Persécutions des hérétiques. Schisme des donatistes. Secte des ariens. Saint Athanase. Troubles de l’Église sous Constantin et ses fils. Le paganisme toléré.
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Les plaintes et les accusations mutuelles dont le trône de Constantin fut assailli dès que la mort de Maxence eut soumis l’Afrique à son autorité, étaient peu propres à édifier un prosélyte incertain. Il apprit avec étonnement que les provinces de ce vaste pays, depuis les confins de Cyrène jusqu’aux colonnes d’Hercule, étaient déchirées par des dissensions religieuses[6]. Cette discorde venait d’une double élection dans l’Église de Carthage, considérée par son rang et par ses richesses, comme le second siége ecclésiastique de l’Occident. On avait nommé deux primats d’Afrique, Cécilien et Majorin. Depuis la mort du dernier, sa place était occupée par Donat, dont les talents supérieurs et les vertus apparentes étaient le plus ferme soutien de son parti. L’avantage que Cécilien aurait pu tirer de la priorité de son ordination, disparaissait par la précipitation illégale ou au moins inconvenante avec laquelle on l’avait élu sans attendre l’arrivée des évêques de Numidie. L’autorité de ces évêques, qui, au nombre de soixante dix, condamnèrent Cécilien et consacrèrent Majorin, se trouve aussi affaiblie par l’indigne réputation d’une partie de ces prélats, par des intrigues de femmes, des marchés sacrilèges, et par les procédés tumultueux qu’on reproche à ce concile de Numidie[7]. Les évêques des deux factions soutenaient avec un égal emportement que leurs adversaires avaient perdu tous leurs droits, et s’étaient publiquement déshonorés en livrant les saintes Écritures aux officiers de Dioclétien. Leurs reproches mutuels et l’histoire de cette négociation obscure donnent lieu de croire que la dernière persécution avait aigri le zèle des chrétiens d’Afrique sans réformer leurs mœurs. Cette Église divisée n’était plus capable de porter un jugement impartial. On discuta successivement la cause dans cinq tribunaux formés par le choix de l’empereur ; et l’affaire dura plus de trois ans depuis le premier appel jusqu’au jugement définitif. La recherche sévère que firent le substitut du préteur et le proconsul d’Afrique, le rapport des deux évêques visiteurs qu’on avait envoyés à Carthage, les décrets des conciles d’Arles et de Rome, et le jugement suprême de Constantin dans son sacré consistoire, furent tous en faveur de Cécilien. Les chefs du clergé et les magistrats civils le reconnurent unanimement pour le véritable et légitime primat de l’Afrique. On mit ses évêques suffragants en possession des honneurs et des revenus de l’Église, et ce ne fut pas sans peine que Constantin se borna à exiler les chefs de la faction des donatistes. On peut présumer de l’attention avec laquelle leur cause fut examinée, que les lois de l’équité présidèrent au jugement. Il est possible aussi que, comme les prélats le prétendirent, Osius, favori de l’empereur, ait abusé de son influence sur son maître en trompant sa crédulité. Il est possible que le mensonge et la corruption aient fait condamner l’innocent ou aggraver la condamnation du coupable. Au reste, si une injustice de cette espèce eût terminé une dispute dangereuse, on pourrait la classer parmi les inconvénients attachés à une administration arbitraire, auxquels la postérité ne prend point de part. Cependant cet évènement, qui paraît à peine digne d’une
place dans l’histoire, fut la source d’un schisme qui désola, durant plus de
trois siècles, la province d’Afrique, et n’y fut anéanti qu’avec le
christianisme même. Les donatistes, enflammés du zèle inflexible du fanatisme
et de la liberté, refusèrent d’obéir aux usurpateurs dont ils rejetaient
l’élection et l’autorité spirituelle. Exclus de la société civile et religieuse
de tout le genre humain, ils excommunièrent audacieusement le genre humain,
qui embrassait la cause impie de Cécilien et celle des traîtres dont il avait
reçu sa prétendue ordination. Ils assuraient avec confiance, et avec une
sorte de triomphe, que la succession apostolique était interrompue, que la
criminelle contagion du schisme enveloppait tous les évêques de l’Europe et
de l’Asie, que les prérogatives de l’Église catholique n’appartenaient plus
qu’au petit nombre de fidèles africains qui seuls avaient conservé la pureté
de leurs préceptes et de leur discipline. A cette théorie sévère ils
joignirent les pratiques les moins charitables. Tous les prosélytes qui leur
venaient même des provinces les plus reculées de l’orient recevaient une
seconde fois le baptême et l’ordination[8]. Les donatistes
regardaient ces sacrements comme nuls lorsqu’ils avaient été administrés par
des hérétiques ou des schismatiques. Ils assujettissaient les évêques, les
jeunes filles et même les enfants à une pénitence publique, avant de les
admettre à leur communion. S’ils obtenaient une église occupée précédemment
par leurs adversaires les catholiques, ils purifiaient ce profane édifice
avec autant de soin qu’un temple souillé par le culte des idoles. On lavait
le pavé, on abattait les murs, et l’on brûlait l’autel ordinairement
construit en bois. On fondait les vases sacrés, et les saintes hosties
étaient jetées aux chiens avec toutes les cérémonies ignominieuses qui
devaient enflammer et perpétuer l’animosité des factions religieuses[9]. Malgré cette
aversion irréconciliable, les adhérents des deux partis, confondus et divisés
dans toutes les villes de l’Afrique, conservaient le même extérieur, le même
langage, le même zèle, le même culte et la même doctrine. Proscrits par les
chefs de l’Église et du gouvernement civil, les donatistes se maintinrent
cependant en nombre supérieur dans quelques provinces, particulièrement en
Numidie ; et quatre cents évêques reconnaissaient l’autorité de leur primat.
