Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

Chapitre XXI

Persécutions des hérétiques. Schisme des donatistes. Secte des ariens. Saint Athanase. Troubles de l’Église sous Constantin et ses fils. Le paganisme toléré.

 

 

LA RECONNAISSANCE du clergé a consacré la mémoire d’un prince qui a favorisé ses passions et ses intérêts. Les ecclésiastiques durent à Constantin la sûreté, la richesse, les honneurs et la vengeance. La défense de l’orthodoxie fut considérée sous son règne comme le devoir le plus important et le plus sacré du magistrat civil. L’édit de Milan, ou la grande charte de tolérance, avait assuré à tous les sujets de l’empire romain la liberté ; de se choisir une religion et de la professer publiquement. Mais ils ne jouirent pas longtemps de ce privilège inestimable. L’empereur, en recevant la connaissance de la vérité, se pénétra des maximes de la persécution, et le triomphe du Christianisme, devint, pour les sectes qui se séparaient de l’Église catholique, le premier signal de l’oppression : Constantin se persuada facilement que les hérétiques qui prétendaient discuter ses opinions, et résister à ses volontés, se rendaient coupables de là plus criminelle comme de la plus absurde obstination, et qu’un peu de sévérité serait un bienfait si elle pouvait sauver ces infortunés du danger de la damnation éternelle. L’empereur commença par exclure tous les ministres ou prédicateurs des religions hétérodoxes des récompenses et des privilèges qu’il accordait libéralement au clergé orthodoxe. Mais comme il eût été possible que ces sectes subsistassent encore sous le poids de la défaveur du prince, la conquête de l’Orient fut immédiatement suivie d’un édit qui ordonna leur totale destruction[1]. Après un préambule plein de reproches et d’expressions violentes, Constantin défend absolument les assemblées des hérétiques et confisque toutes les propriétés de leurs communautés, au profit, soit du fisc, soit de l’Église catholique. Il paraît que cette sévérité était tombée principalement sur les disciples de Paul de Samosate, sur les montanistes de Phrygie, parmi lesquels se soutenait sans interruption une suite de prophètes enthousiastes, sur les novatiens qui rejetaient rigoureusement. L’efficacité temporelle du repentir, sur les marcionites et les valentiniens, auxquels s’étaient insensiblement ralliés tous les gnostiques de l’Égypte et de l’Asie, et peut-être sur les manichéens, qui avaient nouvellement apporté de la Perse un système où les dogmes des Orientaux se mêlaient avec art à ceux du christianisme[2]. On a suivit avec ardeur et avec succès le projet d’anéantir le nom, ou du moins d’arrêter les progrès de ces hérésies détestées. Quelques-unes des lois pénales portées contre les sectaires furent copiées des édits de Dioclétien contre les chrétiens, et cette façon de convertir fut approuvée par les évêques qui avaient gémi sous l’oppression et réclamé alors les droits de l’humanité. On peut cependant juger, d’après deux circonstances qui eurent lieu alors, que l’esprit de Constantin n’était pas entièrement perverti par le fanatisme. Avant de condamner les manichéens et les sectes qui en dépendaient, il fit examiner avec le plus grand soin leurs préceptes religieux ; et se méfiant, selon toute apparence, de ses conseillers ecclésiastiques, il chargea de cette commission délicate un magistrat civil dont les lumières et la modération avaient mérité son estime, et dont le caractère vénal lui était probablement inconnu[3]. L’empereur, bientôt convaincu qu’il avait injustement proscrit la foi orthodoxe et la morale pure des novatiens qui différaient de l’Église dans quelques articles de discipline, peut-être peu essentiels au salut, les exempta, par un édit particulier, des peines de la loi générale[4]. Il leur permit de bâtir une église à Constantinople, honora les miracles de leurs saints, invita l’évêque Acesius au concile de Nicée, et se permit seulement, sur la rigidité de sa doctrine, ces railleries douces et familières qui, de la bouche d’un souverain, sont reçues avec éloge et reconnaissance[5].

Les plaintes et les accusations mutuelles dont le trône de Constantin fut assailli dès que la mort de Maxence eut soumis l’Afrique à son autorité, étaient peu propres à édifier un prosélyte incertain. Il apprit avec étonnement que les provinces de ce vaste pays, depuis les confins de Cyrène jusqu’aux colonnes d’Hercule, étaient déchirées par des dissensions religieuses[6]. Cette discorde venait d’une double élection dans l’Église de Carthage, considérée par son rang et par ses richesses, comme le second siége ecclésiastique de l’Occident. On avait nommé deux primats d’Afrique, Cécilien et Majorin. Depuis la mort du dernier, sa place était occupée par Donat, dont les talents supérieurs et les vertus apparentes étaient le plus ferme soutien de son parti. L’avantage que Cécilien aurait pu tirer de la priorité de son ordination, disparaissait par la précipitation illégale ou au moins inconvenante avec laquelle on l’avait élu sans attendre l’arrivée des évêques de Numidie. L’autorité de ces évêques, qui, au nombre de soixante dix, condamnèrent Cécilien et consacrèrent Majorin, se trouve aussi affaiblie par l’indigne réputation d’une partie de ces prélats, par des intrigues de femmes, des marchés sacrilèges, et par les procédés tumultueux qu’on reproche à ce concile de Numidie[7]. Les évêques des deux factions soutenaient avec un égal emportement que leurs adversaires avaient perdu tous leurs droits, et s’étaient publiquement déshonorés en livrant les saintes Écritures aux officiers de Dioclétien. Leurs reproches mutuels et l’histoire de cette négociation obscure donnent lieu de croire que la dernière persécution avait aigri le zèle des chrétiens d’Afrique sans réformer leurs mœurs. Cette Église divisée n’était plus capable de porter un jugement impartial. On discuta successivement la cause dans cinq tribunaux formés par le choix de l’empereur ; et l’affaire dura plus de trois ans depuis le premier appel jusqu’au jugement définitif. La recherche sévère que firent le substitut du préteur et le proconsul d’Afrique, le rapport des deux évêques visiteurs qu’on avait envoyés à Carthage, les décrets des conciles d’Arles et de Rome, et le jugement suprême de Constantin dans son sacré consistoire, furent tous en faveur de Cécilien. Les chefs du clergé et les magistrats civils le reconnurent unanimement pour le véritable et légitime primat de l’Afrique. On mit ses évêques suffragants en possession des honneurs et des revenus de l’Église, et ce ne fut pas sans peine que Constantin se borna à exiler les chefs de la faction des donatistes. On peut présumer de l’attention avec laquelle leur cause fut examinée, que les lois de l’équité présidèrent au jugement. Il est possible aussi que, comme les prélats le prétendirent, Osius, favori de l’empereur, ait abusé de son influence sur son maître en trompant sa crédulité. Il est possible que le mensonge et la corruption aient fait condamner l’innocent ou aggraver la condamnation du coupable. Au reste, si une injustice de cette espèce eût terminé une dispute dangereuse, on pourrait la classer parmi les inconvénients attachés à une administration arbitraire, auxquels la postérité ne prend point de part.

