Les motifs, les progrès et les effets de la conversion de Constantin. Établissement légal et constitution de l’Église chrétienne ou catholique.
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L’ÉTABLISSEMENT public de la foi chrétienne peut être regardé comme une de ces importantes révolutions intérieures qui excitent la curiosité la plus vive, et qui offrent la plus utile instruction. L’état de l’Europe, ne se ressent plus de l’influence des victoires et de la politique de Constantin ; mais une portion considérable du globe conserve les impressions qu’elle a reçues par la conversion de cet empereur et les institutions, ecclésiastiques de son règne sont encore liées, par une chaîne indissoluble, avec les opinions, les passions et les intérêts de la génération présente. En réfléchissant sur un sujet que l’on peut discuter avec impartialité, mais qu’on ne peut examiner avec indifférence, il s’élève d’abord une difficulté d’une espèce singulière, celle de fixer l’époque réelle et précise de la conversion de Constantin. L’éloquent Lactance, au milieu de la cour impériale[1], paraît impatient d’annoncer au monde le glorieux exemple du souverain des Gaules, qui, dès les premiers jours de son règne, reconnut et adopta la majesté du vrai et seul Dieu de l’univers[2]. Le savant Eusèbe attribut la foi de Constantin au signe miraculeux qu’il aperçut dans le ciel lorsqu’il préparait son expédition d’Italie[3]. L’historien Zozime assure malicieusement que l’empereur avait trempé ses mains dans le sang de son fils aîné, avant de renoncer publiquement aux dieux de Rome et de ses ancêtres[4]. Constantin a donné lieu lui-même, par sa conduite, aux doutes que font naître ces différentes autorités. Selon la rigueur du langage ecclésiastique, le premier des empereurs chrétiens ne mérita ce nom qu’au moment de sa mort, puisque ce fut dans sa dernière maladie que, comme catéchumène, il reçut l’imposition des mains[5], et qu’on admit ensuite au nombre des fidèles par la cérémonie initiatoire du baptême[6]. Le christianisme de Constantin doit être pris dans un sens palus vague et moins rigoureux ; et l’on a besoin de la plus sévère attention poursuivre le fil des gradations lentes et presque imperceptibles qui ont conduit le monarque à se déclarer le protecteur, et enfin le prosélyte de l’Église. Il lui fallut du temps pour renoncer aux habitudes et aux préjugés de son éducation, pour reconnaître la divine toute-puissance du Christ, et pour comprendre que la vérité de sa révélation était incompatible avec le culte des dieux. La peine qu’il eut sans doute à vaincre ses propres sentiments lui apprit à préparer avec circonspection l’important changement du culte national, et il découvrit insensiblement ses nouvelles opinions à mesure qu’il vit plus de jour à leur donner de l’influence et de l’autorité. Pendant tout le cours de son règne la foi chrétienne se répandit par une progression douce, quoique accélérée ; mais elle fut quelquefois passagèrement arrêtée dans sa marche, et quelquefois détournée de sa tendance générale, par des circonstances politiques, par la prudence, et peut-être par le caprice du souverain. Il permettait à ses différents ministres d’annoncer ses ordres dans le style qui convenait le mieux à leurs principes[7] ; et il balançait avec art les craintes et les espérances de ses sujets, en publiant dans la même année deux édits, dont l’un recommandait d’observer solennellement le dimanche[8] ; tandis que l’autre ordonnait de consulter régulièrement les aruspices[9]. Incertains dans l’attente de cette importante révolution, les chrétiens et les païens examinaient la conduite de Constantin avec une égale anxiété ; mais avec des dispositions bien différentes : les uns par zèle et par vanité, exagéraient les marques qu’ils recevaient de sa faveur et les témoignages de sa foi ; les autres, au contraire, jusqu’au moment où leurs craintes se changèrent en désespoir et en ressentiment, tâchèrent de cacher au public, et de se dissimuler à eux-mêmes que les dieux de Rome ne pouvaient plus compter le chef de l’empire au nombre de leurs adorateurs. Conduits par des passions et des préjugés de la même nature, les écrivains du temps, selon le parti qu’ils suivaient, ont fixé la profession de foi de Constantin à la plus brillante ou à la plus honteuse époque de son règne. Quelques indices que les discours ou les actions de