Mais l’invincible esprit de secte dévorait les entrailles de la secte même,
et l’Église schismatique était déchirée par des dissensions intestines. Le
quart des évêques donatistes suivait la doctrine indépendante des
maximianistes. Le sentier étroit et solitaire que leur avaient marqué leurs
premiers conducteurs les éloignait de plus en plus du genre humain ; et la
petite secte à peine connue sous le nom de rogatiens, affirmait avec
assurance que si le Christ descendait du ciel pour juger les humains, il ne
reconnaîtrait la pureté de sa doctrine que dans quelques villages obscurs de Le schisme des donatistes fut renfermé dans l’Afrique. Mais le mal causé par les opinions des trinitaires se répandit successivement dans tout le monde chrétien. La source du schisme des premiers fut une querelle occasionnée par l’abus de la liberté ; et le système mystérieux des trinitaires prit naissance dans l’abus de la philosophie. Depuis le siècle de Constantin jusqu’à celui de Clovis et de Théodoric, les disputes théologiques de l’arianisme se trouvèrent tellement mêlées dans toutes les affaires temporelles, soit des Romains, soit des Barbares, qu’il doit être permis à l’historien d’écarter respectueusement le voile qui couvre le sanctuaire pour jeter un coup d’œil sur la marche de la raison, de la foi, des erreurs et des passions, depuis l’école de Platon jusqu’au déclin et à la chute de l’empire. Le génie de Platon, éclairé par ses propres méditations ou
par les connaissances traditionnelles des prêtres de l’Égypte[11], avaient essayé
de découvrir la nature mystérieuse de Les victoires des Macédoniens avaient répandu dans
l’Égypte et dans l’Asie le langage et les sciences de L’éloquence de Platon, le nom de Salomon, l’autorité de
l’école d’Alexandrie, le consentement des Juifs et des Grecs, ne suffisaient
point pour établir la vérité d’une doctrine mystérieuse qui séduisait
l’esprit, mais qui révoltait la raison. Un apôtre ou un prophète inspiré par La sanction divine qu’un apôtre avait donnée au principe
fondamental de I. Une société choisie de philosophes, dont
l’éducation libérale avait éveillé la curiosité, pouvait méditer en silence
discuter paisiblement, dans les jardins d’Athènes ou dans la bibliothèque
d’Alexandrie, les questions abstraites de la métaphysique. Ces spéculations
élevées, qui ne pouvaient ni convaincre l’esprit, ni agiter les passions des
platoniciens eux-mêmes, n’étaient considérées, qu’avec la plus froide
indifférence par les gens oisifs, par les hommes occupés, et même par ceux
qui se livraient à l’étude[37]. Mais lorsque,
la révélation eut fait du logos un article de foi, dès qu’il devint
l’objet de l’espoir et du culte des chrétiens, les prosélytes de ce système
mystérieux se multiplièrent rapidement dans toutes les provinces de l’empire
romain. Les personnes qui, par leur âge, leur sexe ou leurs occupations,
étaient le moins capables de juger, celles qui n’avaient aucune habitude des
méditations abstraites, aspirèrent à contempler l’essence de la nature divine
: et Tertullien[38]
se glorifie avec emphase de ce qu’un artisan chrétien peut répondre, sans
hésiter à des questions qui auraient embarrassé tous les sages de II. La dévotion des
individus fut la première différence qui distingua les chrétiens des
platoniciens ; la seconde fut dans l’autorité de l’Église. Les disciples de
la philosophie soutenaient leurs droits à la liberté intellectuelle, et leur
respect pour les sentiments, de leurs maîtres était un tribut volontaire
qu’ils offraient à une raison supérieure. Mais les chrétiens formaient une
société nombreuse et disciplinée. Leurs lois et leurs magistrats exerçaient
une juridiction sévère sur les pensées des fidèles. On fixa leur imagination
flottante par des symboles et par des professions de foi[44]. La liberté
particulière du jugement fût soumise aux décisions des synodes généraux.