Cependant cet évènement, qui paraît à peine digne d’une place dans l’histoire, fut la source d’un schisme qui désola, durant plus de trois siècles, la province d’Afrique, et n’y fut anéanti qu’avec le christianisme même. Les donatistes, enflammés du zèle inflexible du fanatisme et de la liberté, refusèrent d’obéir aux usurpateurs dont ils rejetaient l’élection et l’autorité spirituelle. Exclus de la société civile et religieuse de tout le genre humain, ils excommunièrent audacieusement le genre humain, qui embrassait la cause impie de Cécilien et celle des traîtres dont il avait reçu sa prétendue ordination. Ils assuraient avec confiance, et avec une sorte de triomphe, que la succession apostolique était interrompue, que la criminelle contagion du schisme enveloppait tous les évêques de l’Europe et de l’Asie, que les prérogatives de l’Église catholique n’appartenaient plus qu’au petit nombre de fidèles africains qui seuls avaient conservé la pureté de leurs préceptes et de leur discipline. A cette théorie sévère ils joignirent les pratiques les moins charitables. Tous les prosélytes qui leur venaient même des provinces les plus reculées de l’orient recevaient une seconde fois le baptême et l’ordination[8]. Les donatistes regardaient ces sacrements comme nuls lorsqu’ils avaient été administrés par des hérétiques ou des schismatiques. Ils assujettissaient les évêques, les jeunes filles et même les enfants à une pénitence publique, avant de les admettre à leur communion. S’ils obtenaient une église occupée précédemment par leurs adversaires les catholiques, ils purifiaient ce profane édifice avec autant de soin qu’un temple souillé par le culte des idoles. On lavait le pavé, on abattait les murs, et l’on brûlait l’autel ordinairement construit en bois. On fondait les vases sacrés, et les saintes hosties étaient jetées aux chiens avec toutes les cérémonies ignominieuses qui devaient enflammer et perpétuer l’animosité des factions religieuses[9]. Malgré cette aversion irréconciliable, les adhérents des deux partis, confondus et divisés dans toutes les villes de l’Afrique, conservaient le même extérieur, le même langage, le même zèle, le même culte et la même doctrine. Proscrits par les chefs de l’Église et du gouvernement civil, les donatistes se maintinrent cependant en nombre supérieur dans quelques provinces, particulièrement en Numidie ; et quatre cents évêques reconnaissaient l’autorité de leur primat. Mais l’invincible esprit de secte dévorait les entrailles de la secte même, et l’Église schismatique était déchirée par des dissensions intestines. Le quart des évêques donatistes suivait la doctrine indépendante des maximianistes. Le sentier étroit et solitaire que leur avaient marqué leurs premiers conducteurs les éloignait de plus en plus du genre humain ; et la petite secte à peine connue sous le nom de rogatiens, affirmait avec assurance que si le Christ descendait du ciel pour juger les humains, il ne reconnaîtrait la pureté de sa doctrine que dans quelques villages obscurs de la Mauritanie césarienne[10].

Le schisme des donatistes fut renfermé dans l’Afrique. Mais le mal causé par les opinions des trinitaires se répandit successivement dans tout le monde chrétien. La source du schisme des premiers fut une querelle occasionnée par l’abus de la liberté ; et le système mystérieux des trinitaires prit naissance dans l’abus de la philosophie. Depuis le siècle de Constantin jusqu’à celui de Clovis et de Théodoric, les disputes théologiques de l’arianisme se trouvèrent tellement mêlées dans toutes les affaires temporelles, soit des Romains, soit des Barbares, qu’il doit être permis à l’historien d’écarter respectueusement le voile qui couvre le sanctuaire pour jeter un coup d’œil sur la marche de la raison, de la foi, des erreurs et des passions, depuis l’école de Platon jusqu’au déclin et à la chute de l’empire.

Le génie de Platon, éclairé par ses propres méditations ou par les connaissances traditionnelles des prêtres de l’Égypte[11], avaient essayé de découvrir la nature mystérieuse de la Divinité. Quand il eut élevé ses pensées jusqu’à la contemplation sublime d’un être préexistant par lui-même, et cause nécessaire de l’univers, le philosophe athénien ne put concevoir comment la simple unité de son essence pouvait admettre la variété infinie d’idées distinctes et successives qui composent l’ensemble du monde intellectuel ; comment un être purement immatériel avait pu exécuter ce plan admirable, et assujettir à des formes la sauvage indépendance du chaos. La vaine espérance de vaincre les difficultés qui accableront toujours la faiblesse de l’esprit humain, a pu conduire Platon à considérer la nature divine sous les trois différentes modifications de la première cause, de la raison ou logos ; et de l’âme ou esprit de l’univers. Son imagination poétique personnifia et anima ces abstractions métaphysiques, et il représenta, dans son système, les trois principes archiques ou originels comme trois dieux étroitement unis l’un à l’autre par une génération mystérieuse et ineffable. Il considéra particulièrement le logos sous les termes moins inabordables de Fils du Père éternel, de créateur et de conservateur de l’univers. Telle était, selon toutes les apparences, la doctrine secrète que l’on enseignait furtivement dans les jardins de l’académie[12] ; et, si l’on en croit les disciples plus modernes de Platon, une étude et une application assidue de trente années suffisait à peine pour acquérir la parfaite intelligence de cette doctrine[13].

Les victoires des Macédoniens avaient répandu dans l’Égypte et dans l’Asie le langage et les sciences de la Grèce, et le système théologique de Platon, peut-être perfectionné s’enseignait avec moins de réserve dans la célèbre école d’Alexandrie[14]. Sous la protection des Ptolémées, une nombreuse colonie de Juifs s’était fixée dans leur nouvelle capitale[15]. Tandis que le corps de cette nation se contentait d’accomplir les cérémonies légales, et s’occupait d’un commerce lucratif, quelques Hébreux, d’un génie plus élevé, se livraient à la contemplation religieuse et philosophique[16]. Ils étudièrent avec soin et embrassèrent avec ardeur le système théologique du philosophe d’Athènes ; mais leur orgueil national aurait été offensé par l’aveu de leur pauvreté ; et ils se parèrent audacieusement des riches trésors qu’ils dérobaient à leurs maîtres, les Égyptiens, comme d’un héritage sacré qu’ils tenaient de leurs ancêtres. Un siècle avant la naissance de Jésus-Christ, les Juifs d’Alexandrie publièrent un traité de philosophie, dans lequel on reconnaît aisément le style et les préceptes de l’école platonicienne ; et il fut unanimement reçu comme une production originale et une émanation précieuse de la sagesse que le ciel avait inspiré à Salomon[17]. On trouve le même mélange de la foi mosaïque et de la philosophie des Grecs[18] dans les Œuvres de Philon que ce philosophe composa en grande partie sous le règne d’Auguste[19]. L’âme matérielle de l’univers[20] pouvait offenser la piété des Hébreux : mais il faisait du logos le Jéhovah de Moïse et des patriarches ; et le fils de Dieu fût envoyé sur la terre sous une forme visible, et même sous une figure humaine, pour s’y occuper de ces soins de détail qui paraissent incompatibles avec la nature et les attributs de l’auteur de toutes choses[21].

L’éloquence de Platon, le nom de Salomon, l’autorité de l’école d’Alexandrie, le consentement des Juifs et des Grecs, ne suffisaient point pour établir la vérité d’une doctrine mystérieuse qui séduisait l’esprit, mais qui révoltait la raison. Un apôtre ou un prophète inspiré par la Divinité pouvait seul exercer un empire légitime sur la foi du genre humain ; et la théologie de Platon aurait toujours été confondue avec les visions philosophiques de l’académie, du portique et du lycée, si le nom et les attributs divins du logos n’avaient pas été confirmés par la plume céleste du dernier[22] et du plus sublime des évangélistes[23]. Sous le règne de Nerva, la révélation chrétienne apprit à l’univers étonné que le logos, qui était de toute éternité avec Dieu, qui était Dieu lui-même, qui avait créé toutes choses, et pour qui tout avait été fait, s’était incarné dans la personne de Jésus de Nazareth ; qu’il était né d’une vierge, et avait souffert la mort sur une croix. Outre le dessein général de donner une base perpétuelle aux divins honneurs du Christ, les plus anciens et les plus respectables des écrivains ecclésiastiques conviennent que le théologien évangélique avait particulièrement l’intention de réfuter les deux hérésies opposées qui troublaient la paix de la primitive Église[24]. 1° La foi des ébonites[25], et peut être celle des nazaréens[26], était grossière et imparfaite. Ils révéraient Jésus comme le plus grand des prophètes, doué d’une puissance et d’une vertu surnaturelles. Ils appliquaient à sa personne et à son règne futur toutes les prédictions des oracles hébreux qui annoncent le règne spirituel et éternel du messie[27]. Quelques-uns d’entre eux admettaient qu’il était né d’une vierge ; mais ils rejetaient avec obstination l’existence précédente, et les perfections divines du logos ou fils de Dieu, qui sont définies si clairement dans l’Évangile de saint Jean. Environ cinquante ans après, les ébionites, dont saint Justin martyr a rapporté les erreurs avec moins de sévérité qu’elles ne paraissent le mériter[28], ne composaient qu’une très faible partie du peuple chrétien. 2° Les gnostiques, connus sous la dénomination de docètes, donnaient dans l’excès contraire. Ils reconnaissaient la nature divine du Christ, et ne croyaient point à sa nature humaine[29]. Élevés dans l’école de Platon, accoutumés à l’idée sublime du logos, ils concevaient aisément que le plus pur des æones ou substances émanées de la Divinité pouvait prendre la forme et l’apparence d’un mortel[30] ; mais ils prétendaient que les imperfections de la matière étaient incompatibles avec la pureté d’une substance céleste. Le sang du Christ fumait encore sur le Calvaire, que déjà les docètes inventaient des hypothèses impies et extravagantes ; ils publiaient qu’au lieu d’être sorti du sein d’une vierge[31], Jésus était descendu sur les bords du Jourdain sous la forme d’un homme fait ; qu’il avait fasciné la vue de ses ennemis et même de ses disciples, que les satellites de Pilate avaient épuisé leur impuissante fureur sur un fantôme. qui sembla mourir sur la croix et sortir trois jours après du séjour des morts[32].