Constantin aient pu donner de sa piété chrétienne, il n’en persévéra pas
moins jusqu’à l’âge d’environ quarante ans dans la pratique de l’ancienne
religion[10] ;
et la conduite qui, dans la cour de Nicomédie, avait pu être motivé par ses
craintes, devait être regardée dans le souverain des Gaules comme l’effet de
son penchant où de sa politique. Il rétablit les temples des dieux, et es enrichit
de ses libéralités. Les médailles frappées dans les monnaies impériales
étaient toujours empruntes des figures et des attributs de Jupiter, et d’Apollon,
d’Hercule et de Mars ; et sa piété filiale augmenta le conseil de l’Olympe par
l’apothéose solennelle de son père Constance[11]. Mais Constantin
avait une dévotion particulière pour le génie du Soleil, l’Apollon de Tant que Constantin n’eut dans les Gaules qu’un pouvoir limité, ses sujets chrétiens furent protégés par l’autorité, et peut-être par les lois d’un prince qui laissait sagement aux dieux le soin de venger leur injure. Si nous pouvons en croire Constantin lui-même, il avait été témoin, avec indignation, des horribles cruautés exercées par les soldats romains sur des. citoyens dont la religion faisait tout le crime[13]. Dans l’Orient et dans l’Occident, il avait été à même de connaître les différents effets de l’indulgence et de la sévérité. L’exemple de Galère, son implacable ennemi, lui rendait la dernière plus odieuse, et il était invité à la première par l’autorité de son père, qui, au moment de sa mort lui en avait recommandé l’imitation. Le fils de Constance suspendit immédiatement ou annula les édits de persécution ; tous eux qui s’étaient déjà déclarés membres de l’Église obtinrent le libre exercice de leurs cérémonies religieuses ; et ils eurent bientôt lieu de compter également sur la faveur et sur la justice de leur souverain, qui commençait à sentir secrètement un respect sincère pour le nom de Christ et pour le dieu des chrétiens[14]. Environ cinq mois après la conquête de l’Italie, l’empereur fit de ses sentiments une déclaration solennelle et authentique par le fameux édit de Milan, qui rendit la paix à l’Église catholique. Dans l’entrevue des deux princes de l’Occident Constantin, par l’ascendant de sa puissance et de son génie, obtint l’approbation de Licinius ; leurs noms et leur autorité, réunis désarmèrent la fureur de Maximin ; et, après la mort du tyran de l’Orient, l’édit de Milan fut reconnu pour une loi fondamentale dans tout le monde romain[15]. La sagesse des deux empereurs, pourvut à la restitution des droits civils et religieux dont on avait si injustement privé les chrétiens. On ordonna que sans discussion, sans délais, et sans frais, ils seraient remis en pleine possession de leurs églises et des terres qui leur avaient été confisquées. Cette injonction rigoureuse fut adoucie par la promesse d’indemniser, du trésor impérial, ceux d’entre les acquéreurs qui auraient payé ces objets à leur valeur réelle. Les sages règlements relatifs à la future tranquillité des fidèles, sont fondés sur les grands principes d’une tolérance égale pour tous ; et cette égalité devait être regardée, par une secte nouvelle, comme une distinction avantageuse et honorable. Les deux empereurs déclarent à l’univers qu’ils accordent aux chrétiens et à tous autres la liberté de suivre et de professer la religion qu’ils préfèrent que leur cœur leur dicte, où qu’ils trouvent plus conforme à leur inclination. Ils expliquent soigneusement tous les mots susceptibles d’ambiguïté, rejettent toute exception et ordonnent aux gouverneurs des provinces de se conformer strictement au sens clair et simple de l’édit, par lequel ils prétendent établir et assurer, sans aucune restriction, les droits de la liberté religieuse. Ils daignent s’expliquer sur les deux puissants motifs de cette tolérance universelle, le désir bienfaisant de rendre le peuple heureux et tranquille, et le pieux espoir d’apaiser par cette conduite et de rendre propice la divinité qui siège dans le ciel. Les empereurs déclarent