trouva le remède. Il avait soigneusement étudié les opérations de Trajan sur le même terrain ; il se souvint que ce prince avait ouvert un nouveau canal, qui, laissant Coche à droite, versait les eaux du Nahar-Malcha dans le Tigre, un peu au-dessus de Ctésiphon. A l’aide de quelques paysans, il suivit les traces de cet ancien ouvrage, que le temps ou la prévoyance des ministres de Perse avait presque effacées. Ses infatigables soldats ouvrirent bientôt un large et profond canal aux eaux de l’Euphrate ; on éleva une forte digue pour interrompre le courant du Nahar-Malcha : les flots se précipitèrent avec impétuosité dans leur nouveau lit ; et les navires romains, arrivant en triomphe au milieu du Tigre, insultèrent aux vaines barrières que les habitants de Ctésiphon avaient voulu opposer à leur passage. Comme il était nécessaire de faire passer le Tigre à l’armée, il fallut se livrer à un autre travail, moins pénible, mais plus dangereux. Le lit du fleuve était large et profond, ses bords escarpés et difficiles, et les retranchements formés sur la rive opposée étaient garnis d’une nombreuse armée de cuirassiers difficiles à ébranler, d’habiles archers et de puissants éléphants, qui, selon l’extravagante hyperbole de Libanius, auraient foulé aux pieds une légion de Romains aussi facilement qu’un champ de blé[67]. Il n’y avait aucun moyen de construire un pont devant de tels ennemis ; et l’intrépide Julien, qui saisit sur-le-champ le seul expédient praticable, cacha son dessein aux Barbares, à ses troupes, à ses généraux eux-mêmes, jusqu’à l’instant de l’exécution. On déchargea peu à peu quatre-vingts navires, sous prétexte d’examiner l’état des magasins, et un corps d’élite, qui paraissait destiné à une expédition secrète, eut ordre de prendre les armes au premier signal. L’empereur dissimulait son inquiétude sous l’apparence de la confiance et de la joie. Pour distraire et insulter les nations ennemies, il ordonna des jeux militaires sous les murs de Coche. Cette journée fut consacrée au plaisir ; mais, dès que l’heure du repas du soir fut écoulée, il manda les généraux dans sa tente, et il leur déclara qu’il voulait passer le Tigre durant la nuit. Étonnés, ils gardèrent tous d’abord un respectueux silence ; mais le vénérable Salluste profitant des droits de son âge et de son expérience, les autres chefs appuyèrent librement ses prudentes remontrances[68]. Julien se contenta de répondre que la conquête de la Perse et la sûreté ces troupes dépendaient de cette tentative ; que le nombre des ennemis, loin de diminuer, s’augmenterait par des renforts successifs ; qu’un plus long délai ne diminuerait pas la largeur du fleuve et n’abaisserait point la hauteur de ses bord. Sur-le-champ il fit donner le signal et fut obéi. Les plus impatiens des légionnaires sautèrent sur les cinq navires qui se trouvèrent près de la rive ; et comme ils manièrent la rame, avec une extrême ardeur, on ne tarda pas à les perdre de vue dans l’obscurité de la nuit. On aperçut des flammes sur le rivage opposé ; et l’empereur, qui comprit trop bien que les Perses avaient mis le feu à ses premiers navires, tira habilement de leur extrême danger un présage de la victoire. Nos camarades, s’écria-t-il, sont déjà maîtres du rivage ennemi : voyez, ils font le signal convenu ; hâtons-nous d’égaler et d’aider leur courage. La force réunie et le mouvement rapide de cette grande flotte rompirent la violence du courant, et les Romains atteignirent la rive orientale assez tôt pour éteindre les flammes et sauver du péril leurs audacieux compagnons. Il fallait gravir une côte escarpée d’une assez grande hauteur ; la pesanteur des armes du soldat, l’obscurité de la nuit, accroissaient les difficultés ; une grêle de dards, de pierres et de matières enflammées incommodaient les assaillants, qui, après une pénible lutte, parvinrent enfin à gravir sur le bord, et arborèrent le drapeau de la victoire au haut du rempart. Julien avait conduit l’attaque à la tête de son infanterie légère[69] ; et, dès qu’il se vit maître enfin d’une position où il pouvait combattre de niveau, il la mesura en un instant du coup d’œil de l’habileté et de l’expérience. Selon les préceptes d’Homère[70], il plaça au front et sur les derrières ses soldats les plus courageux, et toutes les trompettes sonnèrent la charge. Les Romains, après avoir poussé les cris de guerre, s’avancèrent en réglant leurs pas sur le mouvement animé d’une musique martiale : ils lancèrent leurs formidables javelines, et se précipitèrent l’épée à la main, afin d’attaquer les Barbares corps à corps, et de les priver ainsi de leurs armes de trait. On se battit durant plus de douze heures ; à la fin, la retraite graduelle des Persans devint une fuite en désordre ; dont les principaux chefs et le Surenas lui-même donnèrent le honteux exemple. Ils furent poussés jusqu’aux portes de Ctésiphon, et les vainqueurs seraient entrés dans la ville épouvantée[71], si Victor, l’un des généraux, dangereusement, blessé d’une flèche, ne les avait pas conjurés d’abandonner une entreprise qui devait leur être fatale, si elle ne réussissait pas complètement. S’il faut en croire les