La sanction divine qu’un apôtre avait donnée au principe fondamental de la Théologie de Platon, encouragea les savants prosélytes des second et troisième siècles à étudier et à admirer les écrits du sage d’Athènes, qui avait prédit d’une manière si merveilleuse une des plus étonnantes découvertes de la révélation chrétienne. Le nom respectable de Platon servit également aux orthodoxes[33], qui l’employaient pour soutenir la vérité, et aux hérétiques, qui en abusaient pour défendre l’erreur[34]. L’autorité d’habiles commentateurs et la science de la dialectique furent employées à justifier les conséquences éloignées qu’on pouvait tirer de ces opinions et à suppléer au silence discret des écrivains sacrés. On agita dans les écoles philosophiques et chrétiennes d’Alexandrie les grandes et subtiles questions relatives à la nature, la génération, la distinction et à l’égalité des trois divines personnes de la mystérieuse Triade ou Trinité[35]. L’avide curiosité travaillait avec ardeur à découvrir les secrets de l’abîme, et l’orgueil des professeurs et de leurs disciples se contentait d’une science de mots. Mais le plus savant des théologiens de la chrétienté, le grand saint Athanase lui-même avoue ingénument[36] que, quand il se fatiguait l’esprit à méditer, sur la divinité du logos, il sentait ses vains et pénibles efforts repoussés par une résistance invincible ; que plus il réfléchissait, moins il comprenait, et que plus il écrivait, moins il se trouvait en état d’exprimer ses idées. Dans cette recherche, nous sommes forcés à chaque pas de sentir et d’avouer la disproportion immense qui existe entre l’objet et les bornes de l’intelligence humaine. Nous pouvons bien parvenir à abstraire dans nôtre pensée ces notions du temps, de l’espace et de la matière, si étroitement liées à toutes les perceptions de nos connaissances expérimentales. Mais lorsque nous prétendons raisonner sur une substance infinie, ou sur une génération spirituelle, aussitôt que d’une idée négative nous voulons déduire quelques conclusions positives, nous retombons dans l’obscurité, dans l’incertitude et dans des contradictions inévitables. Comme ces difficultés naissent de la nature du sujet, elles accablent également sous leur inébranlable poids le philosophe et le théologien ; mais nous observerons deux circonstances essentielles et particulières, qui distinguent la doctrine catholique des opinions de l’école platonicienne.

I. Une société choisie de philosophes, dont l’éducation libérale avait éveillé la curiosité, pouvait méditer en silence discuter paisiblement, dans les jardins d’Athènes ou dans la bibliothèque d’Alexandrie, les questions abstraites de la métaphysique. Ces spéculations élevées, qui ne pouvaient ni convaincre l’esprit, ni agiter les passions des platoniciens eux-mêmes, n’étaient considérées, qu’avec la plus froide indifférence par les gens oisifs, par les hommes occupés, et même par ceux qui se livraient à l’étude[37]. Mais lorsque, la révélation eut fait du logos un article de foi, dès qu’il devint l’objet de l’espoir et du culte des chrétiens, les prosélytes de ce système mystérieux se multiplièrent rapidement dans toutes les provinces de l’empire romain. Les personnes qui, par leur âge, leur sexe ou leurs occupations, étaient le moins capables de juger, celles qui n’avaient aucune habitude des méditations abstraites, aspirèrent à contempler l’essence de la nature divine : et Tertullien[38] se glorifie avec emphase de ce qu’un artisan chrétien peut répondre, sans hésiter à des questions qui auraient embarrassé tous les sages de la Grèce. Quand il s’agit de sujets si éloignés de notre portée, la différence de l’homme du génie le plus sublime à l’homme le plus borné, doit être considérée comme infiniment petite. On pourrait toutefois calculer les degrés de la faiblesse par ceux de l’obstination et de la suffisance dogmatique. Au lieu de continuer à traiter ces questions comme un amusement propre à remplir les moments d’oisiveté on les regarda comme la plus sérieuse affaire de cette vie, et comme une préparation indispensable pour la vie à venir. Une théologie à laquelle il était important de croire, dont on ne pouvait douter sans impiété, et qu’il pouvait même être dangereux de ne pas bien comprendre, devint le sujet familier des méditations et des conversations du peuple. Le zèle ardent de la dévotion enflamma la froide indifférence de la philosophie, et les métaphores mêmes du langage usité servirent à corrompre le jugement et à tromper l’expérience. Les chrétiens, tout en abhorrant le mode impur de génération admis dans la mythologie des Grecs[39], raisonnaient cependant d’après l’analogie établie entre le Père et son fils. La qualité de fils semblait nécessiter une soumission perpétuelle envers l’auteur volontaire de son existence[40]. Mais comme l’acte de la génération est supposé dans le sens le. plus métaphysique et le plus abstrait, transmettre tous les avantages d’une nature égale[41] ; ils n’osaient point fixer des bornes au pouvoir ou à l’existence du fils d’un père éternel et tout puissant. Les chrétiens de Bithynie déclarèrent devant le tribunal de Pline, quatre-vingts ans après la mort de Jésus-Christ, qu’ils l’invoquaient comme un Dieu ; et les différentes sectes qui prennent la dénomination de ses disciples[42], ont perpétué ses honneurs divins dans tous les siècles et dans tous les pays. Leur tendre respect pour la mémoire du Christ, et l’horreur qu’ils ressentaient pour le culte d’un être créé, leur auraient fait adopter la divinité égale et absolue du logos, si l’essor rapide qui les portait vers le trône du ciel n’eût été imperceptiblement réprimé par la crainte de violer l’unité et la suprématie du père du Christ et de l’univers. On peut remarquer dans les ouvrages des célèbres théologiens qui ont écrit vers la fin du siècle apostolique et avant la controverse arienne, l’incertitude et la perplexité des chrétiens dans le choix de ces deux opinions. Les orthodoxes et les hérétiques réclament, avec une confiance égale, l’autorité de ces écrivains ; et les critiques les plus judicieux ont avoué que, si ces docteurs ont été assez heureux pour posséder les vérités de la foi catholique, ils ont eu aussi le tort d’exprimer leurs sentiments en termes vagues, inexacts, et quelquefois contradictoires[43].