avec reconnaissance qu’ils ont déjà reçu de preuves signalées de la faveur divine et espèrent que la même Providence continuera d’assurer, par sa protection, la prospérité du prince et des sujets de l’empire. Ces expressions vagues de piété donnent lieu à trois suppositions, qui, bien que d’une nature bien différente, ne sont pas incompatibles. L’esprit de Constantin, flottait peut-être encore entre la religion païenne et celle des chrétiens. En suivant les complaisantes opinions du polythéisme il pouvait reconnaître le dieu des chrétiens pour l’une des nombreuses divinités qui composaient la hiérarchie céleste, ou peut-être adoptait-il cette idée philosophique et séduisante que, malgré la différence des noms, des rites et des cérémonies, tous les hommes adressent également leur hommage au père et au créateur unique de l’univers[16]. Mais les
résolutions des princes sont plus ordinairement dirigés par des avantages
temporels que par des considérations abstraites sur des vérités spéculatives
; et l’on peut raisonnablement croire que l’estime de Constantin pour le
caractère moral des chrétiens, et la persuasion où il était que la propagation
de l’Évangile amènerait l’exercice de toutes les vertus, servirent bientôt à
augmenter la faveur qu’il’ accordait à ses prosélytes. Quelque liberté qu’un monarque
absolu puisse se permettre dans sa conduite, quelque indulgence qu’il veuille
conserver pour ses propres passions, il est évidemment de son intérêt d’inspirer
à tous ses sujets une respectueuse obéissance pour les lois naturelles et
pour les engagements civils de la société. Mais l’influence des meilleures
lois est faible et précaire ; elles inspirent rarement la vertu, elles n’arrêtent
pas toujours le vice. Leur autorité ne
s’étend pas à prohiber tout ce qu’elles condamnent, et elles ne peuvent pas toujours
punir les actions qu’elles ont prohibées. Les législateurs de l’antiquité avaient
appelé à leur secours la puissance de l’éducation et de l’opinion ; mais tous
les principes qui avaient jadis maintenu la grandeur et la pureté de Sparte
et de Rome, s’étaient anéantis depuis longtemps dans la décadence d’un empire
despotique. La philosophie exerçait encore son doux empire sur les esprits ;
mais là cause de la vertu tirait un faible secours de la superstition des
païens. Dans ces circonstances décourageantes, un sage magistrat pouvait voir
avec plaisir le progrès d’une religion qui répandait parmi les peuples une morale
pure, bienfaisante, applicable à tous les devoirs et à toutes les conditions
de la vie, prescrite comme la volonté suprême de L’obéissance passivé, qui plie sans résistance sous le
joug de l’autorité et même de l’oppression, parut sans doute à un monarque
absolu la plus utile et la plus estimable des vertus évangéliques[18]. Les premiers chrétiens
ne croyaient pas que l’institution primitive du gouvernement civil eut été
fondée sur le consentement des peuples ; ils attribuaient son origine
aux décrets de Dans l’ordre habituel de La persuasion où étaient les chrétiens que la gloire de
Constantin servait d’instrument aux décrets de L’enthousiasme des troupes, que l’empereur partageait peut-être, animait leur courage et satisfaisait leur conscience. Elles marchaient au combat, convaincues que ce Dieu qui avait ouvert un passage aux Israélites à travers les eaux du Jourdain, qui avait fait tomber les murs de Jéricho au son des trompettes de Josué, déploierait sa puissance et sa majesté visible en faveur de Constantin. Tous les témoignages de l’histoire ecclésiastique se rassemblent pour affirmer que ces espérances furent justifiées par le miracle frappant auquel on attribue unanimement la conversion du premier empereur chrétien. La cause réelle ou imaginaire de cet événement demande et mérite toute l’attention de la postérité ; je tâcherai d’apprécier impartialement la vision de Constantin, en considérant l’un après l’autre l’étendard, le songe et le signe céleste, en séparant l’historique, le naturel, et le merveilleux confondus avec tant d’art dans cette histoire extraordinaire, pour en composer le brillant et fragile édifice d’une preuve spécieuse. 