L’autorité des théologiens se régla sur leur rang ecclésiastique ; et les
évêques, successeurs des apôtres, infligeaient les censures de l’Église à
ceux qui s’écartaient de la foi orthodoxe. Mais dans un siècle de controverse
religieuse, la contrainte ajoute une nouvelle force à l’activité de
l’imagination, et des motifs d’ambition ou d’avarice animaient quelquefois le
zèle ou l’obstination d’un esprit rebellé. Un argument métaphysique devenait
la cause ou le prétexte d’une contestation politique. Les subtilités de
l’école platonicienne servaient de signes de ralliement aux factions
populaires, et l’aigreur de la dispute augmentait la distance qui séparait
les opinions respectives. Tant que les hérésies obscures de Praxeas et de
Sabellius s’efforcèrent de confondre le père avec le fils[45], on doit excuser
les orthodoxes d’avoir tenu plus rigoureusement à la distinction qu’à
l’égalité des personnes divines ; mais lorsque la chaleur de la controverse
fût calmée, et que les Églises de Rome, d’Afrique et d’Égypte, ne craignirent
plus les progrès des sabelliens, les opinions théologiques prirent un cours
plus tranquille, mais plus invariable, vers l’extrémité contraire, et les
docteurs les plus orthodoxes se permirent des expressions et des définitions
qu’ils avaient condamnées dans la bouche des sectaires[46]. Lorsque l’édit
de tolérance eut rendu aux chrétiens la paix et le loisir, la controverse des
trinitaires se ranima dans l’ancienne présidence de l’école platonicienne, la
savante riche et tumultueuse ville d’Alexandrie ; et la flamme de la discorde
religieuse se communiqua rapidement des écoles au clergé, au peuple, à la
province et dans tout l’Orient. On agita les questions abstraites de
l’éternité du logos, dans les
conférences ecclésiastiques et dans les sermons. Le zèle d’Arius et celui de
ses adversaires rendirent bientôt publiques ses opinions hétérodoxes[47]. Ses
antagonistes les plus violents rendaient hommage à son érudition et à la
pureté de ses mœurs. Ce célèbre ecclésiastique s’était présenté, dans une
élection, pour obtenir l’épiscopat, et il y avait renoncé peut-être par
générosité[48]
: son concurrent Alexandre devint son juge. On plaida la cause devant lui,
et, après avoir paru hésiter quelque temps, le sénat prononça la sentence
finale comme un article de foi essentielle[49]. L’indocile
Arius osa résister à l’autorité de son évêque irrité, et fut banni de la
communion de l’Église ; mais son orgueil se soutint par la faveur d’un parti
nombreux. Il comptait au nombre de ses partisans déclarés deux évêques de
l’Égypte, sept prêtres, douze diacres, et, ce qui paraîtra peut-être
incroyable, sept cents vierges. La majeure partie des évêques d’Asie
paraissait favoriser ses opinions. Ils avaient à leur tête Eusèbe de Césarée,
le plus savant des prélats chrétiens, et Eusèbe de Nicomédie, qui avait
acquis une grande réputation comme homme d’État, sans avoir rien perdu de
celle d’un saint. Les synodes de Lorsqu’on eut imprudemment exposé les mystères de la foi chrétienne aux discussions du public, on pût reconnaître que l’intelligence humaine, était capable de se former trois systèmes différents, sur la nature de la divine Trinité ; on prononça qu’aucun des trois n’était absolument exempt, d’erreur et d’hérésie[51]. 1° Selon la première hypothèse, soutenue par Arius et par ses disciples, le logos était une production dépendante et spontanée, créée de rien par la volonté du père éternel, le fils, par lequel toutes choses ont été faites[52], avait été engendré avant tous les mondes, et les plus longues périodes astronomiques n’étaient qu’une seconde si on les comparait à la durée de son existence ; cette durée n’était cependant pas infinie[53], et des temps avaient précédé l’ineffable génération du logos. Le père tout-puissant avait transmis à ce fils unique sa vaste intelligence, son esprit, et l’avait empreint de tout l’éclat de sa gloire. Image visible de la perfection invisible, il voyait au-dessous de lui, à une distance incommensurable, les trônes des archanges. Il ne brillait cependant que d’une lumière réfléchie et, comme les fils des empereurs romains décorés du titre de César ou d’Auguste[54], il gouvernait le monde en obéissant aux volontés de son père et son maître. 2° Dans la seconde hypothèse le logos possédait toutes les imperfections inhérentes et incommunicables que la religion et la philosophie attribuent au Dieu suprême. Trois esprits ou substances distinctes et infinies, trois êtres égaux et éternels composaient l’essence divine[55] et il y aurait eu contradiction ; si un des trois avait pu un instant ne pas exister ou bien avait dû cesser d’être[56]. Les partisans d’un système qui semblait établir trois divinités indépendantes, s’efforçaient de conserver l’unité d’une première cause si visible dans le dessein et dans l’ordre de l’univers, par l’accord perpétuel de leur administration et la conformité nécessaire de leurs volontés. On peut apercevoir une faible image de cette unité d’action dans la société des hommes et même des animaux. Les causes qui troublent leur harmonie viennent de l’inégalité ou de l’imperfection de leurs facultés. Mais la toute puissance, guidée par une sagesse et une bonté infinis, ne peut manquer de choisir les mêmes pour accomplir les mêmes fins. 3° Trois êtres, tirant d’eux-mêmes la nécessité de leur existence et possédant nécessairement tous les attributs divins dans le degré le plus parfait ; éternels en durée, infinis en espace, intimement présents l’un pour l’autre et pour tout l’univers, impriment dans l’imagination étonnée l’idée d’un seul et même être[57], qui, dans l’ordre de la grâce et celui de la nature, peut se manifester sous différentes formes et être considéré sous différents aspects. Par cette hypothèse, une trinité réelle et substantielle est réduite à une trinité de noms et de