II. La dévotion des individus fut la première différence qui distingua les chrétiens des platoniciens ; la seconde fut dans l’autorité de l’Église. Les disciples de la philosophie soutenaient leurs droits à la liberté intellectuelle, et leur respect pour les sentiments, de leurs maîtres était un tribut volontaire qu’ils offraient à une raison supérieure. Mais les chrétiens formaient une société nombreuse et disciplinée. Leurs lois et leurs magistrats exerçaient une juridiction sévère sur les pensées des fidèles. On fixa leur imagination flottante par des symboles et par des professions de foi[44]. La liberté particulière du jugement fût soumise aux décisions des synodes généraux. L’autorité des théologiens se régla sur leur rang ecclésiastique ; et les évêques, successeurs des apôtres, infligeaient les censures de l’Église à ceux qui s’écartaient de la foi orthodoxe. Mais dans un siècle de controverse religieuse, la contrainte ajoute une nouvelle force à l’activité de l’imagination, et des motifs d’ambition ou d’avarice animaient quelquefois le zèle ou l’obstination d’un esprit rebellé. Un argument métaphysique devenait la cause ou le prétexte d’une contestation politique. Les subtilités de l’école platonicienne servaient de signes de ralliement aux factions populaires, et l’aigreur de la dispute augmentait la distance qui séparait les opinions respectives. Tant que les hérésies obscures de Praxeas et de Sabellius s’efforcèrent de confondre le père avec le fils[45], on doit excuser les orthodoxes d’avoir tenu plus rigoureusement à la distinction qu’à l’égalité des personnes divines ; mais lorsque la chaleur de la controverse fût calmée, et que les Églises de Rome, d’Afrique et d’Égypte, ne craignirent plus les progrès des sabelliens, les opinions théologiques prirent un cours plus tranquille, mais plus invariable, vers l’extrémité contraire, et les docteurs les plus orthodoxes se permirent des expressions et des définitions qu’ils avaient condamnées dans la bouche des sectaires[46]. Lorsque l’édit de tolérance eut rendu aux chrétiens la paix et le loisir, la controverse des trinitaires se ranima dans l’ancienne présidence de l’école platonicienne, la savante riche et tumultueuse ville d’Alexandrie ; et la flamme de la discorde religieuse se communiqua rapidement des écoles au clergé, au peuple, à la province et dans tout l’Orient. On agita les questions abstraites de l’éternité du logos, dans les conférences ecclésiastiques et dans les sermons. Le zèle d’Arius et celui de ses adversaires rendirent bientôt publiques ses opinions hétérodoxes[47]. Ses antagonistes les plus violents rendaient hommage à son érudition et à la pureté de ses mœurs. Ce célèbre ecclésiastique s’était présenté, dans une élection, pour obtenir l’épiscopat, et il y avait renoncé peut-être par générosité[48] : son concurrent Alexandre devint son juge. On plaida la cause devant lui, et, après avoir paru hésiter quelque temps, le sénat prononça la sentence finale comme un article de foi essentielle[49]. L’indocile Arius osa résister à l’autorité de son évêque irrité, et fut banni de la communion de l’Église ; mais son orgueil se soutint par la faveur d’un parti nombreux. Il comptait au nombre de ses partisans déclarés deux évêques de l’Égypte, sept prêtres, douze diacres, et, ce qui paraîtra peut-être incroyable, sept cents vierges. La majeure partie des évêques d’Asie paraissait favoriser ses opinions. Ils avaient à leur tête Eusèbe de Césarée, le plus savant des prélats chrétiens, et Eusèbe de Nicomédie, qui avait acquis une grande réputation comme homme d’État, sans avoir rien perdu de celle d’un saint. Les synodes de la Palestine et de la Bithynie furent opposés aux synodes de l’Égypte. Cette dispute théologique attira l’attention du prince et celle du peuple, et fut soumise, au bout de six ans[50], à l’autorité suprême du concile général de Nicée.

Lorsqu’on eut imprudemment exposé les mystères de la foi chrétienne aux discussions du public, on pût reconnaître que l’intelligence humaine, était capable de se former trois systèmes différents, sur la nature de la divine Trinité ; on prononça qu’aucun des trois n’était absolument exempt, d’erreur et d’hérésie[51]. 1° Selon la première hypothèse, soutenue par Arius et par ses disciples, le logos était une production dépendante et spontanée, créée de rien par la volonté du père éternel, le fils, par lequel toutes choses ont été faites[52], avait été engendré avant tous les mondes, et les plus longues périodes astronomiques n’étaient qu’une seconde si on les comparait à la durée de son existence ; cette durée n’était cependant pas infinie[53], et des temps avaient précédé l’ineffable génération du logos. Le père tout-puissant avait transmis à ce fils unique sa vaste intelligence, son esprit, et l’avait empreint de tout l’éclat de sa gloire. Image visible de la perfection invisible, il voyait au-dessous de lui, à une distance incommensurable, les trônes des archanges. Il ne brillait cependant que d’une lumière réfléchie et, comme les fils des empereurs romains décorés du titre de César ou d’Auguste[54], il gouvernait le monde en obéissant aux volontés de son père et son maître. 2° Dans la seconde hypothèse le logos possédait toutes les imperfections inhérentes et incommunicables que la religion et la philosophie attribuent au Dieu suprême. Trois esprits ou substances distinctes et infinies, trois êtres égaux et éternels composaient l’essence divine[55] et il y aurait eu contradiction ; si un des trois avait pu un instant ne pas exister ou bien avait dû cesser d’être[56]. Les partisans d’un système qui semblait établir trois divinités indépendantes, s’efforçaient de conserver l’unité d’une première cause si visible dans le dessein et dans l’ordre de l’univers, par l’accord perpétuel de leur administration et la conformité nécessaire de leurs volontés. On peut apercevoir une faible image de cette unité d’action dans la société des hommes et même des animaux. Les causes qui troublent leur harmonie viennent de l’inégalité ou de l’imperfection de leurs facultés. Mais la toute puissance, guidée par une sagesse et une bonté infinis, ne peut manquer de choisir les mêmes pour accomplir les mêmes fins. 3° Trois êtres, tirant d’eux-mêmes la nécessité de leur existence et possédant nécessairement tous les attributs divins dans le degré le plus parfait ; éternels en durée, infinis en espace, intimement présents l’un pour l’autre et pour tout l’univers, impriment dans l’imagination étonnée l’idée d’un seul et même être[57], qui, dans l’ordre de la grâce et celui de la nature, peut se manifester sous différentes formes et être considéré sous différents aspects. Par cette hypothèse, une trinité réelle et substantielle est réduite à une trinité de noms et de modifications abstraites, qui n’existent que dans l’esprit de celui qui les conçoit. Le logos n’est plus une personne, mais un attribut, et ce n’est que dans un sens figuré que l’épithète de fils peut être appliquée à la sagesse éternelle qui était avec Dieu depuis le commencement, et par laquelle, mais non pas par qui, toutes choses ont été faites. L’incarnation du logos n’est plus qu’une simple inspiration de la sagesse divine, qui inspirait l’âme et dirigeait toutes les actions du mortel Jésus. Après avoir ainsi parcouru tout le cercle théologique, on s’aperçoit avec surprise que le système des sabelliens finit où celui des ébionites commence, et, que ce mystère incompréhensible, qui nous oblige à l’adorer, échappe à la curiosité de nos recherches[58].

En supposant les évêques du concile de Nicée[59] en liberté d’obéir aux mouvements de leur conscience, Arius et ses partisans ne pouvaient se flatter d’obtenir la majorité des suffrages en faveur d’une hypothèse si directement contraire aux deux opinions le plus généralement adoptées dans le monde catholique. Les ariens sentirent le danger de leur situation et se revêtirent prudemment de ces vertus modestes rarement pratiquées ou même recommandées dans la fureur des discussions civiles ou religieuses, si ce n’est par le parti le plus faible. Ils prêchaient la modération et l’exercice de la charité chrétienne ; ils appuyaient sur la nature incompréhensible de la question ; et rejetant tous les termes ou les définitions qui ne se trouvaient pas dans les saintes Écritures, ils offraient de satisfaire leurs antagonistes par de très fortes concessions, sans cependant renoncer tout à fait à leurs principes. La faction victorieuse recevait leurs propositions, avec une méfiance hautaine, et tâchait de découvrir quelque article de différence inadmissible qui pût constater l’hérésie et les suites dangereuses de l’arianisme. On lut publiquement, et on déchira avec mépris une lettre dans laquelle Eusèbe de Nicomédie, le protecteur des ariens, avouait ingénument que l’admission de l’homoousion ou consubstantiel, expression familière aux platoniciens, était incompatible avec leur système de théologie. Les évêques qui faisaient la loi dans le concile, saisirent avidement cette heureuse occasion ; et, suivant l’énergique expression de saint Ambroise[60], le glaive que l’hérésie avait elle-même tiré du fourreau, leur servit pour abattre la tête de ce monstre détesté. La consubstantialité du Père et du fils fut établie par le concile de Nicée ; et elle a été unanimement reçue comme un article fondamental de la foi chrétienne par le consentement des Églises grecques, latines, orientales et protestantes. Mais si le même mot n’eût pas servi également à rendre les hérétiques odieux et à unir les catholiques, il n’aurait pas rempli le bût de la majesté du concile qui l’avait adopté comme un article de foi. Cette majorité était divisée en deux partis, dont l’un penchait pour les opinions des trithéistes, et d’autre pour celles des sabelliens. Mais comme ces deux extrêmes semblaient taper ou la religion naturelle ou la révélation, ils convinrent mutuellement de mitiger la rigueur de leurs principes et de désavouer les conséquences justes, mais odieuses, que leurs adversaires pouvaient en tirer. L’intérêt de la cause commune les engagea à unir leurs forces et à celer leurs différends ; les conseils d’une tolérance salutaire calmèrent leur animosité et leurs disputes furent suspendues par le moyen du mystérieux homoousion, que les deux partis avaient la liberté d’expliquer conformément à leurs opinions particulières. L’interprétation des sabelliens, qui avait obligé, cinquante ans auparavant, le concile d’Antioche[61] à proscrire l’usage de cette expression fameuse, la rendait précieuse à ceux d’entre les théologiens qui inclinaient secrètement pour une trinité purement de nom ; mais les saints les plus célébrés du temps d’Arius, l’intrépide Athanase, le savant Grégoire de Nazianze, et les autres piliers de l’Église qui défendaient avec talent et avec succès la doctrine de Nicée, semblaient regarder le nom de substance comme le synonyme de nature, et ils essayaient d’en expliquer la signification en affirmant que trois hommes étaient consubstantiels ou homoousiens puisqu’ils étaient de la même espèce[62]. Cette égalité distincte fut tempérée d’une part par la connexion interne et par la pénétration spirituelle qui unit, indissolublement les personnes divines[63] ; et de l’autre, par la prééminence du père, qui l’on reconnaissait en tant qu’elle était compatible avec l’indépendance du fils[64]. Telles étaient les bornes dans lesquelles pouvait se mouvoir en toute sûreté le fil incertain et presque invisible de l’orthodoxie. De quelque côté qu’on en sortît, les hérétiques et les démons, placés en embuscade, guettaient, pour les saisir et les dévorer au passage, ceux qui avaient le malheur de s’égarer. Mais comme les degrés de haine théologique dépendent beaucoup plus des motifs de rivalité que de l’importance de la question, les hérétiques qui refusaient au fils quelques attributs, étaient plus odieux et plus sévèrement traités que ceux qui niaient son existence. Saint Athanase passa sa vie à combattre l’extravagance impie des ariens[65] ; mais il défendit pendant vingt ans le sabellianisme de Marcellus d’Ancyre ; et après qu’il eut été forcé d’abandonner son parti, il ne parla jamais qu’avec un sourire équivoque des erreurs légères de son respectable ami[66].