1° L’instrument d’un supplice que l’on n’infligeait qu’aux esclaves et aux étrangers, était devenu un objet d’horreur pour les citoyens de Rome, et à l’idée d’une croix était inséparablement liée celle de crime, de souffrance et d’ignominie[29]. La piété de Constantin plutôt que son humanité abolit dans ses États le supplice que le Sauveur du monde avait daigné souffrir[30]. Mais il fallait qu’il fût parvenu à vaincre les préjugés de sa propre éducation, et à mépriser ceux de ses sujets, quand il fit élever au milieu de Rome sa statue portant une croix dans la main droite, avec une inscription qui attribuait sa victoire et la délivrance de Rome à la vertu de ce signe salutaire, le véritable symbole de la force et de la valeur[31]. L’empereur sanctifia par ce même symbole, les armes de ses soldats. La croix brillait sur leur casque. Elle était gravée sur leurs boucliers et tissue dans leurs étendards. Les emblèmes sacrés dont l’empereur se décorait lui-même, n’étaient distingués que par le fini du travail et par la richesse des ornements. Le principal étendard qui attestait le triomphe de la croix, était connu sous la dénomination de labarum[32], nom fameux, mais dont le sens est inconnu, et dont on a cherché vainement l’étymologie dans presque toutes les langues du monde. Le labarum est dépeint comme une longue pique croisée par une barre transversale[33]. Sur l’étoffe de soie qui pendait de la traverse, on voyait le portrait de l’empereur et celui de ses fils, travaillés avec soin. La tête de la pique était surmontée d’une couronne d’or qui renfermait le monogramme mystérieux présentant à la fois la figure de la croix et les lettres initiales du nom du Christ[34]. Cinquante gardes d’une valeur et d’une fidélité éprouvées veillaient à la sûreté du labarum ; ce poste de distinction était accompagné d’une paye considérable ; et des événements heureux servirent à persuader que les gardes du labarum étaient invulnérables dans l’exercice de leurs fonctions. La seconde guerre civile apprit à Licinius à connaître et à craindre l’influence de cet étendard sacré, dont la vue avait animé les soldats de Constantin d’un enthousiasme invincible au moment du danger, et avait porté en même temps le désordre et la terreur dans les rangs des légions opposées[35]. Ceux dés empereurs chrétiens qui respectèrent l’exemple de Constantin, déployèrent l’étendard sacré de la croix dans toutes leurs expéditions militaires ; mais quand les successeurs dégénérés de Théodose eurent cessé de paraître en personne à la tête de leurs armées, le labarum fut déposé dans le palais de Constantinople comme une relique vénérable, mais inutile[36]. Les médailles de la famille Flavienne attestent encore les honneurs qu’on lui rendait. Leur pieuse reconnaissance a placé le monogramme du Christ au milieu des enseignes de Rome. Les imposantes expressions de sûreté de la république, gloire de l’armée, restauration du bonheur public, sont appliqués aux trophées religieux, comme aux trophées militaires. Il existe encore une médaille de l’empereur Constance où l’étendard du labarum est accompagné de ces paroles mémorables : PAR CE SIGNE TU VAINCRAS[37]. 2° Dans les dangers et dans les calamités, les chrétiens avaient coutume de fortifier leur corps et leur esprit par le signe de la croix. Cette pratique leur était familière dans les cérémonies de l’Église et dans toutes les occasions particulières de la vie. Ils s’en servaient comme d’un préservatif infaillible pour éloigner toute espèce de maux spirituels ou temporels[38]. L’autorité de l’Église aurait suffi pour justifier la dévotion de Constantin ; qui, par des gradations prudentes, reconnut la vérité et adopta les symboles de la foi chrétienne. Mais le témoignage d’un auteur contemporain donne à la piété de cet empereur un motif plus sublime et plus imposant. Dans un traité destiné à défendre la cause de la religion, il affirmé, avec la plus parfaite confiance, que, dans la nuit qui précéda la dernière bataille contre Maxence, Constantin reçut dans un songe l’ordre de peindre le signe céleste de Dieu, le sacré monogramme du Christ, sur le bouclier de ses soldats, et que sa pieuse obéissance aux commandement du ciel fut récompensée par la victoire décisive qui couronna sa valeur