modifications abstraites, qui n’existent que dans l’esprit de celui qui les conçoit. Le logos n’est plus une personne, mais un attribut, et ce n’est que dans un sens figuré que l’épithète de fils peut être appliquée à la sagesse éternelle qui était avec Dieu depuis le commencement, et par laquelle, mais non pas par qui, toutes choses ont été faites. L’incarnation du logos n’est plus qu’une simple inspiration de la sagesse divine, qui inspirait l’âme et dirigeait toutes les actions du mortel Jésus. Après avoir ainsi parcouru tout le cercle théologique, on s’aperçoit avec surprise que le système des sabelliens finit où celui des ébionites commence, et, que ce mystère incompréhensible, qui nous oblige à l’adorer, échappe à la curiosité de nos recherches[58]. En supposant les évêques du concile de Nicée[59] en liberté d’obéir aux mouvements de leur conscience, Arius et ses partisans ne pouvaient se flatter d’obtenir la majorité des suffrages en faveur d’une hypothèse si directement contraire aux deux opinions le plus généralement adoptées dans le monde catholique. Les ariens sentirent le danger de leur situation et se revêtirent prudemment de ces vertus modestes rarement pratiquées ou même recommandées dans la fureur des discussions civiles ou religieuses, si ce n’est par le parti le plus faible. Ils prêchaient la modération et l’exercice de la charité chrétienne ; ils appuyaient sur la nature incompréhensible de la question ; et rejetant tous les termes ou les définitions qui ne se trouvaient pas dans les saintes Écritures, ils offraient de satisfaire leurs antagonistes par de très fortes concessions, sans cependant renoncer tout à fait à leurs principes. La faction victorieuse recevait leurs propositions, avec une méfiance hautaine, et tâchait de découvrir quelque article de différence inadmissible qui pût constater l’hérésie et les suites dangereuses de l’arianisme. On lut publiquement, et on déchira avec mépris une lettre dans laquelle Eusèbe de Nicomédie, le protecteur des ariens, avouait ingénument que l’admission de l’homoousion ou consubstantiel, expression familière aux platoniciens, était incompatible avec leur système de théologie. Les évêques qui faisaient la loi dans le concile, saisirent avidement cette heureuse occasion ; et, suivant l’énergique expression de saint Ambroise[60], le glaive que l’hérésie avait elle-même tiré du fourreau, leur servit pour abattre la tête de ce monstre détesté. La consubstantialité du Père et du fils fut établie par le concile de Nicée ; et elle a été unanimement reçue comme un article fondamental de la foi chrétienne par le consentement des Églises grecques, latines, orientales et protestantes. Mais si le même mot n’eût pas servi également à rendre les hérétiques odieux et à unir les catholiques, il n’aurait pas rempli le bût de la majesté du concile qui l’avait adopté comme un article de foi. Cette majorité était divisée en deux partis, dont l’un penchait pour les opinions des trithéistes, et d’autre pour celles des sabelliens. Mais comme ces deux extrêmes semblaient taper ou la religion naturelle ou la révélation, ils convinrent mutuellement de mitiger la rigueur de leurs principes et de désavouer les conséquences justes, mais odieuses, que leurs adversaires pouvaient en tirer. L’intérêt de la cause commune les engagea à unir leurs forces et à celer leurs différends ; les conseils d’une tolérance salutaire calmèrent leur animosité et leurs disputes furent suspendues par le moyen du mystérieux homoousion, que les deux partis avaient la liberté d’expliquer conformément à leurs opinions particulières. L’interprétation des sabelliens, qui avait obligé, cinquante ans auparavant, le concile d’Antioche[61] à proscrire l’usage de cette expression fameuse, la rendait précieuse à ceux d’entre les théologiens qui inclinaient secrètement pour une trinité purement de nom ; mais les saints les plus célébrés du temps d’Arius, l’intrépide Athanase, le savant Grégoire de Nazianze, et les autres piliers de l’Église qui défendaient avec talent et avec succès la doctrine de Nicée, semblaient regarder le nom de substance comme le synonyme de nature, et ils essayaient d’en expliquer la signification en affirmant que trois hommes étaient consubstantiels ou homoousiens puisqu’ils étaient de la même espèce[62]. Cette égalité distincte fut tempérée d’une part par la connexion interne et par la pénétration spirituelle qui unit, indissolublement les personnes divines[63] ; et de l’autre, par la prééminence du père, qui l’on reconnaissait en tant qu’elle était compatible avec l’indépendance du fils[64]. Telles étaient les bornes dans lesquelles pouvait se mouvoir en toute sûreté le fil incertain et presque invisible de l’orthodoxie. De quelque côté qu’on en sortît, les hérétiques et les démons, placés en embuscade, guettaient, pour les saisir et les dévorer au passage, ceux qui avaient le malheur de s’égarer. Mais comme les degrés de haine théologique dépendent beaucoup plus des motifs de rivalité que de l’importance de la question, les hérétiques qui refusaient au fils quelques attributs, étaient plus odieux et plus sévèrement traités que ceux qui niaient son existence. Saint Athanase passa sa vie à combattre l’extravagance impie des ariens[65] ; mais il défendit pendant vingt ans le sabellianisme de Marcellus d’Ancyre ; et après qu’il eut été forcé d’abandonner son parti, il ne parla jamais qu’avec un sourire équivoque des erreurs légères de son respectable ami[66]. L’autorité d’un concile général, auquel les ariens furent eux-mêmes forcés de se soumettre, imprima sur les bannières du parti orthodoxe le caractère mystérieux du mot homoousion, qui contribua, nonobstant quelques débats obscurs, et quelques combats nocturnes, à maintenir et à perpétuer l’uniformise de la foi, ou du moins de son langage. Les consubstantialistes, à qui leur