L’autorité d’un concile général, auquel les ariens furent eux-mêmes forcés de se soumettre, imprima sur les bannières du parti orthodoxe le caractère mystérieux du mot homoousion, qui contribua, nonobstant quelques débats obscurs, et quelques combats nocturnes, à maintenir et à perpétuer l’uniformise de la foi, ou du moins de son langage. Les consubstantialistes, à qui leur succès a obtenu le titre de catholiques, se glorifiaient de l’invariable simplicité de leur symbole ; ils insultaient aux variations continuelles de leurs adversaires, privés d’une règle de foi incontestable. La sincérité ou les artifices des chefs ariens, la crainte des lois ou celle des peuples, leur vénération pour le Christ, leur haine pour saint Athanase, toutes les causes sacrées et profanes qui déterminent ou dérangent les projets d’une faction religieuse, introduisirent parmi les sectaires un esprit de discorde et d’inconstance qui donna naissance, en peu d’années, à dix-huit différents systèmes de religion[67], et vengea l’autorité de l’Église qu’ils avaient bravée. L’ardent saint Hilaire[68], que la rigueur de sa propre situation disposait plutôt à dissimuler les erreurs du clergé d’Orient qu’à les exagérer, déclare que dans la vaste étendue des dix provinces de l’Asie, dans laquelle il était exilé on ne trouvait qu’un très petit nombre de prélats qui conservassent la connaissance du vrai Dieu[69]. Les persécutions qu’il avait éprouvées, les désordres dont il était le témoin et la victime calmèrent momentanément ses passions irascibles ; et dans le discours suivant, dont je vais transcrire quelques lignes, l’évêque de Poitiers se laisse aller, sans y pendre garde, au ton d’un philosophe chrétien. C’est, dit saint Hilaire, une chose aussi déplorable que dangereuse, qu’il y ait autant de professions de foi que d’opinions parmi les hommes, autant de doctrines que d’inclinations, et autant de sources de blasphèmes qu’il y a de péchés parmi nous, parce que nous faisons arbitrairement des symboles que nous expliquons arbitrairement. L’homoousion est successivement rejeté, reçu et expliqué dans différents conciles. La ressemblance totale ou partielle du père et du fils dévient, dans ces temps malheureux, un sujet de dispute. Chaque année, chaque mois nous inventons de nouveaux symboles pour expliquer des mystères invisibles. Nous nous repentons de ce que nous avons fait, nous défendons ceux qui se repentent, nous anathématisons ceux que nous avons défendus, nous condamnons la doctrine des autres parmi nous, ou notre doctrine chez les autres ; et en nous déchirant avec une fureur réciproque, nous avons travaillé à notre ruine mutuelle[70].

On n’attend pas de moi, on trouverait peut-être mauvais que j’enflasse cette digression théologique par un examen minutieux des dix-huit symboles ou confessions de foi différentes dont les auteurs ont presque tous désavoué le nom odieux de l’arianisme dans lequel ils avaient pris naissance. On peut prendre plaisir à tracer la forme et la végétation d’une plante bizarre, mais une description fastidieuse de feuilles sans fleurs, de branches sans fruits, épuiserait bientôt la patience sans satisfaire la curiosité. Je citerai cependant une des questions qui s’éleva dans la controverse arienne, parce qu’elle produisit et servit à distinguer trois sectes qui n’étaient unies ensemble que par leur aversion commune pour l’homoousion du concile de Nicée. 1° Leur demandait-on si le fils était semblable au père, les hérétiques qui suivaient les principes d’Arius, et même les disciples de la philosophie, répondaient négativement sans hésiter, et faisaient une grande différence, entré le Créateur et la plus parfaite de ses créatures. Ce raisonnement, facile à comprendre, fut soutenu par Ætius[71], que le zèle de ses adversaires a surnommé l’athée. Son génie actif et entreprenant lui avait fait essayer de tous les métiers. Il avait été successivement esclave ou du moins journalier, chaudronnier, ambulant, orfèvre, médecin, maître d’école, théologien, et enfin l’apôtre d’une nouvelle Église qui se multiplia par l’habileté de son disciple Eunomus[72]. Armé des textes de la sainte Écriture et des syllogismes captieux de la logique d’Aristote, le subtil Ætius avait acquis la réputation d’un argumentateur invincible, qu’il était impossible de convaincre ou d’embarrasser. Ce talent lui valut l’amitié des évêques ariens ; mais ils furent obligés d’abandonner et même de persécuter un allié dangereux, dont les arguments adroits et serrés rendaient leur cause odieuse au peuple et offensaient les plus dévots de leurs prosélytes. 2° La toute-puissance du Créateur suggéra l’idée spécieuse et respectueuse de parité entre le père et le fils, et la foi devait adopter humblement ce que la raison ne pouvait se dispenser d’admettre, qu’un Dieu suprême avait sans doute la puissance de communiquer ses perfections infinies, et de créer un être, semblable à lui[73]. Les ariens étaient puissamment soutenus par l’autorité et les talents de leurs chefs, qui avaient remplacé Eusèbe, et qui occupaient les principaux siéges de l’Orient ; ils détestaient hautement, et peut-être avec quelque affectation, l’impiété d’Ætius ; ils faisaient profession de croire, ou sans réserve, ou conformément aux saintes Écritures, que le fils était très différent de toutes les autres créatures et qu’il était semblable au père seulement ; mais ils niaient qu’il fût ou de la même ou d’une semblable substance. Ils déclaraient quelquefois hardiment leur séparation sur ce point, et dans d’autres occasions, ils bataillaient sur le mot substance, qui semble renfermer une notion complète ou du moins distincte de la nature de la Divinité. 3° La secte qui soutenait la doctrine d’une substance semblable était la plus nombreuse, au moins dans les provinces de l’Asie ; et s’il est vrai que les chefs des deux partis se soient trouvés assemblés au concile de Séleucie[74], leur opinion aurait prévalu par une majorité de cent cinq évêques contre quarante-trois. Le mot grec que l’on choisit pour exprimer cette mystérieuse ressemblance a une si grande affinité avec le symbole orthodoxe, que les profanes de tous les siècles ont tourné en ridicule les querelles violentes dont une seule diphtongue avait été la source entre les homoousiens et les homoiousiens. Comme il arrive souvent que les sons et les caractères qui ont ensemble le plus de rapport, servent à représenter les idées les plus opposées, l’observation paraîtrait ridicule si l’on pouvait découvrir quelque différence réelle et sensible entre la doctrine de ceux qu’on appelait improprement semi ariens, et la doctrine des catholiques. L’évêque de Poitiers, qui, dans la Phrygie où il était exilé, travaillait sagement à concilier les deux partis, cherche à prouver que, par une interprétation pieuse et fidèle[75], on peut réduire l’homoiousion au sens de consubstantiel. Il avoue cependant que ce mot a quelque chose d’obscur et de suspect ; et, comme si l’obscurité était l’essence des querelles théologiques, les semi ariens, qui, touchaient aux portes de l’Église, furent ceux qui les assaillirent avec la plus implacable fureur.