sur le pont Milvius. Quelques réflexions pourraient faire soupçonner de manque de discernement ou de véracité un rhéteur dont la plume s’était dévouée, par zèle ou par intérêt, au service de la faction dominante[39]. Il paraît qu’il a publié à Nicomédie son ouvrage sur la mort des persécuteurs de l’Église, environ trois ans après la victoire de Constantin. Mais la distance de plus de mille milles et l’intervalle de trois ans ont laissé une ample latitude, aux inventions d’une foule de déclamateurs, avidement revues par une crédulité partiale, et approuvées tacitement par l’empereur, qui pouvait écouter sans indignation un conte dont le merveilleux ajoutait à sa gloire et servait ses desseins. Le même auteur a eu soin de se pourvoir d’une vision du même genre en faveur de Licinius, qui dissimulait encore son animosité contre les chrétiens. Un ange lui présenta une formule de prière qui fut répétée par toute l’armée avant d’engager le combat contre Maximin. La fréquente répétition des miracles irrite l’esprit quand elle ne subjugue pas la raison[40] ; mais si l’on considère séparément le songe de Constantin, on peut l’expliquer naturellement par sa politique ou par son enthousiasme. A la veille d’un jour qui devait décider du déclin de l’empire, si sa vive inquiétude fut suspendue par quelques instants d’un sommeil agité, il n’est pas étonnant que la forme vénérable du Christ et les symboles connus de sa religion, se soient présentés à l’imagination tourmentée d’un prince qui révérait le nom et implorait peut-être en secret le secours du Dieu des chrétiens. Un politique habile pouvait également se servir d’un stratagème militaire, d’une de ces fraudes pieuses que Philippe et Sertorius avaient employées avec adresse et succès[41]. Toutes les nations de l’antiquité admettaient l’origine surnaturelle des songes, et une grande partie de l’armée gauloise était déjà disposée à placer sa confiance dans le signe salutaire de la religion chrétienne. L’événement pouvait seul contredire la vision secrète de Constantin ; et le héros intrépide qui avait passé les Alpes et les Apennins était capable de considérer, avec l’indifférence du désespoir, les suites d’une défaite sous les murs de Rome. La plus vive allégresse s’empara du peuple et du sénat. Ils se félicitaient étalement d’avoir échappé à un tyran détesté ; mais, en avouant que la victoire de Constantin surpassait le pouvoir des mortels, ils n’osèrent pas insinuer que l’empereur en était redevable au secours des dieux. L’arc triomphal qui fût élevé environ trois après, annonce, en termes obscurs que Constantin avait sauvé et vengé Rome par la grandeur de son propre courage et par une sécrète impulsion de la Divinité[42]. L’orateur païen qui avait saisi le premier l’occasion de célébrer les hautes vertus du conquérant, suppose que l’empereur était admis seul à un commerce intime et familier avec l’Être suprême, qui confiait le reste des humains au soin des divinités inférieures. Il donne, par ce moyen, aux sujets, un motif plausible pour se défendre respectueusement d’embrasser la nouvelle religion[43]. 3° Le philosophe, qui examine avec un doute tranquille les
songes et les présages, les miracles et les prodiges de l’histoire profane,
et même ceux de l’histoire ecclésiastique, conclura probablement que, si la
fraude a quelquefois trompé les yeux des spectateurs, le bon sens des
lecteurs été bien plus souvent insulté par les fictions des écrivains qui ont
attribué inconsidérément à l’action immédiate de Les protestants et les philosophes d’e ce siècle seront disposés
à croire, qu’au sujet de sa conversion, Constantin soutint une fourberie préméditée
par un parjure solennel. Ils n’hésiteront point à prononcer que ses desseins
ambitieux le guidèrent seul dans le choix d’une religion, et que, suivant l’expression
d’un poète profane[53], il fit servir
les autels de marchepied au trône de l’empire. Ce jugement hardi et absolu ne
se trouve cependant pas justifié par la connaissance que nous avons du cœur
humain ; du caractère de Constantin et de la foi chrétienne. Dans les temps
de ferveur religieuse, on vu communément les plus habiles politiques éprouver