succès a obtenu le titre de catholiques, se glorifiaient de l’invariable simplicité de leur symbole ; ils insultaient aux variations continuelles de leurs adversaires, privés d’une règle de foi incontestable. La sincérité ou les artifices des chefs ariens, la crainte des lois ou celle des peuples, leur vénération pour le Christ, leur haine pour saint Athanase, toutes les causes sacrées et profanes qui déterminent ou dérangent les projets d’une faction religieuse, introduisirent parmi les sectaires un esprit de discorde et d’inconstance qui donna naissance, en peu d’années, à dix-huit différents systèmes de religion[67], et vengea l’autorité de l’Église qu’ils avaient bravée. L’ardent saint Hilaire[68], que la rigueur de sa propre situation disposait plutôt à dissimuler les erreurs du clergé d’Orient qu’à les exagérer, déclare que dans la vaste étendue des dix provinces de l’Asie, dans laquelle il était exilé on ne trouvait qu’un très petit nombre de prélats qui conservassent la connaissance du vrai Dieu[69]. Les persécutions qu’il avait éprouvées, les désordres dont il était le témoin et la victime calmèrent momentanément ses passions irascibles ; et dans le discours suivant, dont je vais transcrire quelques lignes, l’évêque de Poitiers se laisse aller, sans y pendre garde, au ton d’un philosophe chrétien. C’est, dit saint Hilaire, une chose aussi déplorable que dangereuse, qu’il y ait autant de professions de foi que d’opinions parmi les hommes, autant de doctrines que d’inclinations, et autant de sources de blasphèmes qu’il y a de péchés parmi nous, parce que nous faisons arbitrairement des symboles que nous expliquons arbitrairement. L’homoousion est successivement rejeté, reçu et expliqué dans différents conciles. La ressemblance totale ou partielle du père et du fils dévient, dans ces temps malheureux, un sujet de dispute. Chaque année, chaque mois nous inventons de nouveaux symboles pour expliquer des mystères invisibles. Nous nous repentons de ce que nous avons fait, nous défendons ceux qui se repentent, nous anathématisons ceux que nous avons défendus, nous condamnons la doctrine des autres parmi nous, ou notre doctrine chez les autres ; et en nous déchirant avec une fureur réciproque, nous avons travaillé à notre ruine mutuelle[70]. On n’attend pas de moi, on trouverait peut-être mauvais
que j’enflasse cette digression théologique par un examen minutieux des
dix-huit symboles ou confessions de foi différentes dont les auteurs ont
presque tous désavoué le nom odieux de l’arianisme dans lequel ils avaient
pris naissance. On peut prendre plaisir à tracer la forme et la végétation
d’une plante bizarre, mais une description fastidieuse de feuilles sans
fleurs, de branches sans fruits, épuiserait bientôt la patience sans
satisfaire la curiosité. Je citerai cependant une des questions qui s’éleva
dans la controverse arienne, parce qu’elle produisit et servit à distinguer
trois sectes qui n’étaient unies ensemble que par leur aversion commune pour
l’homoousion du concile de Nicée. 1°
Leur demandait-on si le fils était semblable au père, les hérétiques qui
suivaient les principes d’Arius, et même les disciples de la philosophie,
répondaient négativement sans hésiter, et faisaient une grande différence,
entré le Créateur et la plus parfaite de ses créatures. Ce raisonnement,
facile à comprendre, fut soutenu par Ætius[71], que le zèle de
ses adversaires a surnommé l’athée. Son génie actif et entreprenant
lui avait fait essayer de tous les métiers. Il avait été successivement
esclave ou du moins journalier, chaudronnier, ambulant, orfèvre, médecin,
maître d’école, théologien, et enfin l’apôtre d’une nouvelle Église qui se
multiplia par l’habileté de son disciple Eunomus[72]. Armé des textes
de la sainte Écriture et des syllogismes captieux de la logique d’Aristote,
le subtil Ætius avait acquis la réputation d’un argumentateur invincible,
qu’il était impossible de convaincre ou d’embarrasser. Ce talent lui valut
l’amitié des évêques ariens ; mais ils furent obligés d’abandonner et même de
persécuter un allié dangereux, dont les arguments adroits et serrés rendaient
leur cause odieuse au peuple et offensaient les plus dévots de leurs
prosélytes. 2° La toute-puissance du Créateur suggéra l’idée spécieuse et
respectueuse de parité entre le père et le fils, et la foi devait adopter
humblement ce que la raison ne pouvait se dispenser d’admettre, qu’un Dieu
suprême avait sans doute la puissance de communiquer ses perfections
infinies, et de créer un être, semblable à lui[73]. Les ariens
étaient puissamment soutenus par l’autorité et les talents de leurs chefs,
qui avaient remplacé Eusèbe, et qui occupaient les principaux siéges de
l’Orient ; ils détestaient hautement, et peut-être avec quelque affectation,
l’impiété d’Ætius ; ils faisaient profession de croire, ou sans réserve, ou
conformément aux saintes Écritures, que le fils était très différent de
toutes les autres créatures et qu’il était semblable au père seulement ; mais
ils niaient qu’il fût ou de la même ou d’une semblable substance. Ils
déclaraient quelquefois hardiment leur séparation sur ce point, et dans
d’autres occasions, ils bataillaient sur le mot substance, qui semble
renfermer une notion complète ou du moins distincte de la nature de Les provinces de l’Égypte et de l’Asie, qui avaient adopté
la langue et les mœurs des Grecs, étaient infectées du poison de la
controverse sur l’arianisme. L’étude familière du système de Platon, un
penchant naturel pour la discussion, un idiome harmonieux et abondant,
étaient pour le peuple et le clergé de l’Orient une source inépuisable de
mots, de distinctions ; et, dans la chaleur de la dispute, ils oubliaient
également le doute recommandé par la philosophie et la soumission exigée par
la religion. Les peuples de l’Occident étaient d’un caractère moins curieux.