Les provinces de l’Égypte et de l’Asie, qui avaient adopté la langue et les mœurs des Grecs, étaient infectées du poison de la controverse sur l’arianisme. L’étude familière du système de Platon, un penchant naturel pour la discussion, un idiome harmonieux et abondant, étaient pour le peuple et le clergé de l’Orient une source inépuisable de mots, de distinctions ; et, dans la chaleur de la dispute, ils oubliaient également le doute recommandé par la philosophie et la soumission exigée par la religion. Les peuples de l’Occident étaient d’un caractère moins curieux. Des objets invisibles avaient moins de prise sur leurs passions ; ils exerçaient plus rarement leur imagination dans l’art dangereux de la dispute ; et telle était l’heureuse ignorance de l’Église gallicane, que plus de trente ans après le premier concile général, saint Hilaire lui-même n’avait point encore connaissance du symbole de Nicée[76]. Les Latins n’avaient reçu les lumières de la science divine que par le moyen faible, obscur et douteux, d’une traduction. La pauvreté et l’inflexibilité naturelles de leur langue manquaient souvent d’équivalents pour les termes grecs et pour les mots techniques de la philosophie platonicienne[77], qui avaient été consacrés par l’Évangile ou par l’Église à exprimer les mystères de la foi chrétienne. Un seul mot défectueux aurait pu introduire dans la théologie latine une longue suite d’erreurs et de perplexités[78]. Mais comme les provinces occidentales avaient eu le bonheur de puiser leur religion dans une source orthodoxe, elles conservèrent avec constance la doctrine qu’elles avaient reçue avec docilité ; elles avaient été munies, par les soins, paternels du pontife romain, du préservatif efficace de l’homoousion avant que la contagion de l’arianisme se fût étendue jusqu’à leurs frontières. Leurs caractères et leurs sentiments se firent connaître dans le synode mémorable de Rimini ; plus nombreux que le concile de Nicée, puisqu’il rassembla plus de quatre cents évêques d’Italie, d’Afrique, d’Espagne, des Gaules, de la Bretagne et de l’Illyrie. Après les premiers débats, le parti arien se trouva composé de quatre-vingts évêques, quoique tous affectassent d’anathématiser le nom et la mémoire d’Arius. L’infériorité de ce nombre était compensée par les avantages de l’adresse, de l’expérience et de la conduite. Ursace et Valens, deux prélats d’Illyrie, dirigeaient la minorité ; ils avaient passé leur vie dans les conciles et dans les intrigues des cours et s’étaient formés sous le savant Eusèbe dans les guerres religieuses de l’Orient. A force d’arguments et de négociations, ils embarrassèrent, étourdirent et trompèrent l’honnête simplicité des évêques latins, qui se laissèrent enlever le palladium de la foi plus par ruse et par importunité que par violence. On empêcha le concile de Rimini de se séparer jusqu’à ce que ses membres eussent signé une profession de foi captieuse dans laquelle on inséra, en place de l’homoousion, quelques expressions susceptibles d’une interprétation hérétique. Ce fut dans cette occasion que, selon saint Jérôme, l’univers s’étonna de se trouver arien[79]. Mais les évêques des provinces latines, à peine arrivés dans leurs diocèses, s’aperçurent de leur erreur, se repentirent de leur faiblesse, et désavouèrent avec horreur leur ignominieuse capitulation. L’homoousion, dont les fondements n’avaient été qu’ébranlés, se trouva plus solidement établi que jamais dans toutes les Églises de l’Occident[80].

Tels furent la naissance, les progrès et les révolutions des disputes théologiques qui troublèrent la paix de la chrétienté sous les règnes de Constantin et de ses fils. Mais comme ces princes prétendaient étendre leur despotisme sur les opinions comme sur la fortune et sur la vie de leurs sujets, le poids de leur suffrage entraînait souvent la balance ecclésiastique, et les prérogatives du roi du ciel étaient fixées, changées ou modifiées dans le cabinet d’un roi de la terre.

Quoique le funeste esprit de discorde qui avait pénétré dans toutes les provinces de l’Orient eût troublé le triomphe de Constantin, il vit d’abord l’objet de la dispute avec une froide indifférence. Ignorant encore que les querelles théologiques fussent si difficiles à apaiser, il écrivit avec douceur aux deux antagonistes, Alexandre et Arius[81] ; et il paraît avoir plutôt écouté dans sa lettre la raison indépendante d’un politique ou d’un soldat, que les principes ou les suggestions de ses conseillers ecclésiastiques. Constantin attribue l’origine de cette controverse à une dispute subtile et frivole sur un point incompréhensible de la loi. Il blâme également l’indiscrétion du prélat qui a élevé la question, et l’imprudence du prêtre qui a voulu la résoudre. Il s’afflige que des chrétiens qui adorent le même Dieu, qui ont la même religion et la même doctrine, puissent être divisés par des distinctions de si peu d’importance ; et il recommande sérieusement au clergé d’Alexandrie l’exemple des philosophes de la Grèce, qui soutenaient leurs arguments sans colère, et conservaient la liberté des opinions sans manquer aux devoirs de l’amitié. L’indifférence dédaigneuse du souverain aurait peut-être anéanti la dispute, si le torrent populaire avait été moins rapide et moins impétueux, ou si Constantin lui-même avait pu conserver cette froideur prudente au milieu du fanatisme et des factions. Mais ses ministres ecclésiastiques trouvèrent bientôt le moyen d’égarer en lui l’impartialité du magistrat, et de réveiller le zèle du prosélyte. Il fut irrité des insultes faites à ses statues ; il s’alarma de la grandeur réelle et encore plus de la grandeur imaginaire d’un mal qui faisait de si rapides progrès ; et du moment où il rassembla trois cents évêques dans les murs d’un même palais, il éteignit tout espoir de réunion et de tolérance. La présence du monarque augmentait l’importance des débats, son attention multipliait les arguments, il s’exposait lui-même avec une intrépidité patiente qui animait la valeur des combattants. On a fort exalté l’éloquence et la sagacité de Constantin[82]. Cependant un général romain dont la religion était encore douteuse, et dont l’esprit n’était éclairé ni par l’étude ni par l’inspiration ; était peu capable sans doute de discuter en langue grecque une question métaphysique, ou un article de foi. Mais le crédit d’Osius, son favori, qui paraît avoir présidé au concile de Nicée, peut avoir disposé Constantin en faveur du parti orthodoxe, et l’avoir animé contre les hérétiques ; le soin qu’on prit de lui insinuer à propos que ce même Eusèbe de Nicomédie, qui se déclarait alors leur protecteur, avait précédemment favorisé l’usurpateur durant la guerre civile, dut encore l’exaspérer contre eux[83]. Constantin ratifia le symbole de Nicée, et cette déclaration positive que ceux qui résisteraient au jugement divin du concile pouvaient se préparer à l’exil, étouffa sur le champ les murmures d’un petit nombre d’opposants. De dix-sept évêques qui protestaient, le nombre fut immédiatement réduit à deux. Eusèbe de Césarée donna un consentement équivoque à l’homoousion[84], et la conduite faible et incertaine d’Eusèbe de Nicomédie ne servit qu’à retarder d’environ trois mois sa disgrâce et son exil[85]. On bannit l’impie Arius dans le fond de l’Illyrie, et ses disciples furent flétris par la loi de la dénomination odieuse de porphyriens. On brûla publiquement ses écrits, et il fut défendu, sous peine de la vie, d’en conserver. Enfin l’empereur s’était pénétré de l’esprit de la controverse, et le style de ses édits, pleins de sarcasmes et d’invectives, avait pour but d’inspirer à ses sujets la haine qu’il ressentait contre les ennemis du christ[86].