une partie de l’enthousiasme qu’ils tâchaient d’inspirer, et les personnages
les plus pieux et les plus orthodoxes s’accorder le dangereux privilège de
soutenir la cause de la vérité par la ruse et le mensonge. L’intérêt
personnel est souvent la règle de notre croyance aussi bien que celle de nos
actions ; et les motifs d’avantages temporels qui déterminaient Constantin
dans sa conduite publique, pouvaient disposer insensiblement son esprit à embrasser
une religion favorable à sa gloire et à sa fortune. Il aimait à se croire
envoyé du ciel pour régner sur la terre ; cette idée flattait sa vanité ; ce
droit divin en vertu duquel il s’était prétendu appelé au trône, avait été
justifié par la victoire, et ses titres étaient fondés sur la vérité de la
révélation chrétienne. On voit souvent des applaudissements peu mérités faire
naître une vertu réelle ; ainsi la piété apparente de Constantin, en
supposant qu’elle ne fût, d’abord qu’apparente, peut insensiblement, par l’influence
des louanges, de l’habitude et de l’exemple, avoir acquis la consistance
d’une dévotion fervente et sincère. Les évêques et les prédicateurs de la
secte nouvelle, dont les mœurs et le costume semblaient peu propres à l’ornement
d’une cour, étaient admis à la table de l’empereur. Ils l’accompagnaient dans
ses expéditions ; et les païens attribuaient à la magie l’ascendant que l’un
d’entre eux, Égyptien[54] ou Espagnol,
acquit sur l’esprit de Constantin[55]. Ce prince
vivait clans la familiarité la plus intime avec Lactance, qui avait orné de
toute l’éloquence de Cicéron les préceptes de l’Évangile[56], et avec Eusèbe,
qui a consacré l’érudition et la philosophie des Grecs au service de la
religion[57].
Ces habiles maîtres de controverse se trouvaient, ainsi à portée d’épier avec
patience le moment où l’esprit, favorablement disposé, cède facilement à la
persuasion, et d’employer alors les arguments les mieux appropriés à son
caractère et les plus proportionnés à son intelligence. Quelque avantageuse
qu’ait pu devenir à la foi l’acquisition d’un pareil prosélyte, Constantin se
distinguait par la pompe, beaucoup plus que par le discernement et la vertu,
des milliers de ses sujets qui avaient embrassé la doctrine chrétienne ; et,
il n’est point du tout incroyable qu’un soldat ignorant ait adopté une
opinion fondée sur les preuves qui, dans siècle plus éclairé, ont satisfait
ou subjugué la raison d’un Grotius, d’un Locke et d’un Pascal. Occupé tout le
jour du soin de son empire, Constantin employait ou affectait d’employer une
partie de la nuit à lire les saintes Écritures et à composer des discours
théologiques, qu’il prononçait ensuite
devant des assemblées nombreuses, dont l’approbation et les applaudissements
étaient toujours unanimes. Dans un très long discours, qui existe encore, l’auguste
prédicateur s’étend sur les différentes preuves de la sainte religion ; mais
il appuie avec une complaisance particulière sur les vers de la Sibylle[58] et sur le
quatrième églogue de Virgile[59]. Quarante ans
avant la naissance de Jésus-Christ, le chantre de Mantoue, comme s’il eût été
inspiré par la muse céleste d’Isaïe, avait célébré, avec toute la pompe de la
métaphore orientale le retour de On cachait aux étrangers, et même aux catéchumènes, les mystères imposants du culte et de la foi des chrétiens, avec un soin affecté qui excitait leur étonnement et leur curiosité[62]. Mais les règles de discipline sévère, introduites par la prudence des évêques, furent relâchées par la même prudence en faveur d’un prosélyte couronné qu’il était si important d’attirer par une indulgente condescendance dans le sein de l’Église. Constantin jouissait, au moins par une permission tacite, d’un grand nombre des. privilèges attachés au christianisme avant d’avoir contracté aucune des obligations du chrétien. Au lieu de quitter l’église quand la voix du diacre avertissait la multitude profane qu’elle devait se retirer, il priait avec les fidèles, disputait avec les évêques, prêchait sur ses sujets les plus sublimes et les plus abstraits de la théologie, célébrait les cérémonies sacrées de le veille de Pâques, et, ne se contentant pas de participer aux mystères de la foi chrétienne, il se déclarait en quelque façon