Des objets invisibles avaient moins de prise sur leurs passions ; ils
exerçaient plus rarement leur imagination dans l’art dangereux de la dispute
; et telle était l’heureuse ignorance de l’Église gallicane, que plus de
trente ans après le premier concile général, saint Hilaire lui-même n’avait
point encore connaissance du symbole de Nicée[76]. Les Latins
n’avaient reçu les lumières de la science divine que par le moyen faible,
obscur et douteux, d’une traduction. La pauvreté et l’inflexibilité
naturelles de leur langue manquaient souvent d’équivalents pour les termes
grecs et pour les mots techniques de la philosophie platonicienne[77], qui avaient été
consacrés par l’Évangile ou par l’Église à exprimer les mystères de la foi
chrétienne. Un seul mot défectueux aurait pu introduire dans la théologie
latine une longue suite d’erreurs et de perplexités[78]. Mais comme les
provinces occidentales avaient eu le bonheur de puiser leur religion dans une
source orthodoxe, elles conservèrent avec constance la doctrine qu’elles
avaient reçue avec docilité ; elles avaient été munies, par les soins,
paternels du pontife romain, du préservatif efficace de l’homoousion avant que la contagion de
l’arianisme se fût étendue jusqu’à leurs frontières. Leurs caractères et
leurs sentiments se firent connaître dans le synode mémorable de Rimini ;
plus nombreux que le concile de Nicée, puisqu’il rassembla plus de quatre
cents évêques d’Italie, d’Afrique, d’Espagne, des Gaules, de Tels furent la naissance, les progrès et les révolutions des disputes théologiques qui troublèrent la paix de la chrétienté sous les règnes de Constantin et de ses fils. Mais comme ces princes prétendaient étendre leur despotisme sur les opinions comme sur la fortune et sur la vie de leurs sujets, le poids de leur suffrage entraînait souvent la balance ecclésiastique, et les prérogatives du roi du ciel étaient fixées, changées ou modifiées dans le cabinet d’un roi de la terre. Quoique le funeste esprit de discorde qui avait pénétré
dans toutes les provinces de l’Orient eût troublé le triomphe de Constantin,
il vit d’abord l’objet de la dispute avec une froide indifférence. Ignorant
encore que les querelles théologiques fussent si difficiles à apaiser, il
écrivit avec douceur aux deux antagonistes, Alexandre et Arius[81] ; et il paraît avoir
plutôt écouté dans sa lettre la raison indépendante d’un politique ou d’un
soldat, que les principes ou les suggestions de ses conseillers
ecclésiastiques. Constantin attribue l’origine de cette controverse à une
dispute subtile et frivole sur un point incompréhensible de la loi. Il blâme
également l’indiscrétion du prélat qui a élevé la question, et l’imprudence
du prêtre qui a voulu la résoudre. Il s’afflige que des chrétiens qui adorent
le même Dieu, qui ont la même religion et la même doctrine, puissent être
divisés par des distinctions de si peu d’importance ; et il recommande
sérieusement au clergé d’Alexandrie l’exemple des philosophes de Mais, comme si la conduite de Constantin eût été l’effet de sa colère plutôt que de ses principes, trois ans s’étaient à peine écoulés depuis le concile de Nicée, qu’il laissa apercevoir quelques symptômes de pitié, et même d’indulgence, pour la secte proscrite que protégeait en secret celle de ses sœurs qu’il aimait le plus ; il rappela les exilés ; et Eusèbe de Nicomédie, reprenant bientôt son ascendant sur l’esprit de Constantin, fut remis en possession du siège épiscopal dont il avait été ignominieusement chassé. Arius lui-même reçut à la cour les honneurs et les respects que l’on doit à l’innocence opprimée. Le synode de Jérusalem approuva sa doctrine, et l’empereur parut empressé de réparer son injustice, en le faisant admettre par un ordre absolu, à la communion publique dans la cathédrale de Constantinople. Arius mourut le jour même où il devait jouir de son triomphe. Les étonnantes et horribles circonstances de sa mort ont donné à penser que les saints orthodoxes avaient contribué par des moyens plus efficaces que leurs prières, à délivrer l’Église du plus formidable de ses ennemis[87]. D’après différentes accusations, saint Athanase d’Alexandrie, Eustache à Antioche et Paul de Constantinople, les principaux chefs du parti catholique, furent jugés et déposés sur les sentences de plusieurs conciles. Constantin les relégua dans les provinces les plus éloignées de sa cour ; et le premier des empereurs chrétiens, dans ses derniers moments, reçut le sacrement du baptême des mains de l’évêque arien de Nicomédie. On ne peut justifier le gouvernement ecclésiastique de Constantin, du reproché de faiblesse et de légèreté ; mais le monarque crédule et peu au fait des stratagèmes de l’esprit de parti, peut s’être laissé séduire par les protestations modestes et trompeuses des hérétiques, dont il ne comprit jamais parfaitement les opinions. Tandis qu’il protégeait Arius et qu’il persécutait saint Athanase, il n’en regardait pas moins le concile de Nicée comme, le rempart de la foi chrétienne et la gloire particulière de son règne[88]. Les fils de Constantin ont sans doute été admis dès leur
enfance au nombre des catéchumènes ; mais ils différèrent leur baptême, à
l’exemple de leur père, et prétendirent prononcer, comme lui, leur jugement
sur les mystères dans lesquels ils n’avaient jamais été régulièrement initiés[89]. Le sentiment de
Constance, qui hérita des provinces de l’Orient, et qui réunit enfin tout
l’empire sous un seul maître, décida, en quelque façon, du sort des
trinitaires. Le prêtre ou évêque arien qui avait dérobé pour lui le testament
de Constantin, profita de l’heureuse occasion qui l’avait introduit dans la
familiarité d’un prince dont les domestiques favoris dirigeaient les
conseils. Les eunuques et les esclaves répandaient le poison spirituel dans
le palais ; les femmes de l’impératrice le communiquaient aux gardes, et
l’empereur le recevait de l’impératrice, elle-même[90]. Le penchant que
Constance avait toujours témoigné pour la faction d’Eusèbe, fut cultivé avec
succès par l’habileté des chefs de ce parti ; et la victoire que l’empereur
remporta sur Magnence lui donna une nouvelle disposition et de nouvelles
facilités pour faire servir son pouvoir à protéger l’arianisme. Tandis que
les deux armées combattaient dans la plaine de Mursa et que le sort des
rivaux dépendait de la victoire, le fils de Constantin, prosterné au pied des
autels dans l’église des Martyrs, était en proie aux plus vives inquiétudes.