Mais, comme si la conduite de Constantin eût été l’effet de sa colère plutôt que de ses principes, trois ans s’étaient à peine écoulés depuis le concile de Nicée, qu’il laissa apercevoir quelques symptômes de pitié, et même d’indulgence, pour la secte proscrite que protégeait en secret celle de ses sœurs qu’il aimait le plus ; il rappela les exilés ; et Eusèbe de Nicomédie, reprenant bientôt son ascendant sur l’esprit de Constantin, fut remis en possession du siège épiscopal dont il avait été ignominieusement chassé. Arius lui-même reçut à la cour les honneurs et les respects que l’on doit à l’innocence opprimée. Le synode de Jérusalem approuva sa doctrine, et l’empereur parut empressé de réparer son injustice, en le faisant admettre par un ordre absolu, à la communion publique dans la cathédrale de Constantinople. Arius mourut le jour même où il devait jouir de son triomphe. Les étonnantes et horribles circonstances de sa mort ont donné à penser que les saints orthodoxes avaient contribué par des moyens plus efficaces que leurs prières, à délivrer l’Église du plus formidable de ses ennemis[87]. D’après différentes accusations, saint Athanase d’Alexandrie, Eustache à Antioche et Paul de Constantinople, les principaux chefs du parti catholique, furent jugés et déposés sur les sentences de plusieurs conciles. Constantin les relégua dans les provinces les plus éloignées de sa cour ; et le premier des empereurs chrétiens, dans ses derniers moments, reçut le sacrement du baptême des mains de l’évêque arien de Nicomédie. On ne peut justifier le gouvernement ecclésiastique de Constantin, du reproché de faiblesse et de légèreté ; mais le monarque crédule et peu au fait des stratagèmes de l’esprit de parti, peut s’être laissé séduire par les protestations modestes et trompeuses des hérétiques, dont il ne comprit jamais parfaitement les opinions. Tandis qu’il protégeait Arius et qu’il persécutait saint Athanase, il n’en regardait pas moins le concile de Nicée comme, le rempart de la foi chrétienne et la gloire particulière de son règne[88].

Les fils de Constantin ont sans doute été admis dès leur enfance au nombre des catéchumènes ; mais ils différèrent leur baptême, à l’exemple de leur père, et prétendirent prononcer, comme lui, leur jugement sur les mystères dans lesquels ils n’avaient jamais été régulièrement initiés[89]. Le sentiment de Constance, qui hérita des provinces de l’Orient, et qui réunit enfin tout l’empire sous un seul maître, décida, en quelque façon, du sort des trinitaires. Le prêtre ou évêque arien qui avait dérobé pour lui le testament de Constantin, profita de l’heureuse occasion qui l’avait introduit dans la familiarité d’un prince dont les domestiques favoris dirigeaient les conseils. Les eunuques et les esclaves répandaient le poison spirituel dans le palais ; les femmes de l’impératrice le communiquaient aux gardes, et l’empereur le recevait de l’impératrice, elle-même[90]. Le penchant que Constance avait toujours témoigné pour la faction d’Eusèbe, fut cultivé avec succès par l’habileté des chefs de ce parti ; et la victoire que l’empereur remporta sur Magnence lui donna une nouvelle disposition et de nouvelles facilités pour faire servir son pouvoir à protéger l’arianisme. Tandis que les deux armées combattaient dans la plaine de Mursa et que le sort des rivaux dépendait de la victoire, le fils de Constantin, prosterné au pied des autels dans l’église des Martyrs, était en proie aux plus vives inquiétudes. Son consolateur spirituel, Valens, évêque arien du diocèse, prenait des précautions pour s’assurer sa faveur, en lui annonçant le premier son triomphe, ou en lui ménageant les moyens de fuir s’il était vaincu. Une chaîne secrète de messagers agiles et sûrs lui rendait compte à chaque instant des vicissitudes du combat ; et, tandis que l’empereur tremblait au milieu de ses pâles et mornes courtisans, l’évêque lui annonça que les légions de la Gaule étaient vaincues ; et laissa entendre, avec quelque présence d’esprit, qu’un ange lui avait révélé ce glorieux événement. Le monarque reconnaissant attribua le succès de la journée aux mérites et à l’intercession de l’évêque de Mursa, dont la foi avait mérité que le ciel se déclarât pour lui par cette marque signalée et miraculeuse de son approbation[91]. Les ariens, qui regardaient la victoire de Constance comme la leur propre, mirent sa gloire au-dessus de celle de son père[92]. Cyrille, évêque de Jérusalem, donna, immédiatement après la bataille, la description d’une croix céleste, environnée d’un brillant arc-en-ciel. Il prétendit qu’au jour de la Pentecôte, environ à la troisième heure, cette croix avait paru, au-dessus de la montagne des Olives, la grande édification des pèlerins et du peuple de la sainte cité[93]. On augmenta peu à peu l’étendue de ce météore. L’historien arien n’a pas craint d’affirmer que les deux armées l’avaient aperçue des plaines de la Pannonie, et que l’usurpateur de la Gaule, qu’il traite à dessein d’idolâtre, avait pris la fuite devant ce signe protecteur de l’orthodoxie chrétienne[94].

Le sentiment d’un judicieux étranger qui a considéré impartialement les progrès de la discorde civile et religieuse, mérite ici notre attention. Quelques lignes d’Ammien, qui servait dans les armées de Constance, et qui avait étudié le caractère de l’empereur, nous instruiront plus que des pages. d’invectives scolastiques. Constance, dit cet historien modéré, a défiguré, par les rêveries de la superstition, la religion chrétienne, qui, en elle-même, est claire et simple. Au lieu d’employer son autorité à réconcilier les deux partis, il a encouragé et propagé, par des disputes de mots, les différends qu’avait excités sa vaine curiosité. Les grands chemins étaient constamment couverts d’une troupe d’évêques qui galopaient d’une province à une autre, pour se rendre à des assemblées qu’on appelle synodes, et ces orgueilleux prélats épuisaient l’établissement des postes par les courses rapides et multipliées qu’ils faisaient pour réduire toute la secte à leur opinion particulière[95]. La connaissance détachée que nous avons des événements de l’histoire ecclésiastique sous le règne de Constance, fournirait un ample commentaire à ce passage remarquable, qui justifie les inquiétudes trop fondées de saint Athanase. Il craignait, disait-ils, que l’activité turbulente d’un clergé parcourant tout l’empire en quête de la véritable foi, n’excitât le rire et le mépris des infidèles[96]. Dés que l’empereur se vit délivré des terreurs de la guerre civile, il consacra son loisir, dans ses quartiers d’hiver à Arles, à Milan, à Sirmium et Constantinople, aux passe-temps ou aux travaux de la controverse. Le glaive du magistrat et même du tyran appuya les arguments du théologien ; et comme Constance a condamné les décrets orthodoxes du concile de Nicée, il est généralement reconnu que son ignorance et son incapacité égalaient sa présomption[97]. Les eunuques, les femmes et les évêques qui gouvernaient cet esprit faible et vain, lui avaient inspiré une aversion invincible pour l’homoousion, mais sa conscience timide s’effrayait de l’impiété d’Ætius. La dangereuse faveur du malheureux Gallus avait aggravé le crime de cet athée, qu’on accusait même d’avoir contribué, par des suggestions et des sophismes, à faire massacrer à Antioche les ministres impériaux. L’esprit de Constance, incapable de se laisser fixer par la foi ou modérer par la prudence, égaré dans un abîme obscur, se précipitait aveuglément dans l’extrémité opposée à celle qui l’épouvantait. Il embrassait et condamnait successivement les mêmes opinons ; tantôt il exilait, et tantôt il rappelait les chefs des factions arienne et semi arienne[98]. Durant la saison des affaires et des fêtes publiques il passait les jours et même les nuits à choisir des mots et à peser des syllabes pour en composer les articles incertains de sa foi, qu’il méditait jusque dans son sommeil ; et l’on recevait ses songes incohérents comme des visions célestes. Constance acceptait avec complaisance le titre pompeux d’évêque des évêques, que lui conféraient des ecclésiastiques qui oubliaient les intérêts de leur ordre pour ceux de leurs passions. Le projet d’établir une uniformité de doctrine, pour laquelle il assembla tant de conciles dans les Gaules, dans l’Italie, dans l’Asie et dans l’Illyrie, fut sans cessé déconcerté par sa propre inconstance, par les dissensions des ariens, et par la résistance des catholiques. Il résolut enfin, par un dernier effort qu’il pensait devoir être décisif, d’assembler un concile général dont il dicterait impérieusement les décrets. Le terrible tremblement de terre de Nicomédie, la difficulté de trouver un lieu convenable ; et peut-être des motifs secrets de politique, firent changer les arrangements. Les évêques de l’Orient récurent ordre de s’assembler à Séleucie en Isaurie, et ceux de l’Occident tinrent leurs séances à Rimini, sur la côte de la mer Adriatique. Au lieu de ne demander à chaque province que deux ou trois députés, l’empereur convoqua le corps entier des évêques. Après quatre jours de débats violents, le concile d’Orient se sépara sans rien décider. Celui d’Occident continua pendant sept mois. Taurus préfet prétorien, avait ordre de ne laisser partir les prélats que quand ils auraient unanimement adopté la même opinion ; il était autorisé à exiler quinze des plus indociles, et avait la promesse du consulat en cas qu’il fit réussir cette difficile entreprise. Ses sollicitations et ses menaces, l’autorité du souverain, les sophismes de Valens et d’Ursace, le malaise, le froid, la faim, l’ennui profond d’un exil sans terme, arrachèrent enfin à la répugnance des évêques de Rimini le consentement qui leur était demandé (an 360). Les députés de l’Orient et de l’Occident se rendirent à Constantinople dans le palais de l’empereur, et il eut la satisfaction de donner à l’univers une profession de foi qui établissait la ressemblance sans exprimer la consubstantialité du fils de Dieu[99]. Mais le triomphé de l’arianisme avait été précédé de l’éloignement du clergé orthodoxe, qu’on ne put ni corrompre ni intimider ; et la persécution injuste et inutile du grand saint Athanase déshonora le règne de Constance.