le prêtre et le pontife de ses autels[63]. L’orgueil de Constantin exigeait sans doute cette distinction extraordinaire, et les services qu’il avait rendus aux chrétiens la méritaient peut-être. Une sévérité mal placée aurait pu dessécher, dans leur première croissance, les fruits de sa conversion ; et si les portes da l’Église eussent été rigoureusement fermées au prince qui avait déserté les autels des dieux, le souverain de l’empire aurait été privé de l’exercice de tous les cultes religieux. Dans son dernier voyage à Rome, il renonça. Et insulta pieusement aux superstitions de ses ancêtres, en refusant de conduire la procession militaire de l’ordre équestre, et d’offrir des vœux à Jupiter Capitolin[64]. Longtemps avant son baptême et sa mort, il avait annoncé à l’univers que jamais à l’avenir sa personne ni son image ne paraîtraient dans l’enceinte d’un temple de l’idolâtrie. Il fit en même temps, distribuer dans toutes les provinces de l’empire des médailles et des peintures où il était représenté dans la posture humble et suppliante de la dévotion chrétienne[65]. On ne peut pas aisément expliquer ou excuser l’orgueil’
qui fait refuser à Constantin la qualité de catéchumène, mais on explique
aisément le retard de son baptême par les maximes et la pratique
ecclésiastiques de l’antiquité. Les évêques administraient régulièrement
eux-mêmes le sacrement du baptême[66], avec l’assistance
de leur clergé, dans la cathédrale de leur diocèse, durant les cinquante
jours qui séparent la fête de Pâques de celle de La reconnaissance de l’Église a excusé les faiblesses et
préconisé les vertus de son généreux protecteur, qui a placé la foi
chrétienne sur le trône du monde romain, et les Grecs, qui célèbrent la fête
du saint empereur, prononcent rarement le nom de Constantin, sans y ajouter le
titre d’égal aux apôtres[70]. Cette
comparaison, si elle portait sur le caractère sacré de ces divins missionnaires
ne pourrait être attribuée qu’à l’extravagance d’une adulation impie ; mais
si ce parallèle ne fait allusion qu’au nombre de leurs victoires évangéliques,
les succès de Constantin en ce genre ont peut-être égalé ceux des apôtres.
Ses édits de tolérance firent disparaître les dangers temporels qui retardaient
le progrès du christianisme et les ministres actifs de la foi chrétienne
furent autorisés et encouragés à employer en sa faveur tous les arguments qui
pouvaient subjuguer la raison ou exciter la piété. La balance ne fut qu’un
instant égale entre les deux religions ; l’œil perçant de l’avarice et de l’ambition
découvrit bientôt que la pratique de la religion chrétienne contribuait autant
au bonheur du présent qu’à celui de l’avenir[71]. L’espoir des richesses
et des honneurs, l’exemple de l’empereur, ses exhortations, le pouvoir irrésistible
du souverain, répandirent rapidement le zèle et la conviction parmi la foule
servile et vénale qui remplit constamment les appartements d’un palais. On
récompensa par des privilèges municipaux et par des dons agréables au peuple,
les villes qui signalaient l’empressement de leur zèle par la destruction
volontaire de leurs temples ; et la nouvelle capitale de l’Orient s’enorgueillissait
de l’avantage singulier de d’avoir jamais été profanée par le culte des idoles[72]. Partout les
dernières classes de la société se conduisent à l’imitation des grands, et la
conversion des citoyens distingués par leur naissante, par leurs richesses,
ou par leur puissance, fut bientôt suivie de celle d’une multitude dépendante[73]. Le salut du peuple
s’achetait à bon marché, s’il est vrai
que dans une année douze mille hommes et un nombre proportionné de femmes et d’enfants
furent baptisés à Rome, et qu’il n’en coûta qu’une robe blanche et vingt pièces
d’or pour chaque converti[74]. La puissante
influence de Constantin ne fut pas circonscrite dans les limites étroites de sa
vie ou de ses États. L’éducation qu’il donnait à ses fils et à ses neveux assura
à l’empire une race de princes dont la foi était d’autant plus vive et plus
sincère, qu’ils s’étaient pénétrés, dès leur plus tendre jeunesse, de l’esprit
ou du moins de la doctrine du christianisme : le commerce et la guerre répandaient