Romains, ils ne perdirent que soixante-quinze hommes, et les Barbares laissèrent sur le champ de bataille deux mille cinq cents, ou, selon d’autres versions, six mille de leurs plus braves guerriers. Le butin fut tel qu’on pouvait l’espérer de la richesse et du luxe d’un camp d’Asiatiques : on y trouva une quantité considérable d’or et d’argent, de magnifiques armes, et des harnais brillants, des lits et des tables d’argent massif. L’empereur distribua, pour prix de la valeur, des couronnes civiques, murales et navales, que lui, et peut-être lui seul, estimait plus que les trésors de l’Asie. Il offrit un sacrifice solennel au dieu de la guerre ; mais les entrailles des victimes annoncèrent de funestes présages, et des signes moins équivoques apprirent bientôt à Julien qu’il était arrivé au terme de sa prospérité[72]. Le surlendemain de la bataille, les gardes domestiques, les Joviens, les Herculiens et le reste des troupes, qui formaient à peu près les deux tiers de l’armée, passèrent tranquillement le Tigre[73]. Tandis que les habitants de Ctésiphon examinaient du haut de leurs murs la dévastation des alentours de la ville, Julien jetait souvent des regards inquiets vers le nord : après avoir pénétré en vainqueur jusqu’aux portes de la capitale, il comptait que Sébastien et Procope, ses lieutenants, déployant le même courage et la même activité, ne tarderaient pas à le joindre. Ses espérances furent trompées par la trahison du roi d’Arménie, qui permit et qui vraisemblablement ordonna la désertion des troupes qu’il avait données comme auxiliaires aux Romains[74], et par la mésintelligence des généraux qui ne purent s’accorder sur la formation ou l’exécution des plans. Lorsqu’il n’espéra plus de voir arriver ce renfort important, il consentit à assembler un conseil de guerre ; et chacun ayant donné librement son avis, il approuva l’opinion de ceux de ses généraux à qui le siège de Ctésiphon paraissait une opération inutile et dangereuse. Il n’est pas aisé de concevoir par quel progrès dans l’art de fortifier les places, une ville assiégée et prise trois fois par les prédécesseurs de Julien, était devenue imprenable à une armée de soixante mille Romains que commandait un général expérimenté et brave, qui avait à sa suite une flotte et des vivres, des machines de siège et des munitions de guerre en abondance ; mais, d’après ce qu’on sait du caractère de Julien, son amour pour la gloire et son mépris du danger nous sont de sûrs garants qu’il ne se laissa point décourager par des obstacles faibles ou imaginaires[75]. A l’époque même où il craignit d’entreprendre le siège de Ctésiphon, il rejeta avec inflexibilité et avec mépris les ouvertures de paix les plus flatteuse. Sapor, longtemps accoutumé aux lentes démonstrations de Constance, et surpris de l’intrépide activité de son successeur, avait ordonné aux satrapes de toutes les provinces, jusqu’aux confins de l’Inde et de la Scythie, d’assembler les troupes et de venir sans délai au secours de leur monarque. Mais ils prolongèrent leurs préparatifs, ne hâtèrent point leurs mouvements, et Sapor n’avait point encore d’armée lorsqu’il apprit la triste nouvelle de la dévastation de l’Assyrie, de la ruine de ses palais, et du massacre de l’élite de ses troupes qui défendait le passage du Tigre. L’orgueil de la royauté fut abaissé jusqu’à la dernière humiliation ; le despote prit ses repas assis sur la terre, et le désordre de sa chevelure annonça les peines et les inquiétudes de son esprit. Peut-être n’eût-il pas refusé de payer de la moitié de son royaume la sûreté du reste ; peut-être se fût-il trouvé heureux de se déclarer, dans un traité de paix, l’allié fidèle et soumis du conquérant romain. Un ministre, distingué par son rang et la confiance de son maître, partit sous le prétexte d’une affaire particulière, vint en secret se jeter aux pieds de Hormisdas, et demanda, en suppliant, qu’on lui permît de voir l’empereur. Le prince sassanien, soit qu’il écoutât la voix de l’orgueil ou celle de l’humanité, soit qu’il fût entraîné par le sentiment de sa naissance ou par les devoirs de sa position, favorisa une mesure salutaire qui devait terminer les malheurs de la Perse, et assurer le triomphe de Rome : il fut étonné de l’inflexible fermeté d’un héros qui, malheureusement pour lui, se souvint qu’Alexandre avait toujours rejeté Ies propositions de Darius. Julien, sachant que l’espoir d’une paix sûre et honorable ralentirait l’ardeur de ses soldats, pressa Hormisdas de renvoyer sans bruit le ministre du roi de Perse, et de dérober aux troupes une si dangereuse tentation[76]. La gloire et l’intérêt de Julien ne lui permettaient pas de perdre son temps sous les murs invincibles de Ctésiphon ; et, tontes les fois qu’il appela dans la plaine les Barbares qui défendaient la ville, ils répondirent sagement que, s’il voulait exercer sa valeur, il pouvait chercher l’armée du grand roi. Il sentit l’insulte que renfermaient ces paroles, et suivit le conseil qu’on lui donnait. Au lieu d’asservir sa marche aux rives de l’Euphrate et du Tigre, il résolut d’imiter la hardiesse d’Alexandre, et de pénétrer assez loin dans les provinces de l |