On a rarement occasion de remarquer, soit dans la vie active, soit dans la vie spéculative, les effets que peut produire, et les obstacles que peut surmonter le génie l’un seul homme quand il s’applique invariablement à un seul objet. Le nom immortel d’Athanase[100] sera toujours étroitement lié à la doctrine catholique de la Trinité, à la défense de laquelle il consacra tous les moments de sa vie et toutes les facultés de son être. Élevé dans la maison d’Alexandre, il s’était vigoureusement opposé à l’hérésie arienne dès ses commencements. Il avait rempli pendant la vieillesse de ce prélat, les importantes fonctions de son secrétaire et les vertus naissantes du jeune diacre frappèrent, les pères du concile de Nicée de surprise et de respect. Un danger public fait souvent oublier les misérables prétentions de l’âge et du rang ; et, cinq mois après son retour de Nicée, le diacre Athanase obtint le siége archiépiscopal d’Alexandrie. Il l’occupa pendant quarante-six ans, et cette longue administration se passa en combats contre l’arianisme. Banni cinq fois de son siège, il consuma vingt ans de sa vie dans l’exil et dans les dangers ; et presque toutes les provinces de l’empire furent successivement témoins de son mérite et des persécutions qu’il souffrit pour la cause de l’homoousion, dont il considérait la défense comme le seul plaisir, la seule affaire, le premier devoir et la gloire de sa vie. Au milieu des orages de la persécution, l’archevêque d’Alexandrie se montra patient dans ses travaux, jaloux de sa réputation, indifférent pour les dangers ; et, quoique atteint de la contagion du fanatisme, saint Athanase déploya une supériorité de caractère et de talents qui le rendait plus digne que les fils dégénérés de Constantin, de gouverner une grande monarchie. Eusèbe de Césarée avait une érudition plus profonde et plus étendue ; l’éloquence sans art d’Athanase ne pouvait se comparer au style élégant d’un Grégoire et d’un Basile ; mais lorsqu’il était appelé à défendre sa conduite ou ses sentiments, il écrivait et parlait, sans préparation, avec une véhémence et une clarté qui entraînaient la persuasion. L’Église orthodoxe l’a toujours considéré comme un de ses plus sages professeurs de théologie, et il avait la réputation d’être versé dans deux sciences profanes, moins convenables à un prélat, dans la jurisprudence[101] et dans la divination[102]. Ses partisans attribuèrent à l’inspiration divine, et ses ennemis imputèrent à une magie infernale quelques conjectures justes qu’il fit sur l’avenir, et dont, en raisonnant avec impartialité, on aurait dû faire honneur à son expérience et à son jugement.

Mais comme le primat d’Égypte eut continuellement à combattre les passions et les préjugés des hommes de tous les états, depuis le moine jusqu’à l’empereur, la connaissance du cœur humain fut sa première étude et la plus importante de ses acquisitions. Il conservait, au milieu des différents aspects d’un théâtre continuellement changeant, un coup d’œil toujours également juste et sûr, et ne manquait jamais de saisir ces moments décisifs dont les génies médiocres ne sentent le prix que quand ils les ont irrévocablement perdus. L’archevêque d’Alexandrie savait distinguer quand il fallait déployer la hardiesse du commandement, ou suivre les voies de l’insinuation, combien de temps il pouvait combattre l’autorité, et quand il était prudent de fuir la persécution. Tandis qu’il dirigeait les foudres de l’Église contre l’hérésie et la rébellion, il conservait au milieu des siens la douceur indulgente et flexible d’un prudent chef de parti. L’élection d’Athanase n’a point échappé aux reproches de précipitation et d’irrégularité[103] ; mais la décence de sa conduite le rendit cher au peuple et au clergé. Les habitants d’Alexandrie voulaient prendre les armes pour la défense de leur éloquent et généreux prélat. L’attachement invariable de son clergé lui servit de soutien ou du moins de consolation dans ses malheurs ; et les cent évêques de l’Égypte défendirent toujours sa cause avec intrépidité. Ainsi qu’auraient pu le lui prescrire l’orgueil et la politique, Athanase visitait son diocèse, depuis les bouches du Nil jusqu’aux confins de l’Éthiopie : il conversait familièrement avec les derniers du peuple, et saluait avec humilité les ermites et les saints du désert[104]. Ce n’était pas seulement dans les assemblées ecclésiastiques, parmi ceux dont le rapprochaient une éducation et des habitudes semblables, qu’Athanase faisait sentir l’ascendant de son génie : il se présentait dans la cour des princes avec une aisance ferme et respectueuse ; et, dans les vicissitudes de sa bonne et de sa mauvaise fortune, il ne perdit jamais ni la confiance de ses amis ni l’estime de ses adversaires.

Dans sa jeunesse, le primat d’Égypte résista à Constantin le Grand, qui lui avait ordonné plusieurs fois d’admettre Arius à la communion catholique[105]. L’empereur respecta d’inflexible opposition d’Athanase, et semblait disposé à la lui pardonner : la faction qui le regardait comme son plus formidable ennemi, fut forcée de dissimuler sa haine, et de préparer de loin une attaque indirecte. On répandit des soupçons et des bruits calomnieux ; on représenta l’archevêque comme un tyran orgueilleux ; on l’accusa hautement d’avoir violé le traité conclu dans le concile de Nicée avec les disciples schismatiques de Mélèce[106]. Saint Athanase avait ouvertement désapprouvé cette paix ignominieuse ; et l’empereur se laissa persuader que le primât abusait de son autorité civile et ecclésiastique, pour persécuter des sectaires qui lui étaient odieux ; qu’il avait brisé d’une main sacrilège un calice dans une de leurs églises de Maræotis ; qu’il avait fait fouetter ou mettre en prison six de leurs évêques, et qu’il avait poussé la cruauté jusqu’à assassiner ou mutiler de sa propre main Arsène, autre prélat du même parti[107]. Ces accusations attaquaient l’honneur et la vie d’Athanase ; Constantin les remit à son frère Dalmatius le Censeur, qui résidait à Antioche. On assembla successivement des synodes à Tyr et à Césarée, et les évêques de l’Orient eurent ordre de juger le primat avant de procéder à la consécration de la nouvelle église de