la connaissance de l’Évangile au-delà des provinces romaines ; et les
Barbares qui avaient dédaigné une secte proscrite et humiliée, respectèrent
une religion adoptée par le plus puissant monarque et par des peuples les plus
civilisés du monde[75]. Les Goths et
les Germains qui s’enrôlaient sous les drapeaux de l’empire révéraient la croix
qui brillait à la tête des légions, et répandaient parmi leurs sauvages
et fiers compatriotes des principes de
religion et d’humanité. Les rois d’Ibérie et d’Arménie adoraient le Dieu de
leur protecteur. Leurs sujets, qui ont invariablement conservé le nom de
chrétiens, formèrent bientôt une alliance perpétuelle et sacrée avec les catholiques
romains. On accusa les chrétiens de La puissance irrésistible des empereurs romains se manifesta dans l’importante et dangereuse opération de changer la religion nationale. La terreur qu’inspira une force militaire imposante réduisit au silence, les faibles murmures des païens sans appui, et on avait lieu de compter sur le prompte obéissance que le devoir et la reconnaissance obtiendraient du clergé et du peuple chrétiens. Les Romains avaient adopté depuis longtemps, comme une maxime fondamentale de leur constitution, que tous les citoyens, quels que fussent leur rang et leurs dignités, devaient également obéir aux lois, et que les soins et la police de la religion appartenaient aux magistrats civils. Il ne fut pas aisé de persuader à Constantin et à ses successeurs qu’ils avaient perdu, par leur conversion, une partie des prérogatives impériales, et qu’il ne dépendait plus d’eux de faire la loi à une religion qu’ils avaient protégée, établie et professée. Les empereurs continuèrent à jouir de la juridiction suprême sur l’ordre ecclésiastique et le seizième livre du Code de Théodose détaille sous un grand nombre de titres l’autorité qu’ils exerçaient sur l’Église catholique. L’esprit indépendant des Grecs et des Romains n’avait
jamais connu la distinction entre la puissance spirituelle et la puissance
temporelle[80] ;
mais elle fut introduite et confirmée par l’établissement légal de le
religion chrétienne. La dignité de souverain pontife, toujours exercée depuis
Numa jusqu’à Auguste, par les plus illustres des sénateurs, fut enfin unie à
la couronne impériale. Le premier magistrat de la république faisait lui-même les fonctions
sacerdotales, toutes les fois que la superstition ou la politique les rendait
nécessaires[81]
; et il n’existait ni à Rome, ni dans les provinces, aucun ordre de prêtres
qui réclamassent un caractère plus sacré que le sien, ou qui prétendissent à
une communication plus intime avec les dieux. Mais dans l’Église chrétienne,
qui confie le service des autels, à une succession de ministres consacrés, le
souverain, dont le rang spirituel est moins vénérable que celui du moindre
diacre, se trouvait placé hors du sanctuaire, et confondu avec le peuple des
fidèles[82].
On pouvait regarder l’empereur comme le père de ses sujets, mais il devait un
respect et une obéissance filiale au père de l’Église ; et la vénération que
Constantin n’avait pu refuser aux vertus des saints et des confesseurs, fut
bientôt exigée comme un droit, par l’orgueil de l’ordre épiscopal[83]. Le conflit
secret des juridictions ecclésiastiques et civiles, embarrassait les
opérations du gouvernement romain ; et la piété de l’empereur s’effrayait à l’idée
criminelle et dangereuse de porter une main profane sur l’arche d’alliance.
La distinction des laïques et du clergé avait eu lieu, à la vérité, chez
beaucoup de nations anciennes. Les prêtres des Indes, de L’Église catholique était gouvernée par la juridiction
spirituelle et légale de dix-huit cents évêques[85], dont mille
étaient répandus dans les provinces grecques, et huit cents dans les
provinces latines de l’empire. L’étendue et les bornes de leurs différents
diocèses dépendirent d’abord du succès des missionnaires, et variaient relativement
à ces succès, au zèle des peuples et à la propagation de l’Évangile. Les
églises épiscopales étaient places très proche les unes des autres, sur les
rives du Nil, sur les côtes de l’Afrique, dans le proconsulat de l’Asie, et
dans toutes les provinces orientales de l’Italie. Les évêques de |