Son consolateur spirituel, Valens, évêque arien du diocèse, prenait des
précautions pour s’assurer sa faveur, en lui annonçant le premier son
triomphe, ou en lui ménageant les moyens de fuir s’il était vaincu. Une
chaîne secrète de messagers agiles et sûrs lui rendait compte à chaque
instant des vicissitudes du combat ; et, tandis que l’empereur tremblait au
milieu de ses pâles et mornes courtisans, l’évêque lui annonça que les
légions de Le sentiment d’un judicieux étranger qui a considéré impartialement les progrès de la discorde civile et religieuse, mérite ici notre attention. Quelques lignes d’Ammien, qui servait dans les armées de Constance, et qui avait étudié le caractère de l’empereur, nous instruiront plus que des pages. d’invectives scolastiques. Constance, dit cet historien modéré, a défiguré, par les rêveries de la superstition, la religion chrétienne, qui, en elle-même, est claire et simple. Au lieu d’employer son autorité à réconcilier les deux partis, il a encouragé et propagé, par des disputes de mots, les différends qu’avait excités sa vaine curiosité. Les grands chemins étaient constamment couverts d’une troupe d’évêques qui galopaient d’une province à une autre, pour se rendre à des assemblées qu’on appelle synodes, et ces orgueilleux prélats épuisaient l’établissement des postes par les courses rapides et multipliées qu’ils faisaient pour réduire toute la secte à leur opinion particulière[95]. La connaissance détachée que nous avons des événements de l’histoire ecclésiastique sous le règne de Constance, fournirait un ample commentaire à ce passage remarquable, qui justifie les inquiétudes trop fondées de saint Athanase. Il craignait, disait-ils, que l’activité turbulente d’un clergé parcourant tout l’empire en quête de la véritable foi, n’excitât le rire et le mépris des infidèles[96]. Dés que l’empereur se vit délivré des terreurs de la guerre civile, il consacra son loisir, dans ses quartiers d’hiver à Arles, à Milan, à Sirmium et Constantinople, aux passe-temps ou aux travaux de la controverse. Le glaive du magistrat et même du tyran appuya les arguments du théologien ; et comme Constance a condamné les décrets orthodoxes du concile de Nicée, il est généralement reconnu que son ignorance et son incapacité égalaient sa présomption[97]. Les eunuques, les femmes et les évêques qui gouvernaient cet esprit faible et vain, lui avaient inspiré une aversion invincible pour l’homoousion, mais sa conscience timide s’effrayait de l’impiété d’Ætius. La dangereuse faveur du malheureux Gallus avait aggravé le crime de cet athée, qu’on accusait même d’avoir contribué, par des suggestions et des sophismes, à faire massacrer à Antioche les ministres impériaux. L’esprit de Constance, incapable de se laisser fixer par la foi ou modérer par la prudence, égaré dans un abîme obscur, se précipitait aveuglément dans l’extrémité opposée à celle qui l’épouvantait. Il embrassait et condamnait successivement les mêmes opinons ; tantôt il exilait, et tantôt il rappelait les chefs des factions arienne et semi arienne[98]. Durant la saison des affaires et des fêtes publiques il passait les jours et même les nuits à choisir des mots et à peser des syllabes pour en composer les articles incertains de sa foi, qu’il méditait jusque dans son sommeil ; et l’on recevait ses songes incohérents comme des visions célestes. Constance acceptait avec complaisance le titre pompeux d’évêque des évêques, que lui conféraient des ecclésiastiques qui oubliaient les intérêts de leur ordre pour ceux de leurs passions. Le projet d’établir une uniformité de doctrine, pour laquelle il assembla tant de conciles dans les Gaules, dans l’Italie, dans l’Asie et dans l’Illyrie, fut sans cessé déconcerté par sa propre inconstance, par les dissensions des ariens, et par la résistance des catholiques. Il résolut enfin, par un dernier effort qu’il pensait devoir être décisif, d’assembler un concile général dont il dicterait impérieusement les décrets. Le terrible tremblement de terre de Nicomédie, la difficulté de trouver un lieu convenable ; et peut-être des motifs secrets de politique, firent changer les arrangements. Les évêques de l’Orient récurent ordre de s’assembler à Séleucie en Isaurie, et ceux de l’Occident tinrent leurs séances à Rimini, sur la côte de la mer Adriatique. Au lieu de ne demander à chaque province que deux ou trois députés, l’empereur convoqua le corps entier des évêques. Après quatre jours de débats violents, le concile d’Orient se sépara sans rien décider. Celui d’Occident continua pendant sept mois. Taurus préfet prétorien, avait ordre de ne laisser partir les prélats que quand ils auraient unanimement adopté la même opinion ; il était autorisé à exiler quinze des plus indociles, et avait la promesse du consulat en cas qu’il fit réussir cette difficile entreprise. Ses sollicitations et ses menaces, l’autorité du souverain, les sophismes de Valens et d’Ursace, le malaise, le froid, la faim, l’ennui profond d’un exil sans terme, arrachèrent enfin à la répugnance des évêques de Rimini le consentement qui leur était demandé (an 360). Les députés de l’Orient et de l’Occident se rendirent à Constantinople dans le palais de l’empereur, et il eut la satisfaction de donner à l’univers une profession de foi qui établissait la ressemblance sans exprimer la consubstantialité du fils de Dieu[99]. Mais le triomphé de l’arianisme avait été précédé de l’éloignement du clergé orthodoxe, qu’on ne put ni corrompre ni intimider ; et la persécution injuste et inutile du grand saint Athanase déshonora le règne de Constance. On a rarement occasion de remarquer, soit dans la vie
active, soit dans la vie spéculative, les effets que peut produire, et les
obstacles que peut surmonter le génie l’un seul homme quand il s’applique
invariablement à un seul objet. Le nom immortel d’Athanase[100] sera toujours
étroitement lié à la doctrine catholique de Mais comme le primat d’Égypte eut continuellement à combattre les passions et les préjugés des hommes de tous les états, depuis le moine jusqu’à l’empereur, la connaissance du cœur humain fut sa première étude et la plus importante de ses acquisitions. Il conservait, au milieu des différents aspects d’un théâtre continuellement changeant, un coup d’œil toujours également juste et sûr, et ne manquait jamais de saisir ces moments décisifs dont les génies médiocres ne sentent le prix que quand ils les ont irrévocablement perdus. L’archevêque d’Alexandrie savait distinguer quand il fallait déployer la hardiesse du commandement, ou suivre les voies de l’insinuation, combien de temps il pouvait combattre l’autorité, et quand il était prudent de fuir la persécution. Tandis qu’il dirigeait les foudres de l’Église contre l’hérésie et la rébellion, il conservait au milieu des siens la douceur indulgente et flexible d’un prudent chef de parti. L’élection d’Athanase n’a point échappé aux reproches de précipitation et d’irrégularité[103] ; mais la décence de sa conduite le rendit cher au peuple et au clergé. Les habitants d’Alexandrie voulaient prendre les armes pour la défense de leur éloquent et généreux prélat. L’attachement invariable de son clergé lui servit de soutien ou du moins de consolation dans ses malheurs ; et les cent évêques de l’Égypte défendirent toujours sa cause avec intrépidité. Ainsi qu’auraient pu le lui prescrire l’orgueil et la politique, Athanase visitait son diocèse, depuis les bouches du Nil jusqu’aux confins de l’Éthiopie : il conversait familièrement avec les derniers du peuple, et saluait avec humilité les ermites et les saints du désert[104]. Ce n’était pas seulement dans les assemblées ecclésiastiques, parmi ceux dont le rapprochaient une éducation et des habitudes semblables, qu’Athanase faisait sentir l’ascendant de son génie : il se présentait dans la cour des princes avec une aisance ferme et respectueuse ; et, dans les vicissitudes de sa bonne et de sa mauvaise fortune, il ne perdit jamais ni la confiance de ses amis ni l’estime de ses adversaires. Dans sa jeunesse, le primat d’Égypte résista à Constantin
le Grand, qui lui avait ordonné plusieurs fois d’admettre Arius à la
communion catholique[105]. L’empereur respecta
d’inflexible opposition d’Athanase, et semblait disposé à la lui
pardonner : la faction qui le regardait comme son plus formidable
ennemi, fut forcée de dissimuler sa haine, et de préparer de loin une attaque
indirecte. On répandit des soupçons et des bruits calomnieux ; on représenta
l’archevêque comme un tyran orgueilleux ; on l’accusa hautement d’avoir violé
le traité conclu dans le concile de Nicée avec les disciples schismatiques de
Mélèce[106].
Saint Athanase avait ouvertement désapprouvé cette paix ignominieuse ; et
l’empereur se laissa persuader que le primât abusait de son autorité civile
et ecclésiastique, pour persécuter des sectaires qui lui étaient
odieux ; qu’il avait brisé d’une main sacrilège un calice dans une de
leurs églises de Maræotis ; qu’il avait fait fouetter ou mettre en prison six
de leurs évêques, et qu’il avait poussé la cruauté jusqu’à assassiner ou
mutiler de sa propre main Arsène, autre prélat du même parti[107]. Ces
accusations attaquaient l’honneur et la vie d’Athanase ; Constantin les
remit à son frère Dalmatius le Censeur, qui résidait à Antioche. On assembla
successivement des synodes à Tyr et à Césarée, et les évêques de l’Orient
eurent ordre de juger le primat avant de procéder à la consécration de la
nouvelle église de |